‹ Histoire des dogmesChapitre 3 sur 41 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

§. 1 . Sigiifiratioi dn mot èbyik% dans TÊf^lise chrétienne.

On entend par ^ô7figi(To ^e^o^l^cvov, placitum) ce qui a été admis, résolu, établi. Ce mot s'applique aux décisions et aux ordonnances d'un gouvernement , comme aux opinions soutenues par un philosophe et reçues dans son école. C'est dans son acception la plus large qu'il est employé dans le Nouveau-Testament et chez les premiers Pères de l'Eglise. Ainsi dans l'Epitre aux Ephésiens , II, 15, les %uaTa sont les ordonnances rituelles du mosaïsme, et les Pères se servent souvent du même mot pour désigner toutes les doctrines et tous les préceptes du christianisme; pour eux le terme xh èhy^kOL comprend même le christianisme tout entier, dii moment qu'il est considéré comme fondé par Christ et comme devant servir de règle à la vie de l'homme. Toutefois cette expression fut tout particulièrement appliquée à la partie dogmatique de la religion chrétienne, dont les doctrines théoriques furent appelées èôyiiaroL^ en opposition à ses principes moraux.

Ce qui , chez les chrétiens, fit ainsi restreindre le sens de cette expression, c'est l'importance majeure attachée, dans le christianisme, à la doctrine qui, formant, comme objet de la foi, le fondement et le centre de toute la religion, y a aussi une valeur infiniment plus grande que dans tout autre culte. Car ce qu'exigeait le paganisme, c'était moins des opinions et des doctrines qu'un certain cuite extérieur et matériel des dieux. Le judaïsme proclamait bien comme principe essentiel de la religion certaines doctrines, telles par exemple que celle de l'unité de Dieu, mais en réalité son premier élément ne se composait que de préceptes moraux et cérémoniels , qui ne se rattachaient pas assez à ces

doctrines pour pouvoir être considérés comme en étant «ne conséquence naturelle. Ce qui forme au contraire le centre et Tessence même du christianisme, c'est la foi religieuse, c'est-àdire Tassimilation par Tâme humaine des doctrines chrétiennes; toute la vie du chrétien ne doit être qu'une émanation et une manifestation de celte foi. Dans le christianisme il n'y a pas de préceptes purement extérieurs; une vie qui serait rigoureusement réglée sur les principes de la morale, mais qui n'aurait pas sa source dans une àme sancliiiée par la foi, ne pourrait pas être considérée comme une vie vraiment chrétienne. Aussi la foi estelle la base du christianisme, tandis qu'aucune auire reitgioa n'a pour principe essentiel les doctrines qu'elle proclame. C'est ee qui explique pourquoi, dans le christianisme, les doctrines religieuses ont été particulièrement désignées par l'expression de dogmes.

Un dogme cbrétien n'est donc pas une opinion doctrinale, Mententia doeiori^^ selon le sens que, depuis Doederlein,' on a souvent donnée à cette expression, mais une doctrine essentiellement chrétieiuie, qui comme telle, prétend devoir être admise par tous les chrétiens. La difierence des Églises chrétiennes provient de it différence de leurs dogmes ; c'est-à-dire de la manière différente dont chacune d'elles conçoit et exprime les doctrines essentielles du christianisme. Les dogmes d'une Eglise sont les doctrines qu'elle déclare être le fond du christianisme , qu'elle place ainsi au-dessus des opinions individuelles, et qu'elle veut voir acceptées et confessées par tous ses membres. ' H ne faut donc pas confondre les dogmes avec les opinions théologiques (^o^ai). Aucun système dogmatique chrétien ne s'explique d'une manière assez complète sur les questions con* œrnant Dieu et le monde invisible, |iour ne pas laisser encore une large place à des investigations ultérieures. Toutes les Eg^ses tolèrent ces recherches et ces spéculations^ à la condition qu'elles prennent les dogmes fondamentaux pour point de départ et qu'elles n'aboutissent pas à des résultats qui leur soient op-

' Doedirlein. InsiltuUo Tbeolug. Cbrist. Theologia dogintiUea proprlè dUia es4 que af(il ëe fiitcUle el oplnionibas theologoriun.

posés. Il s'en suit que la diversité des opiuioDs ihéologiques pro* duite par ces recherches , ne saurait être interdite . tant qu'elles ne sont pas contraires à ces dogmes. Il y a d'autre part bien des dogmes trop peu déterminés pour que la définition n*en doive pas être abandonnée à Topinion tbéologique. Enfin , on a laissé plus ou moins libre la justification philosophique et exégétique de ces dogmes, ce qui, à son tour, permet une entière diversité des opinions théologiques.

Le système dogmatique de chaque Eglise chrétienne doit donc t^u former la base ferme et immuable, à laquelle peuveut cependant se rattacher des opinions théologiques, soit pour la compléter, soit pour la développer.

§. 2. Développemont des dogmes dans l'E^^Iise chrélienne.

D'après ee qui vient d'être dit, le développement des dogmes n'aurait pas dû, ce semble, altérer les doctrines primitives et essentielles du christiauisme, ni les multiplier et leur donnei* une plus grande extension ; il aurait dû seulement consister à mieux approfondir ces doctrines , à les connaître d'une manière plus parfaite, et à les formuler selon les exigences du langage des différentes époques. Car, on reconnaît unanimement que nous devons au fondateur du christianisme toutes les doctrines sur lesquelles reposent la foi et la vie chrétienne, et aucune Eglise chrétienne n'admet qu'une partie de ces doctrines soit d'une origine plus récente.

* Cependant l'histoire nous apprend que le contraire a eu lieu ; elle nous montre que, dans le cours du temps , bien des dogmes chrétiens ont été modifiés et étendus , qu'on en a même créé de nouveaux, que dès lors le développement dogmatique a porté non-seulement sur la forme, mais même sur le fond des doctrines chrétiennes. Cela s'explique par le fait que la distinctiou qui doit exister entre les opinions théologiques et le ilogme, n'a point été assez soigneusement observée; d'où il est résulté que lorsque certaines opinions théologiques s'étaient généralement répandues dans l'Eglise, on leur conférait peu à peu le caractère de dogmes, en les considérant comme parties essentielles de la doctrine chrétienne.

La doclrine religieuse de Jésus était essentieilement pratique. Son but suprême n'était pas de donner des solutions complètement nouvelles à des problèmes concernant Dieu et le monde du surnaturel, et de satisfaire ainsi la vaine curiosité humaine, mais il était d'éclairer l'homme sur ses véritables rapports avec Dieu et avec le ciel , et sur les sentiments et la conduite qu'il lui convient d'avoir; enfin Jésus n'a pas voulu nous expliquer ce qu'est le monde invisible en lui-même, mais la relation dans laquelle il se trouve avec l'homme , et l'homme avec lui.

Il est évident qu'une pareille doctrine était parfaitement appropriée aux besoins pratiques de l'homme; mais la curiosité humaine qu'elle ne satisfaisait pas, n'était qu'excitée par elle à poser de nouvelles questions et à se lancer dans d'audacieuses spéculations.

C'est ainsi, par exemple, que Christ, pour donner à sa doctrine l'autorité nécessaire, s'était annoncé aux hommes comme un envoyé de Dieu, se trouvant avec lui dans la communion la plus intime. Cela suffisait pour le but pratique; mais la curiosité humaine ne trouva dans ces explications qu'un motif pour faire du rapport de Jésus avec Dieu l'objet d'innombrables questions et de spéculations sans fin. De n&éme ce que Jésus enseignait de l'Esprit saint, des destinées finales de l'homme, etc., avait uniquement un but pratique et suffisait pour tracer à l'homme la conduite qu'il doit tenir à l'^rd de ces choses ; mais la curiosité des hommes se livra aux investigations les plus laborieuses pour les comprendre, et |)énétrer dans leur nature la plus intime.

En elles-mêmes ces spéculations n'avaient rien de blâmable. Le désir de connaître, celui de préciser, d'approfondir, d'appuyer de raisons et de combiner ses connaissances, est profondément inhérent à l'homme, et il est tellement inséparable de sa nature intellectuelle , que pour l'étoufler, il lui faudrait renoncer à sa raison même. Rien de plus naturer))ar suite que la vivacité avec laquelle ce désir se porte sur les objets de la foi religieuse, qui , pour l'homme, sont de beaucoup les plus importants. Rien de plus naturel aussi que de voir de tout temps les chrétiens ne pas se contenter de croire simplement aux véri-

tés de la foi , (elles qu*elles leur étaient présentées sous leur forme traditionnelle, et qu'elles étaient confirmées par leur propre conscience , mais chercher à les mettre en harmonie avec l'ensemble de leurs connaissances rationnelles , à les définir plus exactement et à les démontrer plus logiquement au moyen de celles-ci, à combler les lacunes. qui s'y trouvaient et à en faire un système complet. Tant que ces additions et ces développements ultérieurs n'étaient pas en contradiction avec les vérités primitives de la foi, on aurait dû les laisser libres, et les considérer simplement comme des opinions théologiques, mais non leur imprimer peu à peu le cachet de dogmes reçus ni exiger pour eux une foi absolue. Et ce tort était d'autant plus grave que souvent ces spéculations dogmatiques dépassaient de beaucoup les limites qu'elles auraient dû se fixer, parce que, oubliant la nature finie de l'intelligence humaine, elles cherchaient k connaître, à comprendre et à définir l'essence de la divinité et les choses divines. On aurait dû constamment distinguer entre la religion et la théologie chrétienne. La première, en tant que théorie, est la doctrine de Christ sur le rapport de l'homme avec Dieu , tandis que la théologie chrétienne consiste dans la connaissance scientifique du christianisme. La religion chrétienne doit par suite être considérée comme quelque chose d'éternel et d'immuable; la théologie est, au contraire, comme tout^ autre science, quelque chose de libre, pouvant se développer indéfiniment avec les progrès de l'esprit humain. C'est le même rapport qui existe entre le droit et la jurisprudence. Le droit est invariable, tandis que la jurisprudence est quelque chose de variable qui se développe constamment.

Bien qu'ayant^ généralement pour cause ce désir de connaître si naturel à l'esprit humain , le développement des dogmes dans l'Église chrétienne fut cependant déterminé et secondé par diverses autres causes, qui contribuèrent aussi à la fâcheuse confusion qui s'est établie entre les opinions théologiques et les diurnes.

Celles de ces causes qui ont le plus influé sur la formation des dogmes sont les suivantes :

I. La nécessité de défendre la foi chrétienne contre les ad ver-

saires du christianisme. Dès les premiers siècles, le chrisiianismr rencontra parmi les juifs et les païens des adversaires qui , pour les combattre, employaient les armes les plus dangereuses que pouvaient leur o£frir la philosophie et l'histoire. Ces attaques étaient dirigées aussi bien contre la vérité du christianisme en général que contre certaines de ses doctrines en particulier. Les adversaires cherchaient à montrer que les doctrines chrétiennes étaient en contradiction avec les principes généraux àc la raison et se contredisaient elles-mêmes; ce qui obligeait les.défenseurs du christianisme à les expliquer plus clairement et à les développer, à faire disparaître des contradictions simplement apparentes , à rétorquer les arguments de leurs adversaires, et à en chercher à leur tour de nouveaux en faveur de ces doctrines.

2. Une cause plus efficace encore du développement des dogmes fut la lutte qui s'engagea entre les différents partis chrétiens. Dès les premiers siècles il se forma dans le sein de l'Eglise des partis qui, par leur manière de concevoir et d'exposer le christianisme, heurtaient de front et ouvertement ses doctrines fondamentales. Tels étaient les Gnostiques et les Manichéens. Les autres chrétiens avaient donc raison de leur faire opposition , en les voyant menacer de défigurer complètement le christianisme. Mais pour les combattre efficacement , il ne suffisait pas de dévoiler leurs erreurs, il fallait encore poser sur une base solide et développer les vérités contraires. Les questions que soulevaient ces partis étaient légitimes. Bien que la solution qu'on en donnait fût loin d'être la bonne, on sentait cependant le besoin , non pas seulement de repousser l'erreur^ mais de laisser aussi à ces questions le droit d'être posées et discutées. On ne pouvait pas s'en tenir à de simples négations , il fallait essayer de leur donner des solutions positives. Tous ces développements des doctrines chrétiennes , provoqués par la lutte aussi bien avec les adversaires du christianisme qu'avec les hérétiques, prirent, par la force des choses , des formes si déterminées et une telle im« portance, que les chrétiens eux-mêmes se crurent en quelque sorte obligés d'en faire des objets de leur foi et des éléments essentiels delà théorie du christianisme, et de les considérer

comme de véritables dogmes, bien que ce ne fût, à proprement parler, que *des opinions Ihéologiques qui se rattachaient sans violence aux doctrines fondamentales du christianisme, à côté desquelles d'autres opinions auraient pu cependant être tout aussi bien admises. C'est ainsi que Ton commença k perdre de vue la différence entre les vérités essentielles de TÈvangile et leurs développements théologiques , et dès lors les chrétiens s'accoutumèrent à former des dogmes au sujet de toutes les nouvelles opinions théologiques qui se produisaient. En effet, chaque opinion nouvelle, en se répandant , provoquait une lutte; les partis qui s'y engageaient, échauffés par les débats, attachaient une importance exorbitante à leurs opinions et les considéraient comme faisant partie des vérités fondamentales du christianisme ; quand un parti triomphait, ses opinions particulières augmentaient le système de la doctrine chrétienne. Quand aucun ne parvenait à étouffer l'autre, on se séparait, on formait des Églises distinctes, et chaque Église considérait dès lors son opinion individuelle comme un élément important de la vérité qui sauve, comme une doctrine fondamentale du christianisme.

3. Au sein même de l'Eglise, rien ne contribua plus puissamment au développement des dogmes que le degré et le caractère particulier de culture des chrétiens aux différentes époques, surtout de leur culture scientifique et philosophique. Les philosophes qui passaient au christianisme , devaient naturellement, en vertu de toute leur tendance, éprouver l'irrésistible besoin de donner plus de clarté aux idées chrétiennes, de les développer et de les réduire en système. Mais cette influence purement formelle de la philosophie ne fut pas la seule qui se nt sentir ; il s'y ajouta une influence matérielle. Accoutumés aux spéculations sur des problèmes métaphysiques et religieux , les philosophes en cherchaient la solution dans le christianisme. On comprend bellement que, ne pouvant pas renoncer à certaines idées fondamentales de leur philosophie, ils les aient cherchées et se soient immaginés les trouver dans le christianisme , tandis que c'étaient eux qui les y introduisaient. C'est de cette manière que les différents systèmes de philosophie ont diversement contribué

à la naissance et au développement des dogmes. Mais , outre la culture philosophique, les connaissances philologiques et historiques eurent aussi une large part à la formation des dogmes. Les livres saints de TAncien et du Nouteau-Testament étaient toujours considérés comme les sources de la connaissance du christianisme. Il s'agissait donc de savoir jusqu'à quel point on était , aux différentes époques , à même de les bien comprendre. Les chrétiens grecs , presque sans exception , ne connaissaient TAncien-Testament que par la version des Septante , et les latins ne se servaient généralement, pour tous les livres saints, que de la Vulgate. Bien des passages sont inexactement rendus dans ces versions, et beaucoup d'autres sont inintelligibles , si Ton n'a pas recours au texte original. Par une conséquence inévitable , bien des erre\irs étaient puisées dans ces traductions, et les passages inintelligibles interprétés dans un sens^ qui répondait sans doute aux idées préconçues du traducteur, mais qui s'écartait complètement de celui qu'offre réellement le contexte. Cela devait arriver d'autant plus facilement que l'esprit dans lequel la Bible était lue, était ordinairement tout autre que celui dans lequel elle a été écrite. C'est ainsi , par exemple, que la poésie simple , mais sublime , qui règne dans bien des endroits de l'Ancien-Testament, était quelque chose de complètement étranger pour le chrétien de l'Occident. Chez les peuples de l'Occident prédomine l'intelligence; chez ceux de l'Orient, l'imagination et le sentiment; pour comprendre le langage des derniers , il faut s'approprier , pour ainsi dire , leur génie particulier. Mais il n'arrivait que trop souvent que Ton prenait à la lettre et dans le sens propre, ce qui était dit sous forme d'image et dans un tout autre sens. Des figures créées par l'imagination étaient ainsi transformées en idées nettes sorties de la raison^ et- servaient ainsi au développement des dogmes. Cette interprétation littérale de la Bible y faisant souvent trouver des choses qui blessaient le bon sens et les convenances, on eut recours à la plus mauvaise méthode d'interprétation , qui exerça une grande influence sur le développement des dogmes Ce fut en effet longtemps un principe dans l'Eglise chrétienne que la Bible ne devait pas être interprétée comme tout autre livre, selon la méthode historique etgramma-

iicale , mais qu'il faillait cliercher à découvrir, par une explication allégorique , le sens mystique caché derrière la lettre. Il esf clair qu*eD procédant ainsi , on risquait d'introduire dans la Bible bien des choses qui ne s'y trouvaient pas. — Mais ce n'était pas seulement la culture scientifique qui exerçait de l'influence sur le développement des dogmes, c'était aussi la culture générale du peuple , surtout sa culture religieuse. En passant au christianisme, il ne pouvait pas non plus se détacher entièrement de ses anciennes idées religieuses et il en transportait souvent quelques-unes dans la religion qu'il venait d'embrasser. C'est ainsi que les juifs et les païens y transportèrent leur idée du sacrifice , et que, plus tard , des païens appliquèrent leurs idées du culte des héros au culte des martvrs et des saints. Tous ces éléments nouveaux furent peu à peu considérés comme essentiellement chrétiens et comme faisant partie de la dogmatique chrétienne.

4. Ce qui exerça une influence non moins décisive sur le développement des dogmes , ce fut l'introduction successive dans l'Église d'une foi d'autorité. Ce que l'Église avait une fois admis, et ce qui de plus avait été établi dans des conciles , était considéré comme immuable; en sorte que toute révision critique des dogmes reconnus devenait impossible. Mais cette autorité que jusqu'alors on attribuait seulement à l'Église, on commença à l'attribuer aussi aux écrits des Pères de l'Église les plus éminents, à partir du temps où on s'était habitué k les regarder comme des saints , et à se servir de ces écrits , mis presque au rang des Saintes Écritures, comme de véritables sources de la dogmatique. U arrivait ainsi que ce que ces docteurs de l'Eglise avaient émis comme opinions personnelles, peut-être même comme de simples suppositions , était placé par les générations suivantes an rang des doctrines chrétiennes positives, comme cela eut lieu, dans l'Eglise latine, à l'égard de plusieurs opinions d'Augustin. Dans les controverses dogmatiques, on aimait à justifier ses opinions surtout au moyen des écrits des Pères , que l'on interprétait souvent d'une manière aussi arbitraire que ceux du Nouveau-Testament.

». Enfin, parmi les causes qui ont contribué au développement

(kft dogiiMs , noas trouvons encore certains faits qui se produi* sirettt dans i^Ëglise, tels que son organisation progressive cl rétablissemeni des formes de son culte. Lorsque les surveillants des communautés chrétiennes , les Presbyters ( ir^^Mxi^t ou (icWxoTTOi), se transformèrent en prêtres, il fallut naturellement, pour justifier les fonctions sacerdotales dans rÈglise, introduin» dans la dogmatique plusieurs articles nouveaux , ot puis les prêtres chrétiens, en se posant toujours plus comme les tuteurs spirituels du peuple, exercèrent naturellement aussi la plus grande influenee sur le développement des dogmes , qui dépendit entièrement d'eux. Ce sont eux surtout qui ont le plus contribué à foire confondre les opinions théologiques avec les dogmes. La hiérarchie ne pouvait au fond prétendre qu'à surveiller la doctrine officielle de TEglise , et non celles des opinions théologiques qui n'y portaient pas atteinte. Mais comme il était naturel que des controverses sur ce dernier terrain , si voisin du premier^ ne lui demeurassent pas indifférentes, elle était obligée, pour pouvoir prendre une décision à leur sujet , de déclarer que Tobjet de la controverse faisait partiQ de la doctrine officielle; et elle le fit en effet si souvent qu'on est fondé à dire que, sans elle et son intervention , la dogmatique chrétienne serait restée beaucoup plus simple.

L*élablissement progressif de* rites ecclésiastiques contribua lui-même au développement des dogmes. Du moment que le culte eut pris une forme'très*compliquée et un caractère mystérieux, toute sorte de superstitions vinrent s'y joindre, qui cherchaient naturellement leur justification dans la dogmatique. C'est de cette manière par exemple que les sacrements devinrent d*abord l'objet .d'un culte superstitieux, puis le sujet d'uno théorie très-compliquée.

§. 3. Idée de Tbisloire des dogme>.

L'histoire des dogmes chrétiens est l'exposé scientifique de la formation et du développement des dogmes dans l'Église chrétienne. Quant à son étendue, cette histoire n'embrasse nullement toutes les opinions et les doctrines qui ont été émises aux*

différentes époques , dans l'Église chrétienne , par des membres isolés. Car ce ne sont pas les opinions individuelles qui forment les dogmes , mais les doctrines qui ont été reçues dans rÉglise. L'histoire ne fait mention des opinions individuelles que dans le cas où elles ont influe sur le développement des dogmes , soit en provoquant la fixation de doctrines qui leur étaient contraires, soit en se faisant accepter par TÉglise elle-même. Quant aux opinions particulières, qui ont passé sans laisser de traces et sans exercer la moindre influence sur le développement de la doctrine de TÈglise , elles n'ont pas place dans l'histoire des dogmes. Mais une histoire complète des dogmes doil nécessairement comprendre le développement des dogmes dans toutes les Églises chrétiennes. Il est vrai que dans beaucoup de ces Eglises , depuis le moment de leur séparation de TEglisemére, le développement dogmatique a été très-peu considérable. Quelque vives que fussent ordinairement les luttes dogmatiques qui avaient donné lieu à la séparation, et quelque important que fût le travail dogmatique qui , des deux côtés, en était le résultat, la rupture une fois consommée , tout le développement dogmatique s'arrêta bientôt dans la plupart des partis séparés de l'Eglise, soit par défaut d'impulsion , soit par défaut de culture. Pour nous , le développement dogmatique le plus intéressant est naturellement celui auquel s'est attachée notre Eglise, et c'est précisément aussi celui qui est le plus riche et le plus important par lui-même. Aussi ne suivronsnous d'abord que le développement dogmatique de l'Eglise catholique ; * et k partir de sa séparation en Eglise latine et en Eglise grecque , que celui de la première ; enfin , à dater de la Réforroation , nous nous en tiendrons uniquement à celui des Eglises évangéliques , et, dès lors tout autre mouvement dogmatique ne nous occupera qu'autant qu'il aura exercé quelque influence sur celui qui fait l'objet spécial de notre étude. Les doctrines particulières des autres Eglises sont ordinairement mentionnées dans l'histoire ecclésiastique , à l'occasion du récit de leur séparation d'avec l'Eglise catholique. Peu de ces Eglises

' V. oote I.

ont eu ultérieurement dans leur doctrine un mouvement de quelque importance.

C*est une étrange assertion que de prétendre , comme certains savants , que Thistoire des dogmes n'a pas à s'occuper de la doctrine de Jésus et des apôtres. 11 résulte clairement de ce que nous avons dit , que Thistoire des dogmes est un seul corps pour ainsi dire organique , dont la doctrine de Jésus et des Apôtres forme précisément le premier membre. Cette doctrine , ayant été la base de tous les développements ultérieurs, ne saurait donc être passée sous silence.

Après avoir déterminé l'étendue de l'histoire des dogmes , il s*agit de savoir quel en est le caractère. 11 doit être évidemment scientifique , c'est-à-dire pratique et pragmatique. Elle doit se servir de la critique, afin de pouvoir distinguer exactement les véritables matériaux dont elle doit faire usage. Elle puise à peu près aux mêmes sources que l'histoire ecclésiastique ; mais il y a bon nombre d'écrits, intéressants pour l'histoire de l'Eglise, qui n'ont que peu ou point de valeur pour l'histoire des dogmes. Les sources les plus importantes pour Cette histoire , ce sont les symboles ecclésiastiques, les actes des conciles, les liturgies ^ les livres qui exposent la doctrine de l'Eglise, en un mot tous les écrits dogmatiques reconnus par toute TEglise comme faisant loi ou comme orthodoxes. L'histoire des dogmes se sert aussi des écrits privés qui réfléchissent la doctrine officielle de l'Eglise. Elle a tout d'abord , de même que l'histoire de l'Eglise , à examiner et à vérifier l'authenticité et l'intégrité des sources auxquelles elle puise , et ne doit ensuite en faire usage qu'après les avoir soumises à une critique scrupuleuse. Elle a sans doute moins à se préoccuper de la question de crédibilité des documents, car en admettant tel ou tel fait, ce n'est pas par l'autorité de celui qui le rapporte qu'elle doit se laisser déterminer, mais elle prend les faits tels qu'ils ressortent d'écrits rédigés el publiés sous la sanction de l'Eglise elle-même. Quand il est, par exemple, prouvé qu'un écrit appartient à une certaine époque, la matière de cet écrit est un fait de cette époque; mais il n'est pas aussi facile de saisir dans leur véritable sens les idées dogmatiques qu'il contient; car il est diflScile de s'appro-

prier si complélemenl les pensées d'un autre, sous leur forme (listinctive, qu'aucune idée personnelle ne s*y mêle. L'historien , appelé à saisir dans son ensemble le système dogmatique de chaque auteur, court facilement le danger de le concevoir et de le compléter d'après le système qu'il a lui-même adopté , surtout dans les points sur lesquels l'auteur s'est prononcé d'une manière moins claire et moins explicite. Pour bien comprendre l'auteur^ il lui faut, non -seulement comparer ensemble les endroits dans lesquels il traite du même sujet, expliquer les passages obscurs d'après ceux qui sont plus clairs, mais encore embrasser d'un seul coup d'œil tout l'ensemble de son système dogmatique, pour bien saisir son opinion réelle. Il lui faut en outré se dégager de tous les préjugés favorables ou défavorables à celui dont il s'occupe; il ne doit ni le considérer comme exempt d'erreur ni supposer qu'il est constamment dans l'erreur. Enfin , Pexactitude de la reproduction des idées dogmatiques d'un autre, exige qu'on ne leur prête ni plus ni moins de clarté et de profoncTeur qu'elles n'en ont réellement. Tous les dogmes se sont formés successivement et sont parvenus peu à peu à un plus haut degré de clarté et de précision. C'est pourquoi nous trouvons , dans l'histoire de bien des dogmes, des périodes dans lesquelles ils ont encore quelque chose de vague et d'indécis ; or, c'est le devoir de l'histoire de ne pas leur prêter une forme plus précise que celle qu'ils ont réellement, t C'est précisément ce manque de précision des dogmes chez les premiers docteurs qui a porté presque tous les partis chrétiens, à en invoquer l'autorité, et leur parfait accord avec eux.

Il arrive aussi assez souvent que les dogmes ont pour origiginedes idées plus ou moins poétiques, dans lesquelles on ne devrait voir par conséquent que des figures, mais qui peu à peu sont prises dans le sens propre et littéral. A cet égard l'historien doit veiller à ne pas substituer à l'idée première, figurée et poétique, l'idée abstraite adoptée plus tard , substitution à laquelle peut facilement l'entraîner l'identité des expressions, comme cela a eu lieu, par exemple, pour le mot/ACTaSaÀXctv, à l'égard de la sainte cène. En général , de même que les idées

dogmatiques , de même aussi la significatioa des mots qui servaient à les exprimer , a subi des changements considérables ; aussi rhjstorien doit-il bieo prendre garde k oe pas attribuer à pne expression d'une époque antérieure un sens qu'on ne lui a donné que plus tard (p. ex. Trinius, etc.) Cest une des obligatioDS les plus graves du savant, qui traite de l'histoire des dogmes, de se bien rendre compte du langage dogmatique de chaque époque. Enfin la critique historique doit soigneusement éviter de conCoiMlre des opinions individuelles avec des docirines universellement admises. Il est vrai qu'il est ordinairement iacile de reconnaître à la manière dont un écrivain énonce certaines propositions dogmatiques , s'il exprime l'opinion universelle de l'Ëglise à son époque ou une opinion personnelle; car, dans le premier cas , il énoncera sa proposition avec une ingénuité qui fait voir qu'il n'attend aucune contradiction , et dans le second , il mettra un certain zèle à la défendre contre des attaques dont elle peut être l'objet. Du reste , dans les premiers temps, il y avait bien des questions dogmatiques sur lesquelles ne s'était point encore formée une opinion universelle ; c'est pourquoi les anciens docteurs de l'Eglise énoncent souvent sans la moindre réserve, parce qu'ils ne craignaient aucune opposition, des opinions qui cependant étaient loin d'être universellement admises.

Ainsi le travail de Hhistorieu , pour trouver et distinguer ies vrais matériaux qui peuvent lui servir, offre déjà de grandes (liiDcultés , s'il veut du moins suivre les règles d'une saine critique; mais celui de les coordonner n'est pas ntoins difficile. . L'histoire des dogmes doit être avant tout pragmatique. Ce ne doit pas être une simple énumération d'opinions dogmatiques ({ui se sont succédé , mais une exposition du développement des dogmes qui iasse voir comment certaines doctrines se sont développées de doctrines antérieures , quelles circonstances y ont (Contribué et par quelles raisons on les a motivées et justifiées. Gn nous traçant une image exacte et complète du caractère dogmatique des diverses époques, et en nous appreuant comment de chacune s'en est formée et développée une autre d'un caractère

tout difiéreBt, «Ue doit en Bièrae temps rendre raisooda développeDMot sueoesfûf des divers dogmes et des rappor4« qui les rattachent les uns aux autres.

Enfin, on est en droit d'attendre aussi d'une histoire des dog* mes une critique théologique sur la fonoalion des doctrines officielles , c'est-à-dire un jugement par leqtiel elle décide jusqu'à quel point ces doctrines , en se fornuuit et en se développant, se smi rattachées à la doctrine primitive de Christ et y ont été conformes ou contraires, il fandrait que l'historien chrétien fnt complètement insensible au haut intérêt qu'ont ces mouvements dogmatiques, pour qu'en en rendant compte, il pût conserver une complète indifférence à leur égard. Il est sans doute inutile d'entremêler Phistoire de tongs raisonnements , puisqu'elle contient elle-même les considérants les plus concluants des jugements à rendre. Mais c>st précisément par cette raison qu'on peut exiger de l'historien qu'il ne ferme pas les yeux aux enseignements qui lui sont donnés par l'histoire elle-même, et que, dans son exposé , il laisse entrevoir l'opinion du théologien sur la valeur des dogmes qui se sont successivement formés.

11 convient de distinguer de l'histoire des dogmes , malgré le rapport intime qu'il y a entre ces deux sciences , VHistoire de te dogmatique. La dogmatique est le système scientifique de tous les dogmes reçus dans une Eglise. Les dogmes étaient depuis longtemps en voie de formation que personne n'avait encore eu ridée d^en faire un ensemble systématique et de composer ainsi une dogmatique ; d'ailleurs il éteit possible plus tard de coordonner ces dogmes tout différemment et de donner ainsi une toute autre forme à la dogmatique. U s'ensuit q^ue l'histoire de la dogmatique diffère complètement de l'histoire des dogmes. Cependant elle se trouvent toutes deux dans un rapport intime : (^r les essais qui ont éte faits pour réduire les dogmes en un -système complet , en faisant apercevoir les lacunes qui s'y trou- \'aient et le manque de liaison qu'il y avait entre les différentes iwrties, ont souvent, surtout dans les temps plus récents, exercé nne infloenee marquée sur te développement dogmatique.

Quant 4IU rapport qui esuste enti*e l'histoire des dogmes et rhistoire de l'Eglise , il est clair que la première est une partie

de la seconde, puisqu'elle'a pour objet les développements historiques de l'élément le plus imporlaot de l'Eglise , à savoir sa doctrine. Autre est cependant son rapport avec l'histoire universelle de l'Eglise. Celle-ci n'ayant pour objet que les grands changements qu'a subis l'Eglise et qui ont modifié totis ses rapports , ne saurait admettre du développement dogmatique que ce qui a exercé de l'influence sur l'Eglise tout entière. L'histoire des d(^mes n'est donc pas une partie , mais seulement un complément de l'histoire universelle de l'Eglise.

§. 4. InpofUiice de Thistoire des dogmes.

11 est évident que l'histoire des dogmes forme une partie fort importante de l'histoire de l'esprit humain , et surtout des efforts qu'il a faits pour s'élever à la connaissance de Dieu et do monde invisible. Bien qu'il s'y mêle souvent une vaine curiosité, toute sorte de préjugés , parfois même de mauvaises passions et de vices, ces efforts n'en doivent pas moins être considérés comme le plus noble travail de l'esprit humain. Cette histoire présente donc un très-haut intérêt; les éléments impurs qui s'y sont mêlés , sont l'effet de l'imperfection de Thomme , et servent à mettre à nu certains cotés de la nature humaine.

L'histoire des dogmes est indispensable au théologien chrétien. La théologie chrétienne est la connaissance scientifique du christianisme , connaissance qui consiste à se rendre compte, non-seulement de l'état actuel du christianisme, mais aussi des rapports qui existent entre son état primitif et sa condition présente, des causes qui ont prodoit celle-ci, et de ses raisons d'être. Or, on conçoit que, pour arriver à cette connaissance, on ait grand besoin de l'histoire des dogmes , puisqu'elle seule nous explique comment la doctrine actuelle s'est développée de la doctrine primitive du Christ.

Si l'histoire des dogmes est nécessaire à tout théologien chrétien, elle l'est surtout au théologien protestant. Il est dans la nature du protestantisme de dégager le christianisme de tous les éléments humains qui s'y sont introduits dans le cours des siècles , et de le i*amencr à sa source primitive et divine. Il a pour

adversaire le catholicisme , qui renie toute modification histori- 4|ue du cbriiSlianisme , et soutient que la doctrine dont il est luimême dépositaire est encore exactement la même que celle que Christ a enseignée; tout ce qu'il accorde c'est que certaines doctrines ont été mieux comprises et exprimées plus nettement par les docteurs d'un âge postérieur; il conteste donc tout développement des dogmes, quant au fond, et n'admet qu'un développement formel. Il en résulte que , pour défendre ses droits contreie catholicisme, le protestantisme doit appeler à s6n aide , d'abord l'exégèse biblique, et puis l'histoire des dogmes.

Du reste, sans l'histoire des dogmes nous serions incapables de nous faire une idée exacte de l'état actuel de l'Eglise protestante et de l'apprécier selon la vérité. En nous faisant comprendre la valeur de la formation et du développement des différents dogmes , et leur rapport avec la doctrine chrétienne primitive , elle nous fournit en même temps un critérium pour bien juger les débats théologiques de nos jours, et en déterminer l'importance. Car elle nous fait voir jusqu'à quel point elles ont pour objet les idées du christianisme primitif, ou les formes que ces idées ont revêtues plus tard. Nous devons reconnaître que la réformation du xvr siècle n'a pas complètement ramené la doctrine chrétienne à sa source et à sa forme primitive ^ mais comprendre aussi qu'une connaissance approfondie des livres saints et de l'histoire dos dogmes est une condition indispensable pour continuer la réformation dans l'esprit de ceux qui l'ont commencée.

§• 5. Tnyaux sur Thistoire des dogues.

L'histoire des dogmes est une science théologique nouvelle qui , bien que préparée par quelques travaux des temps anciens, ne doit son origine qu'à la théologie moderne. En considérant son évolution successive , on peut la diviser en trois périodes.

f . Dans la première période, qui s'étend jusqa^à la réformalion , l'histoire des dogmes ne parait encore que sous la forme de polémique. C'est au iv* siècle que l'on commença à s'enquérir des opinions dogmatiques des premiers Pères de l'Église. Dans les querelles théologiques qui éclatèrent alors, chaque parti cherchait

à prouver.que sa docirine étaii celle de Tancienne Ëglisa On devint plus attentif encore aux opiuions des. teaips antérieurs dans les luttes qui eurent lieu, plus tard. AJors on composa des req^eils de paroles des anciens Pères et de dàcisions.des conaiies, par lesquelles les différents partis en lutte cherehaient à: justiOer leur opinion respective. On partait en cela de Fidée que la doctrine chrétienne s'était conservée pure et sans altération , depuis. JésuSr Christ , et qu'elle était constatée par tous les Pèr^ orthodoxes. Toujours persuadés, que les points en discussion tenaient à Tesrsence même du Christianisme , les différents, partis, crojraien^ devoir trouver chez les Pères orthodoxes des explications, parf^itendent exactes sur ces points. Or, ces Pères n'offraient générale^ m^t à ce sujet que des expressions vagues, car ce ne fut que par les controverses elles-mêmes qu'on arriva à une oonceptioiD plus claire et à une formule plus précise des doctrines qui en éi^ent Tobjet; par cette même raison, les partis pouvaient d'aptaiU plus facilement en appeler toujours aux Pères* Le principe de FEgiise catholique d'une transmission de la doctrine chrétienne sans aucune altération , arrêtait tout développement dogmatique et excluait ainsi l'idée même d'une histoire dés dogmes.^

21. Dans la seconde période^ qui s'étend depuis la réformalion jusqu'au milieu du xviu* siècle^ , les travaux concernant l'histoire des dogmes prennent une forme historico-polémique. L'opinion que la doctrine officielle de l'Eglise n'avait jamais subi aucune altération, déjà profondément ébranlée par la réformation , fut dès lors abandonnée dans tes Eglises protestantes. Ici on insistait au contraire sur la profonde altération de la doctrine de l'Eglise par foute sorte d'additions et de changements , surtout depuis Constantin , époque à partir de laquelle l'esprit mondain s'était glissé dans l'Eglise. Mais cette manière de voir eut pour conséquence que les théologiens protestants , au lieu de cultiver l'histoire des dogmes simplement au point de vue historique, la traitèrent trop exclusivement dans un sens purement polémique. On considérait les premiers siècles comme l'époque

' V. note IK

pendant laquelle la vraie doctrine de Jésus-Christ avait été maintenue dans toute sa pureté, sans soupçonner que déjà alors il y avait eu un développement dogmatique; en sorte que chaque parti protestant cherchait à prouver Taccord de sa doctrine avec les premiers Pères. Mais comtpe la corruption ne s'était introduite que plus tard et progressivement dans TEglise ; et que Ton pouvait chercher encore chez les Pères subséquents quelques restes de la pure doctrine des premiers temps, il s'en suivait que, partout où ces restes s'accordaient avec la dogmatique protestante, on invoquait leur témoignage contre TEglise catholique. On ne saurait nier que les arguments qu'on faisait valoir ainsi contre elle étaient irréfutables et décisifs. Car toute l'autorité dogmatique de l'Eglise, sur laquelle repose la doctrine officielle du catholicisme, tombe sans retour, du moment qu'il est prouvé que l'Eglise a changé son système dogmatique, ne fût-ce qu'en un seul point, et qu'une seule de ses doctrines est d'une origine postérieure et humaine. C'est donc avec raison que les protestants , dans leur lutte -avec celte Eglise , ont toujours invoqué Thistoire. Mais on doit convenir que, dans l'usage qu'ils en ont fait, ils ont d'abord procédé d'une manière partiale et qu'ils ont ensuite souvent manqué de l'indépendance qui doit caractériser l'histoire. Car le but polémique qu'ils se proposaient dans ces recherches historiques , les empêchait souvent d'interpréter les Pères sans idées préconçues; on les abordait avec des préjugés et l'on ne cherchait en eux que ce qu'on désirait trouver. Ensuite on ne s'apercevait pas que plusieurs de ces dogmes , qui ont été conservés sans modifications dan^ le système protestant, n'avaient pas été proclamés sous cette forme par Jésus lui-même , mais ite s'étaient développés et modifiés que plus tard.

Malgré la partialilè dont elles sont entachées, ces recherches ont cependant un grand mérite, en ce qu'elles ont au moins fourni une foule de matériaux à l'histoire des dogmes. On les

trouve ordinairement , non pas dans des œuvres détachées et spéciales, mais insérées dans des traités dogmatiques, en vue de

la polémique, ou bien dans des histoires ecclésiastiques, pour

prouver l'origine moderne de certaines institutions ou doctrines

catholiques.

— ÎO —

C'est ainsi que les centuries de Magdebourg ^^,l9i première histoire ecclésiastique protestante, en consacrant dans chaque siècle un chapitre spécial à la doctrine , ont répandu beaucoup de lumières nouvelles sur l'histoire des doctrines chrétiennes.

Parmi les dogmatiques protestantes, les Loci theologici de Jean Gerhard ,^ sont surtout riches eu matériaux pour Thistoire des dogmes. L'édition nouvelle de Cotla les a encoi*e beaucoup augmentés.

L'écossais Jean Forfre«iu« a Corse. (m. 1648) a laissé, sous le titre de : Inslracliones hislorico-theologicœ de doclrind chrU-' tianà^ un ouvrage très-éteudu et consacré spécialement à l'histoire des dogmes. Plusieurs fois réédité, il renferme une riche collection de matériaux ; mais il est aussi écrit dans le but polémique d'opposer à la doctrine catholique celle de l'Eglise réformée, comme M seule qui s'accorde avec le christianisme primitif.

Un riche trésor d'érudition pour l'histoire des dogmes se trouve aussi dans les écrits polémiques des théologiens réformés de France qui combattirent contre l'Eglise catholique, surtout avec les armes de l'histoire. Parmi ces ouvrages il convient de signaler en particulier ceux de Jean Baillé^ pasteur à Charenton (m. 1670), et de David Blondel, professeur au collège d'Amsterdam (m. 1655).'

Ce n'est qu'en apparence que les Antitrinitaires ont traité certaines parties de l'histoire du dogme avec plus d'indépendance que les autres protestants. Us n'étaient sans doute pas aveuglés par une trop- grande prévention pour les premiers Pères de l'Eglise, mais eux aussi avai^tpour but, dans leurs travaux, de justifier leur propre doctrine, ce qui les a souvent poussés k faire violence à l'histoire.

Dans cette période, l'Église catholique dut aussi rester fidèle à son principe , qu'il n'y a çu ni développement ni modifica-

' V. !• note III.

* Fra&Gf., 4657 ; 3 vol. io-P.

' H y aaralt Heu de ciler aussi Ba$nag$, Histoire de l'Eglise depuis Jësus- Gbrisl. La Haye, 4623 ; S vol. lo-f — puisque dans les dilTéreDles parties de sou livre 11 traite aussi des tr^dlUons de l'Eglise.

tien « qaant au fond des dogmes ; car c'est de ce principe qae dépend toute son existence. Elle n'accordait qu'une chose , c'est que lés dogmes, progressivement conçus plus clairement et exprimés d'une manière plus précise, avaient ainsi subi un développement formel ; mais elle continuait à soutenir que ce développement avait un caractère infaillible, puisqu'il s'était opéré dans le sein de l'Église, qui possède l'infaillibilité en matière de dogmes. La lutte qui éclata entre l'Église catholique et les Églises protestantes^ força aussi les théologiens catholiques à s'adresser à l'histoire pour justifier leurs assertions. On conçoit qu'en partant de • leur point de vue dogmatique, ils aient dû faire mille fois violence à l'histoire , mais on ne peut pas non plus nier qu'ils aient de temps en temps combattu avec succès la partialité protestante ; d'un autre côté^ ils ont aussi , dans leurs ouvrages, augmenté la masse des matériaux concernant l'histoire des dogmes.

Parmi ces ouvrages il convient de signaler surtout le suivant :

Dion. Pelavii {PétaUy jésuite à Paris, m. 1653) Opus de theologicis dogmaiibm^ C'est une très-riche collection de matériaux pour l'histoire des dogmes, dans laquelle, d'après l'ordre des différents dogmes, se trouve accumulée et expliquée» une grande masse de passages des Pères de l'Église et des scolastiques. L'on vrage est complètement écrit au point de vue catholique et a pour but d'appuyer la doctrine de l'Église romaine; Pétau ne peut donc point reconnaître un développement des dogmes, quant au fond; mais il admet cependant , dans la manière de les comprendre et de les formuler, un progrès qui semble parfois mémo aller jusqu'à une modification du fond. Comme collection de matériaux, son ouvrage aura toujours un grand mérite ; mais il est incomplet et ne s'étend que sur les doclrines de Dieu , de la Trinité, des anges et de la création, du Pélagianisme, de la hiérarchie ecclésiastique, de l'ordination des prêtres , de la pénitence et de l'incarnation de Christ. Un ouvrage analogue, mais d'un intérêt très-inférieur, a été publié par un prêtre de l'oratoire de

' Parb, 1645 ; 5 vol. in-r, pabifé de oouveaa, avec des addilUns, par /. Iaettre, Amsterd., 1700; 6 vol. in-f.

Paris, nommé L, Thomassin (m. 1695) , sous le titre de Dogmata Iheologiea.^

5. La troisième période, qui s'étend du milieu du xvin* siècle jusqu'à nos jours, est celle des travaux historiques et critiques sur rhistoire des dogmes. Dès le commencement du xyui* siècle, le piétisme commença à répandre un esprit théologique plus libéral dans TEgiise protestante- d'Allemagne. Les membres de ce parti Sherchaient à faire comprendre que le christianisme ne con* siste pas dans une orthodoxie stérile, ne s'attacbant qu'à la lettre, que la science des arguties théologiques a très -peu de valeur, mais que l'essentiel est plutôt d'accueillir par le cœur la doctrine chrétienne du salut. Ils n'attachaient par suite que peu d'importance aux subtilités dogmatiques; ils se prononçaient contre l'autorité exagérée qu'on accordait aux livres symboliques, et allaient jusqu'à dire que souvent des chrétiens très-pieux avaient été persécutés comme hérétiques par les soi-disant orthodoxes. Cette manière de voir leur donna naturellement une plus grande indépendance dans l'appréciation du développement ultérieur et progressif des dogmes , indépendance qui se manifeste surtout dans l'ouvrage de Gotlfried Arnold , professeur à Giessen , plus tard pasteur et surintendant ecclésiastique à Perleberg ( m. 1714 ) , intitulé : Unparleiischer Kirchen-und Kelzerhislorie. (Histoire impartiale de l'Église et des hérésies.)'^

A vrai dire, cette histoire n'est nullement impartiale, car Arnold prend toujours contre les orthodoxes le parti des hérétiques persécutés, qu'il cherche à présenter comme de vrais chrétiens, et ce n'est pas sans raison que cet ouvrage rencontra beaurx>up d'opposition ; mais il n'en exerça pas moins une influence salutaire sur les travaux qui avaient pour objet l'histoire de l'Église, en inspirant une plus grande indépendance, même dans l'appréciation de la primitive Église. C'est de l'école piétiste que sortit l'homme qui, le premier, conçut et exprima l'idée d'une véritable histoiredes dogmes. Cet homme, Jean-Salomon Semler (m.l79l), démontra que , dès les premiers siècles, la doctrine chrétienne avait subi bien des modifications , et que , selon les différentes

• 4680 ; 3 vol. in-fo. — • Francf., 4699-4700} 2 vol. in-^^

ccMWes, eite s'était développée sous ties formes diflërentes. Semler n'a f)as traité lui-même Thistoire des dogmes d'après ces idées, mais il Ta préparée par plusieurs articles répandus dans ses ouvrages.* Cependant après lui cette science a ^té traitée plus souveBt d'après des principes purement historiques, et en faisant abstraction de tout but dogmatique et polémique.

Les ouvrages sur cette matière qui méritent particulièrement d'être signalés sont ceux deW. Mûnscher^ Mûntery Bcutmgarlen-Crusius , Eagenbach , Baur , et Touvrage posthume de ^eander.^

Il n'existe encore aucun ouvrage qui embrasse toute l'histoire des dogmes d'unre manière satisfaisante. Cette science est encore si Jeune qu'il doit y avoir naturellement dans les premiers Iravaux dont elle a été l'objet^ bien des choses à rectifier et à cornpiéler. Ce q«i peut servir puissamment aux progrès de cette science, ee sont des monographies sur certaines de ses parties; car ce n'est que par une étude sérieuse des détails qu'on peut espérer {mrvenir à doofier une forme convenable à l'ensemble. 11 existe d^ un grand nombre de ces monographies. Elles sont de deux sortes.

iv Les unes montrent les développements historiques de certaines doctrines, dont un grand nombre remonte à tine date déjà aneteniie.

Ik \jes autres sN>iit Aes exposés histotiqués des systèmes th^logiques de x^ertai As hommes. L'exeifnplede Neauder en a provoqtké uii plus grand nombre dans ces derniers tétaips, et ils fournissent p&At l'histoire des dogmes d'excellents matériaux. Tels sont ceux de Neander sur saint fiernard, Tertulien et Chrysostème ; ^Vllinànn sur Grégoire de Na/ianze ; de Ejarî sur Jean

' les trftvaai fax lesquels Semiet a frayé des vofes nonvelies à l'histoire ties A>aMws sont les suivants : IntrodaetiOD historique à la dogmatique érangéliqûc de Baum^arten, Halle, 4759. — La cootioualioD de ceUe introductioD en tête de l'ouvrage de Baumgartenf iotitulé : Recherches sur les discussions Ihéologiques ( onvrigè aileoi.) ; 3 vol. in-P. Halle , 476%. — Selecta caplta hlstoris eccleâiastide. M&He , H^Od. ^ Commentarli historici de antiqtio chrbtianoràM Màtu ; I foi. Hall^ 4774.

' Tons ces ouvrages sont écrits eu allemaDd.

ScotErigèDe, de Liebner sur Hugues de Saint-Victor; de ReUberg sur Cyprien; dé Rupp sur Grégoire de Nysse ; de iSoie sur Basile-le-Grand, et de Redepenning sur Origène.

Ce dernier genre de travaux est le plus utile pour Thistoire des dogmes ; car lorsqu'on étudie , d'après ses ouvrages, le système tbéoiogique d'un homme dans tout son ensemble, on risque bien moins de se tromper sur ses opinions que lorsqu'on ne se sert de ses écrits que par fragments, pour connaître ses idées sur tel ou tel autre point de doctrine.

§. 6. te Tordre à suivre dans Thistoire des dogmes.

Il y a deux manières de disposer le plan de l'histoire des dogmes : suivre l'ordre des matières, ou suivre l'ordre chronologique. La première, d'après laquelle on expose isolément l'histoire de chaque dogme, présente de notables inconvénients. D'abord elle fait perdre de vue les rapports intimes existant entre les différents dogmes, qui se sont développés ensemble et qui ont exercé les uns sur les autres une influence réciproque, et ensuite elle empêche de se faire une idée claire des systèmes dogmatiques des différentes époques, puisque les éléments de ces systèmes se trouvent éparpillés dans l'histoire spéciale de chaque dogme. Procédant par ordre de matières, on ne peut pas saisir l'esprit et les tendances dogmatiques des diverses époques , ni la manière dont la dogmatique était alors traitée et disposée; on reste dans l'ignorance sur le^s doctrines auxquelles on attribuait une valeur particulière , sur les rapports mutuels que l'on établissait entre celles qui étaient reçues et sur les arguments dont on aimait à les appuyer.

Tous ces inconvénients disparaissent quand on dispose les matières de l'histoire des dogmes d'après l'ordre du temps, et que l'on développe le système dogmatique des différentes époques dans son enchaînement interne. Toutefois, si l'on voulait suivre cette méthode d'une manière trop rigoureuse, il faudrait, pour répondre aux nombreux changements qu'ont subi les dogmes, admettre une infinité de petites périodes, ce qui amènerait des diflScultés nouvelles. Car les dogmes se sont toujours développés progressivement et ce n'est pas tout à coup, mais peu à peu.

qu'une ancienne opinion a cédé la place à une opinion nouvelle, en sorte qu*il est impossible de déterminer par des dates précises les changements qui se sont opérés dans les différentes doctrines. Mais indépendamment de cette difficulté, cette méthode nécessiterait beaucoup de répétitions, vu que, dans chaque période, la plus grande partie du système dogmatique est resté tel qu'il était dans la précédente. Enfin, on arriverait très difficilement ainsi à une vue d'ensemble sur le développement des différents dogmes, puisqu'ils ne se présenteraient jamais que par fragments, tandis qu'un des plus grands avantages de .l'hisloire des dogmes est précisément de montrer comment , en se développnt progressivement, ils sont arrivés de leur simplicité biblique à leur forme actuelle.

La méthode la plus convenable est donc d'admettre dans cette histoire des périodes plus considérables , dont chacune se distingue des autres par une tendance et un esprit dogmatique bien tranchés et bien constatés. Nous en admettons quatre , commo dans l'histoire de l'Église.

La première allant jusqu'à l'époque où Constantin déclara le christianisme religion de l'empire romain. — 1-334.

La seconde^ jusqu'au commencement des querelles au sujel des images. ^^ 726.

La troisième^ jusqu'à la réformation. 7-> 1517.

Et ta quatrième, jusqu'à nos jours.

L'histoire de chaque période se subdivisera en une histoire générale et en une histoire spéciale des dogmes.

Dans Vhiëtoire générale sera exposé le caractère dogmatique de la période, ainsi que la marché et la nature du développement des dogmes en général. On montrera quels ont été parmi les dogmes ceux auxquels on a attaché la plus haute valeur, ceux qui ont subi les développements les plus importants et ceux qui, au contraire, sont restés invariables. Ensuite, on signalera les causes extérieures qui ont provoqué et déterminé le développement des dermes , les doctrines de l'Église et les décisions des conciles qui y ont le plus contribué. On exposera^ de plus, l'état des sciences, en particulier des sciences théologiques, surtout

de l'eBégèse, «nsi ^«eda «nelope de la philosophie domitiMle, parce ipie tontes vut toujours 'ejseroé une grande influence sur le dè^loppement te dogmesk

•Enfin, on s^occupera aussi de I*histoire de la dogmatique, qui doit'esrpliquer ce qui s'est fafit pour le complet développetnent des systèmes théologiqves. Ici cm ne devra pas oublier les différences écoles è^ théologie ei 1^ diverses dogmatiques des diflërettts pays. Quattt ara circonstances extérieures et aux événements qui mt pu influer sur la tMoiogie, l'histoire des dogmes ne peut ks mentionner qu'en paâsatit ; oar c'esft à Thisloire générale «de l^Kse qu'il tippttrtienft de s'y arrêter. ITayatït à notis occu])er que du développement des dogmes dans les Églises catholique et protestante, nous n'entrerons pas dans Thisloire des liérésies ; e!t si OMS en faisons mention, ce ne ^era qo^autanl qu'elles ont contribué au développement des dogmes dans l'Église catholique.

L'AMotre spéciale des dogntes expose ensuite Thistoirc ties diflërentes doctrines.

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