PRÉFACE
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Comme Ta trés-bîeD dit le savant* éditeur de cet ouvrage de Gieseler, dans i'avant-propos dont il Ta fait précéder, de toutes les branches de ia théologie, il n'en est aucune qui puisse, à plus juste titre que THistoire des Dogmes, être considérée comme une science essentiellement protestante. Ce n'est, en etTet, que dans TEglise protestante qu'elle a été cultivée avec un soin et un succès répondant à son importance; ce n'est que là qu'elle a pu naître. Le Catholicisme ne peut ni comprendre ni admettre une pareille histoire. Car, confondant les dogmes étabUs et sanciioQnés par l'Eglise avec les doctrines de l'Evangile, il est persuadé qu'ils ont toujours existé. Immuables et éternels comme le Christianisme lui-même , ils n'ont jamais pu , selon lui , sBbir de modifications essentielles. Tout ce qu'il peut accorder, c'est que l'Eglise n'a pas toujours eu une conscience parfoitement claire des doctrines proclamées par le Seigneur, et qu'elle n'est parvenue à les bien comprendre qu'à la suite de grands travaux intellectuels, de luttes longues et dangereuses, ou de certains besoins amenés par le cours des événements. Tous les dogmes, une fois formulés et sanctionnés par l'Eglise, sont pour lui des vérités absolues qui, de tout temps, ont formé les éléments essentiels de la foi universelle, mais dont, dans certaines périodes, on ne s'était pas encore rendu clairement raison. Ces dogmes restent dès lors invariables : toute doctrine qui s'en écarte ne sau-
rait être qu'erreur et hérésie. Comment, du reste, le Catholicisme
pourrait-il s'en former une autre idée, avec sa conviction que les autorités de TEglise, qui les ont fixés, se sont trouvées sous l'influence du Saint-Esprit, et en ont reçu le caractère d'une complète infaillibilité? Il ne peut donc pas y avoir pour lui une véritable Histoire des Dogmes. Il lui faudrait absolument abdiquer ses principes les plus fondamentaux pour comprendre et reconnaître qu'il y a de grandes différences entre les dogmes établis par TEglise et les vérités du Christianisme; que plusieurs doctrines chrétiennes ont donné lieu, dans le cours des siècles, aux théories les plus divergentes; que quelques dogmes se sont successivement formés sous l'influence d'idées complètement étrangères au Christianisme; que dans leur développement, l'ignorance même et le caprice ont joué un rôle assez notable; qu'aux grandes luttes dogmatiques de l'Eglise se sont parfois mêlées des passions fort blâmables; que les couciles^ OBCuméniques euxmêmes, bien loin d'être toujours dirigés par le Saint-Esprit, l'ont souvent été par l'esprit de parti, d'intrigue et de jalousie, ou par le pouvoir temporel, ou par des préjugés profondément enracinés. Une Histoire des Dogmes , écrite avec indépendance et ne se fondant que sur des documents irrécusables, doit donc nécessairement inspirer au Catholicisme une grande défiance et une profonde aversion. Il n'y a rien, en effet, qui ébranle aussi fortement ses principes de la révélation permanente dans l'Eglise et de l'infaillibilité des Conciles et des Papes , qui le dépouille aussi complètement du caractère de vérité absolue qu'il revendique pour lui-même et pour ses dogmes, qui mette si bien à nu les sources impures d'où sont sorties plusieurs de ses doctrines oificielles, qui démontre enfin d'une manière aussi irréfutable l'immense tort qu'il a de se refuser à toute réforme, et les graves dangers auxquels il s'exposera sûrement par son immobilité. Si
les dogmalistes catholiques Irouvent parfois cpnvenablc d'appuyer les doctrines de leur Eglise de citations tirées des œuvres des Pères, s'ils rappellent les Conciles par lesquels tel ou tel dogme a été sanctionné, s'ils font mention des luttes qui ont donné lieu à ces Conciles et qui devaient être apaisées par, eux, ce n'est pa& là, on en conviendra , ce qu'on peut appeler une Histoire des Dogmes; et il est naturel que cette science théologique, en opposition directe avec la plupart des principes du Catholicisme, n'ait pas pu se développer dans son sein.
Ce n'est que dans l'Eglise protestante que pouvait naître THistoire des Dogmes. Toutefois, son origine ne remonte pas à la Réforme. Les Réformateurs avaient un respect trop aveugle à l'égard des doctrines théoriques que TEglise leur avait léguées, pour oser s'avouer qu'aussi bien que les doctrines pratfques celles-là s'étaient successivement développées sous l'empire de bien des éléments tenant en grande partie à des conditions extérieures. Les théologiens protestants de la période qui suivit la grande époque de la Réforme ne se trouvaient pas non plus dans des dispositions qui eussent pu les porter à se livrer à des investigations franchement scientifiques et critiques sur l'origine des différents dogmes. Dominés par l'idée fixe que les confessions de foi de leurs Eglises étaient l'expression la plus exacte possible des doctrines chrétiennes, ils se faisaient illusion sur les dogmes que la Réforme avait laissé subsister sans modifications, persuadés qu'ils avaient toujours été professés sous cette même forme dans l'Eglise, ou que du moins ils n'exprimaient que ce qui s'était toujours trouvé implicitement compris dans la foi des fidèles. Ce n'est que dans les temps modernes que la théologie protestante, après avoir brisé les chaînes qui lavaient tenue trop longtemps
captive, et avoir commencé à sou mettre à une critique rigoureuse ioutes les branches dont elle se composait, éprouva aussi ie besoin de se rendre un compte exact de h formation et du développement historiques des diflérents dogmes, ainsi que des causes qui, dans les grandes latt^ de TEglise^ avaient donné la victoire k certaines doctrines sur les autres.
C'est ainsi qa*à côté de Phistoire ecclésiastique, dont elle est le complément nécessaire, se forma, dans l'Egljse protestante, THistoire des Dogmes. A Tiliustre Semmler revient Thonneur de ravoir créée. Depuis lors, elle a été cultivée avec un succès remarquable par une série de savants théologiens. Les travaux de Mûnscher, de Munter, de Von Colin, d*Engelhardt, de Baumgarten-Crusius, de Hagenbach, de Baur, de Gieseler et de Néandre, ont porté cette science à une hauteur qu*il ne sera guère possible de dépasser. Mais jusque dans les derniers temps, elle n*a été cultivée que dans les pays où elle a pris naissance. Tous les auteurs que nous venons de citer appartiennent en effet à TAllemagne protestante, qui peut à juste titre être considérée , comme la terre classique de la théologie savante. Il était temps de rintroduire aussi dans la France protestante. Aucune science ne semblait plus propre qu'elle à seconder le réveil de la théologie , qui s*y est opéré récemment, et qui promet de porter de si beaux fruits. Elle semblait devoir y produire des effets d'autant plus heureux, que les débats théologiques qui y ont éclaté et qui ont causé tant d'agitations, décelaient parfois des préjugés qui ne sauraient être dissipés que par la connaissance approfondie de Forigine et du développement successif des différents dogmes dans l*Eglise.
Les auteurs de cette traduction ont cru , par suite, rendre un
véritable service au Protestantisme français, en le dotant de quelqu'un des savants ouvrages qui ont été publiés en Allemagne sur IHistoire des Dogmes. Ils ne pouvaient pas longtemps hésiter à regard de celui auquel il convenait de donner la préférence. Le travail de Gieseler leur a semblé, par la simplicité et la clarté du style, se prêter le mieux à une ti*aduction française et répondre parfaitement aux besoins de TEglise protestante de France par la richessede son contenu et Theureuse disposition de ses matériaux, dans un cadre i-elativemenl très-restreint. C'est ce qui, dès Fapprition de cet ouvrage, leur a fait prendre la résolution de le traduire en français. Commencée en 1861, mais retardée, à leur grand r^ret, par des circonstances imprévues, l'impression de leur traduction u'a pu être achevée que deux ans après. Dans cet intervalle, et alors qu'il ne leur était plus possible de renoncer à leur publication, parut l'histoire des dogmes chrétiens de l'un des illustres auteurs de la France Protestante, Si, comme ils n'en doutent pas, le nom de M. £. Haag est pour son ouvrage une puissante recommandation , ils espèrent toutefois que le nom du savant et regrettable professeur de Gœttingue, dont l'histoire ecclésiastique jouit en Allemagne d'une si haute faveur, servira aussi de recommandation à cette traduction de son Histoire des Dogmes, qu'ils offrent à leurs coreligionnaires de France.
Cet ouvrage n'est, au fond, que la reproduction du cours que Gieseler a fait pendant une longue série d'années sur cette matière, et qui , jusqu'à sa mort, a été suivi avec un intérêt qui ne s'est jamais démenti. Ce fut le souvenir reconnaissant de riostnietioD qu'ils y avaient puisée , qui inspira à ses nombreux disciples le désir de voir ses leçons livrées à la publicité. M. Redepenning, autrefois son collègue et son ami , se chargea de répon-
dre à ce vœu , qui lui avait été souvent exprimé , et il s'est acquitté de cette tâche avec une fidélité et un tact qui ne méritent que des éloges. L'accueil qu'a reçu en Allemagne et en Hollande' l'fHstoire des Dogmes de Gieseler, a du lui prouver qu'en publiant les leçons de son ancien collègue, il avait rendu à, la théologie savante uii service signalé.
Pour caractériser l'ouvrage de Gieseler, les traducteurs ne sauraient mieux faire que de reproduire le jugement qu'en porte son savant éditeur.'^
« Cette Histoire des Dogmes, dit M. Redepenning, est une œuvre d'une impartialité pour ainsi dire absolue. Elle expose sans éloges et sans blâme les différentes manières dont les doctrines chrétiennes ont été successivement comprises et formulées. En rendant attentif aux imperfections de ces conceptions dogmati- (|ues et à l'influence fâcheuse qu'exercèrent sur elles bien des circonstances accidentelles ainsi que le niveau souvent fort peu ôlcvé de la culture générale , l'auteur ne néglige pas de signaler on même temps les progrès qui se sont opérés dans le développement des dogmes et les vues souvent très-profondes que l'on découvre dans les œuvres des grands docteurs de l'Église. Dans le choix des matières et dans le travail auquel il les a soumises , il n'a jamais perdu de vue le but qu'il s'est proposé. Il rend un iM)mpte exact des formes diverses que la pensée a imprimées aux différents dogmes, en évitant de la suivre dans tous les détours dans lesquels elle s'est parfois égarée, et de soumettre ses matériaux à des études critiques et exégéliques par trop minutieuses. »
* Elle a été traduite en hollandais , par ^1. Van Rt*ever Grofiemann, IJtrecM, 1858-1859,— " Préface, p. xiii, \\\ju
Ce qui aecroit ie mérite de l^ouvrage de Gieseler, c'est la simplicité du plan, la symétrie des différentes parties et le style toujours correct et transparent. On ne fera pas à Tauteur un reproche de s'être arrêté à l'époque de la réformation ; car on sait que, dans l'Église catholique, le Concile de Trente a , par ses décisions, tracé au développement des dogmes une limite qu'il n'est plus permis de dépasser. Il esl vrai que , depuis le xvr siècle , le Protestantisme a été agité par des mouvements dogmatiques aussi graves que nombreux. Il n'y a pas^de dogme qui n'ait donné lieu aune grande diversité d'opinions. Par suite des luttes qui ont éclaté dans son sein , il s'est fractionné en une multitude de sec-
tes , de partis , d'écoles. Mais^ malgré tous ces mouvements, toutes ces luttes , toutes ces divergences d'opinions , la doctrine officielle des deux fractions les plus importantes du Protestantisme est toujours restée celle qui, au xvi« siècle , est déjà fixée et sanctionnée par leurs confessions de foi. Aucune des nombreuses doctrines qui y ont été émises en contradiction avec les articles des symboles, quelque accueil qu'elle ait pu ti;ouver, n'est parvenue à obtenir une autorité publique et universelle. Ce qui est précisément la cause du malaise qui règne aujourd'hui dans le Protestantisme^ de la crise dans laquelle il se trouve engagé, c'est que beaucoup d'opinions qui s'y sont formulées et répandues sont en désaccord avec les doctrines enseignées dans les confessions de foi. La paix n'y rentrera que le jour où il aura renoncé à vouloir être une Église , ou lorsque , comme Église , il se sera donné une noavelle doctrine officielle , en harmonie avec les besoins qui se foBt sentir et avec le niveau de la culture intellectuelle et scientifique de notre époque. Il s'ensuit que , si ou entend par dogme une doctrine officiellement reconnue et sanctionnée par l'Église ,
l'histoire des dogmes s'arrête aussi, pour le I^ot«stantisme , à la Réformation du xvi* siècle.
Tout le monde sait combieb il est difficile pour un traducteur d'empêcher que sou style ne porte trop Tempreinlede la langue de Toriginal. Poilr tâcher d'éviter cet inconvénient , chacun de nous a soumis son propre travail à une révision exacte de Tautre. Si cepeudant, et malgré nos efforts , on devait trouver que nous n'avons pas réussi à mettre notre style k l'abri de toute couleur germanique, nous espérons qu'on voudra bien l'attribuer à la fidélité avec laquelle nous nous sommes toujours efforcés de rendre la pensée de l'auteur.
Dans l'intérêt des lecteurs qui n'ont pas à leur disposition une bibliothèque théologique, nous avons cru devoir ajouter à cet
ouvrage une série de notes explicatives ; nous serions heureux
si on ne les trouvait pas inutiles et si l'on en pouvait tirer quelque profit.
Il ne nous reste qu'à souhaiter que iiotre traduction puisse populariser, dans la France protestante surtout, le nom de l'illustre professeur de Gœttingue, et contribuer au réveil et au développement des études sérieuses et consciencieuses sur le champ de la théologie.
HISTOIRE DES DO(iMS