Ptolem. ad Flor. epist., P. G., VII
pente était naturelle, et beaucoup de gnostiques l'ont suivie.
Or ce démiurge, la Bible nous en assure, est le Dieu des Juifs, l'auteur de la loi mosaïque, Conséquemment, ce Dieu est un génie malfaisant et sa loi lui ressemble : il la faut mépriser et lui résister à luimême. Cette conclusion, que tirent plus ou moins explicitement plusieurs sectes, s'appuie encore sur le sentiment confus qu'a la gnose du caractère exclusif et étroit du judaïsme et de l'opposition qui existe entre l'hellénisme, sa philosophie et l'Ancien Testament. Celui-ci ne représente qu'une religion particulière et relative, et le gnosticisme rêve de religion définitive et absolue. Mais, du même coup, cette conclusion rompt l'unité de l'histoire. Si la création et la Loi sont mauvaises, la Rédemption ne vient pas parfaire la première, mais la détruire, le christianisme ne continue pas la seconde, il la contredit. Il y a opposition entre l'Ancien et le Nouveau Testament. C'est l'affirmation dumarcionisme, mais que l'on trouve formulée ailleurs. La gnose est, dans son ensemble, antijuive.
Cependant, dans la création tout n'est pas mauvais.. A l'insu du démiurge, le Père suprême ou quelque autre esprit supérieur y a laissé tomber une étincelle, un rayon, un parfum du monde suprasensible, du royaume du premier être. Ce germe divin s'est répandu plus ou moins dans les créatures. 11 y soulîre de son contact avec la matière, de son emprisonnement dans les éléments grossiers auxquels il est mêlé, et d'autant plus que le démiurge le persécute comme étranger à son œuvre, et cherche à le détruire.
C'est de la présence ou de l'absence de cette étincelle de vie dans les individus que résulte la division du genre humain en catégories distinctes et fermées, ^chez lesquelles le salut est moins une affaire d'initia-
200 LA THÉOLOGIE ANTÉNICÉENNE.
tive libre et personnelle que la conséquence d'une condition première dont on ne saurait s'affranchir. Il y a trois classes d'hommes, les spirituels ou pneumatiques, les psychiques et les hyliques ou matériels, TrveufxaTty.oi, 'huyiy.oi, ôXtxoi ou ff(.3|j(.aTixo( ^ Dans les premiers l'élément divin domine : ils ne sauraient mal faire, leur salut est assuré. Dans les seconds il y a équilibre entre les éléments bons et mauvais : ils peuvent, à leur gré, bien ou mal agir, se sauver ou se perdre. Dans les derniers la matière l'emporte et par conséquent le vice : ils sont irrémédiablement condamnés. Les premiers sont les gnostiques ; les seconds les chrétiens ordinaires ; dans les troisièmes sont compris les païens et les juifs.
La chute primordiale, on le comprend, est précisément l'emprisonnement de l'étincelle de lumière et de vie dans la matière. La Rédemption, par conséquent, consistera essentiellement dans la délivrance de cet élément divin et dans son retour au principe d'où il est sorti. C'est pour opérer cette délivrance qu'est envoyé le Sauveur.
Sur la personne de Jésus-Christ les systèmes gnostiques présentent trois conceptions distinctes, mais dont deux au moins ne s'excluent pas ou même se rencontrent dans les mêmes auteurs.
Carpocrate et Justin le gnostique regardent le Sauveur comme un pur homme, supérieur aux autres seulement en justice et en saintelé. Leur sentiment forme exception. Le dualisme constitue l'expression la plus ordinaire, et, l'on peut dire, caractéristique de la christologie gnostique ^. Le Sauveur est composé de deux
1. Saint Irésée, Adv. haer., i, 7, î>; Tertullien, Adv. Yalentinianos, 29. Quelques sectes, celles de Saturnin par exemple, n'admettaient que deux classes.
2. M. Harnack {Lehrb.dei- DG., I, p. 280, note 1) a très bien observé que ce qui caractérise la christologie gnostique ce n'est pas le docétisme, comme on le croit souvent, mais bien le dualisme, c'est-à-dire la
êtres, l'un terrestre, humain, l'autre divin, céleste qui s'unit accidentellement au premier pour opérer en lui et sous son couvert la Rédemption, Tel est l'enseignement de l'école valentinienne en général.
A ce dualisme vient s'ajouter souvent le docétisme. Des deux éléments qui composent Jésus-Christ l'élément humain n'est qu'apparent. On trouve là une conséquence de l'opposition entre l'esprit et la matière, du caractère essentiellement mauvais de celle-ci. Puisqu'elle est mauvaise en soi et incapable de salut, là matière ne saurait entrer comme partie intégrante du Rédempteur ni concourir à son œuvre. Le Christ céleste n'en prend que l'apparence, apparence même qu'il abandonne quand il remonte au lieu d'où il est venu. Souvent ce docétisme est absolu comme dans Simon, Saturnin, les basilidiens de saint Irénée; d'autres fois il est partiel seulement et ne nie que l'origine terrestre du corps de Jésus. Ce corps n'a pas été pris de la matière ordinaire ; il descend du ciel et n'a fait que passer par Marie, Bik Mapi'aç ; c'est le système de Marinus et d'Apelles.
Le Sauveur tel que le concevaient les gnostiques avait d'ailleurs d'autant moins besoin d'un corps réel que ce n'est pas, d'après eux, par ses souffrances et par sa mort que s'opère la Rédemption, mais bien par la science, par la gnose. Connaître le Père inconnu jusque-là, pénétrer dans les mystères delà secte, croire à ses traditions secrètes, interpréter comme elle les récits évangéliques et les phénomènes de la nature, participer à ses rites, tel est le salut que Jésus nous a apporté * . Les gnostiques sont des intellectuels au
distinction énergique de deux natures ou mieux de deux personnes en Jésus-Christ.
i. S. Irénée, Adv. haeres., i, 15,2; Pkilosophoumena, v, 10; Pistissophia, cap. i, 83, 96, 97; Livre de Jeu, cap. 42.
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mauvais sens du mot: la science, ou ce qu'ils décorent de ce nom, est pour eux l'équivalent de la vertu ou plutôt la dopasse : c'est par la connaissance et non par l'effort delà volonté que se gagne le royaume des cieux.
Appuyée sUr les vues spéculatives que nous venons de résumer, la morale des gnostiqués présentait deux tendances bien différentes. Clément d'Alexandrie déjà divisait leurs sectes en ascétiques et licencieuses^, les unes et les autres partant également du caractère essentiellement mauvais de la matière. Car de ce principe admis les unes concluaient qu'il la fallait maltraiter, les autres qu'il la fallait souiller, et qu'incapable de tout bien , ses actes étaient indifférents. Le déterminisme inéluctable prêché par certains docteurs favorisait, il faut l'avouer, ce dernier parti, et aussi vit^on plusieurs écoles, dont les premiers maîtres avaient été austères ou corrects, glisser plus tard dans une immoi'alité révoltante. Les héréséologues ont] pu quelquefois, il est vrai, exagérer ce reproche, et Ton ne trouve pas tou-jours la confirmation de leurs dires dans les fragments gnostiqués qui nous restent. Mais ces fragments cependant ne sont pas toujours irréprochables à cet égard, et il faut bien convenir d'ailleurs que ce ne sont point là des choses que l'on étale dans les livres, et dont on donne volontiers le secret par écrit.
Quant à l'eschatologie, elle constituait un des points sur lesquels la gnose se séparait le plus profondément du christianisme orthodoxe. De résurrection de la chair il ne pouvait être question ^. Le jugement était déjà porté pour un gi-ahd nombre d'hommes et s'iexécu'tait tous les jours. D'autre part, le Christ était définitivement et pour jamais remonté vers le Père suprême : il n'y avait donc pas à attendre de parou&ie'. La crise der-
A. Sti'dmates, m, S, P. G., VIÏÏ, 1144.
2. Voir la règle de foi d'ApeUes àaàs S. ÉPiraAKE, Saer. xuv^ 2,
LES HËUÉSIES DU H" SIÈCLE. 2Ôà
nfère était Buppriméé : il sôïnble plutôt que le moiîdfe dût flair par l'éptiisement, le démiurge étant im|)uissaiît à alimenter sa vie, et par le retrait successif des parcelles de lumière supérieure répandues dans la créatiôtî. 13 'après le syst^èmô de Valéntin, un feû général viendra, àii mx)ment voului, dévorer l'uïiivers matériel et aVeè lui les hyliques incapables de salut.
Reste à dire un mot du culte gnostique. Il ne pouvait se faire que là gnose^ issue en partie des religions orientales, et ise rapprochant, par sa doctrine ésotérique, <ies mystères dû pag-aiiisme, ne présentât pas dans son cuite des traces de cette double parenté. Aussi troùvôïiB-mous chez elle tout un système d'initiations, de sacrements, de purifications, de formules magiques, de combinaisons de nombres, de divinations astrologiques, d'amulettes et de porte-bonheur qui rappellent parfois ce qu'il y a de plus saint dans le christianisme, mais qui, le plus souvent, dérivent de la plus grossière superstition, ou même ne sont que des formes de la plus révoltante brutalité.
Plusieurs de ces pratiques et de ces rites nous sont connus. Saint Irénée signale le mariage - spirituel, des baptêmes accompagnés de formules hébraïques, des onctions de bannie faites aux mourants avec un mélange d'eau et d'huile, la marque au fer roiige derrière l'oreille droite, les prophéties, les prétendus miracles rendait sensible le chângeinent opéré dans lès saints mystères ^ . Ailleurs ïiotiis ïéncontroBB les chants et les hymnes mystiques ^ lé triple baptême dô l'eau, du feu et de l'Esprit, une Eticharistie répugnante ', des invoca^ tiens baroques, l'emploi d'images singulières, de dessins symbôliqueis, de médailles et de pierres gravées
*. Adv. haeres., i, 13, 2, 3; 21, 3, 3; 23, 6; cf. Eoskbe, H. E., lY, 7, 7.