Contra Apollinar., II
3. Une autre lettre qui aurait été écrite par six évêques présents au concile, et que nous avons encore (Routh, l. c, 289 suiv.), contient au contraire sur la divinité de Jésus-Christ et contre les erreurs de Paul une profession de foi détaillée et documentée. Mais son authenticité est fort douteuse.
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En revanche, un incident de cette condamnation nous est connu, dont on ne parla que plus tard, mais qui est du plus haut intérêt. Les semi-ariens réunis à Ancyre en 358 objectèrent à l'acceptation du mot 6[xoouffioç que le terme avait été repoussé par les Pères qui excommunièrent Paul de Samosate, comme ne convenant pas pour exprimer les rapports du Fils et du Père. Saint Athanase [De synodis, 43, 45), saint Basile [Epist. LU, 1) et saint Hilaire [De sjjnodisj 81, 86) qui ont rapporté l'objection, ne semblent pas mettre en doute le fait allégué : ils prétendent seulement que les évêques du concile d'Antioche n'entendirent pas le terme ôjxooucioç dans le même sens que les Pères de Nicée. D'après saint Athanase et saint Basile, Paul aurait fait à la divinité essentielle de Jésus-Christ l'objection suivante : Si Jésus-Christ n'est pas, d'homme qu'il était, devenu Dieu, il n'est pas otxoouaio; TtoTiarpi, et dès lors il y a trois substances, Tune principale, les deux autres dérivées d'elle : c'est-à-dire, comme l'explique saint Hilaire, pour que Jésus-Christ soit ôfjLoouGioç au Père, il faut que ce qu'il y a de divinité en lui soit quelque chose d'impersonnel, qui ne soit pas une autre ouaia (dans le sens de personne, de subsistance) que le Père, autrement nous devrions les considérer l'un et l'autre comme dérivant d'une oùffia première à laquelle ils participeraient. Dans ce raisonnement, ouffi'a équivalait, suivant la pensée de Paul, à uTTOffiaGiç, et le concile rejeta TôfAocuaioç ainsi entendu. Cette explication est plausible, d'autant plus que les mots ouffia et u7ro(jTa<7iç ne reçurent que plus tard leur signification tranchée et exclusive.
Par l'intermédiaire de Paul de Samosate et de son contemporain, Lucien d'Antioche, l'adoptianisme rejoint l'arianisme. Celui-ci retiendra l'idée fondamentale de la non- divinité de Jésus-Christ, mais il tran-
sigera sur la personnalité du Logos, dont il fera un être supérieur incarné en Jésus.
§ 2. — Le manichéisme i.
Le manichéisme n'est pas un système chrétien ni proprement une hérésie, et il n'aurait aucun titre à une place dans une histoire des dogmes, sans les emprunts qu'il fit plus tard au christianisme et les nombreuses réfutations dont il fut l'objet de la part des écrivains ecclésiastiques.
Il est né en Orient, et a tiré exclusivement du paganisme ses doctrines fondamentales. Il dérive de la vieille religion naturaliste babylonieniie et chaldéenne complétée par des éléments pris du parsisme et du mandaïsme. Or le mandaïsme était peut-être relié à l'elkasaïsme : certaines pratiques et idées chrétiennes y avaient en tout cas pénétré, et l'on peut supposer que,
1. Sources: On a divisé en deux grandes catégories les sources qui peuvent servir àl'iiistoire de la doctrine manichéenne : les sources orientales et les sources grecques et latines. I. Les sources orientales, plus importantes, comprennent elles-mêmes : l°Le8 sources mahométanes : Kitab-al-Fihrist (vers 980), édit. G. Fluegel, Leipzig, 1874-72. Shahras TANi (xu* siècle), Kitab-al-milal wan nuhal, édit. Cureton, traduct. Th. HxA.KBViVCKER^Shahrastani'sReligionspartheienundPhîlosophenschulen, Halle, 1850-1834. G. Aboclfaradjk (f 1286), Historia orientalis, édit. Pococke, Oxoniae, 1663-1672. Les renseignements et extraits donnés par Tabari (x" siècle), Al-Birum (xi« siècle) et les autres. — 2o Les sources chrétiennes : S. Ephrem, surtout S. Ephraemi syri... opéra selecta, éd. Overbeck, Oxford, l86o. Esmk, Réfutation des di/Térentes sectes, trad. par Le vaillant de Florival, Paris, 1853. Eutychius, Chronique, édit. Pococke, Oxford, 1628. — II. Sources grecques et latines : Eusèbe, Hist. eccl., VII, 31.HEGEM0NIUS, Acta Archelai (éd. C. H. Reeson, et P. G., X). Les réfutations signalées plus loin; les héréséologistes, surtout S. Épiphane. Haer. LXVI, et S. Jean Damascène, De haeresibus, Dialogus contra Manichaeos;Vuorivs,Biblioth., cod. 179; enfin les traités de S. Augustin contre les manichéens. —Travaux: Hexvsobre, Histoire critique de Manichée et du Manichéisme, Amsterdam, 1734. Flvegel, Mani, seine Lehre und seine Schriflen, Leipzig, 1862. K. Kessler, Mani, Forschungen ûber die manichaeische Religion, Berlin, 1889. F. Rochat, Essai sur Mani et sa doctrine, Genève, 4897.
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par cette voie indirecte, quelque chose du christianisme s'est, dès le principe, glissé dans le système de Mani. Je dis qu'on peut le supposer, car le fait lui-même n'est pas établi. Quant au bouddhisme, Baur lui accordait jadis, dans la formation du manichéisme, une influence considérable; on est bien plutôt disposé actuellement à regarder cette iniluence comme nulle.
11 est diflicile d'ailleurs, au milieu de la multiplicité et des divergences de nos sources, de se faire une idée complète et sûre de la vie et de l'enseignement de Mani. Les grandes lignes seulement peuvent prétendre à l'exactitude. Mani dut venir au monde à Mardinu, au sud de Ctésiphon, entre les années 214-218, et fut élevé dans la secte des mugthasila ou baptistes, à laquelle son père s'était agrégé. Mais plus tard, il reçut des révélations particulières, et se mit, à vingt-quatre ans, à prêcher son propre système en Babylonie, en Perse, dans le Turkestan et même dans l'Inde. Une conspiration des mages le perdit. Le roi de Perse Bahram I le fit saisir et décapiter à Dschundisabur vers l'an 274-275 <.
Mani semble bien avoir proposé lui-même un corps ^complet de doctrine. En voici les traits principaux :
Le fondement du système est le dualisme : il y a de toute éternité deux principes, ou plutôt deux royaumes opposés, celui de la Lumière et celui des Ténèbres. La Lumière est le bien à la fois physique et moral ; les
1. Le Fihrist attribue à Mani sept principaux ouvrages dont on trouve aussi la trace ailleurs. Ce sont, en syriaque : 1» Le Livre des mystères, les Mavi-^aiou jjLu»TTr,pîa de ^aint Epipiiane [Haer. lxvi, 13; Acta Archelai, ii2);2<' Le Livre des Géants; 3° Le livTe des Règles pour les auditeurs, identique probablement ixVEpistulafundamenti de saint Augustin, etau Ktça/.aiwv [iiêXiov des Acta Archelai {02) et de saint Épiphane; 4° La lettre au roi Sapor, Schâppûrakân; 5° Le Livre de la vivification, le même probablement que le ôridaupôî de saint Épiphane [Haer. lxvi, 13;
PAUL DE SAMOSATE. LE xMANICHÉISME. 435
Ténèbres sont le mal. Le royaume de la Lumière est gouverné par le Roi du Paradis de Lumière, Dieu : le royaume des Ténèbres n'a pas d'abord de chef; mais de ses éléments sort bientôt Satan, le diable primitif. Eternellement ces royaumes sont juxtaposés par leurs parties inférieure et supérieure, mais ne se mêlent pas.
La confusion entre eux vient de Satan. Il se revêt des cinq éléments des Ténèbres, la fumée, la combustion, l'obscurité, le vent chaud, le brouillard, et aitaque le royaume de la Lumière. Dieu, pour lui résister, produit d'abord un éon, la Mère de la vie, et avec elle l'Homme primitif, qui, équipé des cinq éléments purs — le soufïle léger, le vent, la lumière, l'eau et le feu — doit défendre les frontières du royaume. Dans cette lutte, l'Homme primitif est vaincu et fait prisonnier. Il est délivré par Dieu lui-même; mais dans les étreintes de Satan, les éléments purs se sont mélangés avec les éléments ténébreux. Entre la Lumière et les Ténèbres est apparue une matière mixte.
Cest de cette matière mixte que Dieu forme. le monde actuel, dans le but de dégager peu à peu les éléments lumineux qui y sont renfermés, et de les ramener enfin dans le royaume de la Lumière. Le soleil et la lune sont les instruments de cette délivrance : l'homme cependant doit la préparer. Dans l'homme en effet Satan et ses anges, qui l'ont créé ou procrée, ont concentré principalement les éléments de la Lumière. Ils les ont emprisonnés dans son corps
AcU Archet., 62) ou le Thésaurus vitae d'autres auteurs ; 6° La IIpay[jLarc-:*; 7° enfin, en persan, une sorte d'évangile que les manichéens opposaient dans la suite aux évangiles chréUens (Acta Archet, b2K D'autres ouvrages ou lettres sont encore cités, et il est certain que la lit:érature manichéenne issue du maître ou de ses disciples fut considérable. La guerre que lui fit l'Église l'a fait presque entièrement disparaître.
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comme dans un cachot, et ils ont placé auprès de lui la femme, la séduction sensuelle incarnée, afin de perpétuer, par la génération, cet emprisonnement. L'homme est donc composé de bien et de mal, et de sa conduite dépend la délivrance plus ou moins prompte, plus ou moins complète de ce qu'il y a en lui et même dans le monde de pur et de saint. Aussi est-il continuellement sollicité en sens contraire parles démons et par les anges. Les premiers le poussent au vice, à l'idolâtrie ; les seconds l'instruisent de sa vraie nature et le mettent en garde contre les sens. Les anges ont envoyé les prophètes de la vraie doctrine, p3utêtre Zoroastre, le Bouddha, Jésus, mais surtout Mani « le Guide, l'Ambassadeur de la Lumière, le Paraclet ». En croyant à ses enseignements et en accomplissant ses préceptes, on peut efficacement travailler au dégagement des éléments lumineux enfermés en soi et dans le monde, et parvenir par conséquent au salut.
Quels sont ces préceptes? En général, ils sont l'expression d'une morale dualiste comme la théorie qii la fonde et de tendance ascétique. Le principe est que l'on doit s'abstenir de tout plaisir sensuel. Le manichéen parfait porte trois sceaux: le signaculum cris, qui lui interdit les aliments impurs — la chair des animaux, le vin, etc. — et les paroles obscènes; le signaculum manus, qui lui interdit de toucher à certains objets en qui sont contenus les éléments des Ténèbres; \^ signaculum sinus, quilui défend les rapports sexuels, et par conséquent le mariage. A ces prohibitions s'ajoute toute une série de prescriptions minutieuses, des jeûnes fréquents, des prières à heure fixe plusieurs fois le jour, des ablutions, etc.
Un ascétisme si rigoureux et des pratiques si multipliées ne pouvaient évidemment convenir à la masse des croyants manichéens, et auraient compromis fatale-
ment la diffusion de la secte. Aussi n'étaient-ils obligatoires que pour ceux d'entre eux qui voulaient être parfaits, pour les « Élus » ou « Véridiques » . Ceux-là seuls poussaient le respect de la vie universelle jusqu'à ne pas couper une herbe et à ne pas cueillir eux-mêmes un fruit. En compensation, ils étaient, pendant leur vie, l'objet de l'admiration et des soins empressés des « Auditeurs », et pouvaient, après leur mort, prétendre au retour immédiat dans le Paradis de Lumière. Quant aux simples « Auditeurs », ils devaient garder les dix commandements de Mani, éviter l'idolâtrie, le mensonge, l'avarice, le meurtre, l'adultère, le vol, les mauvais enseignements, la magie, le doute religieux et la mollesse. Leur vie, en somme, ressemblait à celle de tout le monde; mais aussi devaient-ils, après leur mort, passer par toute une série de purifications, avant de rejoindre les Élus au lieu de leur reposa
Ces deux catégories de fidèles correspondent assez bien, on le voit, aux moines et aux séculiers; mais en dehors et au-dessus d'elles, l'église manichéenne possédait une hiérarchie qui se calqua plus tard sur la hiérarchie chrétienne. A sa tête se trouvaient les Docteurs ou Maîtres, ayant eux-mêmes un chef : ils étaient, d'après saint Augustin, au nombre de douze ; puis venaient les Administrateurs (fils de la science) au nombre de soixante-douze, toujours d'après saint Augustin ; puis les Anciens ou Presbytres correspondant aux prêtres. Il y eut même, dans la suite, des diacres et des missionnaires.
Quant au culte des manichéens, il paraît d'abord £mU
4. Quant aux incrédules et aux manichéens pécheurs, ils devaient, après la mort, errer jusqu'à la fin du monde, pour être jetés ensuite dans l'enfer. — Remarquons qu'en toute hypothèse, il n'y avait jamais de salut pour le corps. Lorsque tous les éléments de Lumière en avaient été retirés, il était abandonné aux Ténèbres d'où il venait.
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être resté fort simple, et n'avoir compris que des prières, hymnes, et expressions extérieures d'adoration. On ne voyait chez eux ni temples, ni autels, ni images. Leur fête principale était celle de la Chaire (p>iaa), célébrée au mois de mars en l'honneur de la mort de Mani. Ils ne tardèrent pas cependant à adopter certaines fêtes chrétiennes, comme celle de la Pentecôte, et des rites analogues au baptême et à l'eucharistie. Il se mêla — ont dit quelques auteurs — à cette dernière cérémonie des pratiques obscènes et révoltantes qui altérèrent singulièrement la pureté de vie primitive que le fondateur avait voulu inculquer.
^^ï V Ainsi constitué, le manichéisme parvint à conquérir une expansion considérable. En Orient, la secte, d'abord exilée par les persécutions au delà de l'Oxus, revint en Perse vers 661, pour émigrer de nouveau à Samarkand et dans la Sogdiane au x^ siècle, et pénétrer dans le Thibet, l'Inde et la Chine. D'un autre côté, on la trouve au iv* et au v° siècle en Arménie et dans la Cappadoce. Les hérésies paulicienne à la fm du vii*^ siècle et iconoclaste au viii' propagèrent encore son influence. Des colonies d'Arméniens manichéens, transportés en Europe par les empereurs iconoclastes, implantèrent l'erreur en Bulgarie, en Macédoine, dans la Thrace et dans FÉpire, et la développèrent au sein de l'Église grecque sous les noms d'euchites, enthousiastes ou bogomiles. De là elle se répandit, par le moyen des missionnaires, en Italie, en France, en Allemagne et en Angleterre, et y devint le principe des hérésies cathares et albigeoises.
D'autre part, le manichéisme avait pénétré directement dans l'empire romain vers l'an 280. Au iv siècle, il était florissant en Afrique, et l'on sait que saint Augustin en fut, pendant neuf ans, l'adepte. La secte s'y maintint malgré les édits meurtriers publiés contre elle
par Valentinien en 372, par Théodose en 381, et par Honorius en 407, et delà atteignit l'Espagne, l'Aquitaine et la Gaule. A Rome, elle s'était établie dès le iv' siècle. Elle s'y fortifia encore au siècle suivant, lorsque arriva en Italie le flot des émigrés africains fuyant devant les Vandales, et y persévéra jusqu'au vu® siècle sous saint Grégoire. Les manichéens latins purent ainsi attendre les frères qui devaient leur arriver de l'empire grec, afin de travailler avec eux à l'œuvre de propagande dont nous avons parlé.
Cette diffusion de l'erreur cependant ne se fit pas sans luttes, et les écrivains ecclésiastiques opposèrent au manichéisme des réfutations vigoureuses. L'auteur du Tractatus deplacitis Manichaeo?mm\ Alexdinàre de Lycopolis, à laTm du iii^ ou au début du iv* siècle, n'est probablement pas chrétien ; mais Sérapion de Thmuis (f V. 358) 2, Titus de Bostra (f v. 374) \ Georges de Laodicée peut-être (-f- après 360) ^, saint Basile ^, Didyme l'aveugle^, Diodore de Tarse '^ ont composé contre les manichéens des ouvrages dont plusieurs se sont conservés en tout ou en partie. Saint Augustin en a, à lui seul, écrit une douzaine environ.
De ces réfutations l'une des plus anciennes et sans doute la plus précieuse est l'opuscule intitulé Acta disputationis sancti Archelai cum Manete^. Héraclien de