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MARIAGE

leur observation, et refuser la grâce du sacrement quand ses lois ne sont pas observées.

Ce pouvoir, l'Eglise, en vertu de la tradition et suivant l'exemple de saint Paul, l'a toujours exercé, et elle a successivement agrandi le nombre des empêchements dirimants. Les lois formelles étaient ordinairement précédées d'un usage, qui ne recevait la force d'une loi plus générale et plus précise que par les décisions solennelles de l'Eglise.

A ce point de vue, l'empêchement dirimant de l'affinité au premier degré en ligne collatérale, est le premier progrès que nous rencontrions en divergence, avec l'Ancien Testament ; car la loi mosaïque allait jusqu'à prescrire le mariage de lévirat avec une belle-sœur devenue veuve sans enfants (Deut., xxv, 5). Les conciles d'Elvire et de Néocésarée., au commencement du quatrième siècle, sont les premiers où cette loi sur l'affinité ait été promulguée comme généralement obligatoire. Le premier de ces conciles, tenu en 305 ou 306, dit dans son canon 61 : Si quis post obitum uxoris suœ sororem duxerit et ipsa fuerit fîdelis, quinquennium a communione plaçait abslinere, nisi forte vélocius dari pacem nécessitas cogerit infirmitatis.

La pénitence ecclésiastique n'est accordée ici que pour ceux qui rompent ensuite un pareil mariage illicite et invalide et qui renoncent à vivre ensemble, nomme on le voit plus clairement encore par le second canon du concile de Néocésarée, tenu entre les années 314 et 325. « Si une femme épouse deux frères, elle sera exclue jusqu'à sa mort; mais en cas de danger de mort, si elle promet qu'après sa guérison elle dissoudra cette alliance coupable, elle devra, par compassion, être reçue à la pénitence. Mais si la femme ou l'homme meurt dans une pareille union, la pénitence sera difficile pour la partie survivante » *.

Sur la disparité de culte, il n'y avait point encore autrefois de dispositions qui déclarassent invalide le mariage

1 I\)vr) eocv y^piy)Tou Ôuo àoeXootç, e ÇwOeiaôw [J.expi ôavàfou, uX^v èv tuS ôavà'cw, Stà ^v çptXavôpwuiav, enrouaa u>ç uytàvaaa Xuast xov ya;j.ov, eÇei t^jv jj.£Tavoiav làv ôè xeXsu'yfcy] ^ -yuvYj ev TotouTio ya;j.oj ousa, vproi ô àvrçp, Suc/epr,? xw [jisivavTt ^ (j.e":avoia. Les canons 15, 16, 17 du concile d'Ancyre, 314, défendent le mariage au premier degré de l'affinité ex copula illicita.

entre chrétiens et juifs ou païens, mais les conciles exhortent à les éviter, de même qu'avec les hérétiques, et ils fixent des peines contre ceux qui y contreviendront 4. Quant à l'empêchement du lien, et à la manière dont l'Eglise a toujours entendu depuis le commencement, les passages de saint Mathieu sur la simple séparation a thoro et mensa en cas d'adultère, ils sont expliqués parles conciles d'Elvire2 et d'Arles déjà nommés3.

Histoire du canon de la Bible.

Dans la troisième partie, de l'histoire des dogmes avant le concile de Nicée, nous n'avons pu convenablement insérer au cours des développements certains points de doctrine, et nous avons dû traiter spécialement après coup, parce que ces dogmes n'avaient point encore été soumis à une discussion et à une controverse formelles. Il en est ainsi notamment de celui qui va nous occuper ici, le canon de la Bible.

1. La plus ancienne partie des livres se compose des cinq livres de Moïse qui, par de nombreux miracles, s'était accrédité devant tout le peuple d'Israël comme un envoyé de Dieu et un prophète, et qui, peu de temps avant sa mort, remit ses livres aux prêtres et au peuple, afin qu'ils fussent conservés près de l'arche d'alliance et qu'on en fît lecture tous les sept ans à la fête des tabernacles 4. La providence particulière que Dieu avait assurée au peuple de l'alliance ne devait pas cesser à la mort de Moïse, ni le prophétisme disparaître. On vit encore cà et là des hommes éclairés de Dieu surgir parmi le peuple pour continuer la série des révélations divines. Mais nous n'entendons point parler d'un recueil formel de ces livres avant le retour des Juifs de la captivité, alors qu'il fallut entreprendre, sous

1 Concile d'Elvire, can. 15, 16, 17; concile d'Arles, caa. 11. — ' Canon 9 : Item fœmina îidelis, quae adulterum maritum reliquerit fidelem et alterum ducit, prohibeatur, ne ducat; si duxerit, non prius accipiat communionem, nisi quem reliquat de seculo exierit, nisi forsitan nécessitas intirmitatis dare compulerit. — ' Canon 10. — * Deut., xxxt, 9 et suiv.

l'ordination Néhémie une revue de la collection des livres saints.

Des renseignements nous sont fournis à ce sujet non seulement par les livres des Machabées 4, mais aussi par Flavius Josèphe, qui écrivait : « Il n'y a pas chez nous un nombre infini de livres qui se contredisent entre eux; nous n'en avons que vingt-deux, qui contiennent l'histoire des temps écoulés et sont justement réputés divins. Parmi eux figurent les cinq livres de Moïse, qui comprennent les lois et l'histoire depuis l'origine du monde jusqu'à sa mort. Cette époque est d'environ 3000 ans. Depuis la mort de Moïse jusqu'au règne d'Artaxercès, qui succéda à Xercès comme roi de Perse, les prophètes ont écrit l'histoire en treize livres; les quatre autres contiennent des hymnes à la gloire de Dieu et d'utiles préceptes moraux. Depuis le règne d'Artaxercès jusqu'à nos jours, les faits sont sans doute relatés, mais ces livres n'ont pas la même autorité que les précédents, parce que la succession des prophètes avait cessé 2. »

Il ajoute que chaque Juif vénère dans ces livres la parole de Dieu, {B6y\j.oLm 6sou), et qu'il est prêt à sacrifier sa vie en témoignage de leur vérité. Josèphe nous donne ici le canon des Juifs de Palestine, et ne reconnaît que quatre hagiographes, probablement les Psaumes, les Proverbes, l'Ecclésiastique et le Cantique des cantiques, bien que le canon postéreur des Juifs dans le Talmud renferme aussi les deux livres des Paralipomènes, Esdras, Néhémie, Estber et Daniel. Mais voici la différence qui existe entre les Juifs du temps de Josèphe et les Juifs Taimudiques plus récents : les derniers rejetaient formellement les livres deutérononiques, écrits en grec après la captivité et composés par les Juifs d'Egypte; tandis que Philon et Josèphe considéraient la version des Septante comme inspirée, et citaient les livres deutéro-canoniques aussi bien que les autres. L'opposition au christianisme, pour qui, les livres deutérocanoniques avaient la même valeur que les autres, dut

xoà 7tpocpr,Twv xal ^à Hu AaulÔ xat stuctoÀocç (ia<nXgu>v irept àvaOejJiaTWV. — ' Coni. Apion.t I, 8.

provoquer chez les Juifs ultérieurs cet exclusivisme étroit contre la révélation qui avait continué de se développer sur le sol grec.

Le christianisme étant la plénitude et la consommation du judaïsme de l'ancienne alliance, était avec lui en relations intimes ; prit il les livres des Juifs comme sa propriété. Le judaïsme en effet n'était au christianisme que ce que l'image est à la réalité, la racine à l'arbre parvenu à sa croissance. Le judaïsme était une préparation, une initiation aux révélations divines qui allaient se terminer en Jésus- Christ. Sans cet accomplissement, il eût été une énigne insoluble un hors-d'œuvre inintelligible, une contradiction perpétuelle c'est ainsi que le Seigneur lui-même qualifie les livres saints de l'Ancien Testament, qui contiennent les révélations divines, rendent témoignage de lui et devaient trouver en lui leur accomplissement. Mais il n'en donne pas la liste exacte, et ne se prononce pas sur les différences partielles qui existent entre les Juifs d'Egypte et ceux de Palestine sur la canonicité de tel ou tel livre. Seulement les écrits du Nouveau Testammenfr citent quelquefois * les trois mêmes classes de livres de l'Ancien Testament que nous rencontrons dans Flavius Josèphe, car il y est question de la loi, des prophètes et des psaumes, sans qu'il soit dit quels livres et combien appartiennent à chacune de ces classes.

Un autre moyen de preuve, c'est oue les auteurs du Nouveau Testament emploient généralement pour leurs citations la version des Septante, même dans les endroits où la traduction grecque s'écarte du texte hébreu 2. Nous en concluons que les livres deutéro-canoniques contenus dans les Septante, et écrits en grec, Tobie, Judith, la Sagesse, l'Ecclésiastique, Baruch, les deux livres des Macchabées, quelques fragments de Daniel et d'Esther, étaient aussi reconnus comme sacrés et divins. Ajoutez que, si ces livres ne sont pas expressément cités, le Nouveau Testament y fait d'évidentes allusions3.

1 Luc, xxiv, 44. — s Voy. Matth., xv, 8, 9; Apoc, il, 25, 28; vji, 42; Rom., xv, 10, 12; Hébr., n, 7; x, 5; xi, 21.— * Luc, vi, 31; comp. avec Tob., iv, 16; Matth., xxvn, 40, 43. Comp. avec Matth., n, 17 et suiv.; Rom., î, 20 et suiv. Comp. avec Sag., xm-xv.

Cependant, il résulte de ce qui précide que les auteurs sacrés de l'Ancien comme du Nouveau Testament ne suffisent pas pour nous donner la certitude sur le canon et sur les parties qui le composent. Ceux qui prétendent que la sainte Ecriture est l'unique source de la foi tombent ici dans le plus grand embarras et sont obligés de recourir au plus flagrantes contradictions. La tradition peut seule nous venir en aide ou du moins nous faire rapprocher de la certitude de la foi. On essaie d'échapper à ces difficultés sans le secours de la tradition en faisant résonner le mot de critique. C'est en vain. Certes la critique est nécessaire, mais c'est la critique des témoignages traditionnels, avec cette réserve que la critique subjective de la tradition ne trouverait pas la pierre philosophale, si l'enseignement infaillible de l'Eglise, ne s'était pas lui-même armé de la critique et n'avait pas réglé le canon.

En ce qui est de l'ancien Testament, il était naturel que la version grecque demeurât surtout en usage dans l'Eglise, qui s'était d'abord propagée dans les pays de culture grecque, et qu'elle conservât l'autorité que le Seigneur et les Apôtres lui avaient reconnue. Elle fut employée comme Bible officielle dans les leçons lues à l'église et dans les travaux des Pères. C'est d'après elle, ou du moins d'après une version faite sur celle des Septante, que les Pères antérieurs au concile de Nicée font constamment leurs citations; ils n'admettent aucune différence entre les livres deutéro-canoniques, et les livres proto-canoniques, contenus dans le manuscrit hébreu *.

Les premières traductions de l'ancien Testament sous l'ère chrétienne, l'ancienne Italique, comme la Peschito Syrienne, qui sont encore du deuxième siècle, contiennent également les livres deutéro-canoniques. Cependant nous entendons aussi dans la période anténicéenne quelque voix qui révoquent en doute l'autorité de ces derniers livres et qui semblent se prononcer pour le canon des Juifs de Palestine. Eusèbe, dans son Histoire ecclésiastique 2 nous a

1 Clem. Rom., I Cor., m, 55; Polyc, ad Philad., 10; Jean, AdveYs. hœres., IV, 5, 35 ; V, 35; Clem. Alex., Strom., II, 447, 503: V, 714; VI, 791; Pœd., I, 139; TertulL, Scorp., vni; De prœscript., vu; De exhort. cast., il ; De cultu fe?nin.y I. 3. — ' Lib. IV, cap. xxvn

782 HISTOIRE DE8 DOGMBfl.

transmis un catalogue de ce genre, par Méliton, évéque de Sardes, au deuxième siècle, où sont énumérés, sauf Néhémie et Esthe", les livres écrits en hébreu. Il faut remarquer cependant la manière dont Méliton commence son canon : il écrit à son frère Onésime qu'il a voyagé en Orient et qu'il s'y est enquis, peut-être auprès des Juifs, du nombre et de l'ordre des livres sacrés. Que nous n'ayons dans le canon de Méliton qu'un canon Juif, c'est chose plus certaine encore si nous le rapprochons de celui d'Origène, qu'Eusèbe nous a également conservé *. Car ceiui-ci dit positivement qu'il a voulu donner le catalogue des livres saints d'après les Hébreux, et chose étonnante, il cite le livre de Baruch, contrairement aux autres catalogues. Du reste, On'gène, dans ses écrits cite les livres deutérocanoniques de la même manière que les livres proto canonique 2, et il justifie leur autorité dans un écrit spécial adressé à Jules Africain, qui ne voulait point reconnaître les parties deutéro-canonique, du livre de Daniel. Les sectes hérétiques elles-mêmes n'avaient rien à objecter contre la canonicité des livres deutéro-canoniques, pas même quand les Pères s'en servaient pour réfuter leurs erreurs 3.

Les semipélagiens furent les premiers qui rejetèrent le livre de la Sagesse comme anti-canonique, quand en leur opposa un passage de ce livre. Mais saint Augustin 4 leur prouva que cette manière d'agir était contraire à toute l'antiquité chrétienne. Sans doute, avant le concile de Nicée, il y avait quelques Pères, comme saint Athanase, saint Cyrille de Jérusalem 5, saint Grégoire de Nazianze6, Rufin7 et saint Jérôme 8 qui, eux aussi, ne recevaient comme vraiment canoniques que les livres du canon Juif; mais du reste ils empruntaient aussi bien leurs citations aux livres deutéro-canoniques, qu'aux livres proto-canoniques.

Ainsi, la critique subjective privée des témoignages de la tradition n'est pas ici en mesure de lever toute espèce de

1 Hist. eccl., VI, 25. — » De princip., II, 1; cont. Cels., VIII (p. 779). — 3Hypp., cont. Noet., n, 5;Euseb., cont. Marc, II, 1; Opt.. Schism. douât., iv. — 4 De prœdest. sanct., xiv. — * Catech., iv, 33. — 6 Carmen, I, 1, 12. — " Expos, in Symbol. — • Prolog, galat.

doute relativement au canon; seul le corps ecclésiastique enseignant et infaillible avait l'autorité nécessaire pour mettre fin aux incertitudes, et le droit, en se rattachant à la tradition apostolique, de déclarer dénuées de fondement les objections élevées contre l'autorité des livres deutérocanoniques et d'en publier le canon comme un dogme dont le fond constitue une tradition apostolique, et par conséquent une partie de la révélation divine. C'est ce qui a eu lieu d'abord, dans les conciles du nord de l'Afrique, à la la fin dn quatrième siècle, et en dernier lieu au concile de Trente.

2. Nous verrons encore mieux le rapport de l'Eglise et de la tradition avec le dogme relatif au canon, si nous étudions l'histoire du canon du Nouveau Testament. Le Christ Notre Seigneur n'avait rien enseigné que de vive voix; et, de propos délibère, il n'avait rien voulu laisser par écrit. Parmi les Apôtres, saint Paul fut probablement le premier qui écrivit vers l'an 52 ou 53, sa première aux Thessaloniciens. A cette Epitre se rattachèrent successivement d'autres écrits émanés de lui ou de quelques autres Apôtres ou disciples des Apôtres, jusqu'à ce que, dans les dix dernières années du premier siècle, l'Apôtre saint Jean terminât par son Evangile les Ecritures reconnues aujourd'hui pour canoniques.

Or, quelles que fussent pour les fidèles la valeur et l'importance de ces écritures Apostoliques, nous ne voyons pas que les Apôtres aient entrepris une collection formelle, officielle, de leurs écrits, ni qu'elle ait été faite peu de temps après leur mort. Il se peut même et nous savons qu'il en est ainsi d'une Epitre de saint Paul l — que quelques écrits des Apôtres soient entièrement perdus. Ces écrits apostoliques n'étaient pas d'une nécessité absolue pour les communautés chrétiennes, et ce n'est pas d'eux que dépendaient la durée et l'intégrité du christianisme. Le Seigneur avait chargé ses Apôtres de prêcher l'Evangile à tous les peuples et de leur apprendre à observer tout ce qu'il leur avait dit. Cette prédication verbale suffisait pour transmettre la vérité à tous les hommes, d'autant plus que

1 / Cor,, ▼, 9.

le Seigneur avait promis et envoyé le Saint-Esprit aux Apôtres pour les assister l'exercice de leur ministère. Il se peut que dans la suite des renseignements écrits sur les actions et les doctrines du Seigneur, fournis par des témoins oculaire, et auriculaires répondissent à un plus pressant besoin, mais ici encore ils n'étaient pas absolument nécessaires.

Quoi qu'il en soit, les relations fréquentes qui existaient entre les Eglises voisines, les communications mutuelles qu'elles entretenaient, propagèrent de plus en plus les écrits des Apôtres. Il est déjà parlé des Epitres de saint Paul, dans la première Epitre de saint Pierre l ainsi que d'autres écritures, même difficiles à comprendre, qui étaient alors connues des chrétiens. Mais on ne peut pas conclure de ce renseignement que tous les écrits que nous connaissons de saint Paul fussent déjà réunis en collection.

Chez les Pères apostoliques, les témoignages en faveur des Ecritures du nouveau Testamment sont encore très rares; nous ne pouvons pas même supposer que tous les Pères de la fin du premier siècle et du recommencement du second connaissaient déjà tous les écrits des Apôtres. Clément de Rome 2 mentionne expressément la première Epitre de saint Paul aux Corinthiens; saint Ignace3, l'Epitre aux Ephésiens ; saint Polycarpe4 l'Epitre aux Philippiens; mais on trouve de nombreuses allusions à des passages d'autres écrits des Apôtres, à l'Epitre aux Hébreux, surtout dans Clément, et aux Evangiles5, mais il est souvent difficile de savoir, en ce qui est des Evangiles, s'ils les citaient de mémoire, ou s'ils n'avaient pas sous les yeux d'autres collections des discours du Seigneur. Papias, évêque d'Hiéraple au commencement du deuxième siècle, connaissait l'Evangile hébreu de saint Mathieu, celui de saint Marc, la première Epitre de saint Jean, et la première de saint Pierre6. Dans le cours du premier siècle, les Ebionites s'étaient déjà approprié l'Evangile hébreu, mais en y faisant des changements.

1 m, 15. — * I Cor.% 47. — 3 Eph., xn. — 4 Ph.il. , ni. — 5 Voy. les preuves dans la Collection des sources pour Vhistoire du canon du Nouveau- Testament, par Kirchhofer, p. 77 et suiv. — 5 Euseb., Hist. eccl., III, 39.

Au deuxième siècle, les témoignages en faveur de nos Ecritures canoniques deviennent de plus en plus précis, et on peut prouver que la plupart étaient connues comme telles dans l'Eglise avant le milieu de ce siècle. Les renseignements que nous avons sur les sectes gnostiques de la première moitié du deuxième siècle prouvent d'abord qu'elles ne niaient pas l'authenticité des écrits des Apôtres dans l'Eglise; mais elles les mutilaient, les interpolaient, ou elles expliquaient les doctrines des Apôtres en les acommodant aux idées des Juifs. Tel fut notamment Marcion, qui était à Rome vers l'an 130 avec saint Justin et Valentin; il confectionna pour sa secte un recueil d'écrits apostoliques, y inséra l'Evangile de saint Luc, et comme seconde partie, 1' 'Atcoctcoâixov, puis dix lettres de l'Apôtre, c'est-à-dire toutes les écritures canoniques, sauf les deux Epitres à Timothée, l'Epitre à Tite et celle aux Hébreux, mais il se permit une foule de mutilations, d'interpolations et de changements l.

Sa position hostile à l'égard du judaïsme explique fort bien pourquoi il adopta les Epitres de saint Paul et l'Evangile de saint Luc écrit sous les auspices de l'Apôtre. Sa doctrine explique les changements qu'il fit dans les Écritures canoniques. Mais il connaissait également les autres Evangiles et quelques Epitres des autres Apôtres, comme il résulte des renseignements fournis par les Pères.

Saint Irénée 2 dit la même chose des gnostiques en général. Nous pourrions le prouver par l'ouvrage de Celse, philosophe païen; car lui aussi suppose que les quatre Evangiles sont d'origine apostolique, et il n'attaque pas leur authenticité, il ne vise qu'à jeter le ridicule sur leurs doctrines 3.

Dans l'Eglise même saint Justin indique assez clairement vers la même époque les quatre Evangiles 4 et il connaît les

• Iren., Adv. hœres., I, 27, 2; III, 12, 12; Tertull., Adv. Marc, IV, 6; V, 1 et seq.; Epiph., Hœres., xlii, 9. — * Adv. hœres., III, 12, 12. — ' Voy. les preuves dans Kirchhofer, p. 330 et suiv. — A Au Dialogue cm, les (X7ro^vY)!Xoveu[j,aTa sont d'abord attribués aux Apôtres, puis aux Apôtres et à quelques disciples des Apôtres, ce qui convient justement à nos quatre Evangiles.

Actes des Apôtres, Y Apocalypse1 et les Epitres des Apôtres a. Tatien, qui sortait de son école, devint plus tard déserteur de la foi et le chef d'une secte gnostique. L'antiquité connaissait de lui une Harmonie des Evangiles, oià xeacapwv 3 (jans laquelle il a recueilli ce qu'il y a de plus important dans les quatre Evangiles, en négligeant tout ce qui ne cadrait pas avec sa doctrine, notamment la généalogie. Théodoret 4 raconte que de son temps l'ouvrage de Tatien était encore fort répandu; qu'il en fît brûler près de 200 exemplaires dans son diocèse et le remplaça par les Evangiles aux hérétiques.

Si les écrits apostoliques, à mesure qu'ils vieillissaient, devaient gagner en autorité et en importance, il devenait d'autant plus nécessaire que l'Eglise veillât à l'intégrité des Ecritures vraiment apostoliques ; car les gnostiques falsifiaient ces Ecritures, et en fabriquaient une multitude d'apocryphes qui, sous le nom des Apôtres, propageaient des doctrines souvent immorales; les fidèles eux-mêmes faisaient circuler une foule d'écrits apocryphes sous le nom des Apôtres. Il devenait donc indispensable de réduire en collections les Ecritures authentiques des Apôtres. Nous sommes en mesure de citer les écrits qu'elles contiennent et qui sont généralement reconnus, d'après des témoignages nombreux de la fin du deuxième siècle. Nous avons en effet, de cette époque sur le canon de nombreux renseignements fournis par toutes les parties de l'Eglise; nous en avons de saint Irénée, évêque de Lyon et disciple de saint Polycarpe, témoin de la doctrine apostolique au sens le plus rigoureux, de Tertullien, prêtre de Cartilage, de Clément. d'Alexandrie; nous possédons un canon formel de l'Eglise romaine dans le Fragment de Muratori, comme de l'Eglise de Syrie dans la Peschito.

Trois principes présidaient à la confection de ces sortes de catalogues ou de collections. Premièrement on n'admettait dans le canon que les écritures qui, d'après la tradition, émanaient d'un apôtre ou d'un témoin des actes et des doc-

1 Diaî. lxxxi. — * Voyez le groupement des citations et les allusions que Justin fait aux saintes Ecritures dans l'édition de Justin par Otto, p. II, p. 502 et suiv. — » Euseb., Hist. eccl., IV, 29. — » Hœret. fab., I, 20.

trines du Seigneur : saint Paul était de ce nombre à un titre particulier, et si l'acceptation du second ou du troisième Evangile semblait contraire à cette pratique, les plus anciens Pères en donnent déjà la raison, en disant que l'Rvangile de Marc est celui de Pierre, et celui de saint Luc l'Evangile de Paul. Deuxièmement, on n'acceptait comme vraiment apostoliques que les écrits reconnus pour tels par une Eglise de fondation apostolique. Si quand il s'agissait d'établir la doctrine chrétienne, on devait surtout consulter la tradition des Eglises apostoliques, on le devait à plus forte raison quand il s'agissait d'admettre une Ecriture comme venant des Apôtres *.

Troisièmement, on partait de ce principe que la doctrine contenue dans les écrits apostoliques ne pouvait être différente de l'enseignement transmis de vive voix dans les Eglises Apostoliques ou dans l'Eglise une et Catholique; on excluait donc de prime abord du canon tout ceux qu'on trouvait contraires à la doctrine généralement répandue dans l'Eglise2. On voit par là que la tradition seule ne suffisait point pour établir le canon; la critique devait intervenir, mais la critique d'une autorité infaillible, convaincue qu'elle était en possession certaine de l'Esprit-Saint qui avait inspiré les Apôtres, en possession certaine de la doctrine apostolique, et jugeant aussi, d'après cette règle, les diverses parties qui composent l'Ecriture.

Si maintenant nous résumons les données que nous offrent sur le canon les diverses Eglises à la fin du deuxième siècle, nous trouvons d'abord dans le Fragment 3 de Muratori, — en comblant une lacune du commencement avec les deux premiers Evangiles, — nous trouvons quatre Evangiles, les Actes des Apôtres, treize Epitres de saint Paul, deux de saint Jean, l'Apocalypse et probablement la première Epitre de saint Pierre. La version syrienne, de la fin du deuxième siècle, contient, outre les Evangiles, les Actes et les Epitres cités de saint Paul, elle contient l'Epitre aux Hébreux, l'Epitre de saint Jacques, la première de saint

1 Tertull., De prœscript., xxxvi. — a Tertull., Advers. Marc, IV, 5; De Prœscript.y xxxvir; Euseb., Hist. eccl., J II, 25. — 'Voyez Kirchhofer, p. 1 et suiv.

Pierre et la première de saint Jean. Que l'Epitre de saint Jacques dût être connue tout d'abord en Palestine et dans les Eglises de ce pays, cela est aisé à comprendre, comme aussi que l'Epitre aux Hébreux pût rencontrer cà et là en Occident quelques difficultés depuis que les montanistes en avaient invoqué certains passages. Mais les trois témoins nommés plus haut en faveur de la tradition, au commencement du deuxième siècle, saint Irénée, Tertullien, Clément d'Alexandrie, citent tous l'Epitre aux Hébreux parmi les Ecritures canoniques, et ils mentionnent l'Apocalypse comme étant de saint Jean. Saint Irénée lui, donne des renseignements détaillés sur le nombre quatre des Evangiles authentiques, et témoigne en faveur de la seconde Epitre de saint Jean, de même que Tertullien et Clément d'Alexandrie en faveur de l'Epitre de Jude.

Il ne manque donc plus qu'un témoignage en faveur de la seconde Epitre de saint Pierre, pour que nous ayons le canon entier du Nouveau Testamment, qu'on avait déjà recueilli en deux livres les « Evangiles » et les « Apôtres » 4 (eùaYYeXtxov, à-rcoa-coXcxov). Origène est le premier qui nous donne ce témoignage, en citant souvent cette Epitre, du moins d'après la version latine de Rufin 2. Cependant, dans le canon conservé par Eusèbe 3, il l'a rangée parmi les Ecritures douteuses (à^çiftàXXe-cai y«p) évidemment parce qu'il n'avait pas à sa disposition les nombreux témoignages de l'antiquité. Il émet également des doutes sur la seconde et la troisième Epitres de saint Jean, et sur la rédaction par saint Paul de l'Epitre aux Hébreux, tout en reconnaissant que c'est la doctrine de l'Apôtre : selon lui, elle avait été dictée par saint Paul à un disciple des Apôtres.

Si nous soumettons à la critique les témoignages de la tradition depuis le commencement du quatrième siècle, sans attacher une valeur décisive à l'enseignement infaillible de l'Eglise, nous partagerons avec Eusèbe 4, les écrits du Nouveau Testamment en deux classes : la première comprendra ceux qui furent généralement reconnus dans l'E-

' Iren., Advers. hœres., I, 3, 6 ; Clem. Alex., Stromat., V, 664 ; VI, 784; VII, 836. Tertull., De puait., xn, 12 ; De baptismo, 25. — 3 Voyez les preuves dans Kirchhofer, p. z!9. — 3 Hist. eccl., VI, 25. — * Eist. eccl., III, 25.

glise dès l'origine, VoÀoYou;j.tv*i; la seconde, ceux dont l'authenticité, et l'origine apostolique furent cà et là contestées. Eusèbe met dans la deuxième classe l'Epitre de saint Jean, et dans la première, les autres écritures canoniques, tout en mentionnant quelques doutes relatifs à YApocalypse, mais qui n'avaient été soulevés qu'en quelques endroits de l'Eglise d'Orient, notamment par Denis d'Alexandrie vers le milieu du troisième siècle, et qui avaient été provoqués par le millénarisme, quand celui-ci voulut s'appuyer de quelques passages de Y Apocalypse.

Cependant les témoignages anciens, quoique isolés, de la tradition, en faveur de l'origine apostolique des lettres catholiques contenues dans la seconde classe, prirent de plus en plus d'importance, à mesure qu'ils trouvèrent de l'écho au sein de l'Eglise. Le canon de saint Athanase renferme toutes nos écritures canoniques; et dans les canons ultérieurs de Cyrille et de Jérusalem i et de Grégoire de Nazcienze ', comme dans les canons apostolique 3 et le concile de Laodicée en 364, il ne manque que Y Apocalypse Cependant les critiques qu'on avait élevées autrefois contre ce livre dans quelques parties de l'Eglise cessèrent peu à peu, et on ne douta plus de leur origine apostolique. La croyance à la canonicité de ce livre devint tout à fait générale, et l'Eglise ne fit que la constater lorsque, dans les conciles tenus en Afrique à la fin du quatrième siècle, et surtout au concile de Carthage de 337, on dressa le catalogue des écritures canoniques du Nouveau Testamment, tel que l'Eglise l'a généralement adopté jusqu'à ce jour. Nous voyons donc» ici encore, surgir un dogme qui, sans nous annoncer aucune vérité nouvelle, puisqu'il est fondé sur la tradition apostolique, ne devait être reçu de tous comme une vérité dogmatique, que lorsque la propagation universelle de cette tradition dans l'Eglise ne pourrait plus être douteuse et lorsqu'il serait devenu manifeste que l'Esprit-Saint le sanctionnait comme une vérité divine. Otez cette sanction de l'Eglise et de l'Esprit-Saint, il eût été impossible d'acquérir une pleine certitude sur le canon cité des écrits qui avaient été autrefois l'objets d'attaques et de doutes

1 Catéch., p. 36. — » Carm. 33. — » Can. 85.

multipliés, surtout si nous réfléchissons que quelques voix s'élevaient aussi en faveur de la canonicité de certains livres que l'Eglise n'a pas reconnus comme le Pasteur d'Hermas, le livre d'Hénoch, etc.

3. La croyance à la canonicité d'un livre impliquait toujours dans la pensée de l'Eglise, la croyance à son inspiration. Bien qu'on puisse toujours discuter sur les limites exactes qu'il faut assigner à l'inspiration, on a toujours entendu par là que les textes de l'Ecriture Sainte contien* nent la parole infaillible de Dieu. Cette croyance, les chrétiens l'ont héritée du jadaïsme, avec les livres de l'ancien Testamment, elle a été confirmée par le Seigneur luimême et par les Apôtres. Dans l'ancien Testamment il est dit des prophèes, pour ne parler que de ceuxlà, qu'ils ont écrit par l'inspiration du Saint-Esprit, et les Juifs prenaient généralement au témoignage de Flavius Josèphe, les Livres Saints pour la parole de Dieu : ils étaient prêts à donner leur vie en témoignage de cette croyance. Le Sauveur lui-même la confirme lorsqu'il cite ce texte de David, Ps. ex, 1, et qu'il ajoute : « David dit dans le Saint Esprit l » Les Apôtres assurent également que le Saint Esprit a parlé par la bouche des prophètes2, et ils affirment que les saintes Ecritures sont des livres divinement inspirés3, que les prophètes étaient remplis du saint Esprit4.

L'Eglise, en s'appuyant sur la tradition, a toujours professé la même croyance. Clément de Rome 5 appelle les saintes Ecritures de véritables sentences du Saint-Esprit, et, quand il en veut citer un passage, il commence par ces mots : Le Saint-Esprit parie ainsi6. Justin enseigne que les Ecritures de l'ancien Testamment sont inspirées par le Verbe7; Théophile8 dit la même chose; Origène déclare que c'est une doctrine de l'Eglise que le Saint-Esprit a inspiré chacun des prophètes de l'ancien Testament et des Apôtres du Nouveau 9. Quelques Pères croyaient même, d'après

1 Marc, xii, 26. Comp. Matth , xxir, 43. — * Act., i, 16; xvin, 21 ; iv, 25 ; xxvn , 25; Hébr., i, 1 ; m, 7; x, 15. — 3 II Tim., ur, 15, 16. — 3I Pierre, 1, 19-21. — 5 / Cor, 45. — 6 Ibid., cap. xni; cf. Polyc, ad Philad., vu. — T Apol., I, 36. — 8 Ad Autol., II, 9; III, 41. — » De princip., prsef. Cf. Iren., Adv, hœres., III, 10; IV, 9, 10; Cleœ. Alex., Strom., VII, 894; Euseb., Hist. eccl.,Yy2S.

Philon l et Josèphe a, que la Version des Septante était également le fruit de l'inspiration 3. Cette croyance de l'Eglise à l'inspiration de tous les livres du canon de l'ancien Testament, n'était donc pas uniquement fondée sar la parole écrite, mais sur la tradition verbale, qui partait toujours de cette supposition que les Apôtres étaient personnellement infaillibles, qu'ils n'ont annoncé, par leur enseignement verbal ou écrit, que des choses divines et infaillibles, qu'ils étaient inspirés comme les prophètes de l'ancien Testamment.

Or, cette tradition ne peut évidemment avoir de valeur que pour celui qui admet l'autorité infaillible de l'Eglise; elle n'a de poids qu'en vertu de l'autorité du représentant de l'Eglise; elle ne peut devenir pour nous l'objet d'une foi divine qu'autant que l'Eglise, dirigée par le Saint-Esprit, l'atteste divine. Ainsi, sans la tradition, point de foi solidement appuyée à l'inspiration des saintes Ecritures, et sans l'Eglise infaillible, la tradition n'est pas suffisamment autorisée. Quant à savoir à quel titre ceux qui rejettent la tradition comme source de la foi peuvent prétendre croire d'une foi divine et solidement appuyée à l'inspiration des écritures du Nouveau Testament, c'est là une de ces énigmes dont on a souvent demandé la solution, sans avoir pu l'obtenir. Pour nous, en traitant ce sujet, nous avons de nouveau saisi, dans un cas particulier, le rapport de l'Eglise infaillible avec l'Ecriture sainte, et la tradition ; nous avons vu en outre que les vérités même dogmatiques peuvent se développer en ce sens qu'étant fondées sur la tradition de l'Eglise une et apostolique, elles se propagent de plus en plus jusqu'à ce qu'elles fassent taire toutes les contradictions, et soient crues de foi divine par tous les membres de l'Eglise.

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