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LA MONNAIE

Sur la monnaie, il ne semble pas que les grands scolastiques du xiii® siècle aient eu des idées bien avancées. Aristote, à ce qu'il semble, leur suffisait, et Aristote, à cet égard, manquait peut-être bien un peu d'exactitude ou d'unité. Ils distinguaient sans doute le troc et l'échange, ainsi que l'utilité de la monnaie*; mais ce n'était guère neuf, et le jurisconsulte Paul s'était exprimé depuis fort longtemps sur ce sujet en des termes que nous connaissons déjà et qui ne peuvent être oubliés^.

Avec cela ils avaient aussi l'intuition que la- monnaie

' Voyez Ashley, op. cit., secf. lxxii, tr. fr., t. Il, pp. 518 et s., avec l'expost' des luttes entreprises au commencement du xvi» siècle, en faveur du trinus contracius, par Eck, de l'Université d'Inj^olstadt, et Major, de l'Université de Paris.

2 Voyez nos Eléments d'économie politique, 2« éd., pp. 477 et s.

' Ashley, op. cit., sect. LXXi, tr. fr., t. II, p. 518.

* Buridan, Ethicoruni libri V, quaîstio xvii.

'■' Digeste, 1. XVIII, t. i, De rerum permutationibus, 1. 1, pr. — Voyez supra, p. 25.

n'est pas un vain signe, que le métal dont elle est faite a par lui-même une valeur propre et que, par conséquent, il ne dépend pas du prince d'y attribuer un pouvoir conventionnel et fictif, mobile peut-être comme ses caprices et ses besoins'. On comprend donc très bien que le traité De regimme principitm ait eu certaines idées saines sur l'altération des monnaies. Cependant il faut attendre la période des grandes altérations monétaires, période ouverte en France par Philippe le Bel, pour voir cette question entourée de toute l'attention qu'elle mérite.

Le moyen âge, d'ailleurs, avait longtemps présenté à uu très haut degré les caractères d'une Xatmmhcirilischaft — ou économie naturelle — et il était encore loin de les avoir dépouillés complètement, même pour la période que nous étudions ici. Par conséquent, la question des monnaies y était moins intéressante d'autant".

Sur ce sujet, pour le règne de Philippe le Bel, nous nous bornerons à signaler Pierre du Bois et Buridan.

Pierre du Bois, avocat et membre des Etats-Généraux de 1302, expose en 1308, au plus fort delà crise, la hausse des prix telle qu'elle doit résulter de l'altération des espèces et il entrevoit la tendance à la sortie de la monnaie

' Voyez Branls, Théories économiques aux xiii« et \i\'' siixles, p. 180. — Rien de plus faux que l'assertion de Meyer (laquelle aurait aussi l'inconvénient de légitimer toutes les altérations monétaires et toutes les folies du papiermonnaiek « Les marchandises, dit-il, étaient réellement vendues selon leur valeur. Pour compléter la ressemblance de ce système avec la théorie des prix de Proudhon et de Rodbertus, il y avait encore la conception particulière que les canonistes se faisaient de la monnaie, i.a monnaie [Geld) ne devait pas être envisagée d'après une valeur intrinsèque, d'après sa composition en métal, d'après sa valeur de marchandise, mais d'après la valeur nominale qui était empreinte sur la pièce, c'est-à-dire d'après la valeur que cette pièce représentait {vorstelltei. Donc, en principe, c'est la monnaietratail [Arbeitsgeldj des socialistes, monnaie qui n'a aucune valeur propre et qui se borne à en représenter ou à en remplacer une» {Kapilalismus finde-siècle, p. 34). On voit que les socialistes même chrétiens ne se gênent guère pour prendre des licences avec l'histoire.

*La question de la monnaie et de ses altérations a donné lieu depuis un demi-siècle à un grand nombre d'études : on peut en voir la bibliographie dans l'excellente Histoire de la monnaie (1252-1894) de W. A. Shaw, tr. fr., Paris, 1896.

droite*. Buridan, à la même époque, admet bien qu'on frappe de nouvelles pièces de menu métal qui aient moins de poids et par conséquent moins de valeur que les anciennes, qu'il faudrait alors retirer de la circulation ; mais il proteste contre l'idée d'attribuer une valeur égale à des monnaies qui n'ont pas le même poids, ni le même titre ; il proteste aussi contre le dessein d'opérer de tels changements d'iyie manière arbitraire et à moins qu'il ne doive en résulter un avantage sérieux pour la communauté.

Bientôt Nicolas Oresme, évêque de Lisieiix, précepteur du Dauphin qui devait être Charles V, puis conseiller de ce roi, nous donne, à propos de la monnaie, le premier livre qui ait été jamais écrit ex professa sur une matière économique quelconque^. C'est le traité De origine, natura, jure et mutationihus monetarum, qu'Oresme luimême, pour le répandre davantage, traduisit en langue vulgaire et publia sous ce titre : Traictie de la première invention des monnaies.

Oresme exi)Ose d'abord l'origine et le but de la monnaie, en reproduisant l'antithèse classique du troc et de la vente; il décrit la forme et la fabrication de la monnaie, en exigeant pour elle une matière précieuse et rare; puis il recommande l'emploi simultané de l'or et de l'argent avec une exacte adaptation de leur valeur nominale à leur valeur réelle. A ce propos, il blâme les altérations monétaires. Elles constituent à ses yeux une exaction fiscale, moins sensible en apparence que ne serait la levée d'un impôt, mais pire par les résultats qu'elle produit. Tout au plus la communauté peut-elle recourir à ce procédé en des cas d'une nécessité absolue, mais ce droit ne saurait appartenir au prince, qui, « plus puissant qu'aucun de ses sujets, est cependant en dessous de la communauté prise dans son ensemble ».

' Sur Philippe du Bois, Vuitry, dans le Journal des Economistes, n° de décembre 1880.

« Né en 1320 ou 13?5, mort en 1382.

Enfin Oresme met en pleine lumière le phénomène de la sortio de la bonne monnaie dans les pays qui font des « empirances ».

Cette dernière idée pénétrait alors dans l'opinion. Quand on ne sait pas « ajuster l'or et l'argent », disent les mémoires de cette époque, « tantôt l'argent mange l'or et tantôt l'or mange l'argent ». 11 n'y a donc pas à s'étonner qu'en 1412, quelques années après ce règne de Chai"les V, auprès duquel Oresme avait exercé une si heureuse influence, l'Université de Paris se soit plainte en corps au roi Charles VI de ce que, par l'effet des diminutions du titre, « la bonne monnaie était expulsée, grâce aux changes et aux Lombards, qui cueillaient tout le bon or et qui faisaient paiement de mauvaise monnaie ».

On voit donc par ce qui précède combien est fausse l'appellation de loi de Gresham, qui est communément donnée à ce phénomène de la sortie de la bonne monnaie, expulsée parla mauvaise. C'est Mac-Leod qui a vulgarisé cette expression, il y a moins d'un siècle; mais s'il est vrai que sir Thomas Gresham ait appelé sur ce point l'attention de la reine Elisabeth, il n'en est pas moins vrai que le phénomène lui-même, avec la régularité qui fait de lui une loi économique, avait été connu et analysé en France plus de deux siècles auparavant. Même alors il y avait dix-sept cents ans qu'Aristophane en avait fait la vema^/ine dans ses Grenouilles '.

' « A ce qu'il nous semble — dit le chœur — la République se comporte avec les bons et honnêtes citoyens comme elle fait avec les vieilles monnaies et avec les pièces d'or toutes neuves. >s'ous ne nous servons pas, en ellet, de ces pièces, quoiqu'elles ne soient point du tout falsifiées, quoiqu'elles soient, au contraire, les plus belles de toutes, les seules bien frappées et bien sonores, reconnues partout à leur timbre chez les Grecs et les Barbares. Ce que nous employons, ce sont ces méchantes pièces de bronze frappées hier et avant-hier avec les mauvais coins. De même, parmi les citoyens, nous accablons d'injures ceux que nous savons nobles et sages, justes et vertueux, formés dans les gymnases, les chœurs et la musique : mais nous mettons, au contraire, à toutes fonctions des hommes de bronze pour ainsi dire, étrangers, oiseaux de passage, méchants Hls de pères aussi méchants, derniers venus qu'auparavant la République n'aurait pas même facilement acceptés comme victimes expiatoires.» {Grenouilles, vv. 716-732).

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