CHAPITRE IX
§ 1. — Aperçu général sur les auteurs.
C'est en vain que nous tenterions de grouper en écoles les écrivains ecclésiastiques latins du iv^ siècle, comme il a été possible de le faire pour les écrivains grecs. L'Orient connaissait alors des écoles à tendances ou doctrines définies et précises : l'Occident ne possédait rien de semblable. Chacun des auteurs dont nous devons maintenant parler porte, sans doute, dans la forme de sa pensée et la manière de son style, les traits caractéristiques d'un certain milieu où il a vécu et de certaines influences intellectuelles etthéologiques qu'il a subies : il ne se confond pas avec ses voisins ; mais on ne trouve point entre eux tous ces distinctions tranchées de méthodes et de principes qui constituent des écoles différentes. Et la dernière raison en est que l'ancienne église latine n'a jamais spéculé sur ses croyances pour le plaisir de spéculer ; elle en a traité seulement pour s'en édifier ou pour les défendre.
Ce premier principe de classification nous faisant défaut, il resterait à grouper nos écrivains ou suivant la nationalité — africaine, espagnole, italienne , gauloise — à laquelle ils appartiennent, ou suivant le genre
— apologétique, polémique, catéchistique — auquel on peut ramener leurs ouvrages. Mais ce dernier mode de procéder serait, pensons-nous, d'une application fort complexe, et l'autre ne différerait guère d'une simple énumération. Contentons-nous donc, dans l'exposé qui va suivre, de mettre en vedette les noms les plus illustres et les plus saillants, en tâchant de réunir autour d'eux, suivant des affinités dont la nature variera, ceux dont la notoriété est moindre.
Trois noms dominent évidemment toute l'histoire de la littérature chrétienne latine au iv® siècle : ceux d'Hilaire, d'Ambroise et de Jérôme. Entre ceux qu'ils désignent, le plus théologien fut sans contredit saint Hilaire*. Saint Ambroise et saint Jérôme ont vécu à une époque de paix dogmatique relative, ou ne se sont mêlés aux controverses que par occasion. Saint Hilaire (évêque vers 353, -l* en 366) a vu l'arianisme dans son plus haut triomphe, et en a préparé ou même assuré la ruine dans les Gaules et en Italie. Le premier grand théologien de langue latine, si l'on excepte Tertullien^ il s'est forgé une langue bien à lui, peu limpide, mais pleine, nerveuse, spontanée. Ses idées ont été empruntées en majeure partie aux grecs, dont il eut le loisir, pendant ses quatre années d'exil dans le diocèse d'Asie, d'étudier les ouvrages, et dont il fit connaître à l'Église latine les conceptions doctrinales et certaines interpré-
1. Je citerai ses œuvres d'après la Patrologie latine, IX, x. — Travaux : J. R. WiRTHMULLER, Die Lehre des hell. Hilarius von Poitiers, ûber die Selbstentâusseriing Christi, Regenshurg, 1865. Baltzer, Die Théologie des heil. Hilarius von Poitiers, Rotiweil, 1879. Id., Die Christologie des Hilarius von Poitiers, Rotlweil, 1889. Th. Fôrster, Zur Théologie des Hilarius, dans Theolog., Stud. Knt., LXl, 1888. A. Beck, Die Trinitâtslehre des heil. Hilarius von Poitiers, Mayence, 1903. G. Rauscuen, Die Lehre des heil. Hilarius von Poitiers ûber die Leidensfdhigkeit Christi dans Zeitschr. fur kathol. Theol., t. XXX, 190G. G. Rasnelr, Vhomoïousianisme dans ses rapports avec l'orthodoxie; dans Revue d'histoire ecclésiast., t. IV, 4903.
tations scripturaires. Son exégèse dérive d'Origène; mais sa doctrine trinitaire et christologique relève de celle d'Athanase dont elle reproduit l'intransigeance de fond et les avances conciliantes dans les procédés. Le surnom d' « Athanase de l'Occident », qu'on lui a donné, ne lui convient donc pas seulement au point de vue du caractère; on peut le lui appliquer encore au point de vue théologique. Entre ses ouvrages, il faut signaler comme plus importants pour nous les douze livres De Trinitate et le De synodis; mais du reste les indications dogmatiques abondent aussi dans les autres, et l'on n'en doit négliger aucun.
En saint Ambroise (évêque en 374, f 397) ^ nous retrouvons encore l'influence grecque, mais contrebalancée par le tempérament latin le plus prononcé. Devenu évêque, Ambroise a gardé le sens et l'allure de sa précédente charge consulaire. C'est avant tout un homme de gouvernement, un pasteur, un conducteur d'âmes, un administrateur de la république chrétienne, un prélat qui parle d'autorité. Très doux d'ailleurs et de sentiments très modestes, il incarne en soi une Église qui a pris conscience de sa force, et qui, le paganisme vaincu, n'aspire plus seulement à vivre, mais à prendre la direction morale des peuples. Comme exégète, il s'est formé à l'école de saint Basile, avec qui il correspond et qu'il admire, et aussi à celle de saint Hilaire, de saint Hippolyte, d'Origène, de Philon même qu'il imite et qu'il transpose. C'est dire que l'allégorie tient, a côté de l'exhortation, une large place dans ses com-
1. Je citerai ses œuvres d'après la Patrologie latine, XIV-XVII. — Travaux : Tu. FôRSTER, Ambrosius, Bischof von Mailand, Halle, lf^84. J. B. Kellner, Der heil. Ambrosius , Bischof von Mailand, Erklàrer des Ailes Testamentes, Rei-^ensburg, 1893. R. Tuamin, Saint Ambroise et la morale chrétienne au IV" siècle, Paris, 1893. J. E. Niederhcbek, Die Eschatologie des heil. Ambrosius, Paderborn, 1907. P. de Labriolle, Saint Ambroise, Paris, 1908.
mSTOIRE DES DOGMES. — II. 15
mentaires. Sa théologie offre un caractère analogue. On y trouve des théories sur le mal, des remarques précises sur le sens des définitions de Nicée, des envolées mystiques sur la virginité, sur l'âme épouse de Dieu, qui lui viennent bien des grecs ; mais où le romain se révèle, c'est dans l'attention donnée aux questions de conduite pratique, d'ascétisme réglé, de discipline, de gouvernement intérieur de la communauté. On sent bien que son cœur est là, et qu'il bornerait volontiers la théologie à n'être qu'un grand catéchisme. On peut dire qu'aucun de ses ouvrages n'a pour le dogme d'importance capitale : ils ne l'ont point fait avancer ; mais ils sont très représentatifs de cette spéculation sereine où se complaisait le bon sens latin, et qui donnait pleine satisfaction aux meilleurs esprits.
De saint Jérôme ^ on sait qu'il a été un grand érudit et un grand exégète, plus remarquable par ses travaux de critique textuelle et de géographie scripturaire que par ses commentaires proprement dits; on ne saurait dire qu'il a été grand théologien. « Il ne s'est jamais livré à des méditations personnelles sur les dogmes... et si l'intérêt d'un système se mesurait à la puissance de conception qu'il accuse, la théologie de saint Jérôme n'en offrirait aucun ^ ». Il a bataillé cependant à l'occasion pour l'orthodoxie contre Helvidius, contre Jovinien, contre Vigilance, contre les lucifériens, contre les origénistes, contre les pélagiens. Mais dans toutes ces occasions, il a pris la doctrine toute faite, telle que l'église de Rome la lui présentait : il ne l'a
1. Je citerai ici ses oeuvres d'après la Patrologie latine, XXH-XXX. — Travaux : G. Gp.utzmacher, Hieronymus, ein biographische Studie zur alten Kirchengesch., Berlin, •1906-1908. A. Rohricht, Essai sur saint Jérôme exégète, 1892. L. Sanders, Études sur saint Jérôme, Paris, 4903. J. Brochet, Saint Jérôme et ses ennemis, Paris, 1906. J. Tirmel, Saint Jérôme, Paris, 1906.