CHAPITRE II
LB NESTORIANISME. DEFINITION DE l'uNITÉ DE PERSONNE EN JÉSUS-CHRIST.
§ 1. — La christologie antiochîenne de la fin du IV* et du coin.in.en.ceirLen.t du V" siècle. Diodore de Tarse et Théodore de Mopsueste.
On a eu l'occasion de rappeler déjà les tendances opposées qui séparaient, en matière christologique, l'école d'Antioche de celle d'Alexandrie. Celle-ci mettait au premier plan la divinité du Verbe incarné, et l'unité intime de sa personne : celle-là s'appliquait, au contraire, à bien marquer la distinction des deux natures dans l'Homme-Dieu, et s'intéressait spécialement à sa vie et à ses expériences humaines. Apollinaire avait exagéré jusqu'à l'hérésie la tendance alexandrine : il avait été unanimement condamné. Mais on pouvait corrig-er en partie son système et en retenir les conclusions : c'est ce que fît Teutychianisme. L'école d'Antioche, à son tour, connut à la fin du iv« et au commencement du v^ siècle, des représentants de son enseignement qui en outrèrent l'expression et en oublièrent les justes correctifs. L'histoire a groupé leurs noms autour de celui de Nestorius.
Nous avons à exposer ces deux mouvements d'idées, en commençant par celui qui se rattache à Nestorius.
Que l'on veuille bien seulement se rappeler, d'après ce qui vient d'être dit, que ni Nestorius ni Eutycïiès a'ont été, à proprement parler, les créateurs des hérésies dont ils portent la responsabilité. Ces hérésies existaient avant eux et ne sont, je le répète, que l'expression des tendances de leurs écoles respectives, portées à l'état ajigu.
A la première école d'Antioche, fondée par le martyr saint Lucien [f 312), en avait succédé, vers le milieu du IV® siècle, une seconde qui .eut pour auteur Diodore. Diodore ^ était antiochien de naissance et, pendant les luttes arienne et apollinariste, soutint vaillamment, de la parole et de la plume, la cause de l'orthodoxie. Elevé en 378, par les soins de Mélèce, sur le siège de Tarse, il jouit pendant sa vie d'une exceptionnelle cousidération, juste récompense de sa science et de ses vertus. Cependant, après sa mort, survenue entre les années 386-394, et à partir du v^ siècle, cette réputation déclina. Saint Cyrille d'Alexandrie s'était rendu compte que la source du nestorianisme était à chercher plus haut que les écrits de Nestorius, et il crut la trouver dans ceux de Diodore. Il n'hésita pas à les dénoncer^; mais tous ses efforts pour les fai^e condamner furent vains, et il ne paraît pas que Diodore ait été anathématisé par d'autres que par les mono-
1. Sources : Ce qui reste de ses écrits, réuni dans-î». G., XXXm, lo59 et suiv.; Marius MERCATJnR (P. L., XLVin, H/j6-1148); Vno-nvs, Biblioth., cod. 2-23 (P. G., cni,^29-877);P. deLagabde, jlnatec/o syriaca, p. 91-100; M. Harnack lui attribue en outre la Confutatio dogmatum Aristotelis du Pseudo-Justin, les Quaestiones et responsiones ad orthodoxes, les Quaestiones christianorum ad Gentiles,\ç^% Quaestiones géntilium aà ehristianos {Otto, Corpus apologet., tom. IV, V). L'attribution, est peu vraisemblabie. Bardeniiewer, t. III (1912), p. 304-311).
2. Epist. XI.V, lAVII, LXIX, LXXI {col. 229, 336, 3i0, 3}i)'. Sn in t Cyrille avait de plus composé contre Diodore et Théodore deMopsueste un ouvrage spécial dont il ne reste que des fragments (P. 6., 1437 et suiv-).
LE NESTORIANISME. IS"
physites^. Ces attaques eurent toutefois pour efîet de discréditer, auprès des catholiques, la mémoire de révêque de Tarse, et c'est à cette circonstance sûrement qu'il faut attribuer la disparition presque complète de ses nombreux ouvrages. **
Saint Cyrille avait-il raison de poursuivre en Dibdore un précurseur de Nestorius? Sans aucun doute; car on trouve déjà dans les fragments qui restent de son œuvre, et surtout dutraité Contre les synousiasies^ les formules qui seront condamnées plus tard dans le patriarche de Constantinople. Jaloux de maintenir contrôles apollinaristes rintégrité des deux natures en Jésus-Christ, Diodore distingue énergiquement dans le Sauveur le Fils de Dieu du fils deDavid que le premier a pris et en qiii il a habité : téXeioç icpo attovwv ô uîbç Té'^etov Tov Ix AaêiS àveiXvjcpEV , uîoç ôeou uiov AaêiS (col. 1559)» Aussi n'est-ce que par figure (y.aTa-^pïjffTi/twi;), et parce que le fils de David a été le temple du Verbe, que l'on peut dire du Dieu Verbe, du Fils de Dieu, qu'il est fils de David. Le Verbe n'est pas fils de David, il est son Seigneur [ibid.]. Il n'est pas fils de Marie : f*^ TV]? Mapiaç uîoç ô 0eoç Aoyoç ÔTuoTCTEuéaôw (col. 15Q^0}/ Cë~ Verbe, en effet, n'a pas eu deux naissances, l'une éternelle, l'autre dans le temps ; mais né du Père, il s'est fait un temple de celui qui est né de Marie (col. Î561). En conséquence, l'homme né de Marie n'est pas fils de Dieu par nature, mais par grâce : le Verbe seul l'est par nature {yA^tzi xal ou cpusei... }(^apn:i ulbç ô Ix Mapiaç àvôpioTTOç, ouseï Se ôôsoçAoyoç, Col. 1560). C'était enseigner qu'en Jésus- Christ il y avait deux fils dis-
1. Photius affirme {Biblioth., cod. 48) que le cinquième concile ge» néral excommunia Diodore; mais on ne trouve aucune trace d'unepareille condamnation dans les actes de cette assemblée. Peut-êtrfr- Photius a-t-il attribué au concile de Constantinople de S53Ce qui fut le fait d'un concile (monophysite) de Constantinople de 499 (YtcroR de>. Tdnnundm, Chronique, p. L., LXVIII, 949)=
tincts. Diodore cependant repousse cette conclasîon, sous prétexte qu'il n'enseigne pas qu'il y eût dans le Sauveur deux fils de David ou deux fils de Dieu xaT* oùff£av, mais seulement que le Verbe éternel de Dieu a habité dans celui qui est de la semence de David : Tôv repo aîbSvuv 6eov Aoyov Xéyojv xaTWxvixevai èv tw ex citép[;(.aTo; AaêtS (col. 1559). Il est probable même qu'il maintenait, en paroles du moins, l'unité de personne (col. 1561 A), et il est certain qu'il regardait l'homme en Jésus comme adorable d'une adoration unique avec le Verbe. Toutefois, cet effort pour conserver le langage et justifier l'usage traditionnel ne faisait pas que Diodore sauvegardât réellement l'unité personnelle de Jésus-Christ. Il est trop clair que plusieurs de ses assertions sont inacceptables, et que, voulant mettre en relief l'inconfusion des natures dans le Christ, il les sépare et les isole.
Des œuvres de Diodore, nous l'avons dit, il ne reste que des fragments; de son disciple Théodore — évêque de Mopsueste en 392, mort en 428 — on n'a conservé aussi, en dehors de deux commentaires exégétiques, que des fragments dogmatiques, mais assez étendus pour fournir un exposé doctrinal complet*. Théodore, comme Diodore, a joui de son vivant d'une réputation considérable soit comme prédicateur, soit surtout comme exégète. Pour les nestoriens, il est resté « le commentateur » par excellence. Malheureusement,
1. Ce qui reste de Théodore se trouve réuni dans P. G., LXVI. H. B. SwETE a édité de plus le coinmeataire sur les épitres de saint Paul, et a réédité plus comiilèteinent les fragments dogmatiques : Theodori episc. Mops. in epittolas B, Paitli commenlarii, 2 vol., Cambridge, 1880-1882. Les fragments dogmatiques se trouvent dans le deuxième volume. Dans le travail qui suit, les citations sont faites d'après Swete;mais je noterai enîre parenilicses la colonne correspondante de Migne. — BAnDEsuEWEii, t. III, p. 312-321.
LE NESTORIANISME. 15
comme celle de son maître et plus sérieusement encore, cette réputation a eu à souffrir des luttes christologiques où le souvenir de Théodore s'est trouvé mêlé. Le V° concile général a condamné sa personne et ses écrits, et l'on s'accorde généralement à voir en lui le vrai Nestorius, le théoricien de l'hérésie à laquelle le patriarche de Constantinople a donné son nom. Examinons ce qu'il en est.
Suivant la tradition des théologiens d'Antioche, Théodore s'intéresse particulièrement au côté humain de la personne du Rédempteur. L'humanité prise par le Verbe est une humanité complète (avOpwTcoç -réXeio;) , composée d'une chair humaine et d'une âme raisonnable ^ . Si parfaitement homme est le Sauveur qu'il a grandi et s'est développé — en tant qu'homme — comme les autres enfants, non seulement en âge et en forces physiques, mais en sagesse, en discernement du bien et du mal, en connaissances de toute sorte ^. Bien plus, il a été tenté, et ses tentations n'ont pas été purement extérieures, elles sont venues du dedans et ont occasionné en lui de véritables luttes, condition de son progrès moral ^. Il en a triomphé cependant, et est resté toujours indéfectiblement fidèle à