Annales, DCCLXvn (P. L., CIV
faire des actes du concile de 787 une traduction latine qu'il envoya au roi vers 788. Elle était si maladroitement littérale, remarque Anastase le Bibliothécaire, qu'à peine pouvait-on la lire et voulait-on la transcrire ^ . On a dit que ce défaut avait été la cause de l'opposition des Francs à la doctrine de Nicée. Ceci n'est pas complètement exact. Les Francs ont pu se tromper, en effet, sur la portée de la Trpoffxuvyjffiç Ti(xr,Ttx7i que les grecs accordaient aux images, mot que le traducteur avait rendu par adoratio; mais il faut remarquer qu'en France, on ne refusa pas seulement aux images l'adoration proprement dite, on leur refusa toute espèce de culte même relatif, erreur que n'ont pu en aucune façon favoriser les fautes de la traduction latine envoyée par le pape.
Quoi qu'il en soit, cette traduction fut lue à Charlemagne. Il nota au fur et à mesure nombre de choses qui le choquèrent, et en fit rédiger en 790 — par Alcuin peut-être — une réfutation en règle. Ce sont les Livres carolins^. A ce moment, Charles était mécontent et d'Irène, qui l'avait trompé^, et du pape qui paraissait favoriser la politique byzantine : la composition des Carolins s'en ressent. Ils sont une critique éveillée sans doute, mais souvent étroite, ergoteuse et malveillante de ce qui a été dit et décidé à Nicée. L'ouvrage fut communiqué probablement au concile de Francfort de 794, qui, outre Fadoptianismc, condamna aussi — dans son deuxième canon — le concile de Nicée et l'adoration des images. On ne s'en tint pas là. Quatre-vingt-cinq capitula furent extraits
1. Praefatio in septimam synodum (Mansi, XII, 981; P. L., CXXIX, 19o). II est resté de cette traduction des fragments dans les Livres carolins.
2. P. L., XCVIII. Cf. J. Maréchal, Les livres carolins, Lyon, 190G.
3. En rompant le mariage projeté entre le jeune Constantin et la fille de Charlemagne, Rothrude.
des Lwj^es carolins et envoyés au pape, dans la seconde moitié de Tan 794, par le ministère de l'abbé Angilbert^. C'est le Capitulare dont parle Hadrien dans sa réponse au roi, capitulaire que nous ne possédons plus dans sa rédaction première, mais qu'il est possible de reconstituer au moyen des reprehensiones reproduites dans la réponse du pape, et des Utiles qui précèdent chaque chapitre des Licites carolins.
Quelle était la doctrine émise dans ces Livres? Elle est toute condensée dans la préface du livre i, à laquelle il faut ajouter le chapitre 21 du livre ii et le chapitre 19 du livre m. Cette doctrine revient à ceci : 1° Dieu seul peut être adoré et l'on ne doit point adorer les images (ii, 21) ^. 2® On ne doit point rendre aux images le culte et la vénération que l'on rend aux saints, à leurs reliques, à la croix, ni même leur donner les témoignages de respect que l'on donne aux personnes vivantes, lesquelles leur sont bien supérieures (m, 16, 24; ii, 24, 28). 3° On ne saurait non plus admettre à leur égard de culte relatif : le principe que le culte rendu aux images se rapporte à l'original est faux; Jésus-Christ et les saints n'acceptant point, ne s'appliquant point un culte qui est en soi absurde. Et à supposer d'ailleurs que les gens instruits soient capables de reporter sur l'original les honneurs qu'ils paraissent rendre à l'image, « indoctis tamen quibusque scandalum générant, qui nihil aliud in his praeter id quod vident venerantur et adorant » (m, 16). 4^ 11 ne faut donc pas allumer des cierges ni brûler de
4. p. L., XCVin, 4-249. C'est du moins de cette façon que Petau et Hefele (2« édit.) présentent l'ordre des événements et le rapport des écrits entre eux. D'autres auteurs (Hefele dans sa première édition) ont fait du capitulaire un premier écrit dont les Livres carolins ne seraient qu'un développement.
2. On remarquera que les Livres carolins prennent toujours, dans la traduction latine du concile, le mot adoratio au sens strict.
l'encens devant des images qui ne peuvent ni voir ni sentir (iv, 3). 5° Tout culte ainsi écarté, il est permis de peindre et d'employer les images à la décoration des églises et au rappel des faits passés; mais cela même est indifférent, et à cet usage ou non-usage la religion n'a rien à gagner ni à perdre, « cum ad peragenda nostrae salutis mysteria nullum penitus officium (imagines) habere noscantur » (ii, 21). 6° Cependant là où il existe des images religieuses, on ne doit point les briser ni les détruire (i, praef. ; ii, 23).
Cette doctrine, on le voit, était très nette, et allait plus loin que le refus d'adorer les images. Tout culte même relatif leur était dénié : on pouvait seulement s'en servir. Le concile de Francfort lui-même se montra plus réservé, et se contenta de condamner l'adoration proprement dite des images et le concile grec qui lui semblait l'avoir approuvée*.
1. « AUata est in médium quaestio de nova graecorum synodo, quam de adorandis imaginibus Constantinopoli fecerunt, in qua scriptum habebatur ut qui imaginibus sanctorum, ita ut deificae trinitati serviiium aut adoralionem non impenderent, anathema iudicarentur. Qui supra sanclissimi patres nostri omnimodis adoralionem et servitutem renuentes contempserunt, atque consentientes condetDnaverunt >• (iMansi, XIII, 909). C'est tout ce que nous savons de précis sur les discussions et les décisions du concile de Francfort à propos des images. On voit par ce canon : 1° que les Francs ne considéraient pas le concile de Nicée comme œcuménique, et qu'ils le croyaient tenu à Constantinople, cette dernière erreur étant explicable par le fait que la dernière session s'était teuue en effet dans cette ville; 2° qu'ils lui attribuaient une doctrine qui n'était pas la sienne, erreur occasionnée par la mauvaise traduction qu'ils avaient sous les yeux, et notamment parle travestissement qu'y avait subi le vote de l'évêque Constantin de Cnnstantia dans l'île de Chypre. Dans la troisième session en effet, ce prélat avait dit : " J'accepte et je baise avec honneur les saintes et vénérables images : mais je réserve à la seule et suressentielle et vivifiante Trinité l'adoration de latrie • (Mansi, XII, 1147). Or, la traduction avait rendu ce passage: « Suscipio et amplector honorabiliter sanctas et venerandas imagines secundum servitium adorationis quod consubslantiali et viviflcatrici Trinitati emitio; et qui sic non sentiunt neque glorifîcant a sancta catholica et apostolica Ecclesia segrego et anaihemati submitto . {Libri carol.^ III, 17, col. 1148). La méprise était flagrante, et l'on peut dire que le canon de Francfort reposait sur une ignoralio etenchi.
L'opposition vraisemblablement inattendue de Charles et de ses évêques aux décisions de Nicée ne dut pas laisser que de surprendre le pape. Hadrien ne se découragea cependant pas, et répondit point par point aux capitula qui lui avaient été remis ^ Réponses souvent aussi subtiles que les reprehensiones étaient futiles. Ce n'est qu'à la fin qu'Hadrien, abordant le fond de la question, explique clairement le malentendu partiel dont Charles a été victime, et maintient la doctrine de Nicée et celle de ses prédécesseurs : « Et sicut de imaginibus sancti Gregorii sensum ^ et nostrum continebatur : ita ipsi in eadem synodo definitionem confessi sunt, his osculum et honorabilem salutationem reddidere ; nequaquam secundum fidem nostram veram culturam quae decet soli divinae naturae... Et ideo ipsam suscepimus synodum ^. »
Il n'est pas probable que la réponse du pape ait modifié les sentiments du prince et de son entourage. Il existait chez eux un préjugé atavique qui a été noté plus haut*, et que des raisons même excellentes ne pouvaient détruire tout d'un coup. En tout cas, on n'entend plus parler, en France, de la question des images jusqu'en l'an 824, époque de l'ambassade et de la lettre de Michel le Bègue à Louis le Débonnaire dont il a été déjà question ^. Cette lettre qui admettait l'usage, mais non le culte des images, correspondait admirablement aux idées régnantes à la cour de Louis : aussi valut-elle à ceux qui l'apportaient le meilleur accueil.
I.Mansi, xni, 759-810; P. L., XCvni, 1247-1292. Le texte fourmille de fautes. Cette réponse du pape doit se placer entre la fin de l'année 794 et le 25 décembre 795, date de la mort d'Hadrien.
2. Il s'agit du passage sur les images de la lettre de saint Grégoire le Grand à Secundious. V. plus haut, p. 430, note 2.