ET DES AUTRES SCIENCES
Les différences substantielles, qui séparent l'économie politique des disciplines connexes dont l'objet est totalement ou partiellement commun, n'excluent pas la possibilité de relations plus ou moins étroites et n'empêchent pas que l'économie n'emprunte d'utiles notions à d'autres disciplines qui lui sont simplement auxiliaires.
Les disciplines connexes à l'économie politique sont : l'histoire, la statistique et la morale économiques, le droit économique et l'économie privée.
Les disciplines auxiliaires sont : la psychologie, la technologie et la politique.
§ l*"". — l'histoire économique.
Il y a de nombreux points de contact entre l'histoire économique, qui raconte les faits concernant l'ordre social des richesses et qui en recherche le lien causal concret et immédiat, et l'économie politique qui étudie les caractères essentiels, les causes premières et les lois rationnelles.
L'histoire économique, et en particulier l'histoire moderne, peut fournir des éléments très utiles pour
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démontrer la vérité des doctrines auxquelles on arrive par le simple raisonnement. Il faut pour cela supposer qu'on a pu trouver des analogies réelles et suffisantes dans les conditions sociales et matérielles qui doivent fournir les faits qui serviront à expliquer des faits d'autres temps et d'autres lieux. Sans une grande connaissance du sujet et sans les plus grandes précautions dans l'interprétation, on arrive, comme les dilettanti de l'histoire et de l'économie (et même de la statistique), à invoquer avec une sereine témérité l'éloquence des faits (et des chiffres) pour appuyer de purs sophismes, 2:)0st hoc (ou cum hoc) ergo projeter hoc. Des esprits prudents et sûrs ont pu, par l'histoire des assignats français, des bank-notes autrichiens et des green-backs américains, éclaircir admirablement la théorie du cours forcé du papier monnaie.
En second lieu, l'histoire économique peut servir davantage encore à l'économie politique en déterminant mieux le caractère limité et purement relatif de certaines lois économiques dérivées, qui changent avec le changement des conditions sociales qui en sont la condition nécessaire. C'est ce qu'a démontré admirablement Bagehot et les économistes allemands de l'école historique; cependant ceux-ci, par une réaction excessive, sont tombés dans l'erreur très grave de ne pas admettre ou de méconnaitre l'importance d'autres lois économiques, certainement universelles et constantes.
D'un autre côté, l'économie politique fournit à l'histoire économique les critères théoriques qui lui sont indispensables pour le choix, la coordination et l'appréciation des faits, des conditions et des institutions qui en forment la matière. Il faut faire observer ici cependant que l'histoire ne tirera aucun profit ni des théories insuffisamment sûres, ni des théories exactes mais insuffisantes pour expliquer des faits qui dépendent
aussi de causes différentes et quelquefois plus importantes que les causes d'ordre économique. C est dire que l'interprétation économique de l'histoire n'est pas moins utile, mais qu'elle est tout aussi difficile que interprétation historique de l'économie et qu'il faut éviter ces deux dangers opposés : faire servir certaines données historiques (ou données statistiques), arbitrairement recueillies, comme preuves de théories préconçues, ou vouloir expliquer certains faits passés (ou certaines conditions présentes, sociales ou politiques), et par conséquent de caractère évidemment complexe, à l'aide de critères purement économiques.
C'est ce que n'ont pas toujours su éviter des auteurs d'une compétence généralement reconnue, et auxquels nous devons des œuvres par plus d'un point remarquables.
J. E. Thorold Rogers, The économie interprétation of history. London, 1888. Traduction française, Paris,
A. Loria, La teoria economica délia costituzione poli iica. Torino, 1886. 2« édition (française) augmentée, Paris. 1893.
î^ 2. STATISTIQUE ÉCONOMIQUE
11 y a entre la statistique économique et l'économie politique des relations de même nature, mais plus intimes encore. La statistique économique forme une partie notable de l'économie politique appliquée. Elle s'occupe des faits concrets de la richesse; elle les décrit, et elle recherche les régularités qui existent dans leur coexistence et dans leur succession, dans certaines limites de temps et d'espace.
La statistique (comme l'a dit excellemment Gabaglio) emprunte à l'économie politique les notions qui lui sont
nécessaires pour le choix et pour l'analyse des faits économiques, pour la critique, la comparaison et l'arrangement des données qu'ils fournissent. A cela, nous ajouterons que cette aide est d'autant plus nécessaire que la statistique économique, qui, sans doute, a fait des progrès grâce à d'illustres spécialistes, se trouve cependant dans un état peu satisfaisant par suite de l'opposition qu'elle rencontre chez les industriels et les commerçants qui craignent que les données recueillies puissent nuire à leur crédit ou faciliter l'introduction de nouvelles charges fiscales.
Mais la statistique, bien employée, rend, à son tour, d'éminents services à l'économie politique. Elle lui fournit des matériaux empiric[ues précieux pour éclaircir. beaucoup mieux que par des exemples hypothétiques, la vérité de quelques propositions établies par voie déductive. Il ne faudrait pas croire qu'il puissent suffire pour cela des résultats de l'observation individuelle, ou de ceux que fournissent les enquêtes publiques ou privées, ou les monographies, seraientelles aussi bien faites que le sont celles que nous devons à Le Play et à ses meilleurs disciples et continuateurs. C'est, en effet, seulement par l'observation systématique et quantitative qu'on arrive à découvrir dans les faits sociaux, qui, pris individuellement, semblent coexister sans ordre, une merveilleuse régularité, lorsqu'on élimine indirectement et par voie de compensation l'influence des causes perturbatrices. Dans quelques sciences physiques, ce résultat peut, au contraire, être obtenu directement par l'expérimentation, à laquelle l'économiste ne peut avoir recours que rarement et d'une façon bien imparfaite.
Il faut remarquer que les lois empiriques révélées par la statistique ne sont pas toujours un obstacle pour la découverte de lois scientifiques, elles constituent
(luelquefois des points de départ pour des déductions ultérieures, qui ont déjà conduit, ou pourront conduire dans la suite à découvrir, par d'autres moyens, de nouvelles lois vraiment scientifiques. Ainsi, par exemple, l'observation statistique de nombreuses données sur les crises commerciales et leur périodicité ont fourni à Je vous, à Juglar et à d'autres spécialistes la matière propre à des recherches plus approfondies sur la nature et les causes de ces funestes perturbations économiques.
L'économie politique a tiré un grand secours des progrès récents de la statistique, dus à l'illustre Quételet (mort en 1874) et remarquablement continués par Engel, Wappaus, Knapp, Lexis, Becker, Oettingen, Guerry, Bertillon, Levasseur, de Foville, etc. Et j'espère que l'Italie, (qu'ont illustrée autrefois les travaux de Gioja et de Romagnosi, et qui se trouve aujourd'hui encore au premier rang et pour ses statistiques ofTicielles, dirigées avec une compétence généralement reconnue et avec une énergie et une activité prodigieuses par Bodio, et au point de vue scientifique et méthodologique, parce qu'elle compte d'illustres savants comme, pour nous en tenir à quelques noms, Messedaglia, Perozzo, Gabaglio), conservera à cette discipline la place qui lui appartient dans renseignement supérieur.
Parmi les œuvres de propédeutique et d'histoire de la statistique nous mentionnerons, en dehors des livres déjà anciens de Mone, de Fallati et de Wappaus, l'ouvrage encore inachevé de John. La méthodologie a été approfondie par Rûmelin et Westergaard ; l'histoire de la méthodologie, par Wagner et Meitzen, pour ne citer que quelques-uns des meilleurs, et avec plus de profondeur par Gabaglio. Pour la statistique descriptive générale on peut consulter les ouvrages de Kolb et ceux de Brachelli ; en matière de statistique écono-
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mique, et spécialement de statistique commerciale, la première place appartient à Engel, à Neumann- Spallart et à quelques autres. Les meilleurs manuels de statistique sont dus à Mayr, à Haushofer et à Block. Les commençants liront avec un grand profit le petit ouvrage de Virgilii.
V. John, Geschichte der Staiistik, 1'''= partie. Stuttgart, 1884.
H. Weslergaard, Die Grundzùge der Théorie der Staiistik. Jena, 1890.
A.- Meitzen, Geschichte, Théorie und Technik der Staiistik. Berlin, 1886 (traduit en anglais).
Ant. Gabaglio, Teoria générale délia statislica. 2« édition entièrement refaite. Milano, 1888. 2 vol.
G. F. Kolb, Handbuch der vergleichenden Siatistik. Leipzig, 1857. 8« édit., 1879 (un supplément en 1883).
H. F. Brachelli, Die Staaten Europa's. 4" édit. Briinn, 1883-1884.
F. X. V. Neumann-Spallart, Uebersichten der Welt-
wirthschaft. Stuttgart, 1887 (continué par F. v. Juraschek. Berlin, 1890).
G. V. Mayr, Die Gesetzm'àssigkeit im Gesellschaftslebcn .
Miinchen, 1877. (Excellemment traduit en italien
et complété par G. B. Salvioni. Torino, 1886,
2*= édit.) M. Haushofer, Lehr und Handbuch der Siatistik.
2" édit., Wien, 1882. M. Block, Traité théorique et pratique de statistique.
2« édit. Paris, 1886.
F. Virgilii, Manuale di Siaiistica. Milano, 1891.
§ 3. MORALE économique
Il nous faut préciser, pour éviter d'étranges et dangereuses équivoques, les rapports de Téconomie politique, qui étudie l'ordre social des richesses, et de la mo-
raie économique, publique et privée. Celle-ci a pour but, étant donnés certains idéals, de fournir des préceptes sur les devoirs des bommes au sujet de l'acquisition et de l'usage des richesses, préceptes qu'elle déduit des principes suprêmes du juste et de l'équitable qui lui sont suggérés par la raison (morale philosophique) ou révélés par la religion (morale théologique).
Il faut; tout d'abord, remarquer que l'économie pure est indépendante de la morale, parce qu'elle explique des phénomènes qu'elle ne peut ni créer ni modifier. Les propositions de la science économique, au sens étroit du mot, peuvent par conséquent être vraies ou fausses, dans leur essence ou dans leur forme, mais elles ne peuvent jamais être bonnes ou mauvaises, utiles ou dangereuses. Aussi, cette fameuse iniportation de l'élément éthique, dont s'enorgueillit une nombreu.se école d'économistes contemporains, n'est pas (pour l'économie pure, nous le répétons) une découverte qui l'ennoblit, mais une absurdité qui la bouleverse. Ainsi, par exemple, l'économie rationnelle explique la raison ^ les éléments, les fonctions, les limites de l'intérêt du capital prêté, mais elle est tout à fait incompétente pour juger du mérite des lois positives, civiles ou commerciales, qui prohibent ou restreignent l'intérêt conventionnel du prêt à intérêt, ou qui le laissent libre avec ou sans la sanction de lois pénales contre l'usure.
Je ne veux pas par là nier la nécessité théorique et pratique de la morale économique (et particulièrement de la religion) comme norme de conduite pour les honnêtes gens, et, pour ma part, j'applaudis à ces théologiens qui, comme Co.sta-Rossetti, Cathrein et quelques autres, s'occupent de l'économie politique comme d'une doctrine auxiliaire de la théologie morale; je pense cependant qu'il n'est pas logiquement correct de confondre les théories de la science avec les pré-
ceptes de l'art. Nous admettons, nous aussi, que dans la partie concrète de l'économie rationnelle ou. en d'autres termes, pour l'explication des faits individuels il faut tenir compte des idées morales, qui tempèrent souvent et de façon variée l'action de l'intérêt personnel, qui est le moteur principal des phénomènes économiques. Nous ne partageons cependant nullement l'opinion de ceux qui, comme Dargun, préconisent la construction d'une nouvelle science économique, déduite du principe de la sympathie, ou amour du prochain, sans remarquer l'inutilité, bien plus l'impossibilité de cette entreprise, comme l'ont démontré finement Dietzel et Philippovich.
Dargun, Egoismus und Altruismus in der Nailonalùkonomie. Leipzig, 1885.
On ne doit pas s'étonner, en y réfléchissant, que les vérités de l'économie rationnelle puissent servir aux moralistes, et il faut par conséquent approuver la célèbre phrase de Droz (un orthodoxe dans ces deux disciplines) : l'économie politique est le plus puissant auxiliaire de la morale. En démontrant, en effet, les avantages même matériels qui résultent de l'exercice de certaines vertus (activité, prévoyance, épargne) et les dangers économiques qui résultent des vices contraires (paresse, imprévoyance, prodigalité), elle fournit des arguments d'une très grande efTicacité pratique sur l'esprit de ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas apprécier pour elles-mêmes les maximss de l'éthique rationnelle ou positive.
L'économie politique sert en outre à rectifier les assertions de quelques écrivains, qui, dans leurs jugements sur certains actes moralement blâmables, ne savent pas mesurer le degré véritable de culpabilité,
parce qu'ils sont fourvoyés par desconcepts économiques erronés. Ainsi, par exemple, on dit couramment que l'avarice est un vice pire que la prodigalité, parce que celle-ci peut, en partie, trouver son excuse dans les bons effets qu'elle a pour les ouvriers, tandis que, au contraire, étant donné les conséquences purement économiques de ces deux vices, on doit dire que le non usage temporaire de certains biens produit un mal moindre que celui de leur destruction. L'économie contribue par conséquent à formuler avec plus de précision et de prudence certains préceptes moraux, le précepte sacro-saint de l'aumône par exemple, en montrant les graves inconvénients qui proviennent des largesses faites sans discernement aux plus importuns et non aux plus besoigneux.
On peut consulter sur ce sujet : A. Clément, dans le Dictionnaire de V Économie politique de Coquelin, Paris 1853, Introduction, pp. xxiii-xxiv, et le dernier chapitre de Sigdwick, Principles of Poliiical Economy, 2* édit. Londres 1887.
L'économie politique est, au contraire, hiérarchiquement inférieure à la morale dans sa partie appliquée, parce que les préceptes de l'éthique ne doivent jamais être transgressés pour retirer un avantage purement économique, les richesses étant un simple moyen pour atteindre le but de la conservation des hommes et celui de leur perfectionnement. Si donc il y a des conflits partiels entre les raisons de l'éthique et celles de l'économie, les premières doivent toujours l'emporter. Ainsi, par exemple, en ce qui concerne le travail des enfants dans les ateliers, de hautes considérations d'ordre moral justifieraient l'intervention modératrice du pouvoir social, même s'il n'y avait des motifs impérieux d'une autre nature qui conseillent cette ingérence.
Nous avons intentionnellement parlé de conflits par-
tiels entre la morale et l'économie, sachant Lien qu'il est absurde d'imaginer des conflits généraux, et cela grâce à cette harmonie flnale consolante de l'utile et du juste dont parlent les philosophes de toutes les écoles, si on fait exception, bien évidemment, des pessimistes.
Il résulte de là que, dans les questions d'application , on doit tenir compte de l'élément éthique qui est complètement étranger à l'économie rationnelle abstraite, et sur lequel insistent, justement dans ce sens, les écrivains auxquels nous avons fait allusion ci-dessus. Mais il ne faut pas oublier que cet élément ne domine souverainement pas même dans l'économie appliquée, car il faut bien souvent faire appela des vues juridiques et politiques pour déterminer jusqu'à quel point les idéals de réthique peuvent être convertis en préceptes appuyés sur une sanction légale extérieure, et peuvent, d'autre part, tendre à des buts pratiquement réalisables.
Cette question très délicate des rapports entre l'éeonomie appliquée et la morale a été l'objet de nombreuses monographies de la part des économistes philosophes, utilitaires ou spiritualistes, notamment en France, et elle a conduit par suite à des résultats opposés. On peut consulter sur ce point les ouvrages de Dameth, de Rondelet (1859), de Renouvier (1869), de Molinari (1888). Il faut faire une place à part aux travaux de Minghetti et de Baudrillart, remarquables aussi par l'élégance de la forme. Parmi les écrivains de théologie morale, qui se sont occupés d'économie politique, il suffira de rappeler Cathrein.et Weiss.
M. MingheLti, Dell'economia publica e délie sue attinenze colla morale e col diritlo. Firenze, 1859; 2^ édit., 1868; traduit en français par Saint-Germain Leduc : Des rapports de l'économie publique avec la morale et le droit. Paris, 18G3.
H. Baudrillart, Des rapports de la morale et de Véco-
oiomie politique. Paris, 1860; 2« édit., sous le
litre de : Philosophie de Véconomie poUiiquc.
Paris, 1883.