‹ Histoire des dogmes (volume 3)Chapitre 376 sur 426 · De gestis Pelagii · texte numérisé non relu

De gestis Pelagii

2. De gestis Pelayii, 23, 24; De gratia Chr. et de pecc, orig., I, 12; Epist. CLVI. Marius Mercator, Liber subnotationum, praef., 5.

Il est inutile d'insister beaucoup pour montrer le caractère naturaliste d'un pareil système. Le point de vue rationaliste est manifeste surtout chez Julien, tout féru de philosophie, très dédaigneux de la tradition et du sentiment commun des fidèles, donnant la raison comme le critérium d'après lequel on doit juger de la vérité de ce qu'avancent et l'Ecriture et les Pères ^

D'autre part, en rejetant le péché originel, en prétendant que rien n'est vicié dans notre nature, que notre liberté est comme une balance dont le fléau est parfaitement horizontal , le pélagianisme faisait preuve évidemment d'une psychologie bien superficielle et bien pauvre, toute abstraite, et n'expliquait nullement la grande anomalie de l'universalité du péché dans le monde.

Mais une fois la chute niée, la rédemption ne se comprenait plus. Car, dans le système de Pelage, les individus pouvaient bien avoir besoin de rachat, mais la nature humaine n'étant point déchue dans notre premier père n'en avait pas besoin. Il devenait dès lors inutile que le Verbe s'unît à elle pour lui rendre en lui et par son contact, la sainteté et l'immortalité; Jésus- Christ n'était plus à son égard un nouvel Adam qui réparait ce que le premier avait détruit. L'enfant, dans le baptême, recevait peut-être une génération plus haute, mais il n'était pas proprement régénéré, il ne renaissait pas de la mort à la vie : tout le langage chrétien se trouvait bouleversé.

Cette vie nouvelle d'ailleurs, la grâce de Jésus-Christ

1. ■ Cum igilur liquide clareat liane sanam et veram esse sentenliam quam primo loco ralio, deinde scripturarum munivit auctoritas, et quam sanctorum virorum semper celebravit eruditio, qui lamen veritaii auctoritatem non suc tribuere consensu, sed testimonium et gloriam de eius sus( epere consortio, nullum prudentem conturbet conspiratio perditorum. » (Julien ap. Alglst., Contra Iulian., I, 29}. Et v. sur ce poin' Harnack, Lehrb. der DG., III, p. 188, note 2, et les textes qu'jl cite.

n'en était pas le principe intime et profond. La grâce pélagienne agissait sur le chrétien par le dehors, si l'on peut parler ainsi : elle ne l'animait pas ni ne le fortifiait pas intérieurement. Le Christ restait bien le maître qu'il fallait écouter et le modèle qu'il fallait imiter; il n'était plus la force qui soulevait l'âme et la flamme qui entretenait sa charité. Le çmt in me Christus de saint Paul n'avait aucun sens.

Et enfin il y a plus : en déclarant que l'homme se suffisait à lui seul pour faire le bien, en le représentant comme émancipé de Dieu par le libre arbitre, le pélagianisme ruinait l'idée même de la religion qui repose tout entière sur le besoin que l'homme a constamment du secours de Dieu. Au salut par la grâce, par la miséricorde divine, il substituait un moralisme grossier et sans grandeur. L'homme devait pratiquer la loi et remplir son devoir : Dieu n'avait qu'à constater si ce devoir était rempli, si cette loi était observée : créancier et débiteur tenaient leurs comptes par actif et passif. Rien, dans une pareille conception, pour la bonté du créateur, pour la richesse de la rédemption, pour l'humilité, la confiance, pour l'abandon de l'âme, pour la prière. L'idée religieuse elle-même disparaissait. L'Église vit le danger et y para immédiatement. Dans cette œuvre de défense, elle ne pouvait trouver un organe mieux préparé qu'Augustin, ni plus apte à sentir ce qu'avait de faux la nouvelle hérésie. Contre ce naturalisme dur et orgueilleux tout son être devait se révolter, lui dont l'âme était si humble, chez qui le sentiment de la corruption humaine et la reconnaissance de ce que la grâce avait fait pour son salut étaient si profonds, et dont le cœur aspirait avec tant de force à s'unir intimement à Dieu.

§2. — Histoire et condamnation du pélagianisme.

Il ne saurait être ici question de raconter en détail les vicissitudes de la propagande pélagienne et de la lutte entreprise par l'Eglise contre l'hérésie. On n'en rappellera que ce qui intéresse l'histoire des dogmes.

Celestius et Pelage avaient fait à Rome quelques prosélytes ; ils en firent quelques autres en Sicile où le bruit de l'invasion des Goths d'Alaric les avait poussés en 409. Mais la Sicile ne les retint que peu de temps. Arrivé avec Celestius en Afrique, Pelage y laissa bientôt son compagnon, et s'embarqua de nouveau pour rOrient. Celestius, resté seul, ne put se contenir davantage, et se mit sérieusement à prêcher sa doctrine.

Elle ne tarda pas à faire scandale, et une accusation d'hérésie fut portée contre son auteur par le diacre Paulin, le futur biographe de saint Ambroise. Le libellus reprochait à Celestius d'avoir soutenu les six propositions dont on a lu le texte plus haut. Un concile provincial fut réuni (411) ^ et le coupable dut se défendre. Il refusa de se prononcer de traduce peccati, parce que le sentiment des prêtres n'était pas uniforme sur cet objet, et que c'était là une question que Ton pouvait discuter, non un dogme qu'il fallait admettre : « licet quaestionis res sit ista, non haeresis ». Même réponse sur le point de savoir si les enfants naissent dans l'état d'Adam avant sa chute. Celestius déclarait cependant admettre le baptême des nouveau -nés. Marius Mercator ajoute qu'on le pressa en vain de condamner les propositions qu'on lui reprochait, qu'il

1. Saint Augustin a conservé un fragment du procès-verbal <J>e gratta Christi et de pecc. orig., II, 3). C'est de là que sont tirés les détails qui suivent.

s'y refusa, fut excommunié, appela d'abord de cette sentence à Rome, puis abandonna son appel et partit pour Ephèse, où il parvint à se faire ordonner prêtre'.

Malheureusement, il laissait derrière lui des partisans de ses erreurs : il fallait les ramener, et c'est à ce moment qu'Augustin entre en scène. Sur l'invitation de l'évêque Aurelius, il prêche à Carthage une série de sermons sur l'existence du péché originel et la nécessité de la grâce 2, puis, coup sur coup, pour répondre à des consultations d'évêques ou de laïcs, écrit le De peccatorum meritis et j^emissione (412), le De spiritu et littera (412), la lettre clvii qui est tout un traité, et qui doit être de 414; le De natura et gratia (415) et le De perfectione iustitiae hominis (415).

Si l'évêque d'Hippone se multipliait ainsi, c'est que la situation lui paraissait critique. En Afrique, l'hérésie se répandait secrètement [iam occulte mussitant^)\ la Sicile était entamée; Rome passait pour lui être favorable^, et l'on répandait le bruit que l'Orient s'était prononcé pour Pelage ou du moins l'avait reconnu innocent. Ce dernier point était grave. Qu'étaitil donc arrivé?

Pelage, on l'a dit, avait brusquement, en 411, quitté l'Afrique. lise rendit en Palestine, et jusqu'en 415 on ne sait trop ce qu'il y devint. Mais en 415, Paul Orose, envoyé par Augustin, s'y rendit à son tour. Dans un synode réuni à Jérusalem^, il raconta aux évêques ce qui s'était passé en Afrique à propos du pélagianisme, et lut la lettre clvii de saint Augustin à Hilaire. Mais l'évêque de Jérusalem, Jean, était favorable à Pelage.

Page 1