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CHAPITRE II DIVISIONS DE L^ÉCONOMIE POLITIQUE

Les doctrines comprises dans Téconomie politique peuvent être classées et ordonnées selon des critères matériels ( 1) et formels dont l'importance est déterminée par les buts, scientifiques ou purement didactiques, auxquels elles doivent servir.

Une première distinction a son fondement dans k double rôle de l'économie politique ; elle comprend :

1° L'économie pure, rationnelle (ou comme on l'appelle aussi, théorique), qui constitue une science, au sens rigoureux du mot, parce qu'elle explique les phénomènes qui constituent l'ordre social des richesses ;

2' L'économie appliquée (ou comme on l'appelle aussi, pratique), qui constitue un art, parce qu'elle fournit les principes qui permettent de diriger les fonctions économiques des sociétés politiques.

Malheureusement cette distinction qui est d'une importance capitale n'est pas comprise de la même façon par les écrivains qui l'ont adoptée. Quelques-uns font entrer dans l'économie appliquée jusqu'aux règles de l'économie privée, alors que d'autres n'y comprennent que l'examen de certaines institutions dues à l'initiative individuelle, par exemple, les sociétés ouvrières de ré-

(i) Le mot matériel, ici et dans la suite du chapitre, s'oppose à formel.

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sistance, de prévoyance, les sociétés coopératives. D'autres, au contraire, pensent queréconomie appliquée, qu'ils appellent concrète, s'occupe non pas de la solution des questions pratiques générales, mais de l'explication des phénomènes spéciaux, subordonnés à certaines lois secondaires ou dérivées dont ne s'occupe pas l'économie pure, qu'ils appellent abstraite. Tels seraient les détails du système monétaire, du système bancaire, du système financier, etc. Il ne faut pas oublier non plus que tandis que beaucoup d'économistes estiment que l'économie rationnelle étudie les phénomènes en eux-mêmes et pour eux-mêmes, en dehors de toute ingérence de l'autorité publique, d'autres au contraire pensent que, si l'économie pure doit s'abstenir de suggérer les principes directeurs de l'action économique de l'État, elle ne peut pas cependant se refuser à étudier les influences que cette action exerce sur la production comme sur la distribution des richesses. C'est ce qu'ont montré récemment et très justement Sax et d'autres économistes ; nous ne pouvons néanmoins nous rallier à leur manière de voir lorsque, par suite d'une grave erreur de fait, ils en font un argument critique contre les meilleurs écrivains de l'école classique anglaise qui, tout au contraire, sur les traces de Ricardo, ont étudié avec le plus grand soin les phénomènes concernant l'incidence et la répercussion des impôts dans des œuvres strictement scientifiques.

Une autre distinction, que quelques économistes, pour la plupart allemands, substituent à la précédente, tandis que d'autres au contraire la considèrent comme lui étant subordonnée, et que d'autres enfin (comme Held, Neumann, Kleinwâchter) confondent totalement avec elle, s'appuie sur la différence qui existe entre l'économie générale et l'économie spéciale, c'est-à-dire l'économie relative aux différentes branches de l'indus-

trie. D'après nous cette distinction, si elle peut utilement servir de base à l'étude de sujets séparés ou de monographies complètes (d'économie rurale, forestière, minière, commerciale, etc.), ne constitue pas un critère propre à une subdivision des matières de l'économie pure et appliquée, parce que, même en faisant abstraction de cet inconvénient, peu grave en vérité, de donner lieu à des répétitions inévitables, elle amène aussi, insensiblement, à introduire dans l'économie politique des digressions peu opportunes sur l'économie privée (et particulièrement sur l'économie industrielle) €t parfois même sur la technologie, comme cela est arrivé fréquemment à Rau, à Wagner et à Schônberg.

Un autre défaut grave de cette division c'est d'amener à considérer par rapport à une industrie particulière certaines questions qui se réfèrent à toutes, comme par exemple la question des grandes et des petites exploitations rurales, qui forme un côté spécial du problème complexe des grandes et des petites entreprises. Xous ne pouvons pas comprendre, d'ailleurs, comment certains économistes s'obstinent à considérer comme identiques, d'un côté, l'économie pure et l'économie générale et, d'un autre côté, l'économie appliquée et l'économie spéciale, comme si la généralité était un trait caractéristique de toutes les vérités de la science qui s'opposerait nécessairement à la spécialité, qu'on suppose, d'autre part, inhérente à tous les principes de l'art et à ceux-ci seulement.

Une troisième distinction que l'on peut considérer comme identique au fond avec celle qui comprend l'économie pure et l'économie appliquée, mais qui a l'avantage d'éliminer les équivoques qui y sont inhérentes, nous vient également d'Allemagne, où Jakob et Rau, qui l'introduisirent les premiers, purent la faire accepter d'une façon presque générale, et qui, par

influence directe ou indirecte, fut adoptée aussi par un petit nombre d'économistes des autres pays. Je fais allusion à cette classification qui distingue entre :

1° L'économie sociale (ou, comme on l'appelle aussi, civile, nationale, ou simplement Féconomique), c'està-dire l'économie pure dans le sens que nous donnons à cette expression :

2" La politique économique, lato sensu, ou la législation économique (comme l'appelle Cherbuliez), ou l'économie de l'Etat, qui cependant s'occupe aussi des fonctions économiques des sociétés politiques inférieures, et se confond avec l'économie appliquée telle que nous l'avons définie. Mais, comme ces fonctions concernent l'ingérence de l'autorité publique dans les richesses privées, et l'administration des richesses appartenant aux sociétés politiques, il en découle une subdivision de la politique économique en deux parties, c'està-dire :

a) La politique économique, stricto sensu, qui fournit aux pouvoirs publics les principes directeurs de leur ingérence dans les richesses privées ;

bj La politique financière, ou, comme on rai)pelle généralement, la science des finances, c'est-à-dire la doctrine du patrimoine public, qui fournit les principes directeurs pour la constitution, l'administration et l'emploi du patrimoine propre de l'Etat, de la Province et de la Commune.

Il faut remarquer cependant que la science des finances, par suite de l'importance de ses principes, et de la nécessité de les subordonner ou de les coordonner avec d'autres principes d'ordre moral, juridique, et pour des raisons de haute convenance politique dont doivent s'inspirer le législateur et l'administrateur dans le domaine des applications, et aussi par une tradition académique qui (en Allemagne) remonte à la première

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moitié de notre siècle, est maintenant d'ordinaire considérée comme une discipline complètement distincte de l'économie politique et, par suite, elle est enseignée, depuis quelque temps même en France et plus encore en Italie et aux États-Unis, dans des œuvres et dans des cours spéciaux. Récemment un éminent professeur allemand Sax (Gnmdlegung der theoretischen Sta,atswirthschaft,Wien 1887), et en Italie, avec quelques réserves, Ricca-Salerno, Graziani et Conigliani, ont insisté avec beaucoup de force sur le caractère purement économique de quelques-unes des théories financières, déduites de la doctrine économique de la valeur subjective. Il ne faut pourtant pas oublier que les analogies ingénieuses établies par Sax entre la distribution des richesses privées et la destination d'une partie de ces richesses à des buts publics ne sont pas toutes exactes et acceptables et que, de toute façon, les principes de l'art financier constituent la matière principale de Tune des branches les plus importantes de la politique administrative, abstraction faite bien entendu de la théorie de l'incidence des impôts, qui. comme nous l'avons déjà dit, est vraiment scientifique et pourrait ainsi (comme plus d'un l'a fait) être considérée comme partie intégrante de l'économie sociale.

La politique économique, stricto sensu, qui devrait rigoureusement fournir à l'homme d'État des principes exclusivement déduits de l'idée de l'utile, au sens donné par l'économie (principes que. presque seul, Cherbuliez a développés), s'achemine, elle aussi, à grands pas à une transformation, déjà presque accomplie dans la politique financière, et par laquelle, cessant d'être la partie politique de l'Economie, elle deviendrait plutôt la partie économique de la Politique, et spécialement de la politique administrative, c'est-à-dire de la science de l'administration.

De cette façon la théorie des fonctions économiques des sociétés politiques serait illuminée par des principes plus larges, dans lesquels on ferait la place qui leur appartient à ces critères de morale, de droit, d'hygiène, d'esthétique et de haute politique qui doivent pour partie être associés aux critères purement économiques et pour partie les dominer. C'est là une évolution qui s'est depuis longtemps accomplie en Allemagne, lorsque deux hommes éminents, Mohl et Stein, substituèrent à la science delà police exclusivement empirique des vieux Caméralistes la science de l'administration, développée avec une large et profonde érudition et avec une connaissance parfaite des besoins de notre époque, et devenue un corps imposant et autonome de doctrine qui a raison de se détacher du Droit administratif. Cette séparation, dont quelques publicistes allemands ont essayé, avec plus ou moins de succès^ de préciser les bases, fait ses débuts même en Italie, spécialement grâce à Carlo F. Ferraris et à quelques autres, et elle devra, tôt ou tard, s'effectuer également dans la science comme dans l'enseignement, lorsqu'elle aura triomphé des obstacles qu'elle trouve dans l'opposition de beaucoup de juristes de la vieille école.

Une bonne distinction des matières contenues dans l'économie politique, pure et appliquée, a son fondement dans le caractère même des relations qui forment Tordre social des richesses. Elle distingue les différents stades ou moments dans la succession naturelle des phénomènes économiques. J.-B. Say a proposé, dans ce but, la division célèbre en production, distribution et consommation des richesses, qu'il énonçait dans sa définition delà science et qu'il donnait même pour titre à son Traité (1803). c'est-à-dire à son œuvre principale. Cette distinction a été pendant longtemps presque généralement acceptée, comme en font

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foi les œuvres de Gioja, Kraus, Jakob, Rau, Riedel, Schûz et Mac Culloch.

D'autres écrivains plus modernes, et ils forment peutêtre la majorité, ont ajouté une quatrième partie concernant la circulation ou, selon l'expression anglaise courante, l'échange, phénomène de première importance qui mérite une étude séparée, aussitôt après celle de la production, plutôt que d'être comprise dans le chapitre de la production (Say) ou dans celui de la distribution (Rau, Mac Culloch). Nous citerons comme exemple les œuvres de FIorez-Estrada, Garnier, Baudrillart, Nazzani, Mangoldt, Schônberg, Walker, Andrews, Ely.

Une petite variante dans l'ordre des matières a été adoptée d'abord par James Mill, puis par Kudler et par beaucoup d'écrivains français (Levasseur, Jourdan, Laveleye, Leroy-Beaulieu, Beauregard) ; ces auteurs font précéder la distribution par la circulation. Un petit nombre, au contraire, parle delà consommation aussitôt après la production (Chapin) ou après la production et la circulation, comme Gide.

L'innovation de Roscher, qui voulait ajouter aux quatre parties que nous venons d'énumérer une cinquième concernant la population, n'a pas été adoptée. Il ne s'aperçut pas qu'une étude complète de ce sujet (au point de vue statistique, économique et législatif) peut former l'objet, ou d'une science (la Démographie, ou mieux la Démologie), ou de monographies spéciales ; c'est ce qu'ont essayé déjà, avec plus ou moins de succès, Bernouilli, Riimelin, Gerstnei% et quelques autres. L'économie politique ne s'occupe de la population que pour étudier les influences de sa quantité, de sa densité, de sa composition et de son accroissement sur les différentes phases de la richesse. On peut donc en faire l'objet d'une étude complémentaire soit dans

la partie consacrée à la production (Mac Culloch), soit dans celle qui est consacrée à la distribution (Jourdan) ou à la consommation (Walker, Leroy-Beaulieu).

D'autres innovations tendent au contraire à simplifier ou à modifier différemment la division tripartite de Say. Ainsi, par exemple. Turgot (déjà au siècle dernier), Senior, Stuart Mill, dans un premier Essai déjà cité, et Rossi n'admettent pas une théorie économique de la consommation (c est-à-dire de l'usage des richesses), parce que, selon eux, elle appartient à la morale, à l'économie domestique et aux finances. Ils sont ainsi en désaccord complet sur ce point a^ec d'autres écrivains plus récents qui font précéder toutes les autres théories par la théorie de la consommation, en la faisant entrer dans celle de l'utilité (Jevons, Walras, Pierson), ou dans celle de la demande (Marshall;. Cette opinion est également partagée par certains écrivains qui considèrent la doctrine de la consommation comme constituant un préliminaire nécessaire à l'économie, mais non pas une de ses parties principales.

Un dernier groupe d'écrivains maintenant , avec Senior et Rossi, la suppression de la partie consacrée à la consommation, consacre toute une partie à la circulation (ou à l'échange, comme l'appellent les Anglais, ou au trafic, selon l'expression de Held), dont ils s'occupent, ou après la production (Cherbulliez, Villey, Sidgwick, Carter- Adams, Laurence Laughlin, Nicholson), ou après la distribution, comme Stuart Mill (dans ses Principes) et Shadwell.

Sans songer à nier l'importance didactique de ces controverses, il nous faut dire, en terminant, que ce sont plutôt des questions d'ordre que d'importance, et que toute classification des phénomènes économiques renferme inévitablement en elle-même quelque chose d'inexact et d'arbitraire, parce qu'elle est une décompo-

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sition artificielle d'un tout organique en éléments qui sont reliés entre eux par une série très variée d'actions et de réactions. La science peut certainement les étudier isolément, pour des raisons de méthode ou pour des nécessités d'exposition, mais ils sont, en réalité, essentiellement connexes. C'est ainsi que la production implique nécessairement la consommation productive et suppose réchange, qui donne naissance à la valeur, qui se trouve en étroite corrélation avec le coût, qui nécessite pour être analysé l'étude de quelques uns des facteurs de la distribution. Et, d'un autre côté, il est évident que la qualité des objets consommés détermine nécessairement celle des richesses produites, tandis que les systèmes mêmes de distribution réagissent, et sur l'énergie du travail, agent de la production, et sur les divers aspects de la consommation. Il ne faut pas oublier, non plus, que les divergences signalées ci-dessus ont quelquefois un caractère purement nominal. Ainsi, par exemple, quelques-uns des écrivains qui ne consacrent pas un titre séparé à la consommation, en font l'objet d'un appendice à une division principale de la matière. Il nous suffît de citer Mill, Sidgwick, Rau, Courcelle- Seneuil, Cherbulliez et Nicholson.

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