AnnaleB, DCCLXVn (P. /.., CIV
474 HISTOIREDES DOGMES.
faire des actes du concile de 787 une traduction latine qu'il envoya au roi vers 788. Elle était si maladroitement littérale, remarque Anastase le Bibliothécaire, qu'à peine pouvait-on la lire et voulait-on la transcrire ^ . On a dit que ce défaut avait été la cause de l'opposition des Francs à la doctrine de Nicée. Ceci n'est pas complètement exact. Les Francs ont pu se tromper, en effet, sur la portée de la 7rpos>tuvïj<yi; -ti^TynKr^ que les grecs accordaient aux images, mot que le traducteur avait rendu par admntio ; maiB il faut remarquer qu'en France, on ne refusa pas seulement aux images l'adoration proprement dite, on leur refusa toute espèce de culte même relatif, erreur que n'ont pu «n aucune façon favoriser les fautes de la traduction latine envoyée par le pape.
Quoi qu'il en soit, cette traduction fut lue à Gharlemagne. Il nota au fur et à mesure nombre de choses qui le choquèrent, et en fit rédiger en 790 — par Alcuin peut-être — une réfutation en règle. Ce sont ies Livres carolins ^. A. ce moment, Charles était mécontent et d'Irène, qui l'avait trompé^, et du pape qui paraissait favoriser la politique byzantine : la composition des Cai-ollns s'en ressent- Ils sont une critique éveillée sans doute, mais sauvent étroite, er- :goteuse et malveillante de ce qui a été dit et décidé à Nicée. L'ouvrage fut communiqué probablement au concile de Francfort de 794, qui, outre l'adoptianisme, condamna aussi — dans son deuxième canon — le concile de Nicée et l'adoration des images. On ne s'en tint pas ià. Quatre-TiAgt-cinq capitula furent extraits
i. Praefatio in septimam synodum (Mansi, XII, 981 ; P. L., CXXIX, 193). il est resté de cette traduction des Tragments dans les Livres carolins.
2. P. L., XCVIII. Cf. J. Maréchal, Les livres carolins, Lyon, 1906.
3. En rompant le mariage projeté entre le jeune Constantia et la filie ■àe Chailemagne, Rothrude.
des Livres carolins et envoyés au pape, 4aiis la secoode moitié de l'an 794, par le ministère de l'abbé Angilbert^ C'est le Capitulare dont parle Hadrien dans sa réponse au roi, capitulaire que nous ne possédons plus dans sa rédaction première, mais qu'il est possible de reconstituer au moyen des reprehensiones reproduites dans la réponse du pape, et des titres qui précèdent chaque cliapitre des Livres carolins.
Quelle était la doctrine émise dans ces Livres? Elle est toute condensée dans la'préface du livre i, à laquelle il faut ajouter le chapitre 21 du livre ii et le chapitre 19 du livre m. Cette doctrine revient à ceci : 1«> ï3ieu seul peut être adoré et l'on ne doit point adorer les images (il, 21) 2. 2" On ne doit point rendre aux images le culte et la vénération que l'on rend aux saints, à leurs reliques, à la croix, ni même leur donner les témoignages de respect que l'on donne aux personnes vivantes, lesquelles leur sont bien supérieures (m, 16, 24; «, 24, 28). 3° On ne saurait non plus admettre à leur égard de culte relatif : le principe que le culte rendu aux images se rapporte à l'original est faux; Jésus-Christ et les saints n'acceptant point, ne s'appliquant point un culte qui est en soi absurde. Et à supposer d'ailleurs que les gens instruits soient capables de reporter sur l'original les honneurs qu'ils paraissent rendre à l'image, « indoctis tamen quibusque scandalum générant, qui nihil aliud in bis praeter id «quod vident venerantur et adorant » (m, 16^. 4° H ne faut donc pas allumer des cierges ni brûler de
1. p. J^t XCV£Ii>iâA9. €'est du moins de cette façon que Petan et Be^ felfi (2* éAH.) pxésenteitt l'ordre des événements «t le rapport des écrits «ntre eux. D'autres aute^os ^Hefele dsns «i première édHio») ont (ait -du ca,pttalaire wa. ipresaier écrit dont les Livres carolins ne seraient qu'un <iéyelopipeaiieQ>t.
2.011 remarquera que les livres carol/n^ prennent toujours, dans la traduction latine du concile, le mot adoratio au sens strict.
l'encens devant des images qui ne peuvent ni voir ni sentir (iv, 3). 5° Tout culte ainsi écarté, il est permis de peindre et d'employer les images à la décoration des églises et au rappel des faits passés; mais cela même est indifférent, et à cet usage ou non-usage la religion n'a rien à gagner ni à perdre, « cum ad peragenda nostrae salutis mysteria nullum penitus officium (imagines) habere noscantur » (ii, 21). 6" Cependant là où il existe des images religieuses, on ne doit point les briser ni les détruire (i, praef. ; ii, 23).
Cette doctrine, on le voit, était très nette, et allait plus loin que le refus d'adorer les images. Tout culte même relatif leur était dénié : on pouvait seulement s'en servir. Le concile de Francfort lui-même se montra plus réservé, et se contenta de condamner l'adoration proprement dite des images et le concile grec qui lui semblait l'avoir approuvée * .
1. f JUlata est in médium quaestio de nova graecorum synodo, quam de adorandis imaginibus Constantinopoli fecerunt, in qna scriptam habebatur ut qui imaginibus sanctorum, ita ut delficae trinitati servitium aut adorationem non impenderent, anathema iudicarenttir. Qui supra sanctissimi patres nostri omnimodis adorationem et servitutem renuentes contempserunt, atque consentientes condemnaverunt » (Mansi, XIU, 909). C'est tout ce que nous savons de précis sur les discussions et les décisions du concile de Francfort à propos des images. On voit par ce canon : 1° que les Francs ne considéraient pas le concile de Micée comme œcuménique, et qu'ils le croyaient tenu à Gonstautinople, cette dernière erreur étant explicable par le fait que la dernière session s'était tenue en effet dans cette ville; S° qu'ils lui attribuaient une doctrine qui n'était pas la sienne, erreur occasionnée par la mauvaise traduction qu'ils avaient sous les yeux, et notamment par le travestissement qu'y avait subi le vote de Tévêque Constantin de Gonstantia dans rile de Chypre. Dans la troisième session en effet, ce prélat avait dit : « J'accepte et je baise avec honneur les saintes et vénérables images : mais je réserve à la seule et suressentielle et vivifiante Trinité l'adoration de latrie > (Mahsi, Xli, 1147). Or, la traduction avait rendu ce passage: c Suscipio et amplector Ixmorabiliter sanctas et venerandas imagines secundum servitium adorationis quod consubstantiali et .vivificatrici Trinitati emitio; et qui sic non sentiunt neque glorificant a sancla catholica et apustolica Ecclesia segrego et anathematî submitto ■ [Libri carol., 111, il, co). 1148). La méprise était'Ôagrante, et l'on peut dire que le canon de Francfort reposait sur une ignoratio eîeneht.
L'opposition vraisemblablement inattendue de Charles et de ses évêques aux décisions de Nicée ne dut pas laisser que de surprendre le pape. Hadrien ne se découragea cependant pas, et répondit point par point aux capitula qui lui avaient été remis ^ Réponses souvent aussi subtiles que les reprehensiones étaient futiles. Ce n'est qu'à la fin qu'Hadrien, abordant le fond de la question, explique clairement le malentendu partiel dont Charles a été victime, et maintient la doctrine de Nicée et celle de ses prédécesseurs : « Et sicut de imaginibus sancti Gregorii sensum ^ et nostrum continebatur : ita ipsi in eadem synodo definitionem confessi sunt, his osculum et honorabilem salutationem reddidere ; nequaquam secundum fidem nostram veram culturam quae decet soli divinae naturae... Et ideo ipsam suscepimus synodum^. »
Il n'est pas probable que la réponse du pape ait modifié les sentiments du prince et de son entourage. 11 existait chez eux un préjugé atavique qui a été noté plus haut^, et que des raisons même excellentes ne pouvaient détruire tout d'un coup. En tout cas, on n'entend plus parler, en France, de la question des images jusqu'en l'an 824, époque de l'ambassade et de la lettre de Michel le Bègue à Louis le Débonnaire dont il a été déjà question '. Cette lettre qui admettait l'usage, mais non le culte des images, correspondait admirablement aux idées régnantes à la cour de Louis : aussi valut-elle à ceux qui l'apportaient le meilleur accueil.
I.Mansi, Xlli, 739-810; P. L., XCvni, 4247-1292. Le texte fourmille de fautes. Cet'e réponse du pape doit se placer entre la fin de l'année 794 et le 2a décembre 795, date de la mort d'Hadrien.
3. il s'agit du passage sur les images de la lettre de saint Grégoire la Grand à Secundinus. Y. plus haut, p. 450, note 2.
». MANsr, xm,808; P. L., XGVm, 1291.