DUC DE CRUSSOL
Il était fils du duc d'Uzès et de la duchesse née de Chatillon. Il naquit le 15 novembre 1778 et mourut le 1er avril 1837 du vivant de son père. Par suite, il ne porta jamais le titre de duc d'Uzès. La révolution le surprit alors qu'il n'avait pas encore terminé ses études. Il fut obligé d'émigrer avec tous les membres de sa famille et servit dans le régiment de Mortemart qui, sous les auspices de l'Angleterre, fut envoyé en Portugal.
Après avoir séjourné plusieurs années dans ce pays, et son régiment ayant été licencié par suite des événements politiques, il rentra dans sa patrie en 1802.
Les avances de Bonaparte ne purent le séduire pour accepter, à l'exemple de ses amis, des places et des emplois (1).
11 resta fidèle à la royauté exilée. Aussi à la restauration le roi le nomma officier supérieur dans les chevaulégersde la garde. Durant les cent jours il ne quitta point le roi et se retira avec lui dans la Flandre. Le roi, de retour en France, le nomma aide de camp de Monsieur (depuis Charles X), et lui accorda les honneurs du Louvre, réservés aux ducs seuls. Aussi il prit, dès ce moment, le titre de duc de Crussol.
(1) Biographies Dampmarlin, page 175,
Quelques années après, en 1824, il fut nommé député
d'Uzès, et voici ce qui se passa à cette occasion (1).
A son arrivée pour la imputation, les jeunes gens d'Uzès, qui devaient former la suite à cheval du duc, s'étaient rendus au pont de Saint-Nicolas, près l'ancien monastère de ce nom. La population des villages environnants s'y était portée en foule et bordait la route à une grande distance.
Dès que la voiture arriva, après les acclamations et les fanfares joyeuses, un des cavaliers s'approcha de la voiture et fit un discours au duc de Crussol qui y répondit par quelques mots aimables.
Pendant la route, le duc ne cessa de recueillir des marques de respectueuse sympathie. Les habitants des villages voisins s'étaient en effet répandus sur le chemin, agitant dans les airs des branches d'oliviers, et saluant de mille cris celui dont la famille n'avait cessé de répandre des bienfaits dans le pays.
Près de la ville, à l'endroit appelé les Justices (à rembranchement de la route de Nimes et de la route d'Avignon), se présenta le corps des faiseurs de bas, qui possédait depuis longtemps le privilège d'escorter les ducs. Ces faiseurs de bas, qui portaient le nom de grenadiers de M. le duc, se présentèrent dans leur ancien costume avec la lance et précédés de leur drapeau que l'on conserve encore au duché.
Le duc descendit de voiture et se plaça au milieu d'eux, en leur prodiguant les marques d'une aimable affabilité.
Cependant le drapeau blanc flottait sur les tours du château ducal devant lequel une nombreuse population attendait l'arrivée du duc. Dès qu'il parut, les salves et les acclamations ne cessèrent de se faire entendre.
il; Extrait d'un mémoire qui m'a ûté communiqué \nr M. Charles
Cliauvct, d'Uzos.
Il fut harangué, sur le seuil de son château (1), par le Maire de la ville, et par le principal du collège, qui lui adressa les vers suivants :
Salut, digne soutien d'une race héroïque Envoyé de Louis, chargé d'honneurs nouveaux, Vous revoyez enfin, cet héritage antique
Qui vit naître plus d'un héros.
Aujourd'hui ces enfants, jeunes fleurs de la vie, Cultivent des heaux arts les paisibles lauriers
Aux lieux où vos grands devanciers Premiers soutiens du trône, honneur de la Patrie
De valeur et de courtoisie
Faisaient leçons à tous les chevaliers, Et ce peuple animé d'une seule pensée Heureux de votre aspect, et du choix de Bourbon, Et l'hydre des partis sans combats terrassée
Expirante à votre seul nom.
Eh ! qui ne bénirait la touchante influence Qui pour vous seul confond tous les partis ! Dans les liens puissants de votre bienfaisance
Vous les avez tous réunis.
Voyez, autour de vous, quelle vive allégresse Brille dans tous les yeux, fait battre tous les cœurs, Cédant à vos vertus, à vos bienfaits vainqueurs
L'envie elle-même s'abaisse
Et vous pardonne vos grandeurs.
M. Bormard, poëte d'Uzès, célébra aussi ces jours de fête dans une ode intitulée: Les lares du vieux château.
Les jours qui suivirent l'arrivée du duc se passèrent en fêtes.
Président du collège électoral de l'arrondissement d'Uzès, il adressa à ses électeurs un discours dont voici le principal passage :
(1) Le collège était établi dans les dépendances «lu château.
« Encore un effort et nos malheurs sont finis. La sagesse du roi est un sûr garant que notre pays jouira , enfin de cette liberté tant invoquée par les ennemis du trône et toujours méconnue par eux ; de cette liberté qu'ils ne cherchent que dans la licence et l'anarchie, tandis que le roi la fonde sur le règne des lois et l'action permanente de la justice . »
Il fut nommé député et cette nomination réunit tous les partis. Au dîner qui eut lieu le jour de son élection, voici l'impromptu qui fut fait :
Crussol est député, quelle vive espérance
Fonde leGard sur un tel protecteur, L'emploi n'est pas nouveau, son nom cher à la France
Depuis longtemps représente l'honneur.
Le duc de Crussol était fort bien de sa personne, très aimable et d'une exquise galanterie pour le beau sexe (1).
Sa mère, qui était Une Chàtillon, se plaisait à l'appeler son Gaucher, en souvenir des Gaucher de Chàtillon. Il allait beaucoup dans le monde et aimait fort les plai-
(1) Voici ce que dit de lui Brifaut dans ses Souvenirs ■.
« Le duc de Crussol, sans oublier le rang où sa naissance l'avait appelé, consentait de bonne grâce à entrer dans l'esprit du siècle, riait un peu des idées gothiques de son père tout en lui gardant le respect dû à ses vertus et à ses convictions, s'arrangeait du bon, examinait le douteux et rejetait le suspect dans nos institutions comme dans nos lois, s'inclinant devant la nouvelle forme du gouvernement en citoyen docile, mais éclairé; du reste, homme charmant, du commerce le plus facile, du caractère le plus bienveillant, toujours pi obliger, se faisait des amis do tous et des amies de toutes, dépensanl en grand seigneur et vivant par goût dans la société des littérateurs et des artistes dont il savait apprécier les travaux. Jeune, il avait brillé dans les cercles de Paris par les grâces de sa figure et l'élégance de ses manières. Ses livres, tous de choix (dont la plupart forme la bibliothèque du château de Wideville), sa galerie de tableaux, faisaient reconnaître en lui l'amateur aussi intelligent qu'opulent ».
sirs. Sa santé s'affaiblit. Il se rendit aux îles d'Hières, mais en revenant il tomba malade à Marseille et y mourut le 1er avril 1837. Sdii corps fut transporté à Uzès et inhumé en grande pompe dans le caveau du duché. Le duc de Crussol avait épousé en 1807, M"6 Victorine Victurnienne de Rochechouart-Mortemart (1), fille du duc et de la duchesse née d'Harcourt, laquelle mourut à Paris à l'hôtel de Mortemart, rue des Petits-Augustins, le 15 juillet 1807. Il eut de ce mariage un fils, Geraud de Crussol qui suit, et une fille, Anastasie, mariée au duc de Tourselet morte en couches, dans la vingt-septième année de son âge. Son fils et son mari la suivirent peu d'années après au tombeau.
(1) La maison de Mortemart -Rochechouart est une des plus nobles de France.
Elle est alliée aux maisons de Bourbon de Navarre, de Bretagne et descend directement de saint Louis parles femmes. Elle compte dans son sein de glorieuses illustrations, et on voit dans ses mains, à tous les âges, la crosse, l'épée ou la plume {Gazelle de France). Lignée littéraire 255 ans, n° 5.
Armes : fascé onde d'argent et de gueules de six pièces.
Devise .: Ante marœ undœ.
L'antiquité du nom de Mortemart est enregistrée dans le nom luimême, puisque les généalogistes prétendent qu'un seigneur qui accompagnait Godefroi de Bouillon dans sa croisade, obtint pour sa part de conquête cette portion de la Syrie sur laquelle s'étend la mer Morte. De là le nom de Mortimer en Angleterre et de Mortemart en France,
[Avch. duc. Louis XIV et soi siècle, page 406).