‹ Histoire des dogmesChapitre 228 sur 426 · MAGNE · texte numérisé non relu

MAGNE

§ 1. — Aperçu historique et patrologique.

C'est dans les limites de l'empire romain d'occident que s'était développée, jusqu'au v^ siècle, la théologie latine. Mais le moment était venu où cet empire lui-même allait disparaître et où, de ses débris, allaient se former de nouveaux royaumes. Saint Augustin était mort dans Hippone investie par les Vandales. Neuf ans après, en 439, ceux-ci s'emparaient de Cartilage et devenaient] maîtres de toute T Afrique. Le génie de Bélisaire la leur arracha, il est vrai, cent ans plus tard, en 534 ; mais, dès 640, de nouveaux ennemis, les Arabes, envahissaient l'Egypte et menaçaient la Cyrénaïque. En 698, Carthage tombait définitivement en leur pouvoir. Ce fut la fin, en Afrique, de la domination byzantine et presque de l'Église chrétienne.

Les Vandales étaient venus de l'Espagne où ils avaient pénétré, de concert avec les Suèves et les Alains, dès l'an 409. Les Visigoths y entrèrent à leur tour en 414, et le pays fut d'abord divisé entre ces

divers conquérants. Puis, successivement, Tunité se fit au profit des Visigoths. En 585, elle était achevée par Léovigilde. le père d'Herménégilde et de Récarède. Le nouveau royaume cependant ne dura que cent vingt-cinq ans. En 711, les Arabes, sous la conduite de Tarik, passaient la mer et soumettaient toute TEspagne. Un groupe seulement de patriotes irréductibles se retrancha dans les montagnes des Asturies, et, patiemment, commença contre l'islam l'œuvre de la libération du territoire.

La Gaule fut l'objet de conquêtes et de remaniements analogues. En 413, les Burgondes y fondent, dans la partie supérieure du bassin du Rhône, le royaume de Burgondie, pendant que les Visigoths s'établissent au sud-ouest entre la Loire et les Pyrénées. De leur côté, les Francs s'avancent au Nord jusqu'aux bords de la Somme (428). Clovis s'empare successivement des provinces du centre toujours sujettes des Romains (486), de l'Aquitaine moins la Septimanie qui reste aux Visigoths (507), et de la Burgondie qui devient tributaire (500) ^ Les cités armoricaines ellesmêmes, au nord-ouest, reconnaissent son autorité-. L'unité cependant n'est que transitoire. Refaite sous Clotaire P»- (558-561), puis sous Clotaire II (613-628). elle se trouve constamment rompue par les partages qui distribuent le territoire entre les enfants du roi défunt, et par les luttes intestines qui arment ces héritiers les uns contre les autres. La dynastie des mérovingiens s'épuise au milieu de ces divisions, et disparaît complètement en 752, pour céder la place k Pépin le Bref et aux carolingiens.

Dans la Grande-Bretagne, la domination impériale

1. La Burgondie fut incorporée au royaume des Francs en 534. ■1. Momentanément; car elles s'eftorcérent en réalité de garder leur indépendance.

LA. THEOLOGIE LATINE DE 430 A 77t. 315

avait pratiquement disparu dès le premier quart du v^ siècle, avec la retraite des troupes romaines sur le continent (426). Incapables de se défendre seuls, les Bretons indigènes avaient dû subir les invasions des Saxons (453), puis des Angles (547), d'où était sortie l'Heptarchie saxonne (584), c'est-à-dire la réunion des sept royaumes fondés par les envahisseurs.

Quant aux provinces placées au nord et à l'est de l'Italie, le long du Danube, leur appartenance à l'empire n'était guère que nominale et le devint de plus en plus. Occupées en grande partie parles Goths, les Huns et les Vandales, elles furent comprises dans le royaume des Ostrogoths et de Théodoric en 493.

Restent l'Italie et Rome, le cœur de cette vaste organisation. Dès 402, Ravenne était devenue la capitale effective des possessions impériales en Occident. Une première fois, Rome est prise et pillée par Alaric et ses Visigoths en 410; une seconde fois, en 455, par les Huns de Genséric. Au milieu d'un incroyable désordre et parmi d'innombrables compétitions, l'empire romain d'Occident s'écroule sous les coups des ]3arbaresqui, seuls, le soutenaient depuis un siècle, et qui n'eurent, pour l'anéantir, qu'à se retourner contre lui. En 476, Odoacre, roi des Hérules, est proclamé roi d'Italie. Son règne ne dure que dix-sept ans. Dès 493, Théodoric, qui l'a vaincu et tué, s'installe à sa place avec ses Ostrogoths. Sous son gouvernement intelligent et ferme, la sécurité revient pour quelque temps. Mais ses successeurs ne savent pas garder sa conquête. Elle leur est arrachée par Bélisaire et Narsès, lieutenants de Justinien, et l'année 553 voit la fin du royaume des Ostrogoths en Italie et la restauration de l'autorité des empereurs byzantins. Celle-ci se trouve bientôt réduite à l'exarchat de Ravenne (Rome, Naples, la Sicile), par l'invasion et l'établissement des Lom-

316 HISTOIRE DBS DOGMES.

bards dans la Haute-Italie (568). En 752, leur roi Astolphe s'empare même de l'exarchat, et menace Rome. Les papes invoquent contre lui et son successeur Didier le secours de Pépin, puis de Charlemagne. En 774, le royaume lombard disparaît, et Charles est proclamé roi des Lombards et patrice de Rome, en attendant qu'il soit couronné empereur d'Occident (800).

Les lignes qui précèdent ne donnent même pas une idée des convulsions qui ont agité les territoires occupés par l'Église latine pendant la période que nous étudions : elles n'ont pour but que de fournir une orientation générale et de fixer quelques dates. Au milieu de ces convulsions cependant, la foi de l'Eglise seperpétue , elle s'étend même malgré les persécutions des envahisseurs idolâtres ou hérétiques ariens ; l'unité religieuse retient les membres de cette grande famille que les barbares se partagent. Mais on comprend que des temps pareils soient peu faits pour la sereine contemplation et la spéculation pure . A mesure que les destructions s'opèrent et que les ténèbres s'épaississent, on sent au contraire de plus en plus le besoin de condenser en des formules simples et d'un caractère pratique, adaptées aux générations nouvelles, les résultats acquis par les Pères et les théologiens des âges précédents. C'est à saint x\ugustin généralement qu'on en emprunte la matière. Il avait lui-même résumé toute la tradition des quatre premiers siècles : il alimentera celle des siècles suivants, mais sans d'ailleurs les faire hériter ni de son génie, ni de la plénitude de sa pensée. Laugustinisme de saint Césaire, de saint Grégoire, de saint Isidore sera un augustinisme étriqué, ramené au niveau des esprits moyens. Grâce à eux cependant le meilleur de la réflexion religieuse ancienne sera conservé et passera au moyen âge, en atten-

dant qu'une renaissance se produise, et donne à la théologie un nouvel essor.

Il serait trop long, on le conçoit, d'énumérer et d'apprécier ici les nombreux écrivains qui se sont succédé dans l'Eglise latine depuis la mort de saint Augustin jusqu'au début du règne de Charlemagne. Nommons au moins les principaux. A Rome, deux papes personnifient admirablement le génie romain, saint Léon(év. 440-461) \ et saint Grégoire (590-604)2. La postérité leur a donné à tous deux le surnom de Grand, et ils leméritent par la force de leur caractère, par leur dévouement au bien de l'Eglise et de l'État, par la sagesse et Fart suprême de leur gouvernement. Théologiens, ils le sont comme des romains de naissance et de tempérament pouvaient, et comme des papes le doivent être, avec cette juste mesure qui néglige les questions oiseuses et qui exclut les solutions extrêmes. Seulement, saint Léon est plus original, plus capable de spéculations et de vues personnelles. Appelé à départager l'Orient dans la querelle christologique, il a médité profondément le mystère *de l'incarnation, et en tire, pour tout son enseignement moral, des conséquences lumineuses. Je ne parle pas de son style, un des plus beaux qu'ait connus la Rome chrétienne. A côté de cette parole,

1. Saint Léon est cité ici d'après l'édition des Ballerini reproduite par la Patrologie latine, tom. LIV-LVI. — Travaux : Ed. Peuthel, Pabst Leo's I Leben und Lehren, Jena. 4843, Pu. Kuhn, Die Christologie Leo's I des Grossen, WiJrzburg, 1894.

2. Œuvres dans P. L,, LXXV-LXXIX. — Travaux : J. Th. Lxv,GregorI der Grosse nachseinem Leben und seiner Lehre geschildert, Leipzig, 1845. H. Grisah, Der roemische Primat nach der Lehre und der Regierung-Praxis Gregors des Grossen, dans Zeitschrift kathol. TheoL, ni, 1879, 655-693. Snow, St Gregory the Great, his work and his spirit, LoDdon, 1892. F. H. DUDDEN, Gregory the Great, his place in history andthought, London, 1905. T. Tarducci, Storia di Gregorio Magno e del sv.o tempo, Iloma, 1909.

celle de saint Grégoire paraît singulièrement terne. Sa doctrine théologique aussi est, dans son ensemble, moins vivante et moins haute. Elle s'est formée par la lecture de saint Augustin, mais elle s'attempère à la médiocrité du temps, et au caractère tout pratique que peuple et clergé donnent alors à la religion. On a beaucoup reproché à saint Grégoire la crédulité dont il fait preuve dans ses Dialogues. Mais il ne faut voir, je crois, dans ce livre curieux, que l'honnête délassement d'un esprit fatigué des affaires, et qui trouve volontiers, dans un merveilleux qu'il ne discute pas, une diversion aux tristesses de la réalité. C'est par sa correspondance surtout qu'il convient de juger de l'intelligence et du caractère du grand pontife ; et cette correspondance est de tout point admirable.

Saint Pierre Chrysologue (-J- vers 450)^ et saint Maxime de Turin (-j- vers 470) - sont contemporains de saint Léon. Ils ont laissé l'un et l'autre des sermons dont l'édition définitive n'est pas encore faite, et qui n'ont pour l'histoire du dogme qu'une importance secondaire. Il en va autrement des écrits philosophiques et théologiques de Boèce(v. 480-525)^, le ministre malheureux de Théodoric. Les premiers devaient initier tout le moyen âge à la connaissance d'Aristote et de Porphyre; les seconds, fort courts, représentent un effort rigoureux pour justifier rationnellement et traduire en langage philosophique surtout les mystères de la Trinité et de l'incarnation. Quant au De

\. Œuvres dans P. L., LU. —Travaux : H. Dapper, Der heil. Petrus Chrysologus, der erste Erzbishof von Ravenna, Kôin-Neuss, 1867. Fl. v.STABLEwsKi,Dej'/i^ Kirchetiv. PetTus voïi Ravemitt Chrysologus, Vosen, î871.

Page 1