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deux cents archers, et les fît sortir du camp à la rencontre de l'ennemi; mais ils n'eurent pas plus de succès. Foulques fît alors avancer un troisième corps, trois cents chevaliers et deux cents fantassins : à la tête de ce corps étaient placés Hugues d'Amboise, Gosselin de Sainte-Maure (1), Geoffroi de Montrésor (2) et Jean d'Alluyes (3). Le quatrième corps sortit ensuite; il se composait des Manceaux; à la tête se trouvaient Lisiard de Sablé (4), Robert de Sully (5), Gauthier de Mayenne (6) et Gui de Laval (7) : leur arrivée rétablit les affaires des Angevins. Ils chargèrent en bon ordre en poussant leurs cris de guerre; les archers angevins atteignaient les chevaux, les chevaliers et les fantassins anglo-normands. Une flèche, lancée au hazard, blessa au front le comte Thibaut; le sang coula, lui couvrit une partie du visage, et pendant quelques moments l'empêcha de voir d'un œil.
L'arrière-garde angevine n'avait pas encore paru, elle était encore dans le camp; elle se composait de
(1) Sainte-Maure, Indre-et-Loire, arr. de Chinon, chef-lieu de canton.
(2) Montrésor, Indre-et-Loir, arr. de Loches, chef-lieu de canton.
(3) Alluyes, Eure-et-Loir, arr. de Châteaudun, cant. de Bonneval.
(4) Sablé, Sarthe, arr. de La Flèche, chef-lieu de canton.
(5) Sully, Vienne, arr. de Poitiers, cant. et comm. de Mirebeau.
(6) Mayenne, Mayenne, chef-lieu d'arrondissement.
(7) Laval, Mayenne, chef-lieu de département.
presque toute l'infanterie, de beaucoup d'archers et d'un certain nombre de chevaliers, entre autres, Geoffroi Grise-Gonelle , comte de Vendôme, et le comte d'Anjou en personne (i). Foulques envoya dire aux chevaliers engagés dans le combat d'avoir bon courage, qu'il marchait à leur aide. L'exprès s'était à peine acquitté de sa commission que le comte parut à la téte du cinquième et dernier corps : « Courage, chevaliers, » s'écria-t-il, « vaillants che- » valiers, voici le comte, me voici moi, votre frère, » votre seigneur et votre maître; ce que vous verrez » faire à votre seigneur, faites-le vous-mêmes, » et on le voit, de sa lance, faire tomber les uns de leurs chevaux; de son épée, couper les autres en deux. Les Angevins redoublent de coups de lance, d'arbalète, de flèches et d'épée; les Anglo- Normands tournent le dos, leur roi essaie de les retenir, mais les paroles et les coups sont inutiles, il donne en vain l'exemple du courage, il est obligé de fuir comme les autres jusqu'à Séez, où il entra avec ses troupes, mais le dernier. L'auteur angevin qui a fait le récit de cette bataille prétend que Foulques n'avait perdu que vingt-neuf soldats, savoir : quatre archers et vingt-cinq fantassins (2).
Foulques rentra dans la ville avec beaucoup de prisonniers et de butin, coupa l'aqueduc qui menait l'eau dans le donjon aux assiégés, et les contraignit
(1) Voir sur lui Y Art de vérifier tes dates, II, 813-814.
(2) Gesta consulum Andegavensium , ap. D. Bouquet, XII, 500-502; Marchrçay et Salmon, Chron. d'Anjou, t. I, p. 144- 151. L'imagination est pour quelque chose dans ce récit.
à se rendre (I). Alençon était perdu pour Etienne (2).
Les alliés de Louis VI, vainqueurs de ce côté, n'avaient pas le môme succès partout ailleurs. Hugues du Puiset, une fois rétabli dans son château, avait repris les armes ; et assiégé par les troupes royales, il avait, dans une sortie, tué d'un coup de lance le sénéchal Anseau de Garlande (3). Milon II de Montlhéry ou de Bray, vicomte de Troyes, que les censures ecclésiastiques avaient forcé à se sépa-
(1) Orderie, ap. D. Bouquet, XII, 715 DE, et édition Le Prévost, IV, 353-554. Cf. Suger, Vita Ludovici Grossi régis, ap. D. Bouquet, XII, 44 D.
(2) Orderie, ap. D. Bouquet, XII, 719C, et édition Le Prévost, IV, 347-548.
(5) 1118. Suger, De Vita Ludovici Grossi, XXI, ap. D. Bouquet, XII. 41 A ; Orderie, ibid., 706 C, et édit. Le Prévost. IV, 288; Chron. Mauriniacense, ap. D. Bouquet, XII, 71 E. Hugues était encore maître du Puiset en 1123 (Suger, De administratione sua, ap. D. Bouquet, XII, 41 n), et en 1128 (Archives d'Eureet-Loir, Cart. de l'abbaye de 7%sroit, charte de cette date citée par M. de Lépinois, Hist. de Chartres, I, 95 n; cf. Cart. de Saint- Père de Chartres, II, 412). Il partit ensuite pour la Terre-Sainte (Suger, De Vita Ludovici Grossi, XXI, ap. D. Bouquet, XII, 41 A B), et il y obtint le comté de Joppé, que posséda depuis son fils de môme nom que lui (Willelmus Tyrensis, XIV, 15-18, ap. Hist. des Croisades, Hist. occidentaux, 1. 1, p.627-635). Il avait épousé une fille d'Ebles II, comte de Roucy (Albéric, ap. D. Bou- XIII, 694 C ; Genealogia regum Francorum tertiœ stirpis. ap. D. Bouquet, XIV, 6 A ; Art de vérifier les dates, II, 739. Voir cependant Will. Tyr., XIV, 15). Albéric (ibid.) prétend que les derniers comtes de Bar-sur-Seine descendent de lui. L'Art de vérifier les dates, 11, 590,642, soutient le contraire. M. de Lépinois, Hist. de Chartres. II, 612, note 3, reprend la thèse dAIbéric. C'est une question qui nous semble difficile à résoudre avec les documents imprimés, les seuls que nous ayons à notre disposi-
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rer de la sœur de Thibaut, et qui avait abandonné le parti du comte de Blois pour reprendre sa place dans les rangs des défenseurs de la royauté, n'eut pas plus de bonheur qu'Anseau. Surpris par Hugues de Crécy, qui ne lui pardonnait pas de lui avoir enlevé le château de Montlhéry, il fut jeté dans les chaînes, et conduit pendant quelque temps de cachot en cachot. Hugues, dans sa haine implacable, refusa d'accepter aucune rançon, et craignant d'être un jour obligé de rendre la liberté au captif, il le 6t étrangler et jeter de nuit par la fenêtre d'une tour de bois où il le tenait enfermé. Il chercha ensuite à faire courir le bruit que Milon s'était tué en voulant s'échapper. Mais il ne put donner le change à l'opinion publique, et l'indignation fut d'autant plus grande que la victime était le cousin germain de l'assassin (1). Louis VI vengea ce crime par la prise du château de Gometz (2).
Hugues, cité devant le tribunal d'Amaury IV de Montfort, son beau-père, refusa d'abord de rien avouer, et accepta de son accusateur une provocation en duel. Mais au moment de se battre le cou-
tion sur cette matière. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Ebrard IV, fils de Hugues le jeune (Cari, de Saint-Père de Chartres, 11,412) et son successeur à la vicomté de Chartres, était l'ayeul de Milon III, comte de Bar-sur-Seine, mort en 1218. Qu'était-ce donc que Hugues du Puiset, père de Milon III? N'esl-il pas vraisemblable, comme le disent Albéric et M. de Lépinois, que cet Hugues du Puiset était fils d'Ebrard IV et petit-fils de Hugues le Jeune?
(1) Gui le Rouge, père de Hugues de Crécy et Milon Iw, pèro de Milon H étaient frères.
(2) Gometz-le-Châtel, Seine-et-Oise, arr. de Rambouillet, cant. de Limours.
(iiiâ.] — 239 -
rage lui manqua, il avoua sa faute, alla se prosterner aux pieds du roi, et acheta sa grâce par l'abandon de ses biens qui furent réunis au domaine royal. Quant à lui, revêtant à l'instant môme l'habit des moines de Cluny, il commença la pénitence de son crime (1), et ne reparut sur la scène du monde que pour y jouer un rôle conforme à la sainteté de son nouvel état (2). De nos jours Hugues de Crécy, grâce à des circonstances atténuantes quelconques, aurait été sans doute condamné aux travaux forcés. Mais ce châtiment moderne, si dégradant malgré le progrés moral dont il est le signe, n'avait point encore pris, dans la législation criminelle, place à côté de la peine de mort. Heureux les temps de foi où de grands coupables pouvaient trouver au même asile l'expiation et le repentir, et se soumettre aux
(1) Chronicon Mauriniacense , ap. D. Bouquet, XII, 71-72. Orderic nous apprend pourquoi Amaury de Montfort, quoique beaupère de Hugues, nous paraît l'avoir abandonné dans cette circonstance. Amaury était alors brouillé avec le roi d'Angleterre, et soutenait, par conséquent, le parti du roi de France (édit. Le Prévost, IV, 280, 314, 315, 325, 330, 343). On remarquera qu'Amaury était oncle de Foulques V, comte d'Anjou, autre allié de Louis VI. Foulques V était fils de Foulques Réchin et de Bertrade de Montfort, sœur d'Amaury.
C'est par erreur que M. Le Prévost, dans son édition d'Orderic, IV, 289 n, fait entrer Hugues de Crécy dans l'ordre de Cîteaux.
(2) Vers 1140, il est, avec saint Bernard, Suger et divers autres moines et séculiers, arbitre entre Louis VI et Algiïn, archidiacre d'Orléans (D. Bouquet, XVI, 6 D). Vers 1147 ou 1148, il est envoyé en mission auprès de Suger par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, avec une lettre de crédit où ce dernier l'appelle son cher frère et intime ami Dom Hugues de Crécy (D. Bouquet, XV, 643 D).
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droits rigoureux de la justice outragée, en vivant non à l'école du vice, mais à ces foyers de piété chrétienne d'où les plus saintes vertus rayonnaient sur le monde! Toutefois, ne généralisons pas, et d'un fait exceptionnel ne faisons pas une régie : bien peu de condamnés furent au xn6 siècle l'objet de la môme indulgence que Hugues, et si cette indulgence fût passée en coutume, la société eût eu sans doute plus à s'en plaindre qu'à y gagner ; le clergé n'avait pas fondé les monastères pour tenir lieu de bagnes et de maisons de détention (1).
Vers la môme époque, Baudouin VII, comte de Flandre, allié de Louis, recevait, au siège du château d'Eu, une blessure dont il mourut près de dix mois après, le 17 juin 1119 (2).
En 1119, Louis eut en Normandie moins de bonheur que l'année précédente; il vit, au mois de mai, son allié Foulques d'Anjou faire la paix avec le roi d'Angleterre (3), et il perdit, le 20 août, la bataille de Brémule (4). Il voulut réparer cette défaite en
(1) Voir toutefois, dans Herbert, De Miraculus. II, 15, ap. Chiffflet, 275-277, l'histoire d'un condamné à mort, sauvé de la potence par saint Bernard, et qui devint moine à Clairvaux.
(2) Suger, De Vita Ludovici Grossi régis, ap. D. Bouquet, XII, 45 An; Chron. Turon., ibid., 469 E; Willelmi Gemet. conftn., ibid., 576 A; Orderic, ibid., 711E-712A, etédit. Le Prévost, IV, 316.
(3) Orderic. ap. D. Bouquet, XII, 719 B, et édit. Le Prévost, IV, 347 ; Suger, De Vita Ludovici Grossi, ap. D. Bouquet, XII, 45 B; Chron. Turon.. ibid., 469 A; Gesta consul. Andeg.. ibid., 502 G; Will. Malmesb.. ap. D. Bouquet, XIII, 17E; Florent. Wigorn., ibid., 74 A.
(4) Brémule, Eure, arr. d'Andelys, cant. de Grainville, coin, de
[Mit.] — 241 —
portant à ses ennemis un grand coup , et, accompagné de Charles, comte de Flandre, successeur de Baudouin (1), il marcha sur Chartres, que Thibaut, absent, avait laissé sans défense; il allait y mettre le feu en lançant par dessus les murs des projectiles enflammés, auxquels des maisons de bois n'auraient pu résister longtemps; l'épouvante était répandue dans toute la ville, quand tout d'un coup le clergé et les habitants, recourant au seul moyen de salut qui pût se concilier avec leur fidélité à leur comte, sortent en procession, précédés d'une des reliques les plus vénérées qui fussent en France, de la célè-
Gaillarbois. Jusqu'ici une faute d'impression, dans l'édition d'Orderic donnée par Duchesne, était cause que cette bataille était connue sous le nom de Brenneville (D. Bouquet, XII, 721 £; édit. Le Prévost, IV, 356-557). C'est à M. Le Prévost que nous devons la rectification.
(1) Charles I dit le Bon, fils de Canut IV, roi de Danemark, et d'Adèle, fille de Robert I dit le Frison, sœur de Robert II le Jérosolymitain, et tante de Baudouin VU. comte de Flandre, avait succédé à ce dernier, dont il était cousin germain, et qui était mort sans enfants {Art de vérifier les dates. III, 9). Le concours donné à Louis VI par Charles s'explique à la fois par la rivalité naturelle des comtes de Flandre et des ducs de Normandie, et par la parenté qui unissait le roi à son vassal. Ils étaient cousins-germains, comme l'établit la généalogie suivante :
(iBRTRCDB DB SaXB
i°. Florent I", comte de Hollande.
Brrtr
épousa Philippe I" roi de France.
Louis VI,
roi île France.
2°. Robert i" le Frison, comte de Flandres.
Robert II
le Jerosolymitain, comte de Flandres.
Baudouin VII à la Hache, de Flandres.
Adklb
époosa Canut IV, roi de Danemark.
Charles I*r
le Bon, de Flandres.
— 2*2 — (iH9.]
bre chemise attribuée à la Vierge, et qui est encore aujourd'hui conservée dans la cathédrale de Chartres. Ils vont trouver le roi, ils lui représentent que le feu une fois allumé brûlera non-seulement la ville, mais aussi le temple de la mére de Dieu ; ils rappelent à Louis ce titre de protecteur de l'Eglise, dont il aimait à se décorer, et qui faisait sa principale force dans ses guerres avec ses barons révoltés. En refusant de se rendre à leurs supplications, Louis rompait l'unité de sa vie, et perdait la position si belle qu'il s'était faite en France avec l'appui du clergé, des moines et du peuple : il le comprit, et ordonna la retraite (*).
Se fiant dans la justice de sa cause, dans la puissance et l'impartialité du clergé, il crut devoir pour le moment renoncer à la force brutale, et faire appel à la sagesse du concile convoqué par le pape, à Reims, pour la mi-octobre.
Le 20 de ce mois, ce concile ayant ouvert sa première séance dans la cathédrale de celte ville, sous la présidence de Callixte II, alors souverain pontife, Louis, suivi de ses barons, entra dans l'assemblée, monta sur l'estrade où le pape était assis, et prit lui-môme la parole pour exposer sa plainte :
« Je suis venu » dit-il « avec mes barons dans
(1 ) Suger, DeVita Ludovici Grossi, ap. D. Bouquet, XII, 45 D E, 46 A; Grandes Chroniques de France, ibid., 178AB. Le siege de Chartres eut lieu après le 17 septembre, car ce jour-là Louis VI était encore en Normandie et fit une tentative sur Breteuil (Onleric, ap. D. Bouquet, XII, 725 A, etédit. Le Prévost, IV, 370), et il précéda le concile de Reims qui commença à la roi-octobre, comme nous l'avons vu plus haut.
[iii9.] — 243 —
» cette réunion sainte pour demander conseil. Sei- » gneur pape, et vous vénérables évôques, écoutez- » moi, je vous prie. Le roi d'Angleterre, après avoir » été longtemps mon allié, m'a fait, à moi et à mes » sujets, beaucoup de torts matériels et d'injures ; il » s'est emparé violemment de la Normandie qui » dépend de mon royaume, et il a traité d'une ma- » niére odieuse contre tout droit et contre toute jus- » lice Robert, duc des Normands. Oubliant que Ro- » bert est mon vassal, son frère et son seigneur, il » lui a fait subir toute sorte de vexations, a fini par » s'emparer de sa personne, et depuis longtemps il » le tient prisonnier. Vous voyez à côté de moi, » parmi ceux qui m'ont accompagné dans cette en- » ceinte, Guillaume, fils de ce malheureux duc, ré- » duit à l'exil, et auquel il ne reste pas un lambeau » de l'héritage paternel. J'ai envoyé au roi d'Angle- » terre des évôques, des comtes, d'autres personnes » encore, pour l'inviter à me rendre le duc prison- » nier : je n'ai rien pu obtenir. Que dis-je? Il a fait » arrêter dans son palais Robert de Belléme, mon » ambassadeur, que je lui avais adressé muni de mes » instructions, il l'a fait enchaîner, et l'a tenu jusqu'à » ce jour enfermé dans un horrible cachot. Thibaut, » comte, est mon vassal ; mais, à l'instigation de son » oncle, il s'est élevé méchamment contre moi; » enflé de ses richesses et de sa puissance, il s'est ré- » voilé; le perfide m'a fait une guerre barbare, et a » jeté le trouble dans mon royaume pour le malheur » d'un grand nombre. Guillaume, comte de Nevers, » homme de bien et ami des lois, bien connu de » vous, revenait du siège d'un château qui apparte- » nail à un brigand excommunié, une vraie caverne
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» de voleurs et une fosse du démon ; Thibaut l'a ar- » rêté et Ta gardé prisonnier jusqu'aujourd'hui. » Ces faits sont de notoriété publique : nos pieux » évôques s'étaient, avec raison, élevés contre Tho- » mas de Marie, rebelle et brigand qui dévastait » toute la province ; ils m'avaient ordonné d'assiéger » cet ennemi commun des pèlerins et du peuple; ils » s'étaient assemblés avec moi, et avec les meilleurs » barons de la Gaule, pour comprimer cet homme, » et ses partisans, mis avec lui hors la loi; et, par » zèle pour ta cause de Dieu, ils avaient combattu » de concert avec l'armée réunie au nom du Christ. » Guillaume revenait de cette guerre pacifiquement » et avec mon autorisation, quand a commencé pour » lui cette captivité qui s'est continuée jusqu'à ce » jour dans les prisons du comte Thibaut. C'est en » vain qu'une foule de barons a été, à plusieurs re- » prises, supplier de ma part ce dernier de lui rendre » la liberté; c'est en vain que toute la terre de Thi- » baut a été mise en interdit par les évêques (i). » Un contemporain, moine anglais, qui habitait un
(1) Orderic, ap. D. Bouquet, XII. 726C-727B; édit. Le Prévost, IV, 376-378. La phrase finale de ce discours est le seul document qui nous fasse connaître cet interdit; il n'en est pas question dans la lettre d'Yves de Chartres qui nous instruit de la sentence conditionnelle d'excommunication portée contre Thibaut au concile de Bcauvais, présidé par Conon, éveque de Prér,este,cn 1114. D'autre part, ce discours ne nous dit pas que la sentence d'excommunication eût été maintenue ou fût devenue définitive. On peut supposer cependant qu'à la date où nous sommes parvenus Thibaut était excommunié, car l'interdit lancé sur la terre était ordinairement postérieur à l'excommunication prononcée contre la personne. La logique le voulait ainsi.
monastère de Normandie, et qui assistait au concile, nous a conservé ce discours, ou plutôt cette analyse du discours du roi. Malgré ses sentiments hostiles, ce chroniqueur constate l'éloquence avec laquelle le prince développa sa pensée. D'un commun accord, les Français présents déclarèrent que Louis VI avait dit la vérité. Alors Geoffroi, archevêque de Rouen, se leva avec ses suffragants et les abbés normands qui s'étaient joints à lui, et commença un discours en réponse à celui du roi de France. Mais les Français, qui formaient la grande majorité, l'interrompirent par leurs clameurs, et il fut obligé de se taire. Le concile se sépara sans avoir rien décidé sur celte question (1).
Pendant ce temps, Henri assiégeait Evreux. Il y avait un peu plus d'un an que celle ville avait été roccasion d'une rupture entre lui et Amaury IV de Montfort. Guillaume, comte d' Evreux, était mort sans enfant le 46 avril 1148 (2) ; son héritier naturel était son neveu, le fils de sa sœur Agnès, Amaury IV de Montfort (3). Henri avait refusé de mettre Amaury en possession, celui-ci s'était fait livrer la place le 7 octobre 4118(4), et, quoiqu'en guerre avec le roi d'Angleterre, en conserva pendant environ un an la possession paisible. Enfin, pendant l'automnedell 19, Henri vint assiéger Evreux, et comme cette ville ne
(1) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 726C-727 ; édit. Le Prévost, IV, 376-378.
(2) Orderic, édit. Le Prévost, IV, 279,313.
(3) Orderic, ap. D. Bouquet XII, 711 D, et édit. Le Prévost, IV, 313-314.
(4) Orderic, édit. Le Prévost, IV, 315, 330.
— 246 — [iii9.j voulait pas se rendre, il y mit le feu, et tout fut incendié, jusqu'aux églises et jusqu'à la cathédrale même; puis il obtint la reddition delà citadelle qui était défendue parles deux fils bâtards de Philippe I", nés de Bertrade de Montfort, et par conséquent neveux d'Amaury (4). Sur les entrefaites, notre comte Thibaut intervint comme médiateur, Amaury abandonna la citadelle au roi d'Angleterre qui lui céda le comté, et les deux parties furent réconciliées (2).
De son côté, le pape, répondant à l'appel que Louis VI lui avait fait au concile de Reims, cherchait à rétablir la paix entre les deux rois ; il se rendit à Gisors dans les derniers jours de novembre (3), et y eut avec Henri une entrevue où furent traités les différents griefs de Louis VI. Callixte parla, entre autres, du reproche adressé à Thibaut : « Le roi, » dit-il à Henri, « se plaint de l'injure que Thibaut, comte, » ton neveu, lui a faite, en arrêtant le comte de Ne- » vers, quand ce dernier revenait du siège entrepris » contre Thomas de Marie, par le roi lui-même et » par les évêques de France, pour punir des crimes » commis contre des innocents. » « Je ne vois, » répondit Henri, « aucune objection qui puisse m'em- » pêcher d'obéir à vos admonitions paternelles pour » le repos et la paix du monde, et de vous soumettre,
(1) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 720, 729 E, édit. Le Prévost, IV, 351 352, 393.
(2) Orderic, ibid.
(3) Entre le 20 et le 27 (Jaffé. Regest. Ponlif. Roman., 531- 532. Cf. Orderic. édit. Le Prévost, IV, 398 et 406).
[ii!9.] — 247 —
» pour le bien général, Thibaut, mon neveu, qui » est un véritable ami de la justice (4). »
La médiation du pape amena un traité de paix : Thibaut rendit la liberté au comte de Nevers (2), et malgré les réclamations de Guillaume Cliton, Louis VI laissa le roi d'Angleterre en possession de la Normandie (3).
Mais le prince ambitieux qui avait dépouillé son
(1) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 732 D, et édit. Le Prévost, IV, 404.
(2) Aucun texte ne dit formellement que Guillaume soit sorti de prison par suite de ce traité ; nous savons seulement que son élargissement avait été promis par le discours d'Henri que nous venons de rapporter, que depuis il n'est plus question de sa captivité, et qu'il était libre le 9 novembre 1120. où nous le trouvons, à Clamecy, témoin d'une charte pour l'abbaye de Pontigny (Quantin, Cari, de l'Yonne. II, 48). En 1121, il prit part à la première expédition de Louis VI en Auvergne (Suger, Vita Ludovici Grossi, ap. D. Bouquet, XII. 52-53).
(3) M. Le Prévost, en son édition d'Orderic Vital, IV, 405, paraît ne pas se rendre compte des raisons pour lesquelles le pape abandonna Guillaume Cliton, et il admet avec Guillaume de Malmcsbury que les présents du roi d'Angleterre peuvent seuls expliquer cette faiblesse de Callixte II. Nous répondrons par une observation : nous n'avons pas de document officiel où soient exposées les raisons juridiques sur lesquelles se fondait Henri pour conserver la Normandie. Le discours qu'Orderic met dans la bouche de ce prince contient sans doute une partie des arguments opposés aux partisans de Guillaume Cliton; mais ce discours a été rédigé par un homme complètement étranger à la législation féodale, ce n'est donc pas sur ce discours que nous pouvons juger la cause d'Henri. Mais il y a deux faits certains : le premier est que Robert Courte-Hense avait montré une incapacité gouvernementale absolue ; par conséquent son frère, en prenant l'administration de la Normandie, avait agi conformément aux règles du droit commun ; le clergé normand semble avoir été à peu près unanime sur cette ques-
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neveu et qui espérait grossir d'autant l'héritage de son fils, fut trompé dans ses espérances. Un an après il partait de Barfleur pour l'Angleterre; une flotte nombreuse l'accompagnait ; sa famille presque toute entière faisait partie de ce voyage : on y comptait Thibaut et son frère Etienne ; Mathilde de Blois, leur sœur; Richard, comte de Chester, mari de Mathilde; Guillaume et Richard, tous deux fils du roi Henri, et deux de leurs sœurs naturelles, entre autres la comtesse du Perche (1). Ces quatre derniers, Ma-
tion : donc, pour faire admettre au pape la même solution, la corruption était inutile. Robert exclu, dira-t-on, restait son fils? mais Guillaume Cliton, âgé de cinq ans lors de la bataille de Tinchebrai, 1106 (Orderic, édit. Le Prévost, IV, 232, 402), était né en 1101 ; donc il ne devait être majeur qu'en 1122, donc son oncle avait droit à la jouissance du duché de Normandie jusqu'en 1122 : c'est un second point de fait, et ce point a été complètement négligé dans le discours attribué par Orderic au roi d'Angleterre. Cependant Orderic y fait allusion dans un autre endroit de son ouvrage où, parlant des guerres civiles auxquelles donnèrent lieu les prétentions de Guillaume Clilon, en 1118, il s'exprime en ces termes : sic Normanni, ante legitimum principatusGuillelmi tcrminum, tellurem suam contaminavcrunt, c'est-à-dire : « ainsi les Normands souillèrent le sol de leur patrie avant le terme auquel devait légalement commencer le gouvernement de Guillaume Cliton. » Ailleurs, Orderic nous parle d'un complot formé en 1122 en faveur de ce jeune prince (édit. Le Prévost, IV, 438), Pourquoi cette date? Parce que c'était l'époque de la majorité de Guillaume. La spoliation de Guillaume a été, sans doute, motivée en droit sur ses prétentions prématurées à la jouissance de la Normandie. Par ses attaques intempestives, il donna à son oncle un prétexte pour garder, par droit de conquête, ce duché dont la prise de possession avait eu lieu par droit de bail. Voilà pourquoi Louis VI donna l'investiture de la Normandie au fils d'Henri.
(1) Femme de Rotrou II.
thilde et son époux, étaient montés sur le même navire qui se brisa contre un rocher, et s'engloutit avec eux dans les flots. Ce lugubre événement, qui eut lieu le 25 novembre 1120, est connu sous le nom de Naufrage de la Blanche-Nef, Un seul homme avait échappé, c'était un pauvre boucher de Rouen. Henri, Thibaut, Etienne et le reste de la flotte arrivèrent sur la côte d'Angleterre sans se douter du malheur qui était arrivé. Mais la nouvelle les y suivit de près; personne n'osait en prévenir le roi ; ceux qui avaient perdu dans ce désastre des parents ou des amis se cachaient pour pleurer; le roi, inquiet, faisait des questions auxquelles on ne donnait que des réponses évasives. Thibaut, le plus proche parent d'Henri, qui fut présent à la cour, reculait devant la mission douloureuse que les circonstances paraissaient l'inviter à remplir; enfin, un enfant envoyé par lui se jeta en pleurs aux pieds du monarque, et apprit à ce prince le naufrage de la Blanche-Nef et la mort de ses enfants (1). Thibaut tint pendant quelque temps compagnie au malheureux père, et célébra avec lui la féte de Noël (2); mais il était de retour en France dans le courant de
(1) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 753-735, édit. Le Prévost, IV, 409-420; Willielmus Malmesburicnsis, ap. D. Bouquet, XIII, 18; Henrici Huntitidoniensis hist., ibid., 35-36; Chronicon A nglo-Saxonicum. ibid . , 62 A B ; Florenlius Wigorniensis. ibid . , 74 BC; Simeon Dunelmensis.\\>'n\.,80't Gervasius Dorobernensis. ibid., 120D; Radulfus Coggeshale, ibid., 218B.
(2) Henrici Huntitidoniensis hist.. lib. VII, ap. D. Bouquet, XIII, 36 A.
— 250 — [Hî4.] l'année suivante, 4121, où nous le trouvons à Blois (1).
Le naufrage de la Blanche-Nef marque dans la vie de notre comte l'époque d'une sorte de révolution. C'est à cette date que se trouve le terme de son ambitieuse et remuante jeunesse, les passions belliqueuses font silence dans son âme, et le sentiment religieux commence à l'emporter. Rien certainement n'était plus capable de faire impression que cette mort soudaine d'une sœur, d'un beau-frère, de deux cousins et de deux cousines germains, enlevés tout d'un coup et au môme instant, tous six pleins de jeunesse et de santé, à l'amour de leur famille et aux joies de la vie. Mais le plus terrible, c'était la folle gaîté avec laquelle ils s'étaient embarqués pour ce voyage fatal, c'étaient les éclats de rire qui avaient accueilli l'évêque de Coutances et les ecclésiastiques venus avec lui pour bénir la Blanche-Nef et ses passagers; c'était l'ivresse générale au moment du départ; c'étaient les vices honteux dont la rumeur publique accusait les malheureux naufragés. Chose inouïe ! ils avaient péri par un temps magnifique, si prés de la côte et de la flotte, que de la côte et de la flotte on avait entendu leurs plaintes lointaines : et personne n'en avait compris le sens, personne n'avait songé à les secourir ! N'y avait-il pas là une sorte de manifestation redoutable de la Providence? On n'entendait qu'un cri en Angleterre et en Normandie : ils l'ont mérité ! c'est la justice de Dieu !
Dans le changement qui s'opéra chez Thibaut, il faut aussi tenir compte de l'influence de sa mère.
(i) Gall. Christ., VHIt Instr., 419-420.
Adèle est représentée par ses contemporains comme une des femmes les plus énergiques, les plus pieuses, et de tout point les plus accomplies de son temps. Quand son mari, perdant courage au siège d'Antioche, s'était enfui honteusement, laissant à ses compagnons d'armes les dangers et la gloire, et préférant une lâche sécurité, c'était Adèle qui lui avait fait sentir l'ignominie de cette conduite et qui l'avait décidé à recommencer, vers la Terre-Sainte, un périlleux voyage pour laver cette tache dans le sang (i). Pendant l'absence de son mari, et après que le fer des Sarrasins le lui eut enlevé, elle sut, jusqu'à la majorité de son fils Thibaut, administrer de vastes états avec honneur (2) et noblesse (3), disent les chroniqueurs. Elle était fort instruite pour une femme et pour son temps. C'était pour elle qu'avait été composée, dit-on, l'histoire inédite de Normandie, intitulée Draco Normannicus. Le célèbre historien Hugues de Fleury lui dédia une chronique en quatre livres, qui va du commencement du monde au règne de Louis le Débonnaire. « Il est bien juste, » sérenissime princesse, » lui dit-il dans le prologue, « que je vous offre cet ouvrage préférablement à » toute autre, à vous qui êtes la plus distinguée » de notre siècle par la naissance et la vertu , et » qui relevez l'éclat de votre rang par l'amour que
(\) Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 684 D ; édit Le Prévost, IV, 118119.
(2) Orderic, ap. D. Bouquet, XII , 691 D. et édit. Le Prévost, IV, 188.
(3) Willelmi Gemeticcncis continuatio, ap. D. Bouquet, XII, 584 C.
— 252 — [lus.]
» vous avez pour les lettres. » Il ajoute dans l'épilogue : « Je n'ai pas dédié cet ouvrage à des princes » illettrés qui méprisent la littérature, je vous l'ai dé- » dié, et avec raison (4). » Enfin, il entreprit pour elle son ouvrage de Mo demis Francorum regibus.
Les premiers actes de libéralité pieuse dont Thibaut ait donné l'exemple furent faits de concert avec sa mère, et probablement sous son inspiration. C'est ainsi qu'en i!18, lorsque l'-ordre naissant de Citeaux, qui devait un jour couvrir le monde chrétien de ses monastères et de ses granges, fonda sa sixième abbaye, celle de Preuilly (2), Thibaut et sa mère achetèrent le terrain nécessaire et le donnèrent à saint Etienne Harding, troisième abbé de Cî-
(1) Suivant YHist. littéraire, il n'existe de cet ouvrage qu'un seul manuscrit. Ce manuscrit se trouverait a la Bibliotb. irnp., anc. fonds !at., 4963. I! est inédit. Depuis, Hugues de Fleury remania et développa son travail et en fit pour ainsi dire une seconde édition divisée en six livres, et qui a été publiée. Mais cette seconde édition n'est pas, dans les manuscrits, précédée de la dédicace à Adèle. C'est dans ce sens qif Albéric (An. 1130, édit. Leibnitz, 11, 264-) distinguant deux cbroniques de Hugues de Fleury, la grande et la petite, nous dit que cet écrivain dédia la petite (minorem eeclesiasticam historiam) à Adèle, comtesse de Champagne, mère dn comte Thibaut. Ce passage a écbappé aux continuateurs de Dom Rivet. Cependant, Hugues de Fleury lui-même paraissait considérer sa grande et sa petite chronique comme le môme ouvrage: plus tard, dédiant à l'impératrice Mathijde son traité de Modérais Fran* corum regibus, qui avait été entrepris pour Adèle, il rappelle, sans distinguer les deux éditions, son précédent ouvrage historique (Mart., Anecd., 1, 328CD; D. Bouquet, XII, 9D). Voir sur ces questions YHist. littéraire, X, 296-301.
(2) Preuilly, Seine-et-Marne, arr. de Provins, cant. de Donnemarie, comm. d'Egligny.
teaux (1); te prix d'acquisition fut une somme de quarante sous et une rente de douze septiers d'avoine (2). Le vendeur était Holdevin d'Egligny, qui tenait ce terrain d'un chevafier nommé Seguin, lequel habitait au château de Marolles-sur-Seine (3). Seguin s'opposa à la vente, et pour obtenir son désistement, le comte et la comtesse lui firent tradition de la rente d'avoine, qu'il donna en fief à Holdevin. Plus tard, la femme d'Holdevin, nommée Richilde, dont le consentement était nécessaire à la validité de l'aliénation faite par son mari, déclara que cette aliénation avait eu lieu sans son concours; et pour obtenir qu'elle la ratifiât, il fallut encore payer quarante sous, dont Agnès, femme d'André de Baudement, fournit une moitié, et Adèle l'autre (6). En il!9, Adèle et Thibaut donnèrent la foire de Saint-Nicolas de Sézanne à l'abbaye de Molesme, à charge d'en employer les revenus au vestiaire des moines, et de célébrer à perpétuité l'anniversaire des deux donateurs (5).
(1) Cîteaux est appelé dans la charte novum monasterium. Sur saint Etienne-Harding, voir Gall. Christ, nov., IV, 984-985.
(2) La charte nous apprend que la rente de douze septiers d'avoine fut mise par le comte et la comtesse à la charge de leur prévôt de Mons (Seine-et-Marne, arr. de Provins, cant. de Donnemarie).
(3) Marolles-sur-Seine, Seine-et-Marne, arr. de Fontainebleau, cant. de Montercau. Seguin n était pas baron de Marolles; le seigneur de Marolles se nommait Holdevin ou Hilduin.
(4) Gall. Christ., XII, Inst., 21-22. Cette charte remonte à l'année 1118. Cf. Arm. Bened., VI, 29 B.
(5) Archives de la Côte-d'Or, deuxième Cartulaire de Molesme, f*97 1*.
— 254 — [liso-im.] Bientôt arriva le naufrage de la Blanche-Nef^ coup terrible pour Adèle : elle y perdait une fille. Peu de temps après, prenant une grande résolution, « elle abandonna volontairement, » dit Orderic, » ces vastes richesses et ces délices, sources de pé- » cbés sans nombre qui souillent et tuent les âmes; » elle renonça aux douceurs dangereuses du siècle » et à son faste orgueilleux, et, devenue religieuse à » Marcigny (i), elle combattit dans la milice du Roi a des Armées sous la règle sévère de Cluny (2). »
(1) Marcigny, Saône-et- Loire, arr. de Charolles, chef-lieu de canton. Orderic a écrit par erreur Mareilleium (D. Bouquet, XII, 692 B ; édit. Le Prévost, IV, 189).
(2) Outre le passage déjà cité d'Orderic, voir le continuateur de Guillaume de Jumiéges, ap. D. Bouquet, XII, 584C. La date exacte de la retraite d'Adèle à Marcigny n'est pas connue. Suivant M. Le Prévost, dans son édition d'Orderic Vital, IV, 190 n, elle serait antérieure à l'année 1117; mais c'est inadmissible : en 1117 nous trouvons Adèle, comtesse de Blois, avec son fils Thibaut, au château de Roucy, où ils approuvent comme suzerains une aliénation laite par Roger, avoué de Rumigny (Duchesne, Histoire de la maison de Châtillon, preuv., p. 21-22); en 1118 elle concourt à la fondation de l'abbaye de Preuilly; en 1119 elle faisait une donation à celle de Molesme. Jusqu'à présent, l'opinion généralement reçue a été qu'elle était entrée à Marcigny en 1122 (D. Bouquet, XII, 860; Art de vérifier les dates. II, 617; Guérard, Cartulaire de Saint-Père de Chartres, 11,299 n, 509n). Cette date peut être vraie, mais elle n'est pas certaine; tout ce que nous savons, c'est ce que nous apprend le continuateur de Guillaume Jumicges (D. Bouquet, XII, 584C) : Adèle prit l'habit au temps où Pierre le Vénérable était abbé de Cluny. Or, Pierre le Vénérable, dont le prédécesseur mourut le 9 juillet 1122, reçut la bénédiction abbatiale le 22 août suivant [G ail. Christ. not>., IV, 1137 E). Adèle fit donc profession à Marcigny en 1 122 au plus tôt. Mais dire qu elle y soit entrée en 1122, c'est transformer une hypothèse en certitude. Cf. Ann. Bened., V, 438.
Elle était encore à Marcigny quand son frère Henri, roi d'Angleterre, mourut, le iw décembre 1135; Pierre le Vénérable lui écrivit à cette occasion une lettre de condoléance où il lui donne quelques détails sur la fin de ce monarque (1). Adèle survécut à son frère un peu plus de deux ans (2). On peut croire que les prières de celte pieuse mère, et ses volontaires pénitences dans son austère retraite, exercèrent une action puissante sur la vie de Thibaut (3). Dès-lors seul, et d'un pas ferme, notre comte suit la voie qu'Adèle lui a tracée.
(1) Voir celte lettre dans D. Bouquet, XV, 632 A B C. Pierre le Vénérable y dit que Henri mourut le 2 décembre, IV° nonas décembres. 11 commence la journée, suivant l'usage liturgique, la veille au coucher du soleil, car Henri mourut le dimanche 1er décembre, au commencement de la nuit, comme nous l'apprend Orderic, éd. Le Prévost, V, 50.
(2) Dans Willclmi Gemeticensis continuaiio, ap. D. Bouquet, XII, 584 C, il est dit qu'elle lui sui vécut deux ans. En prenant ces paroles à la lettre, on l'a fait mourir jusqu'à présent en 1137. Voir notamment Art de vérifier les dates, II, 617, col. 1. Pour que le texte dut être aussi judaïquement interprété, il faudrait que le décès d'Adèle eût eu lieu en décembre comme celui de son frère. Mais Adèle mourut au commencement de mars, le 8, suivant le Nécrologe du prieuré de Sainte-Fou de Coulommiers, ap. T. Du Plessis. Hisl de l'église de Mcaux, II, 473; le 12, suivant le Nécrologe du chapitre de Reims, f° 62 v°, manuscrit de la bibliothèque de Reims ; Varin, Archives administratives de la ville de Reims, I, 290 (Cf. Le Pelletier, Hisi. des comtes de Champagne, 1, 121). Elle mourut donc en 1138, et survécut à son frère deux ans, trois mois et quelques jours. Morte en 1137 elle lui aurait survécu quinze mois et quelques jours seulement.
(3) Les chartes nous fournissent quelques indications sur la composition de la maison d'Adèle avant son entrée en religion. Adèle avait un chancelier nommé Roger {Rogerius cancellarius qui sigil-
— 256 — [iiii.]
En Thibaut concourt à la fondation de
l'abbaye de l'Aumône ou du Petit-Citeaux (1). Peu après, il donne à l'abbaye de Saint-Jean-ès-Vignes de Soissons l'église collégiale de Notre-Dame d'Oulchy, en réservant aux chanoines leurs prébendes leur vie durant (2). Il aide à l'établissement d'une abbaye de l'ordre de Saint-Augustin, qui est instituée dans l'église de Bourgmoyen de Blois (3). Enfin, lui qui jusque-là ne s'était occupé que de guerres, prend part, autant qu'un baron le pouvait, à la grande affaire philosophique et religieuse du temps.
Depuis quelques années, l'éloquence et les malheurs d'Abélard attiraient l'attention de toutes les personnes qui s'occupaient d'études en France.
lavit eartulam; Doc. Hist. inéd. exlr. de la Bibl. royale, etc., p. 7 ; charte d'Adèle en 1107) qui semble avoir été un ancien clerc du roi d'Angleterre {Rodgericus clericus régis Anglorum scripsit chartam islam; charte d'Adèle en 1101 ; Gall. Christ. nov., I, Instr., 53-54), un archi-échanson {Burdicius archipincerna comitissœ; charte d'Etienne en 1101 ; Gall. Christ., VIII, Instr., 301), un maréchal (Hilderius (rater ejus marescallus comilissœ, ibid.), un huissier de la chambre (Paganus hostiarius de thalamo; charte d'Adèle en 1107; Doc. Hist. inédits exlr. de la Bibl. royale, 11,7), un autre huissier {Henricus hostiarius; charte d'Adèle en 1101; Gall. Christ. nov., I, Instr., 53-54), deux clercs (Durantus quoque et Rogerus Adelœ comilissœ clerici, ibid.), des chapelains (lllud quod capellani met in ecclesia Sancli Stephani soient accipere; charte de 1107; Doc. Hist. inédits exlr. de la bibl. royale, II, 6).
(1) Gall. Christ.. VIII, 1397 B, et Instr., 419420.
(2) Sanctus Joannes apud Vineas, p. 88, et Histoire de l'abbaye de Saint-Jean-des-Vignes, p. 285. Cette donation eut lieu en 1122.
(3) Gall. Christ., VIII, 1389 B, 1390 A, Instr., 420 D E.
[Al m.] — 257 —
Après ses mésaventures amoureuses, cet homme célèbre avait pris l'habit monastique à Saint-Denis. Dans ce nouvel état, il avait continué d'enseigner; de nombreux élèves s'étaient réunis autour de sa chaire au prieuré de Maisoncelle en Brie (1), dépendance de Saint-Denis ; et, non content de répandre ses doctrines par la parole, il avait publié un traité de l'unité et de la trinilé divine, que le concile de Soissons avait condamné au feu, et qui avait fait envoyer son auteur, par forme de pénitence, à l'abbaye de Saint-Médard de Soissons. De retour à Saint-Denis, Abélard avait trop le sentiment de sa supériorité et le laissait voir trop bien pour y vivre en paix. L'éminente dignité du patron de l'abbaye était pour les moines un grand sujet d'orgueil ; ils croyaient que saint Denis, dont ils possédaient les reliques, était le môme que Denis l'Aréopagite dont il est question dans les Actes des Apôtres : cette croyance, assurément, fort innocente, flattait beaucoup leur vanité. Or, un jour Abélard lisait le traité de Béde sur les Actes des Apôtres, et il y vit que, d'après ce savant auteur, Denis rAréopagite aurait été évéque de Gorinthe, tandis que saint Denis, évôque de Paris, aurait, d'après ses actes, été évôque d'Athènes ; fier de cette découverte, Abélard n'eut rien de plus pressé que de montrer le passage aux moines présents et de se moquer d'eux. Les moines se mirent en colère et s'écrièrent que Bède était un menteur. « C'est pourtant une grande autorité que celle de » Béde, » répondit Abélard, « ses livres sont lus et
(1) Maisoncelle, Seine-et-Marne» an*, et cant. de Coulom miers.
ZOO [Ht!.]
» respectés dans toute l'Eglise latine. — « Noos » voyons bien que vous avez toujours été l'ennemi » de notre monastère, » répondirent les moines, « mais maintenant cela ne vous suffit pas, et vous en » voulez môme à la gloire de la France, puisque » vous prétendez ôter à ce royaume l'honneur d'a- » voir l'Aréopagite pour patron. » — « Je ne lui » ôte rien, » répondit Abélard, « je n'affirme rien ; » peu importe d'où vienne le patron de ce mo- » nastére, pourvu qu'il ait reçu de Dieu la couronne » des saints. » Mais, sans l'écouter, on alla immédiatement le dénoncer à l'abbé, qui assembla le chapitre et annonça qu'il enverrait au plus vite prévenir le roi. « Ce sera au roi, » dit-il, « à se venger » d'un homme qui veut lui ôter la gloire et la cou- » ronne de son royaume. » Et, en attendant qu'il pût livrer Abélard au monarque, il ordonna de le bien garder. Les réclamations d' Abélard furent inutiles : voyant que le monde entier semblait conjuré contre lui, il eut un moment de désespoir; mais quelques moines eurent pitié de lui, quelques-uns de ses élèves lui vinrent en aide, et on le fît évader.
C'était à Maisoncelle, dans les états de Thibaut, que, depuis son entrée dans l'état monastique, il avait trouvé ses seuls moments de bonheur; ce fut encore vers les états de Thibaut qu'il dirigea ses pas. Il se rendit à Provins, au prieuré de Saint- Ayoul, qui dépendait de l'abbaye de Montier-la -Celle, prés de Troyes, et dont le prieur avait été autrefois très lié avec lui. Ce prieur, enchanté, le reçut parfaitement, et eut de lui tout le soin possible. Or, un jour le comte Thibaut était à Provins, et l'abbé de Saint- Denis vint faire visite à ce prince pour l'entretenir
itm.) — 859 —
d'une affaire relative aux intérêts de l'abbaye. Abélard, l'ayant appris, alla avec le prieur de Saint- Ayoul trouver Thibaut, el le supplia d'intercéder pour lui, de faire en sorte que, dégagé par l'abbé, des liens de l'obéissance monastique, il pût, sans violer son vœu, choisir pour demeure un monastère à sa convenance. Thibaut consentit à transmettre cette requête. L'abbé et les moines qui l'avaient accompagné répondirent qu'ils réfléchiraient et rendraient réponse le jour même avant de se retirer. Ils se consultèrent : « Si Abélard quitte notre abbaye pour une autre, » se dirent-ils, « ce sera une grande honte pour nous. » Ils avaient été très-flattés de voir qu'Abélard, au moment de son entrée en religion, semblant mépriser tous les autres monastères, avait choisi le leur pour retraite : ils refusèrent donc d'accéder à la demande du comte ; bien plus, ils menacèrent Abélard de l'excommunier s'il ne se hâtait pas de rentrer à Saint-Denis; en même temps, ils déclarèrent au prieur de Saint-Ayoul que, s'il gardait Abélard dans son monastère, il serait, comme complice, sous le coup de cette excommunication. Puis ils partirent, laissant Abélard et le prieur fort tourmentés. Heureusement pour ces derniers, au bout de quelques jours, le 22 avril 1122, l'abbé de Saint-Denis mourut. Il eut pour successeur le célèbre Suger. Abélard renouvela sa demande, et grâce à la protection d'Etienne de Garlande, chancelier et sénéchal de Louis VI, frère et successeur des deux sénéchaux Anseau et Guillaume, il obtint ce qu'il désirait. Ce fut alors que, se retirant dans le comté de Troyes, sur les bords marécageux et déserts de l'Ardusson, sans autre compagnie qu'un clerc, il
éleva en l'honneur de la très-sainte Trinité un oratoire de roseaux et de chaume, et s'établit à côté, dans une pauvre cabane. Mais bientôt la renommée fit connaître au loin le lieu de sa retraite, et l'on vit combien était puissant l'amour de la science, à cette époque déshéritée, où tout homme qui désirait s'instruire, privé de livres, n'avait d'autre ressource que la parole du professeur. Les étudiants quittèrent en foule les villes où les rassemblait un enseignement séculaire, et, renonçant à toutes les commodités de la vie, vinrent se grouper dans des huttes de paille autour du maître par excellence. Ils couchaient sur la dure, des tas de terre leur servaient de tables; pour nourriture, ils se contentaient de pain et d'herbes sauvages; puis, peu à peu le travail et l'argent changèrent la face de cet établissement rustique : sur l'emplacement de l'oratoire primitif, les élèves d'Abélard construisirent une grande église de pierre et de bois que le philosophe chrétien, dans sa joie, dédia au consolateur suprême, et qui fut consacrée sous l'invocation du Paraciet. Plus tard, Abélard ayant changé de résidence, Héloïse chassée d'Argenteuil (1), prit possession de cette retraite, et y fonda un monastère de femmes (2).
Bienfaiteur des moines, protecteur d'Abélard, Thibaut n'exerçait à ces deux titres qu'une action indirecte sur le mouvement religieux de la société : ce rôle lui sembla au-dessous de sa vocation : il avait eu l'àme tellement remuée par le grand dé-
fi) En 1129.'
(2) Sur tous ces événements, voir Abélard, De calamitaiibus suis, ap. D. Bouquet, XIV, 290-292.
[im.] — 261 —
sastre dont il avait été le témoin, et les exemples prodigieux dont il était entouré avaient exercé sur lui une influence si puissante, qu'il se crut appelé à les imiter et songea à entrer dans l'état religieux. Parmi les grands hommes qui suivaient alors les voies de la vie monastique, il y en avait un célèbre entre tous (1), et qui en ce moment même fondait un ordre religieux, c'était le chanoine Norbert. Issu d'une grande famille de Westphalie, et quelque temps aumônier de l'empereur Henri V, il avait renoncé à la brillante carrière qui s'ouvrait devant lui, et s'était retiré avec treize disciples dans un lieu désert du diocèse de Laon, où il avait élevé la célèbre abbaye de Prémontré. Thibaut alla le trouver : il voulait, disait-il 9 le "consulter sur son salut, et lui demander comment il devait faire pour obtenir la rémission de ses péchés. Norbert se mit à sa disposition. II joignait à une grande distinction une parole éloquente et sage qui pénétra jusqu'au fond du cœur de Thibaut : « Ordonnez, lui dit le comte, © ma per- » sonne et mes biens vous appartiennent. » « Attendons quelques jours, » lui répondit Norbert, « et demandons conseil à Dieu. » Le saint homme n'approuvait pas le projet de Thibaut : la cession des états de ce prince à une abbaye était impraticable : le suzerain, c'est-à-dire le roi de France, n'aurait pu y consentir, car, d'une part, l'abbé de Prémontré aurait été hors d'état de remplir à son égard les devoirs féodaux comme un vassal séculier; d'autre part, les vassaux de Thibaut, habitués à compter
(1) Saint Bernard n'avait pas encore publié ses premiers écrits.
— 262 — [tut.]
sur la protection d'un seigneur puissant, se seraient trouvés sans défense et sans autre protecteur qu'euxmêmes, s'ils avaient eu pour seigneur un abbé régulier auquel le métier des armes était interdit, et qui aurait eu lui-même besoin de recourir au bras d'autrui pour repousser les brigandages de ses voisins. Toutefois, en refusant les états de Thibaut, Norbert pouvait l'accepter lui-même comme religieux ; mais il pensa que Thibaut serait plus utile à l'église dans le monde que dans un monastère.
« 11 avait entendu raconter » nous dit un contemporain « que Thibaut était très-libéral en aumônes; » qu'il construisait des églises, des cloîtres, d'autres » bâtiments monastiques, et fournissait en abon- » dance ce qui était nécessaire aux moines. Il avait » entendu dire que ce prince était le père des orphe- » lins, l'époux des veuves, le maître d'hôtel des a pauvres, la consolation des lépreux. N'était-il pas » téméraire de prescrire un autre genre de vie à un » homme qui semblait choisi de Dieu pour remplir » ces fonctions dans le monde ?»
« Thibaut attendait la réponse qui lui était pro- » mise. 11 pensait que le pieux solitaire allait lui » parler du mépris du monde et de la nécessité de » renoncer à tout; mais une fois le terme arrivé, » l'homme de Dieu, suivant les conseils de la sagesse » divine, vint lui porter sa décision : « Ce que vous » demandez, » lui dit-il, « ne se fera pas. Vous avez » commencé à porter le joug du Seigneur, vous y » joindrez celui de la société conjugale, et votre pos- » térité, avec la bénédiction de vos pères, possédera » votre vaste héritage; car il ne nous est pas permis » d'empêcher l'exécution des desseins qu'a formé sur
[im-im.] — 263 —
» vous*, avant tous les temps, la providence de » Dieu. » — « Si c'est une nécessité, mon Révérend » Père, répondit Thibaut, si c'est la volonté de Dieu, » la terre et sa plénitude sont au Seigneur, et péril sonne n'y peut rien obtenir autrement que par » lui. Puisque vous me donnez un ordre en son nom, » je ne puis refuser de m'y soumettre; mais tenez-le » pour certain, si je me marie, c'est que Dieu, par » votre entremise, me désignera la femme que je » dois épouser. »
Norbert, né dans le diocèse de Cologne, avait eu des relations suivies, et môme intimes, avec Frédéric Ier, dit de Carinthie, archevêque de cette ville. Frédéric était fils d'Engelbert, marquis d'Istrie, et d'Edwige de Carinthie ; il avait un frère évôque de Ratisbonne, un autre frère, nommé Ëngelbert, qui allait devenir marquis d'Istrie en 1!28, duc de Carinthie en 1130, et qu'en 1135 la piété devait déterminer à quitter le monde pour se retirer dans un monastère. D'Utha, sa femme, fille de Gebbhard, comte de Sultzbach, Ëngelbert avait eu, entre autres enfants, une fille nommée Mathilde : ce fut elle que Norbert résolut de faire épouser à Thibaut. Norbert projetait, en ce moment môme, un voyage à Rome; des envoyés de Thibaut, chargés de faire la demande, se joignirent à lui : ils les conduisit jusqu'à Ratisbonne, et les présenta à Pévêque de cette ville, qui était oncle de Mathilde. La demande fut agréée, et Thibaut épousa la fille d'Engelbert (1).
(1) Vita S. Norberti archiep. Magdcburgensis, ap. D. Bouquet, XIV, 229-230; Alberieus ad. an. 1126, édit. Leibnitz, II. et D. Bouquet, XIII, 696 A B ; Art de vérifier les dates. III, 267,
La ville de Provins fut comprise dans le douaire qu'il lui constitua (i).
Vers la même époque, il fit construire à ses frais les bâtiments de la nouvelle abbaye, que les moines de Pontigny, ordre de Citeaux, voulaient fonder à Jouy (2). Une fois les bâtiments terminés, les religieux, envoyés de Pontigny, en prirent possession le jour de l'Assomption 1126 (S).
581. Le mariace de Thibaut avec Mathilde ayant été daté de 1126 par Albéric, celte date a été jusqu'à ce jour admise par la plupart des auteurs ; tels sont les continuateurs de D. Bouquet, XIII, 877, col. 3 ; Y Art de vérifier les dates, II , 618, col. 2. et même suivant Brial, continuation de D. Bouquet, XIV, 866, col. 3, ce mariage n'aurait eu lieu que vers l'année 1127. Mais ces assertions sont inconciliables avec la charte donnée par Thibaut en faveur du prieuré de Coincy. l'année 1123, Gall. Christ. ,X, Instr., p. 110; on y lit ces mots : laudavit et concessit uxor mea Machaldis co~ mi tissa et testis extitit. Machaldis est évidemment une faute du scribe, on doit lire Mathaldis. Mathaldis est la traduction en latin du nom propre Mathaut qui s'employait alors en français pour Mathilde. Ainsi, le mariage de Mathilde eut lieu en 1123, ou au plus tard au commencement de l'année 1124, si l'on suppose que la charte de Coincy a été donnée dans les derniers jours de l'année vulgaire 1123, qui finissait à Pâques 1124. D'ailleurs, il paraît que les premières relations de Thibaut avec saint Norbert remontent plus haut que l'année 1126 : En effet, dès l'année 1124, Thibaut, sur le conseil de Norbert, nomma abbé de Lagny Raoul, moine de Saint-Nicolas-aux-Bois (DeMiraculis Beatœ Mariœ Laudunensis. ap. D. Bouquet, XIV, 347 A; Gall. Christ., VII, 495 A; Ann. Bened.t\,m; VI, 110).
(1) Charte de Thibaut en 1137, publiée par M. Bourquelot, H'xst. de Provins, II, 379.
(2) Jouy-l'Abbaye, Seine-et-Marne, arr. et cant. de Provins, corn, de Chenoise.
(3) Bist. Pontiniacendis monasterii, ap. Mart., Anecxlota, III, 1265 A; cf. Gall. Chrit.. XII, 222 C.
Tout entier à cette vie pieuse , Thibaut semble n'avoir plus pris aucune part sérieuse aux luttes de son oncle Henri, roi d'Angleterre, avec Louis VI, roi de France; cependant il avait, avec Henri, des relations trop intimes pour ne pas être l'ennemi de Louis. En 1123, nous le voyons à Rouen, capitale des possessions d'Henri en France (4). Un fait de l'histoire monastique normande nous montre qu'elle influence l'opinion attribuait à Thibaut sur l'esprit du prince anglais.
Les moines du Bec, ayant perdu Guillaume, leur abbé, élurent Boson, leur prieur, pour lui succéder; deux moines, mécontents de ce choix, dirent au roi Henri que, s'il acceptait cette élection, Èoson ne lui ferait pas hommage. On était à l'époque de la querelle des investitures; le roi, décidé à ne sacrifier aucune des prérogatives de sa couronne, résolut de refuser son approbation au choix de la communauté. Deux ambassades, envoyées du Bec, échouèrent devant sa détermination; une troisième se présenta, elle fit de nouvelles instances : « Nous avons eu » ajoutèrent les envoyés « le projet d'aller trouver le comte Thibaut pour le prier de nous donner une lettre à l'appui de notre demande. » Le roi sourit : « Vous auriez perdu votre peine » dit-il. Et peu de temps après il céda. Ces faits avaient lieu au commencement de l'année 1124 (2).
(1) Ann. Bened., VI, 99 c, 646; cf. D. Bouquet, XV, 322 N. La pièce dont il s'agit est une charte de Geoffroi , archevêque de Rouen.
(2) Notitia de libertate Beceensis monasterii, ap. D. Bouquet, XIV, 275 ; Milo Crispinus. ibid.
— 266 — [mi]
Cette année môme, l'empereur Henri V menaça la France d'une invasion. Il était gendre et allié du roi d'Angleterre. Les deux princes devaient combiner leurs efforts et attaquer la France en môme temps. Convoqué par le roi Louis VI avec les autres barons du royaume, pour prendre part à la défense de la patrie commune, Thibaut oublia ses liaisons d'amitié et de parenté, et se rappela seulement qu'il était français. Le moyen-âge, en effet, tout en subdivisant à l'infini la souveraineté, et malgré l'absence de tant de liens qui unissent aujourd'hui, par l'association des intérêts, les habitants du môme pays, avait, dés cette époque, enraciné dans tous les cœurs un sentiment profond des nationalités. La langue populaire et juridique en avait reçu l'empreinte, et les guerres nationales étaient désignées par un terme spécial qui témoigne du caractère particulier que l'opinion leur attribuait. La guerre nationale, pour laquelle tous devaient se lever en imposant silence à leurs rancunes privées, c'était Vosl; tandis que les guerres du roi avec ses barons, ou des barons entre eux,portaientlenomdec/ie«auc/i^,oud'expédition(i). Louis VI réunit une armée très-considérable qu'il divisa en six corps ; le cinquième, commandé par Thibaut, et composé des vassaux de ce prince, comprenait huit mille chevaliers (2). L'empereur n'osa pas entrer sur le territoire français; le roi d'Angleterre, Henri, qui essaya d'y pénétrer, fut repoussé
(1) Du Cange, au mot Hoslis. édition Henscbel, III, 710, col. 3; Laurière, Glossaire du droit français, au mot Chevauche, p. 248-250.
(2) VitaLudovici Grossi, ap. D. Bouquet, XII, 51 Bn.
fiiii-iiu.] — 267 —
par Amaury de Montfort; cette ligne redoutable fut vaincue presque sans combat. « Ni dans les temps » modernes » dit Suger « ni dans l'antiquité la plus » reculée, la France n'a rien fait de plus éclatant. » Jamais, par la réunion de ses membres, elle n'a o manifesté la gloire de sa puissance d'une manière » plus brillante qu'en ce jour, où à la fois elle triom- » pha de l'empereur des Romains, et quoiqu'absente » du roi anglais. Elle avait étouffé l'orgueil de ses » ennemis, la terre se taisait en sa présence, et des » adversaires qu'elle pouvait à peine atteindre, ve~ » nant de leur plein gré se réconcilier avec elle, lui » donnèrent la main en signe d'amitié. On refuse » la justice à un homme désarmé qui, une fois l'épée » au poing, obtient tout (4). »
Quelques mois après, Hugues, se retirant du monde, céda ses états à Thibaut (2).
(1) Vita Ludovici Grossi, ap. D. Bouquet, XII, 52 B C.
(2) Voir la uote C. page 275.
Rote A (voir plus haut, p. 475).
Ce fait a été admis par Mabillon, Ann. Bened.. V, 592, par Lepelletier, Hist. des comtes de Champagne et de Brie, p. 150, par Y Art de vérifier tes dates. II, 617. Mais, depuis lors, la supposition de la chronique d'Ingulphe et de sa continuation par Pierre de Blois, a été amplement démontrée. Voici ce que dit, de la chronique d'Ingulphe, Sir Francis Palgrave, Documents and records Mustrating ihe history ofScotland, in-8°, 1837, 1. 1, p. cvi : • 1 have t shown on another occasion (Essay on the sources of Anglo-Saxon » History. G. Rev., vol. 34). that there are the strongest reasons
• for supposing that the chronicle which passes under the name
• of lngulphusis spurious, forged, or if that be too strong a term, t a rifacciamento compiled parlly from spurious documents and
• partly from local traditions and oral legends in the reign of Ed- » ward II or perhaps cven at a later period. t Pour la continuation attribuée à Pierre do Blois, on peut citer le témoignage du docteur Giles, Pétri Blesensis opéra omnia. 1. 1, p.xu. Oxon. 1847, iu-8*.
• The continuation of Ingulph's chronicle is now universally ad-
• mitted to have been falsely ascribed to our author. » L'Histoire littéraire, t. XV, 410411, qui admet encore l'authenticité de ces deux ouvrages, a perdu en ce point tout crédit. Suivant l'auteur du second de ces ouvrages apocryphes, Thibaut et Etienne se seraient rendus en Angleterre en 1114; ils auraient été faire une visite d amitié à Geoflïoi, abbé de Croyland, qui, antérieurement, devenu d'élève maître aux écoles d'Orléans, avait été leur précepteur dans cette ville ; et ils lui auraient obtenu d'Henri leur oncle, pour son abbaye, une charte d'immunité dont la concession était, au moment même, l'objet de négociations. Datis ce récit, plusieurs assertions s'accordent avec nos connaissances historiques sur cette époque. Ainsi, en 1 114, le roi Henri passa une partie de l'année en Angleterre (M. Le Prévost, éd. d'Orderic, IV, 309), ce qui expliquerait le voyage de ses neveux. Geoffroi, qui devint abbé de Croyland en 1110 (M. Le Prévost, édit. d'Orderic. II, 287 noie), était né à Orléans : ce fait est affirmé par Orderic (édit. Le Prévost, II, 287 ; cf. même tomo, 396; III, 382, 453; IV, 428). Le même auteur nous apprend que Geoffroi avait, dès l'enfance, fréquenté les écoles
des arts libéraux (éd. Le Prévost, II, 287); on peut croire que les écoles suivies par Geoffroi enfant étaient celles de sa patrie, d'Orléans, célèbre par ses écoles bien antérieurement à l'établissement de sa fameuse université (An*. Bened.. V, 559). Mais voila tout ce qui, dans le récit d'Orderic, s'accorde avec les dire du continuateur supposé d'Ingulphe. Orderic connaissait Geoffroi d'une manière toute particulière. Il avait passé avec lui plusieurs années à l'abbaye de Saint-Evroult : en effet, il était entré dans ce monastère en 1085 et il y vécut jusqu'en 1141 au moins (Notice sur Or- . deric Vital, par M. Delisle, p. xxxiv-xxxv) ; le commencement de cette période concourt avec une partie des années où Geoffroi vécut à Saint-Evroult ; car Geoffroi était prieur de Saint-Evroult en 1098 ou en 1093 (Orderic, éd. Le Prévost, 111,453), et avait piis l'habit dans ce monastère quinze ans avant d'être nommé prieur, c'est-à-dire en 1083 au plus tard (Orderic, éd. Le Prévost, II, 287); de plus, en 1115, Orderic alla, sur l'invitation de Geoffroi, passer cinq semaines à l'abbaye de Croyland (Orderic, éd. Le Prévost, II , 268). Si Geoffroi a été réellement précepteur de Thibaut et d'Etienne, comment se fait-il qu'Orderic n'ait rien dit d'une circonstance aussi honorable pour l'abbaye de Saint-Evroult? Ce silence d'Orderic est une grave présomption contre l'assertion de l'auteur apocryphe. Ajoutons que, si nous suivons le système de cet auteur, Geoffroi aurait dû quitter l'abbaye de Saint-Evroult, un peu après l'année 1100, pour aller conduire à Orléans Thibaut, âgé de neuf ou dix ans. C'est faire remonter au commencement du xn* siècle les usages des siècles suivants. Au xiu*, au xiv* siècle, nous voyons les moines quitter les écoles en décadenee de leurs abbayes, pour aller chercher dans les universités une instruction sécularisée. Mais quand Geoffroi était moine à Saint-Evroult, cette révolution n'y avait pas encore bouleversé les vieux usages monastiques; Thibaut, confié à Geoffroi, aurait fait ses études à Saint-Evroult, et non à Orléans : on sait que Louis VI , roi de France, fit les siennes à l'abbaye de Saint-Denis (Suger, De rébus in administratione sua gestis. ap. D. Bouquet, XII, 99 D). Enfin, une lettre de Philippe, abbé de Bonne-Espérance, adressée à Henri lw, fils de Thibaut, semble exclure toute probabilité que Thibaut ait reçu une instruction un peu sérieuse. Philippe y félicite Henri d'avoir été « par le • secours des arts libéraux, délivré des chaînes que porte la stupi- » dité des paysans. » Il continue ainsi : Multum ergo dehes palri
tuo. cujus et diligentia sic providit. qui non solum. quœ sua erant, sed et qvje obtinrre non merueràt, filio non invidit, ut, cum te mullis populis disponeret comitatus excellente principari. vellet quoque super cœteros comités liUerarum scientiasublimari, D. Bouquet, XVI, 703 CD On ne peut dire plus clairement combien Thibaut était peu lettré. Cf. Bist. littéraire. t. IX, p. 7 et 132.
Note B (voir plus haut, p. 228).
Hugo de Cleeriis, De Majoratu et Senescalàa Franche, ap. D. Bouquet, XII, 493494. Guillaume de Garlande avait alors succédé à son frère Anseau.
M. de Wailly, Eléments de Paléographie, I, 256, se pose la question de savoir si Guillaume de Garlande a été réellement sénéchal de France, et si l'on ne doit pas plutôt admettre que son frère Anceau ait exercé cette fonction sans interruption de 1108 à 1120. année où elle passa entre les mains d'Etienne de Garlande. L'histoire des sénéchaux de France, de la fin du xr* siècle et du commencement du xir», est tellement liée au sujet de ce livre que nous croyons nécessaire d'entrer ici dans quelques développements. Ces développements seront la justification d'une grande partie des choses que nous avons dites jusqu'ici.
1°. Gui, dit le Rouge à cause de la couleur de ses cheveux {AU bertus Aquensis, VIII, 6, ap. Bongars, 1, 317; cf. Orderic, ap. D. Bouquet, XII, 706 D; édit. Le Prévost, IV. 285), fils de Gui I", seigneur de Montlhéry, était sénéchal en 1091, en 1093 et en 1095, comme le prouvent une charte du roi Philippe Ier (dans Bessin, Concil. Rothom., II, 222) munie du S. Widonis dapiferi de Rochefort, 1091, deux lettres d'Yves de Chartres, 1093. 1095 (D. Bouquet, XV, 78 DE, 85 D), adressées à Gui dapifer et le texte de Suger {De Vtla Ludovic* Grossi régis, ap. D. Bouquet, XII, 17 A) où l'on voit que Gui le Rouge avait été sénéchal avant la première croisade. D'après l'i4rJ de vérifier les dates, II, 659, Gui, sénéchal avant la première Croisade, serait Gui Troussel, seigneur de Montlhéry. La fausseté de cette opinion résulte de la seconde lettre d'Yves au sénéchal Gui (D. Bouquet, XII, 85 D). Il y est dit
que ce sénéchal était l'oncle d'Ebrard du Puiset. Or, cette note ne peut convenir qu'à Gui le Rouge. La généalogie suivante le prouve :
GUI I" DF MOSTUIHRV.
MlLON I«% Al.lX
seigneur de Montlhéry, épouse Hugues le Vieux,
vicomte de Troyes. Gui le Rouqb. seigneur du Puiset.
Gui Tboussel, Ebxabd, seigneur de Montlhéry. seigneur du Puiset.
On doit sans doute reconnaître Gui le Rouge dans le sénéchal Gui, témoin d'un diplôme de Philippe Iw, en 1095 {Gall. Christ. nov.t\\, 110). Gui le Rouge était comte de Rochefort (voir les passages d'Orderic et de Suger, et la charte de Philippe 1", cités plus haut). Il succédait comme sénéchal à Gervaisqui exerçait cette charge en 1090 (Marlot, Metrepolis Remensis Hisloria, II, 182; Varin, Arch. Admin. de Reims, I, 243).
2°. Hugues, témoin d'une charte de Philippe Ier en 1095, dans Favyn. Histoire de Navarre, 1143-1144.
3°. Payen de Garlande, Paganus de Garlanda, dapifer régis Francorum (Albertus Aquensis, II, 27, ap. D. Bongars, I, 207), appelé aussi Gui, Wido dapifer régis Franciœ (Albertus Aquensis, 111, 35, ap. Bongars, I, 225); Guido de Garlanda Francorum regni dapifer (Willermus Tyrensis, ap. Hist. des Croisades, Hist. occid.. 1, 46), et Gautier, Galterus de Garlanda Francorum régis dapifer (Willermus Tyrensis, III, 4, ap. Hist. des Croisades, Hist. occid., 1, 116; cf. Duchesne, Hist. de la maison de Châtillon, 43); Anselme {Hist. gèn.% VI, 31), l'appelle Gilbert, nous ne savons sur quelle autorité. Il prit part à la première Croisade. Nous ne connaissons aucun diplôme royal muni de son seing.
4°. Gui le Rouge, pour la seconde fois. Il fut rétabli dans cette fonction, au retour de la première Croisade, par Philippe I*r et par Louis VI alors associé au trône (Suger, De Vila Ludovici Grossi régis, Vlll, ap. D. Bouquet, XII, 17 A). Sa réintégration paraît avoir eu lieu vers l'année 1104, car sa liaison avec les deux rois dura trois ans (Suger, ibid., ap. D. Bouquet, XII, 47AB) et elle prit fin quand le mariage de sa fille Lucienne avec Louis VI fut annulé, ce qui eut lieu au concile de Troyes en 1107 (Suger, De Vita Ludovici Grossi régis, X, ap. D. Bouquet, XII, 22 C). Gui
— 2Tt — [H07-41U.]
était encore sénéchal le 8 mars 1106, vieux style (1107), jour où il alla trouver le pape Pascal 11, à la Charité-sur-Loire (Suger, De Vita Ludovici Grossi régis, IX, ap. D. Bouquet, XII, 19 A ; Dedicatio ecclesiœ beatœ Mariœ de Cantate, ap. D. Bouquet, XIV, 120 G. Cf. Jaffé, Regesta Ponlipcum Romanorum, p. 493). Duchesne(£ftjt. de la maison de Montmorency, p. 694), constate comme nous que Gui a été deux fois sénéchal. M. Le Prévost, dans son édition d'Orderic, IV, 286 n, le fait mourir avant le mois d'août 1108; c'està-dire avant le sacre de Louis VI , ce qui ne s'accorde pas avec Suger, De Vita Ludovici Grossi, XIV, ap. D. Bouquet, XII, 25 C.
6°. Hugues de Crécy ou de Pomponne, châtelain de Gournay, seigneur de Gometz, fils de Gui le Rouge (Suger, De Vita Ludovici Grossi, VIII, XIV, ap. D. Bouquet, XII. 17 B, 25C; Orderic, éd. Le Prévost, IV. 289). C'est à tort que Du Cange le fait fils du sénéchal Hugues (v° Senescallus, éd. Henschel. VI, 179, col. 1); son seing se trouve au bas de deux diplômes de Philippe Ier, en 1106, sans doute vieux style pour 1107 (S. Hugonis de Creceio dapiferi nostri, Mabill., de Re Diplomatica, 593; S. Hugonis de Creciaco dapiferi, ap. Fleureau, Antiquités d'Etampes, 483. Cf. Ducange, v° Senescallus, éd. Henschel, V, 179, col. 1), et de deux autres diplômes du même roi, de l'année 1107 [S. Hugonis de Creceio tune temporis dapiferi, Gall. Christ., VII, Instr., 44 C. Cf. Anselme, Hist. généal., VI, 30).
7°. Anceau de Garlande, Anselmus ou Ansellus de Garlanda, frère de Payen de Garlande. Son seing se trouve au bas d'un grand nombre de diplômes du roi Louis VI.
1108. An 1" de Louis VI (1° Quantin, Cart. de l'Yonne. 1.214;
2° Mabillon, Ann. Bened , V, 518).
1 109. An 2« du roi Louis VI (Guérard, Cart. de Saint Père de
Chartres, II, 461).
1110. An 2- de Louis VI : l'Gotf. Christ., VIII. Instr., 313;
2° Martiniana, p. 22. — Pridie nonas februarii anno unctionis 11°. Marner, Hist. Sancti Martinia Campis. 22-23.
1111. An 3« de Louis VI : 1° Guérard, Cart. de Saint-Père de
Chartres, II, 72; 2* Varin, Areh. admin. de Reims, I, 261 ; 3° Manier. Hist. S. Martini a Campis, 24-25.—
[uii-fiift.] — 273 —
An 4* de Louis VI : 1° Ordonnances. IV, 138-137; 2° Doublet, Histoire de Saint-Denis. 843-844.
An 5? de Louis VI : Doublet. Histoire de Saint-Denis, 844-845 ; Félibien , Hist. de l'abbaye de Saint-Denis. pr., p. 92.
1113. An 6« de Louis VI : Doublet, Histoire de Saint -Denis. 846-847.
1115. An V de Louis VI, an 1" d'Adélaïde: 1" Marrier, Hist. S.
Martini a Campis, 4546; 2° Guérard. Cart. de Saint» Père deChartres. 11,457 ; 3°Bulaeus, Hist. Univ. Paris., II , 37-39.
1116. An 8a de Louis VI, 3* d'Adélaïde : Duchesne, Hist. de la
maison de Montmorency, pr., p. 36.
1117. An 8«(?) de Louis VI, 3ed*Adélaïde : D. Bouquet, XII. 41 n.
— An 9#de Louis VI : Martène, Thes. Anecd.. I, 347.— An 9* de Louis VI, 3* d'Adélaïde : 1° Fleureau, Antiquités d'Etampes, p. 483; 2° Martène, Ampl. coll.. 1, 639; G ail. Christ.. VIII. 315.
1118. 6 janvier. An 9e (?) de Louis VI, 3# d'Adélaïde : Guérard.
Cart. de Saint- Père de Chartres. II. 659.
Sa mort, que nous rapportons à cette annnée, n'est pas datée par Snger, Vita Ludovici Grossi. XXI, ap. D. Bouquet, XII, 41 A, ni par les autres auteurs qui en parlent, sauf Guillaume de Nangis qui donne une date erronée. Mais elle eut lieu évidemment en 1118, puisqu'il eut pour successeur son frère Guillaume (Hugo de Cleeriis, De Majoratu et Senescalcia Franciœ. ap. D. Bouquet. XII, 493C-494 A) qui est en fonction dès 1118. Deux chartes de l'abbaye de Tiron nous montrent encore, il est vrai, Anseau sénéchal en 1120 le 2 des ides d'avril (Gall. Christ.. VIII. Instr., 322 D) et en 1121 le 3 des nones du môme mois (Ann. Dened.. VI, 635-636). Mais nous croyons que ces documents sont supposés, interpolés ou au moins mal copiés. Ils sont isolés au milieu de tous les diplômes contemporains qui les contredisent; ils sont également contredits par le traité De Majoratu et Senescalcia Franciœ (D. Bouquet, XII, 491 A).
8°. Guillaume de Garlande, frère d'Anseau et de Payen.
— 274 — [iii8-im.j
1118. An 10* de Louis VI : Guérard, Cari, de Notre-Dame de
Paris. I, 256. — An 10* de Louis et 4# d'Adélaïde : Ordonnances, I, 34. — An 11e de Louis VI et 5* d'Adélaïde : Pérard, 212; Quantin, Cari, de l'Yonne, I, 228. (C'est par une faute de copie ou d'impression que cette charte est datée de 1112.)
1119. An 11e de Louis VI. 5« d'Adélaïde : Guérard, Cart. de No-
tre-Dame de Paris. I, 256; Dubois, Hist. eccl. Parisiens is, II, 20.— An ll*dc Louis VI : 1° Ordonnances. 111, 545-548 ; 2° Ibid., VII, 444-445. — An 12* de Louis VI, 6* d'Adélaïde : Guérard, Cart. de Notre-Dame de Paris. III, 553. — 20 août. 11 est présent à la bataille de Brémulle, Orderic (éd. Le Prévost, IV, 358; D. Bouquet, XII, 722 A). — 2 octobre. 11 se trouve à Maurigny (Chron. Mauriniacense , ap. D. Bouquet, XII, 75 B.
H20. An 12« de Louis VI. 6«d'Adélaïde : Galt. Christ.. X. Inslr.. 425 D.
9°. Etienne de Garlande, frère des précédents, et déjà chancelier.
1120. An 12* de Louis VI, 6* d'Adélaïde : 1° Fleureau, Antiqui-
tés d'Etampes, 453-454 ; 3° Doublet, Hist. de Saint- Denis. 849-850 ; Félibien, pr., p. 92-93 ; 4* D. Bouquet, XII, 52 n. — An 15* de Louis VI, 6« d'Adélaïde : 1° D. Plancher. Hist. de Bourgogne. I, pr. p. 37 ; 2° Guérard, Cart. de Notre-Dame de Paris. I, 450 ; 5° Quantin, Cart. de V Yonne. I, 236; 4* Mabillon, De Re Diplomatica. 598.
1121. An 14* de Louis VI, 7« d'Adélaïde : Guérard. Cart. de No-
tre-Dame de Paris, I, 265.
1122. Doublet, Hist. de Saint-Denis, 853.
1123. An 16e de Louis VI : Cart. de Notre-Dame de Paris, 1,
1124. Doublet, Hist. de Saint- Denis. 854; Félibien, pr..
p. 93-94. Il resta en fonction jusqu'en 1127. Voir Suger, De Vita Ludovici Grossi, ap. D. Bouquet, XII, 56-57; Chron. Mauriniac., ibid., 77A; Hugo de Cleeriis, De
rn*5.) — 275 —
Majorait* et Senesealcia Franciœ, ap. D. Bouquet, XII, 494 A; Go//. Christ., VIII, 1501-1503; Aniline, Hist. généal., VI, 36. (Sur le môme sujet, voir p. 287, n. 4.)
tfote C (voir plus haut, p. 267).
Nous avons dit plus haut (p. 140), nous croyons avoir démontré que Thibaut serait devenu comte de Troyes en 1125, avant Pâques. Deux documents semblent contredire cette assertion. L'Art de vérifier les dates. II, 617, col. 1, contient le passage suivant : « Thi- » baut, l'an 1109, à la prière de saint Robert, abbé de Molesme» » accorda à tous les vassaux de ce monastère la liberté d épouser
• des femmes dans ses terres et de les emmener chez eux avec leurs » dots, sans que ni lui ni ses successeurs pussent y rien préten-
• dre(5,Carl.aei/o/esmeJ028v°et43r,,).Ilest remarquable que » Thibaut prenait dès-lors le titre de comte de Troyes. • (Cf. Go//. Christ. nov.f IV, 732 C.) Si une pièce authentique établissait que dès l'année 1109 Thibaut aurait pris le titre de comte de Troyes, ce serait un fait bien difficile à concilier avec ce qne nous avons dit jusqu'ici. Notre confrère, M. Guignard, bibliothécaire de la ville de Dijon, a eu l'obligeance de nous envoyer une copie de la pièce en question. Il a pris cette copie sur le cartulaire cité par l'Art de vérifier les dates, et qui est conservé aux archives de la Côte-d'Or. Cette pièce est bien datée de 1109, et Thibaut y prend réellement le titre de comte de Troyes, Trecensium cornes. Mais quelques lignes plus bas on trouve une indication inconciliable avec la date de 1109 : Thibaut déclare agir sur les instances de Gui, comte de Bar-sur-Seine : or, Gui ne devint comte de Bar-sur-Seine qu'en 1125 au plus tôt (Art de vérifier Us dates. Il, 589, 2- col.). On serait donc en droit d'en conclure que cette charte remonte au plus tôt à l'année 1125, qu'elle est par exemple de l'année 1129. Mais, comme Robert, fondateur de l'abbaye, figure aussi dans ce document et qu'il mourut en 1 110 (Go//. Christ, nov.. IV, 732 D). il y a contradiction. Ainsi, quoique le cartulaire dont cette pièce est tirée remonte au xni" siècle, il est évident qu'elle est, sinon fausse, du moins interpolée : elle doit donc être écartée du débat.
La charte de janvier 1119, accordée à l'abbaye de Longpont par
Thibaut, comte palatin de Troyes, Theobaldus Trecemis corne* palatinus (Abbatia Longiponiis. p. 113) est évidemment dans le même cas, à moins que ia date n'ait été mal transcrite. M. Varin, dans ses Archives administratives de la ville de Reims, a publié une charte du 7 mai 1123 où Thibaut porte encore le titre de comte de Troyes ; mais les notes chronologiques employées dans ce document se contredisent d'une manière assez grave pour nous permettre de révoquer en doute son autorité. Il y a plus, l'original n'existe plus, et les deux copies qui en ont été conservées présentent une différence notable (Archives administratives de la ville de Reims. 1,272-273). Peut-être, dans l'original, Thibaut était-il , suivant l'usage, qualifié de comte de Blois, Blesensis, qui aura été lu Trecensis par les copistes.
Il est incontestable, suivant nous, que Hugues était encore comte de Champagne en 1124. Nous n'avons pas de diplômequi l'établisse, il est vrai ; mais, l'autorité de Suger, qui met Hugues avec son neveu Thibaut dans le quatrième corps de l'armée opposée par Louis VI à l'empereur Henri V (D. Bouquet, XII, 51 B), l'autorité de Suger, abbé de Saint-Denis et mêlé à toutes les grandes affaires de l'état, vaut bien celle d'un diplôme dont l'original nous fait défaut. Or, c'est en 1124 que l'empereur Henri V menaça la France d'invasion, et que Louis VI réunit une armée pour lui opposer (Chronicon Turonense. ap. D. Bouquet, XII, 470 B; Roberti appendix ad Sigebertum. ap. D. Bouquet, XIII, 328 C; Chronicon Saxonicum, ibid., 770 B C ; Chronicon Guillelmi Nangii, ibid., 732 B). Que l'on ne conteste pas l'importance de cet accord unanime des chroniqueurs : l'exactitude de la date qu'ils nous indiquent est confirmée par un diplôme de Louis VI qui, prenant l'oriflamme pour marcher contre les Allemands, confirme les privilèges de l'abbaye de Saint-Denis. Celte charte est datée de l'année 1124 (Doublet, Hist. de Saint-Denis, p. 853; Félibien, Histoire de Vabbaye de Saint - Denis . preuv., p. 93; Ordonnances. VI, p. 146).