LES OPTIMISTES
Bien qu'elle ne soit pas en contradiction ouverte avec les auteurs indiqués ci-dessus, la nombreuse pbalange des écrivains qui suit les idées défendues dans l'enseignement, dans les académies, et dans les principales revues, professe d'une façon plus marquée les tbéories de l'optimisme en matière d'économie sociale, celles de l'individualisme à l'égard de la politique économique, et celles du quiétisme au sujet delà question ouvrière. Elle a son précurseur dans Dunoyer, son chef dans Bastiat, et elle compte, parmi les auteurs vivants, un partisan brillant et batailleur dans De Molinari, et un représentant savant, judicieux et modéré dans P. Leroy- Beaulieu ; il faut mentionner encore Levasseur. Frédéric Passy et un petit nombre d'autres économistes.
Charles Dunoyer (1786-1862), journaliste courai^reux pendant la Restauration, préfet et plus tard conseiller d'État sous Louis-Philippe, estundisciplefîdèle, mais un interprète quelquefois inexact de la théorie de Malthus. Il commença en 1825 et il termina en 1830, sous le titre de Nouveau traité d'économie sociale, une œuvre dont les exemplaires ont été détruits par un incendie, qu'il a refaite pour la troisième fois, avec de plus grands développements, en 1845, et dont il a résumé les principes fondamentaux dans l'article Production inséré dans le Dictionnaire de Coquelin (vol. IL pp. 439-450). Dunoyer s'est occupé avec beaucoup d'originalité de la liberté économique, non seulement dans ses applications les plus variées, mais aussi dans ses relations avec tous les autres facteurs du progrès économique, intellectuel et moral. Sa classification des industries, acceptée par beaucoup d'économistes, et sa théorie des industries personnelles, dans laquelle il a résumé toute la théorie des produits immatériels, déjà exposée en partie par Say et par Storch, a servi, plutôt par les polémiques auxquelles elle a donné lieu que par son contenu positif, à rectifier quelques points de la théorie de la production. Dunoyer a été moins heureux avec sa conception du travail comme unique facteur productif, et avec sa théorie du concours gratuit des éléments naturels, qui l'ont amené à nier la rente territoriale, devançant ainsi les théories soutenues par Carey en Amérique et plus tard par Bastiat, (jui s'est reconnu plus ou moins explicitement leur élève.
Ch. Dunoyer, De la liberté du travail, 1845. 3 vol. — Notices d'économie sociale, 1870. — Œinres, 1885- 1886. 4 vol. — Cfr. F. Ferrara, dans le vol. VII, série 2'' de la Biblioleca deW economista. Tarin, 1859. pp. v-XLix. ,
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Frédéric Bastiat est né à Bayoïine en 1801 ; propriétaire foncier à Mugron, il s'est occupé, dans le silence de son domaine, de littérature, de beaux-arts et d'économie politique, enlisant les ouvrages de Smith, Say, et en particulier ceux de Charles Comte, de Dunoyer et de Carey. Sa carrière scientifique n'a duré que de 1844 à 1850 ; il est mort de consomption à Rome en 1850. Bastiat a été un philanthrope sincère et un ferme champion de la liberté économique, qu'il a défendue contre les assauts des protectionnistes et, spécialement après 1848, contre ceux des socialistes, notamment dans ses deux célèbres brochures Capital et rente (1849) et Gratuité du crédit (1850), dirigées contre Proudhon et Chevé, qui défendaient le crédit gratuit. Ses Sophismes économiques (l845-1847)sont un chef d'œavre de bon sens et de logique ; il y réduit à l'absurde, (par exemple, par la fameuse pétition des marchands de chandelles), les principaux arguments des protectionnistes ; il montre que leurs théories, demandant la spoliation en faveur des riches, se rattachent à celles des socialistes qui la demandent à l'avantage des pauvres {Protectionnisme et communisme, 1849). Sa démonstration serait inattaquable, si elle ne ressuscitait la doctrine physiocratique du droit absolu à la liberté des échanges et, partant, la négation des fonctions économiques de ÏEtdit {L'Etat, etc. 1847) et s'il n'oubliait pas complètement d'examiner les arguments favorables à la protection temporaire des industries naissantes. Bastiat a traduit les principaux discours deCobden, de Bright, de Fox et des autres chefs de la Ligue de Manchester, qu'il a publiés en y joignant une magistrale introduction (Cobden et la ligue, ou V agitation anglaise pour la liberté des échanges, 1845). Il a été moins heureux sur le terrain de la science pure, qu'il a étudiée sur la fin de sa vie, dans le but de briser dans
les mains des socialistes les armes qui leur étaient fournies par les « funestes théories » de Ricardo et de Malthus. Ses idés sur la valeur, la rente, la population (Propriété et spolmtlon, 1848. — Harmonies économiques, 1850, - 2e édit. 1851) sont déduites de l'idée physiocratique de l'ordre naturel, c'est-à-dire de l'idée préconçue d'une harmonie fatale entre l'intérêt privé, pourvu qu'il soit libre, et l'intérêt public, qu'il identifie avec celui du consommateur, et qui conduit inévitablement au progrès indéfini, cest-à-dire à l'augmentation continue du bien-être général et à la diminution graduelle des différences entre les diverses classes sociales. Les principales bases de son fragile édifice théorique sont: l'explication de la valeur comme le rapport de deux services échangés, en prenant par une étrange équivoque (signalée par A. Clément, FerraraetCairnes) le mot service, tantôt comme équivalent de travail effectué, tantôt comme synonyme d'utilité, ou de travail épargné; la théorie (analogue à celle de Dunoyer et de Carey) du concours gratuit de la nature dans la production, et partant la négation de la rente, qui se confond avec l'intérêt du capital employé à préparer et à améliorer la terre ; enfin l'hypothétique loi de la distribution (elle aussi énoncée par Carey), en vertu de laquelle, avec le progrès de l'industrie, la part de produit qui va à l'ouvrier augmente d'une façon absolue et d'une façon relative, tandis que celle qui reste à l'entrepreneur capitaliste augmente bien dans sa quantité totale, mais diminue par rapport au salaire ; enfin ses étranges contradictions sur la population, par lesquelles il combat à plusieurs reprises la théorie de Malthus, qu'il accepte dans d'autres parties de son volume sur les Harmonies. Il est évident que la hâte extrême avec laquelle Bastiat a compilé ses Harmonies, l'a empêché de faire l'analyse de certains phénomènes économiques avec la pro-
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fondeur dont il a donné des preuves dans son opuscule célèbre Ce que Von voit et ce que Von ne voitpas .1850)
Fréd. Bastiat, Œuvres complètes, 2= édiL., 1862-1864 (réimprimées plusieurs fois). 7 vol.
Voiries travaux de De Fontenay, Paillottet, F. Passy, De Foville, etc., mais spécialement l'essai de François Ferrara dans le vol. XII de la Biblioleca delV Economista (1851), pp. v-glx, et celui de J. E. Cairnes dans la FoitnUjhtly Revieic, Octobre 1860, réimprimé dans ses Essays (1873j.
L influence que Bastiat a exercée par la partie saine de ses œuvres, qui contient la réfutation des sophismes des protectionnistes et des socialistes, comme par la partie évidemment inexacte sur la valeur et la distribution des richesses, se manifeste moins dans las ouvrages de ses élèves que dans la tendance qui se retrouve encore aujourd'hui chez la majorité des économistes français et chez une notable minorité d'allemands et d'italiens. L'influence immédiate de Bastiat se constate chez quelques écrivains, parmi lesquels il suffira de citer Martinelli {Harmonies et perturbations sociales, 1853), Bénard {Les lois économiques, 1862), R. De Fontenay {Du revenu foncier, 1854), qui a écrit plus tard d'autres travaux dans lesquels il montre une grande vigueur de raisonnement et, enfin, Frédéric Passy, l'infatigable champion de la liberté et le promoteur ingénu et sympathique de la paix universelle {Leçons d'économie politique, 1861. 2 vol. — Mélanges économiques, etc.).
Gustave de Molinari est né à Liège en 1819 ; il a été directeur de V Economiste belge (1855 à 1868) et depuis 1882 à\i Journal des Economistes ; c'est le champion le plus estimé de l'individualisme ; écrivain fécond, parfois pénétrant, souvent excentrique mais toujours brillant,
il s'est occupé de questions spéciales, comme de la propriété, de l'esclavage, du commerce des grains, de la monnaie, du crédit, des poids et mesures, et, sous différents points de vue aussi, de l'ensemble des phénomènes économiques ; il défend, sur l'incompétence de l'Etat en matière économique, des doctrines que des juges non suspects, comme par exemple de Foville, ont justement taxées d'exagération,
G. De Molinari, Cours iVéconomie politique. Paris, 1855-1863. 2 vol. — Questions cV économie politique. Bru.xelles, 1861. 2 vol. — L'Evolution économique au XfX° siècle. Paris, 1881. — Les lois naturelles de l'économie politique, 1891. — Précis d'économie politique et de morale, 1893.
Paul Leroy-Beaulieu, professeur au Collège de France, comme son beau-père Michel Chevalier, fort compétent en matière statistique, a débuté par de bonnes monographies sur Yétat intellectuel et moral des ouvriers (1868), sur la question ouvrière (1872, 'l" édit. 1882), sur le travail des femmes (1873), sur la colonisation (1874,-4" édit. 1891), auxquels l'Académie des sciences morales et politiques a décerné des prix. Cependant ses titres scientifiques les plus sérieux sont le Traité de la science des finances, le seul traité français qui rivalise, à certains points de vue, avec les traités allemands, et ses trois longues études sur la répartition des richesses, sur le collectivisme, et sur les fonctions de l'Etat. Il ne partage pas les opinions extrêmes de Spencer et de Molinari ; cependant, c'est un j^artisan du quiétisme économique, qui le conduit à des solutions imparfaites et quelquefois fausses de problèmes théorico-pratiques de grande importance. Par exemple, il nie l'importance pratique de la théorie de la rente de Ricardo et il n'accepte pas la théorie de
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Malthus, parce qu'elles sont contraires à sa foi dans l'augmentation incessante du bien-être des classes ouvrières ; il a de nombreux doutes sur la possibilité d'application et sur les avantages de la participation aux bénéfices et de la coopération. Cela ne fait pas qu'il n'ait fourni quelques utiles contributions aux progrès de la science par ses recherches sur le taux de l'intérêt, par ses comparaisons très approfondies entre les entreprises gouvernementales et celles qui sont constituées par les sociétés anonymes, et par beaucoup de bonnes observations sur les dangers de l'ingh^ence économique de l'Etat lorsqu'il se fait le seul défenseur des faibles ; s'il exagère ces dangers, ses idées sont cependant une digue contre les théories du" socialisme d'Etat.
P. Leroy-Beaulieu, Traité de la science des finances. Paris, 1877. 2 vol.-o« édit., 1892. — Essai sur la répartition des richesses, ISSl.-S'' édit., 1888. — Des causes qui influent sur le taux de l'intérêt (in Mémoires de V Académie des sciences morales et politiques. Tome XI, 1885j. — Précis d'économie politique, 1888. — L'Etat moderne et ses fonctions. 1890. — Cfr. l'article de Pierson dans De E'-onomist (septembre 1890, pp. 608-615).
Henri Baudrillart (1821-1892), philosophe, journaliste, suppléant de Chevalier dans la chaire d'économie et prédécesseur de Levasseur dans celle d'histoire de l'économie au Collège de France, s'est occupé spécialement des rapports des phénomènes économiques et des lois de la morale. Parmi ses nombreuses publications il faut signaler, en dehors d'un bon Manuel et d'autres œuvres déjà citées, sa belle histoire du luxe et ses savants ouvrages sur l'état de l'agriculture française, publiés par les soins de l'Académie des sciences morales et politiques, supérieurs par leur importance à l'enquête
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sur les conditions des manufactures faite par Louis Reybaud, romancier et économiste (m. 1879), le très célèbre historien des socialistes modernes.
H. Bauclrillart, Manuel d'économie polUiqiœ, 1857.
5® édit., 1883. — Histoire du luxe privé el public.
1878-1880. 4 vol. — Les populations agricoles de la
France, 1880-1885. 2 volumes.