‹ Histoire des ducs de Normandie et des rois d'AngleterreChapitre 2 sur 57 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La chronique que nous publions se compose de deu\parties bien distinctes et qui sont loin d'avoir Tune et l'autre la même valeur. La première, qui s'étend depuis l'arrivée des hommes du Nord en France jusqu'à Richard Cœur-de-Lion ', a déjà reçu par nous le jour de l'impression , et n'est autre chose qu'une analyse de l'Histoire des Normands, de Guillaume de Jumièges, augmentée d'une suite peu considérable. Quant à la seconde, jusqu'à présent inexplorée , et qui paraît provenir de la plume d'un auteur différent, elle s'étend depuis la mort de Richard jusqu'à l'année 1220 et jusqu'à la levée du corps de saint Thomas de Canterbury, peu après le couronnement de Henri III , roi d'Angleterre ''. Elle abonde en détails circonstanciés et précieux , que l'on chercherait vainement ailleurs, et qui font penser que l'auteur, venu en Angleterre avec les Flamands qui s'y rendaient en foule pour y chercher fortune , fut le témoin oculaire d'un bon nombre des faits qu'il rapporte. Entre autres passages , voici ceux qui ont principalement contribué à former en nous cette opinion. Dans une circonstance, le chroniqueur revient sur ses pas, et fait cette réflexion : « Por chou que il m'estuet conter de .ij. estores , de celi d'Engletierre et de celi de Flandres, ne vous puis-jou pas toutes les choses conter en

' Pages 1-90.

' Pages go-209.

;j INTRODUCTION.

ordre. ' « Cette nécessité qu'il signale , par quel hasard v est-il soumis? Ce n'est pas sans doute par le cadre de son travail^ car, à en juger par le titre, l'ouvrage de notre anonyme est consacré à l'histoire des rois d'Angleterre, à laquelle celle de Flandre n'a jamais tenu que par un lien très-faible. Nous sommes donc disposé à penser qu'il voyait l'obligation dont il parle , dans sa qualité de Flamand et dans la destination de son travail , qu'il avait exécuté pour ses comj)atriotes. Au reste, il est à remarquer que l'un des manuscrits qui le renferment ^ est un recueil composé de pièces surtout relatives à l'histoire de Flandre.

Quelque soin que prenne le chroniqueur pour nous dérober la connaissance de son nom et de sa patrie , cependant il nous fait la confidence de ses haines et de ses affections , et il est à remarquer qu'elles ne portent que sur des chevaliers de l'Artois et du Boulonnais, pays que je n'ai pas entendu exclure quand j'ai donné à l'écrivain la vague dénomination de Flamand. Ainsi, faisant le dénombrement des barons qui consentirent à suivre Louis en Angleterre , il mentionne tout d'abord des seigneurs de l'Artois , et ne nomme les Français qu'en second lieu-^: ensuite, parlant du siège de Windsor par le comte de Nevers et le comte de Dreux, il ajoute ; « Uns chevaliers d'Artois , ki estoit apielés Guillaumes de Cerisi , i fu ocis, ki assés poi fu plains de maintes gens; car molt estoit haïs. ^ » Plus loin, faisant le récit du siège de Douvres, il s'exprime ainsi : « Guichars de Biaugeu moru à cel siège , si fu portés enfouir en sa tierre \ mais ançois moru uns

■ Page 127, ligne 19.

' Le ms. 455, suppl. français.

* Page 160, 1. 'i5. *

♦Page 177, ligne i;.

INTRODUCTION. il]

chevaliers de Boulenois qui moult fu plains , Jehans de la Rivière et à non ^ chil fu autresi aporlés enfouir en Boulenois. ' » Enfin , à propos de la prise du château de Farnham, dans le comté de Surrey, il dit : «En Fernehem fu pris Ponces de Biaumès , uns chevaliers d'Artois ; si le fisl li evesques de Winciestre jeter en sa prison , ii il li fist soufrir moult de maus. " » Je ne sais si je me trompe, mais je ne crois pas qu'un chroniqueur se fût occupé d'aussi minces détails au milieu des grands événements du règne de Jean Sans-Terre , s'il n'eut pas eu quelque intérêt de nationalité ou de cœur à le faire. Nous ne manquerons pas non plus de signaler l'exactitude des renseignements que notre anonyme possédait sur la vie d'Eustache le Moine , ce hardi aventurier boulonnais, qui, ayant jeté le froc aux orties, devint d'abord sénéchal et favori de son maître, puis lui fit la guerre , et enfin fut tué dans une bataille navale , après avoir promené ses services du roi de France au roi d'Angleterre, et s'être fait craindre également de tous les deux. ^

Mais le principal mérite de cette chronique , celui qui a le plus commandé notre attention et qui a décidé la Société de l'Histoire de France à la comprendre parmi ses publications, c'est le soin minutieux avec lequel notre auteur s'at-

' Page T79, ligne 28.

" Page 188, ligne i".

' Pages 167-202.

Nous avons rassemblé tous les détails connus jusqu'à présent sur cet homme extraordinaire, dans un volume que nous avons publié cliez le libraire Silvestre, en i854, et qui est intitulé Roman cVEustnche le Moine , pirate Jameux du xui' siècle. Yoycz aussi, sur le même sujet, nos Rapports au Ministre de l'instruction publique sur les anciens monuments de l'histoire et de la littérature de la France , qui se trouvent dans les bibliothèques de l'Angleterre et de l'Ecosse; Paris, Imprimerie Royale, i858, in-4°, p- 10, note 2, et Rotuli cliartarum, page 186, col. I".

iv INTRODUCTION,

tache à rapporter tous les détails de rcxpéditlon du fils de Philippe- Auguste en Angleterre, entreprise sur laquelle nous n'avions jusqu'ici que peu de lumières, et que les écrivains des deux nations belligérantes semblent avoir passée sous silence d'un commun accord 5 les uns , parce qu'ils étaient peu soucieux de se faire les historiens des progrès de l'étranger sur le sol national 5 les autres , parce qu'en définitive, l'espérance que les succès du prince Louis leur avalent fait concevoir d'une seconde conquête de TAngicterre ne tarda pas à s'évanouir sans retour. Quelques pages sur cette période de l'histoire anglo -française , écrites surtout d'après Matthieu Paris et d'autres chroniqueurs monastiques de cette époque, pourront peut-être guider le lecteur dans l'appréciation consciencieuse du monument que nous offrons à sa critique.

En 1216, les barons anglais ligués contre le roi Jean venaient d'être excommuniés nominativement, la plupart du moins , par le pape Innocent III. A ce coup , ils sortirent de leur apathie, et virent dans toute son horrible profondeur l'abîme qui allait engloutir leurs libertés, leurs possessions et peut-être même leurs vies. La sentence portée contre eux devait, ils le voyaient bien , amener la défection du petit nombre de vassaux qui pouvaient encore soutenir leur cause expirante , pendant que le parti du roi, par suite de ses mouvements rapides , gagnait évidemment des forces de jour en jour, pour l'exécution du plan désolant qu'il avait formé. Le royaume était à sa merci. Après avoir longtemps concerté les moyens de se tirer d'affaire et débattu les diverses opinions , ils résolurent d'implorer l'aide de Louis, fils aîné du roi de France. Ils voulaient lui offrir la couronne d'Angleterre , car il était le plus à portée de les protéger contre la fureur tyrannique de Jean-, et, par sa femme

INTRODUCTION. y

Blanche , la fille du roi de Castille , il tenait à la tige royale des Plantagenets. Son arrivée parmi eux, ils n'en faisaient aucun doute, retirerait des rangs de l'armée royale un grand nombre de bandes mercenaires, qui, levées en Flandre et dans des provinces françaises , refuseraient de servir cpntre l'héritier présomptif de la couronne de leur pays. La défection d'auxiliaires dont ils avaient éprouvé la valeur d'une manière si fatale pour eux, pourrait ramener Jean à la raison , dût la nation ne pas juger à propos de confirmer la remise du sceptre à Louis , auquel les barons avaient actuellement le projet de l'offrir. Tous s'arrêtèrent à ce plan , ot Saher, comte de Winchester, ainsi que Robert Fitzwalter furent chargés de cette grande ambassade. Ils étaient porteurs de lettres munies des sceaux de tous les confédérés. '

Sans perdre de temps, les négociateurs traversèrent la mer; et, arrivés à la cour de France, ils exposèrent à Philippe-Auguste et à son fils l'important objet de leur ambassade. Le roi écouta leurs propositions, lut les lettres qu'ils s'étaient chargés de lui remettre , et , après de mûres réflexions , il leur répondit avec une froide réserve : « Je ne puis permettre à mon fils de partir , à moins que , pour plus de sûreté , vous ne me donniez au moins vingt-quatre otages des familles les plus nobles de tout le royaume. » Les ambassadeurs n'opposèrent aucune objection à cette demande , et en firent immédiatement part aux barons ;

' Matthœi Paris Historia major, Londini, i64o, in-foUo, p. 27g, anuo 1216; Annales Waverleienses (apudGale, t. II, p. 181} ; Walteri Hemins^ford Chrotiicon ( ibid., p. 557 ^*- suiv.) ; Flores historiarum pcr Matthœum JVeslmonasterieiiscni collecti, Francofurti, m. dci, in-fol., pag. 274» lig. 10. Notre chroniqueur nomme les comtes de Winchester et de Hertford (page 160 ligne 12), et assigne une cause différente au voyage en France de Robert Fitzwalter; voyez plus loin, page 120, ligne 27.

vj INÏRODUCTIOJS.

ceux-ci l'agréèrent, et commandèrent à leurs otages de se rendre de l'autre côté du détroit. A leur arrivée sur le continent, on leur assigna Compiègne pour résidence, et Louis commença ses préparatifs avec la promptitude commandée par la circonstance. Il était dans sa vingt-neuvième année , et il revenait d'une expédition contre les Albigeois, qui avait duré quarante jours. Mais comme la présente entreprise exigeait plusieurs arrangements préliminaires que la précipitation pouvait faire manquer, il jugea convenable de se faire précéder par quelques hommes , dont la présence devait ranimer les confédérés et fixer leur résolution. C'étaient les châtelains de Saint -Omer et d'Arras , Hugues Chacun , Eustache de Neville , Baudouin Bretel , W. de Wimes , Gilles de Melun , W. de Beaumont , Gilles de Hersi et Bisec de Fersi. Ces seigneurs, suivis d'un grand nombre de chevaliers et de serviteurs, s'embarquèrent; et, remontant la Tamise, ils arrivèrent à Londres, où ils furent reçus avec une vive allégresse par les barons, vers la fin de février.

Les agents d'Innocent ne furent pas insensibles à ces mesures insultantes pour le saint-siége. Ils recommencèrent à fulminer leurs anathèmes, et comprirent nominativement dans leur excommunication les troupes françaises , qui , au mépris des injonctions du pape, avaient osé porter du secours aux ennemis du roi -, mais bientôt aussi il arriva des lettres du prince aux barons et aux bourgeois de Londres. Il y assurait ses partisans qu'à Pâques il serait à Calais, prêt à faire voile pour aller les secourir. Il les exhortait à ne pas se relâcher de la fermeté dont ils avaient donné des preuves jusqu'alors, et il les priait de bien se garder d'ajouter foi aux suggestions , aux lettres ou aux messagers autres que les j)réscnts; « car, disait-il, nous croyons que

IWTllODUCTION. vij

vous aui'oz , à ce sujet, de fausses lettres et des messa^^ers trompeurs, ' »

Mais, bien que les circonstances fussent de la nature de celles qui doivent attirer le plus l'attention d'un homme , les barons n'eurent garde de laisser échapper l'occasion de paraître devant leurs nouveaux amis avec toute la pompe chevaleresque de l'époque. Ils firent annoncer un tournoi hors de Londres, Ils se trouvèrent à cheval et en armes à l'endroit indiqué 5 et , après avoir donné quelques heures à cet exercice martial, Geoffroi de Mandeville , comte d'Essex, fut mortellement blessé d'un coup de lance par un chevalier français. Sa mort, qui suivit de près, excita beaucoup de regrets , mais elle ne causa aucune animosité , et sa dernière parole fut un pardon pour son adversaire. '^

Les préparatifs de Louis avançaient quand un légat de Rome arriva à Lyon , où se trouvait alors la cour. Il présenta les lettres de son maître à Philippe- Auguste, et supplia ce prince, au nom du pape , de ne point permettre à son fils d'envahir l'Angleterre ou d'inquiéter en quoi que ce fût le roi qui la gouvernait. «Au contraire, ajouta le légat (qui se nommait Gualo), protège -le comme le vassal de l'Eglise romaine , défends-le , et chéris-le , car son royaume appartient à notre souverain seigneur, )> A ces paroles , la réponse du roi de France ne se fit pas attendre : (t Ce royaume n'a jamais été le patrimoine de Pierre , il ne l'est pas et ne le sera jamais. Celui qui occupe à présent le trône , Jean , conspirant il y a plusieurs années contre la couronne de son frère , a été accusé de trahison , et condamné -, conséquemment il n'avait pas le droit de régner, et

• Matth. Paris rapporte cette lettre dans son Historia major. Voyez page 280, lis^ne 19.

' Mattii. Paris, page 280, ligne '^7.

viii INTRODUCTION,

ne pouvait le transférer à d'autres. Mais supposons qu'il ait vorilablement régné , il a forfait ensuite sa couronne par le meurtre d'Arthur, crime dont il a été reconnu coupable en notre cour. De plus, où trouverez-vous un prince qui puisse faire cession de sa couronne sans le consentement de ses barons , dont le devoir est de protéger l'État ? Si le pape a pris la résolution de soutenir cette erreur, il donne un pernicieux exemple à tous les rois. » Alors tous les barons s'écrièrent d'une seule voix qu'ils soutiendraient jusqu'au dernier moment que , de sa propre autorité , un souverain ne pouvait disposer d'un royaume ou le rendre tributaire d'un autre, et réduire par là sa noblesse à l'esclavage. » Cela eut lieu le quinzième jour après Pâques. '

Le lendemain , il y eut une autre conférence à laquelle se rendit le prince ^ et regardant le légat d'un œil courroucé , il prit place à côté de son père. Gualo s'adressa d'abord à Louis , le priant instamment de ne pas attaquer le patrimoine de l'Eglise romaine ^ puis se tournant vers Philippe-Auguste, il répéta sa requête de la veille. Ce monarque lui répondit sur-le-champ en ces termes : « J'ai toujours été dévoué et fidèle à monseigneur le pape et à l'Eglise romaine; et dans toutes les occasions j'ai active^ ment favorisé leurs intérêts : ce n'est pas aujourd'hui que , par mon conseil ou avec mon aide , mon fils ferait la moindre tentative contre elle. Mais , s'il a aucun droit au tronc d'Angleterre, qu'il le fasse connaître, et justice lui sera rendue. » A ces mots, un chevalier, que Louis avait chargé de cette commission se leva et prit la parole. Il fit observer (pie Jean , pour l'assassinat de son neveu , avait été condamné à mort par ses pairs à la cour de France ; et que ,

' jVÏATTii. Paris, page 280, ligne 55.

INTRODUCTION. îx

considérant le nombre de ses crimes , les barons anglais l'avaient jugé indigne du trône , et s'étaient levés en armes contre lui; que, ayant fait abandon de son royaume à l'Église romaine pour le recevoir de nouveau et le tenir d'elle, à la condition de payer un tribut annuel de mille marcs , et cela sans le consentement de ses nobles, il s'était déposé lui-même -, que, en conséquence , il avait cessé d'être roi, et que le trône était vacant. «C'est alors, ajouta -t-il, que les barons exercèrent leur droit. Ils élurent le fils de notre souverain en considération de sa femme, dont la mère , la reine de Castille , est la seule qui reste des frères et sœurs du roi d'Angleterre. » A cela le légat répondit que Jean avait pris la croix, que, en conséquence, comme l'avait décrété le concile général , il ne devait pas être inquiété de quatre ans, et que tout ce qui lui appartenait était sous la protection du saint-siége. Le chevalier objecta que, avant cette circonstance , le roi d'Angleterre avait fait la guerre au prince , envahi et ravagé ses possessions en Flandre, et que même au moment présent il était en armes contre lui. Peu satisfait de ces raisons, le légat défendit comme auparavant à Louis, sous peine d'excommunication, d'entrer en Angleterre , et à Philippe-Auguste de lui permettre d'y aller. A ces mots , Louis dit à son père : « Seigneur, bien que je sois votre homme-lige pour le fief que vous m avez donné de ce côté du détroit, vous n'avez rien à statuer relativement au royaume d'Angleterre 5 et je me soumets au jugement de mes pairs, pour savoir si vous devez me contraindre à abandonner l'exercice de mes droits, surtout alors qu'il n'est pas en votre pouvoir de me rendre justice. Je vous prie donc de ne pas entraver ma résolution , car je combattrai jusqu'à la mort , s'il le faut , pour l'héritage de ma femme. » Cela dit . Louis se retira avec les siens, et

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