‹ Histoire des doctrines économiquesChapitre 54 sur 71 · LE SOCIALISME JUSQU'AU MILIEU DU XVIIT SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE SOCIALISME JUSQU'AU MILIEU DU XVIIT SIÈCLE

On est d'accord pour attribuer à Pierre Leroux l'origine de ce mot socialisme, qui allait être appelé à de si hautes destinées. Il l'aurait emploj^é pour la première fois en 1838, dans son Essai sur Végalitè, puis en 1840 dans son livre de l'Humanité. Mais ReAbaud avait intro- <luit déjà Texpression par ses Etudes sur les réformateurs modernes^. Ce qui est certain, c'est que Lamartine en 1835, avant Pierre Leroux, prédisait aussi que le « prolétariat remuera la société jusqu'à ce que le socialisme ait succédé à l'odieux individualisme' ».

a Pierre Leroux, dit le Handbuch des Socialismus, avait forgé ce mot « socialisme » pour l'opposer au mot w individualisme », et pour désigner une organisation poli-

' Voyez le dictionnaire de Littré, v» Sttcialisme. — Reybaud écrivait en 1849 : i< Voici quatorze ans bientôt que j'eus le triste honneur d'introduire dans notre langue le mot de socialistes, sans prévoir quel bruit ni quelles luttes s'y rattacheraient » (Reybaud, Etudes sur les réformateurs modernes, introduction au second volume, Bruxelles,, 1849, t. II, p. 7).

* Voyage en Orient, t. IV, p. 310. — Sur l'oriiiine du mot << socialisme ;>, voyez l'intéressante digression de M. G. Raillard, dans Pierre I^roux et ses œuvres, Chateauroux, 1899, pp. 89 et s. Toutefois M. Raillard se trompe en attribuant le premier emploi du mot à Mallet du Pan écrivant en 1799 : Mallet avait l'idée, mais non pas l'expression.

tique où l'individu devait être sacrifié à la société. Le sens en a changé depuis lors, et Pierre Leroux est resté seul en France à donner cette acception. Le « socialisme » ne consiste plus, en eflFet, à sacrifier l'individu au bien de la -^^ociété, selon l'idée des anciens, qui assignaient pour fin à la politique, non pas le bonheur de l'individu, mais le î.onheur de l'Etat considéré comme un tout. Le terme « socialisme » n'est resté que pour caractériser dans son expression la plus haute l'idée moderne du droit de l'individu au bonheur. Ce bonheur de l'individu, l'antiquité dans sa période de splendeur le faisait consister dans le service de la collectivité ; le moyen âge, ne reconnaissant les individualités que dans le domaine religieux, le faisait trouver dans un monde de l'au-delà ; c'est dans ce monde ci, au contraire, que les idées modernes placent cette félicité qu'il faut atteindre. Elles mettent la société à son service et la font responsable de son insuccès si ce bonheur n'est pas obtenue »

Ainsi entendu, le socialisme implique la Joui.ssance égale ou commune des biens, instituée et garantie i>ar la loi ; généralement il implique aussi, pour l'avenir au moins, sinon pour le présent, la jouissance égale ou commune des femmes, tout au moins l'union libre et passagère. Aristote avait déjà signalé en maint passage de sa Politique la connexité que présentent la question des femmes et celle des biens- : et il y a eu toujours un défaut de franchise ou un défaut de logique chez les réformateurs qui ont voulu maintenir la famille en supprimant la propriété.

' Sleginann et Hugo. Handlniclt des Socialismus. p. 752.

' Aristote, Politique, L II, cli. ii! — Thiers, dans son ouvrage de la Profirtété, a un beau chapitre sur cette union des deux questions de la famille ot de la propriété (1. II, ch. v). — Cependant il ne faudrait pas croire que linstinct de la propriété, au lieu d'être un attribut direct de notre nature, ne soit qu'une conséquence de notre aspiration à l'état de famille et qu'il devrait disparaître «i la vie de famille disparaissait. C'était l'erreur do Campanella. <i L'esprit de propriété, disait-il. ne grandit en nous que parce que nous avons une maison, une femme et des enfants on propre » {Cité du Soleil, trad. do Villegardollo. 1«W. t. II. pp. 2-23 oi 221).

LE SOCIALISME JUSQU'aU MILIEU DU XVIIl" SIECLE 54'.>

Le socialisme caractérisé par la suppression de la propriété, ou tout au moins par la violation de ses caractères essentiels, constitue le socialisme pur ou absolu, par opposition au sojcialisme d'Etat. On peut l'appeler Justement le socialisme démocratique, soit parce qu'il implique l'égalité démocratique des individus, soit parce que le groupe moderne qui en a le mieux formulé les doctrines, se fait Inimême appeler les Démocrates-sociaux, les Social-Demokraten d'Allemagne.

A l'heure qu'il est, socialisme sans épithète veut dire collectivisme, c'est-à-dire suppression de la propriété privée, et remplacement de cette propriété par le droit unique et absolu dorjitat représentant et organe delà sociétt,. C'est la définition qui a été donnée en 1875, dans le congrès de Gotha, oîi les écoles dissidentes de Lassalle d'une part, de Bebel et de Liebknecht d'une autre, se sont réunies ' ; c'est celle qui a été admise par les nombreux congrès socialistes tenus depuis lors -; c'est celle enfin que MM. Millerand et Baudin, parvenus ensuite au ministèrt,, professent pour leur propre compte et comme leur propre programme^. Nous laissons nécessairement de côté, dans les manifestes des collectivistes, les points qui ne concernent pas directement l'économie politique.

' Congrès de CiOfha : ^< L'atlrauchissement du travail exige la transmission des instruments du travail à la société tout entière et le règlement collectif de l'ensemble du travail, ^vec l'emploi du produit du travail conforme à l'utilité générale et selon une juste répartition » (Cité entre autres par Maisonabe, Doctrine socialiste, Paris, l'JOO, p. 13). — Nous recommandons volontiers cet ouvrage, dont la doctrine est siire et dont l'argumeiit^'tion, très sobre, ne fait aucun tort à l'abondance des citations).

2 Marseille, 1879 ; Paris et le Havre, 1880 ; Roubaix et Reims, 1881 ; Roanne, 1882; Erfurt, 1891; Bruxelles, 1894, etc.. etc. — Maisonabe <loc. t^it.) donne les définitions d'Erfurt et de Bruxelles.

^ « N'est pas socialiste à mon avis, dit M. Millerand, quiconque n'accepte pas la substitution nécessaire et progressive de la propriété sociale à la propriété capitaliste « (Discours de Saint-Mandé, 189b). — L'ordre du jour voté dans une réunion de députés socialistes tenue le 3 juin 189t», au Palais- Bourbon, par vingt-six députés, dont MM. Baudin, Millerand, Jaurès, Viviani, etc., portait qu'il f;mt <• abolir le régime capitaliste lui-même et mettre un frein à l'exploitation de l'homine par l'homme au moxjen de !a xubstilittion de la propriété sociale à la propriété capitaliste >.

Le collectivisme est-il la même chose que le communisme? Ce qui est vrai, c'est que le mot « communisme " est beaucoup plus ancien et qu'il fut seul en usage pendant bien longtemps ; ce qui est vrai encore^ c'est que, étymologiquement, communisme a un sens plus étendu que collectivisme, puisque le communisme embrasse la mise en commun de tous les biens — capital et fonds de consommation — tandis que le collectivisme, d'après ses fondements économiques actuels, ne socialiserait que les instruments de production. Néanmoins les chefs actuels du parti ne font aucune difficulté de tenir les deux mots pour sjmonymes '. Gomme a dit M. Block, « le communisme étant impopulaire, on ^'en est tiré en inventant un nouveau mot, le collectivisme- ».

Cela dit, si le mot « socialisme » est assez nouveau, la chose, telle qu'on la comprend d'ordinaire, est fort ancienne.

Platon a eu sa théorie socialiste : elle lui a inspiré la République, qui est une oeuvre de jeunesse, puis les Lois, qui appartiennent à la fin de sa vie. Ces deux dialogues recommandent des formes sociales très sensiblement différentes : mais ils ont cela de commun qu'ils présentent l'un et l'autre l'avènement du socialisme comme le meilleur ou le seul moyen de faire régner l'harmonie parmi les hommes^.

ha. République, H no>.fri:;c, est.un dialogue en dix livres, qui respire un grossier communisme. Le peuple doit être partagé en quatre classes : 1" celle des magistrats et des sages ; 2° celle des guerriers ; 3" celle des artisans, labou-

' Gabriel Deville, Aperçu sur le socialisme scientifique, en tète de 1» traduction française du t. I du Capital de Marx, p. 10; — Vaillant, dans le Monde socialiste de Léon de Seilhac, p. 60. — Voyez sur ce débat, Maisonabe, Doctrine socialiste, pp. 19-23.

* Maurice Block, le Socialisme moderne, 1891, p. 28.

' Pour le rapprochement à faire entre la République et les Lois d'une part, le socialisme moderne d'autre part, on peut étudier particulièrement Pœhlmann (professeur à l'Université d'Erlangen), Geschiclite des antiken Kamniunismus und des Socialismus, Munich, 1893.

LE SOCIALISME JUSQU'AU MILIEU DU XVIIl' SIÈCLE 551

reurs et commerçants ; enfin, 4*" celle des esclaves. Du reste, ces classes ne sont pas fermées entre elles : les magistrats peuvent faire passer les citoyens de l'une dans l'autre. Les hommes et les femmes sont égaux. Dans toutes les classes, les enfants sont communs à tous les citoyens et sont élevés par TEtat. Chez les guerriers, les femmes sont communes ; dans les autres classes, elles sont tirées au sort annuellement. Il est certain pour nous que la propriété est supprimée dans les deux premières classes et qu'elle ne peut pas exister dans la quatrième; en ce qui concerne la troisième (celle des artisans, laboureurs et commerçants), il est possible qu'elle soit maintenue : Aristote ne savait que penser ', et ce n'est pas nous qui pouvons songer à lever le doute.

l'el qu'il est, ce dialogue est par endroits une œuvre du plus monstrueux cynisme, vraie a combinaison de haras », disait Thonissen -. « Pour assurer de nobles loisirs à une petite aristocratie de guerriers et de philosophes, Platon condamne à la nullité politique et au mépris tous les citoyens qui s'adonnent aux travaux utiles... Cette aristocratie, il la perpétue par la promiscuité et l'épure par l'infanticide. Amour conjugal, tendresse maternelle, pudeur, division naturelle des fonctions entre les deux sexes, tout est foulé aux pieds, tout est sacrifié à des combinaisons dont l'absurdité n'est égalée que par l'infamie^. »

' Aristote, Politique, 1. II, ch. Il, g II.

■2 Thonissen, Socialisme depuis l'antiquité, Louvain. 1852, t. I. \<. 47.

" .\lfred Sudre, Histoire du communisme, 4« édition, 1850, p. 29. — A l'heure qu'il est cependant, une nouvelle opinion sest fait jour sur la République. M. Souchon convient du socialisme des Lois .mais il n'en voit point en dehors de là. « Seul, dit-il, le Platon des Lois a été vraiment socialiste. Quant à la République, si souvent invoquée comme le meilleur titre de noblesse de toutes les doctrines réformatrices de notre temps, elle n'avait en réalité rien de commun avec leurs principes... Le fameux communisme platonicien a été conçu sous l'empire de considérations étrangères à l'économie... 11 est d'abord absolument cei-tain que la République n'entend pas proscrire la propriété privée. Elle se propose au contraire d'en faire l'apanage des classes directement productrices, des artisans, des laboureurs et des mar-

Le second dialogue — les Lois, O: No/xo.'.en douze livres — nous présente une doctiine beaucoup plus mitigée et moins grossière, non pas que les idées du philosophe se fussent modifiées dans l'intervalle, mais parce que, reconnaissant l'impossibilité pratique de réaliser un Etat parfait, où tout, biens, femmes et enfants, aurait été commun, il en décrivait un autre, moins parfait et certainement bien inférieur selon lui, mais d'une réalisation moins Irrpothétique. Lui-même en donne cette raison là '.

Cette fois Platon renonce à la communauté, puisque ses concitoyens, lui semble-t-il, ne sont pas assez vertueux pour s'élever jusque là. Le système des Lois consiste dans la division du sol en lots égaux, inaliénables, indivisibles, et ne pouvant pas être réunis dans la même main. La limitation légale du nombre des naissances, puis la colonisation, empêcheront qu'il n'y ait trop de citoyens; les adoptions de famille à famille nivelleront les inégalités et garantiront le maintien intégral du /.Àr^.-os- (ou lot). L'inégalité dans les richesses mobilières sera prévenue par la prohibition du commerce, du prêt à intérêt, des monnaies précieuses et de l'épargne sur les récoltes; au besoin l'Etat confisquera. D'ailleurs les citoyens ne posséderont que pour TEtat, et il semble que

chands. Ici, bien que la pensée de laufeiir n'ait pas été exprimée, elle ne saurait être douteuse... Aristote, quand il critique les opinions de son maître, ne prend pas la peine de leur restituer leur véritable physionomie, et il critique un système de communisme général qui n'est pas celui de Platon. » Et la conclusion de M. Souchon, c'est que la comnuinauté des biens, limitée aux deux premières classes et inspirée par le désir de justice qui domine tout l'ouvrage, est « comme le contrepoids aux pouvoirs considérables attribués dans l'Etat, soit aux guerriers, soit aux magistrats ». Bref, ajoute-t-il, « il est assez naturel de s'inscrire d'abord en faux contre la tradition qui voit dans le chef-d'œuvre platonicien le manifeste capital du socialisme dans l'antiquité > (Souchon, Théories économiques dans la Grèce antique, 1898, pp. 143-155). — Nous signalons cette opinion nouvelle à titre seulement de curiosité.

' Nous avons exposé dans le texte l'opinion commune et traditionnelle >ur la diflérence de la République et des Lois. « Voyant que chacun la blâmait, il s'en départit loisiblement », dil Hodin [République, 1. II, cii. i, éd. de 158'.), p. 2tJ5).Xous venons de voir que M. Souchon improvise une opinion diamétralement opposée.

LE SOCIALISME JLSQîJ'aU .MILIEU DU XYlIl' SIECLE ÔÔ'.i

celui-ci soit chargé, quoique en termes assez ol)scui-s, de répartir les produits entre les habitants*.

Pourquoi le génie de Platon a-t-il ainsi versé dans le communisme? Et avec la République surtout cette chute est d'autant plus étrange que ce même dialogue renferme quelques-uns de ses plus admirables passages sur le respect et le culte de la divinité, ainsi que sur les perspectives de l'immortalité.

Platon parait avoir été entraîné à ces aberrations par le désir de réaliser l'union et la concorde, qui ne pouvaient être assurées, selon lui, que i)ar la communauté de tout entre tous*. Le comble de la vertu politique, disaitil, consiste en ce que les lois visent de tout leur pouvoir à rendre l'Etat parfaitement un *. » Parti de ce principe, Platon a raisonné en l'air, sans observer la nature humaine et sans garder contact avec elle, par conséquent en oubliant ses passions et ses instincts, ses sentiments de pudeur, et ses besoins de personnalité. Raisonner juste en partant d'un principe faux, et marcher ainsi jusqu'au bout sans voir aucune des difficultés ou des impossibilités que la nature même des choses nous met sur notre i-oute, c'est bien là un défaut distinctif des esprits utopiques.

Si nous nous demandons maintenant quels sont les points faibles dans les prémisses de Platon, nous répondrons :

1" Que sa théorie implique le pouvoir absolu de l'Etat, s'imposant à l'individu pour l'asservir et à la famille pour la dissoudre. Or, un tel principe serait contraire aux droits indépendants de l'individu et de la famille, logiquement antérieurs à ceux de l'Etat ;

2" Que cette union absolue rêvée entre les citoyens, cette

' Lois, livre V.

* La remarque en est faite par Bodiii à plusieurs endroits de sa liépuhlhjne (voyez à cet égard Baudrillart, Bodin et son temps, p. 154). — Sur ce principe du socialisme platonicien, consultez le R. T*. Castelein, Socialisme et droit de propriété, pp. 133, 136-137.

^ Lois, livre V; item, République, 1. V.

554 LIVRE IV — LE SOCLA.LISME

union à laquelle Platon osait tout sacrifier, n'est pas le but de l'Etat. « Chaque liomme, en effet, a une fin indépendante de celle d'autrui; et, en vertu de cette loi, le bonheur et la perfection de chaque homme sont en soi indépendants du bonheur et de la perfection des autres. Ils dépendent essentiellement de nos vertus personnelles. Ce qui nous rend heureux et parfaits, ce n'est pas la communauté des mêmes pensées, des mêmes sentiments et des mêmes volontés, mais c'est leur vérité et Xqmv rectitude^ . »

Nous ajouterons enfin :

3° Que, quand bien même cette union devrait être poursuivie comme la fin suprême de l'Etat, il est hors de doute que le moyen imaginé par Platon n'aurait pas pu atteindre le but. Jamais, en effet, les discordes ne sont plus vives et plus continuelles que dans les régimes de communauté et d'indivision"-. Et cela, toute question de morale naturelle mise à part en ce qui concerne la communauté des femmes et des enfants.

Nous avons vu plus haut qu'Aristote a défendu la propriété contre Platon^. Aristote cependant n'est ni un libéral, ni un individualiste au sens moderne des mots : ainsi paraît-il admettre, au point de départ, un lotissement des terres entre les citoj^ens, avec propriété urbaine et propriété rurale tout ensemble, pour que les deux parties du territoire leur importent également à défendre ^: et ses procédés pour empêcher la surpopulation s'inspirent de l'étatisme le plus cynique"'. Mais s'il approuve d'autre part que la cité ait des biens pour subvenir aux dépenses du culte, ce n'est pas plus du collectivisme qu'il n'y en avait

' R. P. Castelein, Socialisme et droit de propriété, p. 139.

- C'est le mot de saint Tliomas : « Inler eos qui communiler et ex indiviso aliquid possident. frequentius jurgia oriuntur »(.Si(»)»ia tlieologica. II» II"*, q. i.xvi, art. ii). Voilà pourquoi le Code civil n"est pas favorable au pacte d'indivision, bien distinct du contrat de socicté.

■'' Supra, p. 15.

'' Politique, 1. IV. ch. ix, Ji 7.

'- Ibid., ch. XIV, S;S 6 et 10.

LE SOCIALISME JUSQD AU MILIEU DU XVIir SIECLE ooo

en France avec les biens de l'Eglise, avant que ceux-ci eussent été confisqués *.

On a soutenu que la Grèce est morte d'avoir renié ses conceptions égalitaires et de s'être laissé entraîner à un régime de propriété capitaliste : et voilà, dit-on, pourquoi les Romains l'ont conquise^. On veut en conclure que nous mourrons, nous aussi, par la propriété, si nous ne nous hâtons pas de la proscrire. Sans entrer dans l'exposé des luttes intestines et des convulsions sociales au milieu desquelles la Grèce perdit son indépendance, nous nous bornerons ici à faire remarquer que ses vainqueurs, parmi lesquels les utopies socialistes ne pénétrèrent jamais, avaient encore bien davantage l'instinct de la propriété. Chez les Romains, en effet, la propriété, familiale au début, c'est-à-dire patriarcale comme elle le fut partout à l'origine des civilisations, garda toujours son caractère absolu et particulai'iste. Plus tard les jurisconsultes ne rompirent pas avec la tradition, quand ils creusèrent l'idée du jus in re et du domînium ex jure Quiritiura. Ainsi, contrairement donc à la conclusion socialiste, il se trouva que le peuple où le concept de la propriété avait été le plus énergique, fut celui qui finit par subjuguer la Grèce et le monde. •

Plus tard, la communauté de biens volontaire et toute libre que les premiers chrétiens pratiqueront, ne reposera sur aucune théorie socialiste^. Outre qu'elle n'affectera pas

^ -NL Souchon (Théories économiques dans la Grèce antique, pp. 168- 169) y voit cependant du collectivisme, et il conclut que « quand on représente Aristotc comme le grand défenseur dans l'antiquité grecque de la propriété individuelle, on méconnaît une partie de sa doctrine... Les passage.»; du maître sont formels, et ils marquent très légitimement sa place à côté du Platon des Lois parmi les ancêtres lointains d'une doctrine qui a eu, d'ailleurs, bien d'autres précurseurs avant que Karl Marx eût écrit le Capital •■ (Op. cit., pp. 169-170). — De même, p. IIX), ^< le socialisme d'Arislote ».

2 Le Socialisme en Grèce, par G. Platon, Paris, 1895.

' Voyez Henri .loi y, le Socialisme chrétien, 1892, pp. 33 et s. ; — Thonissen,. Socialisme depuis l'antiquité, 1. 1, ch. m, §§ 1 et 2. — E. de Laveleye altère l'histoire et la vérité quand il écrit : h C'est bien sur cette terre que

la production et qu'elle consistera dans une distribution commune des richesses particulières, il faut surtout observer qu'elle sera purement facultative. Parfois, il est vrai, on a objecté la punition d'Ananie et de Saphire tombant morts aux pieds de saint Pierre : mais on a volontairement omis de remarquer qu'ils étaient punis, non pour avoir gardé quelques biens propres, mais pour avoir menti sur l'étendue de leurs dons. L'apôtre le dit expressément à Ananie : Nonne rnanens tihî rnanebat et vçnuvndatum in tun erat protesiate^ ? Et saint Paul, faisant une collecte pour les pauvres, spécifie non moins clairement qu'il ne commande pas et qu'il demande*.

11 est moins diiîicile de voir du socialisme dans les hérésies des premiers siècle-^, telles que celles des gnostiques et des carpocratiens. Chez eux cependant il y avait bien

la transformation devait s'accomplir. Les premiers chrétiens croient tous au millénuni. D'instinct el comme conséquence naturelle de leur foi, ils établissent parmi eux le communisme... Lorsque le temps fut passé et qu'il fallut renoncer à la venue du « royaume d'ici-bas >. on ne l'espéra plus que dans un '< autre monde », dans le ciel.. . Le christiar.isme a gravé profondément dans nos co?urs et dans nos esprits les sentiments et les idées qui donnent naissance au socialisme. Dans tout clirétien qui comprend les enseignements de son maître et qui les prend au sérieux, il y a un fond de socialisme; et tout socialiste, ((uelle que puisse être sa haine contre toute religion, porte en lui un christianisme inconscient » i Socialisme contemporain. 10e éd., 1896. pp. xiv-xvii). — Il est étrange qu'on ose afficher une ignorance aussi profonde de ce qui fait et a toujours fait l'essence du christianisme. Nous reviendrons d'ailleurs plus loin sur ces questions à propos de « socialisme chrétien ». . >

* Actes des Apôtres, v, 4.

^ " Non quasi imperans dico, sed per aliorum sollicitudineni; etiam veslracharitatis ingenium bonum comprobans » {II ad Corinthios,\iu. 8). —C'est bien le sens de saint Tliomas sur l'usage que l'on doit faire de la propriété et de la richesse, ■ ut de facili aliquis eas communicet in necessitate aliorum » (Summa tfteol.. Il» lia», q. lxvi, art. ii>. — Cependant, au dire d'un démocrate chrétien fort avancé, M. Paul Lapeyre. si les communautés chrétiennes n'ont pas persévéré dans l'esprit de leurs débuts à Jérusalem, c'est parce que « les persécutions eurent ce déplorable résultat d'empêcher la société chrétienne de se constituer et que, au bout de trois siècles, la notion du plan de reconstitution sociale conçue par Jésus-Christ était presque effacée » (Paul Lapeyre, Catholicisme social, 1896, t. Il, p. 390). Cela équivaut à dire que l'Eglise a perdu un de ses buts et manqué sa mission. Mais Paul Lapeyre n'a jamais été pris au sérieux par qui que ce fût.

LE SOCIALISME JCSQU AC MILIEU DU Xyill" SIECLE S.")?

autant de licence et de débauches que de doctrines proprement dites'.

En tout cas, (-e qu'il y a de plus instructif â retenir, c'est que par eux l'Eglise catholique, dès ses origines, a trouvé le communisme en face d'elle et que l'énergie avec laquelle elle a pris, dès lors, la défense de la propriété non moins que la défense du mariage, nous fournit un précédent historique d'une très grande autorité. Il faut en dire autant de la lutte de saint Augustin contre l'hérésiarque Pelage, qui avait ajouté à ses erreurs purement religieuses une condamnation des richesses et de la propriété'. Ainsi. « de génération en génération, pendant toute la durée des cinq premiers siècles, le christianisme s'est trouvé en présence des doctrines communistes. La philosophie, les traditions orientales et l'Evangile étaient invoqués tour à tour pour arriver à la réalisation de l'idéal rêvé par les humanitaires de notre siècle. Que fit l'Eglise ? Par ses pontifes, par ses docteurs, par ses conciles, elle déclara au communisme la guerre la plus active et la plus persévérante^. » Ce que l'on peut trouver chez les Pères de l'Eglise et notamment dans saint Jérôme, ce n'est pas la condamnation de la propriété : ce sont seulement des morceaux oratoires — <1 'âpres déclamations parfois — contre l'usage égoïste des richesses.

Il semble que les Albigeois de la fin du xu^ siècle et du commencement du xiii^ se soient bornés à des abus et à des violences de fait, sans mêler à leurs erreurs théologiques des doctrines mûrement réfléchies de communisme, faisant partie intégrante de leur sj^mbole. Quant aux Yaudois, les tendances communistes qu'on leur a prêtées, sont encore plus sûrement démenties par l'histoire*.

^ Voir sur ces sujets Tlionissen, op. cit., ch. iv.

2 S. Augustin, Lettre CLVIf.à Hilaire. §§ 23-39 (Edit. Vives, 1870, t. V, pp. 401 et s.).

'•'■ Thonissen, oj). cit., t. 1, p. 146.

" ^■udre, Histoire du communisme, i:^ éd., iSôO. pp. 8i3et s. ; — Thonissen. op. cit., t. L pp. 152 et s. — C'est donc à tort que les anciens panégyristes dn

558 LIVRE IV — LE SOCL\LISME

Au contraire, vers la fin du xiii^ et le commencement <iu XIV* siècle, un assez grand nombre de sectes essayèrent de faire du communisme, en procédant de l'idée de la pauvreté volontaire, que les franciscains, solennellement reconnus en 1215 au concile de Latran, venaient de réhabiliter et d'embrasser. Dans le sein même de l'ordre une scission s'opéra. Les spirituels se détachèrent de leurs communautés ; ils préconisèrent, parmi les laïques même, le dépouillement des biens, et ils finirent par prêcher le pur communisme sous le couvert d'une plus haute perfection religieuse.

Bientôt l'immoralité et l'hérésie pénétrèrent dans les rangs de leurs disciples. Parmi les nombreuses sectes qui naquirent de ces scissions, il convient de mentionner les FraUcelles, Frérots ou Bîzoches, ,qui se montrèrent dans la Marche d'Ancône vers 1260 ; les Apostoliques, successivement condamnés en 1285 par le pape Honorius IV et en 1290 par le pape Nicolas IV ; les Begghards ou Béguins, qui appartiennent plus particulièrement aux paj'S germaniques et qui furent condamnés en 1311 au concile de Vienne (en Dauphiné) convoqué par Clément V. En Italie, les Apostoliques allèrent jusqu'à fomenter la guerre civile. Celle-ci ne fut pas même terminée par la défaite et le supplice de leur chef Ségarel en 1304; elle se continua avec Dulcin et les Dulcinistes, jusqu'à ce que Dulcin eût été vaincu et pris en 1307 aux environs de Verceil. Pour la Flandre, l'Allemagne et la France, il y a de même à citer les Lollards, ainsi nommés de leur chef Walther Lollard, prêtre anglais résidant à Cologne ; puis un peu plus tard, vers la fin du xn"" siècle, les Turlupins, contre lesquels le roi de France Charles V eut à sévir. Quelquessocialisme, comme Louis Blanc dans V Histoire de la Révolution française {\. I, ch. i), comme Cabet et Villegardelle, se réclament d'une parenté philosophique et sociale avec les hérésies du milieu du moyen âge. — lirants cependant, dans ses Théories économiques a».o xiii« et xiv^ siècles, n'absout pas ces sectes diverses du reproche d'avoir voulu renverser la propriété {Op. cit., pp. '268 et s.).

LE SOCIALISME JUSQD AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE S.jO

unes de ces premières sectes avaient, obtenu l'appui d'hommes remarquables et cQnsidérés, tels que Michel de Césène, qui avait été nommé en 1316 supérieur général des franciscains, et Guillaume Ockam. Ce dernier, d'ailleurs, est bien plus connu comme restaurateur du nominalisme dans la scolastique que comme défenseur de la pauvreté contre le pape Jean XXII, qui n'entendait point de la même manière qu'Ockam le conseil de la pauvreté évangélique *. En Allemagne, les restes de toutes ces sectes fournirent assez probablement quelque appoint aux Wicléfites et aux Hussites"-.

Ce qui est à remarquer dans cette vague fermentation d'erreurs religieuses et sociales qui préludent à la Réforme du xvi" siècle, ce n'est pas seulement la fermeté avec laquelle l'Eglise prenait la défense de l'ordre économique non moins que de l'orthodoxie religieuse : c'est aussi, autant que nous en pouvons juger, le manque de tout programme nouveau d'organisation économique. Le caractère anarchique dominait donc au suprême degré. Les propriétés privées étaient saccagées et pillées ; le principe même de la propriété était attaqué, tout cela au nom de l'Evangile : mais aucun plan de reconstruction et surtout de production économique n'était tracé. Il suffisait aux appétits de pouvoir se satisfaire sous couleur de fanatisme religieux. La démocratie théocratique que le dominicain Savonarole fit régner à Florence de 1491 à 1498 et qui ne

• Guillaume Ockam, Defensorium paiipertatis contra errores Joannis XXTl.

* Il faut noter ici une décision très remarquable du concile de Constance, en 1417. Il parait que quelques communautés de simples laïques s'étaient constituées dans le diocèse d'Utrecht, avec la mise en commun des biens de leurs membres et avec une organisation intérieure modelée sur celle des monastères. Un dominicain de Gioningue. yommé Grabon, avait soutenu que le renoncement à la propriété individuelle; obligatoire pour les religieux, est incompatible avec la vie et les devoirs des simples fidèles ; mais cette opinion fut condamnée au concile par le pape Martin V. En tout cas, il faut bien remarquer que ces communautés laïques d'Utrechl prétendaient user simplement d'une faculté et n'imposaient rien à personne (Cité avec textes à l'appui par Thonissen, op. cit., appendice A, t. I, p. 323).

prit fin qu'avec sa condamnation par le Saint-Siège et qu'avec son supplice, ne nous présente non plus aucun sjstème nouveau, au moins au point de vue de la production et de la circulation de? richesses.

A plus forte raison en est-ii ainsi au xvi^ siècle, dans le mouvement socialiste que la Réforme déchaîne en Allemagne. Ce mouvement, qui eut Nicolas Storck comme principal promoteur, comprend trois périodes bien distinctes : 1" la guerre des paysans, entre 1523 et, 1525. Ceux-ci, soulevés par le prophète Miinzer et commandés militairement par Metzler, fuient écrasés à la bataille de Frankenhausen en Thuriuge, en 1525; 2° le mouvement anabaptiste de Zurich, qui éclata après la conî^ssion (ou profession de foi) de Zollikon', et qui donna lieu à une violente répression en 1528 et 1529; S" la révolution de Miïnster, lorsque Mathias et Bocold (Jean de Lejde) eurent fait pénétrer l'anabaptisme à Miinster et se furent emparés de la ville en 1534. La promiscuité la plus épouvantable y régna,. Jusqu'à ce que les troupes de l'évèque eussent repris la ville en 1535, après un siège dont les horreurs sont connues.

Dans l'intervalle, en 1527, il s'était établi en Moravie des communautés anabaptistes, qui disparurent rapidement sous l'influence des divisions et de l'immoralité que la vie commune engendrait. Il ne faut pas les confondre avec les « Frères Moraves », qui étaient un débris de l'hérésie antérieure des Hussites au xv'' siècle et qui ne pratiquaient pas le communisme: ces derniers, venus en Moravie sous la conduite de Iluter, sont connus aussi sous le nom de HerrnJniters.

Mais à ce moment là un plan de société commuuiste ve-

' l'.n substance, d'après celle profession de foi, foule secte où la communauté des biens nest pas établie entre les fidèles, est une famille d'imparfaits : ils se sont écartés de la loi de charité, qui faisait l'àme du christianisme ;t sa naissance. Ce n'était point nouveau comme formule : on en trouve autant chez les gnostiques des ii^ et iii^' siècles.

LE SOCIALISME JUSQU'aL MILIEU DU XVlir SIÈCLE ôfil

uait enfin d'être dressé : c'est VUtopie de Thomas Morus, le premier de ces romans d'aventures et de thèse communiste qui devaient être si nombreux aux xvi" et xvii* siècles*.

VUtopie fut publiée en latin, à Louvain, en ir)i6-. Traduite en allemand dès 1524, elle ne fut peut-être pas étrangère au mouvement anabaptiste et communiste de Munster. Le nom d'Utopie désigne sans doute le caractère hautement fantaisiste de la description : l'Utopie est l'ii»' qui n'existe nulle part, o-j ro-rro?^.

Morus raconte qu'étant à Bruxelles (effectivement il tait allé à Bruges en 1515-1516 avec une mission du gouvernement anglais) il y avait vu -Egidius et Raphat'l HUhloilée. Le premier est un personnage historique, l'huiianiste Pierre ^Egidius, d'Anvers; le second, ancien compagnon prétendu d'Améric Vespuce, est purement imaginaire.

Le dialogue s'engage entre eux par une critique de l'état -ocial contemporain. Les abus de l'oisiveté, le luxe des grands, le nombre trop considérable des dignitaires ecclésiastiques et des nobles, la transformation des cultures enpâturages de moutons^, tels sont les principaux sujets qui défraient un instant la conversation.

Bientôt Hythlodée >.e met à décrire l'ile d'ttopie, qu'il a habitée pendant cinq ans. Elle porte ce nom en souvenir

' Thomas More 1 148<)-1535i, président (ou speaker) du Parlement anj^lai;-, -chancelier d'Henri VIII, condamné à mort et décapité sous inculpation de trahison, en réalité comme suspect d'être resté papiste en secret et comm<coupal)le de condamner les divorces successifs d'Henri VIIl. Thomas Moro est un fort beau caractère, empreint d'une grande dignité. — Sur la littérature des romans socialistes depuis la IJenaissance jusqu'à nos jours, voyez. : VEternelle l'topie de von Kirchenheim. trad. franc., 1897; — Sudre. Histoire du conintunisnie ; — Hugo, lier Socialisnius in Frankreicft ini xvii iind xvni lahrhundert, ch. v et vi.

- Sous ce titre De oplinio rcipubliar statu deqne nova insida l'iopia.

^ Sur Morus, voyez Kautsky. Thomas More itnd seine Utopie. 1888 fdaris la Gescfiichte des Socialismus in KinzelndarsteUungen. 1895).

* Sur les enclosures aux xv^ et xvi« siècles, Asliley, hitrodxution to Englis/t économie /iistor>i and theonj, 1. 11, ch. iv, S§ 49-52.

du sage Utopus, qui lui a donné des lois. Géographiquement elle ressemble un peu à l'Angleterre , séparée comme elle est du continent par un détroit et possédant une capitale assise sur un fleuve que remonte la marée. Mais laissons toutes les considérations sur l'état de l'Angleterre et sur le plan d'une politique extérieure : passons à la critique de la propriété individuelle et au plan d'une société communiste.

« Dans tous les Etats où la possession est individuelle, dit Hythlodée, où tout se mesure par l'argent, on ne pourra jamais faire régner la justice, ni assurer la prospérité publique... Tant que ce droit subsistera, la classe la plus nombreuse et la plus estimable n'aura en partage qu'un inévitable fardeau d'inquiétude, de misère et de chagrin'. »

A cela, Morus fait deux objections — ces deux éternelles objections que personne encore n'a résolues. — « Mais, dit-il à Hythlodée, tout le monde fuira le travail, puisque personne ne sera plus aiguillonné par l'espérance du gain et que chacun se reposera sur l'industrie et la diligence d'autrui » ; en second lieu, « il n'y aura pas même de gouvernement possible, chez ce peuple de niveleurs repoussant toute espèce de supériorité. » Et Raphaël de répondre sans plus : « Que n'avez-vous été en Utopie! »

Il faut en convenir, c'est un peu bref comme réfutation.

Dans la partie descriptive, la grande originalité de Thomas Morus, c'est d'avoir imaginé la production en commun, tandis que les rêveurs qui l'avaient précédé n'avaient vu de communauté que dans la consommation, après une production abandonnée aux forces individuelles -.

L'Utopie est une République, avec un président élu à vie et des magistrats électifs à temps. Le pays renferme, outre la capitale Amaurolum, cinquante-cinq villes dont

' Op. cit., 1. I.

2 Ce point est très bien mis en iurniore par Kaulsky, dans Tlnmias More unft seine Utopie.

LE SOCIALISME JUSQU'aL" MILIEU DU XVIU" SIECLE 503

aucune n'a plus de six mille familles. L'industrie occupe les citadins, en même temps que l'agriculture est exercée dans des colonies agricoles. Tous les ans, la moitié des cultivateurs rentre dans les villes, où elle remplace une égale quantité d'ouvriers urbains. Les voyages à l'intérieur sont interdits, sauf permission des magistrats. Il n'y a pas non plus de commerce intérieur : on y supplée par des échanges gratuits de région à région. Les repas se prennent en commun : toutefois ce n'est pas une obligation et c'est par simple agrément que les habitants en pratiquent l'usage universel. Pour Lalimentation, on a des marchés gratuits, et l'on a de même de grands magasins publics et gratuits pour les objets manufacturés. Pourquoi manquerait-on de richesses, puisque le travail universel en produit en abondance dans tous les genres ? Ce travail est imposé à tous, mais il n'est que de six heures coupées par un repos dans le jour. En sont seuls dispensés : 1" les magistrats; 2° les sujets d'élite voués aux sciences; 3° les ministres du culte (ce culte n'est qu'un théisme fort vague, avec une morale épicurienne et une tolérance absolue, qui ne repousse que le pros^élytisme quelconque). Dans ces conditions là, les Utopiens n'ont pas besoin de monnaie : cependant, grâce à une balance du commerce favorable, le gouvernement a d'immenses quantités d'or et d'argent, pour les besoins de la politique extérieure.

Morus, qui supprime la propriété, n'a pas eu cependant le courage de supprimer la famille, comme la logique l'aurait demandé. Il conserve le mariage et punit l'adultère; il admet toutefois le divorce, pour incompatibilité d'humeur bien constatée. Bien plus, il permet la fécondité des unions, sous cette seule réserve que, l'uniformité étant de règle en Utopie, les magistrats prennent des enfants à ceux qui en ont trop, pour en donner à ceux qui n'en ont pas assez. En cas d'accroissement trop grand de la population, les magistrats décrètent une émigration dans quelqu'une «les îles voisines et désignent les émigrants.

564 LIVRE IV — LE SOCL^LISME

Il est moralement certain que ï Utopie, dans Tesprit de son auteur, était tout simplement un badinage littéraire selon le goût de la Renaissance. Thomas Morus pensait quelques-unes des critiques qu'il formulait contre les mœurs et les institutions de son temps; mais il n'avait nulle envie de provoquer l'établissement du régime qu'il décrivait si complaisamment'. Le volume fut jugé ainsi par les contemporains : personne, même parmi les souverains absolus et presque féodaux de ces temps là, n'y vit rien de subversif. Enfin la mort de Thomas Morus, désapprouvant les divorces d'Henri YIII, est la protestation la plus éloquente contre les soupçons de communisme que l'on voudrait faire peser sur sa mémoire.

Il n'en a pas moins joué un rôle fort dangereux. Il se peut même que son Ulopie ait contribué à la révolution anabaptiste de Miinster et surtout au mouvement semblable qui éclata à Amsterdam en 15.34, avec l'appui de Gélen, le lieutenant de Jean de Leyde. Comme le dit Kirchenheim, « Morus a fourni les arguments nécessaires pour lancer, contre les classes qui possèdent, des injures de toute sorte; et si V Utopie n'était pas visiblement une œuvre d'imagination, on ne saurait l'absoudre d'avoir méconnu les lois économiques-. »

Il se peut encore que l'œuvre de Morus, avec beaucoup d'imagination, renferme une certaine part de vérité descriptive ou au moins de sincérité^. Les plus anciens navi-

■* « lieaucoup des institutions des L'topiens ine paraissent absurdes, dit Morus en forme de conclusion : mais ce qui est surtout à rencontre de ma manière de voir, c'est la base sur laquelle repose cet Etat. Je veux parler de la communauté des biens et do la communauté de la vie. .le ne fis cependant aucune objection, car Rapliacl était fatigué par son récit. .Te le menai souper, remettant à plus tard la discussion plus apjirofondie de cette question. En effet, bien que je ne puisse apprécier tout ce que ce savant bomme a raconté, je dois cependant convenir qu'il y a cbez les Utopiens beaucoup de choses que je désirerais voir nos Etats s'approprier, .le le désire, plus que je ne l'espère. »

2 Kirchenheim, Eternelle utopie, trad. fr., 3' éd., p. 72.

' Kirchenheim, op. cit., ch. vi^ pp. 74 el s. delà trad. fr.

LE SOCIALISME JUSQU AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE ."SeS

gateurs, Christophe Colomb et Amèric Vespuce, avaient trouvé des populations communistes : le premier aux Antilles, avec une certaine morale rudimentaire de sauvages, le second au Venezuela, avec l'anarchie, l'impudeur et ranthropoi>hagio'. Thomas Morus pouvait donc bien avoir recueilli, dans son voyage en Belgique, quelques échos des récits des voyageurs.

Jean Bodin, dans sa République, chercha à réfuter les faux principes avancés jiar l'IIythloilée de Morus. En tout cas, son livre est une œuvre nettement et solidement conservatrice : car le mot « Héjiublique », pour les humanistes de la Renaissance, était synonyme de « Etat », et Bodin restait partisan de la monarchie absolue. Ceux qui l'ont accusé de tendances socialistes et révolutionnaires, l'ont donc purement calomnié'.

Le plus illustre roman utopiste après celui de Morus est la Cité du Soleil de l'ex-dominicain Campanella^. Ecrite en IGll, elle fut publiée à Francfort en 1620 \ C'est un dialogue entre le Grand-Hospitalier et le chef des mate-

^ Voir les autorités citées par Kirchenlieira (les Décades de Pierre Martyr, les lettres clAméric Vespuce et les Quatre navigations de Waldseenii'Uer, 1507).

* Pourquoi Kirchenheim dit-il que « la République de Bodin ne peut pas, comme le fait Sudre, être considérée comme une utopie » \0p. cit., p. 84 en note?) Sudre, au contraire, a défendu Bodin contre Reybaud,qui l'accusait de socialisme !

3 Giovane Domenico Campanella, né en Calabre en 1568, se ciiangea ensuite ses prénoms en celui de Tommaso. Il passa vingt-six ans de sa vie dans les prisons de Naples, de IfKX) à 1626, comme impliqué à tort ou à raison dans une conspiration contre l'I-^spagne. 11 se réfugia ensuite en France, auprès de Louis XIII, qui l'accueillit et l'honora, et il mourut à Paris en 1639. Campanella, beaucoup moins attachant que Morus, est un sceptique adonné à l'astrologie et fort immonde en ses descriptions. — Le complot pour lequel Campanella fut tenu si longtemps en prison, parait avoir eu pour but la réalisation du système exposé dans la Cité du Soleil, et cela grâce à l'appui des Turcs, qui auraient aidé Campanella, Maurizio di llinaldi, etc., à s'emparer d'abord de la ville de Catan/aro (Sur Campanella, voyez entre autres auteurs, B. Croce, le Communisme de Tommaso Campanella, publié en français, pp. 259-316. dans ]e yfaléj-ialisme historique du même auteur, Paris, 1901).

* Sous ce titre : Ciritas solis, rel de reipuhliciv idea dialogus politicus. Interlocutores : Hospitalnrius magnus et nautoruni guber)>ator,Getiuet2sis hospes.

lots, hôte des Génois. Ce dernier avait découvert à Taprobane (ou Ceylan) la « Cité du Soleil », habitée par les « Solariens », et il décrit leur organisation.

Les Solariens, par l'austérité de leur régime et la sévérité de leur règle, mènent une vie monacale, à laquelle ne manque pas même la confession à un magistrat-prêtre, qui transmet à un prêtre supérieur, et ainsi de suite indéfiniment, toutes les confessions qu'il a entendues, en même temi)s que la sienne propre. Au sommet est un «grand métaphj^sicien », qui fait penser d'avance au Pape industriel de Saint-Simon et qui peut bien en avoir fourni le prototype*. La famille n'existe pas là-bas, non plus que la propriété. Les magistrats décident des accouplements passagers, dont la description donne libre champ au cynisme de l'ex-moine. Quant au problème du mobile à trouver pour stimuler l'activitt' industrielle au sein du communisme, Campanella se borne à présenter le sentiment du devoir et l'amour de la patrie, mais sans insister.

« La Cité du Soleil est l'expression la plus complète, la plus radicale et la plus logique du système communiste. L'auteur, qui avait perdu de vue le monde réel", était mieux placé que personne pour expliquer la promiscuité des sexes, la communauté des biens et le despotisme inquisitorial. La cité des Solariens est un grand cloître où tous vivent d'après une règle sévère ; le gouvernement est une hiérarchie religieuse; la tempérance et la pauvreté sont les vœux que tout le monde fait. Mais la pauvreté de l'individu doit avoir pour résultat la richesse de la collectivité, et c'est ainsi que Campanella a été le promoteur de toutes ces idées radicales qui ont été défendues de nos jours par Fourier, Bebel et d'autres. Seulement aucun ne l'a surpassé en audace '. »

* Reybaud, Etudes sur les réfor»iateu)'s ou socialistes modernes, t., I, ch. II.

2 II était en prison depuis onze ans, (|uaiHl il récrivit en ,1611. ■■' Kirchenheim, op. cit., pp. 98-99.

LE SOCIALISME JUSQU AU MILIEU DU XVIIl^ SIECLE 567

Les romans utopiques ne manquèrent pas dans le xvif siècle. Nous n'en citons plus que deux, la ReipuMicœ christianopolitanœ descriptio (1619), de Jean Valentin Andréa', pasteur protestant de Souabe, et la fameuse Histoire des Sèvaramhes (1677), qui est attribuée avec assez de vraisemblance à Vairasse d'Alais et qui servit de modèle à toute une littérature de haute fantaisie *. Tous ces imitateurs des Sévarambes sont profondément éloignés de toute idée chrétienne, quand ce n'est pas aussi de toute idée morale.

Il est d'ailleurs à remarquer que la littérature utopique n'a rien fourni de chrétien, excepté la Reipublicœ christianopolitanœ descriptio d'Andrete, qui expose un régime idéal basé sur la pratique la plus pure et la plus parfaite de la morale évangélique, et excepté encore le Royaurae d'Ophir (1699), œuvre d'un auteur inconnu, qui 6st utopique sans être socialiste. Bien plus, dans le Têlémaque de Fénelon (1699), si c'est du socialisme qui apparait, c'est aussi du socialisme païen, avec la description de Salente, où chacun ne doit posséder que ce qui est nécessaire à soi et à sa famille, mais où nul de nous non plus ne consentirait à habiter. Encore un badinage littéraire à la façon de Thomas Morus.

Quant au socialisme philanthropique, il faisait son apparition avec l'abbé de Saint-Pierre ; et le socialisme révolutionnaire et athée allait faire bientôt la sienne avec le curé Meslier.

L'abbé de Saint-Pierre (1658-1753), rêveur d'une inépuisable fécondité, est resté caractérisé par son Projet de paix universelle en trois volumes. C'est un sceptique, qui se désintéresse de beaucoup de choses, même de l'immortalité de l'âme, mais qui veut du bien au genre humain (la preuve, c'est que c'est lui qui a inventé le mot

' Sur ces auteurs et tous ceux du xviiic siècle, étudier l'excellent ouvrage de M. André Lichtenberger, le Socialisme ou xviii» siècle, 1895, complété par le Socialisine utopique du même auteur, 1898.

r>68 LIVRE IV LE SOCIALISME

« bienfaisance »). Or, pour soulager les pauvres, il demande im règlement qui fasse payer aux riches « leur part de l'aumône de justice, qui est due aux citoj'ens en danger de périr de misère » ; et comme ressources dans ce but il propose : 1° un impôt progressif sur les loyers des maisons; 2" un impôt de 10 7o ^ur les successions collatérales dépassant 20.000 onces d'argent. N'est-ce pas que les socialistes contemporains trouveraient ce bon abbé bien réactionaaire, quoiqu'ils ne puissent guère le trouver clérical?

Ils aiment mieux le curé Meslier. Celui-ci, qu'on avait ;:.oupçonné quelque peu d'être un personnage légendaire, fut curé d'Etrepigny et de But dans les Ardennes : ayant eu des difficultés avec le seigneur du lieu, il se laissa mourir de faim, en 1729 ou 1733, après avoir épanché ses rancunes et ses blasphèmes dans un volumineux Testament. Voltaire, d'Holbach et Silvain Maréchal en donnèrent des extraits : mais l'œuvre en son entier n'a été publiée que tout récemment ^ C'est une virulente satire de la société d'alors, de la religion et aussi de la propriété. « Un abus, y est-il dit, qui est presque universellement reçu et autorisé dans le monde, est l'appropriation particulière que les hommes se font des biens et des richesses de la terre, au lieu qu'ils devraient tous également les posséder en commun, pour en jouir aussi également. »

Entre temps, tout au cours du xvii'' siècle et pendant une partie du xviii% les fameuses missions des jésuites chez les Indiens du Paragua}^ présentaient un essai bien curieux et bien suggestif du régime communautaire, tel qu'il pouvait être conçu pour des sauvages soumis à une

' Le Testament du curé Meslier existe en trois exemplaires originaux de 366 feuillets, avec la signature de l'auteur. 11 a été publié pour la première fois à Amsterdam en 186i, par Cli. Iludolf. — Voir Hutio, Socialismus in Frankreiili ini xvu and xvjii la/ir/iundert (dans die Gescliiclite des Soeialisnnts in EinzelndarsleUungeii. vii'^f Abschnitt, ch. m, p. 792); et surtout Lichtenberger, .Sor(a/is/;(e a!( y.\\\\^ siècle, pp. 75 et s. — Anton Menger appelle le curé Meslier >■ le premier tliéoricien du socialisme révolutionnaire » [Droit au pfodii.it iiitégral du travail, tr. fr.. p. 85 en note) : théoricien, le mot est absolument impropre.

LE SOCIALISME JUSQU'AU MILIEU DU XVIIl' SIECLE 56*..»

rigoureuse discipline chrétienne. Les témoignages divers que Ton en a no permettent pas de douter que les indigènes n'y aient trouvé un bonheur en harmonie avec leur nature et avec le jjoint de développement économique oii ils étaient'; on peut même ajouter que ce régime pouvait être momentanément nécessaire, en formant une heuivuse transition vers un état social où plus de liberté se serait alliée à une ascension régulière vers le progrès économique et la civilisation. Mais il est difficile de voir là un idéal permanent ou de croire que cet état, artificiel en quelque sorte, fût susceptible d'une bien longue durée'-. En tout cas, il est curieux aujourd'hui d'observer les jugements que les socialistes émettent sur les « réductions », partagés qu'ils sont entre le besoin de louer tout régime de communauté et le désir non moins ardent de dénigrer tout ce qui porte une empreinte religieuse*.

Signalons enfin, pour terminer le trop rapide aperçu des romans utopiques et socialistes, YHistoîre des Gallîgènes, de Tiphaigne de la Roche ^, et la Basiliade de Morelly, poème en prose d'un cynisme éhonté*'. Nous entrons avec ces derniers auteurs dans le socialisme de la seconde moitié du xviii" siècle, socialisme « mom^social

' (t On ne voit nulle part un bonheur aussi parfait que celui dont on jouit dans cette nouvelle Eglise », dit le P. de Charlevoix dans Y Histoire du Pararjua\i, et ce témoignage est corroboré par d'autres, plus indépendants.

■^ Pourrait-on appliquer ici quelque chose de ce jugement peu suspect qu"un jésuite, le l'i. P. Casteloin, porte sur le « bon sauvage » de Rousseau? I II est faux de dire que l'évolution spontanée des facultés et des besoins de l'homme, en entraînant la dillérentiation des qualités individuelles et les relations sociales, soit un pas vers la décrépitude de l'espèce. C'est là essentiellement un principe de progrés : ce n'est qu'accidentellement une occasion de fautes et de malheurs. Cette diflërentiation, qui accentue de plus en plus les inégalités naturelles, tant entre les hommes qu'entre les peuples, est l'effet dun progrès légitime » (11. P. Castelein, Socialisme et droit de 1>ropriété, pp. 155-156).

' A voir en ce sens LafaiVguc, Die Xiederlassungender Jesutten in Paragxiaij, publiées dans la Geschiclite des Socialismus in Einzelndarsteli'ingen, t. I, pp. 719 et s.

^ Analysé dans le Socialisme ntopique de M. Lichtenberger, 1898, ch. iii.

- Publié en 1753 sous le nom de Naufrage des iles /luttantes mi Basihade du célèbre PUpai. traduit de l'indien par A'...)

que sentimental et moral », étranger à un programme de réformes pratiques, tout peuplé d'imaginatifs et de rêveurs, qui « esquissent des sociétés où il n'3- aura ni malheureux, ni méchants, puisqu'on aura supprimé la propriété qui les divise et les rend méchants' ». Nous allons revenir quelque peu en arrière pour étudier cet aspect nouveau i\e la vieille idée socialiste.

- Lichtenberger, Socialisme utopiqiie, p. 5.

Page 1