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CHAPITRE X L'ÉCONOMIE POLITIQUE EN FRANCE

La France peut, même dans ce siècle, se glorifier d'avoir eu dans Sismondi, Cournot, Dupuit, Dunoyer, Bastiat, Chevalier, Cherbuliez, Le Play, Courcelle-Seneuil, d'illustres représentants de tous les courants théoriques et pratiques de l'économie politique. Elle a encore en De Parieu, Block, Levasseur, Léon Say, Leroy-Beaulieu, de Molinari, Frédéric Passy, de Foville, Gide, Périn, Brants, Cheysson, Jannet, des économistes dignes, à plus d'un titre, d'être pris en grande considération. Cependant on ne peut pas nier que l'économie politique, particulièrement la science pure, qui a toujours été impopulaire en France et tenue tout au plus pour une « littérature ennuyeuse », n'a plus depuis longtemps l'estime des savants, et qu'elle se trouve dans des conditions peu favorables, si on la compare à la position élevée qu'elle conserve en Angleterre et même aux progrès qu'elle a faits en Allemagne^ et qu'elle fait en Autriche, en Italie et aux Etats-Unis.

Plusieurs causes ont contribué à cette décadence intellectuelle, et, en premier lieu, le petit nombre de chaires d'économie politique. Elle n'est enseignée, en effet, que dans quelques écoles spéciales, au Conservatoire des Arts-et-Métiers, à l'école des Ponts-et-Chaussées, et plus récemment à l'école des hautes- études commerciales, à l'école libre des sciences politiques, ou, comme matière de pur luxe, dans un établissement

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comme le Collège de France qui ne confère pas de grades académiques et n'a pas d'auditoire régulier et constant, mais où, cependant, ont professé des hommes de grand mérite, comme Say, Rossi, Chevalier, Baudrillart, actuellement Levasseur et Leroy- Beaulieu. Ce n'est que tout dernièrement que l'économie est devenue une matière, d'abord libre, puis obligatoire, dans les Facultés de droit (et même dans les Instituts professionnels) et qu'elle a été l'occasion de la publication de cours et de résumés par Batbie, Cauwès, Beauregard, professeurs à la Faculté de droit de Paris, Alfred Jourdan, professeur à Aix et à Marseille, et par Villey, Rozy, Worms, Rambaud, etc.

A. Batbie, Nouveau cours d'économie politique. Paris, 1866. 2 vol. — P. Cauwès, Cours d'économie politique, 3« édit., 1892-1893, 4 vol. — P. Beauregard, Eléments tC économie politique, 1890. — A. Jourdan, Cours analytique d' économie politique, 1885. -2« édit., 1893. — J. Rambaud, Traité élémentaire et raisonné d'économie politique, 1892.

Le progrès et la diffusion de l'économie ont été également empêchés par la guerre que lui firent d'une façon continue les industriels protectionnistes, appuyés par l'opinion publique, les sphères gouvernementales et les majorités des assemblées délibérantes, et même par beaucoup d^écrivains, dont quelques-uns sont des hommes de valeur comme Cauwès, Gouraud {Essai sur la liberté du commerce, 1854), Richelot, traducteur de List et admirateur de Macleod {Une Révolution en économie politique), Dumesnil-Marigny (Les libre-échangistes et les protectionistes conciliés, 1860), etc. Les libre-échangistes français, il faut bien le dire, s'appuient sur des arguments trop génériques et ils n'ont aucun .souci des précédents historiques et des conditions locales,

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dont tiennent justement compte leurs principaux adversaires.

Mais la cause principale de la décadence des études économiques, dont se plaint éloquemment Léon Say {Le socialisme d'état, 1884, p. 208), est dans le débordement des doctrines socialistes, qui trouvent un accueil facile auprès de la classe ouvrière et un terrain tout préparé par les tendances usurpatrices de la bureaucratie ; l'opposition qu'elles rencontrent dans l'individualisme extrême et dans l'optimisme intransigeant de l'école officielle, qui oppose des erreurs théoriques aux propositions inconsidérées de ses adversaires, ne suffît pas à en empêcher la diffusion. Et, en effet, l'école française s'est éloignée, sauf de rares exceptions, de l'école anglaise, et elle a sacrifié la science à l'art ; elle a repoussé les théories de Malthus et de Ricardo qui, en Angleterre, avaient été corrigées et mieux formulées, et considéré le « laissez-faire » comme un dogme rationnel et non pas, ce qu'il est réellement, comme une règle d'art ; elle a fait de la science la gardienne intéressée de l'organisation économique existante, et s'est opposée non seulement à l'ingérence bienfaisante ou dangereuse de l'Etat, mais même aux plus légitimes manifestations de la liberté, lorsque celle-ci, par la formation de groupes sociaux spontanés et autonomes, vient en aide à la faiblesse de l'ouvrier isolé et sans ressources devant la force débordante de l'entrepreneur capitaliste. L'exclusivisme de cette école, maîtresse du. Journal des économistes {[8 'i^), dirigé par de Molinari, de l'Economiste français, dirigé par Leroy-Beaulieu (1873), et du M onde économique, dirigé par Beauregard (1881), largement dotée grâce aux abondantes ressources que l'Académie des sciences morales et politiques peut consacrer aux prix qu'elle distribue (les sujets étant toujours traités d'après les

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opinions bien connues des juges), et soutenue aussi par les réunions mensueltes de la Société d'économie politiciue et par les publications de la maison Guillaumin, a éié décrit par le meilleur des économistes dissidents , Gide , avec des couleurs peut-être trop vives (comme le remarque le professeur hollandais D'Aulnis), mais ne s'éloignant pas, en somme, de la vérité. Nous trouvons donc en France ce type d'économiste orthodoxe^ dont Técole aujourd'hui dominante en Allemagne nous esquisse continuellement les traits, en les appliquant à tort aux écrivains anglais et en oubliant qu'elle est elle-même d'un exclusivisme non moindre, mais dans une autre direction.

A. de Foville, The économie movement in France (in Quartcrly Journal of Economies. Boston, janvier 1890, pag. 222-232). — Ch. Gide, The économie schools, etc., in France (in Poliiieal Science Quartcrly. New-York, 1890. Vol. V, pag. 603-635).

^" 1. — l'école classique

Les remarques précédentes sur la tendance générale des recherches économiques ne sont pas contredites par ce fait que nous trouvons en France quelques économistes d'un rare mérite, qui ont suivi complètement ou ne se sont que peu écartés des doctrines et de la méthode des économistes anglais ; ils constituent une minorité notable, mais rien de plus. A cette minorité appartiennent Pellegrino Rossi , Michel Chevalier, Antoine Elisée Cherbuliez, Joseph Garnier, et, en partie seulement, Courcelle-Seneuil et Block ; trois de ces auteurs seulement sont Français de naissance.

Pellegrino Rossi, né à Carrara en 1787 et assassiné à Rome en 1848, se fît connaître, pendant son exil en

Suisse, comme criminaliste ; appelé en France en 1833, il succéda à Say dan« la chaire d'économie politique, qu'il occupa très brillamment, pour entrer quelques années plus tard dans la carrière diplomatique. Rossi contribua, par ses leçons, publiées en grande partie après sa mort, à faire connaître les doctrines de Malthus et de Ricardo, qu'il exposa avec beaucoup de compétence et de clarté, mais avec peu d'originalité ; il a cependant mis en lumière l'importance de la valeur d'usage, que les anglais avaient un peu négligée, et la distinction entre la science et l'art, qu'il avait empruntée à Senior. Michel Chevalier (1806-1879) lui succéda dans sa chaire en 1840. Ancien Saint-Simonien, directeur du Globe, ingénieur de mérite, brillant écrivain, très habile dans le maniement des chiffres, il suivit une direction différente de Rossi, parce qu'il s'occupa beaucoup plus de l'économie appliquée , que des théorèmes de l'économie rationnelle ; il a étudié dans son cours les moyens de transport, et, en particulier, les chemins de fer (vol. I et II), dont il a été le promoteur très zélé, et mieux encore la monnaie. Il a d'ailleurs consacré à ce dernier sujet d'autres monographies ; il avait soutenu contre Léon Faucher que la baisse de la valeur de l'or, provenant de la découverte des mines de la Californie et des placers de l'Australie, aurait des conséquences beaucoup plus graves que celles qui ont eu lieu en réalité (De la haïsse probable de l'or, 1858). Partisan ardent du libre échange, il le défendit dans son Examen du système commercial connu sous le nom de système protecteur (2^ édit., 1853), et il fut, avec Cobden, le négociateur heureux du traité de commerce de 1860. Il a parlé impartialement en 1848 des questions ouvrières, tout en attaquant, dans le Joii7'?2ai des Débats, le socialisme par ses Lettres sur l'organisation du travail ; il soutint

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contre son émule Louis Wolowski (1810-1876), d'origine polonaise, beau-frère de Faucher, et vaillant défenseur du bimétallisme [L'or et Vargent, 1870) et de l'unité d'émission (La question des banques, 1864), l'étalon unique d'or, avec De Parieu et avec Levasseur (La question de L'or, 1858); il défendit également les théories bancaires de l'école de Tooke et de Fullarton. Partisan des expositions internationales, il a essayé de créer, mais sans résultats notables, à l'occasion de celle de Londres de :!862, une agitation contre les brevets d'invention ; plus tard il a résumé ses arguments dans un opuscule intitulé Les brevets d'invention (1878). lia écrit pour l'exposition de 1867 une classique introduction aux rapports des jurys, et, presque en même temps, un mémoire contre l'octroi {L'industrie et Voctroi de Paris, 1867).

P. Rossi, Cours iVéconomie politique. Vol. I-II. Paris, 1840-41. Vol. III-IV {-posthumes) 1851-54. — Mélanges d'économie politique, 1857. 2 vol. — Œuvres complètes, 1865 et suiv. Dix volumes. — Cfr. L. Reybaud, Economistes modernes, 1862, pp. 371-439.

M. Chevalier, Cours d'économie politique. Vol. I-IIÏ. 1842-1850. 3 vol. - 2« édit., 1855-1866. — V. l'article de P. Leroy-Beaulieu dans le Nouveau Dictionnaire d'économie politique. Vol. I, 1890, pp. 410-

C'est sous l'influence presque exclusive de Say, de Rossi et de Chevalier que Joseph Garnier (1813- 1881) a écrit en 1845 ses Éléments d'économie politique. Il est un des fondateurs, et . il a été pendant longtemps le rédacteur en chef du Journal des Economistes, de VJinnuaire de V économie politique \ il est l'auteur de très nombreux travaux, énumérés avec soin par Lippert. Dans les éditions ultérieures et sous le nouveau titre de Traité, les « Éléments» de Garnier, aux-

quels se joignirent d'autres volumes complémentaires sur les finances et sur la population, devinrent un répertoire très érudit, mais peu profond, des études économiques, que l'on peut mettre en parallèle avec le Dictionnaire d'économie politique {[Sbi-iSo^, '2 \o\.), édité par Guillaumin et dirigé par Charles Coquelin [m. 1853), l'auteur du brillant ouvrage Du crédit et des banques (18 '18, -3^édit., 1875), avec la collaboration d'un grand nombre de spécialistes, dictionnaire qui a été pendant longtemps un modèle incomparable d'encyclopédie économique.

Jos. Garnier, Traité d'économie politique , 1860. -9<= édit., 1889. — Du Principe dépopulation, 1857.-2^ édit., 1885. — Notes et petits traités, 1858.-2« édit., 1865. — Eléments de finances, 1862. Puis sous le titre de Traité, 4« édit., 1882. — Cfr. J. .T. Garnier, Biographie de l'économiste Jos. Garnier. Turin, 1881, et l'article de Lippert dans le Handworferhuch der Staatswissenschaften. Vol. III. Jena, 1891, pp. 699-702.

Le plus illustre parmi ceux qui ont étudié la science pure, fidèle aux doctrines de l'école cla.ssique, a été le genevois Antoine Elisée Cherbuliez (1797-1869), professeur de droit à Genève en 1833, d'économie en 1835, puis membre du Grand Conseil jusqu'ert 1848. Il émigra en France et y resta jusqu'au coup d'État ; revenu dans sa patrie, il fut professeur en 1853 à l'Académie de Lausanne, puis, dans les dernières années de sa vie, au Politechnicon de Zurich. Républicain conservateur, il est l'auteur de deux ouvrages politiques célèbres; il a écrit plusieurs articles dans la Bibliothèque universelle, dans le Journal des Economistes et dans le Dictionnaire de Coquelin, sur des questions théoriques et contre le socialisme, une monographie sur les causes de la misère, dans laquelle il défend chaleureusement le

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patronage, et enfin un traité d'économie qui présente beaucoup de points de contact avec les Principes de Mill, auxquels il est supérieur, sous certains rapports, pour la cohérence des principes, pour la distinction rigoureuse des vérités de la science et des règles de l'art, pour l'harmonie des différentes parties et pour la connaissance plus large de la littérature économique. Il faut remarquer, comme signe des temps, que le nom de Cherbuliez et celui de Cournot ne figurent pas dans \q Nouveau dictionnaire d'économie j^olitique dirigé par L. Say et Joseph Chailley (Paris, 18!i0-i892, 2 vol.), et que le traité de Cherbuliez, que nous avons signalé en 1876 comme le meilleur de tous ceux qui ont été écrits en français, n'a eu qu'une seule édition et n'a été traduit qu'en italien!

A. E. CherbuHez, Théorie des garanties conslituiionnelles. Paris, 1838, 2 vol. — De la démocratie en Suisse, 1843. 2 vol. — Simples notions de l'ordre social, 1848.-2» édit., 1884. — Etudes sur les causes de la misère, 1853. — Précis de lu science économique et de ses principales applications. Paris, 1862. 2 vol. — Cfr. E. Rambert, A. E. Cherbuliez [Bibliothèque universelle. Genève, 1870. Tomes 38 et 39).

Parmi les économistes qui forment pour ainsi dire le passage entre l'école classique et celle des optimistes, il faut signaler, pour leur talent et leur merveilleuse activité scientifique, Courcelle-Seneuil et Block. Léon Say jouit également d'une grande autorité, et parce qu'il porte dignement un nom illustre, et parce qu'il a dirigé avec habileté et prudence une des plus ardues opérations de change de notre temps, le payement de l'indemnité de cinq milliards, et aussi parce qu'il est l'auteur d'ouvrages modérés dans le fond et élégants dans la forme. Il a traduit la Théorie des changes étrangers

de Goschen (2* édit. franc. 1875); nous mentionnerons uniquement, en dehors de son volume déjà cité sur le Socialisme cV Etat, Les solutions démocratiques de la question des impôts (1866) et le grandiose Dictionnaire des finances (1887 et suiv.), dont il dirige la publication.

Jean Gustave Courcelîe-Seneuil (1813-1892 , négociant, journaliste, professeur d'économie à Santiago (Chili), de 1853 à 1863, conseiller d'Etat en 1879, a écrit de nombreux ouvragés de philosophie, de droit, de politique, de comptabilité, de mérite divers, mais il s'est occupé plus spécialement d'économie industrielle et d'économie politique, et en particulier des banques et du socialisme. Il a traduit avec Dussard les Principes de Stuart Mill, et publié, en suivant en grande partie cet ouvrage, un traité qui est digne de beaucoup d'éloges par la bonté de sa méthode, la distinction suffisamment exacte entre la science et l'art, le parallèle très soigné entre les deux systèmes économiques de la concurrence et de l'autorité, par ses comparaisons entre les institutions juridiques et les phénomènes économiques, et pour quelques développements intéressants sur l'émigration et les colonies, considérées spécialement dans leurs relations avec les conditions des sociétés hispano-américaines.

J. G. Courcelle-Seneuil, Traité théorique et pratique des opérations de banque. 1853. - 6"^ édit., 1876. — La banque libre, 1867. — Liberté et socialisme, 1868. — Traité théorique et pratique d'économie politique, 1858-1859.2 vol. -3"= édit., 1891.— Traité sommaire d'économie politique, 1865.

Maurice Block (né en 1816 de parents allemands) est l'auteur de nombreux ouvrages de statistique thi'orique et appliquée, directeur du Dictionnaire général de la

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politique (1862-64), du Dictioîinaire de Vacbninistration française (1855-1 856,- 3'' édit., 1891), collaborateur d'un grand nombre de revues, même de revues allemandes et anglaises ; familier avec presque toutes les langues de l'Europe et la littérature économique universelle, dont il fait des compte-rendus, depuis plus de quarante ans, dans le Journal des Economistes^ avec beaucoup de soin et avec beaucoup de brio, il a ainsi préparé les matériaux qui lui ont servi pour son œuvre bistorico-critique sur les Progrès de la science économique depuis Smith, dans laquelle il a eu de multiples occasions de critiquer l'école allemande moderne et de faire l'éloge de Técole autricliienne.

M. Block. Les progrès df la science économique depuis Ad. 5OT///*.Paris,1890; -'inédit., 1897.2 vol. — Pe/<7 manuel d' économie poli liq ne , 1873. -8<= édil., 1880. — Les théoriciens du socialisme en Allemagne, 1873.

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