GÉRAUD DE CRUSSOL
ONZIEME DUC D UZES
Ctérauil Armand- Victurnien- Jacques-Emmanuel de Crussol naquit à Paris le 28 janvier 1808. Ayant perdu sa mère de bonne heure il fut élevé par sa grand'mère née deChastillon. C'était une dame de beaucoup d'esprit et qui avait brillé par son intelligence comme par sa beauté dans l'ancienne cour durant les dernières années qui précédèrent la révolution.
A l'époque de la restauration le superbe hôtel que l'Etat lui avait rendu devint le centre où se réunit la société un peu exclusive désignée sous le nom de faubourg St-Germain. Là se retrouvaient tous les débris de cette cour élégante qui avait servi de modèle à l'Europe et qui fut la majestueuse héritière des traditions du grand siècle.
Entourée d'amis sûrs et dévoués elle faisait avec grâce et simplicité les honneurs de son salon. Après avoir vu toutes les grandeurs et toutes les gloires rayonner magnifiquement autour de son berceau, les malheurs de son pays et de sa famille lui avaient fait connaître le néant .des choses de ce monde (1). C'est dans ce milieu tout parfumé d'aristocratie que fut élevé le jeune Géraud de Crussol qui conserva toute sa vie cette fierté du gentilhomme mêlée toutefois à une grande bonté.
(1) Brifaut. Souvenir.
De son fils le duc deOussol marié à MUede Mortemart ou de sa fille la marquise de Rougé, la duchesse d'Uzès avait sept petits enfants dont les jeux égayaient et charmaient son àme. Mais le favori de son cœur, celui qui remplaçait pour elle l'enfant qu'elle avait perdu en Pologne était Géraud de Cmssol, gracieux espiègle aux cheveux blonds dont la charmante figure, les reparties brillantes et l'intelligence précoce faisaient présager l'homme instruit, distingué, spirituel (1), qui plus tard sut rendre des services à son pays. Son éducation fut dirigée vers la carrière des armes, et à l'âge de dix huit ans il entra à l'école de St-Cyr où il se distingua par son application et ses succès (2). L'état de paix dans lequel se trouvait la France ne convenait pas à son ardeur guerrière et à l'exemple de ses ancêtres il chercha la gloire des combats. A cette époque les Russes avaient pris l'offensive contre les Turcs sur le Danube; ils cherchaient à réoccuper la Bulgarie, à franchir les Balkans pour déboucher sur Andrinople. La France voyait avec plaisir l'affranchissement probable de toutes ces populations.
Géraud de Crussol s'engagea comme volontaire dans l'état major de Russie. Son nom, ses alliances, les souvenirs de la princesse de Tarente, pendant l'émigration, le firent bien accueillir. De plus son parent le duc de Mortemart, était ambassadeur de France auprès de l'empereur de Russie.
On voit au duché d'Uzès un tableau représentant le camp de l'armée russe devant Choumla, couronnée par la chaîne des Balkans et le camp des Turcs.
A gauche, le duc de Crussol indique l'endroit où est
(1) Wideville, parle marquis de Galard, page 86.
(2) Voir son oraison funèbre, par l'abbé Pélissier, curé d'Uzès en
l'empereur au duc de Morteraart , ambassadeur qui s'avance avec toute sa suite, composée du vicomte de Fitz- James, officier de dragons de la garde royale, du vicomte de Mortemart, officier des grenadiers à cheval de la garde, du vicomte de la Ferronnais et du comte de Bearn, attaché d'ambassade. Géraud de Crussol fit la guerre en Turquie dans l'armée russe et fut décoré à Varna.
La révolution de 1830 ramena le duc de Crussol dans son pays, et, quelques années après, en 1836, il épousa Mlle Françoise-Elisabeth-Antoinette-Sophie de Talhouet, petite-fille du comte Roy, un des plus riches propriétaires de France. Elle était d'une intelligence remarquable et vraiment supérieure (1).
Le duc eut, peu après, la douleur de perdre son père, et en 1842 son grand père. Il prit, dès ce moment, le titre de duc dTzès. Le voilà dans le monde avec toutes les satisfactions que pouvaient lui donner un beau nom, une grande fortune et un intérieur plein de charmes, mais il voulut se rendre utile à ses concitoyens. Possesseur de très vastes propriétés dans le département de la Haute-Marne, il sollicita les suffrages des électeurs et devint leur député, de 1844 à 1848.
Il se montra dévoué partisan de la politique conservatrice, et critiqué un jour à ce sujet par son ami le marquis de Calvière il l'attaqua en duel et le blessa.
Eloigné de la politique par la révolution de 1848, il occupa ses loisirs à écrire et envoya plusieurs articles aux Annales de la charité (2). En même temps il songea à embellir son château de Bonnelles (Seine-et-Oise). Le château était vieux, délabré, les ouvriers sans travail. Il fit démolir le vieux château et eu fit construire un
(1) Wideville, page 44.
(2) Vapereau. Dictionnaire des contemporains.
autre sur le même emplacement, clans le pur style de Louis XIII. C'est une des plus splendides et des plus confortables habitations de notre époque et c'est là que la duchesse d'Uzès actuelle donne ces fêtes cynégétiques si recherchées.
Le duc d*Uzès qui avait fait construire ce château y passait la plus grande partie de l'année. Il ne venait à Paris qu'au milieu de l'hiver, et là le duc et la duchesse donnaient de très belles fêtes clans leur hôtel de la rue de la Chaise au faubourg Saint-Germain.
Mais une vie oisive quoique brillante ne suffisait pas au duc d'Uzès. Après le coup d'Etat, il sollicita les suffrages des habitants de notre arrondissement et il fut nommé député en 1852. L'empire qui venait d'être établi était contraire à ses aspirations. Son père, son grand père, ses proches parents n'avaient jamais voulu accepter ni places, ni dignités de la part de l'Empereur Ier dont la gloire avait ébloui tant de bons esprits; il étaient restés toujours fidèles à la royauté. Aussi le duc et député d'Uzès ne cessa de combattre le gouvernement du nouvel empire. Au milieu de toutes ces luttes il eut la douleur de perdre son fils cadet Frédéric élève à l'école navale et peu après sa femme qu'il chérissait de toute son âme. Elle mourut presque subitement le 16 février
Elle était à table avec sa famille à l'hôtel d'Uzès à Paris lorsqu'elle éprouva un violent mal de tête. Malgré son énergie pour résister à la douleur, elle ne put attendre la fin du repas et se retira dans le salon de compagnie. A peine assise sur le canapé elle rendit le dernier soupir par suite de la rupture d'un vaisseau •sanguin dans la tête, comme était morte peu auparavant la duchesse d'Aumale. La veille, la duchesse d'Uzès très pieuse, avait fait la communion et son âme dut s'envoler directement au ciel recevoir la récompense
de ses vertus. Ses dépouilles mortelles furent transportées à Uzès, d'abord à la cathédrale, où fut célébré un service solennel, et puis au caveau de la chapelle ducale. La duchesse fut très vivement regrettée des Uzétiens, car elle était pieuse, douce et bonne, allant visiter elle-même les pauvres qui lui étaient désignés et les consolant par de bonnes paroles et d'abondantes aumônes.
Le duc dTzès ne trouva quelque consolation que dans la religion, et ses sentiments chrétiens n'en devinrent que plus vifs. La guerre de 1870 vint aussi attrister sa vieillesse. Il eut toutefois la satisfaction de voir son fds aine devenir député du Gard. Rien ne pouvait en ce moment lui être plus agréable, car il sentait qu'il laissait un héritier digne de lui.
Le duc d'Uzès mourut à Paris le 21 mars 1872. Ses restes mortels furent transportés à Uzès le 9 avril suivant pour être inhumés dans le caveau de famille sous la chapelle du château ducal.
Des la veille toutes les cloches de la ville annoncèrent le deuil du lendemain, tandis que le drapeau noir flottait sur la plus haute tour du duché.
Le mardi à 10 heures une nombreuse assistance, composée des diverses autorités, du conseil municipal, des personnes de toutes opinions et de toutes conditions ainsi que la garnison en armes était réunie hors de la ville sur le chemin de Nimes. Puis après arrivait le corbillard. Il était suivi de plusieurs voitures qui transportaient les membres de la famille et de nombreux amis venant de Nimes et de Montpellier.
Le deuil était conduit par le duc de Crussol, député du Gard, fils du défunt, par ses gendres, le vicomte d'Hunolstein et le comte de Galard, ses cousins, MM. de Rougé.
La foule était grande sur le chemin et aux abords de la ville.
Le clergé étant arrivé, le cortège se mit en marche, traversant une partie de la ville au milieu d'une foule de plus en plus compacte etéaaue, tant le défunt était aimé.
En tète du cortège se trouvaient les congrégations et confréries religieuses de la ville dans l'ordre. suivant :
Confrérie du Saint-Sacrement des deux paroisses ;
Confrérie des femmes et filles de la Sain te- Vierge ;
Confrérie du Suffrage ;
Les dames de Saint-Maur et leur pensionnat ;
Les sœurs de Saint- Vincent-de-Paul avec leurs orphelins et leurs vieillards ;
Le pensionnat des sœurs de la Sainte-Enfance ;
Les écoles gratuites ;
Les frères des écoles chrétiennes ;
Le Collège ;
Le clergé du canton tout entier ;
La garnison et la musique de la ville.
Plusieurs draps d'honneur étaient portés par divers groupes d'habitants :
Celui des ouvriers ;
Celui de la Société de secours mutuels, la Vigilante ;
Celui du Conseil municipal.
Un autre drap porté par MM. Alphonse Abauzit, Ferdinand Vincent, Albin d'Amoreux et Abel de Robernier .
Enfin un dernier drap était porté par MM. le comte de Pontbriant, sous-préfet ; de la Bruguière, maire ; d'Albiousse, juge, et Lafargue, capitaine commandant le 28e bataillon de chasseurs à pied.
Les cordons du char étaient tenus par MM. de Champvans, préfet du Gard ; le baron de Fontarèehes, conseiller général ; le baron de Trinquelague, conseiller à la cour impériale de Nimes, et de Tarteron, député du Gard.
Dans l'assistance on remarquait MM. le président Cha mbon, le baron Prosper de Calvière, le baron de
Lascours, Ferdinand Boyer, député du Gard, le lieutenant-colonel d'Albiousse des zouaves pontificaux, des membres du Conseil général et d'antres notabilités.
Des compagnies de chasâeursà pied formaient la haie et leurs clairons alternaient avec les tambours et la musique de la ville. Des pauvres nombreux, couverts d'une sorte de manteau de drap, se mêlaient au cortège et rappelaient le souvenir des bonnes œuvres du défunt.
L'égliseétait richement ornée. Des tentures couvraient tout le pourtour des tribunes à double rang. Un catafalque élevé et orné avec goût: un dôme en forme de grande couronne ducale argentée le surmontait et supportait de longues draperies noires et blanches. Une quantité considérable de cierges transformait l'église en une vaste chapelle ardente. De grands écussons aux armes des ducs d'Uzès, avec la devise : Ferro non auro tranchaient par leurs vives couleurs sur le fond noir des draperies semées de croix et d'ornements d'argent.
La cérémonie fut digne et belle tout à la fois. M. le curé Pélissier monta en chaire et, dans un éloquent discours, fit l'éloge du défunt devant une foule émue qui remplissait les nefs et les deux rangs des tribunes.
Après l'absoute, le cortège s'est remis en marche, et traversant une autre partie de la ville, s'est rendu au duché, toujours au milieu d'une foule aussi nombreuse que recueillie.
On est entré dans la cour de ce château si remarquable de style et de grandeur.
Le corps du duc d'Uzès, renfermé dans une bière garnie de velours noir à bandes d'argent, a été déposé dans le caveau de famille, et la population s'est retirée avec le vif regret que lui inspirait l'un de ses bienfaiteurs les plus charitables et les plus aimés (1).
(1) Gazelle de Nîmes, troisième année, n° su.
De son mariage avec Françoise de Talhouet, le duc d'Uzès laissa quatre enfants :
1° «Facqiies-Eimiiaiiuel qui suit;
2° Laure d'Uzès, née le 28 avril 1838, qui épousa en 1857, le vicomte Léopold d'Hunolstein , issu d'une ancienne famille de chevalerie, originaire du pays de Trêves, et qui tire son nom d'une des seigneuries les plus importantes de cet électorat. Cette seigneurie relevait immédiatement de l'Empire , et conférait à ses possesseurs le titre de chevalier-banneret et le rang de dynaste (1).
Du mariage de Laure d'Uzès avec le vicomte d'Hunolstein, sont nés trois enfants :
Paul et Fanny, morts jeunes.
Hélène, mariée au vicomte de Mortemart;
3° Elisabeth de Crussol, qui épousa le 19 janvier 1865, Louis-Marie-Hector, marquis de Galard et de l'isje- Bouson, baron de Magnas, dont la maison, connue par titres authentiques depuis le xe siècle, est issue de Gombaud, frère de Guilhaume-Sanche, duc de Gascogne (2).
De ce mariage une seule fille, Ray monde de Galard,
(1) L'origine de la maison d'Hunolstein remonte au xi" siècle. Le9 premiers membres de cette famille, mentionnés dans l'histoire, sont Hugues, écuyer, et son frère, Werner, cités dans une charte latine de 1192, où ils sont qualifiés de nobiles viri.
Ses armes sont .- d'argent à deux fusées de gueules, accompagnées de douze billettes, de même posées 5, 4 et 3. Cimier, un buste d'homme de profil, habillé d'argent à la fusée de gueule aux trois billettes de même 2 et 1 .
Devise : Plus ultra.
(Histoire d'Entrain, page 7. — Beaudian, pages 203-204).
(2) Voir le grand ouvrage documentaire sur la maison de Galard, par M. Noulens. Cette famille a donné un chevalier croisé, qui suivit saint Louis en Egypte, des évoques d'Agen, de Condom et du Puy en Velay, un protonotaire apostolique, décédé à Rome, en 1504, un grand'maître des arbalétriers en 1310, plusieurs ambassadeurs, des gouverneurs de
mariée le 15 janvier 1885, avec le vicomte de Galard- Saldebru, fils du comte de Galard-Saldebru, baron de Caila et de Laure de Ségur (1) ;
4° Mathilde de Crussol, non mariée, consacraut sa vie aux bonnes œuvres ;
5° Frédéric de Crussol, décédé, élève à l'école de marine, à Brest, le 17 novembre 1859.
provinces, un chevalier du Saint-Esprit, un grand nombre de chevaliers de Malte, de Saint-Louis et de Saint-Jean-de-Jérusalem.
Elle s'est alliée aux maisons d'Armagnac, de Béarn, de Galonné, de Courtebonne. de Luppé, de Montesquiou, de Gaumont Lafarce, de Montaut, de Choiseul, de Durfort-Civrac, de Portes, d'Estampes, de Lostanges, de Lusignan, di Gaptan, de Noailles, de Ségur, de La Rochefoucauld, deTalleyrand-Périgord, de Crussol d'Uzès, et par cette dernière alliance elle est apparentée aux princes d'Orléans.
Armes : d'or, à trois corneilles de sable, becquées et pattées de gueules posées 2 et 1 . Couronne de marquis. Support deux lions.
Devise : In via niilla invia.
Cri : Goalard-Goalard.
Le marquis de Galard a acquis en 18G9, de la marquise de Rougé née de Crussol d'Uzès, le beau château de Wideville, entre Rambouillet et Crespieres (Seinc-et-Oise), pour éviter que ce domaine ne sortit de la famille. Cette ancienne résidence des ducs d'Uzès, toute remplie de leurs souvenirs, a été magnifiquement restaurée, suivant le style de sa construction, remontant à 1620.
(1) Ces jeunes mariés sont les rejetons de deux rameaux d'une môme souche, séparée depuis 1579.
Jacques-Emmanuel.DE CRUSSOL