‹ Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers sièclesChapitre 5 sur 29 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les trois derniers siècles de TËarope sont des

siècles d^orgueil pour Pespèce humaine. Dans les annales dn monde, ib forment Tépoque des plus glorieuses conquêtes, celles de Pintelligence ^ Pépoque qui a vu la raison individuelle de Thomme prendre son vol le plus hardi, et la conscience publique s'^assurer ses franchises les plus illimitées. £re d^émancipation politique et morale, cet âge, mieux que tout autre, a su comprendre les lois qui président au développement de Thumananité, et plus qu^en aucun temps la Providence

a comblé de ses fayeurs cette intelligence de nos destinées les plus hautes. Dans tout le cours de ces trois siècles, on ne sait quoi le pins admirer, du progrès de la science ou de celai des institutions.

Et pourtant, au bout de ces trois siècles de progrès, est uoe ère de bouleversement et de controverses ; si ce n^est pas une ère de ruine, c^est du moins une ère à disputer au désordre. L^on dirait une ère de décadence. Manque de foi aux choses et aux hommes , absence d^enthousiasme pour les doctrines et pour les institutions, scepticisme dans les lois et dans les mœurs, dégoût pour ce qui est, épouvante de ce qui menace d^èlre ; tellë est la situation morale et politique où trois siècles d'un développement immense ont jeté toute cette fraction de Fhumanité qui a voulu ou qui a subi le progrès.

Quel est le mot d'aune énigme si extraordinaire ?

Cest ici, je crois, la plus grande des questions du jour, celle qui domine toutes les autres, et celle de toutes que la science doit résoudre le plus nettement^ puisque dans cette solution est la leçon du joqr et Fespoir du lendemain»

Le mot d^une situation est dans ce qui Fa amenée* Dans le progrès des trois derniers siècles et dans la manière dont il s^est accompli, est le mot que nous cherchons.

J^entrepreûds Thistoire de ce progrès^ je le prendrai à son origine, j^en saivrai les grandes phases, j^en décrirai les destinées fondamentales.

Dans Tétat présent de la société il faut si bien savoir d^où nous venons, pour comprendre où nous allons 9 que je permets à qui le veut de prendre pour an ouvrage de circonstance ce livre de Ion* gue méditation. Mais je déclare que la pensée de choisir trois siècles d^un immense développement, d^une instruction majestueuse, dans la vue d^en abaisser Thistoire au profit d^une doctrine, ne saurait entrer dans mon esprit* L^hisloîre du passé est au--dessus de la question du jour de toute la hauteur qui sépare le ciel de la terre. Sans doute la controverse du présent est déjà dans le passé, puisque les mêmes besoins et les mêmes oppositions nous agitent depuis trois cents ans; sans doute aussi le passé est plein de questions irritantes, plein de faits de violence et d^oppression; maia du moins sur ce terrain neutre et calme, auguste nécropolis, les passions dorment glacées; là il est permis de juger chacun suivant ses doctrines et ses oeuvres sans se faire Phomme de per^ sonne, et en parlant de là aux vivans on a le droit de dire la vérité à tous. A Thistorien qui s^élève jusqu^à la vérité, fût-elle débordante des plus amères leçons, ceux-là même que blessent ses lignes sont forcés de rendre hommage. Devant la

toute-puissance du fait expire la chicaue des

partis, eût- elle le génie même à sa dévotion. Loin d^abaisser cette majesté du fait de vaut une doctrine, ou morale, ou politique, rhistorien a le droit de mettre à ses pieds la vaine agitation des systèmes. De la commune sentence de toutes les générations dont il voit les peines et les vœux, il a mission d^ écraser ces théories fantastiques qui sont également en dehors de la nature morale et en dehors de la condition sociale de Thumanité.

Des questions qui ont été agitées depuis trois

siècles, des révolutions qui en ont été Tépreuve ou la contre-épreuve, il sort au moins une vérité, une au moins, et une vérité axiome ; c^est celle que nul progrès politique n'est désirable j que nul même n'est possible^ s'il n'est amené noiareUe" ment et fatalement par un progrès moral»

Pour sanctionner cette doctrine, à Thistoire de tant d^institutions mal nées, avortées, se joint le spectacle des catastrophes les plus sanglantes et des réactions les plus déplorables.

Que le progrès moral et par conséquent le progrès politique soient Tun et Faulre finis ou infinis; qu^il Y dit ou qu^il n^y ait pas nécessité de réformer sans cesse pour n'^avoîr à révolutionner jamais \ qu^il y ait ou qu^il n^ ait pas possibifité d^arrèter la raison publique dans une situation

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donnée, cela peut demeurer question et contre- ▼erse; raziome que je constate suffit à tous .les partis, puisqu^il satisfait à tous les vœux. Il reconnaît la loi du progrès et il accepte tous les genres de progrès, toutes les institutions et toutes les doctrines politiques, à la seule condition que rim ne soit Fefiet de la yiolenee, qu^à tout préside un progrès moraL

. 7l son tour la récipracité de ce principe cou* Btitue un axiome^ et cet axiome est encore de haute portée; c^est celui que tout progrès poli* tique, toute loi, toute institution fondamentale €|uî ne sort pas naturellement d'un progrès moral, n^est pas un progrès^ est au contraire une abenratioDi

£n effet, les mœurs seules peuvent inspirer les bonnes lôia, et les. institutions qui ne répondent pas aux mœurs du pays, j^entends aux bonnes, à celles qui ont vie et puissance dans les esprits élevés, sont mauraises non -seulement en ce qu'*elles sont précoces et qu^elles o£frent des anachronismes qui révoltent la raison, mais en ce qu^elles jettent le trouble dans Povganisme moral des peuples et y deviennent des causes de paralysie ou de refoulement, en un mot des causes de rétrogradation,

Dan& ces principesy simples mais féconds en appUeations, est nonreeulement la politique saine

et forte de tous les temps} dans ces principes est aussi le mot de Téoigme que nous offirent le progrès des derniers siècles et Tère de décadence morale et politique^ qui ea est le résultat.

En e£fet, si ce progrès èst incomplet; s^il n^offire rien encore de positivement acquis à Thumanité; s^il est encore mis en question par tant de gens ; s'il a jeté parmi nous encore plus d^élémens d^antagonîsme que de pacification, c''est qu^il est moins une oeuvre de paix que de guerre; c^est qu^il a plus envahi qu'il n'a pénétré la société; c^est qu^il a été pins imposé qu^il nW écho à FEurope; c'est que, germe débile et privé de vie, il a été arraché du sein de sa mère, plutôt que d^'en éclore complet et fécond ; c'est, un mot, qu'il n'a fait son entrée dans le monde qu'à travers des résistances et des cata^rophes.

Sans doute le mouvement dés derniers sièclas a été majestueux; il ne l'a été pourtant que par intervalles, et trop rarement il a été dans les cou^ ditions de la régularité politique ou morale. Sî dans son origine il a été plus moral que politi-* que, et il Ta été, bientôt il a changé de natinfe pour devenir plus politique que moral; à la fin il a dévié au point d'être plus social que politique. Alors aux paisibles travaux de la raison s'est substitué le tumulte des passions; des mains du philosophe la cause est passée dans celles du

démagogue, et quand la rue est devenue réocle, ces lois éternelles qui eonstituent Pordre moral du monde, ces lois que la Providence divine a données à la fois à la raison et à la conseieoee de Phomme, afin de lui servir de code à tous les degrés de sa civilisation, ont été foulées aux pieds comme des entraves à PémanelpaUofi de Pespèce humaine.

Au bout d^uD progrès impor est toolours une révolution sociale. Et qu^est, en effet, Phistoire morale et politique des derniers siècles? £Ue n^est pas nn progrès par. Elle est nne lutte constante, un duel acharné entre le progrès moral qui, d^un pas calme et majestueu^ic, cherche à descendre des intelligences' sapérienres aux masses poor les féconder du germe de ses richesses, et entre la violence matérielle que lui apportent, dans les masses ou à la tète des masses, les esprits les plus désordonnés, soit pour arrêter, soit pour pnk^ipiter ses pas au bénéfice d*nn système ou d^uto autre. Et si de ce duel sacrilège, de cette lutt(e impie qui constitue le drame moral et politique des derniers siècles, nos jour» de convulsive activité offrent fatalement le résumé, le mot de la sitnaftion du jour n^M^il pas donné?

Il Pest si bien que nous comprenons, nonseulement ce qoe nous sommes, mais encore cjuMl est impossible que nous soyons autre chose%

Mais où est le remède à apporter au mal? Il n^est pas difficile à trouver : acceptez la grande leçon des trois cents ans.

. La leçoa est riche, et elle est aisée à prendre. Partout, dans les trois siècles, perce le progrès moral, ce progrès qui amène tous les autres^ mais partout aussi se montrent des mains grossières qui Poppriment, qui le violentent, les unes pour Fétouiièr, les autres pour lui enlever ce qu^il ne saurait donner. Si, dans Thistoire, il n'est pas d'âge plus riche en faits moraux, il n^ea est pas de plus révoltant en faits matériels \ et si ce progrès que nous y cherchons à suivre en constitue le mouvement et la vie intime, roppression et la violence constituent les actes les plus patens de cette vie. Ouvrez Fhîstoire du premier de ces trois siècles, vous y trouver Louis XI, Richard III, Alexandre VI, César Borgia, Machiavel, Henri VIII, Christian II, Ferdinand et Isabelle, Marie^Tudor et Charles IX*

Voilà ce qu^on appelle la première ère de Té-* mancipation moderne. Poursuivez, et à la place de ces docteurs couronnés, ou de ces tyrans, les uns froids, les autres furibonds, vous trouvez le despotisme des démagogues et les fureurs de la populace. A Charles IX succède la Ligue, aux filles de Henri VIII Pœuvre des Puritains, aux premières guerres de la réforme d^AUemagne,

réternelle guerre de trente ans; et quand il n^ a plus ni puritains, ni ligueurs, ni guerres de religion; quand la royauté et la démocratie se modèrent, Taristocratie, qui a pris aux folies de Fane et de Faulre une part si large, à son tour fait des ligues, des complots, et s^exerce dans les guerres de la Fronde au mépris des lois, à la dérision de Tordre.

£t pour gouverner ce délire, pour régler le progrès moral et politique du monde, ce siècle a des duc d'Albe, des Cromwel, des Richelieu, des Mazarin, des Jeiferys.

Le dernier siècle est plus sage 'et plus grave* C^est une ère de science et de philosophie. Le premier mot de cette ère est, Émancipation de la conscience par la raison. Mais cette émancipation qui résume en elle tous les progrès de deux siècles d^études, porte aussi dans son sein toutes les colères et toutes les vengeances de deux siècles d^esclavage; à peine son œuvre estp-elle ébauchée que, changeant de nature, elle se convertit en œuvre de violence et d^oppression. Ecrasons Vin- Jame^ telle est de ses progrès, de ses lumières et de ses vœux la formule dernière. Et Finfâme était cette sublime institution qui depuis dixhuit siècles préside à tout ce que le développement intellectuel et moral de Fespèce humaine a produit de plus magnifique.

Ce n^est pas tout; cette émancipation, d^abord si pure, mais qoi bientôt s^est faite oppressicui, 96 fait ensuite eorraplion et licence. En effet, da système des libres penseurs et des philosophes iodépendans sort ce déisme, qui, pour aflfiran<* chir la morale de la religion et de la politique, la dépouille de toutes les institutions humaines et de toutes les révélations divines. Puis, du déîsrae émane cet épicurisme moderne, qui, au même degré, fait abstraction de la conscience et . des destinées immortelles de Thomme, et qui, dans ses honteux et derniers enfantemens, Jette parmi nous c*ette littérature de rébellion contre le goût et la raison, qu^aucune puissance du monde ne sait plus bannir, dont le mépris moral et le progrès moral pourront seuls nous faire justice.

A Fatbéisme religieux se joint ainsi Fathéisme moral, et des deux ne peut naître en dernier lieu que Tathéisme politique, qui est la dissolution même du lien social.

II y aurait exagération extrême à voir dans ce triple anéantissement le progrès de trois siècles. Ce triste phénomène n^offre que le résultat des violences auxquelles on s^est porté de part et d^autre dans une lutte si gigantesque et si impétueuse. Une ère qiû s^ouvre par une triple émancipation, par une émancipation morale, pdiiti^

que et religieuse; une ère qui présente sept grandes et violentes révolutions, deux en Angleterre, deux dans les Pays-Bas, deux en France, et une en Amérique, a du ébranler jusque dans leurs fbndemens les croyances, les institutions et les mœurs»

Mais cet ébranlement impétueux n^est pas

Toeuvre complète des trois siècles, et si d^un côté il y a violence, oppression, corruption et licence, d^un autre côté il y a progrès pacifique, progrès véritable, progrès imposant.

En effet, dans cet immense débat, les hommes du progrès moral n^ont pas gardé le silence. Non-seulement du premier jusqu^au dernier, ils mit proelamé la nécessité de ce progrès et Tindé* pendance de ses doctrines ; non-seulement ils ont élevé la doctrine des moeurs au rang d^une science complète et indépendante : mais encore, de Pompouace à nous, ils ont montré aux peuples comme aux rois que Tasservissement de la morale aux intérêts des partis est au même degré une impiété et une folie; aux uns et aux autres ils ont mé que, semblable au colosse qui écrase dans sa chute le téméraire qui ose Tatteindre d^une main sacrilège, la raison publique tue Pimpie qui Toutrage. Avec énergie ils en ont appelé à Pappui que les bonnes mœurs prêtent aux bonnes lois; avec force ils ont signalé les bienfaits que répan-*

dent sur les nations ces fortes doctrines qui gou* ▼ement au nom du Ciel la pensée la plus intime de Tâme. Sans cesse ils ont lutté avec dévouement. Ils ont quelquefois combattu avec Côlèrc

pour disputer au despotisme la liberté de la conscience et rinviolabilité de la justice. Si, presque toujours, ils ont succombé dans une mêlée si indigne, au moins ont-ils toujours flétri la fourbe,

de leurs anathèmes les noms des Machiavel, des Mazarin et des Walpole. Aux moralistes se sont joints les premiers écrivains de TEurope ; aux philosophes, les prêtres les plus éloquens. Défenseurs de deux sanctuaires, de celui de la conscience, de celui de la religion, avec quel art sublime, quelle onction et quelle majesté les Pascal, les Fénélon, les Bossuet, les MassiUon, ont tour à tour jeté la honte ou Fépouvante dans Tâme des corrupteurs de la conscience I

S^ils n^ont pas vaincu dans une lutte si grande, ils ont au moins avancé la victoire, et, sur la fin du dernier siècle, triomphait le progrès moral, en assurant un progrès politique d^une immense portée, si la grande révolution deTépoque, éclairée par des doctrines plus pures, n^apportait pas aux principes des violences nouvelles, des violences extrêmes.'

Ces violences, ni PEmpire, ni la.Rest«urat«

oe les OBt continuées. Cependant, Pan et Pantre de ces systèmes, aussi aveugles dans leur marche politique que dans ks moyens de Passurer, dédaigQèreut le progrès moral et tombèrent écrasés par sa puissance*

S^asseoir sur le progrès moral, est désormais la condition de la légitimité et de la stabilité d^un système.

De tout gouvernement qui veut vivre, — et les gcmvememens moraux ne vivent que des pensées de la raison publique, que 'des battemens de la conscience nationale; — de tout gouvernement qui veut vivre, le principe de vie est dans la pui»* sance de ses doctrines morales. La puissance des doctrines morales est dans leur pureté, cette pureté est dan^ leur indépendance. L^indépendance des doctrines morales est Père moderne.

'Je crois qu'yen parlant de Pindépendance des doctrines morales, on est généralement peu compris.

Dans le langage ordinaire, on confond, sous

Je Dom de doctrines morales, les doctrines religieuses et les doctrines philosophiques, et Pon subordonnCvà la philosophie et à la religion, la morale^ qu^on considère comme la fille de Pune et de Pautre. Gela est à la fois exact et inexact. Quand on a posé la morale comme la fille de la politique^ ou s^est trompé y on se trompe encore, quand

on la prend, ou pour la fille de la philosophie,

ou pour celle de la religion. Elle n^est, sans doute, indépendante d^aucune de ces doctrines, mais, à leur tour, chacune de ces doctrines est dépendante d^eiie. Si les grandes notions de Dieu et d^homme ne se conçoivent pas en regard Tune de Pautre sans amener la notion d^un lien ou d^une loi religieuse, cette loi, elle-même, ne se conçoit pas, si ce n^est, comme loi morale. La morale naît donc contemporaine de la religion.

La morale est dans des rapports analogues avec la philosophie. La notion de loi morale ne se conçoit qu^à la suite d^une notion de psychologie, cela est vrai, et en ce sens les doclrines morales dépendent des doclrines philosophiques; mais Tunique notion nécessaire pour constituer la morale, est celle d^une facutlé morale, et cette notion est non-seulement dans Télude de Thomme une des premières, elle est la plus importante de toutes, et elle est inséparable de celle de volonté, qui explique tout Thomme.

La morale est donc aussi primitive que la philosophie, aussi primitive que la religion, et elle Test plus que la politique. Il est vrai que, dans son union avec ces doctrines, se trouve sa puissance, et j^ignore si elle pourrait exister sans Tune ou Fautre^ mais ce que je n^ignore pas^

c^estque ni la religion, ni la politique, ni la phi->>

losophie, ne sauraient exister sans elle. Sans la morale, la politique est un joug odieux, la religion un masque infâme, et la philosophie une torche incendiaire. La morale a même sur toutes les autres doctrines au moins cette supériorité qu'elle en est la véritable pierre de touche. Niezle, prêchez une religion immorale, enseignez une philosophie immorale, snivez une politique immorale, et vous verrez bien que vous soulèverez contre vous la raison et la conscience publique. Il est un autre point. La morale est à peu près toujours la même ; les systèmes de religion, de politique et de philosophie sont variés; ils changent suivant les temps, les climats et les mœurs.

Aussi, la morale a-t-elle une haute et souveraine mission dans TÉglise, dans TÉtat, dans rÉcole.

Je le sais, on a sqr la valeur de ses doctrines,

des vues fort différentes des nôtres.

Il est un système, je pourrais dire un parti, qui ne veut pas que les doctrines morales soient quelque chose par elles-mêmes, qui les considère comme une simple émanation des doctrines religieuses, et attribue à leur émancipation, à leur séparation de la religion, tous les maux qui caractérisent la situation de PEurope. Il est un autre système, et je pourrais dire un autre parti.

contraire au premier en tout autre point, mais

accord avec lui sur celui de la parfaite inutilité des doctrines morales* U n^j a pas de morale dans ce système; ses doctrines morales ne sont que Técho des doctrines politiques, et Fémancipation véritable du genre humain est son afiranchissement de toutes les autres.

Plus ces théories sont extrêmes, plus elles ont d'^ascendant sur les esprits; Tune et Tautre elles ont Téclat de la simplicité. Aussi dominent-elles, Vme et Tautre, dans Topinion quW se fait communément du progrès qui est accompli et de celui que Ton attend encore. D^ailleurs, de ces deux points de vue, Tun et Tautre ont cela de puissant, qu^ils tiennent par un côté à la vérité des choses. ^

Il faut, en efifet, leur faire cette concession, au premier, que, sans la religion, la morale est un édifice sans faite et sans base ; au second, que^ sans la politique, c^est une cité dénuée de gardes et de remparts.

Mais après cela, tout est faux ou exagéré dans Fargumentation de Tun et de Tautre.

Quand on nous dit que le progrès moderne ou Témancipatton des doctrines philosophiques a tué Tordre moral et l'ordre politique j que^ sous -Pempire uni de Tautel et du trône, les gouvernemens étaient forts, les peuples tranquilles,

kft mœurs pures et les lois respectées ; qoe Tavé* nement des nouvelles théories a frappé au eœur rbumanité jadis heureuse de ses institutions séeulaîres et de ses vieilles croyances; que, de celles qu^on lui a oflêrCés pour les remplacer, elle n^a pu accepter aucune ; et que Tunique Fruit de toute cette prétendue émancipation de la conscience par la raiscin est Finsurrection qui stationne dans les rues ou s^agite dans les clubs ^ que de cette épouvantable anarchie des esprits le retour franc et prompt sous la bannière sacrée de Tordre ancien est le remède unique :

quand on nous dit tout cela, on ne considère pas deux choses, abord qu^ une partie de ces assertions est fausse, ensuite que Fanéantissement du mal est hors des possibilités humaines.

En effet, si Ton prétend qu^avant Tavénement des doctrines modernes le monde reposait tran-* quille, on ment à soi-même ou à l'histoire* Les querelles de TËmpire et du sacerdoce ont fait as» sez de bruit et pendant assez de temps, pour que personne ne les ignore, et si la séparation des deux domaines a été prononcée, c^est que cette séparation était devenue nécessaire. Prononcée pius tét, ncms n^avions ni Tinsurrection des paysans de la Souabe, ni celle des paysans de la Westphalie^ nous avions ni les gueux de plaine, ni les guetuc de mer, ni les gueux de bois, ni la

Lîgue^niies Ïêtes-Rondes, ni la guerre de trente ans, ni celle des Camisards, ni enfin celle des paysans de la Vendée.

Quand on demande le rétablissement de Tordre ancien, on se trompe du tout au tout. D^abord, cet ordre ancien ne se trouve à aucune époque donnée de Thistoire, puisque les querelles du sa- \ cerdoce et de TEmpire avec les querelles de la ' féodalité et de la monarchie constituent la trame historique de tout le moyen âge. Ensuite, on est encore dans Terreur quand on s^imagine qu'Hun retour serait possible* Les doctrines et les insti-» tutîons s^établissent, elles ne se rétablissent pas. Si celles qu^on accuse avoir été pour FEurope la boite de Pandore y sont advenues, c^est qu^elles ne pouvaient pas ne passortir des événemens. Les faits les ont amenées. Les faits du mpyen âge, et plus encore les méfaits, en étaient gros. La faute n^a pas été de les laisser venir, la faute a été de vouloir les empêcher de s'^établir, de leur refuser le droit commun, le jugement par devant la raison et la conscience. Cest en leur déniant justice qu^on les a forcées de se faire justice ; c^est en les rendant, par Toppression, assez puissantes pour être justes dans leur cause, qu^on 1^ a rendues assez puissantes pour être injustes dans celle des autres, pour opprimer à leur tour.

Les opprimer encore une fois et faire reculer

anjourd^hui rers le passé la fraction avancée de FEurope, c^est Tidée fixe du systime que je combats. Cette idée, je la déclare complètement absurde, puisqu'elle est de tout point contraire à la nature morale de Thomme et aux leçons que nous crient toutes les pages de Thistoire.

Mais quelle est la fraction vraiment avancée de TEurope? J'avoue que je ne considère pas comme telle celle qui vient communément se poser sous ce nom, et qui n'a dans le fond qu'une seule idée non plus, et une idée fixe encore, ceUe de substituer au progrès moral le progrès politique, au progrès politique le progrès social, au progrès du temps celui de la création instantanée; idée usée, s'il en fut jamais, puisque sur elle ont passé tant de siècles, ont roulé les le-: viers et les débordemens de toutes les révolutions. Je prends, au contraire, pour la fraction la plus avancée de Thumanité celle qui a le plus d^idées, le plus de lumières et par conséquent le plus de moyens; car, à Tépoque où nous en sommes, la puissance est nécessairement dans la science : point de doctrine forte, point d'action réelle. Le règne du hasard ou de la brutalité n^est plus qu^un mauvais souvenir.

Je passe, après ces mots de définition sur la fraction avancée de l'humanité, au second sys-» tème qu^on avance sur la valeur des doctrines

( ao )

moralest et que j'ai à combattre. Il est professé, ce système, précisément par ceux qui, si faussement, it mon aviS) se disent à haute Toiz les plus ayan* ces. Ils sont avancés, en ce sens qu^ils n^en veulent pas aux doctrines morales d^étre adTeancs dans le monde. Ils leur en veulent au contraire d^ être encore, et c^est en cela qu^ils sont en saPTÎhre. En -eflfet, en déniant i ces doctrines leur puissance sur les institutions politiques, leur nature et leur caractère ; en les déclarant illégitimes dans leur origine et dans leurs prétentions; en les subordonnant aux doctrines politi* ques et en les réduisant à rhumble rôle d^échoe de ces doctrines, ils établissent un système qui a trois cents ans de date, et qui ne doit pas compter sur autant d^années encore ; car c W un ma>> chiayélisme si brut et si repoussant, qu^il serait désavoué par Machiavel lui-même.

La cité, la constitution, le gouvernement, les droits et les devoirs des citoyens : voila, disentils, les objets uniques de la science sociale; et les principes qui y président constituent seuls la véritable doctrine politique ou morale» Toute autre est ou un rêve de philosophie ou un rêve de religion. Seuls, le bien et le mal politique fondent le bien et le mal moral. La vertu, c^est tout acte qui sert la chose publique; le vice, c^est tout acte qui la compromet. Tel acte que la morale religieuse

( ai )

se plâirak à iMîter de crime, dns ce sjsième

peut, silivmtleirat, être un aeted^cm magnanime deTOuemeDl, tandis que le dévouement que pro* dame la monde ancienne y déTOMment à on principe, dévouement à une personne, peut être un vrai crime de lèse^ilé.

Ces ptinefpes, ott en* eonvient, dioquent encore la. vieille morale, la vieille société \ mais eeUe sooiélé eteetle morale, dk^cip, n^oot ploi désormais qu'une existence décrépite, usurpée; elles sont en dehors du droit et de la raison \ et l'émanoipaÉien' eompUte, celle qui en politique met fin à toutes les illusions, à tous les rêv es d^utopie plûlosophiqae et à tous les dogmes d^atopîe religieuse, est dtevmaîs la OToditieii légitime des nations si impatientes déjà d^entrer dans eelfte neuvsellfi.

Je dis que ce système, qui a ses voiles comme tout ce qui craint d^effinroucber, mais que j^ai suÎTi jusque dams son dernier ésotérisme, reeuk de je ne sais combien de siècles. En effet, ce n^est pas ieulement.an siède dernier, e W au diz-sq^* tième , c^est au seisitane^ c^est même au ipiiudème, que je trouve ces doctrines. Dans tous ces siècles le même système apparaît comme une grave aberration, et pouitant je racceplerai tel qu^il se produit encore, et je proclamerai que, dans la sdcBM» de Pbemme, il nW rien qu^on puisse

qualifier de doctrine moralei à cèUe jcondiiioir seulement que dans Tunivers on anéantisse, d^»-

bord Tordre moral et les lois qui le constituent; que, de cet ordre moral, on arrache ou Tidée et Texistence de Dieu, et qu^ensuite, de Thomme, on retire la conscience et la raison*

C*est là toute mà réfutation de ce système. Et je crois, en eflFet, les doctrines morales impérissables en dépit des uns, et souveraines en dépit des autres, tant que ne sera pas acocnnplîe cette triple œuvre d^anéantissement.

Mais que valent vos doctrines morales ? XjCS mœurs et les principes s^en vont ensemble ; le désordre est dans les intelligences et dans les consciences, comme il est dans la dté et dans les rues y on Va dit.

Oui, onTadit, onadûle dire ^ en a tiiLvaus le dire; mais i vous se borne la nécessité de la révélation, à vous s^arrète le fait. Car, s^il y a désordre, il n^ a pas désordne général. Grâcéià Dieu, le genre humain n''est altéré ni dans sa raison ni dans sa conscience, et ce n^est pas d^une seconde chute de Fhomme qu^il s^agit ; c^est d'une crise, et d^une crise sociale quin^est ni universelle ni nouvelle. - •

Tout le désordre qui est et qui cherche tant à se grandir, mais qu^on ne doit ni exalter par peur ni contester par aveuglement, n'est comme

biyiii^ed by Goôgle

théorie qa^ane mauyaise tradition da passé; comme état moral, qa^une simple impuissance de foi et de raison ; et, soit comme théorie, soit comme état mi^al, ce désordre est parce qu^il ne saurait pas ne pas être.

£q eflfet, ces libres crpyaoces qui, dans leur latte et dans leur colère contre des doctrines et des institutions oppressives, se sont fait un petit coin en Italie, dès le xvi* «iède; une grande place en Angleterre au xvif ; une place immense en France au xviii''} dan» TËurope entière au xix^ ; ces croyances qui ne voient Tère de leur triomphe que dans Tanéantissement de toutes les doctrines contre lesquelles elles sont en guerre depuis si long-temps, ont puisé dans les fautes, dans les violences et dans les déceptions de nos mauvais jours, cette espèce de sanction que le scepticisme puise toujours dans les grandes aberrations de riiumanité. Fortes des méfaits commis au nom de la religion, de la morale, de la politique, de la philosophie ; plus fortes encore des mécomptes qu^a faits naguère un progrès politique qui, loin de vouloir se faire social, s'est hâté de se faire moral, elles exercent sur les intelligences, comme sur les passions , un empire déplorable, un empire immense. Dans les intelligences elles tuent cette puissance de discernement, cette raison pure et calme qui, délégation providentielle

dans rhommei sait rendre jusiice à tout, en ae mesurant elle-*mèroe,' selon sa force et sa fisi-

blesse; dans la conscience, elles anéantissent cette puissance de foi aux immortelles destinées de riiomme et aux lois éteroelles du monde, qui doit régler, arbitre suprême , les délibérations d^one volonté soumise à la loi divine et les actes d^une vie soumise à la loi bumaine.

De ce déplorable égarement des plus nobles £scultés de rhomme les rictimes sont nombreuses, sans doute; mais autour de nous n^en sont plus les auteurs. Nous Favons dit, le désordre cpii règne est une tradition, il n'est pas une création; il est un égarement et n'est pas un anéanissernent ; il est un effet, il n^est pas une cause ; il n^est qvie la fia dernière des doctrines du passé ; il est Fépuisemeut de cette orgiaque ivresse et de ces fureurs bachiques qui ont marqué les jours néfastes de^iotre bistoire.

Pour«prottver que le désordre est, au contraire^ plein de vie, gros de progrès et assuré d'avenir, on objecte ses créations du jour* La litté^ ' rature est, dtl-^n, Pexpresslon de la société, et notre littérature est désordonnée. J'avoue que, si la littérature du jour est notre expression la plus pore, Fabsenoedegoûtetde raison, de sens commua et de sens moral, en un mot uu désordre trèsconïplet est le caractère de l'époque. Mais, aux

époques d^une riche et haute ciiilisation, il est

quelquefois plusieurs sociétés et plusieurs lillératures. Parmi nous, j^eo distingue deux. U est une sooiélé marchande, et une société qui ne Test pas; il est une littérature marchande, et une littérature qui ne Test pas. J^appelle Tune la basâ6, Taiitre la haute. Or, la haute littérature d^un peuple, c^est celle qui peint son état moral, sa vie la plus pure, sa pensée la plus élerée, tout ce qui a puissance et intelligence, ce qui porte en soi Fiospiratk>n du jour et la destinée du lendemain. Si cela est, je ne crains pas d^affirmer que notre société, haute dans mon sens, et notre littératui*e, hûuie dans mon sens aussi, sont loin d^accuser et de réfléchir le désordre.

Le roman et le drame du jour, qui réfléchissent si purement et si naîTement le désordre des intelligences et des consciences, ne sont pas Botze expression TéritaUe ; et si ce désordre est nnmense, s^il a parcouru, fleuve impétueux, toutes les lignes du pays, nulle part il ne s^est creusé anlit profond, nulle part il n^a une demeure d^a- ▼enîr. Bientôt, banni de nos champs, il n'y sera plus qu^un souvenir ; il n'y laissera pas même une ruine; car d^à d^habiles ouyriers ftcondent le limon qu'ont déposé ses ondes fugitives. Je le crois, Texcès même du désordre en est devenu le remède, en ce sens qu^il fait accepter la cure.

Si donc le résultat d'un progrès, immense mais sans cesse violenté, est en apparence une ère de ruine, il cache en réalité une ère de renaissance. Sans (loute, nous Tavons dit, Pabsence de foi aux hommes et aux choses, Pabsence d'*enthousiasme pour les institutions et les doctrines, est un des caractères dePépoque; mais le besoin de doctrines plus pures et d'institutions plus puissantes en est un autre. L'ère du progrès politique par le progrès moral est arrivée ; Père du j gouvernement moral, de celui qui vit des lumières de la raison publique et des battemens de la conscience populaire, est arrivée à son tour.

C'est pour concourir à l'établissement du progrès pacifique qu'amènera cette ère, que nous présentons l'histoire des trois siècles du progrès orageux. Nous l'avons dit, prenant ce dernier progrès dès son origine, à la renaissance des lumières, nous le suivons jusqu'à nos jours. Nous distinguons, dans l'histoire des doctrines morales et politiques de ces trois cents ans, sept périodes : la renaissance, la réforme, la révolution des Pay*- Bas, la première révolution d'Angleterre, la sesonde, la révolution d'Amérique, la première révolution de France, et celle de i83o.

Ce drame, dont les scènes se jouent dans deux mondes, offre des leçons imposantes. Les peuples ne profitent pas, dit-on, des leçons de Phistoire;

est--ce à dire qu^il faut renoncer à les avertir ou leur donner la férule ? Je ne le pense pas ; je crois qjûL^'ûs sont maintenant trop grands pour la recevoir, et que personne n^est plus assez grand pour la donner.

FIM OS LIlfTBOOUCTiOSf.

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