‹ Histoire des doctrines économiquesChapitre 22 sur 90 · CARACTÈRES DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

CARACTÈRES DE LA SCIENCE

Dans sa signification la plus large on entend par science un système de vérités générales sur un ordre donné de phénomènes. Et, en effet, la découverte d'un lien qui unit des phénomènes en apparence hétérogènes change en connaissance scientifique la simple notion empirique des faits particuliers et séparés.

Bien que l'on doive admettre l'unité finale de la science, qui est le reflet de l'unité du vrai, on ne peut pas cependant nier que le grand arbre du savoir humain

comprend les ramifications les plus variées et donne lieu à la formation de groupes multiples de disciplines, qui vont toujours se divisant et se subdivisant davantage. On ne méconnaît pas ainsi, d'ailleurs, la possibilité et la nécessité idéale d'une science des sciences, ou, comme on disait autrefois, d'une science des raisons dernières, qui explique l'enchaînement des principes fondamentaux des disciplines particulières.

Une opinion aussi courante que superficielle subordonne la classification des sciences à un critère purement subjectif, à la faiblesse de l'esprit humain, qui, ne pouvant embrasser l'ensemble detoutle savoir, est forcé de n'en parcourir qu'une partie, plus ou moins considérable, en allant graduellement du facile au difificile et se contentant même de l'ensemble de connaissances nécessaires ou utiles à l'exercice des professions choisies par chacun. C'est ainsi que celui qui se destine à l'industrie étudie de préférence les sciences mathématiques, physiques et naturelles, que les fonctionnaires publics étudient les sciences juridiques et politiques, que les ecclésiastiques étudient les sciences sacrées, etc.

On oublie ainsi qu'en dehors de ces critères exclusivement subjectifs et extrinsèques, il en est d'autres qui ont un caractère intrinsèque et objectif, et que par suite, en supposant même pour un moment que l'homme eût la possibilité de saisir tout le savoir, il faudrait encore reconnaître l'existence de disciplines essentiellement distinctes par la qualité de leur objet, ou par celle de leur rôle, ou par celle de leur but. C'est là la justification de deux systèmes de classification objective des sciences, dont l'un a son fondement dans un critère matériel, très généralement et très aisément admis, tandis que l'autre dépend d'un critère formel, lui aussi très important, mais trop souvent mal interprété.

Il n'est pas besoin d'une culture très développée pour comprendre qu'il ne faut pas confondre entre elles, par suite de la très grande diversité des objets qu'elles étudient, les sciences sacrées et les sciences profanes, les sciences physiques et les sciences morales, les sciences philosophiques et les sciences naturelles, quelque opinion que l'on puisse avoir sur les essais, plus ou moins heureux, de classification scientifique que l'on trouve dans les œuvres de Bacon, de Hegel, d^Ampère, de Comte, de Spencer, etc. Peut-on ne pas admettre que la théologie, l'astronomie, la mécanique, la chimie, l'esthétique, la physiologie, la technologie, la chirurgie et la politique diffèrent radicalement entre elles par le caractère tout à fait différent du domaine propre de leurs recherches ?

Beaucoup de gens, au contraire, sont tout à fait surpris de cette affirmation que, sous certains aspects théoriquement et pratiquement très importants, la distance est plus grande entre la mécanique rationnelle et la technologie, l'astronomie et l'art nautique, la physiologie et la chirurgie, que la distance, infranchissable semble-t-il, qui sépare la mécanique et l'astronomie de la physiologie, la technologie de la chirurgie et de la politique ! Il faut, il est vrai, une étude attentive des principes concernant la classification formelle des sciences pour être pleinement convaincu de la vérité inébranlable de cette proposition en apparence paradoxale. Cette étude a pour base la distinction capitale, souvent combattue et plus souvent mal comprise, entre deux catégories de doctrines, qui sont en complète antithèse entre elles, même quand elles s'occupent du même ordre de phénomènes. Je fais allusion à la distinction, que tout le monde connaît mais dont on n'est pas très généralement pénétré, entre la science et l'art.

On appelle sciences, au sens étroit du mot, les disciplines (qualifiées par les uns de rationnelles, par d'autres, et moins correctement, de théoriques) qui ont pour rôle d'expliquer les relations qui lient certains phénomènes homogènes, et dans le but purement spéculatif d'en faciliter la pleine connaissance. L'algèbre, la géométrie, l'anatomie, la physiologie, la pathologie, la chimie, la psychologie, l'histoire, la statistique constituent des sciences, parce qu'elles nous donnent la connaissance de certains faits, physiques ou moraux, externes ou internes, abstraits ou concrets, sans s'occuper d'une façon directe de la pratique.

On appelle arts, au contraire, les disciplines (qualifiées par les uns de appliquées, par d'autres, et moins correctement, de pratiques), qui ont pour rôle de suggérer des normes, des régies, des maximes ou, sous quelque nom qu'on les désigne, les moyens les mieux appropriés pour atteindre certaines fins. Il faut comprendre sous le nom d'arts, au sens étroit du mot, non seulement les beaux arts et les arts mécaniques, mais en général la technologie, l'hygiène, la thérapeutique, la chirurgie, la morale, la politique, parce qu'elles ont toutes pour but de fournir des normes de conduite, naturellement très disparates, selon qu'il s'agit d'exercer une industrie, de conserver ou de rétablir la santé, d'arriver à la vertu ou de bien gouverner rÉtat.

La science recherche ce qui est; elle interprète les phénomènes, explique leur essence, décrit leurs caractères, elle les classe; elle recherche les régularités empiriques, les causes , et, en déterminant leur manière d'agir, elle arrive à la connaissance des lois, absolues ou relatives , de coexistence et de succession des phénomènes étudiés. La science s'occupe des faits concrets et variables, passés ou présents, ou elle se propose

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certains idéals, ou elle prévoit, dans certaines limites, les faits futurs, ou elle s'occupe d'une manière abstraite de ce qui est typique, universel, constant et commun, par suite, au passé, au présent et à l'avenir.

L'art, au contraire, ne découvre pas la vérité, mais il la suppose; il n'explique pas des théorèmes, mais il résout des problèmes généraux; il a un but pratique et non spéculatif; il ne découvre pas des lois, mais il indique les règles qui permettent d'éclairer la pratique.

Une erreur tout aussi grave , que partagent même beaucoup de ceux qui distinguent de quelque façon la science et l'art, consiste dans la confusion qu'ils font entre la science et la théorie, l'art et la pratique, tandis qu'il résulte de ce que nous avons dit que la science qui nous apprend à connaître comme l'art qui nous apprend à faire constituent la théorie, qui s'oppose à la pratique, c'est-à-dire à l'action, qui tend à la réalisation de buts déterminés. S'il est donc exact de dire, avec Mill, que la science est à l'art comme le mode indicatif est au mode impératif, il est certainement faux d'ajouter que l'un est à l'autre comme l'intelligence est à la volonté; il est manifeste que la pratique seule fait appel à la volonté, tandis que l'art qui tend à guider l'action ne s'identifie pas avec elle, mais la précède. En résumé, on peut dire que la science explique et expose, que l'art dirige (il impose des préceptes ou il propose des conseils), la pratique exécute et dispose.

Il n'est pas davantage admissible que la pratique puisse tenir lieu de théorie, comme l'affirme un préjugé courant, et de même on ne peut pas accepter l'opinion de ces écrivains allemands contemporains qui confondent de nouveau la science et l'art ou répudient ce dernier, parce qu'il ne serait qu'une pure casuistique et un simple recueil de recettes, théoriquement incomplet et pratiquement inutile. 11 faut remarquer, d'ail-

leurs, que ]a science, l'art et la pratique s'intègrent réciproquement et se prêtent un concours absolument indispensable.

Dans l'ordre logique, la science, expliquant les phénomènes du monde physique et ceux du monde moral, précède l'art qui, d'après les vérités découvertes par la science, indique les règles pour modifier les phénomènes eux-mêmes, et- l'art, à son tour, précède la pratique qui, en se servant des vérités de la science et des règles île l'art, utilise les enseignements de l'expérience spécifique , individuelle ou collective , pour appliquer les unes et les autres aux cas concrets, extrêmement complexes et variables. S'il est vrai que sans connaitre l'anatomie, la physiologie, la pathologie et la thérapeutique, on ne peut traiter rationnellement les maladies, il n'est pas moins vrai que la connaissance de ces disciplines et de toutes les autres disciplines complémentaires ne suffit pas à former un bon clinicien.

Dans l'ordre historique, au contraire, les choses se passent en sens inverse, parce que, à une pratique aveugle, et pour ainsi dire instinctive , succède un art grossièrement empirique, que suit beaucoup plus tard la science, qui fournit des connaissances solides, grâce auxquelles on peut refaire tout le processus d'investigation et d'exécution. On a fait des vers, on a joué des instruments, on a construit des maisons, on a soigné des malades, on a gouverné des peuples, bien avant que l'on connût l'art poétique, la musique, l'esthétique, l'architecture et les diverses branches de la médecine et des doctrines juridiques et politiques.

Il est une autre division très importante , formelle elle aussi, des sciences proprement dites, tirée du critère de l'état plus ou moins élevé auquel s'arrête la recherche de l'enchaînement des divers phénomènes

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dont s'occupent les sciences. Il en résulte les trois groupes suivants :

1° Les sciences descriptives ou desimpie classification des phénomènes, divisés et subdivisés selon le temps et l'espace, ou distribués en séries, catégories, genres, espèces, d'après leurs caractères analogiques. Ces sciences deviennent des sciences morphologiques quand elles arrivent à déterminer, d'une façon rigoureuse, les caractères essentiels qui distinguent les différents groupes. Telles sont, par exemple, la botanique, la zoologie, dans leur partie systématique, la chronologie, la géographie et même la statistique, au sens où l'entendaient Achcnwall et ses disciples.

2° Les sciences qui recherchent les régularités empiriques dans la succession et dans la coexistence des phénomènes. On les a appelées quelquefois des lois de fait, parce qu'elles sont liées à d'étroites limites d'espace et de temps. Elles peuvent s'en tenir à de simples notions qualitatives (comme, par exemple, l'histoire, le droit positif et la philosophie de l'histoire et la philosophie du droit), ou, au contraire, s'élever à des déterminations quantitatives (comme la météorologie et la statistique, au sens où l'entendent les statisticiens les plus autorisés).

3° Les sciences étiologiques, qui recherchent le lien causal qui unit les phénomènes, physiques ou moraux, externes ou internes, concrets ou abstraits, le mode d'action des causes découvertes, c'est-à-dire les lois scientifiques , universelles ou particulières , absolues ou relatives, primitives ou dérivées, dont dépendent les phénomènes eux-mêmes. Telles sont, par exemple, l'astronomie, la physique, la chimie ; telle devrait être la philosophie de l'histoire, si elle pouvait devenir une science.

II faut enfin remarquer, pour éviter de dangereux

malentendus au sujet des rapports des sciences et des arts, qu'il n'y a pas de science qui serve à un art seulement, de même qu'il n'y a pas d'art qui ait son fondement dans une seule science. Ainsi, par exemple, la physique, la chimie et la mathématique rationnelle servent à plusieurs branches de la technologie, la psychologie est utile à toutes les sciences sociales ; de son côté, l'agronomie est un art qui puise à plusieurs sciences et, par exemple, à la météorologie, à la physique, à la chimie, à la mécanique, à la botanique, à la zoologie, etc.

Etant données ces notions générales sur les caractères des différentes sciences et sur les critères logiques de leur classification, il sera moins difficile de déterminer les caractères de l'économie politique ou, mieux, des deux disciplines formellement hétérogènes qu'on a l'habitude de comprendre, très généralement mais très inexactement, sous cette unique dénomination, assez peu heureuse d'ailleurs.

Herbert Speocer, The classification ofthe sciences, 1869.

Trad. franc, par Réthoré. 6«édit. Paris, 1897. A. Messedaglia, Lascienza nelV ctà nostra. Padova,

Ger. Heymans, Karakter en Méthode des Staathuishoud-

kunde. Leiden, 1880. (Chap. I, p. 8 et suiv.) Eug. von Philippowich, Ueber Aufgabe und Méthode

der politischen Œkonomie. Freiburg i. Br. 1886. C. Menger, Grundziige einer Klassification der Wirth-

schaftsicissenschaften. Jena, 1889.

§ 2. — CARACTÈRES DE l'ÉCONOMIE SOCIALE

L'économie sociale est une science, au sens le plus large du mot, parce qu'elle comprend un système de vérités générales sur l'ordre social des richesses ; cet ordre résulte d'un ensemble de phénomènes étroitement

connexes entre eux qui, par leur importance, méritent une recherche théorique. C'est une science qui a fait de notables progrès, non pas à la vérité aussi marquants que ceux de quelques autres disciplines, comme la physique par exemple, mais plus que suffisants pour donner un démenti à ceux qui lui refusent cette qualification par des démonstrations qui ne peuvent que démontrer leur incapacité à comprendre le véritable caractère de la doctrine qu'ils combattent et que, par une singulière contradiction, ils sont parfois chargés d'enseigner.

BonamyPrice, Chapters on practical poliiical economy. London, 1878.

On dit, par exemple, que les faits économiques sont, par leur nature, extrêmement complexes parce qu'ils dépendent pour partie des conditions très variées du territoire et du climat, et pour partie de la volonté de l'homme, modifiée par la tradition, l'éducation, l'instruction, toutes choses que l'on ne peut juger avec une précision scientifique parce qu'elles sont sujettes à d'incessantes transformations.

On répond à cela que la complication et la variabilité des faits sociaux et en particulier des faits économiques ne leur enlèvent pas leurs caractères généraux et n'empêche pas la persistance de certains effets qui dépendent delà constance des causes qui les produisent. Pour des raisons semblables, l'anatomie , la physiologie et la pathologie ne sont pas réduites à l'impuissance par le fait des inégalités physiques des individus et par le fait de la complexité des formes pathologiques des maladies. Il ne faut donc pas s'étonner si, dans l'ordre social des richesses, la variation des cas individuels est compatible avec l'existence des lois générales de la valeur, du prix, du salaire et du profit.

D'ailleurs même les changements et les perturbations de l'ordre économique présentent, malgré leurs irrégularités apparentes , quelque chose de normal qui dépend de lois particulières. Si donc, dans le domaine des sciences médicales, en dehors de l'anatomie normale et de la physiologie, nous avons des doctrines spéciales qui décrivent les organes et les fonctions du corps humain à l'état pathologique, de même, en économie politique, nous avons une théorie des perturbations ou des crises (annonaires, monétaires, bancaires, commerciales, etc.), qui est le complément nécessaire de la théorie des fonctions économiques normales.

L'économie sociale est de plus une science, même au sens le plus étroit du mot, parce qu'elle se propose d'expliquer les phénomènes sans se préoccuper des moyens les plus propres pour obtenir d'utiles modifications dans leurs manifestations.

Au point de vue formel, c'est-à-dire eu égard à son rôle, l'économie sociale n'est ni une science purement descriptive ou systématique, ni une science qui recherche simplement des régularités empiriques. C'est une science morphologique et étiologique tout à la fois ; morphologique, parce qu'elle détermine l'essence des faits économiques, considérés dans leurs caractères typiques; étiologique, parce qu'elle en recherche les causes premières, qui consistent en certaines forces constantes ec irréductibles d'ordre physique ou psychique, et qu'elle recherche, enfin, leur mode d'action, c'est-à-dire qu'elle en détermine les lois scientifiques.

Au point de vue matériel, c'est-à-dire eu égard à son objet, l'économie sociale fait partie des sciences morales, c'est à-dire des sciences qui étudient l'homme en tant qu'être capable de sentir, de penser et de vouloir, et elle appartient à ce groupe de sciences qualifiées de sociales, parce qu'elle se propose, non pas l'étude de

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l'homme considéré individuellement dans ses facultés psychiques, mais celle de riiomme, considéré collectivement, comme membre de la société civile.

L'économie sociale étudie les richesses au point de vue moral et non au point de vue physique (comme la technologie), au point de vue social et non au point de vue individuel (comme l'économie privée) ; elle les étudie en analysant les phénomènes auxquels donnent lieu les relations spontanées des différentes économies particulières, associées ou en concurrence^ en faisant abstraction, mais seulement d'une façon préliminaire, des influences que l'action de l'Etat et celle des autres sociétés politiques inférieures exercent sur ces rapports.

Nous ne pouvons, par conséquent, accepter les doctrines de ceux qui considèrent Téconomie sociale comme une science physique (dans un sens large), ou comme une science biologique, ou comme une science qui a des traits communs avec les sciences physiques et avec les sciences morales, ou comme une science psychique, ou comme une science éthique (morale, au sens étroit du mot), ou comme une science historique, ou finalement comme une science non autonome, condamnée à devenir un chapitre, totalement remanié, de la sociologie. Nous allons brièvement exposer nos critiques en reprenant pour partie ce que nous avons dit au sujet des limites et des rapports de l'économie politique en général.

L'économie sociale a été considérée par quelques-uns comme une science physique, ou, comme l'a dit Coquelin, comme une partie de l'histoire naturelle de l'homme, et, par un grand nombre d'écrivains, même contemporains, (Say, Garnier, Cairnes, Block, etc.), comme une science qui occupe une place intermédiaire entre les sciences physiques et les sciences morales, et cela parce qu'elle doit s'occuper de certains phénomènes physiques comme, par exemple, la limitation du sol et la loi des

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revenus décroissants. On répond à cela que l'économie politique n'explique pas directement ces principes qu'elle emprunte à d'autres disciplines (à l'agronomie) pour en faire les prémisses de ses très importantes déductions.

D'autres affirment que l'économie est une science biologique, soit à cause de certaines analogies qu'il y a entre l'organisme animal et l'organisme social, sur lesquelles ils insistent longuement (comme le font ScliPeffle, Lilienfeld et leurs faciles imitateurs) sans apercevoir les différences substantielles (fort bien notées par Krohn et par Menger pour ne citer que ces deux noms), .soit par suite de l'importance qu'a, dans l'analyse économique, la tendance de l'homme à conserver et à propager l'espèce , tendance commune à toutes les races ani maies et qu'étudie la biologie.

Pour d'autres, l'économie sociale est en train de devenir une science psychique ou, comme le dit Sax, une application de la psychologie, ou, comme d'autres l'ont dit. une mécanique de l'intérêt per.sonnel. Sans nier l'importance du principe édonistique comme postulat de l'économie, et en reconnaissant volontiers les secours qu^on peut tirer de certaines données, d'ailleurs très simples, de la psychologie pour éclaircir quelques points de la théorie de l'utilité et de la valeur, et en admettant enfin que certains phénomènes économiques se retrouvent, pour ainsi dire en germe, même dans la vie d'un Robinson isolé du reste du monde, nous sommes cependant per.suadé qu'il ne faut pas confondre les points de départ d'un raisonnement avec le raisonnement lui-même. Nous croyons de plus que la théorie de l'utilité et celle de la valeur, comme on l'appelle d'ordinaire, subjective, n'est pas toute l'économie, ni le pivot de cette science. Nous croyons enfin que le pivot de l'économie sociale consiste dans l'analyse po.sitive des phénomènes qui naissent de la dépendance réciproque

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des différents groupes de producteurs et de consommateurs, constitués par des hommes vivant dans un monde réel, et que par suite notre science ne doit devenir ni une branche de la biologie, ni une branche de la philosophie rationnelle comme le demandent deux écoles, opposées d'ailleurs, qui comptent même en Italie des partisans pleins de talent et de bonne foi, mais, à notre avis, pas assez impartiaux.

Un autre groupe d'écrivains non contents de faire de l'économie sociale, comme nous le faisons nous-même, une partie des sciences morales, l'identifie sans hésitation avec l'éthique (la morale, au sens étroit), c'est-à-dire avec la doctrine des devoirs de l'homme en général, ou avec l'éthique économique, c'est-à-dire avec la doctrine des droits sur l'acquisition et l'usage des richesses. Ils oublient ainsi que la morale est un art et que l'économie sociale est une science qui étudie, d'une manière indépendante de l'éthique, la nature, les causes et les lois des phénomènes économiques, en tant qu'ils dépendent du principe de l'intérêt personnel. Ce principe, elle ne juge pas, mais elle le considère, ce qu'il est en fait, comme le moteur principal des actions humaines concernant l'ordre social des richesses, sans négliger, comme nous l'avons déjà indiqué, de tenir compte de certaines modifications du principe purement utilitaire qui résultent de l'influence du sentiment moral.

Une autre école, elle aussi nombreuse et puissante, dont nous parlerons en traitant de la méthode, soutient que l'économie est une science historique qui doit tracer à larges traits les différentes phases de la civilisation économique et trouver la loi de son évolution. On change ainsi complètement l'objet et le rôle de l'économie sociale qui, comme nous l'avons déjà dit, est une science abstraite qui considère l'ordre économ.ique non pas dans ses manifestations concrètes et

individuelles, comme c'est la tâche de l'histoire et de la statistique, mais dans ses caractères typiques et généraux, c'est-à-dire en recherchant dans les phénomènes passés et présents ce qu'il y a d'essentiel et de permanent et non ce qu'il y a d'accidentel et de variahle.

Nous nous séparons enfin de l'école sociologique qui professe en grande partie, avec son maitre Auguste Comte, les doctrines philosophiques des positivistes et qui tenant, comme Scha?ffle et beaucoup d'autres', la sociologie pour une discipline voisine des sciences biologiques, se rapproche ainsi d'un autre groupe d'écrivains dont nous avons parlé ci-dessus, en ce qu'ils s'accordent tous à nier à l'économie sociale la qualité de discipline autonome.

Il faut remarquer tout d'abord que bien que l'économie sociale entre dans le groupe des sciences morales, que la nature de leur objet fait appeler sociales, elle ne peut pas cependant être considérée comme la science sociale, comme le pensaient Carey, Clément et beaucoup d'autres, et cela pour cette raison très manifeste qu'elle ne considère les phénomènes de la société civile qu'au point de vue des intérêts économiques, qui ne sont ni les seuls, ni les plus importants si on les compare à ceux qui ont un caractère religieux, moral, intellectuel et politique. Il n'est donc pas douteux que s'il pouvait se constituer une science sociale achevée qui, par une profonde synthèse , arriverait à découvrir les lois générales de la vie sociale, considérée dans son universalité, l'économie sociale aurait perdu toute raison d'être indépendante. Mais comme nous sommes loin, et pour quel temps encore ! de cet heureux événement, puisque cette discipline, que Comte, en adoptant un hybridisme que beaucoup ont critiqué, a baptisée du nom de sociologie, se trouve encore à l'état embryonnaire, on ne tiendra pas, nous l'espérons,

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pour une trop grande hardiesse de repousser nettement les propositions d'abdication que quelques positivistes, reprochant à l'économie sa soi-disant stérilité et ses abstractions, voudraient nous imposer témérairement. Nous sommes loin d'accepter, sans hésitation, la prophétie de Block qui affirmait récemment (Progrès de la science économique, Vol. F'', page 51 ) que la sociologie ne pourra jamais acquérir le caractère d'une vraie science; nous accordons volontiers un grand prix aux travaux propédeutiques et morphologiques de Comte, de Spencer et de quelques-uns de leurs disciples, parmi lesquels je citerai Vanni, dont il faut louer le talent, la doctrine et la modération ; mais nous ne pouvons cependant oublier qu'il manque à la sociologie moderne, qui se glorifie plus que de toute autre chose de ses comparaisons physiologiques incertaines et stériles, ces garanties de consentement, de continuité et de sûre prévision de l'avenir, que les positivistes euxmêmes affirment être les caractéristiques des véritables sciences. Et même, comme le suggérait finement Sidgwick, si nous interrogions les trois lumières de la nouvelle science sur l'avenir de la société humaine, nous aurions des réponses aussi étranges que contradictoires. Dans cet état des choses, il nous semble que nous sommes d'accord, non seulement avec ^Marshall et les meilleurs économistes anglais, mais même avec Knies et Schbnberg, peu suspects de tendresse pour les doctrines de l'école classique, pour penser qu'il n'est pas du tout prudent d'abandonner, comme le dit excellemment Mazzani, les trésors que nous possédons pour la prévision audacieuse de conquêtes nouvelles. Il ne sufïît pas, pour nous persuader du contraire, de nous rappeler l'influence bien connue qu'exercent sur les faits économiques d'autres faits sociaux de diverse nature, et même, nous ne devons pas roublier.

les phénomènes physiques, parce que de cet enchaînement des faits réels on ne peut pas déduire qu'il n'est ni possible ni opportun de faire une étude séparée des différentes causes dont les faits dépendent alors que, comme le remarque (Jherbuliez, la tendance du progrès intellectuel nous porte non pas à confondre mais à diviser et à subdiviser les différentes sciences, pour pouvoir mieux les étudier avec des méthodes mieux appropriées.

C'est ce que nous répondrons à Ingram, qui soutient brillamment la thèse contraire, et aussi à Cognetti qui reproduit les mêmes idées avec des arguments analogues et qui le fait (au dire de Philippovich) avec beaucoup de chaleur mais peu de succès.

J. K. Ingram, The présent position and prospects of poiitical economy. London, 1876 (traduit en allemand par V. Scheel. Jena, 1879 et en français dans le Journ. des Écon., mars 1877).

S. Cognetti de Martiis, L'economia corne scienza auionoma. Torino 1886.

A. Ma.TshSiU, The présent position ofecoiwmics. London,

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