CHAPITRE VI DES MÉTHODES DANS L'ÉCONOMIE POLITIQUE
Ces dissentiments au sujet des caractères de l'économie politique en entraînent d'autres, non moins persistants, sur les méthodes, parce qu'on ne peut être d'accord sur les moyens quand on est en désaccord sur les fins. Si, en effet, la logique fournit des règles générales sur l'art de raisonner, il est incontestable, d'autre part, que chaque discipline a une méthode propre appropriée à l'objet, au rôle, aux buts qui la distinguent des autres. On ne peut pas suivre les mêmes routes pour découvrir des idéals, des règles de conduite, des lois historiques, des régularités empiriques, des lois scientifiques. Aussi la méthode de l'économie sera-t-elle absolument différente suivant qu'on la confond avec l'éthique, ou qu'on lui assigne un but historico-descriptif, qu'on en fait une science ou qu'on la réduit à un art. Si nous faisons abstraction des erreurs commises au sujet des caractères de l'économie politique et en la considérant, ce qu''elle est aujourd'hui, comme une science et comme un art, il en résulte qu'il n'est pas exact d'imaginer une méthode unique pour atteindre des buts si disparates.
La recherche des . méthodes de l'économie , déjà assez malaisée par elle-même, est rendue plus difficile encore, pour ne pas dire impossible, quand elle est faite par des personnes auxquelles manque la préparation philosophique nécessaire, c'est-à-dire, qui n'ont pas des idées correctes et précises sur la nature et les rôles de
la méthode en général et sur la meilleure façon de trouver celle des disciplines particulières.
Certains, par exemple, croyant combattre la méthode déductive, attaquent la méthode métaphysique, qui part d'hypothèses arbitraires pour arriver nécessairement à des conséquences erronées, ignorant ou feignant d'ignorer qu'une jjareille méthode, qui répond à l'enfance de quelques-unes des sciences physiques, n'a jamais été adoptée par aucun écrivain sérieux des sciences sociales, et n'a, en tous cas, rien de commun avec la méthode déductive qui, comme la méthode inductive, dont elle est l'opposé, est fondée sur l'observation.
D'autres, au contraire, affirment avec force que l'économie est une science inductive, ou même une science expérimentale, ou que, du moins, elle doit employer cette méthode si elle veut faire des progrès et abandonner les stériles déductions, alors que l'histoire des sciences A'éritablement inductives et expérimentales nous apprend qu'elles atteignent le plus haut degré de perfection possible quand elles arrivent au stade déductif.
D'autres enfin, tout en évitant ces erreurs, se contentent d'affirmer, par un éclectisme facile, que l'économie politique se sert de la méthode inductive non moins que de la méthode déductive, de l'observation et du raisonnement, comme s'il était possible d'imaginer une discipline positive qui procède autrement. Ils ne voient pas que le nœud de la question consiste précisément à savoir dans quel ordre, dans quelles proportions et pour quels buts se combinent et alternent le processus inductif et le processus déductif ; si l'un et l'autre, ou l'un ou l'autre seulement, fournissent les prémisses et les conclusions ; si et dans quelle mesure ils peuvent aider à l'invention, ou seulement à la démonstration et à la vérification ; s'ils peuvent conduire à la
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découverte de lois scientifiques véritables et quels sont, en cas d'affirmation, les degrés de leur certitude et les limites de leur application ; si, enfin, l'importance relative de l'induction et de la déduction est toujours la même, pour les diverses parties d'une même science, aux différents stades de ses investigations, et aux diverses périodes historiques qui marquent les progrès de chaque discipline.
Une dernière équivoque, tout aussi regrettable que les autres, dans la question qui nous occupe, dépend de ce fait que la plupart des écrivains se sont inutilement appliqués à combattre ou à concilier entre elles les différentes théories énoncées sur la méthode, comme si l'on devait, toujours à nouveau, rechercher dans le vide une méthode nouvelle et correcte et l'opposer aux vieilles et fausses méthodes des écrivains antérieurs, tandis qu'au contraire la seule recherche vraiment positive et utile consiste dans la recherche des méthodes qui nous ont réellement conquis notre patrimoine scientifique actuel en fait d'économie politique. Si on avait toujours suivi cette voie on aurait vu que les grands maîtres de la science, souvent en désaccord sur la théorie de la méthode, ont été merveilleusement d'accord pour se servir de celles qui sont les plus propres à l'explication des phénomènes et à l'étude des questions d'économie pure ou appliquée dont ils s'occupaient.
Adam Smith, qui est pour quelques-uns le prototype de la méthode déductive, pour d'autres le maître de la méthode inductive, et pour d'autres encore le précurseur de la méthode historique, se sert en réalité du processus déductif et du processus inductif tout en recourant parfois à l'analyse psychologique et parfois aux faits historiques. Dans la doctrine des salaires, par exemple, il recherche déductivement la loi générale et il cherche inductivement les causes de leurs variations
dans les diverses professions. On peut dire la môme chose de Ricardo et de Malthus, qui sont souvent condérés comme les représentants de deux méthodes opposées. S'il est vrai, d'un côté, que Malthus. par la nature même du problème de la population, l'a étudié en se servant de l'induction historique et statistique, d'après les matériaux dont il disposait; s'il est vrai, d'un autre côté, que Ricardo employa de préférence la déduction , pour résoudre les problèmes les plus 2'énéraux de la circulation et de la distribution des richesses , il n'en est pas moins vrai que Malthus s'est servi lui aussi de la déduction dans sa polémique avec Ricardo sur la théorie de la valeur , tandis que Ricardo étudia, avec une entière connaissance des faits concrets, les notions concernant la monnaie et le crédit public et privé dans quelques-unes de ses monographies. DemêmeMill etCairnes, brillants défenseurs de la méthode déductive pour la science pure, se sont servis de Tinduction, lorsque, s'occupant des questions d'application, ils eurent à étudier les paysans propriétaires (Mill], le travail des esclaves, l'influence de l'augmentation de la production de l'or sur les prix (Cairnes).
Ceci étant donné, nous exposerons notre manière de voir sur les méthodes de l'économie sociale et de la politique économique, en les faisant précéder de quelques notions de méthodologie générale.
Ji 1*'. DES MÉTHODES SCIENTIFIQUES EN GÉNÉRAL
On entend par méthode le processus logique par lequel on découvre ou on démontre la viîrité. Elle a donc un double rôle, inventif et didactique. On distingue, d'après leur point de départ, la méthode déductive, qui va du général au particulier et la méthode
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inductive qui va, au contraire, du particulier au général,
La méthode déductive (synthétique, rationnelle, a priori) part, en effet, de principes évidents par euxmêmes ou fondés sur Tobservation, et elle en tire, par le seul raisonnement, sans le secours des moyens extérieurs, les conséquences qu''ils renferment. C'est une méthode rigoureuse qui donne des résultats certains lorsque les prémisses sont exactes et les déductions correctes. On appelle déductives ou exactes, au sens étroit du mot, les sciences qui, comme la philosophie pure et les mathématiques abstraites, ont leur fondement dans la méthode déductive.
La méthode inductive (analytique, empirique, a posteriori) part, au contraire, de l'observation des faits particuliers, pour remonter, par des raisonnements fondés sur l'expérience , à certaines lois dérivées faxiomata ynediaj et ensuite aux lois primitives des phénomènes étudiés. C'est une méthode moins sûre, surtout si on l'applique à l'explication des faits complexes et continuellement variables. On appelle inductives certaines sciences physiques, qui se trouvent encore, et malgré de notables progrès, dans un état purement empirique, comme, par exemple, la géologie et la météorologie, et, parmi les sciences sociales, la statistique, qu'elle soit purement descriptive ou qu'elle recherche des régularités de fait.
D'autres sciences, au contraire, sont appelées positives ou exactes, au sens le plus large du mot, parce qu'elles se servent alternativement du processus inductif et du processus déductif. Telles sont, par exemple, la mécanique, l'astronomie, la physique, la chimie, qui, après avoir découvert par l'induction quelques lois générales , purent en découvrir d'autres et tirer les conséquences des premières comme des secondes, en
arrivant au stade de la déduction, rendue bien plus parfaite par le précieux secours du calcul.
Comme l'observation est un procédé qui sert à toutes les méthodes, soit pour établir les prémisses, soit pour trouver les lois, les démontrer, en vérifier les résultats, ou en déterminer les limites, il est nécessaire d'ajouter, pour éviter toute équivoque, quelques notions sommaires sur les différentes formes qu'elle peut revêtir.
Au point de vue de la nature des phénomènes, on distingue l'observation interne des faits psychiques,, sujette à de multiples causes d'erreur par le caractère changeant, la délicatesse des phénomènes mêmes et la partialité fréquente de l'observateur, de l'observation externe, applicable aux faits physiques comme aux faits sociaux.
Au point de vue de la qualité du processus employé, on distingue l'observation naturelle et l'observation artificielle.
L'observation naturelle, c'est-à-dire l'observation des phénomènes tels qu'ils se présentent, s'élève à des degrés différents d'exactitude suivant qu'elle se fait :
1° Au moyen des sens (internes et externes), et elle est pour cela sujette à de nombreuses erreurs qui dépendent des imperfections des organes sensitifs ou de ^a nature des objets, trop petits ou trop éloignés, ou de celle des faits extraordinairement complexes ;
2" Au moyen d'instruments de précision, accommodés à la nature des phénomènes qu'on étudie, comme le télescope, le microscope, le thermomètre, le baromètre, employés par l'astronome, l'histologiste, le naturaliste, le physicien, le météorologiste, etc.
L'observation artificielle, Texpérimentation, atteint le plus haut degré de perfection parce qu'elle reproduit les phénomènes en variant à volonté les conditions :
1" Par rélimination réelle et alternative des différents éléments perturbateurs des phénomènes concrets, qui sont de cette façon réduits à leurs formes les plus simples, et partant les plus propres à l'étude de l'intensité de chacune des forces ;
2° En mettant certains phénomènes complexes , comme, par exemple, les phénomènes organiques, qui ne peuvent pas être réduits à leurs éléments, en contact avec d'autres phénomènes, dans le but de déterminer avec une précision quantitative les différentes actions et réactions qui en résultent.
Aussi appelle-t-on expérimentales, au sens exact du mot, uniquement ces disciplines inductives qui, comme la physique, la chimie et quelques disciplines biologiques, peuvent faire de véritables expériences.
Sur la méthode en général et sur l'observation appliquée aux faits sociaux on peut consulter, en dehors des auteurs déjà cités, les traités de logique générale (Sigwart, Wundt, Bain), les traités de statistique (Haushofer, Block, Gabaglio) et en particulier les monographies suivantes :
C. Cornewall Lewis, A trealiseon the methods of observation and reasoning in politics. 1852 ; 2 vol. (Ouvrage très savant).
P. A. Dufau, De la méthode d'observation dans les sciences morales et politiques. Paris 1866.
S 2. — DES MÉTHODES DANS i/ÉCONOMIE POLITIQUE
En nous servant des observations faites et en nous rappelant le caractère relatif de la question posée, nous allons exposer avec la plus grande clarté et la plus grande précision possible quelles sont les méthodes les mieux appropriées aux investigations économiques,
en résumant, avec les modifications nécessaires, ce qu'ont enseigné sur ce sujet d'autres écrivains qui en ont parlé brièvement, mais avec science (Mangoldt, Bôhm-Bawerk, Cohn, Philippovich, Sidgwick, Marshall) et d'autres qui s'en sont spécialement occupés (Cairnes, Heymans. Menger, Dietzel, Keynes) dans leurs excellents traités de logique économique.
Remarquons, tout d'abord, que toute controverse sur la méthode de la politique économique nous semble oiseuse pour ne pas dire impossible, parce que, devant suggérer au législateur les critères généraux du bon gouvernement économique et financier, qui conviennent aux différentes conditions de temps, de lieu et de civilisation, elle doit nécessairement se servir de l'induction^ qualitative et quantitative, en puisant dans les nombreuses observations données par l'histoire et par la statistique économique. La politique économique est donc une discipline principalement inductive ; c'est également de l'induction, et en particulier de l'induction individuelle, fondée sur sa propre exj)érience que doit se servir l'administrateur qui applique ces critères à chaque cas concret.
Remarquons, en second lieu, en nous contentant de parler de l'économie sociale, et en nous en tenant, comme il convient, à la méthode effectivement suivie par les plus profonds économistes, que ces auteurs ont fondé sur Tobservation de certains faits psychiques (internes) et de certains faits physiques (externes) de caractère élémentaire quelques prémis.ses, pour arriver ensuite, au moyen de déductions suivies, à la connaissance des lois générales de la circulation et de la distribution des richesses, c'est-à-dire aux théories les plus difficiles et les plus importantes de l'économie sociale.
Ces prémisses, clairement énoncées par quelques
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écrivains, spécialement par des écrivains anglais (Senior, Cairnes, Bagehot), ne peuvent pas en vérité être déterminées a priori, parce que leur nombre varie continuellement, soit par la nature des phénomènes qu'on étudie, soit par le degré plus ou moins grand d'exactitude auquel on veut pousser la recherche. Il est évident qu'il faut commencer par un petit nombre de prémisses afin de simplifier le raisonnement, et en prendre successivement d'autres afin de s'approcher le plus possible de la réalité, courant ainsi le danger de rendre l'argumentation plus compliquée et les erreurs plus faciles.
Bien qu'il soit impossible de faire une énumération complète des prémisses de l'économie déductive, nous pensons qu'il est possible et nécessaire d'énoncer les prémisses les plus générales qui sont le fondement implicite ou explicite des théories les plus importantes de la science pure ; nous n'ignorons pas d'ailleurs quelle difficulté il y a à les formuler de façon à éviter toutes les objections :
1" Dans Tordre économique le moteur principal et ordinaire des actions humaines est l'intérêt personnel, qui nous pousse à rechercher le gain le plus grand avec la moindre somme d'efforts, de sacrifices et de risques possible (loi du moindre effort).
2" La terre nécessaire à l'homme pour vivre et pour travailler est limitée non seulement dans son étendue, mais aussi dans sa fécondité parce que, dans des circonstances données, il arrive tôt ou tard un moment où les nouvelles applications du capital et du travail à une quantité donnée de terrain donnent un produit moins que proportionnel aux moyens de culture (loi des revenus décroissants).
3° La tendance physico-psychique de la race humaine à se multiplier est constamment supérieure à la possibi-
lité d'augmenter les moyens de subsistance qui lui sont indispensables (loi de la population).
Etant données ces prémisses et l'hypothèse de la libre concurrence, c'est-à-dire de la pleine liberté contractuelle (excluant la violence et la fraude) et la pleine connaissance du marché (excluant l'ignorance et l'erreur), les économistes classiques ont déduit la théorie de la valeur et celles de la circulation et de la distribution des richesses, qui en sont le corollaire.
Si, pour juger de la solidité de ces déductions scientifiques, nous examinons le degré de certitude des prémisses sur lesquelles elles s'appuient, nous trouvons qu'elles se résolvent en faits évidents par eux-mêmes, ou démontrés empiriquement par d'autres disciplines (psychologie, agronomie, physiologie) et qu'elles sont par conséquent fondées sur l'observation. L'économie sociale est ainsi une doctrine non moins positive que beaucoup de sciences physiques, qui ont trouvé leurs prémisses grâce à des inductions beaucoup plus laborieuses, et elle est non moins exacte que la mathématique pure déduite d'axiomes et de définitions hypothétiques.
Si, au contraire, nous comparons les résultats du raisonnement déductif avec les faits réels, nous trouvons que ceux-ci diffèrent d'une façon plus ou moins e.'sentielle de ceux-là, parce qu'il est bien naturel que les phénomènes sur lesquels influent non seulement les causes principales et constantes, qui constituent les bases de la déduction scientifique, mais aussi d'autres causes accidentelles et variables, ne peuvent pas cadrer avec les résultats prévus i^ar les seules causes considérées. Il arrive, en effet, très souvent que l'amour (de la famille, du prochain, de la patrie), la vanité, Tapathie, l'ignorance, l'erreur, empêchent que le principe de l'intérêt personnel ait son plein effet ; il arrive aussi, et
heureusement assez souvent, que les inventions et les perfectionnements agraires retardent l'action de la loi des revenus décroissants ; il arrive en outre que l'amour paternel, la prévoyance, l'égoïsme mettent un frein à l'énergie du principe de la population ; il arrive finalement que non seulement la violence et la fraude, mais aussi la loi positive, la coutume, l'habitude, l'opinion mettent des bornes aux pleins effets de la libre concurrence. Il suffira de rappeler les lois scientifiques de la valeur, du salaire, de la rente, du profit, pour avoir des exemples importants des discordances entre les faits prévus et les faits réels. Il est bien vrai que ces divergences, très fortes pour les cas individuels, s'atténuent beaucoup et souvent même disparaissent si on substitue l'observation collective et systématique à l'observation particulière, et cela parce que les effets des causes accidentelles, étant donné un nombre considérable de cas observés, s'éliminent par compensation, mais cela ne supprime pas la possibilité et même la nécessité de faire quelques compléments ou quelques correctifs aux déductions originaires.
C'est pour ces raisons que l'économie sociale est souvent appelée une science hypothétique, parce que les lois qu'elle découvre ne sont pas toutes immuables dans le temps, ni universelles dans l'espace, mais qu'elles expriment seulement la tendance de certaines causes à produire des effets donnés qui, dans la réalité, sont modifiés par l'intervention d'autres causes perturbatrices. Aussi faut-il formuler avec la plus grande prudence les lois économiques, et faire con naitre exactement leur caractère. On devra dire, par exemple, que l'augmentation de la demande tend à produire une augmentation du prix et que l'auûmentation de l'offre tend à produire une diminution de ce môme prix, et non que le prix s'élève avec l'aug-
mentation de la demande et baisse avecraugmentation de l'offre, ce qui est faux, ces deux effets pouvant être modifiés par le concours de causes qui agissent en sens inverse .
Mais il faut aussi faire remarquer que le caractère hypothétique des lois économiques, comme de beaucoup de lois physiques, n'enlève rien à leur valeur scientifique, parce que les tendances exprimées parles lois elles-mêmes sont universelles et constantes et se révèlent même dans ces faits réels qui nous donnent des résultats différents des résultats prévus. Il est évident que le phénomène complexe, bien que modifié par des causes perturbatrices, se ressent en même temps de faction des causes prises en considération par le raisonnement déductif. C'est une erreur énorme de logique d'apporter un fait réel, sujet à l'action de différentes causes, comme une preuve concluante de la fausseté d'une loi exprimant* les tendances de quelquesunes d'entre elles idéalement isolées. De même que le mouvement d'une locomotive sur les rails ne prouve pas que le frottement n'existe pas, de même que le vol d'une plume dans l'air n'est pas une démonstration de l'inexistence de la loi de la pesanteur, de même l'augmentation de la production agraire dans un pays donné ou la diminution de la population dans un autre ne peuvent servir à prouver la fausseté de la loi des revenus décroissants, qui suppose l'état stationnaire de l'agronomie, ou celle du principe de Malthus qui indique une tendance qui peut être neutralisée par de multiples obstacles préventifs ou répressifs que cet auteur a, d'ailleurs, minutieusement analysés.
Pour corriger les défauts des déductions les plus générales de l'économie, fondées sur un nombre trop restreint de prémisses, on peut suivre deux voies différentes, apporter des perfectionnements ultérieurs au
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processus déductif, ou recourir au procédé inductif.
On perfectionne les déductions primitives appliquées aux cas artificiellement simplifiés, en ajoutant de nouvelles prémisses et en étudiant de cette façon des cas plus complexes, et parlant plus voisins de la réalité. Ainsi, par exemple, Thûnen, qui s'était proposé de rechercher l'influence du marché sur la distribution des systèmes de culture, et plus tard Nicholson, qui a étudié dans deux belles monographies l'influence de la quantité de la monnaie sur les prix et celle des machines sur les salaires, ont choisi pour point de départ des cas très simples pour s'approcher de la réalité en prenant successivement un nombre toujours plus grand de prémisses, et arriver ainsi à des conclusions scientifiquement exactes, bien qu'elles ne concordent pas complètement avec la multiplicité indéfinie des phénomènes concrets. C'est par une méthode identique que Mi 11 commence sa théorie classique des valeurs internationales, en supposant l'existence de deux Etats voisins qui échangent entre eux directement (sans emploi de la monnaie) et librement (sans taxes même fiscales) le seul genre de produit qu'ils obtiennent respectivement, et continue ses recherches en supprimant, l'une après l'autre, ces limitations, pour arriver enfin à une hypothèse plus complexe, qui se rapproche presque complètement du système des échanges internationaux effectivement pratiqué.
On peut, d'une autre manière encore, apporter des corrections aux imperfections des déductions originaires sans renoncer à la précision inhérente à cette méthode. On peut étudier alternativement les modifications qu'une même cause subit lorsqu'elle agit dans des conditions différentes, qu'on étudie, elles aussi, à part, l'une après l'autre, et, s'il le faut, en les combinant diversement entre elles. Si, en procédant ainsi, on tient compte de
toutes les conditions pratiquement importantes, on arrivera à une solution générale du problème qui pourra, avec de légères modifications suggérées par l'expérience, suffire à la juste interprétation des phénomènes réels. Keynes illustre cette méthode par un excellent exemple. Il étudie les effets probables et lointains d'une grève ouvrière terminée par une augmentation de salaires, en étudiant ce phénomène dans les trois cas qui peuvent se présenter : l'augmentation des salaires détermine, ou une augmentation des produits sans porter préjudice à personne, ou une élévation de prix au détriment des consommateurs, ou une diminution de profit aux dépens des entrepreneurs ; il faut ajouter, dans ces deux derniers cas, l'une et l'autre de ces deux hypothèses alternatives : les profits et les salaires sont ou ne sont pas au-dessous du taux normal, et évaluer enfin, dans ces diverses hypothèses, les effets de la concurrence que se feront entre eux les entrepreneurs et les ouvriers occupés dans la même industrie ou même dans des professions différentes.
Il faut, au contraire, et très souvent, avoir recours à la méthode inductive non pas. comme on se l'imagine quelquefois, pour obtenir une preuve directe de la vérité des lois découvertes déductivement, mais plutôt pour vérifier l'existence des causes perturbatrices, pour en mesurer l'intensité, ou pour découvrir au moins les lois empiriques de leurs variations.
Ce n'est que dans un nombre restreint de cas, ou, pour mieux dire, dans certaines parties de la théorie de la production, de la consommation et de la population, comme l'a remarqué d'abord Mangoldt (dans son dernier travail dans le Dictionnaire de Bluntschli et Brater) et plus tard Sidgwick et Keynes, que la méthode inductive peut servir à la détermination des prémisses et à la vérification des résultats et aussi, mais non pas d'une
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façon exclusive, à rexplication directe de certains phénomènes, comme, par exemple, les causes qui influent sur l'énergie du travail, la valeur économique des difl'érentes formes d'entreprises, grandes et petites, individuelles et collectives, etc., que l'on peut expliquer par de simples arguments empiriques.
Si l'on fait abstraction de ces problèmes, Mill et Cairnes ont eu complètement raison. Ils ont démontré d'une façon victorieuse que la complexité des phénomènes sociaux, dans lesquels les effets peuvent dériver de causes complètement opposées, et où en même temps les causes peuvent produire des effets extrêmement variables par suite du changement des conditions dans lesquelles elles opèrent, empêche d'arriver directement par l'observation et par l'expérience spécifique à la détermination des causes réelles des faits observés. Et cela est d'autant plus vrai qu'il s'agit de forces qui sont entre elles en relations mutuelles et qui, d'ailleurs, ne produisent leurs conséquences qu'à de grands intervalles de temps. Supposons qu'une myriade d'érudits, triomphant de toutes les difficultés, arrive à nous donner la connaissance complète de tous les salaires payés dans tous les temps, dans tous les lieux et pour chaque catégorie d'ouvriers; il serait tout à fait impossible de construire par ce moyen une théorie générale du salaire qui se substituerait à toutes les autres théories si imparfaites et si peu concordantes qu'elles soient, qui sont le résultat des recherches déductives des économistes.
L'impossibilité de découvrir par la méthode purement inductive les lois scientiQques de la circulation et de la distribution des richesses, se comprend mieux lorsqu'on se rend un compte exact de l'imperfection des méthodes d'observation dont l'économie est forcée de se servir. L'observation collective et systématique de grandes
masses de phénomènes homogènes et l'induction quantitative ou statistique qui la prend comme base, sont certainement des instruments précieux ; elles nous donnent la connaissance d'intéressantes régularités empiriques qui confirment parfois les résultats des déductions antérieures et quelquefois permettent des déductions ultérieures ; elles sont cependant tout à fait impuissantes à nous révéler les causes premières des phénomènes observés.
L'observation des phénomènes réels est non moins imparfaite, parce que cette observation est purement naturelle, qu'elle ne peut se servir ni des instruments de précision, ni de l'expérimentation, c'est-à-dire, de la reproduction des phénomènes dans des conditions continuellement variées, qui permettent au chimiste, au physicien, au physiologue de mesurer avec précision l'importance spécifique de chacune des forces concourantes.
L'économiste doit, en effet, observer uniquement avec ses sens externes et internes, sujets à de multiples causes d'erreurs, des phénomènes qui résultent d'éléments psychiques qui ne sont pas toujours susceptibles de détermination rigoureuse, et il doit les observer à mesure qu'ils se présentent. On ne peut pas voir de véritables expériences dans ces essais de législation suggestive, c'est-à-dire provisoire et ne s'élendant qu'à certaines parties du territoire de l'État, parce que la nature de l'objet en limite nécessairement l'application, et aussi parce que ces soi-disant expériences législatives ne peuvent pas se faire dans des conditions créées volontairement, mais dans des conditions naturellement déterminées. On ne peut pas certainement non plus appliquer à l'économie sociale la méthode de différence, pas même la méthode de concordance et des variations concomitantes, si bien analysées dans la
Logique de Mill. S'il s'agit, par exemple, de la méthode de différence, la plus importante ici, il faut remarcfuer qu'il est impossible d'imaginer deux territoires qui soient dans les mêmes conditions physiques, géographiques, ethnographiques, économiques et politiques, à l'exception d'une seule condition, celle dont on veut mesurer l'influence. Les argumentations que certains auteurs apportent, soit pour, soit contre le système protecteur, en comparant les conditions des deux colonies anglaises de Victoria et de la Nouvelle-Galles du Sud, 011 sont en contradiction l'une avec l'autre, ou ne peuvent conduire à des résultats satisfaisants, à moins de recourir à des arguments d'une autre nature, obtenus par la méthode déductive. Des exemples très nombreux des sophismes qui dérivent de l'abus de la méthode de différence nous sont fournis et par les
. libre-échangistes qui invoquent la prospérité de l'Angleterre, et par les protectionnistes qui invoquent celle des États-Unis, comme des preuves irréfragables de la bonté du système que chacun d'eux défend.
Les résultats de notre recherche, nécessairement aride et abstruse, peuvent être résumés dans les propositions suivantes :
1" L'économie sociale est une science d'observation qui se sert de la méthode déductive et delà méthode inductive dans chacune de ses parties ; l'ordre d'emploi de ces méthodes peut d'ailleurs être différent et leurs fonctions d'importance variée ;
2" Les économistes emploient plus particulièrement, mais non pas exclusivement, la méthode inductive j^our exposer la théorie, en grande partie descriptive, de la production, de la consommation et certaines parties de celle de la population, en ayant recours, cependant, à
•la déduction, soit comme moyen de vérification, soit comme instrument pour mieux préciser les conclusions
inductives et pour en tirer des conséquences ultérieures ;
3" Les écononistes se servent plus particulièrement, mais non pas exclusivement, de la méthode déductive pour formuler les théories de la circulation et de la distribution. Partant d'un petit nombre de prémisses psychiques, physiques et physiologiques, fondées sur l'observation interne et externe, ils arrivent à découvrir les lois scientifiques des f)hénomènes. Ces lois ne prévoient pas des faits qui doivent nécessairement arriver, mais ils expriment seulement la tendance universelle et constante de certaines causes à produire des effets donnés, dans des conditions déterminées et dans l'hypothèse de l'absence d'éléments perturbateurs ;
•'i° Pour diminuer la divergence entre les résultats de leurs déductions premières et les phénomènes réels, qui se réalisent dans des conditions très variées et sont sujets à des influences perturbatrices multiples, les économistes ont recours à deux expédients :
a) Ils font successivement de nouvelles hypothèses que leur suggère l'observation ; ils les associent aux prémisses primitives, et étudient ainsi, avec des difïicultés croissantes, des cas plus complexes mais plus voisins de la réalité ;
b) Ils se servent de l'induction qualitative et de l'induction quantitative pour découvrir les causes secondaires, en mesurer l'intensité, ou pour trouver au moins les lois empiriques qui conduisent parfois à la découverte déductive de véritables lois scientifiques.
5° La politique économique se sert plus particulièrement, mais non pas exclusivement, de la méthode inductive, et spécialement de l'induction historique et de la statistique pour fournir au légistateur les normes générales du bon gouvernement économique et financier, tandis que, de son côté, l'administrateur se sert de l'ex-
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périence spécifique et de l'induction individuelle pour appliquer ces normes aux cas concrets.
Fr. Jul.'Seuma.nn, Nafurgeseiz und Wirihschaftsgesetz (in Zeitschrift fur die gesammte Staatswissenschaf t , fasc. 3,1892).