II. Le travail mesure de la valeur. — Cette idée sera
1 Der Begvïnider des whsenschaftlichen Socialisniiis.
2 « Das unbedingte Kenntzeicliiien des Kapitals ist, werbend auftreten zu kœnnen », dit Lassalle dans Kap'tal und Arbeit. — Cette définition fantaisiste du capital est reproduite par Lafargue dans la Propriété, origine et évolution, pp. 30.3 et s. « Le capital, dit Lafargue, est la forme de propriété caractéristique de la société moderne : il n'a existé dans aucune autre société, du moins à l'état de fait général et dominant. La condition essentielle de cette forme de propriété est l'exploitation du jiroducteur libre, dépouillé quotidiennement d'une partie des valeurs qu'il crée » {Op. cit., p. 312).
une base essentielle du système de Karl Marx, mais Rodbertus se contente de la formuler sans démontrer sa proposition. Il s'étend davantage sur la portée pratique qu'il y donne. D'après lui, le travail ne doit pas être seulement le principe constitutif de la valeur, il doit être aussi le principe distributif de la propriété. Le temps du travail fournira donc une mesure qui s'appliquera au droit sur les biens : sur cette mesure, on fondera une monnaie qui exprimera le temps de travail incorporé dans chaque produit, et qui donnera au travailleur un droit à un égal temps de travail incorporé dans un autre produit. Proudhon allait en dire autant avec sa a banque d'échange » '.
III. Les trois phases sociales. — Il y a trois stades dans l'histoire de l'humanité : 1° la période servile, caractérisée par un état social où le maitre, faisant travailler l'esclave pour plus que la stricte satisfaction de ses besoins, se fait constituer à lui-même un capital ; 2"* la période capitaîistique, caractérisée par le capital considéré comme une catégorie historique ; enfin, 3° la période humanitaire, où régnera le socialisme.
IV. Le pourcentage décroissant de la part du travailleur. — Grâce au régime capitaîistique, le propriétaire ou patron touche rente, intérêt, fermage, pendant que le salaire ouvrier est régi par la seule loi de la concurrence et n'est pas une fraction aliquote de la production nationale. Il peut donc arriver — et selon Rodbertus il arrive — qu'une productivité croissante corresponde à un moindre pourcentage de l'ouvrier dans le produit. — Ici, disons-le, Rodbertus affirme et ne prouve rien. En fait, d'ailleurs, non seulement le salaire réel a augmenté d'une manière absolue, mais encore le pourcentage des salaires dans le produit total de l'industrie s'est élevé-.
* Système des contradictions économiques (18i6), voyez plus haut, p. 621.
' Voyez la discussion, avec chiffres à l'appui, dans Castelein, Socialisme et droit de propriété, contre Louis Blanc. C'était la thèse de Bastiat. ainsi que nous l'avons exposé plus haut (supra, p. 417).
V. Le rapport entre le paupérisme et les crises de production. — La décroissance de la part relative de l'ouvrier dans le produit total est, d'après Rodbertus, la cause unique du paupérisme et des crises commerciales. En voici la prétendue démonstration.
L'échange, pour être possible, exige une force d'achat, Kaufkraft, en face de la valeur d'usage ou utilité du produit, Gebrauchswerth. Cette force d'achat suivrait la productivité industrielle si le travailleur avait la totalité de la valeur d'échange qui a été produite, c'est-à-dire s'il n'y avait ni rente, ni loyer, ni profit; elle la suivrait encore si les parts des trois classes, c'est-à-dire des travailleurs, des propriétaires et des capitalistes ou entrepreneurs gardaient entre elles les mêmes relations. Mais aucune de ces deux hypothèses n'est réalisée. Donc la valeur d'usage n'est pas une valeur d'échange, le Tauschwerth descend en dessous du Gebrauchsicerth, et le marché est encombré, encore que les besoins du plus grand nombre des hommes ne soient pas satisfaits'.
Mais, dira-t-on, le pouvoir d'achat qui manque à la classe des travailleurs doit bien avoir passé aux autres classes, à celles dont le pourcentage a augmenté dans la répartition du total de la valeur produite. Donc, poursuivra-t-on, ces classes achèteront, et les prix ne baisseront
^ Le Dictionnaire d'économie politique de Léon Say et Chailley (v" Rodbertus, t. II, p. 754) s'exprime ainsi : « Celte théorie serait vraie en moyenne, si cliaque nation productive était enfermée dans ses propres frontières et devait consommer tout ce qu'elle produit. Le danger du protectionnisme, c'est justement de nous conduire là, tandis que, tous les marchés du monde restant ouverts, les crises locales tendent à se compenser comme se compensent les famines. » — Il me semble que la difliculté est mal comprise et que l'explication ne vaut rien. Vin elYet, d'après J.-B. Say lui-même, la sortie des marchandises implique, en vertu de la théorie des débouchés, une entrée correspondante de marchandises. Or. à ces dernières, d'après le système de Rodbertus, la force d'achat ou Kauf kraft fera tout également défaut. Donc le pays encombré ne vendra rien, parce qu'il n'achètera rien. Les collaborateurs de MM. Say et Chailley-Bert ont donc été emportés par leur enthousiasme pour le libre-échange, et ils l'ont été jusqu'au point de croire que celui-ci réponde à tout, même aux objections les plus spécieuses du socialisme : car celle-ci de Rodbertus en était certainement une.
pas. — Eh bien, non, réplique Rodbertus, parce que les classes qui pourraient acheter n'éprouveront pas le besoin des produits, et que cependant la valeur ne s'attache à des marchandises qu'à raison des besoins de ceux qui les peuvent acquérir.
A cela que répondre? Il faut dire que toute cette théorie -d'Iagetzow est basée sur son affirmation du pourcentage décroissant de l'ouvrier. Or, cette affirmation étant fausse, il n'j- a pas lieu d'en discuter les conséquences, à moins qu'on n'arrive à prouver directement celles-ci en tant que faits absolument indépendants de la thèse de Rodbertus.
Gomme transition au socialisme, Rodbertus demande progressivement : 1° la fixation légale de la durée du travail et d'un salaire calculé sur le temps; 2° une revision périodique de ce salaire, afin qu'il suive la hausse de la productivité ; 3" la création d'établissements publics où le salaire, Lohn, serait échangé contre des denrées et produits quelconques, Lohngûter ; enfin, 4° la création de bons de salaires, Lohngeld, que l'Etat délivrerait aux entrepreneurs d'après le chiffre de leur personnel et avec lesquels les ouvriers achèteraient aux magasins publics.
Sur la question fondamentale de la propriété et de l'hérédité, Rodbertus est flottant et indéterminé ; plus exactement il se contredit*. On conçoit donc que, malgré la tarification des salaires et l'établissement du Lohngeld, Rodbertus, tout en attribuant aux ouvriers la valeur de trois millions d'heures de travail et à l'Etat la valeur d'un million, en laisse cependant trois autres au capital et trois autres enfin à la rente foncière, c'est-à-dire 60 7^ en tout aux divers capitaux industriels et fonciers. Mais Rodbertus avait-il seulement calculé ou prévu que de nos jours, et malgré la liberté économique, les salaires ont
* l'our la contradiclion enlro la Iroisiéme cl la quatrième (postume) des Sociale Bviefc an von Kirchniann, voyez A. Menger, Droit au produit inlégral du travail, tr. fr., pp. 118-119.
LE SOCIALISME SCIENTIFIQDE 653"
plus de 30 7o et l'Etat plus de 10 ",,, mais que par contre les propriétaires et capitalistes ont beaucoup moins que cc^ que lui-même proposait de leur laisser?
SchœtHe, que nous rencontrerons plus tard, a attiré l'attention sur un autre précurseur plus timide du socialisme dit scientifique. C'est Karl-Georg Winkelblech (1810-1865), plus connu sous le pseudonyme de Mario, qu'il prit pour publier ses Recherches sur Vorganisation du travail ou sustème d'économie universelle^. Mario préconise une sorte de socialisme fédératif, dans lequel l'Etat aurait les mines, les chemins de fer et les transports, les banques et le grand commerce, et dans lequel les autres industries resteraient aux particuliers. Des précautions seraient prises contre la concentration des fortunes et les monopoles. Très effrayé de l'accroissement possible de la population, Mario demande que l'Etat ne permette le mariage que contre justification de la possession d'un capital, qui serait déclaré inaliénable et assuré aux enfants. C'est donc une transaction malheureuse entre l'étatisme et l'économie politique ricardienne ou malthusienne. Somme toute aussi, Mario, ne se doutant pas de a l'étrangeté d'une conception qui, destinée à faire vivreles hommes, les empêche de naitre^ », a donné à son œuvre un titre plus vaste qu'elle ne méritait : car le côté qu'il y a laissé le plus obscur, c'est précisément celui d'une organisation concrète et pratique.
Dans cette genèse de la philosophie socialiste, il faut aussi faire une part au philosophe Fichte^.
Fichte, qui venait d'être expulsé d'Iéna comme athée, quittait cette fois là les régions de la philosophie pour
' Vnlersuchungen v.ber die Organisation der Arbeit oder System der Weltœkonomie, 1850-lfôl. — Sur Mario, étudier Edgar Allix, VŒuvre économique de Karl Mario, Paris, 1898; ^— A. Menger, op. cit., pp. 53 et s.
■^ Edgard Allix, op. cit., p. 264.
3 Fichte (1752-1814), professeur à l'Université d'Iéna, expulsé de la ville sous accusation d'athéisme en 1799, professeur à l'Université de Berlin de 1810 jusqu'à sa mort.
faire en passant de l'économie politique avec son livre Ler geschlossene Handelsstaat^, paru en 1800.
On assigne ordinairement à l'Etat la mission' de maintenir et de protéger chacun dans sa propriété. Erreur, dit Fichte. Avant de maintenir quelqu'un dans sa propriété, il faut d'abord l'y mettre, et voilà le rôle de l'Etat. Or, les hommes ont un droit primitif égal à jouir des biens naturels; et la propriété, qui est issue d'un contrat sur le partage de ces biens, a bien pu donner un droit à leur usage, mais non pas un droit sur leur substance même. C'est à l'Etat à remettre toutes choses en leur place.
Pour y réussir, il faut connaître comment les classes se répartissent dans une société. Il y faut : 1° des producteurs de denrées alimentaires et de matières premières; 2° des artisans pour ouvrer les matières premières; 3° des marchands. Il faut même une quatrième classe, le Bea7ntenstand ou classe des fonctionnaires. Eh bien, l'Etat fixera la proportion numérique de chaque classe conformément aux besoins; et il déterminera les prix des produits, en prenant pour mesure de la valeur et pour base du tarif des prix les quantités de travail nécessaires à la production des marchandises à évaluer, sous la règle essentielle que ces prix soient assez élevés pour qu'ils assurent l'entretien des producteurs. Les « intellectuels » ou Idealproduzenten seront mieux nourris et mieux habillés que les autres citoyens. On aura une liberté complète pour la consommation des richesses : mais la monnaie d"or et d'argent sera interdite et remplacée par une monnaie nationale faite d'une matière vile. L'Etat seul pourra faire le comjnerce avec l'extérieur, et de là le titre de geschlossener Ilandelsstaai^ .
' L'Etat commercial fermé. — Voyez le Ilandbuch des Socialismus, v» Fichte, et A. Menger, Droit au produit intégral du travail, tr. fr.,
* C'est pour ce motif (|iie Kiclile est purfois envisaj^v simplement comme un promoteur du protectionnisme national (voyez en ce sens le Dictionnaire d'économie poliliijuc de Léon Say et Cliailley-Hert, v» Fichte.)
A tout prendre, on peut bien admettre que Marx et Rodbertus — dont les conclusions pratiques sont au fond si diliérentes — ne se sont rien dérobé l'un à l'autre. Tous deux aussi ont puisé à des sources communes, anglaises par God\vin et surtout Thompson, françaises également et particulièrement fécondes par le saint-simonisme et par Sismondi.
Nous ne reviendrons pas sur Godwin*.
Marx cite fréquemment l'Irlandais William Thompson, disciple de Bentham et partisan d'Owen, auteur d'une Inquiry into the prmciples of the distribution of icealth most co7iducii'e to human happiness-. Dans ce livre, paru en 1824, Thompson pose très nettement les trois principes — apparemment très orthodoxes — de la liberté du travail, de la propriété des produits garantie aux producteurs et de la liberté des échanges'. Mais notre régime actuel de propriété empêche l'application de ces principes; en effet, bien que la valeur ait tout entière pour cause le travail, ainsi que le voulait Ricardo, la loi autorise cependant les propriétaires de bâtiments et de machines à percevoir une rente et des profits, qu'ils prélèvent sur le travail même des ouvriers. Les cajàtalistes et les propriétaires s'adjugent ce prélèvement comme s'il était une plus-value — surplus value, additional value, dit Thompson — que le capital ou la terre, et non pas le travail, aurait produite. La part des capitalistes et propriétaires ne devrait pas excéder l'usure des terres, bâtiments et machines*. Quant au remède, il est dans la vulgarisation des communautés coopératives d'Owen.
1 Voyez supra p. 588.
' Voyez A. Menger, op. cit., pp. 72 et s.
' « Xatural laws of distribution : 1" ail labour ought to be free and voluntary, as to its direction and continuance ; 2" ail the products of labour ouglit to be secured to the prodiicers of them ; 3" ail eschanges of thèse products ought to be free and voluntary » (Thompson, op. cit.).
* On retrouve la même thèse chez les démocrates chrétiens. Voyez les Aphorismes de politique sociale, 1891, pp. 42-43 (cités dans nos Eléments d'économie politique, 2^ édition, p. 467. en note).
Bien plus nets, selon nous, et bien plus évidents sont les emprunts faits au saint-simonisme et à Sismondi. Nous signalons les suivants : 1° pour Rodbertus, la théorie des crises reproduite de Sismondi ' ; 2" pour Marx, l'idée de la plus-value, tirée du même auteur"-; 3° pour Marx et généralement tous les socialistes réformateurs, la condamnation des revenus sans travail, telle que celle-ci avait été formulée par les saint-simoniens^. Sismondi lui-même n'avait-il pas déclaré que « la propriété est un droit social et qu'il faut mettre des conditions à sa concession "^ » ?
De plus, en dehors de la genèse proprement dite des sj^stèmes et des formules, il y avait toute une influence également efficace, quoique moins logique, que des jugements sommaires et de simples aspirations exerçaient sur les esprits. Sous ce dernier aspect, l'économiste le plus écouté et le plus puissant, celui qui contribua le plus à acclimater le socialisme après 1850, fut certainement Stuart MilP. Ce n'est donc pas sans raison que nous voulions ranger celui-ci parmi les précu]'seurs du socialisme scientifique.
Nous avons signalé plus haut les concessions nombreuses et toujours plus accentuées qu'il avait faites aux doctrines socialistes. L'assertion avait pu surprendre, et c'est une raison de plus pour nous de la justifier ici. On sera certainement obligé de reconnaître, après examen des textes, que les traces et même les formules du pur socialisme démocratique abondent chez lui. Ses Principes d'économie politique les présentent tout particulièrement
* Voyez supra pp. 332-333. — Aftalion, Œuvre économique de Sismondi, pp. 99 et s. et particulièrement p. 108; item, pp. 254 et s.
2 Supra p. 335. — Aftalion, op. cit., pp. 118 et s. ; item, pp. 257 et s. ^ Supra, p. 595. — Voyez A. Menger, Droit au produit intégral du travail, tr. iV., pp. 114 et s.
* Nouveaux principes d'économie politique, t. I, p. 289.
5 Verhaegen, Socialistes anglais, 1898, pp. 35 et s. « L't'conomiste anglais, dit Verhaegen, qui contribua le plus à prépaier les esprits au socialisme pendant la période qui suivit l'agitation de 1848, fut assurément Stuart Mill » {Loc. cit.).
au chapitre « De l'avenir probable des classes laborieuses* » et au chapitre « De la propriété " ».
Stuart Mill, dans le premier des deux, attise déjà l'esprit d'orgueil et d'indépendance qui est au fond de tout socialisme, quoiqu'il n'y préconise encore ni l'usurpation de l'Etat sur les facultés naturelles de l'individu, ni la suppression de la propriété particulière. J'y signale cependant:
V La suppression des rapports de patronage entre •employeur et employé et même des rapports de protection entre le mari et la femme ^. Selon lui, le ré-gime patriarcal ou paternel est condamné à disparaître, par la diffusion de l'instruction et des journaux, par la facilité des déplacements et par l'extension universelle de l'électorale Le féminisme de Stuart Mill se relie à cette conception de l'état futur de la société. On sait que, d'après lui, si l'instinct animal s'est développé dans l'espèce humaine, c'est parce que les femmes se sont vouées à la maternité".
* Principes d'économie politique, 1. IV, ch. vu. 2 Ibid, \. II, ch. I.
' « Tout individu de l'un ou de l'autre sexe qui possède ou qui gagne de ■quoi vivre sans le secours d'autrui, n'a pas besoin dune autre protection que celle que la loi lui donne ou devrait lui donner » (1. IV, ch. vu, édit. -Guillaumin, t. II, p. 312).
* IbicL, p. 313.
'•" Ibid., % 3, p. 317. — Le féminisme est-il essentiellement une théorie •socialiste? k première vue on le conçoit comme distinct et parfaitement indépendant : il est cependant avéré que tout socialiste est féministe et que ■les féministes les plus en vue appartiennent, sinon aux partis socialistes proprement dits, au moins au parti que nous appelons en France radical socialiste (voyez plus loin, p. 65!J, le témoignage de Stuart Mill sur ce point). — Les démocrates chrétiens inclinent très visiblement aussi vers le féminisme. M. l'abbé < iayraud, par exemple, député de Brest, a prétendu trouver nians saint Paul le principe et le germe du féminisme. Voici cependant un certain nombre de textes du même apôtre qui sont certainement inconciliables avec la thèse de l'égalité naturelle de l'homme et de la femme : '< Non vir ex muliere est, sed mulier ex viro. Etenim non creatus vir propter mulierem, sed mulier propter virum » [1 Ad Corinthios, xr, 8 et 9); — < Mulieres in Ecclesiis sileant : non enim permittitur eis loqui, sed subdilas esse, sicut et lex dioit » (/ Ad Corinthios, xvi, 34) ; — " Mulier in silontio discat cum omni subjectione. Docere autem mulieri non permitto, neque dominari in virum; sed esse in silenlio » (I Ad Timot/ieuni. ii, 11). Il nous semble donc impossible qu'un théologien fasse du féminisme au nom de saint Paul. Cest par des voies toutes dill'érentes du téminisme que le christianisme jprocède au relèvement de la femme.
Mais il faut qu'elles se dégagent de ce rôle et conquièrent leur pleine indépendance ;
2° La suppression du salariat, par « l'association, en certains cas, des ouvriers avec l'entrepreneur, et à la fin, dans tous, des travailleurs entre eux. ' » Mill se trouve ici d'accord avec Saint-Simon, qui l'avait précédé historiquement -.
Du reste, d'après lui, il faut condamner comme n'étant « ni juste, ni bon, un état de société dans lequel il existe une classe qui ne travaille pas, un état dans lequel il y a des êtres humains qui, sans être incapables de travail et sans avoir acheté le repos au prix d'un travail antérieur, sont exempts de participer aux travaux qui incombent à l'espèce humaine^ ». Ici l'attaque au principe de la propriété héréditaire est visible, ainsi que la condamnation des revenus sans travail. — Mais Stuart Mill se trompe sur la nature et la forme de cette « exemption » de la loi du travail. Les lois humaines et l'organisation économique de la société en aflfranchissent bien certains hommes : toutefois la morale ne les 3^ soustrait point; et Mill, qui n'en appelle pas au devoir moral, Mill, qui ne peut pas l'invoquer puisqu'il est lui-même un utilitaire de l'école de Bentham, serait fort embarrassé d'indiquer pour ce mal un autre remède que la contrainte socialiste et la suppression de l'hérédité.
Le chapitre « De la propriété » est encore bien plus probant et plus caractéristique sur le socialisme de Stuart Mill.
Quel est le principe de la propriété? demande Mill. Est-ce l'utilité sociale? Non, quoique celle-ci plaide pour le maintien de la propriété là où l'institution en existe déjà. C'est que la propriété a sa source dans la consécra-
* Principes d'économie politique, lac. cit., § 4 (t. II, p. 320). ' Voyez plus haut, p. 592.
3 Loc. cit., §2 (t. I., p. 235).
tion du droit de la force et dans l'intérêt de la paix' ; et il y aurait ici de curieux rapprochements à faire avec la théorie de Rousseau dans le Discours sur V illégalité des conditions.
Après cela, Mill doit être peu sévère pour les imaginations des adversaires de la propriété. Il examine successivement le communisme^, le saint-simonisme et le fouriérisme^. Au communisme il fait bien le reproche d'être : 1° stérile, par le défaut d'intérêt personnel; 2° difficile à pratiquer, à cause de la ditliculté qu'il y aurait à appliquer la justice dans la répartition; il conclut cependant que, « s'il fallait ojtter entre le communisme avec toutes ses chances et l'état actuel de la société avec toutes ses souffrances et ses injustices, toutes les difficultés du communisme, grandes ou petites, ne seraient qu'un grain de poussière dans la balance* ». Le mérite d'Owen et du socialisme en général, c'est a d'assigner aux femmes des droits égaux à tous égards à ceux des hommes^ ». Le saintsimonisme sacrifie trop la liberté, qui est « le besoin le plus impérieux des êtres humains*^ ». Quant au fouriérisme, il n'y a que des éloges à lui décerner. « Ce système, dit Mill, ne fait violence à aucune des lois générales qui exercent leur influence sur l'activité humaine... 11 y aurait une extrême témérité à prononcer qu'il ne peut pas réussir ou qu'il est impropre à réaliser la plupart des espérances que ses partisans fondent sur lui". »
Dans son Autobiographie, Stuart Mill s'exprime plus nettement s'il est possible. Il explique que ses vues se sont modifiées et qu'on doit voir en lui un socialiste résolu. Jadis, dit-il, il se contentait de demander qu'on atténuât
» Ibid., § 2.
2 76id.,§3.
y Ibid., '§ 4.
♦ Loc. cit., p. 243.
-■> Jbid., p. 2i6.
6 Ibid., p. 245.
• Ibid., p. iô-J.
les inégalités, en supprimant (dans la législation anglaise) le droit d'aînesse et les fidéicommis. Mais cela ne lui suffit plus maintenant, et il rêve d'un temps où il n'y aura plus d'oisifs et où la répartition des produits du travail ne dépendra plus du hasard de la naissance. Le problème social que l'avenir doit résoudre, sera d'unir la plus grande liberté individuelle du commerce avec la propriété commune de la matière première et avec la participation égale de tous aux fruits du travail combiné '.
A la fin, Stuart Mill entreprit une croisade pour faire donner à l'Etat Y unearned incrément (la plus-value non gagnée de la terre) ou du moins les accroissements qui devaient s'en produire à l'avenir'-. Or, ces accroissements lui semblaient plus certains à lui qu'à tout autre, étant donnée l'importance qu'il avait accordée à la loi du rendement non proportionnel en agriculture (ou loi des dvminishing returns). Aussi bien Stuart Mill, en tout cela, no faisait-il que reproduire les propositions de son père James Mill *.
Ce qui manquait pourtant à Stuart Mill pour être l'initiateur du socialisme scientifi(]ue, c'était une théorie quelconque. Chose étonnante pour un logicien comme lui, il y allait surtout de sentiment et d'inslinct, mais il n'y allait encore que par accident. Ce n'était donc pas Stuart Mill qui, malgré son esprit sèchement logicien, aurait pu disputer à Marx la triste gloire d'avoir vraiment fondé le socialisme prétendu scientifique : et si elle ne revient pas au père de l'Internationale, on ne voit bien que Rodbertus qui la lui puisse disputer.
* Sur le socialisme de Stuart Mill dans l'Autobiographie, voyez Handbuch des Socialismus, v» Mill, p. 516.
■^ Voyez nos Eléments d'économie politique, 2« édit., p. i96. ' Voyez plus bas, p. 076.