XII PREFACE
Et, dans la réalité, c'est bien cette histoire externe que nous donne L. Gossa.
Mais dans quelle mesure ces deux types d'histoire peuvent-ils être séparés sans inconvénient? L'histoire externe manquera de vie et se perdra dans les détails biographiques et bibliographiques, si Thisloire des idées ne reste point sa base et sa justification, si elle n'en est point l'âme. Et l'histoire des idées, sans une certaine dose d'histoire externe, ne fera-t-elle point, à l'inverse, l'effet d'une àme sans corps? L'historien ne risquera-t-il pas de paraître se substituer aux écrivains et aux œuvres dont il dit faire l'histoire, et écrire un exposé de ses imaginations historiques?
La vérité est qu'il y a là une question de dosage, une difficulté de titre et d'alliage, très délicate à résoudre au gré du lecteur. Dans l'ouvrage du professeur L. Gossa, l'histoire externe est assurément l'élément prédominant. Mais l'auteur était trop expérimenté pour n'y point allier l'histoire interne dans la proportion indispensable.
L'histoire des idées, pour être exacte, suppose chez ceux qui l'entreprennent une connaissance très complète de l'histoire externe. Le professeur L. Gossa a mis à notre disposition sa grande érudition, éclairée par une science économique très sûre. Son ouvrage est, si l'on peut dire, un outillage perfectionné offert à tous ceux que préoccupe l'histoire des doctrines économiques.
A. Deschamps.
Il semble naturel et raisonnable de commencer l'étude approfondie d'une science par des recherches propédeutiques sur son objet, son rôle et son but, sur les limites qui la séparent des disciplines voisines et sur leurs relations réciproques, sur la meilleure division des matières qu'elle comprend, sur les méthodes d'investigation qui lui sont propres, sur les difficultés qu'elle présente et sur l'importance théorique et pratique de leur solution. Ces préliminaires théoriques doivent être suivis d'un exposé des origines, des progrès et des transformations subies par la discipline ellemême dans le cours des temps, pour expliquer ainsi son état actuel, qui se reflète dans les controverses agitées par les représentants les plus autorisés des différentes écoles et en partie aussi dans les critiques de ceux de ses adversaires qui ne sont pas trop incompétents.
Cette nécessité n'a été que bien rarement ressentie par les hommes de génie auxquels nous devons les progrès les plus importants des sciences physiques et des sciences morales. Ils n'ont pas, d'ordinaire, écrit des œuvres didactiques, et si leur esprit inventif leur a inspiré des œuvres magistrales, ils ne se sont nullement préoccupés de faire connaître aux lecteurs les prémisses
2 NOTIONS PRÉLOUNAIHES
qui leur servaient de point de départ, les buts auxquels ils tendaient, les voies qu'ils avaient choisies pour arriver plus rapidement à leur fin.
L'économie politique nous fournit une preuve curieuse et manifeste de cette observation dans les œuvres de ses grands maîtres: Quesnay, Turgot, Smith, Ricardo, et même dans celles de beaucoup de leurs illustres continuateurs, Thiinen, Hermann, Mees, etc., qui n'ont jamais exposé, ou qui n'ont indiqué qu'en passant, les fondements rationnels de leurs théories.
Vers 1830, quelques écrivains anglais, sur ce point encore des précurseurs, ont jugé bon de s'occuper, dans des monographies spéciales, des définitions (Malthus) et de la méthode (Stuart Mill) de l'économie politique, tandis que d'autres (Whately, Senior et d'une façon plus complète Cairnes) en firent l'objet de cours spéciaux. Les résultats les plus certains de ces recherches se trouvent résumés et formulés avec une rigoureuse circonspection et illustrés ptir de nombreux exemples dans le livre récemment publié par Keynes, dont on doit hautement apprécier la doctrine, la modération, la précision et la clarté. C'est là un témoignage remarquable de l'union féconde de l'économie et de la philosophie, qui caractérise traditionnellement les meilleurs écrivains de la Grande-Bretagne depuis Hume et Smith jusqu'à Jevons et Sidgwick.
L'exemple des Anglais a été suivi, et d'autres ouvrages propédeutiques ont été depuis publiés en Allemagne par Pickford, en France par Dameth, en Espagne par Carreras y Gonzales et, parmi les auteurs vivants, par
l'érudit M. Kautz, par le pénétrant M. Lampertico, par le profond M. Menger, et par les jeunes et laborieux professeurs MM. Laurence Laughlin et Ely.
J'ai tenté l'entreprise, il y a quinze ans, en publiant mon Guida allô studio delV economia fjolitica. J'ai résume dans ce livre les préliminaires théoriques de l'économie en y ajoutant un aperçu historico-critique, fruit d'études patientes, d'après les sources et en utilisant les meilleures monographies. Je désirais suppléer ainsi à l'absence de notices historiques dans les œuvres citées ci-dessus, si l'on fait exception de celle de Kautz, déjà alors ancienne et criticable pour ses jugements incertains, son ordre défectueux, et d'infinis détails d'utilité douteuse, mais que n'ont pas encore rendue inutile les excellentes histoires publiées depuis par Duhring. Eisenhart, Ingram, Espinas. Ces écrivains, en effet, ou bien n'ont pas tenu compte des derniers résultats des recherches spéciales , dispersées dans des livres, des opuscules, des articles difïîciles à se procurer (Duhring, Eisenhart et Espinas), ou bien ils ne les ont utilisés qu'en partie (Ingram), ou bien ils ont entassé, sans choix et sans ordre, des données biographiques et bibliographiques étrangères au sujet (Walcker), ou bien ils ont fait des principaux auteurs une critique pénétrante mais trop subjective (Eisenhart et Ingram) et quelquefois même sans observer la courtoisie la plus élémentaire (Duhring et Walcker).
L'accueil favorable fait à mon petit ouvrage et le rapide succès de deux éditions italiennes, de deux éditions espagnoles, d'une édition allemande augmentée
dénotes utiles par Moormeister, et d'une édition anglaise (enrichie d'une préface de Jevons et très répandue même dans les Universités des États-Unis), ne suffirent pas à m'en cacher les lacunes et les défauts nombreux de fonds et de forme, même si on compare cet ouvrage à quelques-uns de mes travaux, dans lesquels l'ordre, les proportions, la brièveté et la clarté sont observés avec un soin beaucoup plus grand.
On pouvait en effet me reprocher mon silence sur les systèmes des socialistes scientifiques et sur les écrivains Scandinaves, slaves, hongrois, les indications absolument insuffisantes sur les économistes américains^ l'ordre trop rigoureusement chronologique suivi dans la partie historique, les critères parfois inexacts dans la critique des différentes écoles, les citations d^écrivains de peu d'importance (notamment des écrivains italiens), la réfutation trop minutieuse des objections faites à l'économie et quelques inexactitudes sur quelques autres points de la partie théorique.
Pour remédier de mon mieux à ces défauts, qui ne m'ont été signalés qu'en partie par les observations de quelques écrivains compétents et bienveillants (je dois citer principalement Adamson, professeur à Manchester, et Keynes, professeur à Cambridge), et aussi pour céder aux instances de l'éditeur anglais et du traducteur espagnol (Ledesma y Palacios, professeur à Valladolid) et de l'excellent éditeur italien, Ulrico Hoepli, j'ai refait mon travail. J'ai modifié le titre, l'ordre des matières et en grande partie le contenu, tout en conservant à l'ouvrasre son caractère de livre élémentaire, écrit
avant tout pour mes auditeurs, afin qu'ils puissent apprendre seuls les notions propédeutiques que le nombre croissant des congés scolaires ne me permet plus de développer suffisamment dans mes cours oraux. J'ose espérer que cette compilation, dans sa forme nouvelle, répondra au but modeste qu'elle se propose, et qu'elle reprendra la place que l'indulgence des lecteurs lui avait donnée dans les années qui ont suivi sa première édition.
Pauie, 30 avril 1891.