‹ Histoire des dogmes (volume 3)Chapitre 384 sur 426 · Prosper, Chronique, anno 429 (P. L., LI · texte numérisé non relu

Prosper, Chronique, anno 429 (P. L., LI

5. AuGusT., Epist. CXCIII, 12, ei V. les lettres des papes susmentionnés.

§ 3. — Anthropologie de saint Augustin. L'état primitif de Thomme^

Saint Augustin avait largement contribué à la ruine du pélagianisme en travaillant à le faire condamner ; il y contribua plus encore, si c'est possible, en le réfutant et en opposant à ses erreurs une doctrine approfondie et longtemps méditée. 11 y eut d'autant plus de mérite que les écrivains dont il pouvait lire les œuvres ne lui fournissaient sur ces difficiles problèmes que des réponses superficielles et incomplètes, dans leur ensemble insuffisantes. Mais le docteur de la grâce sut les féconder, les compléter et les amener au point de maturité nécessaire pour en faire des réponses victorieuses. Son génie organisa vraiment l'anthropologie surnaturelle et chrétienne. C'est à ce point de vue qu'il faut envisager maintenant sa lutte contre le pélagianisme, en étudiant les solutions qu'il donnait personnellement aux questions qui étaient en cause, en exposant sa doctrine de l'élévation de l'homme et de sa chute, de la grâce et de la prédestination.

Or, nous savons par saint Augustin lui-même que, sur ces divers sujets, son sentiment ne fut pas, dès le premier jour, absolument fixé 2. Avant son épiscopat surtout, certaines vérités qu'il découvrit plus tard restaient pour lui obscures. Il y a donc lieu, en analysant sa pensée, de tenir compte de l'époque à laquelle ont été écrits les livres qui la contiennent et

1. Travaux sur ce paragraphe et les suivants : .1. Espenberger, Die Elemenle der Erbsûnde nach Augustin und der Frûscholastik, Mainz, 1905. lloTTMANNER, Der Augustintsmus, Mùnchen, 189-2. A. Kramch, Ueber die Empfanglichkeit der menschl. Nalur fur die Gûter... nach dem Lehre des hl. Augustin, Paderborn, 1892. J. Tcrmel, Le dogme du péché originel dans saint Augustin, dans la Revue d'hist. et de littér. relig., t. YI, VII (1901, 190-2]. J. Malsbach, Die Ethik d. h. August., Freib., i909.

-2. Retractationes, I, 23, 2; De praedestinatione sanctorum, 7,8.

que l'on cite. En général, et sauf de légères exceptions, on ne se trompera pas trop en partageant à ce point de vue sa vie littéraire en deux périodes, l'une de recherches auxquelles se mêlent quelques hésitations et qui va de l'an 386 à l'an 397, date de sa consécration épiscopale ; l'autre de possession définitive de la doctrine, et qui se confond avec la durée de son épiscopat, 397-430 : cette possession, on le comprend, n'excluant pas d'ailleurs un certain progrès de lumière, effet heureux du choc des idées dans la controverse.

A prendre les questions dans l'ordre chronologique, la première qui se présente est celle de la condition d'Adam avant sa chute.

Ici déjà, nous constatons dans la pensée de saint Augustin l'évolution qui vient d'être signalée. Dans le De G enesi contra manichaeos^ écrit en 388-391, notre auteur fait du corps d'Adam un corps matériel sans doute et formé de limon (ii, 8), mais transparent, céleste (il, 32), n'ayant pas, ce semble, besoin de nourriture (il, 12) et ne connaissant pas non plus l'inclination sexuelle, puisque l'union d'Adam et d'Eve était toute spirituelle et n'existait que « ut copulatione spirituali spirituales fétus ederent, id est bona opéra divinae laudis » (il, 15; i, 30) ^ Cette dernière idée revient encore dans le De catechizandis rudibtis, 29 (vers 400). Mais en 401, dans le De bono coniugali^ 2, Augustin commence à douter de sa justesse, et dans le De Genesi ad litteram (401-415), il précise enfin sa doctrine et met tout au point. Le corps d'Adam innocent était animal et terrestre, se nourrissant des fruits réels du

1. cf. Retract., 1, 10, 2. Il est juste de remarquer que saint Augustin dit lui-même (De Genesi ad litteram, VIII, 5) qu'il n'avait adopte ces explications allégoriques que parce qu'il n'en avait pas d'autres immédiatement sous la main, prévenant du reste le lecteur [De Gen. cont. manich., Il, 3) qu'il accepterait volontiers une explication littérale si on pouvait la fournir.

paradis (vi, 30-36, 39; viii, 7). La femme a été donnée à lliomme pour la procréation des enfants, et cela dans FEden même, car l'immortalité des hommes n'était pas un obstacle à leur multiplication, Dieu pouvant transformer leur corps et les glorifier après un certain temps de vie terrestre, sans les faire passer par la mort (ix, 5, 6, 8, 9, 12, 14).

Mais si Augustin a varié sur le sujet que nous venons de voir, en revanche, il a affirmé, dès le principe, l'existence en Adam innocent des dons que l'on nomme préternaturels et surnaturels.

C'était d'abord l'immortalité ^ immortalité dont l'évêque dHippone explique la nature dans le De Genesi ad litteram^ vi, 36 :

Illud (corpus) quippe ante peccatum et mortale secundum aliam, et immortale secundum aliam causam dici poterat; id est mortale quia poterat mori, immortale quia poterat non mori- Aliud est enim non posse mori, sicut quasdam naturas immortales creavit Deus : aliud est autem posse non mori, secundum quem modum primus creatus est liomo immortalis, quod ei praestabatur de ligno vitae, non de constitutione naturae^ : a quo ligno separatus est cum peccasset, ut posset mori qui, nisi peccasset, posset non mori. Mortalis ergo erat conditione corporis animalis, immortalis autem beneficio conditioris.

Cette immortalité conditionnelle entraînait avec elle l'exemption des maux, des maladies, de la vieillesse « ne corpus eius (Adami) vel infîrmitate, vel aetate in deterius mutaretur aut in occasum etiam laberetur^ ».

Puis, au-dessus des biens du corps, ceux de l'esprit et de l'âme : une sagesse, une science infuse qui avait permis à Adam de donner aux diverses espèces d'êtres

1. De Genesi contra manich., II, 8, 32; De lihero arbitrio, III, 55; De peccat. merit. et remiss., I, 2; etc.

i2. Cf. ici De Gen. ad litt., VIII, 11. 3. De Gen. ad litt., VIII, 11 ; IX, 6; De Gen. contra manich., II, 8.

vivants le nom qui leur convenait ^ Une soumission parfaite des sens à la raison, et de la raison à la loi de Dieu, qui rendait impossible la concupiscence instinctive et les mouvements désordonnés de la chair. L'union conjugale elle-même eût été « sine ullo inquieto ardore libidinis » ; — « nulla concupiscentia tanquam stimulus inoboedientiscarnisurgebat^ ». Puis la liberté de faire le bien ou le mal, mais avec une inclination au bien, a Bonae igitur voluntatis factus est homo, paratus ad oboediendum Deo, et praeceptum oboedienter accipiens, quod sine ulla quamdiu vellet difficultate servaret, et sine ulla, cum vellet, necessitate desereret, nec illud sane infructuose, nec illud impune facturus^. » Cette liberté en effet n'était pas « non posse peccare » qui est la liberté parfaite des élus, mais « posse non peccare'' ».

Et enfin, pour tout couronner, la grâce, celle que les théologiens nomment habituelle. Saint Augustin, il est vrai, est ici moins explicite. Cependant, il regarde comme identiques l'état d'Adam innocent et celui dans lequel nous sommes renouvelés « in iustitia et sanctitate veritatis » ; il dit que nous recevons « per gratiam iustitiae » l'image de Dieu qu'Adam a perdue ou vu altérer par son péché ; que nous recouvrons par Jésus- Christ la « iustitia fidei » dont nous avions été frustrés en Adam ^. Il y avait donc dans notre premier père, en dehors des dons que l'on appelle prêternaturels, un don spécial de grâce, la justice^ qui en faisait un homme intérieurement spirituel^.

Page 1