CHAPITRE XÏI
§ 1. — Les théologiens.
Si le mouvement imprimé par Charlemagne aux lettres et aux arts — ce que Ton a appelé la renaissance caroliîigienne — fut véritablement un recommencement, le début d'une ère nouvelle qui, trop tôt interrompue, fut reprise pourtant et se continua dans le moyen âge, il faut avouer que la théologie, sous son règne, resta en dehors de ce renouvellement, et continua le passé plus qu'elle ne s'orienta vers l'avenir. L'âge des Pères et des grands écrivains était fini ; la scolastique ne s'annonçait encore que par des traités de dialectique. On se contenta d'étudier et de reproduire les anciens — saint Augustin et saint Grégoire toujours, — et de se les assimiler de son mieux pour faire face aux nouveaux besoins.
C'est qui explique que, dans ce volume, nous puissions terminer par un aperçu de la théologie au temps de Charlemagne, cette série d'études sur le développement doctrinal dans l'ancienne Eglise. Au point de vue de l'histoire des dogmes, la renaissance carolingienne appartient à l'antiquité ^ . Dans cet aperçu ce-
d. « A prendre strictement les choses, écrit M. Harnack, l'iiistoire des
pendant, nous ne dépasserons pas sensiblement la fin du règne du grand empereur (814) : embrasser toute la période carolingienne nous conduirait vraiment trop loin. Et même dans les limites de ce règne, nous nous contenterons de parler des événements doctrinaux plus considérables qui l'ont rempli \ et de noter les quelques enseignements plus spéciaux qui s'y sont fortifiés. Une revue complète de la théologie latine sous Charlemagne ne pourrait être en effet, pour la plus grande partie, qu'une répétition inutile de ce qui a été déjà dit.
A la fin du vii^ et pendant les deux premiers tiers du viii^ siècle, c'est surtout dans les écoles celtiques et anglo-saxonnes de l'Angleterre que s'est réfugiée la science religieuse et la théologie. Les éléments des cultures romaine et grecque, apportés par saint Augustin d'abord, puis par Théodore de Tarse à Cantorbéry, ont été avidement recueillis et étudiés dans cette ville. Bède illustre les écoles de Wearmouth et de Yarrow dans la Northumbrie ; mais celles-ci s'effacent bientôt devant l'école d'York, établie par Ecgbert. C'est de l'école d'York, où il a eu pour maîtres Ecgbert et surtout Aelbert, et où il a professé lui-même quelque temps, que sort le northumbrien Alcuin'^, le meilleur théologien de Charlemagne et, avec lui, l'organi-
dogmes du moyen âge commence avec Clugny > {Lehrb. der DG., ni, p. 271). Il m'a paru aussi et surtout que l'histoire des controverses du Filioque et de l'adoptianisme sous Charlemagne était le complément naturel et nécessaire de ce qui a été dit jusqu'ici sur les doctrines trinitaire et christologique.
4. La controverse occidentale sur les images a été racontée plus haut, chap. x, § 7.
2. Œuvres dans P. L., C, CI. Travaux : F. Monnier, Alcuin et Charlemagne, 2» édit., Paris, 4863. F. Hamelin, Essai sur la vie et les ouvrages d' Alcuin, Rennes-Paris, 4873. K. Werner, Alcuin undseinJahrhundert, 2« édit., Wien, 4884. A. F. West, Alcuin and the rise ofthe Christian schools, London, 4893. C. J. B. G xsKOiy,'^; Alcuin his life and his work, London, 4904.
sateur en France du système d'écoles et d'études rêvé par l'empereur. Né vers 735, venu une première fois en France de 781 à 789, puis une seconde fois et définitivement en 792, mort en 804, Alcuin rapporte sur le continent les traditions scientifiques que l'invasion des barbares en avait chassées, et unit en soi et dans les écoles quïl fonde, avec l'insatiable désir d'apprendre et de savoir qui caractérise sa race, l'esprit d'ordre, de mesure et de discipline qui est l'apanage du génie latin et romain. S'il abuse dans ses commentaires de l'Ecriture du système àQS. deflorationesy c'est-à-dire du procédé qui consiste à composer un commentaire avec des morceaux choisis d'auteurs anciens; si sa théologie n'offre rien d'original et témoigne seulement d'une très vaste érudition patristique, il a compris cependant le secours que la théologie pouvait tirer de bonnes études philosophiques, et s'est efforcé, par son exemple, de donner aux autres la même conviction ^ Le moyen âge à tous égards lui doit beaucoup.
En même temps que théologien et philosophe, Alcuin avait été grammairien, ou plutôt il s'était efforcé d'avoir des lumières de tout, puisque aussi bien Gharlemagne l'interrogeait sur tout, et que tous les genres de connaissances avaient besoin, en France, d'être restaurés. Grammairien, l'abbé de Saint-Mihiel, Smaragde (v. 760-825)^, le fut aussi, car on a de lui un commentaire de la grammaire de Donat, dans lequel il fait usage d'exemples tirés des auteurs chrétiens plutôt que des auteurs profanes. Mais Smaragde fut surtout un exégète et un moraliste, et ce n'est, pour
\. Voir ce qu'il en dit dans l'épître dédicatoire de son traité de la Trinité à Charlemagne, tom. CI, 12, et Grammatica (ibiL, col. 853,854). Sur la façon dont on concevait à cette époque les rapports de la foi et de la raison, voir spécialement G. Brunhes, La foi chrétienne et la philosophie au temps de la renaissance carolingienne, Paris. 1903.