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LA MÉTHODE HISTORIQUE

L'importance méthodologique de l'histoire, notamment pour la politique économique, est reconnue par tous les écrivains, mais elle a été considérablement exagérée, depuis un demi-siècle, par une école célèbre. Contrairement à l'école dominante (philosophique ou classique) elle soutient énergiquement que l'économie politique ne peut découvrir de vérités absolues, constantes, universelles, mais seulement des principes relatifs, variables, particuliers, et partant liés aux différentes conditions de temps, de lieu et de civilisation.

L'illustre Guillaume Roscher a été le précurseur de cette nouvelle école dont il a formulé le programme à plusieurs reprises. C'est ce programme qu'adopta Bruno Hildebrand (1848), mais il ne l'a développé qu'en partie et avec beaucoup d'emphase. Karl Knies l'a développé dans tous ses détails, avec plus de précision et en s'appuyant sur de fortes études juridiques, dans une très bonne monographie (1853). Ces chefs d'école ont eu des disciples même hors de l'Allemagne ; il nous suffira de citer parmi beaucoup d'autres, AVolowski en France, Clifîe Leslie et Posnett en Angleterre, Kautz en Hongrie, Hamaker et Levy dans les Pays-Bas, Cognetti et Schiattarella en Italie.

Karl Knies, Die politische Oekonomie vom Standpimkfe der geschichtlichen Méthode. Braunschweig, 1853. (2eédit. Berlin, 1881-83).

S. CogneLli de'Marliis, Belle atlinenze tra Veconomia

sociale e la sioria. Firenze, 18G5.

H. J. Hamaker, De hisionsche School in de Siaaihuis-

houdkunde. Leiden, 1870.

R. Schialtarella, Del nieiodo in economia sociale. Na-

poli, 1873.

H. M. Posnelt, The historical niethod in ethics, jurisprudence and political economy. London, 1882. Th. E. ClifleLeslie, EssaysinpoUtical economy. 2"= édit. London, 1888.

Les doctrines de lécole historique, que nous allons résumer, ont été jugées, il y a longtemps déjà, brièvement mais excellemment par Me.s.sedaglia, et plus récemment, dans l'œuvre classique de Menger, qui les a discutées longuement et qui en a fait une critique fine et pénétrante.

De même que pour le droit l'école historique de Hugo. Niebuhr , Savigny , dont cependant les disciples de Roscher se séparent sur des points essentiels, ne reconnaît pas de principes rationnels ayant une valeur absolue et universelle (philosophique), et ne reconnaît que le droit positif, produit organique de la conscience nationale, de même pour l'économie l'école de Roscher nie TeKistence de vérités absolues et de types idéaux pour le bon gouvernement des États. Elle reconnaît seulement une économie nationale qu'elle oppose (d'accord en cela avec List) à l'économie cosmopolite, et qui est propre à chaque peuple et à chaque époque. Les prétendus principes généraux sont le résultat de l'abstraction erronée ou incomplète de l'état de fait du pays auquel appartient l'auteur. L'économiste doit se borner à la description des caractères des différentes époques de la civilisation économique, et indiquer les maximes de gouvernement qui conviennent à chacune d'elles.

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Mais il faut, à notre avis, se rappeler tout au contraire :

1" Qu'il ne faut pas confondre les vérités de la science avec les règles de l'art; les premières sont, en partie au moins, absolues et universelles ; les autres sont toujours relatives et changeantes, parce que, pour les appliquer aux cas concrets, il faut précisément prendre en considération non seulement les différentes conditions de temps, sur lesquelles insistent avec raison les disciples de l'école historique, mais aussi les conditions géographiques et ethnographiques, dont ont toujours tenu compte d'ailleurs les meilleurs écrivains de politique générale, anciens ou modernes, lorsqu'ils ont parlé de la bonté relative des lois. 11 suffît de rappeler Aristote, Bodin, Montesquieu, Filangieri. Tous les défenseurs du libre échange ne se refusent pas, par exemple, à admettre les tem.péraments nécessaires à la sage application de ce système aux pays depuis longtemps soumis au régime de la protection douanière.

2" Que si les conditions de civilisation sont de leur nature variables, il ne faut pas oublier cependant que les lois du monde physique, les qualités psychiques des individus et certaines tendances des corps sociaux ont été, sont et seront toujours les mêmes, et que partant les faits économiques, qui en résultent, ne pourront jamais changer dans leur essence. Qui soutiendra, par exemple, que le principe de l'intérêt, l'influence de la rareté sur la valeur et celle du prix des denrées sur la rente ont une importance purement provisoire ou locale ?

3° Que réduire l'économie politique à un but simplement pratique et descriptif cela équivaut à détruire la science et à stériliser l'art, en les déclarant incapables de fournir des critères généraux pour juger et diriger le progrès. On invoque souvent à l'appui des nouvelles

doctrines les sciences naturelles ; mais l'analogie est sans valeur, car la nature organique, tout comme la nature inorganique, a ses lois générales. Roscher faisait remarquer que la nourriture de l'enfant ne convient pas à l'homme adulte ; Messedaglia répondait que la fonction alimentaire est chez tous les deux la même et que c'est à la physiologie à en déterminer les lois.

4" Que la substitution de la méthode historique à la méthode inductive. si elle se faisait jamais, marquerait un regrès, parce qu'elle conduirait à méconnaître l'importance de l'observation individuelle et celle de l'induction quantitative, et qu'elle impliquerait, de plus, une contradiction étrange avec le principe'de la relativité des institutions économiques, puisqu'elle propose de tirer des faits imparfaitement connus du passé des critères pour réformer la législation économique du présent.

5" Que déclarer, comme le font les partisans d'un courant historique plus exclusif encore (Schmoller, Ingram, etc) que tout essai de construction d'une science économique est prématuré et qu'il faut attendre le moment où on possédera des matériaux historico-descriptifs complets sur les conditions de tous les temps et de tous les lieux, révèle une illusion étrange sur la valeur théorique de ces matériaux et la possibilité de les recueillir, et une ignorance non moins singulière du caractère complexe des phénomènes économiques. En tout cas il s'agirait non pas d'un changement de méthode, mais d'un changement radical du rôle et des buts de l'économie politique, qui deviendrait une discipline historique ou historico-philosophique.

Malgré les très graves erreurs dans lesquelles est tombée la nouvelle école, elle mérite, à d'autres points de vue, de grands éloges et elle a rendu d'importants services à la science. Elle a été le point de départ d'une

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réaction salutaire, quoique excessive, contre les idéalistes purs, ou, comme on les appelle d'ordinaire, contre les doctrinaires. Sous l'influence d'une erreur non moins grave, ceux-ci voulaient traduire, sans plus, en lois positives les principes de l'art économique qui n'ont rien d'absolu ni de général. Elle a réagi utilement aussi contre les optimistes (l'école de Bastiat) et les individualistes qui, bercés dans la foi commode des harmonies économiques, ne se préoccupent pas des maux sociaux et repoussent, comme contraire au dogme du laisser faire, toute ingérence, même tempérée et opportune, de l'État pour les diminuer.

L'école historique, et en particulier son illustre chef Roscher, a de plus enrichi la science de très utiles connaissances historiques et géographiques et d'une analyse comparative, fort ingénieuse sans être toujours irréprochable, des caractéristiques des différentes périodes de la civilisation économique ; elle n'a pu d'ailleurs arriver à la philosophie de l'histoire économique, c'est-à-dire à la détermination rigoureuse des lois de développement, qu'elle considère à tort comme l'unique objet de la recherche scientifique et que beaucoup de ses disciples confondent avec les lois de raison. Nous devons, aussi, et c'est son plus grand mérite, aux différentes fractions de cette école un nombre considérable de savantes et utiles monographies, soit sur l'histoire de la science, illustrée admirablement dans les œuvres d'une forme achevée de Roscher, soit sur l'histoire des institutions et des conditions de fait, comme les travaux, également très remarquables, de Schmol- 1er, dans le but très louable de nous instruire sur le passé, en rendant ainsi plus profonde la connaissance du présent et moins difficile la préparation d'un avenir meilleur. Et, qu'il nous soit permis de le dire, il y a eu aussi en Italie des élèves de Roscher qui, adversaires

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déclarés des théories méthodoloi^iques du maître, ont essayé de propa^^er, dans les limites de leurs modestes forces intellectuelles, Tamour des recherches historiques.

En terminant ces notes critiques nous remarquerons que l'école historique a été indirectement utile à la science en provoquant des études sur l'histoire économique, mais qu'elle n'a fait aucune innovation utile dans les principes fondamentaux de l'économie sociale^ et que même quelques-uns de ses partisans les plus exagérés ont fait œuvre dangereuse en écartant les jeunes de l'étude, selon eux infructueuse, de la science pure. Il y a donc une grande illusion dans le jugement que l'école historique porte d'ordinaire sur elle-même. Il suffît, en effet, de comparer les quatre volumes du Système de Roscher, qui accepte d'ailleurs les principales doctrines de Smith, de Malthus et de Ricardo, avec les livres des meilleurs partisans allemands de l'école classique (par exemple Thilnen, Hermann. Mangoldt) pour .se convaincre que, jusqu'ici au moins, les économistes historiens n'ont apporté aucune modification essentielle aux principes théoriques professés antérieurement. Et de même, en Angleterre, lorsque Cliffe Leslie, qui avait déployé avec enthousiasme le même drapeau, étudie dans le volume cité ci-dessus les échanges internationaux ou les relations entre le taux des profits et celui des intérêts, il se sert, dans l'impossibilité d'agir autrement, de la méthode déductive. Ivnies lui-même, l'auteur d'un code de la nouvelle méthode historique, a publié plus tard des monographies excellentes sur la théorie de la valeur, de la monnaie et du crédit dans lesquelles il se sert de la méthode déductive ; il est d'ailleurs si subtil et son style est si confus, au dire même de ses compatriotes, que tout le monde ne peut pas se servir de ses ouvrages, à beaucoup d'égards

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d'ailleurs parmi les meilleurs que nous possédions sur ces sujets.

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