SAINT-BONAVENTURE. — LES CONFALONS
I Tamour-propre ne nous prêtait trop souvent, pour mieux voir, des verres grossissants, je prendrais volontiers, à mon propre compte, l'appréciation d'un vieil historien du couvent Saint-BonavenLure et je commencerais ces notes, en citant ses paroles mêmes : « Cette église, (lit le Père J.-B. Bazin, est, sans contredit, une des plus belles et des plus agréables de Lyon, et peut-être des plus régulières de France, par sa bâtisse et par ses dimensions : car tout j est beau, tout y est grand, tout y est magnifique. » Les curieux, qui l'admirent, seront satisfaits d'apprendre, avec ses origines, la date de ses accroissements divers, le nom des bienfaiteurs, qui la dotèrent de ses richesses, celui des artistes, dont les œuvres l'embellirent. Ils aimeront surtout à ne rien ignorer des événements, qui contribuèrent à sa conservation, à travers les âges, et quelles mains entreprirent de la restaurer et de la tirer des décombres, où la Révolution l'avait ensevelie, en la rendant méconnaissable. Nous nous attacherons, plus particulièrement, à la seconde partie de cette tâche, si on veut bien nous le souffrir ; la première a été traitée, maintes fois, et par des écrivains d'une sérieuse valeur et d'une érudition incontestable : le P. Fodéré, le P. Bazin, l'abbé A. Pavy ; on nous permettra de renvoyer à leurs livres ; pour chacun d'eux et sur certains points, ils sont des dépositions de témoins ocidaires ; nous n'en donnerons ici qu'un très sommaire
abrégé. Il est très naturel, que nous nous réservions d'insister davantage sur ce qui est plus proche de nos contemporains, sur ce qui s'est passé, sous leurs regards, à la portée de notre observation et de nos recherches. Si, dans cette étude, le siècle, qui vient de s'écouler, relègue un peu dans l'ombre ceux qui l'ont précédé, si le clergé séculier nous occupe davantage que les religieux, leurs prédécesseurs, il ne faut pas en chercher une autre raison, que dans le désir d'ajouter ce complément nécessaire à la chronique de nos devanciers.
L'arrivée et l'établissement des disciples de saint François sont généralement fixés à l'année 1220 ; leur petite colonie quitta Assise, après le chapitre, sous la conduite de Michel de Pérouse et la bénédiction du Patriarche ; un puissant seigneur, nommé Humbertde Grôlée, l'hébergea dans sa maison ; il lui céda un vaste tènement, à côté, sur la rive droite duRhône, dontla superficie formerait aujourd'hui le rectangle, compris entre la place des^ Cordeliers, le quai de l'Hôpital, la rue Ferrandière, la rue Grôlée, inclinant à l'ouest jusque vers l'issue de la rue Grenette. L'église actuelle fut précédée d'une autre, de proportions plus modestes, qtii subsista un siècle environ; elle était tournée, selon le sens traditionnel, du couchant au levant ; il est facile de déterminer son emplacement, car l'on sait que les absides du premier et du second de ces édificea se joignaient, à angle droit d'équerre. On n'en soufflerait mol, si elle n'avait pas eu la gloire de retentir, pendant six mois, de l'éloquence du cardinal Jean de Fidenza, si célèbre sous le nom de frère Bonaventure, de recevoir sa dépouille mortelle, de lui servir de tombeau, et comme de théâtre pour les miracles, qui décidèrent de sa canonisation. La popularité toujours croissante des Cordeliers les obligea à la quitter, pour une enceinte plus vaste, et ils reçurent du petitfils de leur fondateur, le sénéchal Jacques de Grôlée, les moyens de l'élever. Il est probable que les fondations furent creusées, au cours de l'année 1325 ; trois ans après, quelques parties de l'œuvre semblèrent assez avancées, pour que l'archevêque de Lyon, Pierre de Savoie, procédât à une consécration solennelle ; nous avons, dans l'épitaphe reproduite ci-contre, avec la plus vieille pierre de notre monument, la preuve que la chapelle de la Sainte Vierge, au fond du collatéral droit, fut inaugurée, le 4 mai 1331, et que les moines en étaient redevables, en partie, à un citoyen lyonnais, Jean Ogier, dont le nom appartient à nos fastes consulaires. Bourgeoisie et noblesse disputaient entre elles de générosité et de sympathie. L'inscription, qui nous suggère cette conjecture, a été citée par Fodéré, mais avec des fautes sensibles de lecture : les Grands Cordeliers de Mgr Pavy l'ont omise ; des abréviations bizarres en compliquent la traduction ; nos lecteurs ne seront donc pas fâchés d'en avoir, sous les yeux, un texte fidèle.
Hic est introitus monumenti in quo jacet Johannes Ogerii, civis Lugdiinensis^ qui obiil XXII'^ die mensis februarii, anno Domini M^CCOXXVII" et fuit translatus supra eu m
SAINT-BONAVENTIHE
ossihas domine Daviele, inalris sue, a M'^CCCXXXL caria die maii ; el eadein die fuil dicta capella consecrala . Quorum nnime recjuiescanl in pace Amen. Diclus vero Johannes reliquil suo leslamenlo tam pro fahrica ecclesire quam pro presend capella consecrenda duo milia el CGC lihr. Vien., c/uam Guillermus de Durchia, hères dicli Johannis solvit inlegre el perfecle el ipse Guillermus hères elegil hoc monumentum pro se el suis et fuil sepultus XXI die Maii anno Domini M'^CCC'XXXV.
Selon I habilude du temps, la bâtisse n'avança qu'avec une lenteur mesurée sur raffluence des ressources ; ainsi, nous savons qu'un peu avant 1348, un religieux, Etienne Munet, avec les aumônes recueillies à l'occasion du cinquantenaire de sa profession, de son jubilé, paya le dernier pilier du cbœur, à droite ; des marchands de la ville de Troie commencèrent la première chapelle de la petite nef de ce même côté, en 1345; la dernière, dédiée à saint Antoine de Padoue, le fut en 1388. Le monument alors ne se continuait pas plus loin ; au delà, c'était l'auditoire, à ciel ouvert, allant probablement jusqu'au portail actuel et fermé par deux murs de courte élévation. Dans la seconde moitié du xv^ siècle, en 1468, un médecin, transplanté Simon Rovedis, « autrement de Pavie
clauslro in hoc monumcnlum , anno Domini
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Pierre tumulaire de Jean Oeier.
d'Italie à Ljon, aussi fameux que charitable,
A la louange el exallalion
De Jhesu Xrist par cjranl dévocion
Puis la chapelle où est saint Bernardin
Jusqu'au portai cjui est au grant chemin
De la syme juscjuaux fondemens
A fait tous faire ces deux murs et portai
El ce cfui signe Jhesus el Maria.
De plus, OH lui fut redevable de la chapelle de rAiinoiiciade, érigée en 1471, enrichie de précieuses indulgences, sur sa prière, par le pape Sixte IV, où il demanda de recevoir la sépulture, où l'on lit toujours, sur une large plaque de marbre, un peu trop dans l'ombre, la gratitude que lui vouèrent les religieux, longuement et lyriquement exprimée en soixante-seize vers léonins, hexamètres et pentamètres, se terminant par ce souhait ambitieux, mais en très bonne voie de réalisation :
IncUla quem qiiondam genuit sic Itala teJliis Francia perpeluuni jam niiiic servabis honorem ; De Rovedis nomeii nullum moriatur in œvum.
L'église désormais s'offrait au regard, dans toute son étendue, 70 mètres de longueur sur 36 de largeur: la vovite en ogive surbaissée ; les trois nefs, séparées par huit arcades,
dont les colon-
Inscription dédicaloire encastrée dans la façade de l'église.
nés, qui les portent, ont des chapiteaux sans ornement ; son abside d e m i hexagone, percée de cinq fenêtres, ses seize chapelles latérales, irrégulières de style, mais déjà plein es d ' œ u ^' r e s d'art. On crut le moment propice de lui donner
une seconde bénédiction et un nouveau patron. Le sulîragant, Etienne de la Ghassagne, évêque titulaire d'Utique, célébra cette dédicace et saint Bonaventure, le docteur séraphique, la lumière du seizième concile œcuménique, fut adopté et proclamé pour titulaire. Il y avait cinquante ans, déjà, que ses restes avaient été transportés, près du maître-autel, contre la muraille, à l'endroit où ont été percés, en 1846, les deux arcs qui mettent en communication le sanctuaire et la chapelle latérale de gauche. Depuis deux ans, depuis le 18 mai 1482, l'illustre maître général, dont le gouvernement avait assuré à l'ordre une paix si désirable et de si sages règlements, était élevé sur les autels ; son culte, devenu officiel par la bulle de canonisation, si répandu à l'avance parmi les habitants de Lyon, atteignit bientôt une extrême popularité ; les pèlerinages se multiplièrent à son tombeau et des actes officiels de l'Echevinage, des rois et des reines de France, de nos gouverneurs et de nos archevêques, ne tardèrent pas à publier que son intercession n'était pas moins-
SAINT-BONAVENTURE
secourable qu'elle élail recherchée. Pour abréger, nous ne menliounerous (jue la visile de Charles et de sa femme, Anne de Bretagne, confirmant, auprès de ses saintes reliques, leur résolution de fonder un second monastère franciscain, Notre-Dame de l'Observance; le don princier d'Anne de France, dame de Beaujeu, fdle de Louis XI, qui enchâssa le chef de cet incomparable génie, dans un buste d'argent ciselé « au naturel », où elle sema ce que sa cassette contenait de plus rare en pierreries, topazes et turquoises. Cette période, qui enjambe sur la dernière moitié du xv*' siècle et le commencement du xvi*', fut une des plus florissantes du monastère ; elle est marquée, dans la discipline, par un retour sérieux aux observances primitives et, dans les pratiques religieuses, par l'institution de la plupart des confréries corporatives, dont l'influence fut aussi heureuse qu'étendue. Il n'est pas trop invraisemblable de rattacher à celte époque le premier fonctionnement de celle de Saint-Bonaventure, la plus célèbre et la plus recherchée de toutes. Seuls les jeunes hommes de bourgeoisie lyonnaise y étaient admis, avant Leur mariage : chaque année, le 6 juin, sous la présidence du Prévôt des marchands ou de l'un des Echevins, on procédait à l'élection de quatre courriers et cette charge, quoique dispendieuse à cause des frais qu'elle entraînait, pour la fête et rOctave, était fort ambitionnée ; elle était le premier degré à franchir, avant d'atteindre aux dignités communales.
Les troubles de la Réforme, les guerres civiles qu'ils provoquèrent, les dévastations dont se rendirent coupables, à Lyon, Buste-reliquaii-e dunné par Anne de France, dame de Beaujeu.
ses bandes de soldats et des minisires,
tels que Viret et Jacques RuITy, changèrent en deuil ce concours et ces joies. Les fureurs huguenotes s'abattirent, comme une trombe néfaste, sur les couvents et les églises. Les Cordeliers furent parmi les victimes les plus persécutées ; on pilla leur cloître ; on mutila, dans les chapelles, les statues qui les décoraient ; on souilla les autels ; on jeta au feu les tableaux, les missels et les ornements ; vainement on avait enfoui les ossements de saint Bonaventure ; la cachette fut découverte et les reliques précipitées dans le Rhône ; le buste demeura introuvable, malgré des fouilles acharnées ; furieux de leur déconvenue, les Lluguenots se saisirent du Père Gardien, qui n'avait pas fui, avec ses compagnons, ils l'enfermèrent, sans nourriture, dans la chambre même du trésor, et menacèrent de le laisser
Ilisloire des Églises el Chapelles de Lt/on, U. ' 53
mourir d'inanition, si le reliquaire ne leur était pas restitué. Le P. Gayète résista aux plus horribles tourments de la faim et de la soif, et fut muet ; désespérant de le vaincre, on décréta de le conduire à la prison de Roanne, mais, avant d'y arriver, sur le pont de Pierre, des soudards fanatiques se ruèrent sur lui, le percèrent de cinq coups de hallebarde et le lancèrent dans la Saône.
L'édit de pacification ramena les Cordeliers, chez eux, et ils reprirent leur vie de prière et d'apostolat. Si dure que soit l'épreuve qu'ils avaient subie, si incertain l'avenir, dont Calvin menaçait Rome, la communauté se reconstitua; une liste, conservée aux archives départementales du Rhône, accuse, en 1376, trente-six religieux prêtres, un novice et sept frères lais.
La fin du siècle fut plus calme que son milieu et, après avoir été édifiés de voir Henri III, sous la cagoule blanche des pénitents du Confalon, nos ancêtres, chauds ligueurs, pourtant, se réjouirent d'apprendre qu'Henri IV avait pardonné à Biron, après un entretien, dans le cloître franciscain. Le bon béarnais, afin que le souvenir de cette clémence persistât plus agréablement dans le lieu, qui la lui avait inspirée, fit cadeau d'un millier d'écus à ses hôtes, en leur disant adieu. L'aubaine tombait à pic. Les moines réparaient leur chœur; leur supérieur, leR. P. Roux-Murgat, de Vienne, embellissait l'autel, élargissait les fenêtres, remplaçait et augmentait les stalles, rêvait d'un lutrin gigantesque de marbre et de bronze. Grâce au bienfait royal, il solda la dépense et s'empressa d'éterniser la mémoire du bienfaiteur. L'inscription qu'il composa et qu'on grava, au-dessus du centre de la pcu'le, qui menait de l'intérieur de l'église à la sacristie, n'a pas été effacée, aussi bien, du reste, que l'invocation, par laquelle il tint à consacrer son œuvre, et que nous rendrons ici à son véritable sens :
OrE TUOj CHKISTE, BENEDICTUS SIX CHORUS ISTE ;
Six pax inxranxi ; benedicxio cuique precanxi.
La renommée de Saint-Bonaventure lui venait principalement de ses chapelles et des confréries, dont chacune d'entre elles était le siège. On comptait, en outre de l'autel majeur, trente des unes, dix-huit indépendantes dans les bas-côtés, et douze, adossées aux piliers, à l'intérieur de la grande nef ; les autres dépassaient la quarantaine. Une partie de la vie religieuse populaire se liait à ces associations de petites gens, la plupart du temps, groupées par métier, d'autrefois simplement par la cohabitation dans le quartier, ou par affinité mystique. Le tableau des mœurs de ces âges de foi serait incomplet, si l'on écartait d'un coup de plume trop rapide ces sentiments et ces habitudes, qui soulageaient l'âme des fatigues du corps et des privations de l'isolement. Rien, dans ces unions fraternelles, ne semble plus indifférent ou superflu, quand on devine les raisons de l'élection du patron, le symbolisme du pain bénit, distribué le jour de sa fête, l'orgueil et la sécurité que l'on tire de l'assurance d'avoir sa tombe, sous la dalle, où si souvent l'on s'est agenouillé. Aussi, malgré que l'énumération en soit un peu longue, nous nommerons, avec une fidélité assez rigoureuse, chacune des dévoles institutions de ce passé, dont nous sommes si loin. L'ordre topographique, en cette occasion, nous paraît le plus commode de tous; nous proposons
SAIN'T-BONAVENTURE
donc à nos leclenrs, comme une promenade circulaire dans le lemple, parlant de l'exlrémilé de l'absidiole droite, côlé de l'épître, descendant vers l'entrée, pour remonter ensuite dans le collatéral gauche, jusqu'à son extrémité, côlé de l'évangile. A mesure qu'elles se rencontreront, nous indiquerons le nom de ces chapelles, leurs divers titulaires, et quel genre de fidèles y tenaient leurs assemblées, y déployaient leurs bannières, y possédaient leurs caveaux funèbres.
La première, face à la nef, dédiée à Notre-Dame de Grâces, plus tôt à Notre-Dame des Anges, ou à Notre-Dame de Lorette, était ailectée aux marchands boutonniers ; la seconde, sur le côlé droit, était placée sous le patronage de saint Forlunat, à l'usage des affaneurs et des emballeurs; les trois suivantes jusqu'à la petite porte occidenlale. appar-
M-ïlïÔfî
il!
lu^cripl il 111 tuuuilaii'o dans la fliapi.'lle du Cluist.
tenaient l'une aux tailleurs, sous l'invocation de saint Jacques et de saint Philippe et aussi de saint Hommebon, l'autre, aux membres du Cordon de saint François, la dernière, aux teinturiers, avec Saint-Maurice pour vocable. Saint-Antoine de Padoue venait ensuite ; il y avait une statue de sainte Marthe pour les logeuses, de saint Sixte pour les aubergistes; les taverniers et les pigniers y prétendaient aussi des droits. La cliapelle de saint Simon et de saint Jude était réservée aux corroyeurs, celle de saint Matthieu, à la suite, aux tondeurs de drap; les cergiers etles confituriers invoquaient sainte Geneviève, dans la dernière. A gauche, saint Hubert réunissait, autour de son image, et près du cerf miraculeux, les fondeurs, les doreurs sur métal, les ceinturiers et faiseurs de baudriers ; au-dessus, les fondateurs de la chapelle Saint-Michel, les Jucurià, maison princière d'Allemagne, avaient disparu et leurs droits étaient périmés; on la nommait la chapelle des chandeliers; ils la partageaient avec les poulaliers, dont la rue était voisine, et les fromagiers à cause de la balance de l'arcliange. Le titre de rAnnonciade avait été aboli ; saint Luc et saint Clair
l'avaient remplacé, de par la volonté des peintres, des doreurs sur bois et des vitriers, qui n'avaient pas reculé, en 1619, devant une espèce d'émeute, pendant une grand'messe, et avaient député au célébrant un huissier, porteur d'une sommation judiciaire. Plus haut saint Bernardin de Sienne était honoré par la corporation des bouchers, plus spécialement, je pense, par ceux dont les étaux s'abritaient sous les boutiques, louées par l'Hôtel-Dieu. La chapelle actuelle de la Sainte Vierge en renfermait alors trois, séparées et closes ; l'érudit écrivain des Grands Coixleliers^ l'abbé Pavy, n'a pas su les distinguer et il a placé, parmi elles, une chapelle de Notre-Dame de Grâces, qui n'a jamais existé en cet endroit. Voici leur ordre véritable, en allant de bas en haut : d'abord Saint-Nicolas, l'Assomption ensuite, en dernier lieu Saint-Bonaventure et, dès 1662, en concomitance, Notre-Dame de Bonne-Délivrance. Les marchands, bateliers, négociants et voituriers par eau se réservaient Saint-Nicolas, jadis sous l'invocation de Notre-Dame du Chapelet ; il est probable qu'ils avaient contribué à sa reconstruction, en 1572, après que les Protestants l'eurent démolie, pour s'ouvrir un passage plus commode dans le verger du monastère. L'Assomption fut cédée, par contrat du 4 mars 1515, « aux ouvriers du métier de tissoterie ». Le Prévôt des Marchands et les Consuls intervinrent et, comme si les religieux avaient eu le pressentiment de la prospérité future de cette corporation de la soierie, leur chapitre, à son égard, usa des plus larges et des plus gratuites concessions. Avec la chapelle Saint- Bonaventure, ou de la Délivrance, nous touchons d'après le témoignage de Bazin, à la partie la plus curieuse et la plus riche de l'église; mais il convient de le citer; il a vu ce qu'il décrit. (( Les peintures, dit-il, en sont fort belles ; elles consistent en figures, en fleurs et en ornements dont la voûte même est remplie, où différents peintres ont travaillé et tous les cadres en sont dorés. La grande balustrade, qui la ferme, et celle où l'on communie sont des mieux travaillées de tout le pays. Les panneaux d'ornement en feuillage, relevés sur le fer, les chapiteaux, les corniches, les bases et les pilastres sont de bronze, avec des têtes d'aigle qui servent de naissance aux ornements desdits panneaux; et le tout y est fort artistement mêlé avec le fer, ce qui fait un très-bel effet. Enfin tout l'autel, depuis la voûte jusqu'au plain-pied, en est d'or. En outre des figures de saint Joseph et de sainte Marguerite, de sainte Reine et de sainte Apollonie, on y voit deux grands anges dégagés et comme en l'air aux extrémités d'un gros pavillon à fleurs damassé et à franges d'or, qui en occupe tout le fond, d'une manière très riche et tout à fait agréable. » C'est, je pense, dans le haut de ce retable, que, par un lanternon vitré, on apercevait le buste de saint Bonaventure, enfermé dans un cabinet-oratoire supérieur, ouvrant en dehors sur l'escalier du dortoir. Ce reliquaire n'était descendu, qu'une fois l'an, et exposé, pendant l'octave de la fête, à la vénération publique. Pour Notre-Dame de Délivrance « Virc/o in e.rpec(nlione Partùs », la confrérie convoquait ses membres dans la neuvaine qui précédait Noël ; les jeunes épouses, averties d'une maternité prochaine, y couraient en foule ; elles venaient faire bénir les langes qu'elles avaient brodés, et fréquemment leur première sortie, après la naissance de leur enfant, les conduisait aux pieds de la Madone bienveillante; elles plaçaient le nouveau-né sur l'autel même, comme pour le rendre et le vouera la Mère de Dieu, qui en avait, miraculeusement quelquefois, favorisé la venue. Deux brefs
SAINT-BONAVENTURE
d'Alexandre VII (28 novembre 1661 et 4 juin 1664), un de Clément IX (8 novembre 1669) accordaient aux associées de nombreuses indulgences et, sous Clément X, le 25 avril 1675, elles furent agrégées à la confrérie de Notre-Dame du Porcbe, ou de la Consolation, à Sainte-Marie-Majeure. J'avoue regretter que ces traditions, brisées par l'anéantissement de la communauté franciscaine, n'aient pas été rétablies; il n'est guère admissible qu'un excès de pudeur, introduit dans les mots plus qu'imposé par les cboses, arrête l'élan du cœur et de la piété, lorsque les alarmes sont les plus vives et la foi le plus nécessaire.
Enfin dans la chapelle extrême de ce collatéral gauche, nous trouvons, pour titulaires, saint François d'Assise et saint Louis; les huissiers et les sergents royaux en disposent, sans doute, parce que le roi de France « fut un bon sergent de Dieu ».
Les colonnes des travées, comme nous l'avons dit, avaient également un autel et deux autres étaient adossés à la barrière d'entrée du chœur. Ceux-ci étaient consacrés à sainte Anne, pour les veuves, et à saint Claude pour les tourneurs ; dans la nef, il y avait, au levant, saint Crépin, pour les savetiers ; saint Floi, pour les maréchaux; sainte Barbe, pour les apoplectiques ; sainte Marguerite, pour les femmes enceintes ; encore saint Floi, pour les charretiers, rouliers et voituriers par terre; à l'occident, le Sacré-Cœur, érigé en 1721 ; saint Antoine, le solitaire d'Fgypte, pour les tripiers et vendeurs de langues ; saint Christophe, pour les porte-faix elles gagne-deniers ; saint André, pour les éguilletiers, bourciers et alaigniers ; l'Ascension, pour les maîtres-ouvriers en fer-blanc, saint Sixte, pour les taverniers et les vinaigriers. Enfin, l'autel majeur, d'une hauteur de plus de 50 pieds, dont nous renonçons à détailler l'ornementation, les six grosses colonnes torses, cannelées aux deux tiers et le reste couvert de ceps de vigne grimpante, le tabernacle agrémenté de deux niches, pour l'exposition du Saint-Sacrement, de figurines en bois doré et de glaces, « un des plus accomplis qui se voient», était utilisé par les potiers d'étain, sous l'égide de saint Fortunat, les compagnons imprimeurs, clients de saint Jean Porte Latine, les ouvriers en bas de soie, de saint Michel, les frangiers, de saint François ; on y invoquait aussi pour les agonisants saint Claude, cet ancien évêque de Besançon, abbé de Condat. En dehors du temple, si la tâche n'était pas réservée à un de nos plus distingués collaborateurs, nous aurions à signaler, dans l'enclos, les Confalons et Notre-Dame de Bon-Rencontre. La notice des Confalons sera en posl-scriplum de la nôtre ; pour le second oratoire, qui réclame un historien, on n'a pas perdu le contrat de sa fondation, datée du 13 juin 1588 ; ses dimensions étaient modestes, son architecture n'avait rien d'ambitieux ; il s'élevait à l'angle sud-ouest du jardin claustral ; jadis ce cam-efour des rues du Port-Charlet et de Grôlée, était si mal famé, si peu sûr, qu'on avait pratiqué une niche dans la muraille et qu'on y avait installé une image de la Mère de Dieu, afin d'inspirer confiance aux passants attardés, et quelque crainte aux détrousseurs de bourse ; les religieux en avaient accepté la desservance ; chaque samedi, on y récitait les litanies de la Sainte Vierge et, les vendredis de carême, on y chantait un Slahal ; les fêtes de Pentecôte étaient solennisées, comme les plus importantes de la liturgie, elles se prolongeaient pendant trois jours et se terminaient par une procession à Saint-Rochde la Quarantaine. Le 3 janvier, les capitaines pennons du quartier élisaient les courriers ou administrateurs laïcs. On frappait, à ce nom, des médailles, pour
êh-e suspendues au col, et d'autres, pour être épinglées, couime porte-veine, au chapeau ou à la boutonnière de l'habit. Le cabinet des médailles de Lyon en a recueilli plusieurs, en plomb et en cuivre. L'une d'elles, de forme ovale, porte, à l'avers, la Vierge et l'Enfant; au revers, on y voit saint Joseph et un compagnon, devant un rocher, d'où jaillit une source, avec cette légende : Fonlaine de saint Joseph. J'ignore, si ce nom fut donné à la pompe, adossée au mur de la chapelle, du côté du midi, construite, en l'année 1773, sous la prévôté de M. Claude Espérance, marquis de Bellescizes.
Le consciencieux auteur des Quelques remarques sur le grand couvent de Saint-Bonaventure de Lyon^ dont nous nous sommes servi pour la nomenclature des chapelles, n'est pas moins prolixe sur les objets et œuvres d'art, que les confréries avaient offerts, ou bien que les Goixleliers avaient commandés eux-mêmes. Quelques tableaux, surtout, étaient du plus excellent mérite, « dont les curieux faisaient état », comme il s'exprime. Le nom de l'artiste etle sujet des principales de ces toiles sont connus'par tradition, mais, à part une ou peut-être deux, toutes ont disparu, sans que l'on sache les galeries où elles sont entrées. Les deux Stella, François et Jacques s'y trouvaient admirablement représentés, celui-ci par une Nativité, que l'on est unanime à regarder comme son chef-d'œuvre, heureusement accrochée depuis au musée Saint-Pierre, celui-là par une Assomption, un saijif Hubert, un saint Êloi, les septs sacrements dans la sacristie, les épisodes de la vie de saint Bonaventure dans la chambre oii il mourut. Citons une sainte Geneviève du Golchin, de Périer le jeune, une Ascension, de François Périer, l'oncle, V Adoration des Mac/es, au retable du maître-autel, mesurant plus de vingt pieds de hauteur, une Assomption de François Porbus, un saint Fortunat de Panthot, un saint Michel, d'un inconnu, « qui n'a pas son semblable ». André Clapasson, auteur de la Description de Lyon, sous le pseudonyme de Paul Rivière de Brinais, admirait beaucoup, dans la chapelle des peintres, le tableau de l'autel par Blanchet ; il l'estimait comme une de ses meilleures pièces, mais, à son propos,^ je suis obligé de lui reprocher une grave distraction : trop confiant en Spon, il a pris l'épitaphe de Simon de Pavie pour celle de Symphorien Champier. Nulle part, sous ces voûtes d'aspect plutôt sévère, la sculpture ne luttait avec la peinture, de mérite et de beauté ; on n'y admirait pas de ces statues, dont la façon l'emporte infiniment sur la matière, aucun bas-relief de prix, aucun mausolée fastueux, ainsi qu'à la Charité et aux Jacobins. Cependant Lyon, au xvii<^ siècle, surtout, s'honorait d'artistes de talent. Mais les Cordeliers ne furent jamais une nécropole de grands seigneurs ou de héros; la liste des morts, qui ont reposé là et dont les ossements sont tombés en poussière, en attendant la résurrection, n'est pleine que de noms plébéiens; des dalles funéraires, qui ont résisté à l'usure du temps ou aux injures de plusieurs sortes de vandalisme, une seule nous révèle les titres d'un grand seigneur, le neveu de Mandelot, François de Colombier, tué au siège de La Mure, à 22 ans, le 19 octobre 1590 ; nous devons toutefois à leur mémoire de ne pas omettre quatre ou cinq personnages, dont les titres, pour n'avoir pas trop franchi les limites provinciales, ne nous en sont que plus chers ; Simon de Pavie, Symphorien Champier, médecin comme lui et de plus historiographe, Meyssonier, encore un confrère des deux précédents, décédé sous l'aumusse de clianoine de Saint-Nizier, le 26 février 1676, le peintre François Stella^
SAINT-nONAVENTURE
Michel Perrache, inhumé dans la chapelle de l'Annonciade, le 21 décembre 1730, demandèrent aux Pères, leurs amis, une tombe et des prières.
Dans le cours du xviii*^ siècle, les événements particuliers du couvent ne dénoncent pas trop un refroidissement de zèle et de foi, que les historiens rencontrent, un peu partout, à cette époque, même dans les maisons les mieux réglées. Notre communauté lyonnaise, vingt à trente ans avant la Révolution, qui amena sa dispersion, grâce à des hommes de valeur et d'énergie, les Pères Michel, Jean Morand, Escalle, Dumas, recommandables par leur austérité et leur amour de la discipline, se maintenait contre les tentations de rchàchement et d'une vie plus commode et plus indépendante. Le nombre de ses profès n'était pas descendu au-dessous de ving-cinq ; l'école de théologie et le noviciat se recrutaient moins : si le lecteur avait un petit cercle d'étudiants, le maître des novices se contentait de deux ou trois postulants. Cependant les archevêques n'épargnaient point les marques de leur faveur ; Mgr François-Paul de Villeroy se rendit plusieurs fois au couvent, pour des solennités religieuses ; le 4 octobre 1727, par exemple, il assista à une messe, chantée en l'honneur de son patron et au sien, par les membres du Concert, et il reçut du supérieur, avec les compliments les plus respectueux, un bouquet dont les fleurs artificielles étaient composées par des coquillages marins ; le cardinal de Tencin, en 1747, ouvrit l'octave de saint Bonaventure et Mgr de Monlazet, qvii lui succéda, présida les processions de 1759 et de 1761. Aux cérémonies traditionnelles, l'occasion en ajouta d'autres, non moins agréées et tout autant fréquentées par la multitude. La plus curieuse, sans contredit, fut la célébration des noces d'or sacerdotales du Révérend Père Jean Morand, le 19 juillet 1721 ; ce vénérable religieux jouissait du plus grand crédit, près des siens et au-dehors ; jamais personne, selon le mot de l'annaliste conventuel, n'a eu et peut-être n'aura la confiance du public, au même degré que ce directeur renommé, auquel s'adressaient gens de tout état. Il avait, dit un second, un pathétique si insinuant qu'il était impossible de lui refuser ce qu'il souhaitait. Il exerça, pendant deux triennats, la charge de gardien et conserva la surveillance de la sacristie à peu près jusqu'à sa mort. Sa cinquantaine réunit, pour le combler de félicitations et d'honneurs, les dignitaires du diocèse et les magistrats de la cité, les riches et les pauvres ; l'archevêque accepta de lui servir de parrain ; M"^^ Poulletier, femme de l'intendant, revendiqua le titre de marraine ; deux évêques, dont Mgr de Rochebonne de Noyon, furent présents, et les musiciens qui chantèrent la messe à grand orchestre se surpassèrent. A l'issue de l'office et du Te Deiim, le monastère fut envahi par la foule, qui suivit l'archevêque et le jubilaire ; les religieux ne furent plus maîtres chez eux qu'après cinq heures du soir, avec des estomacs, paraît-il, qui criaient famine. Notons rapidement, en 1727, la fondation des Quarante-heures, qui attirèrent beaucoup de pieux adorateurs, les trois derniers jours du carnaval ; en 1729, la canonisation de saint François Solano et de saint Jacques de La Marche, pour laquelle on renouvela les magnificences et les décorations, consacrées, trente ans auparavant, à deux autres franciscains, inscrits au Martyrologe, Jean Capistran et Pascal Baylon ; en 1748, la bénédiction de la croix de la place, menaçant ruine etrestaurée parle Consulat, mais abattue, vingt et un ans plus tard, remplacée par la colonne du Méridien et la statue d'Uranie de Clé-
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ment Jayet ; li'ois processions, organisées par les Pères Trinilaires, condnisanl du (îourgiiillon, où était leur résidence, aux Cordeliers, les captifs (pi'ils avaient rachetés, dans les pays barbaresques, quêtant sur le parcours de quoi en délivrer de nouveaux. L'exaltation au Souverain Pontilicat de Laurent Ganganelii, de Tordre de Saint-François, sous le nom de Clément Xn', donna lien, le lU juin ITOl), à une messe d'actions de grâces, où furent invitées toutes les communautés de la ville et des faubourgs. Le doyen du chapitre Primatial, M. de Montjouvent, officia, assisté comme diacre et sous-diacre des comtes de Lescoët et de Gliabans ; on mêla la poudre à l'encens et on unit, au carillon joyeux des cloches, le bruit de boîtes et de pétards. L'allluence des invités charma les Pères, et pour l'expliquer, l'un d enlre eux suppose que « les vertus éminentes du pape étaient déjà connues et qu'elles avaient pénétré les cœurs de reconnaissance ; chacun bénissait le Seigneur d'avoir jeté un œil de miséricorde sur son Église, en lui accordant un chef selon son cœur ».
Pendant la même période, l'éditîce conventuel, la maison de Dieu et la maison des moines, ne furent pas négligées. La partie (hi bâtiment, réservée au dortoir, parallèlement au Uhône, inclinait vers un effondrement total ; on la remplaça par la belle et solide maison, numérotée 2, 3 et 4 du quai de l'Hôpital, 3, o, 7 de la rue de Pavie, lorsque la société de la l'ue Grôlée l'expropria et l'abattit en 1892. Construite par un architecte en retraite, Etienne Fahy, elle présentait, en première façade, sur le fleuve, cinq vastes arcades de plein cintre, Le R. P. Jean-Ilciiri-Iioimventure Dmnas, cordclier
OÙ l'on ménagea des magasins et des entre- (ib9M-]//2 .
sols spacieux, loués pour la plupart à des libraires. Sur la seconde façade de derrière, à l'angle nord-ouest, on avait eu soin de conserver, au moins, les voûtes de la chambre, dite de saint Bonaventure, et en dehors, entre les deux fenêtres, qui l'éclairaient, un dévot négociant, M. Fayet, avait érigé une statue du séraphique docteur, sculptée par Perrache père. Le chœur, dans l'église, le sanctuaire et son autel furent entièrement renouvelés, avec plus ou moins de continuité, de 1752 à 1764. La mode proscrivait ces retables d'une hauteur démesurée, que les contemporains de Louis XH' avaient tant goûtés ; le marbre triomphait du bois peint, des colonnes, des guirlandes de fruits, des pots de flammes ; on revenait à plus de simplicité. Le Père Dumas, qui nous parle de la restauration de Saint-Bonaventure, commandée à Michel Perrache, a bien le courage d'appeler « un placard doré » le chef-d'œuvre, dont Bazin nous avait fourni, un demi-siècle auparavant, une description si
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complète et si enthousiaste. Les douze petites chapelles, adossées aux piliers, furent supprimées ; la mesure était sage, quoiqu'elle ait soulevé de vives récriminations de la part des confréries, qui s'en regardaient un peu comme propriétaires. Elles étaient encombrantes ; chacune d'entre elles se composait d'un autel, débordant la colonne, qu'un tableau de plus ou moins grande dimension surmontait et qu'une balustrade environnait, le protégeant contre les allées et venues des passants ; cela prenait un espace qu'on regrettait de perdre, les jours d'afïluence extraordinaire.
Moins de dix années suffirent à bouleverser, de fond en comble, ou plutôt à anéantir, ce que tant de générations monacales, pendant cinq siècles et demi, avaient édifié et maintenu ; les lois décrétèrent la nationalisation des biens ecclésiastiques et la suppression des ordres religieux : les Gordeliers, expulsés de leur asile, se dispersèrent au hasard d'une vie errante et inoccupée ; la spéculation survint, elle acheta en bloc et revendit en détail, perça des rues, transforma les lieux, au point de les rendre méconnaissables. Dès fructidor 1796, le citoyen Joseph Villette avait remplacé les fils de saint François.
Il serait plein d'intérêt de pouvoir dire avec quels sentiments, déjà diminué en nombre et touché par un relâchement visible dans les observances extérieures, le couvent accueillit la constitution, ses réformes, ses empiétements, ses exécutions. Aucun document n'existe, en dehors des procès-verbaux de visites et d'inventaires par la commission municipale : nous tâcherons au moins de ne rien négliger de ce qu'ils nous apprennent. Rappelons, pour mémoire, que les électeurs des trois ordres, réunis pour la nomination des députés aux Etats généraux, tinrent leurs assemblées plénières dans l'église Saint-Bonaventure, les 14 et 28 mars, et le 4 avril 1789 ; le tiers-état y siégea, en particulier, pour toutes ses réunions, tandis que les Confalons étaient réservés au clergé et la salle du Concert livrée à la noblesse. C'était comme le lever de rideau, avant la pièce principale, qui se jouera à Versailles ; cependant, à plus d'un signe, les esprits politiques augurèrent que les sophismes, dont l'opinion était nourrie, seraient plus indéracinables et non moins dangereux que les abus qu'elle flétrissait. Un curé de campagne, Souclion de Saint-Genis l'Argentière, plus que suspect par ses pratiques d'un jansénisme outré, débita, dans la chaire, une apologie du mariage des prêtres qu'applaudit une bonne partie du Tiers ; dans la discussion du cahier de leurs doléances, les ecclésiastiques furent impuissants à imposer silence à quelques-uns d'entre eux, plus exaltés qu'influents, mais qui usèrent de violence, pour expulser un des vicaires généraux de l'archevêché. Les hommes sages regrettèrent, plus que jamais, l'absence inexplicable de Mgr de Marbeuf, abandonnant à deux représentants, les abbés Bonnaud etHémey, qui ne s'accordaient, ni de pensées, ni de vues, l'administration diocésaine et surtout la direction de la mentalité publique, à une heure aussi critique.
Conformément aux lois, votées, le 28 octobre 1789, sur la suspension des vœux, et, le 13 février 1790, sur la suppression des communautés, trois délégués du district se présentèrent, le 4 juin 1790, aux Gordeliers, et demandèrent un état général de la maison, de ses rentes et de ses dettes. Le P. Procureur, Dumont, leur remit entre les mains, le tableau de l'actif et du passif, avec un registre, oh il inscrivait les dépenses débouche quotidiennes,
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qu'ils paraplièi-enl. Les revenus annuels, d'après ces mémoires, nionlaienl à 2;j.l7îS livres, dont la grosse part, 19.931 livres, était fournie par les loyers des maisons et des échoppes ; les dettes actives formaient un total de 4.141 livres et les dettes passives étaient toute comprises, dans les gages des divers domesticpies, de l'organiste, du sonneur et du suisse, depuis le l^'' janvier précédent ; les religieux reconnaissaient encore être propriétaires de deux viguobles, l'un situé à Millery, de 130 hommées, l'aulie, à Vernaison, en mesurant
Les commissaires les interrogèrent sur leur résolution de continuer la vie commune, ou de rentrer dans le monde, et de reprendre leur liberté. Quelle que fut alors leur réponse, ils envoyèrent, un peu plus tard, au bureau de la municipalité, une déclaration individuelle de leur intention; ces déclarations n'ont pas été détruites et, d'après elles, on voit que sur dix-sept Pères, quinze demandèrent à quiltei- leur état, et trois frères lais sur trois. La plupart se retirèrent en leur particulier, avec la jouissance d'une pension de 700 livres, qu'ils ne touchèrent qu'après avoir prêté le serinent constitutionnel. L'essai de réunir, sous un même toit, les membres des différents ordres et congrégations, qui en avaient manifesté le désir, n'aboutit pas; on proposa divers établissements, les Grands-Capucins, les Picpus de la Guillotière, les Récollets de Saint-Galmier ; rien ne s'organisa. La dislocation fut àpeu près définitive, fin janvier 1791 ; on lit, sur une feuille de papier, aux archives, qu'à cette date, on se distribua l'argent, resté en caisse, et que les parts furent de 90 livres par tête. Le 9 mai 1791, Antoine Margaron, mandataire du directoire du district, dressa l'inventaire du mobilier, des chambres, de la sacristie, jusqu'à celui des greniers et posa, à peu près, sur toutes les serrures, le cachet rouge du scellé ; il entra dans la bibliothèque, dont le catalogue avait été déposé au greffe et n'en décrivit que les tables et les placards grillés. Il transporta lui-même les ornements sacrés au dépôt central, dans la salle des Pas-Perdus de l'archevêché, et l'argenterie au secrétariat du district; ce dernier lot comprenait le buste de saint Bonaventure, son calice et son crucifix ; un reliquaire de saint Clair, un de sainte Agathe ; une croix processionnelle ; un vase pour les saintes huiles; deux paix; six calices, dont un sans patène, parce qu'elle avait été volée quelques semaines auparavant ; trois ciboires, deux ostensoirs, deux encensoirs avec leur navette, deux burettes et un bougeoir.
L'église toutefois ne fut pas encore fermée ; le Père Mollière sollicita l'autorisation d'y célébrer la messe ; il reçut, le 10 mai, l'avis officiel d'y continuer le culte ; le 16, on lui assura que les frais en seraient supportés par le district ; le commissaire eut l'ordre de laisser à son usage les objets indispensables aux offices. Ce régime dura juste trois mois ; M. Jolyclerc, ancien chanoine de Saint-Paul, curé intrus de Saint-Nizier, le frère de l'ex-
Calice et crucifix dits de Saint-Bonaventure.
bénédictin d'Ambronay, qui avait, aux Gordeliers, prononcé l'oraison funèbre de Mirabeau, intervint alors, et par je ne sais quel subterfuge, il empêcha que Saint-Bonaventure, érigé en succursale, avec des limites, décrites dans FAlmanacbde 1792, eut un régime autonome ; il s'en déclara l'administrateur et préposa au service spirituel un certain Tenard, parfaitement inconnu d'ailleurs. Il eut même l'habileté, le 13 octobre, de se rendre, accompagné d'un de ses vicaires, M. Astier, au dépôt des Pas-Perdus et, sous les yeux d'un commis de la municipalité, M. Marguery, muni de la permission de M. Pierre Vial, membre du district, d'enlever huit chasubles, non médiocres, provenant des Chartreux, de la Platière, des ci-devant Dominicains, des aubes, des co:dons et du linge pour le service, alfirmait-il, de l'église succursale de sa paroisse. Je n'oserais soutenir qu'après le siège, au lendemain de l'ignoble procession de l'àne et de l'apothéose de Chalier, Saint-Bonaventure subit, comme la chapelle des Gonfalons, un pillage en règle et les souillures d'une émeute démagogique ; un historien l'a raconté, mais à l'appui de ces pages, inspirées par une brillante et jeune imagination, un document positif nous convaincrait davantage. Il semble même, d'après un ordre, envoyé le 23 nivôse an V (12 janvier 1797), conservé à l'Hôtel de ville, que le déménagement des marbres, des boiseries, des tableaux s'exécutât, sous la surveillance d'inspecteurs, qui ne signalèrent aucun détournement, ou bien aucune dévastation antérieure. Les quatre-vingt-dix stalles furent entreposées, dans le chœur de Saint-Jean, et nous savons que, plus tard, ses fabriciens formulèrent le vœu de les conserver pour la Primatiale, avant que celles de l'abbaye de Gluny ne leur fussent octroyées.
Avant de vider le sanctuaire, il avait été procédé à l'adjudication, comme bien national, de ce que les titres nomment la masse claustrale des ci-devant Gordeliers. Dès le 24 et 25 floréal, an IV (13 et 14 mai 1796), le citoyen Joseph Villette, habitant place du Concert, s'était présenté comme soumissionnaire; le 12 prairial (31 mai), le receveur du domaine avait collationné les baux et estimé les parties de la propriété, qui n'avaient pas été affermées. La vente se traitait, conformément à la loi du 28 ventôse an IV, devant les délégués du département ; elle comprenait quatre lots : la maison sur le quai de Retz, n° 46, aujourd'hui, quai de l'Hôpital, une partie de terrain, de masures, et de hangars, contournant lé chevet de l'église ; une maison à l'ouest, une autre à l'angle nord-ouest, de trois étages, louée au citoyen Jean-Baptiste Brun, qui l'acheta, le 6 vendémiaire an V, la revendit le 22 mai 1817 à Etienne Rhenter, commissaire priseur, auquel la ville la reprit, en 1826, pour le presbystère. Le prix global fut de 208.385 livres. Il est utile de rappeler que la voirie réservait, dans l'acte, le tracé de deux rues projetées, se coupant à angle droit, l'une tendant du Rhône au chevet de l'église, l'autre de la place du Méridien où elle s'engageait, sous une voûte, pour aboutir, à la rue Port-Charlet, à présent rue Ferrandière.
Il serait fort hasardeux, sans risquer d'en omettre quelques-unes, de rappeler les métamorphoses que subit, après sa désaffectation et son dépouillement complet, l'antique monutnentdes Grôlée et des Pavie, où tant d'âmes avaient été consolées et purifiées, où un pauvre frère mineur avait chassé sept démons du corps d'une possédée. On y installa la halle aux blés, comme plus vaste et plus commode que la Grenette ; mais on chercha à en tirer tout
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le parti possible ; un corps de garde y logea : un charpenlier, Kousset, s'empara du tiers d'une petite nef, pour un dépôt de planches; un maître d'équitation trouva moyen, dans le chœur, d'y créer une piste, pour dresser les chevaux, et entasser contre la muraille le fumier qui l'embarrassait ; une ménagerie de passage y séjourna et y montra ses bêtes féroces. Ce qu'il y eut de plus singulier fut le parti qu'on tira des chapelles, pour les transformer en appartements, en boutiques, en aleliers. Dans la chapelle de Saint-Antoine de Padoue, un tourneur, du nom de Sarrazin, habitant la rue Grenette, près de celle du Charbon Blanc, jadis chère à Rabelais, y monta ses machines dès octobre 1797 ; Brun, un galocher, loua celle de Sainte-Geneviève, un charpentier, Primat, habita Saint- Bernardin; l'inspecteur de la halle s'adjugea la première de gauche, près de l'entrée, et le concierge, Arrivât, succéda aux peintres dans Saint-Luc et Saint-Clair. L'écuyer Berthaut tenait à bail l'Assomption et la Délivrance ; mais ses alfaires marchèrent mal et ses élèves le payèrent peu ; il mourut d'ennui et sa veuve céda, sans murmurer, les locaux aux fabriciens, quand ils lui envoyèrent congé. Mais arrêtons là ces souvenirs attristants, et prêtons l'oreille à l'heure de la résurrection, qui ne tardera pas à sonner.
Le Concordat devait permettre de rendre à l'église des Cordeliers sa destination naturelle et de la tirer de ses ruines. Dès que Mgr de Mérinville, ancien évêque de Dijon, nommé à Chambéry, administrateur temporaire du diocèse, dont le titulaire n'était pas encore désigné, s'occupa de constituer les nouvelles paroisses de la ville, il parut nécessaire de partager en deux l'ancien territoire, sur lequel Saint-Nizier s'étendait, avant 1789, et d'établir, à Saint-Bonaventure, le centre delà section à créer.
La Préfecture ne partagea pas cette opinion, elle accueillit par une fin de non-recevoir la première ouverture, qui en fut présentée, dans le rapport du 28 prairial an X (17 juin 1802). — L' Evêque, appuyé de son conseil, ne se rendit pas; dans une lettre du 16 messidor an X, il renouvela sa demande, c Quant à la ville et aux faubourgs, disait-il à M. Najac, malgré les pressantes sollicitations et les motifs assez forts qui m'ont été présentés, je borne les cures au nombre de sept, conformémènt à votre projet. Mais il me paraît indispensable d'obtenir l'église des Cordeliers, en qualité de succursale, dans le second arrondissement. Son immense population en impose la nécessité et j'ai reçu, à cette fin, les demandes les plus pressantes.
<( L'obstacle que vous y trouvez, c'est que cette église est affectée en ce moment à servir de halle au blé et que son état de dégradation exigerait des réparations très dispendieuses. Des citoyens, même de ceux qui sont dans les autorités constituées, m'ont fait observer que l'on pouvait aisément trouver un autre local pour la halle et que les réparations absolument nécessaires, pour rendre au culte cette église, dans le corps et l'édifice, ne monteraient qu'à un prix supportable. Ils m'ont même ajouté que si vous jugiez à
propos de consulter là-dessus le conseil général de la commune qui se trouve en session, vous en auriez probablement un avis favorable.
« Vous prendrez à ce sujet la mesure que votre sagesse vous dictera, mais je ne peux que mettre un intérêt bien essentiel, pour la religion et le soulagement des habitants du second arrondissement, dans la concession de l'église, dont il s'agit. Il suffirait d'ailleurs qu'elle fût accordée pour le temps où l'on aurait pu la remplacer pour le service de la halle, »
Malgré la solidité de ces raisons, la question ne fut pas tranchée, et Mgr Fesch, après la prise de possession de son siège, eut à la traiter avec le successeur de M. Najac, à la Préfecture du Rhône, M. Bureau de Puzj. Il ne triompha pas tout de suite des objections sérieuses, qui avaient déterminé le précédent refus.
L'église des Cordeliers, lui répondait le chef de Fadministration départementale, le 27 janvier 1803, est entièrement dénaturée; elle sert de halle aux grains, elle exigerait
d'ailleurs des dépenses considérables. Il proposait en échange l'église du Lycée, l'abandonnant complètement au clergé et aux fidèles, les tribunes seules réservées aux professeurs et aux élèves.
La situation des finances de la ville rendait cette combinaison indispensable ; n'obligeait-elle pas à différer toute sorte de dépenses, puisqu'on était forcé de retarder l'indemnité aux propriétaires de Bourgneuf, malgré que plusieurs d'entre eux fussent dans la misère et eussent recours au bureau de bienfaisance.
Mais il n'entrait pas dans le tempérament du cardinal Fesch de renoncer facilement à une décision qu'il avait arrêtée : le Jacques Quiliot, Cordelier de 29 pluviôse (18 février), il transmettait au Préfet l'avis pur et
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provincial des Frères mineurs, simple qu li venait d ériger baïut-Bonaventure en succursale ; il
réclamait, en même temps, que l'église et ses dépendances fussent mises à sa disposition et des ordres envoyés pour transporter la halle dans un autre édifice. Le gouvernement consulté, sur les instances de Portails, ministre des cultes, et après une pétition pressante du curé, en quête d'un local pour assembler ses paroissiens, crut bon de céder et, le 4 germinal an XI (25 mars 1803), l'arrêté, qui restituait ce vieux monument franciscain au culte catholique, était signé et affiché. Il convient d'en reproduire les principaux articles :
Art. P'-.
L'église, dite des Cordeliers de Saint-Bonaventure, ensemble les chapelles, qui en dépendent, et les petits édifices, adossés à la dite église et occupant le terrain entre les contreforts, lesquels n'ont pas été aliénés, seront remis à la disposition de Mgr le cardinal archevêque de Lyon.
Art. II.
Le Maire de la division du Midi est autorisé à prendre les dispositions nécessaires, pour faire transporter la halle au blé, dans l'ancienne cour du cloître des Jacobins, ou dans tout
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autre lieu qui serait jugé ultérieurement plus convenable, après s'être préalablement concerté avec le Commissaire général de police.
Une opposition, partie des bureaux de l'Hôtel de ville el principalement du commissariat général de la police, dont le titulaire, un certain M. Dubois, élail noté pour ses opinions voltairiennes, des lenteurs machiavéliques, une obstruction, fomentée par les négociants intéressés, entravèrent la décision préfectorale et retardèrent de plusieurs années son exécution, en dépit des vœux unanimes des habitants et des protestations du conseil de fabrique, auquel on reprochait fort injustement son apparente inaction. Nous raconterons tout à l'heure les incidents variés de cette affaire et de sa conclusion à peu près satisfaisante, quoique un peu brusque ; mais, auparavant, il nous faut reprendre les choses de plus haut et noter les principales phases de l'organisation intérieure.
Le prêtre, qui reçut la mission de restaurer ces ruines et d'évangéliser ce quartier, un des plus populeux et des plus pauvres, se nommait Antoine Pascal, piémontais d'origine, et ancien vicaire de Saint-Nizier. Depuis la fm de l'année 1796, qu'il était rentré d'émigration, il avait dépensé autant de zèle que de courage à exercer son ministère catholique, au milieu du troupeau, dont la garde lui était officiellement proposée.
Le choix, arrêté par Mgr de Ghambérj et les co-administrateurs de l'abbé Verdolin, qui formaient son conseil, fut ratifié par l'archevêque ; si les circonstances avaient semblé l'imposer, le dévouement et les qualités de l'élu le justifièrent plus pleinement encore. Né aux environs de la petite ville de Suze, le 23 août 1751, d'une famille dont le travail et les bonnes mœurs formaient l'unique patrimoine, M. Pascal franchit les Alpes, vers la trentième année, et vint chercher, à Lvou, une carrière plus active que dans ses montagnes. Le curé de Saint-Nizier, M. Navarre, l'agréacomme vicaire et le proposa au chapitre, dans l'assemblée du lundi 25 février 1782 ; aussitôt admis comme remplaçant de M. Boirivent, dont le départ ne pesait à personne, il reçut l'habit de chœur, prêta serment, et, pour cadeau de joyeux avènement, s'engagea à doter d'une aube la sacristie. Dès le lendemain, il commençait ses fonctions par plusieurs baptêmes. Pendant la Révolution, des premiers, il eût à payer, par trois mois et demi de détention, sa fidélité aux principes catholiques et son courage à les défendre. Il fut arrêté, à la suite de l'émeute, soulevée contre l'abbé Linsolas, le premier mardi de Carême, 15 février 1791, pendant la méditation et la prière du soir. Au milieu du plus violent tumulte, des injures et des vociférations, lancées de tous les côtés de l'église, il avait essayé de rétablir le calme, surtout il s'était noblement efforcé de protéger le prédicateur et d'empêcher que la chaire ne fût prise d'assaut par une bande d'énergumènes, qui répondaient aux strophes du V exillu reyis par les cris : « A la lanterne ». Les tapageurs ne furent point inquiétés; les deux ecclésiastiques et un des clercs assistants furent conduits dans la maison des missionnaires Lazaristes et réduits longtemps au pain et à l'eau. Après sa libération, le vicaire, ne voulant rien avoir de commun avec l'intrus Jolyclerc, qui avait remplacé le curé Nicolas Navarre, se décida à passer la frontière, muni d'un passeport pour la Savoie, avec ses deux confrères, MM. Grenier et Rambaud, il se rendit dans son diocèse natal, où l'évêque lui assigna immédiatement un poste. Mais, impatient d'interrompre ce qu'il regardait comme un exil, ainsi qu'il l'écrivait, trente
ans plus lard, dans une autobiographie, qui reflète une humilité naturelle et presque naïve, il rentra à Lyon, en septembre 1796. La persécution était un peu calmée, il s'associa avec deux ecclésiastiques et ils ouvrirent ensemble un oratoire privé, dans une chambre de la rue Basse-Grenette, entre la rue Dubois et la Grande-rue de la Grenette. L'un de ses collaborateurs se nommait M. Deverdun et appartenait au diocèse d'Autun : il fut vicaire à Saint-Louis-Saint-Vincent ; l'autre, beaucoup plus connu, était Jacques-Joseph Rast, docteur de Sorbonne, ancien chanoine de Saint-Paul, parent de la famille Ampère, et frère, si je ne me trompe, de Paul Rast, ancien échevin, médecin du séminaire Saint-Irénée, correspondant et ami de M. Emerj, le supérieur général de la Compagnie de Saint-Sulpice. Cet homme, des plus vénérables qui puissent se rencontrer, ne consentit jamais à tenir la première place; il s'attacha fidèlement à celui qu'il avait choisi comme son supérieur, l'accompagna, plus tard, à Saint-Bonaventure, servit avec le titre de prêtre assistant et mourut, le 18 février 1816, à l'âge de 80 ans, laissant après lui une réputation de charité et de sainteté, qui ressembla longtemps à un culle.
Une circonstance, aussi imprévue qu'opportune, permit à notre groupe catholique romain de se procurer une installation plus confortable que le local étroit de ses débuts et, sans le prévoir, de prendre possession du berceau de la paroisse future. Voici comment la Providence favorisa cet exode. Un des membres les plus importants de la Consulta cisalpine, qui tenait alors ses délibérations dans l'église du collège de la Trinité, le vieil archevêque de Milan, Mgr Visconti, décéda subitement, le 30 décembre 1801. Ses compatriotes refusèrent l'intervention du clergé constitutionnel, pour ses funérailles, et on aménagea, pour la cérémonie, la chapelle qui avait été jadis celle de la Congrégation des Messieurs, au-dessous de la bibliothèque municipale, à l'angle gauche de la rue Ménestrier. Cet office funèbre fut le premier, que chantèrent, portes ouvertes, les insermentés, fidèles à l'autorité hiérarchique légitime, refusant de reconnaître Primat, le nouvel intrus métropolitain, comme ils avaient rompu avec Lamourette, dès le début du schisme.
Une fois au cœur de la place, l'abbé Pascal jugea bon de ne point en sortir et, probablement avec le consentement tacite du maire de l'arrondissement, il entra en jouissance de cette partie de l'héritage des Oratoriens et des Jésuites. Cette publicité semiofficielle se prolongea douze à treize mois environ ; dans l'intervalle, le Concordat fut promulgué ; l'oncle du premier consul, Joseph Fesch, promu au siège vacant par la mort de Mgr de Marbeuf ; le régime paroissial constitué. Ce fut en effet, le dimanche 12 février 1803, que M. Pascal annonça sa nomination officielle de desservant de la nouvelle succursale, et qu'il commença de reprendre toutes les habitudes cultuelles de la religion, rendue au peuple français. A la grand'messe on fit le prône, la quête du bassin et la collecte des chaises ; quatre semaines après, M. Sain-Rousset, maire du Midi, présidait à l'installation du conseil de fabrique; les membres, désignés par l'arrêté préfectoral du 7 ventôse, étaient : MM. Dupré, administrateur de l'hospice de la Quarantaine, Mathieu Bernard, rentier, Claude Germain, négociant et membre du tribunal de commerce, et Raymond Lenoir, architecte. La station du carême fut prêchée par M. Villard, ex-capucin ; on se mit en frais, afin que la procession du second dimanche de la Fête-Dieu,
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réservée au quartier, ne fùl pas trop au-dessous de celle du premier, qui avait été générale et qui avait inspiré à Chateaubriand une lettre enthousiaste, égalant les plus sublimes pages du Génie du Christ innisme. On commanda un dais et une bannière ; on prit en location un ostensoir de vermeil : on épuisa la somme de 2.000 francs que la municipalité avait envoyée pour parer aux nécessités les plus urgenles. Le vœu général réclamait la prochaine entrée dans l'église des anciens Cordeliers ; nuiis loin de favoriser ces désirs, les administrations civiles paraissaient prolonger, avec une mauvaise volonté trop peu dissimulée, des retards qu'elles escomptaient changer un jour en usurpation définitive. Le maire tendait les clefs de l'édifice, en disant qu'il n'était ni débarrassé, ni libre ; les arrêtés préfectoraux pour le transfert du dépôt et du marché des grains, demeuraient sans effet. A la fin juin, M. Sain-Rousset, préoccupé de pallier, au moins par une solution provisoire, un état de choses qui provoquait beaucoup de murmures, propose d'occuper momentanément l'église principale du Lycée. Las d'être sans cesse éconduits et d'espérer une restauration qui devenait, à chaque démarche de leur part, plus improbable et plus chimérique, le curé et les fabriciens conclurent à ne pas repousser une olfre dont les avantages immédiats n'étaient pas discutables. Le monument, œuvre du xvii^ siècle, d'assez vastes proportions et d'une ornementation fort riche, n'avait pas Irop soutTert du vandalisme révolutionnaire; son autel, orné de ses anges adorateurs, était intact et les qviatre belles statues de marbre du sanctuaire n'avaient pas été descendues de leur niche. On eut à réparer les grandes portes de l'entrée, à placer une chaire, une table de communion et des stalles. Un fabricant de bas, logé sous la voûte, nommé Vivian, fut pris comme concierge ; Jean-Baptiste Menoud fut élevé à la dignité de suisse ; M'"*^ Fumeau à celle de chaisière, au grand regret d'une protégée de M'"*' Basset, veuve de Tancien lieutenant-général de la sénéchaussée, qui l'avait recommandée au cardinal, dans deux lettres pressantes. Deux vicaires, MM. de Buffevent et Novet, le premier ancien déporté à la Guyane, ex-chanoine de la cathédrale de Vienne et réservé à une stalle de la Primatiale, le second, ordonné à Saint-Ghamond en 1796; M. Fi^ançois Eustache, prêtre-sacristain, chargé de la conduite des enfants de chœur, plusieurs habitués, M. Boissier de Sauvages, entre autres, fils d'un médecin célèbre, M. Pierre de Gordon, chanoine d'Ainay, avant la Gonstituante, M. Joseph Rast, deux ex-cordeliers du grand couvent, les Pères Claude Mollière et François Gérentet, se partageaient les diverses attributions du ministère sacerdotal, dont le libre exercice, après une si longue interruption, multipliait les fatigues et les responsabilités.
L'occupation de la chapelle de la Sainte-Trinité fut marquée par une solennité exceptionnelle et des plus édifiantes, lorsque de précieux fragments des reliques de saint Bonaventure, si chères à la population lyonnaise, restituées et enchâssées dans un buste neuf d'argent, furent rapportées au Lycée et exposées à la dévotion et aux baisers des visiteurs. Un procès-verbal nous apprend d'abord, dans quelles circonstances et par quelles mains, s'opéra la remise du pieux trésor que l'on croyait perdu ou profané. Le 6 floréal an XII (26 avril 1804) M. Mollière, ex-religieux du monastère, se présenta à l'archevêché et déposa deux ossements, une dent et un autre os, qu'il attesta, sous la foi du ser-
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ment, avoir extrait lui-même du grand reliquaire du saint docteur. L'ex-gardien de la communauté, le Père Claude Buisson, sous serment aussi, affirma qu'il avait été le témoin du fait et qu'il ne conservait aucun doute, ni sur l'authenticité, ni sur la provenance de ces objets sacrés. M. le vicaire général Gourbon scella aussitôt d'un cachet de cire, aux armes archiépiscopales, la boîte qui les renfermait, en attendant de les placer dans la chasse qu'on leur préparait. S'il était utile, nous pouri-ions confirmer par une preuve indéniable la déposition des deux religieux ; leur louable larcin, en elTet, est constaté dans l'inventaire, que les officiers municipaux dressèrent des meubles de la sacristie, le 10 mai 1791 ; le document est aux Archives départementales du Rhône et le greffier qui l'a rédigé, sous la dictée de l'officier municipal Gaspard Margaron, s'exprime ainsi : « A l'instant nous observons qu'avant le transport, qui fut fait de l'argenterie de la sacristie au secrétariat du district, il fut sorti parle dit Mollière, en notre présence et en celle de MM. Buisson, Dumont, Garrier et Valleton, tous ci-devant religieux cordeliers, du buste de saint Bonaventure, la relique du-dit saint, lequel fut tout de suite déposé au-dessus de l'autel de la Sainte Vierge dans un cabinet, fermé avec la clef, restée au pouvoir de M. Garrier, ledit cabinet prenant son entrée sur l'escalier du dortoir. » On le voit, grâce au sang-froid des spoliés et à une tolérance, qui fut loin d'être commune à tous les spoliateurs, le peu que les siècles avaient épargné de l'enveloppe mortelle du maître Séraphique échappa à un anéantissement sacrilège ; les sans-culottes, en cette occasion, ne renouvelèrent pas le fanatisme des huguenots de mai 1662. M. Pascal ne voulut rien épargner, afin que la fête de la translation rappelât les pompes du passé et attirât le concours des fidèles de tous les âges et de toutes les classes. Héritier de traditions qui avaient été plutôt suspendues que proscrites, il espérait n'en repousser aucune, mais leur rendre peu à peu leur lustre et leur popularité ; il se réjouissait, en attendant, de rappeler à ses concitoyens un des plus illustres patrons que la jeunesse avait adopté et qu'elle avait longtemps révéré comme le plus puissant et le plus célèbre de ses célestes intercesseurs. Malgré une pauvreté, qui imposait, jusque dans le nécessaire, des sacrifices quotidiens, il n'hésita pas à commander à deux orfèvres, Pacle et Beugy, un buste d'argent doré, demandant qu'il reproduisît, d'aussi près que possible, celui qui avait été offert par la duchesse Anne de Bourbon, et dont l'ouvrage du P. Boule contenait le dessin. Le prix monta à plus de 1500 francs, bien que l'œuvre cependant fût très au-dessous de son modèle et qu'il fût indispensable de la rendre aux ouvriers, pour la retoucher.
On fixa, au samedi 7 juillet 1804, la cérémonie de la remise des reliques et de l'inauguration du nouveau reliquaire ; une nombreuse procession, dans laquelle figuraient les députations de chacune des paroisses, se rendit de la Trinité à la Primatiale ; là on chanta les premières vêpres de saint Bonaventure ; le curé reçut des mains des survivants du couvent franciscain, dispersé depuis quatorze ans, les Pères Buisson, Mollière et Dumont, les ossements qu'il était si ému de retrouver et si heureux d'honorer ; les trois vicaires généraux présents, MM. Jauffret, Gourbon et Renaud, lui remirent les lettres d'authenticité et d'approbation, pour l'exposition publique et, dans le même ordre que pour l'arrivée, on reprit le chemin du Lycée, en chantant des hymnes et des cantiques. On remarqua.
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pendant l'octave entière, une affluence extraordinaire de pèlerins, et une abondance d'aumônes inusitée. On regretta d'autant plus vivement de n'entrevoir que pour un délai de plus en plus indéterminé, l'entrée dans la Terre Promise. Combien de temps encore sera-t-on condamné, comme les Hébreux fugitifs, à s'abriter sous une tente étrangère?
Il nous faut maintenant revenir en arrière et nous arrêter, sans nous rebuter des plus menus détails, aux longues et épineuses négociations qui aboutirent à la rétrocession des Grands Cordeliers à leurs véritables ayants droit. Ce récit, exclusivement composé avec des pièces officielles et inédites, ménagera peut-être plus d'une surprise à nos lecteurs ; nous nous en servirons aussi pour dissiper quelques ombres, dont a souffert la mémoire de notre premier prédécesseur, faussement accusé, semble-t-il, par des historiens, trop prompts à le juger, d'hésitations dont il ne fut pas coupable et d'une imprévoyance, dont la responsabilité doit retomber sur d'autres que lui.
Quand M. Bureau de Pusj prit son arrêté du 4 germinal an XI, qui rendait à Saint- Bonaventure sa primitive destination religieuse, 'il restait à trancher une double difficulté : à découvrir, d'abord, au profit des négociants à expulser, un local pour leurs dépôts et leur marché, ensuite à se procurer des ressources considérables pour réparer un bâtiment que des transformations successives, les plus bizarres, avaient à peu près ruiné. Le maire de la division du Midi s'empresse, quatre jours après, le 8 germinal (29 mars), d'avertir le Conseil de fabrique qu'il s'occupe du transfert de la halle au blé et les assure qu'il les instruira des dispositions définitives, dès qu'elles seront prises. C'était, évidemment un ordre, déguisé et poli, de surseoir à une occupation trop prompte. On se résigne à patienter quelques jours, non sans éprouver une première déception, indice probable de plus amères contrariétés à subir. On apprend, en efPet, que le receveur des domaines, le citoyen Fron, a perçu les loyers des gens, installés dans les échoppes et chapelles, et que ce recouvrement demeurera entre ses mains. Ainsi en ont décidé les bureaux de la Préfecture. Protestations, superflues du reste, auprès de M. Sain-llousset, qui fait la sourde oreille, absorbé toujours par la découverte problématique de l'emplacement introuvable. Au bout de trois mois, la situation ne s'est pas modifiée : les vicaires généraux conseillent temporairement une organisation sommaire au grand collège; on leur obéit; mais le 10 septembre, on envoie à l'archevêque une requête pressante, où le mécontentement des habitants perce dans les termes respectueux, dont ils se servent, pour éclairer le chef du diocèse ; ils énumèrent, une à une, les graves incommodités d'un temple dont la jouissance pèse à tout le monde ; son éloignement très pénible pour les vieillards et les enfants, son délabrement, ses courants d'air qui forceront à le fuir, pendant les rigueurs de l'hiver, son obscurité vraiment fâcheuse pour le service ; « le cri général, affirment-ils, dans leur conclusion, est pour l'ouverture de Saint-Bonaventure, à cause de son centre de démarcation, de sa grandeur et de sa salubrité ». Cette requête rejoignit, à Rome, le cardinal et l'impressionna vivement ; à chacun de ses courriers, il en entretient ses vicaires généraux. « Je m'en vais écrire, dit-il à M. Courbon, le 7décembre 1803. à M. le Préfet, pour qu'il veuille bien faire relâcher l'église de Saint-Bonaventure au desservant.» Le 9 ventôse an XII, (29 février 1804), il prévient M. Jauffret qu'il a exécuté sa résolution ; deux jours après.
il répète au troisième de leurs collègues, l'abbé Gaspard Renaud : « Je veux Sainl-BonaYenture. » Il y revient encore, le 23 du même mois ; la demande est en effet partie. M. Bureau de Puzy répond par une fin de non-recevoir, plus catégorique que les précédentes ; il n'allègue aucun argument inédit, il objecte, pour la dixième fois, l'impossibilité de transporter la halle dans un autre lieu, le prix exhorbitant que coûteraient les plus urgentes réparations. Redoutant toutefois d'offenser, par un refus formel, un personnage aussi puissant que Son Altesse Eminentissime, il glisse, à la fin de sa missive, l'avis de réserver au gouvernement la solution en suspens. En diplomate avisé, il a bien soin de la préparer avec Paris et, en particulier avec le ministre des Cultes, il pèse, de tout son crédit, sur le refus qu'il escompte et se déclare tout prêt à révoquer son arrêté du 4 germinal an XI.
Fesch consent à entamer le débat sur le nouveau terrain où il est porté, et il adresse à Portalis, le 26 floréal, un plaidoyer qui ne ménage, ni ses adversaires, ni les raisons dont ils couvrent leur résistance de parti pris. « J'entends épuiser tous les moyens de réussite et je vaincrai les obstacles », annonce-t-il à l'archevêché. Ceux qui l'arrêtent seront-ils plus grands qu'il le prévoyait? Il se montrera patient, pour mieux en triompher. Il consentira (1*^'" messidor) à reconnaître avec M. Courbon qu'il est sage de remettre l'affaire à un moment plus heureux, mais trois semaines ne se passent pas, sans qu'il s'empresse d'assurer les fabriciens, qui ont fait un deuxième appel à son influence, qu'il ne perd pas la question de vue et qu'il ne laissera pas le ministre en repos (22 messidor, 17 juillet). C'est à Paris, où notre archevêque-ambassadeur a conduit Pie VII, pour le couronnement de l'empereur, qu'il reprend la conversation. Une lettre, qu'il adresse au ministre des cultes, le 22 frimaire (13 décembre), onze jours après le sacre, destinée à clore officiellement des entrevues antérieures, contient son refus persistant de consentir à l'aliénation de Saint- Bonaventure, même si les Jacobins de la place Confort lui étaient cédés en échange. Les plus graves préoccupations, à propos des affaires religieuses de France, sur lesquelles le Souverain Pontife avait jugé utile d'entamer une espèce de négociation avec le gouvernement, d'autres, particulières au diocèse, telles que l'organisation du grand séminaire, l'entrée des Pères de la Foi à l'Argentière, l'acquisition des bâtiments des Minimes à Roanne, l'approbation des Frères de la Doctrine chrétienne au Conseil d'Etat, la complète évacuation du palais archiépiscopal par ses locataires laïcs, ne faisaient point oublier au prélat les Cordeliers, qui lui tenaient tant au cœur ; plus il éprouvait derésistance, autour de lui, plus son amour-propre et sa conscience le poussaient à ne pas reculer. Si clairement, cependant, qu'il établisse son droit, si haut qu'il crie : « Je veux entrer chez moi; aux usurpateurs d'en sortir! », l'opposition, formée, dès le principe, contre son ordonnance, était si solide, elle était liée à des intérêts si essentiels à ménager, que le ministre n'osait pas la briser ; un refus répugnait à sa courtoisie ; il jugeait, d'un autre côté, qu'il était au-dessus de son pouvoir d'accorder la grâce. D'un commun accord, on se réfugia dans un nouveau délai, toutefois assez court; on convint que, sur les lieux mêmes, pendant le séjour de l'Empereur, qui se rendait à Milan, au milieu d'avril, le litige lui serait soumis et qu'il le trancherait sans appel. En quittant Paris, Fesch emporte donc quelque espoir; résolu toutefois de ne pas cesser d'avoir l'œil ouvert, car il ne peut répondre que son ombrageux neveu ne soit victime d'une surprise et ne cède à la coterie.
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La combinaison réussit; à raiidience, oii elle fut admise, la députation du conseil fabricien, le curé en tête, entendit d'encourageantes paroles et, dans la soirée, Napoléon apposait sa signature au décret par lequel la ville de Lyon était autorisée à racheter les Gonfalons étales agencer, en vue de l'entrepôt et du marché des farines. Il fallait, en effet, songer à indemniser le propriétaire de cette chapelle des Pénitents blancs, M. Ravier, notaire, qui l'avait récemment obtenue, en échange de biens nationaux, cédés à l'État, dans le Midi; il exigeait 75.000 francs.
Chose à peine croyable, si la preuve matérielle n'était pas entre nos mains, ce décret fut à peu près escamoté ; à Milan, le ministre de l'Intérieur, M. de Champagny, convenait que le débat était clos, qu'il n'existait plus d'objection à soulever, ou de délai à proposer, qu'il allait mander au Préfet du Rhône de remettre les clefs à M. Pascal; le cardinal, se fiant à ces déclarations, regardait l'affaire comme terminée. Cependant, au milieu de juillet, personne n'avait bougé. M. le curé ne fut informé de son droit que le 18 vendémiaire (10 octobre 1805) par M. de Gérando, secrétaire général du ministère de l'Intérieur, et lut, de ses propres yeux, une expédition du décret libérateur. Le bon billet, tombé comme des nues aux doigts de l'humble succursaliste ! Encore six mois de démarches interminables, de longues stations dans les antichambres, de lettres et de rapports expédiés, et enfin, l'on franchira le seuil tant convoité.
Le ministre des finances entre en scène, à son tour, et il se montre plus acharné que ses collègues à ne pas lâcher le morceau. Le curé supplie Fesch de le réduire (6 décembre). Fesch interpelle Portalis et lui déclare, sans périphrase, qu'il devient le complice du vandalisme le plus inconcevable, le destructeur du plus beau sanctuaire de Lyon (29 janvier 1806). Piqué du reproche, Portalis se détermine à porter directement à Napoléon les réclamations des Lyonnais, dont il n'atténue pas la justice ni le ton. Il plaide en avocat habile et chaleureux, il gagne sa cause. En quittant le cabinet du souverain, il emportait l'ordre formel de restituer Saint-Ronaventure au culte catholique. Les obstacles insurmontables disparaissent, devant celte volonté omnipotente, comme par enchantement; l'entrevue avait eu lieu, le 2 avril, et, dès le 20 du même mois, le maire du Midi était prévenu par M. Rureau de Puzy de prendre les mesures d'une mise en possession aussi prochaine que possible. La cérémonie, dont on écarta volontairement tout éclat extérieur, s'accomplit dans l'après-midi du 12 mai 1806.
Muni du procès-verbal, en date du 9 mai, constatant que M. Fion, receveur des domaines nationaux, au nom et comme représentant de la Légion d'honneur, a fait remise à la ville de Lyon : 1^ du vaisseau de l'église, c'est-à-dire de la nef principale, des deux nefs latérales et du chœur ; 2° des chapelles à droite et à gauche, au nombre de seize, M. Sain-Rousset, adjoint pour le second arrondissement, fît relâche de la totalité de ces édifices « à telle fin que la Fabrique jouisse dès ce jour et à l'instant même ». Notons, pour n'avoir pas à y revenir, que l'administration civile ne se départit point, dans cette circonstance, de ses habitudes d'étroitesse inintelligente et de ses procédés de mauvaise humeur, dont elle avait accumulé les preuves, au cours des négociations. Le délégué de la mairie centrale réclama vainement l'abandon des petites boutiques ou échoppes, bâties
contre les contreforts, des deux côtés, oriental et occidental, de l'église ; le Préfet les avait octroyées sans réserve et aucune restriction n'avait été mise, en son arrêté, trois ans auparavant ; elles faisaient corps avec les murailles, sur lesquelles elles s'appuyaient, qui portaient leurs toitures, et en formaient le fond ; le domaine refusa de rien entendre; son délégué déclara qu'il n'était pas en son pouvoir d'outrepasser les ordres que la Direction lui avait envoyés à cet égard. Il fallut s'incliner, en protestant platoniquement, pour la conservation des droits de la commune méconnus. On ne saurait imaginer quelle source d'embarras et de multiples contestations fut, pour l'avenir, un voisinage aussi déplaisant, aussi compliqué à régler. Ces échoppes furent vendues, à la fin d'avril 1807 ; la fabrique, incapable de les racheter, sans un emprunt, accablée déjà de dettes, se désintéressa des enchères ; elle eut désormais à se débattre avec des propriétaires entreprenants et des locataires, qui maugréaient sans cesse contre les baux draconiens, dont souffraient leurs aises et leur métier de savetier. Plus tard et à mesure que l'occasion en était offerte, on racheta, mais à des prix exorbitants; la fabrique y consuma le plus net de ses économies et ne s'affranchit d'aucun de leurs inconvénients.
Dans quel état lamentable de dévastation et de ruine, le sanctuaire où les religieux de saint François d'Assise, durant plus de cinq cents ans, avaient entassé à profusion les merveilles de l'art et les dons delà reconnaissance publique, était-il rendu à la religion, à ses assemblées et à ses cérémonies sacrées? A en juger par les mémoires des experts et des architectes, il était capable de décourager les plus hardis et l'on s'expliquerait, sans étonnement, que les auxiliaires, les moins timides, de M. Pascal, aient déclaré la tâche au-dessus des forces humaines. Cette tentation de découragement fut courte et la justice commande, au contraire, de les louer d'un dévouement et d'une activité, très supérieurs à la mesure ordinaire.
On se rappelle que le dépouillement de l'église Saint-Bonaventure s'effectua dans la seconde moitié de janvier 1797 ; on enleva alors les autels, les marbres, les tableaux, les boiseries et les stalles ; on vida la sacristie et le cloître. La laïcisation de l'édifice fut complète ; on accommoda la nef centrale pour la halle ; on loua les chapelles, après les avoir murées à l'intérieur ; l'entrepôt des pompes municipales fut placé dans le bas côté de gauche ; un corps de garde installé à l'entrée occidentale ; un écuyer, le sieur Berthaud s'y arrangea une habitation, l'écurie de ses chevaux et un manège ; des charpentiers y déposèrent leurs bois, des voiturierset des aubergistes y remisèrent leurs chars et leurs marchandises. L'enduit des murs avait été gratté par les salpétriers ; les vitres des fenêtres cassées par le vent, les châssis arrachés ; le dallage entier avait disparu. La toiture n'était pas la partie la moins endommagée; des gouttières partout, les poutres pourries; les voûtes lézardées trouées et béantes, sur le chœur entièrement effondrées. D'ici et de là, des monceaux de décombres, des débris provenant des sépultures violées, des immondices de voirie.
Ce qui était plus affligeant encore, car on ne voyait guère le moyen d'y remédier, sinon en entamant des procès, qui menaçaient de ne pas finir, résultat d'un état, créé par le lotissement de la vente de 1796, et de la tolérance qui avait suivi, et qui avait souffert des
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empiétements, tout autant injustifiables que nuisibles, c'était l'investissement de l'abside par des maisons particulières.
D'un côté, la sacristie et le vestiaire avaient été absorbés dans le rez-de-chaussée d'un immeuble à trois étages, adossé au clocher, et de l'autre, l'escalier extérieur de ce même clocher avait été enfermé dans la cour d'une autre construction ; tout accès en devenait impossible et, du même coup, deux fenêtres du sanctuaire étaient condamnées. La propriétaire, une certaine M"^'' Devars, femme divorcée de M. Antoine Toscan, fut irréductible ; armée d'une déclaration du Conseil de préfecture, qui avait prononcé en sa faveur, elle soutint, comme un droit, par des procédés, dont le caprice gâtait la correction, la plus arbitraire et la plus déraisonnable des usurpations.
L'argent, me semble-t-il, est le nerf de la bâtisse comme de la guerre ; malheureusement la caisse paroissiale en était totalement dépourvue : elle accusait une épargne de trois cents et quelques francs, lorsque le devis, dressé par M. Gay, architecte de la ville, se chiffrait par un total de 90.000. Il eût été hors de propos de provoquer une souscription des paroissiens ; la plupart souffraient d'un chômage persistant, qui les jetait dans une gêne croissante ; à la mairie, on se dérobait, en affectant une pénurie plus grande encore ; les fabriciens tentèrent une démarche à l'archevêché, afin d'obtenir un appui auprès du
gouvernement. Mais le cardinal Fesch, m. Pascal, premier curé de Saim-Bonaventure.
qui arrivait de Rome et se rendait précipitamment à Paris, rappelé de son ambassade et pour sa promotion à la coadjutorerie de Ratisbonne, absorbé par les affaires générales du diocèse, remit au lendemain de les entendre; le lendemain, j)remier juin, était un dimanche et toute la matinée fut prise par une ordination. Lorsqu'ils se présentèrent, le lundi, on leur dit que le prélat était subitement parti dans la nuit. Cependant un avertissement de M. le chanoine Groboz, probablement transmis par ordre supérieur, les pressait de hâter une possession réelle, par l'exercice du culte public, autrement des atermoiements exposaient à une reprise plus ou moins déguisée. Malgré l'imprévu d'un tel début et l'incertitude d'un avenir plus troublant encore, M. Pascal, pas plus que les hommes dévoués qu'il s'était attachés, ne songèrent à lâcher la partie. Leur énergie se dépensait à contrebalancer leur impuissance. Ils le répétaient à Mgr Fesch, au plus fort de leurs appréhensions, et on ne lira pas, sans les admirer un peu et les plaindre, un extrait de la lettre, que M. le Curé adressa au prélat, le 3 octobre.
après avoir éprouvé un récent échec dans ses démarches. <( L'espoir de commencer de jour en jour les réparations de l'église, dit-il, nous a retardé dans les renseignements que nous aurions pu donner à Votre Éminence. Depuis près de six mois, nous sollicitons sans rien finir. L'acquéreur du terrain, près le clocher, nous dispute son escalier et son entrée ; un second acquéreur a élevé, à gauche du clocher, une maison adossée également au mur, sans laisser les écoulements des eaux et obstruant les jours... M. le Maire nous annonce ne pouvoir rien donner, cette année, ni donner sans l'agrément de son Excellence le ministre de l'Intérieur. Le toit est dans le plus mauvais état, une partie sur la nef du chœur étant déjà affaissée, ce qui laisse tout à craindre pour les pluies d'hiver. Néanmoins notre grand désir serait de pouvoir j dire la messe, les dimanches, après la nouvelle année, temps auquel il n'y aura plus de locataires, nous supplions donc votre Eminence de s'intéresser auprès de son Excellence le ministre de l'Intérieur et de lui présenter l'urgence des réparations et le vœu de tous les paroissiens. »
Il est probable qu'avec la nouvelle année les locataires déguerpirent, mais l'argent ne vint pas. On piétinait sur place, malgré soi, lorsqu'un coup de tonnerre éclata soudain, il fit se redresser et courir les moins agiles à marcher. Il n'y a pas d'autre mot pour traduire l'expression de stupeur instantanée, causée par l'ordre précis, que le Cardinal chargea un des fabriciens de Saint-Bonaventure de porter à ses collègues. On était exactement au 10 janvier; M. ûupré se présentait avec le bureau de l'Antiquaille ; les compliments de courtoisie échangés, l'archevêque l'interpelle et le questionne sur l'état de l'église ; mécontent et irrité de la réponse, qu'il n'entend pas jusqu'au bout, avec une vivacité qui enlevait toute douceur et tout agrément à son commandement : « Quoi donc, s'écrie-t-il, le sanctuaire n'est pas débarrassé 1 Aucun ouvrage n'est commencé ! Je vous préviens, Monsieur Dupré, que je veux y dire la messe dans vingt jours. » La dignité de l'interlocuteur et le ton du discours ne souffraient pas de réplique ; aussitôt le vieux temple fut transformé en un vaste chantier, oii terrassiers, maçons, charpentiers, tailleurs de pierre, s'installèrent à la fois. Les délibérations du conseil nous apprennent qu'il tenait séance deux fois par semaine « pour accélérer l'ouvrage ». On eut aussi beaucoup à se louer de la confrérie du Saint-Sacrement et de ses courriers, qui déployèrent un zèle plein d'à-propos. Le curé se réserva la construction de l'autel; un peu contre le gré de M. Lenoir, architecte, il désira lui donner des proportions énormes, l'orner de deux gradins et l'appuyer au fond de l'abside, à la mode italienne, tel à peu près qu'il l'avait admiré pendant son vicariat. De là, surgit un désaccord assez fâcheux, qui prit fin maladroitement, et ne s'assoupit que grâce à la modération et au silence de M. Pascal. En pasteur, plus soucieux du bien de ses ouailles que de ses goûts et de son droit personnel, il cicatrisa au plus vite les piqûres de son amour-propre et ajouta à ses autres fatigues la quête pour vme cloche ; il visita de préférence les marchands étalagistes des boucheries de l'Hôtel-Dieu et parvint à réunir à peu près la moitié de la somme, prévue dans le marché, avec le fondeur, M. Frère-Jean. On ne tarda pas de recevoir notification que Son Éminence avait fixé sa visite au 15 février. Les efforts se multiplient ; un jour on obtient de s'adjuger une modeste chaire, déposée dans une des salles de l'hôpital, un autre jour.
SAINT-HONAVENTIRE
M'"" la Présidente Voutj envoie un grand ciboire d'argenl; les marchands de blé du quai Saint-Vincent prêtent des bâches, pour clore les ouvertures ; on découvre, en nivelant le sol, beaucou[) de pierres tombales et de cadettes du passé, arrachées et entassées dans des fosses obscures. Eut-on la crainte, en dépil de cette activité extraordinaire, de n'être pas prêt? Espéra-t-on obtenir un sursis? Poussés vraisemblablement par ces deux motifs à la fois, les fabriciens tentèrent d'aborder l'archevêque et sollicitèrent une audience. Ils furent renvoyés à M. Courbon, qui les écouta, encouragea leurs efforts, et répondit à leurs perplexités et à leurs doutes, en les invitant à s'en remettre à la Providence. De bons chrétiens, tels qu'eux, se seraient reproché la moindre défiance à son endroit, mais vme preuve sensible, monnayée même, de l'assistance divine, qui leur était prêchée, les eût allégés d'un immense poids. Toutefois, ils n'eurent pas le mauvais goût de prêter ce caractère à l'indisposition, qui frappa l'archevêque et l'obligea de renvoyer la cérémonie. ' Au moins, ils se réjouirent du retard et ils dissimulèrent peu au messager, qui les en prévenait, que l'église n'aurait pas été dans un état « assez praticable et décent », à la date primitivement arrêtée. Seulement, le répit coûta cher et
força à une dépense immédiate, que la prudence avait remise à un peu plus tard. M. Groboz, qui est venu, d'ordre, inspecter les travaux, a été choqué d'apercevoir les fenêtres, tendues de grosse toile, plusieurs même, à plein vent; il a parlé du vitrage du sanctuaire, sinon de la grande nef entière et, dès le lendemain, il a notifié, de la part de Monseigneur, que celui-ci ne bénirait pas l'église, si les vitres n'étaient pas placées partout. Trop engagé poui' reculer, on donne l'entreprise h trois patrons, Morizot, Gubian et Dumesnil, afin de disposer d'un plus grand nombre de bras et d'avoir le verre en abondance. Enfin, le 21 février, un chanoine titulaire, ex-cordelier, M. Dumont, s'empresse de venir annoncer à M. le Curé que la visite de Son Éminence et la réconciliation de l'église sont arrêtées pour le 1<^'' mars, le troisième Dimanche de Carême.
Histoire des Éijlises et Çliapelles de Lyon, II. 56
La place du Méridien, au milieu du xix' siècle.
La soleiinilé revêtit un caractère grandiose, par la inultilude defidèlci;, qui s'y rendirent de tous les points de la ville ; la joie populaire éclatait, en acclamations, sur le passage du cortège pontifical et les vivats coupaient de leurs vigoureux échos les strophes des hymnes sacrées. Ce qui manquait à l'ornement du saint lieu, les signes, imparfailement effacés, des déchéances successives dont il avait souffert, les chapelles murées, le sol qui n'avait reçu aucun dallage, remettaient, sous les yeux et devant la mémoire, les souvenirs des tristesses d'hier, des profanations qui avaient souillé les autels, des luttes fratricides où tant de martyrs avaient succombé ; chacun se félicitait de voir l'ordre rétabli, la religion triomphante et ses ministres protégés dans les initiatives de leur zèle et de leur charité. Le cardinal remplit lui-même les fonctions liturgiques; il baptisa la cloche, dont le parrain, Jean Flageolet, et la marraine, Marguerite Godomard, épouse de François Barocher, appartenaient, l'un et l'autre, à la corporation des bouchers ; il célébra la messe et administra le sacrement de confirmation. La cérémonie, commencée à neuf heures, ne prit fin qu'à une heure. Après les vêpres, on alla chercher processionnellement au Lycée, le Saint- Sacrement, les reliques de saint Bonaventure et la statue de la Sainte Vierge; la foule, pendant le parcours, ne fut pas moins respectueuse que le malin, ni ses actions de grâces moins vives, et Fesch, après avoir quitté les Cordeliers, heureux de n'avoir pas perdu sa journée, écrivait à son architecte de Paris, M. Legrand, lui proposant divers projets à propos de son hôtel de la rue du Mont-Blanc, afin que les tableaux de sa galerie fussent placés, avant la fin d'octobre; il s'informait de la prochaine arrivée d'une Lnmaculée- Conception qu'il avait commandée à Maximilien, statuaire romain, élève de Canova, pour une chapelle de la cathédrale, et il se plaignait qu'on lardât à lui envoyer le dessin d'un ostensoir, promis au Chapitre par l'Impératrice Joséphine. Ainsi se reposait ce prince de l'Eglise, en renouvelant perpétuellement le champ de son activité et en associant la vanité et le faste de son goût artistique à l'accomplissement des devoirs de sa mission diocésaine.
Nous ne sortirons pas du domaine de l'histoire, pour franchir celui de l'indiscrétion, en rappelant comment nos fabriciens, après avoir vaincu d'insurmontables difficultés extérieures, n'échappèrent point aux froissements intérieurs, qui désagrègent les corps les mieux unis. 11 s'agit du maître-autel, dont M. Pascal avait imaginé le dessin et désigné la place, selon ses idées personnelles, sans tenir suffisamment compte des objections opposées à son projet, au sein de la commission, en particulier de la part de M. Lenoir, que son expérience professionnelle, en architecture, rendait plus chatouilleux que les autres. Il sentit bien quelques sourdes menées de mauvaise humeur, mais il eut l'imprudence de ne pas s'y arrêter et persista dans ses plans. M. Groboz les critiqua, sans l'ébranler; l'archevêque fut plus positif et, à première inspection, il n'hésita pas à prononcer qu'il fallait transporter l'autel sous la croisée du milieu du sanctuaire. Pourquoi, si le mot rapporté par M. Lyonnet, est véridique, ce qui est douteux, M. le Curé ne s'en tint-il pas, pour la première messe, à une planche posée sur deux tonneaux ? Il se serait épargné d'amers regrets et un trop sensible affront. Une cabale, de laquelle les plus honnêtes gens s'étaient séparés, fit entendre des murmures, pour la fête de saint Bonaventure, et porta plainte à
SAIM-liONANKNTl'IU:
IiiU'rifur do l'éjjlise Saiiit-lîunavoulure
l'archevêché ; elle accusa de désobéissance le chef de la paroisse, prétendit que la décoration du chœur ne produisait aucun effet ; ses meneurs ne manquèrent pas de se targuer des ordres des supérieurs et suppHèrent que le changement ne fût plus retardé. Nous avons lu leur factum, dont la médiocrité de style n'est pas le défaut le plus saillant, etnous avons été attristés de savoir qu'il fut retourné à l'accusé, apostillé par une formule sèche et discourtoise, le condamnant sans qu'il eût été seulement entendu. Le saint homme courba la tête, en silence, donna satisfaction à ses délateurs, persuadé que l'épreuve vaut mieux, pour les serviteurs de Dieu, que la louange, et que le mérite d'un sacrifice est plus solide que la fumée de la gloire.
Néanmoins deux marguilliers, compromis dans cette tortueuse intrigue, afin d'éviter la grise mine de leurs collègues, préférèrent démissionner ; ils gâtèrent par l'attitude incorrecte de leur sortie le prix des services qu'ils avaient rendus. M. Paul-Antoine Faiire et M. Horace Clavel remplacèrent les deux partants, MM. Bérard et Lenoir.
Saint-Bonaventure, arraché à un effondrement trop certain, nettoyé des traces dont l'avaient souillé de vulgaires et profanes usages, appelait, si l'on rêvait pour lui une restauration totale et durable, de nombreux et coûteux travaux; on s'y prit peu à peu, bout par bout, presque pierre par pierre; sans interruption, pendant cent années au moins, M. Pascal et ses six successeurs déployèrent un dévouement inlassable, dans cette tâche, qu'ils se passaient, l'un à l'autre, comme la principale de leurs préoccupations, comme l'iionneur le moins altérable de leur ministère, devant la postérité. L'œuvre touchait à son terme, lorsqu'on fut surpris par la loi de séparation et par la mise sous séquestre de ce qui avait coûté tants d'efforts à établir, à consolider, à embellir. Du premier au dernier des sept prêtres, qui ont gouverné la paroisse, au cours du xix*^ siècle, il est permis de répéter ce que le vénéré fondateur écrivait de lui-même, peu de mois avant de mourir : «( J'ai consacré tout mes instants et toutes mes facultés à la restauration de ce temple, qui m'a été confié, et l'on peut dire, avec vérité, que le succès a surpassé mes espérances ; car ceux, qui l'ont vu dans son état de délabrement, éprouvent une grande surprise de le voir sitôt réparé, sinon magnifiquement, du moins honorablement, pour y exercer le culte divin. »
Il serait apparemment trop long d'énumérer et de décrire les améliorations considérables que M. Pascal a le droit de revendiquer, pour sa part, pendant vingt ans qu'il s'y absorba; arrêtons-nous au moins à quelques indications chi^onologiques, utiles à notre récit et à la mémoire de nos lecteurs.
En avril 1809, on abattit la cloison de la chapelle de l'archange saint Michel, la première, aujourd'hui du latéral gauche, où longtemps le grenetier Bergeon avait entassé ses sacs, on la disposa pour les Fonts-Baptismaux. La même année, on aménagea celle au-dessus; les pein tres et les verriers, dont la corporation subsistait, comme un compagnonnage de secours mutuels, demanda qu'elle lui fût rendue et qu'on l'autorisât à y célébrer une grand'messe, le jour de saint Luc, son patron, et les offices de ses défunts. Les pèlerins de Saint- Jacques qui, pendant tout le moyen âge et jusqu'en 1789, tenaient leurs assemblées, dans une chapelle fameuse, voisine de Saint-Nizier, où le consulat avait longtemps délibéré, proposèrent, de leur côté, qu'on leur cédât l'avant-dernière du côté droit ; ils s'engagèrent
SAINT-BON AVENTURE
à l'approprier eL à Torner et y suspendirent le tableau de l'apôtre, le Majeur, dont ils avaient visité le tombeau en Espagne. Dans l'été de 1819, c'est pour dresser un autel du Sacré-Cd'ur que le curé convoque ses fidèles ; il en paye la façon à un marbrier du nom d'Augier 2.000 francs, et le tableau, dont il le surmonte, est l'œuvre de M. Lefebvre; cadre et toile coûtent 287 francs. Pour la cbapelle de saint Claude, autrefois dédiée à saint Bernardin de Sienne, qui passera plus tard sous l'invocation des Saints Anges gardiens, celle-là même que le bienheureux A^ianney, curé d'Ars, est en train d'usurper par l'initiative de quelques âmes dévotes à son intercession, un bienfaiteur prit à sa charge la plus grosse partie des frais de transformation.
Le dernier vœu de l'infatigable vieillard, dont les années n'interrompaient pas l'exécution de ses projets, eut pour objectif le culte de saint Joseph : il le recommandait sans cesse; il le prônait en toute occasion ; il s'occupa de réserver une place à son image et un lieu tranquille à ceux qui viendraient l'implorer. Auparavant, à l'occasion d'une mission générale, préchée, pendant TAvent de 1824, par les associés du Père Rauzan, il substitua à la chaire de bois la chaire de marbre rouge et blanc dont on a usé jusqu'à présent, illustrée dans les Carêmes, les octaves de saint Bonaventure et des Morts, parles plus fameux orateurs, qui ont honoré l'éloquence chrétienne, dans la France du Concordat. Enfm en 1827, il déposa, entre les mains du trésorier de la Fabrique, une somme de 10.000 francs, affectée aux travaux de la chapelle qui lui tenait tant au cœur ; on l'édifia, du côté d'Occident, là même où nous l'admirons; seulement elle a triplé son espace, en prenant sur deux autres chapelles qu'elle a absorbées, quand on l'eut choisie comme le siège d'une archiconfrérie florissante. M. l'abbé Pagès, professeur distingué de la Faculté de théologie et son futur doyen, célèbre par la controverse qu'il soutint à propos du prêt d'intérêt, s'associa à la bonne œuvre par une aumône d'argent importante et par le don de la statue du saint Patriarche, qui fut achetée à Paris.
Dans cette vigilante application à rendre le lustre du passé à son église, le laborieux pasteur de Saint-Bonaventure s'était oublié; il n'avait pas de presbytère et habitait un étroit et modeste appartement de 500 francs dans une maison, sans apparence, de la rue Stella. Une circonstance des plus favorables le poussa à se départir de son abnégation prolongée, et il entama des négociations, pour acquérir l'immeuble, qui joignait l'angle droit du grand portail. La ville le paya 40.000 francs et en abandonna l'usufruit perpétuel à la Fabrique, à condition qu'elle se chargerait, à ses frais, des agrandissements et des transformations notables, entraînés par l'appropriation des logements du curé, des quatre vicaires et de la clergeonnerie. Au mois d'avril 1827, on en donna l'adjudication, sur un devis dont le total montait à 60.000 francs. On pouvait sans témérité s'engager dans cette dépense, car deux legs récents, en faveur de l'école cléricale, fournissaient, contre des rentes annuelles aisément économisables, croyait-on, sur les recettes courantes, les capitaux à verser aux entrepreneurs. Un ancien cordelier, dont le nom s'est rencontré déjà plusieurs fois sous notre plume, le P. MolHère, qui mourut, quai de Relz, le 13 juillet 1826, déposa, entre les mains de M. le curé, 10.000 francs, sans aucune autre condition que de les employer à l'éducation des enfants de chœ>ur. L'autre héritage échut
à la manécanterie, dans des circonstances pins tonchantes encore; le testateur se nommait Antoine Grenier, ancien vicaire de Saint-Nizier avec M. Pascal, il avait émigré avec lui et s'était fixé à Bologne. Précepteur, chapelain du palais, quand l'éducation fut finie desdeux fils, il avait résisté aux invitations les plus formelles, que le cardinal Fesch lui avait envoyées, de rentrer dans le diocèse et d'y reprendre un emploi actif; il s'était si parfaitement acclimaté à son exil doré qu'il le subit jusqu'à sa mort, survenue le 15 mai 1824.
Mais s'il abandonna sa dépouille à un cimetière italien, son cœur n'avait point oublié sa patrie, ni l'église de son baptême et des prémices de son sacerdoce ; il institua les écoles de Saint-Nizier et de Saint-Bonaventure ses légataires universelles, prescrivit la fondation de prix et de bourses pour les élèves les plus intelligents et les plus sages, et, la fortune licpiidée, les dettes courantes acquittées, les exécuteurs testamentaires transmirent 95.000 francs à partager. On ne saurait vraiment trop louer la délicatesse d'un cadeau aussi généreux^ ni rappeler, avec trop de reconnaissance, le grand nombre d'étudiants qui en ont profité et sont parvenus, grâce à lui, à suivre leur vocation. Cependant par l'ironie d'une fatalité qui se joue de nos intentions les plus droites et les plus légitimes, M. Pascal ne devait pasjouir de la demeure qu'il disposait pour son clergé et pour lui ; Dieu l'appela plus tôt dan& celle qu'il réserve éternellement à ses meilleurs serviteurs. Une assez courte maladie l'enleva^ le 18 août 1828, vers quatre heures du soir, à la vénération et à l'affection de ses paroissiens; ce triste événement fut considéré comme une calamité publique; les pauvres surtout pleuraient, dans leur cher défunt, un père d'une inépuisable bonté et la voix générale le proclamait comme un modèle de toutes les vertus. Plus douloureusement atteint, le conseil de Fabrique résolut de prendre à sa cbarge les funérailles et de leur donner le caractère, qui convenait à une perte aussi sensible et à un deuil aussi profond. On décida, sur-le-champ, de confier à un peintre distingué, M. Jacomin, le soin de reproduire les traits du cher disparu ; d'acheter au cimetière de Loyasse une place pour son tombeau, d'y ériger un monument; le premier vicaire, l'abbé Bertier, proposa d'y graver l'épitaphe suivante, qui fut approuvée à l'unanimité :