SIMPLE DANS SES MŒURS
GÉNÉREUX DANS SES BIENFAITS ENVERS LES PAUVRES DONT IL FUT LE PÈRE, ET SON ÉGLISE DONT IL FUT LE RESTAURATEUR, TOUT A TOUS, n'oubliant QUE LUI-MEME, IL EMPORTA LES REGRETS DE TOUS SES PAROISSIENS DONT CE TOMBEAU ATTESTE LA RECONNAISSANCE.
SAINT-I?ONAVKNTI HE
Le successeur de cet lioaime de bieu, si digue de se survivre dans la uiéuioire des générations, qui viennent prier dans le temple, sauvé de la ruine par sou activité pastorale, M. Noël Jordan entra en possession de la charge vacante, le 9 novembre. A la porte de l'église, M. Aynard, président du conseil de Fabrique, lui présenta les clés, M. Vuillerme, ■curé de Saint-Nizier, lui passa Tétole sur les épaules et lui souhaita la bienvenue, en des termes excellents. Tout présageait au ministère, qui commençait, des bénédictions et des succès abondants. M. Jordan appartenait à une des familles les phis notables de la ville : un de ses frères, César, tenait dans la commerce un rang distingué ; un autre avait été directeur au bureau des cultes à Paris; le troisième, plus célèbre peut-être par ses relations d'étroite amitié avec M'"^ Récamier et son groupe, que par ses discours politiques, Camille, mort depuis peu de temps, s'était signalé, à Lyon, dans les assemblées locales, au Parlement aussi, par son intrépidité à défendre la liberté du culte catholique et des cloches, et il avait •employé à revendiquer les droits des princes légitimes son entraînante éloquence, en Fructidor, comme sous le Consulat. Depuis dix-huil ans, à la tête de la paroisse des Minimes de Roanne, l'abbé Jordan avait déployé une habileté et une constance peu communes, dans l'organisation de ses écoles et dans la revendication de l'enclos et des bâtiments claustraux pour le presbytère. Il était dans toute la vigueur de l'âge et il entrevoyait, devant lui, J'espace de temps nécessaire à mûrir ses desseins et à les exécuter.
Avant d'entreprendre quoi que ce soit, d'après ses convenances ou ses goûts personnels, il tint à relever, par une cérémonie, peut-être un peu hâtive, mais bien touchante, ce qu'il j avait eu de délicat, dans un des derniers gestes de M. Pascal. Nos lecteurs se souviennent peut-être, par quelles critiques amères, avait été accueillie, tout à fait au début des restaurations primitives, l'idée de placer un autel monumental, au fond de l'abside. Le curé y tenait, d'autres en étaient choqués. Ces derniers l'emportèrent; l'autel fut avancé vers le chœur ■et le vaincu n'eut pas la patience de supporter cet échec en silence; il en garda longtemps une persistante amertume et, avant de mourir, pour s'absoudre d'avoir été si peu maître de ses impressions, il déposa entre les mains d'un des fabriciens, son confident, M. Noël Rambaud, une somme de 14.000 francs, destinée à substituer un autel de marbre à l'autel de bois, cause du conflit. On décida, avec beaucoup d'à-propos et de justice, de publier ce don posthume, d'une façon éclatante, et d'en préparer l'accomplissement par un engagement irrévocable. Un dimanche de novembre 1829, le 25, M. Barou, vicaire général, procéda à la pose de la première pierre du monument futur, en présence de plusieurs ecclésiastiques de marque, MM. Montagnier, promoteur, Bonnevie, chanoine, Vuillerme, curé de Saint-Nizier, du maire de Lyon, M. de Lacroix-Laval; une boîte de plomb y fut scellée, renfermant une médaille, avec une inscription, gravée à cette occasion, et des pièces de monnaie d'argent. Cependant, après cette manifestation, qui rallia les suffrages de la meilleure partie de la population, l'oeuvre subit d'interminables ajournements et ce ne fut que "vingt ans après, le 10 mars 1849, que le cardinal de Bonald vint en bénir la fin.
Au nombre des causes de tant de lenteur, il ne faut pas oublier de compter l'insurrection de 1834, qui faillit emporter l'église. Située au centre du soulèvement, elle en devint -comme la citadelle et, pendant trois jours, son pauvre clocher fut le point de mire desbou-
lels, lancés par rarmée régulière. La guerre civile éclata, à la suite d'une grève d'ouvriers en soie, et à l'occasion du procès des principaux meneurs, qui l'avaient provoquée. Ils appartenaient, pour la plupart, au comité central de la Société mutuellisle, fondée en 1828, qui avait voté l'arrêt des battants contre une réduction de 0 fr. 25 centimes l'aune, sur le prix des^ façons. On les jugea, le 9 avril. Au cours de l'audience, un coup de fusil, tiré à Bellecour, fut le signal de la première fusillade. La troupe visa sur des groupes isolés. Mais l'agitation régnait un peu partout, et la Croix-Rousse, d'où elle était partie, n'en était pas l'unique foyer. La place des Cordeliers, dès le matin de ce jour, avait été envahie ; vers onze heures, elle se remplissait de « voraces » armés ; ils creusaient des tranchées à l'entour et dressaient des barricades, à l'angle des rues aboutissantes, ils obéissaient à leur chef, du nom de Lagrange. L'église, dont on avait fermé les portes par prudence, est envahie; on se précipite sur les cordes des cloches et on sonne le tocsin. Vers cinq heures, une escouade d'infanterie, qui débouche par la rue de la Gerbe, balaie la place, mais sans l'occuper, car elle a l'ordre de se rendre aux Terreaux ; les blessés sont portés à l'église et à la chapelle des Fonts baptismaux, transformée en ambulance. On put encore, le jeudi matin, célébrer plusieurs messes, mais bientôt nefs et chapelles furent envahies par une foule bruyante, dont la fureur, échauffée par trop de libations, s'en prit aux ornements des autels, aux statues, aux bancs, aux confessionnaux, et, par amour du désordre autant que du pillage, brisa le mobilier et vida les troncs. Le combat reprit au dehors et on continua d'apporter, sur des brancards improvisés, les malheureux relevés ensanglantés sur le pavé ; quatorze d'entre eux succombèrent, au témoignage d'un des prêtres qui les assistaient; beaucoup furent évacués sur rHôlel-Dieu, après un pansement provisoire. A une faible distance de ces scènes d'agonie, il avait été établi un magasin de poudre et une fabrique de cartouches ; les émeutiers se rendaient là faire leurs approvisionnements, et, jetant un regard sur leurs frères moribonds, ils s'excitaient à courir les venger. On se battit jusqu'au samedi; les soldats toutefois gagnaient du terrain, et peu à peu ils enfermaient, dans l'îlot des Cordeliers, les factieux qui résistaient encore. Vers les trois heures de l'après-midi, on apprend que Saint-Nizier est tombé en leur pouvoir et, tout à coup, on aperçoit déboucher, au couchant de la place, deux compagnies au pas de course. Les barricades sont enlevées, presque sans résistance, et les insurgés fuient en désordre dans l'église, essaient de se dérober par la sortie de la rue Champier, ou se cachent dans les coins obscurs. Les soldats hésitent à les y suivre, mais un coup de feu, tiré de l'intérieur et qui atteint un des leurs, porte au comble leur colère; ils y répondent par une décharge générale et pénètrent dans l'enceinte, décidés à n'épargner aucun rebelle II y eut alors une heure d'odieux carnage et comme une chasse à l'homme, derrière les piliers, sur les autels, dans les confessionnaux et les placards des chapelles. Un ouvrier tombe dans la grande nef et meurt, en criant : Vive la République \ trois sont exécutés sur les marches de l'autel du Crucifix, deux au pied de la tribune, trois autres en face de la chaire, un dans le vestibule de la cure ; un enfant de seizeans est fusillé sur le seuil de Saint-Luc et, au même endroit, malgré les prières de deux des vicaires, malgré leurs propres cris de grâce, deux jeunes gens de dix-huit à vingt ans sont massacrés, à bout portant, par un peloton commandé ; leur
SAINT-BONAVENTIRE
cervelle rejaillit sur la muraille, leur sang la rougil, cl le prêtre, léinoin de cel horrible spectacle, la main levée pour le pardon, ne trouve plus dans sa mémoire ni sur ses lè\ res, tant il est bouleversé, la formule sacramentelle qui réconcilie. L'occupation de l'église marquait la défaite et le terme du soulèvement populaire; l'ordre et la circulation ne tardèrent pas à se rétablir, la maison de Dieu, devenue un champ d'exécution, fut réconciliée; quatre cloches nouvelles, bénites le 11 février 1830, remplacèrent celles que l'artillerie avait brisées; un des vicaires, atrocement calomnié, M. Peyrard, après neuf mois de la plus injustifiable captivité, fut rendu à la liberté et à ses amis, mais ces jours d'horreur laissèrent des souvenirs, qui ne disparurent point avec la laideur des dégâts commis, ni sons le lavage des dalles souillées.
Une seconde catastrophe, celle-ci étrangère aux passions sociales, dont la nature fut exclusivement coupable, assombrit encore l'administration de M. le chanoine Jordan, interrompit les offices religieux, ralentit forcément les améliorations en projet, midliplia surtout la misère, dans ce quartier plus atteint que d'autres. Je veux parler de l'inondation de 1840. Une gravure de cette époque, reproduite par le Lyon de nos Père*, représente la rue du Port-Charlet et le Mont-de-Pitié sous les eaux : l'église, on le pense bien, ne fut pas épargnée ; envahie par le courant du Rhône, elle ressembla bientôt à un vaste lac dont le niveau monte sans cesse : les flots, en battant ses murailles, les ébranlèrent et l'humidité qui subsista, quand ils se furent écoulés, ne contribua pas à leur assainissement, ni à la solidité et à la propreté de l'édifice.
Tant d'épreuves auraient abattu une foi et une patience moins trempées que celles de M. Jordan ; sous de frêles apparences il cachait une énergie peu aisée à démonter et, pour parvenir à ses fins, il n'épargnait ni ses démarches, ni sa peine. Esprit méthodique et ordonné, quoique un peu sujet à l'indécision, il appliquera d'abord son attention aux réformes intérieures, à la correction de quelques abus que la vieillesse et la bonté de M. Pascal avaient tolérés ; il régla les privilèges des confréries ; il organisa d'une manière plus équitable la distribution des secours aux indigents. Sa piété envers la Mère de Dieu le porta à étendre, de tout son pouvoir, l'association du Rosaire et à grouper, dans ses cadres, la plupart des mères de famille. Elle atteignit, sous sa direction, une prospérité qu'elle n'a plus retrouvée depuis, et les somptueux embellissements, dont elle dota sa chapelle, sont l'indice que la générosité de ses membres égalait au moins leur assiduité.
Si le bon Dieu eût accordé quelques courtes années de plus de vie à son fidèle ministre, il est probable qu'il fût parvenu à idéaliser entièrement le vaste programme de la restauration qu'il avait conçue et à vaincre toutes les difficultés. On chuchotait bien, autour de lui, que ses goûts artistiques n'étaient pas très sûrs, qu'ils péchaient peut-être par une préférence trop sensible pour le grandiose et le clinquant ; ses essais de début avaient soulevé quelques critiques. Il ne s'en embarrassa que médiocrement et ne renonça pas à un dessein qu'il jugeait avantageux à son apostolat. Il s'entoura d'avis compétents, et tour à tour ou en même temps, il ne consulta pas moins de quatre architectes. Cette méthode, inspirée par une défiance louable, provoqua cependant plus de rivalités qu'elle ne suscita de lumières ; il en sortit même un procès qu'on eut beaucoup de peine d'étoulfer, en tran-
Hisloire des Églises et Chapelles de Lyon, II. 5'
sigeant avec le plaideur, l'honorable M. Dupasqiiier, évincé. Le curé tint bon, en faveur de M. Benoît, el dans la séance fabricienne du dimanche de Qiiasimodo de 1838, il communiqua un devis détaillé, s'élevant à la somme de 68.000 francs. Il y était question du dallage, de la crête des voûtes et de la toiture ; de la restitution au culte de trois chapelles ; de la restauration de la tribune et de son escalier ; de l'enduit et du badigeon des murs, de la réunion des deux chapelles de Saint- Joseph et du Sacré-Cœur en une seule ; un peu plus tard, on y ajouterait la transformation du sanctuaire, des peintures murales de Thistoire de saint Bonaventure, l'ouverture de la chapelle de Saint-F'ortunat, l'allongement des douze fenêtres de la grande nef, le percement de deux nouvelles, et des vitraux à personnages pour les quatorze. C'était, on le voit, un renouvellement à peu pi'ès complet, de la base au sommet, du vieux monument. Toutefois l'inscription au budget du vote des dépenses prévues n'était qu'une mesure platonique, en face d'une caisse épuisée. M.
Jordan le comprit et s'ingénia pour découvrir les fonds nécessaires. Il obtint de la mairie la promesse d'une subvention de 15.000 francs ; à Paris où il se rendit luimmistère des cultes s'engagea à lui verser 30.000 francs, en trois annuités ; un des de son Conseil, M. Bendu, dont le nom rappelle sa parenté avec sœur Bosalie, la miséreux du quartier MoufTetard, légua 18.000 francs par testament ; enfin une
Vitrail de Saint- Joseph, à Saint-Bonaveiiture.
même, le membres mère des
SAiNT-i$oN.\\i:NTrni':
quête paroissiale, oii elia;jiie rainilK- fui visiiro v\ solliciU-c, prodiiisil IS.7(S(i francs. Le succès nV'lail donc ])lus (ju'uue allaire de Iciups. mais le lenips liélas ! devait iiiaii(|iier à Tardent ouvrier, dont la vaillance avait emporte'' tous les ohsIaeK's, et la saiJ^esse eoncpiis les sympathies et les ressources indispensables, l'ne morl imprévue emporta l'abbé Jordan, le 2 décembre 1843, et, selon le mol si souvent vérifié de TLeriture, nue antre main moissonna ce que la sienne avait semé : ;i/iii.s csf qui scniiiinl cl nlitis c.\/ (jui incicl .
Le champ advint à beau preneur. Ordonné eu LSI,"), j)t'U(lant les (]eut-,Iours, .M. l'abbé A'incenl Pater, avant d'être envoyé à Sainl-l>onaveuture. sa di-rnière étape, avait été tour à tour vicaire à Charlieu et à Saint-Louis de la ( luillol ière, curé à Ib'i^uais, en 182'2, à A'aise, en 1829 ; sur ces divers ihéàires, on avait apprécié son zèle charitable, son esprit de conciliation, une dignité de tenue remar([uable et le plus profond amour de son élal. En se séparant de lui, dans la sincère Iris'esse de leurs adieux, les membres de la i'abrifpiede Saint-Pierre de A'aise lui adressèrent ce délicat compliment : « Comme preuve de notre estime, de noire respect el de notre atrection, nous demandons à Dieu de ne jamais donnera notre paroisse que des pasteurs qui vous ressemblent. " J ignore pour<pu)i, mais, dans le nouveau milieu qu'il abordait, M. Paler rencontra des préventions, éveilla des susceptibilités qui ne cédèrent pas lout de suite ; dans son troupeau, il compta des rétractaircs ; toutefois il n'attendit pas que les nuages fussent dissipés, pour s'attacher vivement à sa besogne et reprendre les plans, suspendus par le décès de son prédécesseur. Knumérer toutes les parties de l'œuvre matérielle, qui absorba ses efforts, pendant les seize années de son administration, me paraît à peu près inqîossible el serait trop long ; je voudrais au moins, pour l'édification du lecteur, en noter les principales, les plus saillantes, el on me permettra de les ranger succinctement, année par année, dans une courte el simple mention.
1844. Dallage entier de l'église, en pierre de Tournus, et carrelage de la chapelle de la
petite abside droite, dite du Christ ou du Crucifix. Consécration le 13 octobre, par Mgr Epale, évêque missionnaire en Océanie, de l'autel du Christ, (puvre du sculpteur Prost.
1845. Pose de plusieurs verrières, dans la grande nef, sortant des ateliers lyonnais de
Georares MuUer et de Brun. Restauration des voûtes. Ouverture, dans le chceur, d'un double arceau, communiquant avec la nef de gauche, à la place où les reliques de Saint-Bonaventure avaient longtemps demeuré. Adjudication du maîtreautel ; Fabisch est écarté; la préférence accordée cà Duret el Alanzio, sur un rabais de 25 °/o. Le dessin du corps de l'ouvrage et des sept statues, qui ornent le tombeau, est du crayon de M. Benoît, architecte. Inauguration et bénédiction de l'orgue ; le prédicateur de la solennité fut M. l'abbé Pavy, professeur d'histoire ecclésiastique et doyen de la Faculté de théologie, futur évêque d'Alger, ancien vicaire de la paroisse.
1846. Démolition du mur, qui ferme la chapelle de Saint-Fortunal, fondée jadis par des
marchands de la ville de Troyes. Elle sera désormais dédiée au Sacré-Cœur de Jésus. Un paroissien de haute dévotion. M. .\uloine-Matthieu-\'incenl Criiiller-
met le jeune prend à sa charge tous les frais de la reslauralion ; l'autel et son retable, en pierre blanche, sont confiés au ciseau de Robert ; avant même que rornemenlalioii en soit achevée, le cardinal de Donald viendra la bénir, le 6 décembre 1850 ; mais le généreux donateur ne sera plus là ; il avait été rappelé à Dieu, le 17 février 1847, léguant à son frère aîné l'œuvre qui lui était si chère, 5.000 francs aux pauvres de la paroisse et 30.000 à la Fabrique.
1847. Le pavé en marbre du sanctuaire et du chœur.
1848. Les grandes verrières de l'abside, œuvre de Thibaut de Glermont-Ferrand, compo-
sées d'une série de médaillons, où se déroulent la vie de Notre-Seigneur et les figures prophétiques, qui l'avaient annoncée. La grande rosace du portail. La balustrade, séparant le chœur et le sanctuaire, du ciseau du sculpteur Robert. Le petit porche, à l'entrée occidentale de l'église, et la démolition d'un massif de maçonnerie, à cet endroit, où étaient logés le sacristain, un professeur de l'école et la bibliothèque des bons livres.
1850. Le vitrail du Sacré-Cœur, composé des quatre plus célèbres représentants de l'An-
cien Testament : David, Moïse, Abraham, Melchissédec. La restauration de la chapelle de Sainte-Elisabeth ; siège de l'association des dames de Miséricorde ; on y transporta l'autel de la chapelle du Sacré-Cœur, désaffectée, avec son retable ; le vitrail fut dessiné par le peintre lyonnais Borel et coulé dans l'atelier de Sauris.
1851. Les deux vitraux de la chapelle du Christ ; offerts par M'"® Court, en mémoire de
son mari, Pierre Michel-Court, fabricien, décédé en 1849; celui de côté, qui représente Marie debout, se lamentant auprès du cadavre de son Fils, détaché de la Croix, est de la facture de Thibaut ; l'autre du fond, en médaillons, fut dessiné par Maréchal de Metz ; il s'appellerait justementle vitrail des résurrections, car il reproduit celles que Notre-Seigneur a opérées, et les traits de l'histoire juive, qui prophétisaient sa sortie personnelle du tombeau.
1852. La création de la chapelle de Notre-Dame de Pitié, la plus voisine de la petite
porte de droite; l'autel fut sculpté par Robert ; le retable par Anizetti, maître stucateur ; Vaganay fournit le soubassement de la niche et la barrière à clore l'enceinte. La Pieta, copie lointaine, en plâtre, du chef-d'œuvre de Michel-Ange, est un don d'un ecclésiastique lyonnais fort estimé, l'abbé Marduel, vicaire à Saint-Nizier, immédiatement après le Concordat, ensuite vicaire de Saint-Roch à Paris, très lié avec Frédéric Ozanam, auteur d'un livre original sur VAu/oiu'fé palernelle et la piélé filiale, dont la réputation de bibliophile n'est pas éteinte.
1853. Restauration de la chapelle de Saint-Antoine de Padoue, autel neuf, retable, balus-
trade, peintures, vitrail historique de Sauris, en quatre compartiments, figurant la légende du cher II Santo. Les deux statues, par Bellat, aux piliers extérieurs des Fonts-Baptismaux, saint Pierre et saint François de Sales.
1854. Les beaux vitraux de la chapelle Saint-,Joseph, offerts par M. Villermoz, et com-
mandés par lui à la maison Steinheil de Paris, avec la collaboration de Raineri, artiste plein de mérite, employé aux travaux de la Sainte-Chapelle.
SAINT-IiONAYENTURE
1855. Les barrières de SainLe-ÉlisabeLh, du Chrisl, de Saiiil-Josepli. Un cihuriuiu, enve-
loppant l'aulel du Chrisl, qui, depuis, a disparu. Trois statues de Robert, à la chapelle du Sacré-Cœur ; dans les niches des piliers extérieurs : la Foi el l'Espérance ; entre les verrières, la Charité.
1856. La barrière du Sacré-Cœur, la seule chapelle de la pelile nef de droite qui en fût
dépourvue. La croisée de la chapelle des Saints-Anges.
1857. Dallage de la chapelle précédente. Remaniement complet de celle chapelle, qui, du
vocable de Sainl-Claude, passe sous le palronage des Anges gardiens. Sous l'Ancien régime, le peuple l'eût baptisée chapelle des Aynard, du nom de ses deux principaux fondateurs; l'un, M. Claude Aynard, fabricien, dès 1810, avait fait les frais de son premier établissement, sous M. Pascal ; l'anlre, son fils, M. Henri Aynard, père du député actuel du Rhône, membre de la Fabrique de 1829 à 1866, et trente ans au moins son président, paya libéralement les secondes dépenses, imj)ortants travaux de stucage par Cesquino, de peinture par Paillel, de vitrail, de transformation d'autel. Les statuettes de saint Claude et de saint Henri, patrons des bienfaiteurs, posées dans le piédouche de Farcade, rappellent leur souvenir et leurs largesses. Lorsque les embellissements furent tei-minés, Mgr Melchior de Marion-Brésillac, évêque titulaire de Pruse et fondateur des Missions africaines à Lyon, célébra la consécration solennelle de l'autel, le dimanche 25 octobre 1857.
1858. Deux statues aux Fonts-Baptismaux, en pierre blanche, Moïse et Elie, par Cubi-
zole, ex-pensionnaire de Rome.
La série de ces aménagements intérieurs, menés sans aucun ralentissement et avec un «sprit de suite remarquable, n'absorbait qu'à demi la vigilance pastorale de M. l'abbé Pater. Ce serait une injustice de passer sous silence le vif intérêt, dont il entourait la petite communauté des religieuses de Saint- Vincenl-de-Paul, qu'il avait fondée, et l'Ecole cléri- ■cale, dont il vantait sans cesse les avantages, en apologiste convaincu, mais en pédagogue, je le crains, un peu aveugle et partial. Pour les classes, il obtint, dans les combles de l'église, de vastes espaces qu'il appropria assez commodément ; pour les jeux, il suspendit une terrasse au-dessus de la toiture de la sacristie. Le recrutement s'opérait dans les plus honnêtes familles ouvrières du voisinage, et des statistiques nominatives, à peine croyables, si l'on compare le présent à ce florissant passé, accusent pour la période de 1850 à 1860, une moyenne de cinquante élèves, de la septième à la rhétorique inclusivement. Les cérémonies processionnelles gagnaient à ce déploiement extraordinaire des enfants de chœur sous leurs aubes blanches, mais on se demande comment deux professeurs suffisaient à l'enseignement, et par quel secret l'intensité de l'application suppléait à ce qui manquait à la variété des leçons.
Les Filles de la Charité étaient députées à la visite des indigents et des malades, à une pharmacie-dispensaire, à un fourneau économique, à l'universalité des attributions, connues, à Lyon, sous le nom de la Marmite.
Lorsqu'elles arrivèrent, la maison Grandvoinnet, située au chevet de l'église, venait d'être
acquise par l'œuvre des Pauvres de Sainl-Bouaveulure, séparée définitivement de celle de Saint-Nizier, et en possession des capitaux, qui lui avaient été attribués, dans le partage de la fortune commune. Elles y occupèrent d'abord le premier étage ; une aubergiste, à l'enseigne de Fbôtel de Valence, tenait le reste, et, son bail à la main, refusait de déloger. Son insolvabilité hâta heureusement son départ et les sœurs disposèrent de la totalité de
Timmeuble. Rappellerons-nous de quels ennuis, pendant plus d'un quart de siècle, cette maison avait été l'irritante origine? les usurpations, dont elle avait fourni le prétexte ? .les servitudes, plus que désagréables, qu'un droit de mitoyenneté douteux avait peu à peu engendrées? L'occasion était propice pour s'en exempter à jamais ; mais, par une grâce d'état, qui n'est pas aussi rare qu'on se l'imagine, devenus propriétaires, les fabriciens n'aperçurent plus les incommodités des mêmes jeux qu'autrefois ; la fenêtre bouchée resta tout aussi obscure; l'escalier, montant au clocher, ne fut pas rendu libre, et, qu'on me pardonne de l'avouer, quelcjues empiétements nouveaux, qu'évidemment on ne maudissait plus sous ce nom-là, apportèrent aux souffrances anciennes, un poids auquel on a fini par s'accoutumer, avec une imprévoyance fatale.
Le temps ne refroidissait ni l'amour, ni l'orgueil de 'M. Pater, pour ses chers Cordeliers. A soixante-dix ans, il rêvait encore de bâtir et, comme le vieillard de la Fable, il aurait morigéné, sans vergogne, de plus jeunes que lui, assez osés pour plaisanter sa témérité ou ses illusions. Il s'attaqua, cette fois, à la façade et résolut de la réédifier, de la base au sommet. Depuis le 24 octobre 1837, que les plans de l'architecte avaient été adoptés, en séance fabricienne, on avait attendu, avant d'abattre les clochetons branlants et écornés de Simon de Pavie, des fonds pour les remplacer. M. Pater, qui entretenait avec les pouvoirs publics les plus cordiales relations, pensa leur faire appel et écrivit à M. \ aïsse les graves raisons, qui appuyaient cette demande de secours. Le sénateur, préfet du Rhône, répondit, le 5 décembre 1857, une obligeante lettre et annonça que la commission munici-
ViLrail de la Sainle Famille, à Saiiil-Bunaveiilure
SAINT-HONAVKNTriiK
pale avait volé, le 20 novembre précédent, sur sa proposition, iO.OOO francs, répartis en quatre annuités. C'était un pen moins des deux tiers de la dépense prévue.
L'adjudication delà maçonnerie eut lieu, le 11 mai IS58, et le chantier fut immédiatement livré aux pics des démolisseurs. Ou ne se tromperait guère, si l'on attribuai t aux circonstances extérieures une influence prépondérante, dans le réveil inopiné de cette affaire, et dans les allocations dont la préfecture accompagna son approbation. Depuis deux ou trois ans, d'énormes changements s'étaient opérés dans le rpiartier : la création de la place Impériale, le percementde la rue du même nom, aujourd'hui place et rue de la Républicpie, avaient substitué aux rues étroites et sombres d'autrefois, à leurs maisons, coupées par des allées traversières, aux galeries de bois et aux courettes humides, si propices à l'élaïubige et à la conversation des ménagères, un long tracé rectiligne, bordé d'habitations de cinq à six étages, avec des rez-de-chaussée somptueux, où la mode étale ses nouveautés, la soierie ses chatoyants tissus, les orfèvres des rivières de diamants, les cafés leurs décoralions et leurs lustres. La place des Gordeliers n'est plus reconnaissable : les parasols des petites marchandes ont disparu; les charrettes de la Bresse et du Dauphiné ne slationneul plus; la fameuse colonne du méridien, qui porta si longtemps, sur un fût conique de 20 mètres de hauteur, la déesse Uranie et, des flots de sa fontaine, abreuva tant de générations, a été jetée par terre; renversée aussi la salle du Concert, qui coupait si malencontreusement la perspective, par-dessus le pont La Fayette, de la plaine des Brolleaux ; un élégant marché couvert, autant que l'élégance peut entrer dans ces immenses charpentes de fei* et de verre, a recueilli les boutiques errantes ou en plein vent des poissonnières et des fruitières ; le Palais du Commerce, la plus belle œuvre architecturale du xix^ siècle, dans notre ville, dressait, vis-à-vis du portail de Sainl-Bonaveuture, la principale façade de son quadrilatère, avec son monumental perron. 11 eût été choquant d'évincer l'église de ce rajeunissement universel et de la maintenir, seule, au centre de lant de bâtisses neuves, déshonorée par les marques d'une vétusté enlaidie, qui n'intéressait même pas les archéologues.
M"* Benoît, dans la réfection qu'il dirigea, s'inspira de ce qui existait auparavant et ne se proposa que d'en reconstituer une copie améliorée. En conservant les principales dispositions et les grandes lignes de l'ancienne façade, qui remontait à l'année 1471, il en augmenta les ornements, il agrandit le diamètre des rosaces, et surtout il s'appliqua adonner à l'ensemble un air moins tassé, dégagé en hauteur; il redressa l'ogive dans une pointe plus élancée; il s'elforça d'atteindre un gothique plus pur, moins mélangé d'italien, quoique plus élégant. Il sema çà et là des monogrammes et des blasons, sculpta dans les contreforts deux niches, qui ont été garnies, seulement il y a trois ans, de statues de saint François et de saint Antoine, et il termina le fronton par une croix fleuronnée, au lieu d'un Christ enseignant, qu'il avait eu d'abord l'inlenlion d'y placer. Il est fâcheux, de l'avis des juges compétents, que la différence sensible de niveau, entre la toiture et le sommet du pignon central, ait nécessité cette espèce de pigeonnier couvert d'ardoises, qui semble, dans son isolement aérien, perpétuellement attendre un prolongement qui ne vient jamais.
M. Pater ne vécul pas jusqu'à rachèvemsnt de ces travaux : en six jours, une fluxion de poitrine, qui, dès les premiers symptômes, ne permit aucun espoir, l'enleva à la vénération de ses paroissiens et aux entreprises d'un zèle, qui entrevoyait encore de futuresaméliorations. Frappé dans la soirée du mardi 6 décembre, il ne consentit à s'aliter que le lendemain, et il expira dans la nuit du lundi au mardi suivant, entouré de ses vicaires^ pleurant le père qu'ils perdaient, et fortifié par la sainte communion qu'il avait demandée^ quelques instants auparavant, au coup de minuit. Et lorsque, pour ses funérailles, sa dépouille entra dans l'église et passa sous l'échafaudage du chantier, que les ouvriers, avaient abandonné, pour suivre son convoi, un des assistants eut raison de dire que, detous les arcs de triomphe qu'on aurait pu dresser à ce mort, si vivement regretté, aucun ne lui eût été plus agréable, aucun n'eût mieux figuré son action et ses labeurs.
L'administration de M. l'abbé Marion, nommé à la cure vacante, le 10 janvier 1860^ installé, le 19 février, par M. Pagnon, vicaire général, s'imposa d'abord de continuer et de mener à terme ce que la précédente laissait inachevé, ou simplement en projet; on vit ensuite son titulaire s'inspirer de ses idées personnelles et tenter, à son tour, de ne pas demeurer en arrière de ses devanciers, en tenant, sous le boisseau, les inflammables, dispositions des hommes de bonne volonté.
Lorsque l'abbé Pater avait été surpris par la mort, trois choses préoccupaient sorfc esprit, regardées comme d'une urgence prochaine : la restauration des Fonts-Baptismaux ; l'acquisition d'une maison, sise rue Champier n° 6, élevée en 1805 par Rousset, charpentier, sur les sacristies et sur un arceau du cloître ; le remaniement de fond en comble et. l'agrandissement de la chapelle de la Sainte Vierge, dont les embellissements, quoique fort coûteux et de date récente, ne le satisfaisaient pas. Afin de couper court d'avance à une objection quelconque, contre ce dernier désir, il eut la précaution d'abandonner à la Fabrique une somme fort rondelette, tout son avoir, grevé d'une faible rente viagère,, mais avec la condition expresse de l'emploi qu'il spécifiait. Son frère, M. Antoine Pater et son neveu, l'abbé Pater, alors vicaire de Saint-Pothin, depuis recteur de Notre- Dame de Fourvière et chanoine honoraire, furent chargés, en dehors des formalitéslégales, de la transmission de ce legs. Avec une conscience et une ponctualité, qui les honorent l'un et l'autre, ils déposèrent, entre les mains du trésorier de la Fabrique,^ soit en titres de rente, en obligations et en billets à ordre, un capital qui dépassai! 36.000 francs. L'accord sur l'acceptation d'un tel cadeau ne souffrit aucun retard et son emploi ne fut sujet qu'aux lenteurs à peu près inévitables. Dès le 4 juillet 1862, les conventions étaient signées avec le statuaire Robert, l'auteur de la chapelle du Sacré-Cœur, et l'autel avec son retable étaient livrés et inaugurés, le "2 octobre 1864. Ce jour-là, solennité patronale de Notre-Dame et de la Confrérie du Rosaire, M. l'abbé Marion prononça une allocution des plus éloquentes. Il jouissait du reste d'un remarquable talent de parole : partout où l'avaient porté les ordres de ses supérieurs, à OuUins, à Roanne, à Saint-Chamond, il avait charmé les délicats, ému les simples ; il se composa bientôt, à Saint-Bonaventure, le plus sympathique des auditoires, et chacun se plaisait d'avouer que ses sermons,, ses verveuses improvisations surtout, étaient encore au-dessus de la réputation qui les-
SAINT-BON AVENTURE
•e ? j)oui'quoi 'iice, (|ui
cinq ans aflligeaienl
avait précédés. Pourquoi la maladie fondit-elle trop tôt sur cet apôti durant, le força- t-elle à des ménagements et à des périodes de sile plus sensiblement que la foule privée de l'entendre ?
Nous ne décrirons pas longuement l'autel avec le retable qui le surmonte, l'un et l'autre en pierre blanche, tels que les admirent tous les visiteurs. Le morceau se dresse et se développe en un saisissant effet, et la reproduction , que nos lecteurs en ont sous les yeux, leur permet d'en suivre les belles lignes ajourées, d'en deviner le fouillé, de le rapprocher de ce que le plus svelte gothique allemand a produit de plus patient et de plus merveilleux. Il est comparable à un vaste tryptique déployé, formé d'une partie centrale et de ses deux volets.
Le bas-relief du tombeau renferme la scène du trépas de Marie. La Merge repose sur le lit, où elle a rendu le dernier soupir ; autour d'elle, les apôtres,
debout et silencieux, cherchent le mot de l'énigme de ce douloureux mystère, qui leur ravit la mère de leur Maître ressuscité. Levons les yeux et nous apercevrons celle que l'on pleure ici-bas, rayonnante de gloire, entrant dans le royaume de son immortalité ; son corps est si léger que les anges, qui l'emportent, le soutiennent, presque sans le toucher, et son front
Histoire des Églises el Chapelles de lyon, II. 58
Autel et retable de la chapelle de la ^'ie^^'e.
radieux, resplendissant de pureté, est déjà prêt pour le diadème d'une souveraineté, aussi puissante dans le ciel, que miséricordieuse à la terre. C'est la vision de l'Assomption, après l'enlèvement du sépulcre ; la gloire du couronnement, après le don d'une seconde vie. De chaque côté, dans des niches et sous un dais fleuri, quatre scènes évangéliques sont l'historique explication de cette apothéose unique : elles représentent l'Annonciation, la Nativité, l'Adoration des Mages et le Recouvrement au Temple. On juge, du premier coup d'œil, que la statue de la Mère de Dieu, tenant son enfant sur le bras, dont le tabernacle forme le piédestal, en avant, ne se rattache pas directement au plan primitif de l'œuvre. Elle a été posée, après coup, sut' les instances du successeur de M. Marion, qui l'a demandée, tant pour saisir l'attention des fidèles agenouillés que pour se conformer à un usage immémorial. On a cédé à ces raisons ; l'eftet mystique est sans doute appréciable, mais ces deux images, l'une dominant l'autre, les pieds de la première à fleur de tête de la seconde, produisent une sensation sujette à des réserves, au point de vue de l'art. L'intention fut louable: le résultat médiocre.
La délibération, arrêtée, d'allonger de nouveau cette chapelle de la Vierge obligeait au déplacement de la sacristie, logée précisément dans la chapelle contiguë à celle-ci, dédiée à saint Nicolas, avant la Révolution, et, depuis le Concordat, au Sacré-Cœur de Jésus. Mais quel lieu lui assigner ?
M. Pater avait songé au rez-de-chaussée de la maison de la rue Champier et il avait, dans ce but, entamé les négociations préliminaires avec le propriétaire, M. Guillermond. Le marché avait été conclu, le 20 juin 1860, en l'étude de M. Rerlotj. La communication à prendre avec l'église n'offrait aucune difficulté, il s'agissait simplement, en abattant un pan de muraille, de dégager l'ancienne porte du cloître, dont le cadre existait et existe toujours, avec ses inscriptions et ses moulures. Le projet traîna en longueur ; on étudia les propositions de l'architecte ; on les discuta ; on les amenda ; finalement on y renonça-. La sacristie fut transportée, près de la porte d'entrée, à l'extrémité de la nef gauche, c'est-à-dire à la place la plus incommode et la plus éloignée du chœur, qui se soit rencontrée. Un avantage compensait, pour M. Marion, les inconvénients quotidiens de son choix, c'était que le cortège des officiants et du clergé, traversant toute l'assemblée, du péristyle au sanctuaire, pouvait se déployer à l'aise, sans tronquer la pompe du défilé, ni dissimuler la beauté des ornements sacrés. L'imagination de cet ecclésiastique, d'un mérite si distingué, l'emportait souvent un peu loin des choses pratiques ; elle avait je ne sais quoi de grossissant, comme le dit le savant auteur de Vliistoire de Saint-Chamond, M. le doyen James Condamin. Elle le faisait s'enthousiasmer pour tous les projets extraordinaires et son ardeur le jetait dans des élans parfois trop chevaleresques. S'il avait eu pour lui le temps et l'argent, encore suppléait-il par des emprunts au défaut de celui-ci, on l'aurait vu en perpétuel enfantement de grandioses transformations. Sa première impression, en visitant Saint-Bonaventure, avait été que cette église était froide et obscure : il parla tout de suite d'un calorifère et, par tous les moyens, demanda de la lumière. Sur le premier point, son vœu fut remis à plus tard ; l'architecte, pour le second, ne parvint jamais à le contenter.
SAINT-150NAVKNTUHE
La chapelle, réservée aux ba])lémes, esl plus parlioulièreiiieiil due au zèle de M. Tabbé Marion : la paroisse en manifeslail le désir; une quête, organisée à ce sujet, avait produit 3.660 fr., un don anonyme 2.000 francs; malgré le déficit croissant que les travaux de la façade, dépassant notoirement les prévisions, imposaient, à tel point qu'ils avaient été suspendus, on ne refusa pas au curé, qui le demandait, d'agir à son gré et sous sa responsabilité. Le procédé avait trop bien réussi jusqu'ici, pour inquiéter les sages. Mais par économie, le stuc remplaça le marbre et la doi'ure suppléa à l'originalité de la conception. Deux maîtres stucaleurs, Cesquino et Aguisetti, se partagèrent la besogne et leurs mémoires eurent bientôt absorbé les fonds. Celui qui fut, à cette époque, la Providence aumônière, intervint à nouveaii et M. Guillermel, par un double don, de 4.000 et de 10.000 francs, permit à son pasteur de ne pas s'endetter, il acquitta le prix du vitrail anecdotique du baptême de Glovis, dont l'auteur, M. Barrelon, verrier de Grigny, signa la quittance, le 24 juin 1864. J'incline cependant à croire que ce vénérable ecclésiastique s'entendait mieux à remuer les âmes que les pierres. Des fondations d'ordre spirituel, qui consacrent sa mémoire, l'Arcbiconfrérie de Saint-Joseph brille à un rang exceptionnel ; cette association de prévoyance religieuse, cette mutualité des vivants, en faveur des trépassés, comptera, en 1913, un demi-siècle d'existence; mais ce que l'on calculera plus difficilement, c'est le nombre extraordinaire des membres qu'elle a groupés, des grâces obtenues, des messes célébrées, l'élan que ses réunions hel)domadaires du dimanche, ses bulletins mensuels ont imprimé au culte, de plus en plus populaire, du patron universel de l'Eslise et du modèle des ouvriers et des humbles.
Le cinquième curé de notre paroisse fut M. l'abbé Merley Jules-Mathieu ; il prit possession, le 23 mai 1869, six semaines après que M. Marion eut été emporté, le 10 avril, à Cannes, parla longue et douloureuse maladie, qui avait si héroïquement exercé sa patience. Son nom demeure attaché à la plus imposante et à la plus magnifique manifestation religieuse que les Cordeliers aient connue, dans le cours du xix^ siècle ; il la prépara avec un zèle des plus avisés; il l'ordonna avec un goût intelligent, il n'épargna rien, afin que le succès égalât l'édification. Il s'agissait du sixième centenaire anniversaire de la mort de saint Bonaventure, survenue le 14 ou le 15 juillet 1274. L'illustre cardinal était tombé, au milieu de ses travaux, dans le concile œcuménique assemblé, à Lyon, par le pape Grégoire X. Il avait joué le principal rôle dans les discussions avec les Grecs schismatiques et personne ne doutait qu'il ne fût le plus actif ouvrier de leur réunion à l'église latine. Le 29 juin, il avait entendu, avec quelle émotion et quelle joie, on le devine, chanter le symbole des Apôtres, dans les deux langues, celle de Rome et celle de Constantinople, dans la langue d'Ambroise et dans la langue de Chrysostôme. Comme si sa tâche était finie, en rentrant au monastère de ses frères mineurs, il s'alita, prêt à porter à Dieu une conscience aussi exempte de crainte que vide de péchés. Ses funérailles, présidées par le Souverain Pontife, son oraison funèbre, prononcée par l'archevêque de Lyon, Pierre de Tarentaise, le futur Innocent V, une assistance de rois, de princes, d'ambassadeurs, de 400 évêques, furent le plus glorieux témoignage, rendu à la gloire et à la sainteté du docteur, dont GréLwe X avait dit: cecidil cohimnn chrisiùinitatis. On ne pouvait prétendre renouveler
cette scène unique clans Thistoire du moyen-âge lyonnais, on s'efforça du moins d'en réveiller le souvenir et d'en évoquer l ombre. Pie IX envoya un bref d'encouragement et d'indulgences. Une intéressante découverte fournit ce qu'il ne sera pas trojD inconvenant d'appeler un des clous de la fête, relevant les pompes liturgiques par une sensation d'art inespérée. Racontons ce fait ; tout aussi bien il tiendra lieu d'exorde à la description du Triduum. Un franciscain d'Italie, parcourant les bibliothèques de France, pour étudier les manuscrits du docteur Séraphique, en vue d'une prochaine édition, apprit à Murât, grâce à un simple annuaire, que cette ville possédait un tableau, dont le sujet concernait le Saint dont il s'occupait. S'enquérir de son asile, demander qu'on le lui montrât, former le rêve de le décrocher au profit de son couvent de 'S^enise, le P. de Fanna n'y manqua point; mais on lui répondit qu'il avait été expédié à Clermont-Ferrand. Il courut à Clermont et sa curiosité se tourna en déception; il eut, sous les yeux, une toile de 3 mètres de hauteur environ sur 2 30 de large, tombant à peu près en lambeaux, avec des déchirures énormes et de nombreuses avaries. Les figures étaient heureusement épargnées, elles conservaient la fraîcheur de leur coloris et la scène de la résurrection d'un enfant par le cardinal Bonaventure n'avait pas trop été détériorée. La signature de l'artiste et la date se lisaient au bas : Frnnciscus Lomhardus faciehat 1639. Le prix, proposé par le marchand, parut au franciscain au-dessus de ses ressources ; il pensa bien faire d'en écrire à M. le Curé de Saint-Bonaventure et le pressa de ne pas dédaigner une si exceptionnelle occasion d'enrichir son église et d'en glorifier le patron. L'abbé Merley, avant d'avoir achevé la lecture de la lettre, qui l'instruisait, était convaincu ; il se rendit chez le brocanteur et lui enleva le précieux cadre pour 4.000 francs ; il confia à un peintre auvergnat, âgé de quatre-vingt-quatre ans, M. Robut, le soin de procéder au rentoilage et aux différentes réparations, et il ne douta pas un instant qu'il ramenait un chef-d'œuvre, sauvé des iconoclastes. Il invita les amateurs à venir l'admirer, le peuple entier à le vénérer; dans sa bouche et sous sa plume, le tableau devint un tableau miraculeux et son exposition, un événement dans le monde artistique. Deux ou^trois fabriciens murmurèrent que la dépense était peut-être exagérée ; ils n'osèrent pas toutefois avoir trop raison contre leur pasteur, qu'ils aimaient beaucoup, et ils payèrent avec bonne grâce ces frais et les autres, considérables, qu'entraînèrent les solennités du centenaire.
Le Triduum annoncé se transforma en onze journées mémorables d'offices ininterrompus, de prédications, de processions et de prières, où l'on accourut en foule, de la Croix- Rousse comme de Perrache, de la banlieue et même des départements limitrophes. L'église, gardienne des reliques du célèbre théologien, avait été richement décorée ; partout écussons, oriflammes, étendards rappelaient une date de l'histoire de Bonaventure, un prodige de son intercession, le titre de ses principaux ouvrages; à la voûte et entre les colonnes, sont suspendues les bannières de chacune des paroisses de la cité, comme un hommage plus spécial, rendu au patronage traditionnel, que les magistrats et les jeunes gens invoquèrent si longtemps. Derrière le maître-autel, très haut, afin qu'elle n'échappe à aucun regard, on a dressé la statue de l'évêque glorifié, crosse en main, mitre en tête, sous sa chape d'or, abrité dans une niche resplendissante. Le tableau du miracle est suspendu, en face de la
SAINT-HONAVENTURK W)\
chaire, sous une espèce de reposoii-, formé de lentiires el de -guirlandes d\m arrangement délicat. Une illuminalion, merveilleuse d eclal, répand pari oui la vivacilé de ses milliers de lampes et de cierges. Pendant la pr^Muière semaine, du dimanche ."i juillet au dimanclie 12, la grand'messe est céléhrée, chacpie jour, par une des commnnautés locales, Jésuites, Dominicains, Lazaristes, Carmes, Capucins ; les institutions de saint Thomas d"A(piin, des Minimes, des Chartreux, le pensionnat de la montée Saint-Barthélemj, l'École Fénelon se chargent tour à tour des chants; le soir, un religieux mineur, le P. Damascène, porte en chaire la vigueur d'un enseignement apostolicpie, et la pauvreté de la rohe et de la corde, rendues si fameuses par celui-là même qu'il a mission de louer. Cette octave préparatoire achevée, il reste quatre journées, qui seront remplies par des cérémonies plus solennelles encore et par de plus officiels panégyriques. L'épiscopat entre en scène, il célèbre le prince de l'église, aussi humble sous la pourpre que sous la bure monastique, le docleur aussi obéissant dans sa foi que sublime dans les recherches qui ont mené son àme à Dieu. Mgr Callot, évèque d'Oran, ancien curé du Bon Pasteur, préside la messe ponlifîcale ; les orateurs, qui prennent successivement la parole, sont Nosseigneurs David, de Sainl-Brieuc, Charbonnel, de Sozopolis, Mermillod, de Genève, Ginoulhiac. de Lyon. L'admiration se partagea et la critique aurait eu de la peine à décerner la palme à l'un ou à l'autre de ces éminents prélats. Entendre l'évèque de Saint-Brieuc fut une joie pour ses compatriotes, qui se souvenaient des succès du missionnaire et du talent de cet aimable émule des Cœur, des Dufétre et des Plantier. Pour Mgr Mermillod, le noble exilé d'un pouvoir, qui n'avait abdiqué aucune des rancunes, ni aucun des procédés du calvinisme le plus despotique, les Lyonnais étaient toujours prêts à se laisser séduire et subjuguer par une grâce et un charine, qui rappelaient François de Sales, tant admiré et tant aimé de leurs ancêtres. Il examina ce que saint Bonaventure avait été pour son siècle et il se demanda ce qu'il est pour le nôtre : maître des intelligences de son temps, dit-il, il fît entrer la science dans la foi, aujourd'hui son action et ses exemples seraient capables de pénétrer la science par la foi et de l'empêcher d'être superficielle et dissolvante. L'archevêque de Lyon s'était réservé le discours des dernières vêpres et la conclusion doctrinale de ce qui avait été dit et résolu, pendant cet aniverssaire inoubliable de la tenue d'un concile et de la mort de celui d'entre les Pères, qui en avait été l'oracle. Sans être un orateur de profession et de haute renommée, autant que les deux précédents, Mgr Ginoulhiac tenait, de ses études profondes sur le dogme catholique, la qualité essentielle pour traiter son sujet ; il n'était indifférent à personne d'entendre raisonner sur la théologie universelle, à propos d'un scolastique aussi voisin de Platon que dépendant d'Aristote, un théologien du xix*^ siècle, venu après Descartes et de Bonald. L'attente de l'élite de l'auditoire ne fut pas déçue ; si nécessairement incomplète que soit l'analyse sténographiée de ce sermon, la seule qui nous soit parvenue, on devine, avec quelle sûreté d'esprit, la matière fut abordée, avec quelle ampleur, elle fut exposée, avec quel ordre logique, elle se déroula. Au jugement de l'ancien professeur du séminaire de Montpellier, devenu le Primat des Gaules, c'est par la méditation des perfections divines que saint Bonaventure, du reste comme Thomas d'Aquin, s'est élevé à la science et à la sainteté, c'est par elle qu'il cherche à y conduire les âmes, capables de mon-
ter jusque là. Les meilleures inspirations de l'écrivain sont sorties de cette source ; son gouvernement de maître-général de Tordre de Saint-François n'a pas eu d'autre règle ; dans le concile même, il n'usa pas d'autre moyen de réfutation, contre les objections des Grecs, pour les ramener à la vérité catholique, à la doctrine du Père, du Fils, du Saint- Esprit, du Saint-Espritprocédant du Père et du Fils. Sur la fin, un passage émut profondément l'assemblée; Mgr Ginoulhiac, en parlant du concile du xiii'^ siècle, ne pouvait oublier celui du Vatican, auquel il avait assisté, dont les débats avaient gravement agité son esprit, dont les décisions avaient emporté sa plus filiale adhésion ; ce rapprochement luisuggéra les réflexions suivantes : moins heureuse qu'à Lyon, l'église latine ne vit point, au Vatican, les orientaux se réunir à elle ; mais, en achevant de définir les attributs de la Souveraineté papale, en reconnaissant à Rome le centre de la vérité, comme celui de l'unité, n^a-t-on pas préparé un des moyens les plus sûrs de la réconciliation définitive? Le moment estil bien éloigné, où un seul Pasteur ne régnera plus que sur un seul troupeau ? Ainsi le passé prophétise l'avenir, la confiance dans le pape demeure le plus doux des devoirs, et l'universalité delà foi chrétienne, une invincible espérance. Après le rôle qu'il avait joué dans l'assemblée œcuménique, l'archevêque, en s'exprimant de la sorte, témoignait de la droiture de sa conscience et de la sincérité d'une prompte soumission, dont personne n'avait douté. Cette protestation, appuyée par l'allocution entière, eut un retentissement considérable; elle méritait de franchir l'enceinte, où elle avait retenti, de servir de conclusion à des solennités, qui n'avaient pas mis, en un relief moins brillant que la puissance de nos croyances, le mérite de leurs plus admirables interprètes.
Il serait avantageux d'essayer de calculer les résultats de cette incomparable suite d'apothéoses de la sainteté et de la vérité, d'en préciser les conséquences. Leurs fruits en furent durables; ils ne s'évaporèrent pas avec la fumée de l'encens et le parfum des fleurs : un grand nombre en fut fortifié, éclairé, encouragé. M. le curé en fut si convaincu, qu'il prit, dans cette pensée, le plus réel dédommagement de ses sollicitudes et de ses fatigues. L'heure était, du reste, remplie des signes les plus consolants d'un réveil de la foi, dans notre pays, si douloureusement éprouvé par les revers de l'année terrible et les convulsions de la commune de Paris. Les aveugles les plus volontaires semblaient ouvrir les yeux à la lumière des principes fondamentaux de l'ordre et de la religion, instruits par l'excès du mal, sorti delà morale sans Dieu et de l'État sans religion. Le centenaire avait coïncidé avec les premiers pèlerinages diocésains à Notre-Dame de Lourdes et au Sacré- Cœur de Paray-le-Monial ; un cercle, fondé par M. de Mun, rue Neyret, donnait les meilleures promesses; ces jeunes gens avaient souhaité que leur bannière fût unie aux autres, près de la châsse de saint Bonaventure ; l'évêque de Tarentaise, Mgr de Turinaz, venait de prêcher, dans l'église même, en faveur de l'Association de la sanctification du dimanche, propagée par M. de Cissey ; Renan cessait d'être à la mode; Taine commençait ses recherches d'archives sur l'ancien Régime et la Révolution ; Bossan élevait les assises de la basilique de Fourvière; il avait donc été opportun de réveiller du passé, de l'histoire d'une des époques les plus chrétiennes, de la vie d'un de ses fils, les plus doctes et les plus miséricordieux, les échos des plus austères vertus et les leçons, les plus nécessaires de civilisation et de progrès par l'Évangile et la Croix.
SAINT-nONAVENTL'HK
La paroisse eïi bénéficia, la première, eL le zèle de son pasLeur j rencoiili a désoi mais un champ pins libre eL des coopérateurs de plus en plus sous sa main, l ue de ses qualités, des plus favorables à son ministère, était justement cette facilité qu'il avait à concjuérir des amitiés fidèles et des dévouements généreux; il y avait, dans son abord, tant dalfabilité, dans ses entretiens tant d'insinuante bienveillance, dans son étreinte une si prenante et si irrésistible sympathie, qu'on était, pour ainsi dire, conquis avant d'être abordé et qu'on ne songeait plus à se reprendre. Aussi de quels regrets et de quelles larmes, la nouvelle de sa mort ne fut-elle pas suivie, partout où on l'avait aimé, dès qu'on l'avait connu, aux Chartreux, oi^i il avait professé la théologie, à Sainte-Blandine, où il avait succédé au fondateur M. Dartigue, où il avait construit, dans ce quartier déshérité, une de nos plus élégantes églises modernes, à Saint-Étienne, dont il était originaire, où une de ses sœurs priait pour lui, derrière les grilles de la Visitation. Une cruelle maladie, qui dura cinq mois et demi, au cours de laquelle il fut un modèle de résignation et de confiance en Dieu, l'emporta, le 17 mars 1878; il avait o9 ans et ne léguait à ses héritiers qu'un mobilier, dont il fallut vendre les principales pièces, pour payer les dettes courantes.
Les temps changèrent vite et les conditions du gouvernement curial se modifièrent sensiblement, peu après que M. Méchin, remplaçant le chanoine Merley, fut entré en fonctions. La gauche républicaine, parvenue au pouvoir, ne songea qu'à traiter l'Eglise en parti hostile et vaincu ; elle déclara la guerre au cléricalisme, et, sous ce nom de signification vague et d'étendue élastique, elle frappa indistinctement les institutions catholiques, s'arma contre leurs droits les plus incontestables et enveloppa, dans la même proscription, nos libertés, nos traditions et nos dogmes. Le curé de Saint-Bonaventure eut à subir, comme tous ses collègues de France, les tracasseries et les vexations, dont les circulaires ministérielles ressuscitaient l'usage, en l'empruntant aux périodes les plus despotiques du premier empire. Il s'agissait tantôt de la clé du clocher, tantôt de la sonnerie des cloches, tantôt des comptes de fabrique et tantôt de la cire des convois funèbres ; un jour on discutait le tarif du casuel, un autre jour, on contestait la transmission de legs parfaitement légitimes, ou bien l'on prétendait en déterminer l'emploi ; expulsé des bureaux de bienfaisance, le chef du clergé paroissial l'était aussi des écoles et, par ces mesures détournées et odieuses, on frappait de déchéance son ministère à l'égard des enfants et des pauvres. Il est hors de doute que M. Méchin ne se rangea, ni parmi les découragés, ni parmi les silencieux : la lutte ne déplaisait pas à son tempérament et il n'aimait pas plus sacrifier de ses droits que perdre un pouce de sa taille. On raconte qu'il avait l'habitude de se dire à lui-même, comme l'adage de son équilibre moral et de son aplomb physique, ces simples mots : Tiens-toi droit ; et, afin de s'en pénétrer mieux, il les répétait dans le patois de ses montagnes du Forez, dans la langue de ses compatriotes de Saint-Georges-en-Gouzan, où les têtes ne fléchissent pas plus que les hauts sapins. Mais ces préoccupations très vives, à certaines heures, d'écoles, de presbytère, de comptabilité, ne l'arrêtèrent pas dans les soins, dont il était redevable à son troupeau, ni dans ses projets d'amélioration et d'embellissement pour son église. Gomme le premier de ses prédécesseurs, il exerça, pendant un quart de siècle, la charge pastorale; installé, le dimanche
15 juillet 1878, par M. Richoud, vicaire général, que rattachaient à Saint-Bonaventure les plus chers souvenirs de son enfance et de son éducation cléricale, il ne cessa d'interrompre un laheur assidu et fructueux, que terrassé par la vieillesse et la maladie, qui Tobligèrent à démissionner, à la fin de l'année 1902. S'il batailla ferme, pour repousser des empiétements qu'il jugeait contraires à l'équité, il employa une activité non moins louable, à imiter les exemples, qui lui avaient été légués, à développer la beauté de l'édifice matériel confié, entre ses mains, à son goût et à son zèle. Examinons ce qu'il entreprit, ce qu'il créa ou bien ce qu'il restaura ; le récit de ses luttes et de ses déboires viendra en second lieu.
Un de ses soucis, qui précéda les autres, fut de se débarrasser de dettes et d'emprunts antérieurs. Depuis longtemps, le conseil de fabrique, dont plusieurs membres étaient cependant gens d'affaires consommés, se débattait contre l'insuffisance de ses recettes, en regard des dépenses indispensables, où l'engageait l'entretien coûteux d'un monument, tel que les Cordeliers. On avait un peu épuisé les divers moyens de se procurer de l'argent, souscriptions, quêtes, émissions de bons remboursables, etc. Les recettes du casuel baissaient notablement, avec la diminution du chilfre de la population, émigrant aux Brotteaux ou à la Guillotière, qui traversait l'eau, comme on disait. Un stock de factures en retard alourdissait le budget courant. M. Méchin paya 6.000 francs pour le calorifère, récemment construit; 5.000 francs pour les tambours des portes, 2.200 francs pour réparations à la terrasse de l'école. De ses deniers et de ceux de MM. les vicaires, il offrit les candélabres de cuivre des piliers; il entreprit de renouveler les confessionnaux : il en commanda cinq, le dernier placé en 1888 : le coût de chacun lui revint à 2.000 francs. Il eut aussi à traiter et à trancher une question, pendante depuis quinze ans environ, à propos des vitraux de la chapelle de la Sainte Vierge. A la mort de M. Henri Aynard, dont les services, en qualité de Président du Conseil de Fabrique, avaient été inappréciables et de tous les instants, sa veuve avait annoncé que le défunt avait disposé d'une somme de 4.000 francs, en faveur de l'église, et que chacun de ses enfants, « en souvenir de leur père bien aimé », y ajoutait 1.000 francs ; ce qui portait le don à 9.000 francs. Seulement, M™*^ Aynard ajoutait, dans sa lettre, que, selon la pensée de son mari, cet argent était réservé aux réparations, et elle prévenait qu'elle avait l'intention de le garder, à part elle, en acquittant les intérêts, jusqu'à ce que l'emploi en fût déterminé et rempli. On agréa ses propositions et on apprit, en janvier 1869, que, d'accord avec elle, M. Merley avait commandé les trois vitraux de la Sainte Vierge. Le choix de l'artiste était excellent; on s'était adressé à Steinheil, l'auteur des vitraux de Saint-Joseph, et on espérait posséder comme pendant à ceux-ci, une œuvre aussi originale, aussi parfaite de dessin et de coloris. Six mois après, rien n'était encore arrêté ; Steinheil et son associé se séparèrent, pour des causes qui m'échappent: on résilia les engagements, conclus avec le premier entrepreneur principal, et on les reprit avec le second, M. Coffetier, qui fixait le prix à 360 francsle mètre carré. Le siège de Paris ruina le maître-verrier et dévasta son atelier ; sous ce prétexte, il tâcha d'expliquer son manque de parole et promit enfin, pour juin 1875, d'exécuter au moins une partie de la commande. La Saint-Jean et Noël se passèrent, sans-
SAINT-BONAAENTL'RE
un signe de sa part, ni uu morceau de verra : on lui enjoi -niL, sons peine de résiliation des conventions, d'être prêt au 30 mai prochain. Lors-p.e M. Mécliin arriva, les fenêires étaient au même point qu'au début; il déclara le contrat caduc et traila avec un fadeur estimé, M. Lorin, de Chartres. Les maquettes envoyées satisHrent, et les vitraux, après quelques retouches demandées, furent posés au cours de l'année 1881. Le sujet du premier est la promesse du ^ Rédempteur, après la chute originelle ; le second rappelle la proclamation de rimmaculée-Conception par le pape Pie IX, le troisième, la royauté de la Mère de Dieu. Comme valeur artistique, comme tonalité, comme charme, le mérite de Lorin est inférieur à celui de Steinheil ; l'ensemble ne se fond pas aussi harmonieusement ; l'unité de style, entre les divers panneaux, n'a pas été assez scrupuleusement ménagée. Telle quelle cependant, cette décoration achève la beauté de l'antique sanctuaire de Notre-Dame de la Délivrance asrrandi ; des
wm m m m
agrandi amateurs distingués en font
(il
Il l^.
grand cas et les esprits simples en saisissent facilement le symbolisme historique. Un anachronisme volontaire, qu'on observe au centre de la composition, mérite d'être expliqué. Le cardinal Caverot, en magnifique cappa rouge, avec des traits très ressemblants, est à genoux aux pieds du Souverain Pontife, qui lui tend la bulle dogmatique de l'Immaculée-Conception ; cette présence de l'Kminence, dans la basilique de Saint-Pierre, en 1854, est une pieuse flatterie à son endroit, car l'archevêque de Lyon ne fut élevé à la pourpre qu'en 1878 ; dans le dessin primitif, cette place était réservée à la ville de Lyon et, sans offenser la mémoire vénérée du prnice de l'Eglise, qui lui a été substitué,
Histoire des Églises el Chapelles de Lyon, II. 59
Vitrail Suinte-lilisabelli. à Sainl-Bonavenlure.
466 niSTOIHE DES ÉGLISES ET CHAPELLES DE LYON
celle figure féminine eùtjelé plus de variété clans le concile d'évéques, un peu Irop uniformes d'atlitude hiéralique. Après avoir contribué à l'enchantement des jeux, le curé songea à satisfaire les oreilles, car tous les sens mènent à Dieu, et tous les arts contribuent à servir la religion. Dès avril 1882, il proposa un projet de réparation des orgues, dont la dépense n'atteignait pas moins de 2o.000 francs. A la vérité, le conseil regimba et ajourna indéfiniment le vœu qui lui était soumis; trois ans après, M. Méchin revient à la charge; cette fois, il s'est muni d'un argument, auquel on ne résiste que rarement; il prend à son compte les trois quarts des frais : encore ne sollicite-t-il une subvention qu'afîn de ne pas écarter les fabriciens d'une œuvre, qui a toutes les sympathies des paroissiens. L'instrument, si l'on s'en souvient, datait de 1845 et du curé Pater; il est vrai qu'en 1861, sous la direction d'un des plus habiles maîtres de chapelle, M. Neyrat, aujourd'hui doyen du chapitre primatial, il avait reçu des accroissements et des remaniements, qui avaient doublé sa puissance et sa sonorité ; mais un usage de quarante ans est capable de détendre les meilleures cordes et de nuire aux ressorts les plus résistants ; on s'adressa à M. Merklin, un facteur réputé, installé depuis peu à Lyon et dont la mode, d'accord avec le vrai mérite, s'était emparé ; l'expertise approuva le renouvellement qu'il avait opéré, et le public, invité le 23 janvier 1887, à l'inauguration solennelle, la troisième du siècle, accourut en foule et goûta un concert spirituel d'une impeccable exécution.
D'autres travaux plus importants succédèrent à ceux que nous avons énumérés jusqu'ici : loin de s'éteindre ou de se calmer, le zèle du vénérable M. Méchin paraissait s'enfiammer davantage, à mesure que ses tentatives arrivaient à bon terme ; il était moins défiant de ses forces et plus sûr des appuis qu'il se créait. L'inspiration lui vint de restaurer les chapelles, qui ne l'avaient été que d'une façon provisoire ou sommaire, dont l'état d'humilité contrastait avec les richesses du Sacré-Cœur et de la Sainte Vierge. Il jeta son dévolu sur les trois, dédiées à saint Luc, saint Joseph, et saint Antoine de Padoue.
La première occupe le second rang, en entrant dans la petite nef gauche; bcàtie par Simon de Pavie, dont elle garde le tombeau et l'épitaphe, elle avait eu d'abord pour vocable l'Annonciade ; en 1619, concédée aux peintres et aux vitriers, après d'assez vifs débats, en remplacement d'une autre qu'ils prétendaient leur appartenir et qu'on avait réservée à la confrérie du Cordon de saint François, le patronage de saint Luc et de saint Clair fut substitué à celui de Marie, enfantant le Verbe divin; M. Méchin souhaita la consacrer à saint François d'Assise, le fondateur des frères Mineurs, le véritable titulaire, pendant plus de deux cents ans, de l'église, où il n'avait plus un autel, sous son nom. La corporation des peintres s'était retirée depuis longtemps ; une lettre, envoyée par leur secrétaire Mathieu iNinaut, le 10 janvier 1826, nous apprend qu'ils étaient dans l'incapacité de tenir leurs engagements, de veiller à l'entretien de la chapelle et de faire chanter la messe de leur fête. Depuis, le lieu avait servi d'entrepôt et de débarras. Le changement s'opéra aussi rapidement qu'avec opportunité. La fenêtre fut ornéç d'un vitrail, commandé à Champigneul, de Paris, et payé à moitié par le D^ Desgranges : il représente quatre sujets tirés de la vie du Poverello d'Assise : 1° l'impression des stigmates ; 2° la guéinson de l'enfant de Jeanne de Fidenza ; 3° l'invention du cantique au soleil, accompagné
saint-i?onam:nti'uk
sur sa viole par un a.ige; 4« la prédication aux oistNiux. La clôture de ])ierre, eu slyle gothique flamboyanl, sort du ciseau de Vaganaj ; l'aulel elle retable sont h's pailk-s principales; ouvrage de M. Lagneau, menuisier à Messiniy. près Moninierle, sur les dessins de M. Louis Benoît; le groupe de saint François, que le Christ baise, en se détachant de sa croix, les statues des deux niches latérales, saint Bonaventure et saint Bernardin de Sienne, ont été sculptées par M.
Fontan, lauréat de la grande médaille du Salon de Lyon de 1889. Le basrelief, au-devant du tombeau, don de M. Wolf, figure sainte Claire, agenouillée auprès de la dépouille du Patriarche, et approchant une main timide d'une des blessures des sacrés stigmates. C'est la reproduction par M. Chenevay de la même scène, qu'on voyait, dans la chapelle des Pères Franciscains, rue des Fourneaux, à Paris, de la composition de M'"e ïercuire, statuaire qui revendiqua ses droits d'auteur par papier timbré.
Libéré de la dette, que sa piété lui avait imposée à l'égard de saint François, M. Méchin ne tarda pas à se décider à honorer d'un pareil hommage l'époux de la Mère de Dieu, le
Le vitrail de sainte Élisabetli à Saint-Boiin\ cnture, d'après les cartons du jjeintre P. Buiel
l"' frnsnu'iil.
chef de la Sainte Famille. A la chapelle de la Vierge, qui possédait un relahle, il avait placé les vitraux qui manquaient ; celle de saint Joseph, éclairée par de magnifiques verrières, recevra le retable, dont elle est dépourvue, mais le donateur le désire aussi riche, aussi somptueux que possible ; il rêve d'un chef-d'œuvre d'art chrétien. Son attente n'a pas été déçue, ni ses libéralités gaspillées. M. Louis Benoît, héritier du talent de son père et de son grand-père, aussi bien que de leur titre d'architecte de l'église, prêta son imagination et ses crayons ; ses collaborateurs, Delorme, Fontan et Visconti, leur expérience et leur ciseau. L'œuvre est dessinée dans le plus pur stjle du xv*' siècle ; autel et retable sont sculptés dans un marbre blanc, où la flamme des cierges attache des reflets d'or. L'autel, très riche d'ornementation, est décoré d'arcatures à volutes et de contreforts à clochetons; le devant du tombeau est rempli par la scène de la mort de saint Joseph, entre la Vierge qui prie à genoux et le Christ, qui soulève la tête de son père adoptif. Deux étages, divisés par une frise de feuilles de chardon, contiennent, chacun, deux niches, couronnées par une ogive aux délicats menaux, où figurent des scènes évangéliques de l'Enfance : à gauche, le mariage et la fuite en Egypte, à droite le songe et l'atelier du charpentier. Au centre, en retrait du tabernacle, séparée des autres par des montants, relevés de pinacles, et des panneaux où courent des entrelacs de cordelette, la niche principale abrite la statue du charpentier nazaréen, tenant l'Enfant Jésus, endormi dans ses bras, le front appuyé sur son épaule. Cette œuvre, dont l'auteur est M. Delorme, un Forézien de Sainte-Agathe-en-Donzy , élève de Bonnassieux, témoigne d'une conception délicate et d'une savante exécution. Le motif, qui la surmonte, est l'apothéose de l'humble et sublime ouvrier, au sein de l'Auguste Trinité : entouré d'anges, dont les uns soutiennent son trône, dont les autres jouent du luth et de la cithare, le Père Eternel bénit ; au-dessous, Jésus-Christ et sa Mère élèvent la couronne, destinée au plus vigilant des pères, au plus aimé des époux, et l'Esprit-Saint, sous la forme de la colombe allégorique, plane dans ce rayonnement d'immortelle gloire. M. Fontan a su trouver, pour tous les personnages, des attitudes vraies, des physionomies justes ; il a cherché le fini jusque dans les moindres détails de la pose et du costume, partout il s'est inspiré d'un sincère sentiment religieux. A côté de lui, M. Visconti a prouvé une habileté de praticien, poussée aux dernières limites ; cet immense bloc de marbre, il l'a, pour ainsi dire, métamorphosé en une merveilleuse et légère dentelle, tant il l'a creusé avec souplesse, tant il a ajouré ses multiples clochetons, ses gables, ses flèches et ses dais. D'aucuns prétendent qu'il n'y a rien de plus achevé dans l'église.
Mgr Coullié, intronisé, depuis trois mois à peine, dans la chaire archiépiscopale, vint bénir ce monumental ex vota. C'était sa première visite à Saint-Bonaventure. Le mardi, 19 décembre 1893, il fut reçu, par M. le Curé, entouré des fabriciens et d'un nombreux clergé, il fut complimenté avec un tact et un à-propos charmants. « Il nous plaît, lui dit M. Méchin, de reconnaître en votre personne, sinon le successeur de notre cardinal, saint Bonaventure, au moins son héritier. Les tendresses de son âme, les lumières de son intelligence, l'onction de sa piété, son amour pour les pauvres et les petits, ne vous les a-t-il pas légués? Et la légende de vos armes n'est-elle pas le résumé complet de sa vie ? Obéir et aimer: Obedienlia et dileclio, a-t-il fait autre chose? et si notre auguste patron n'a
SAINT-ltONAVENTlHF,
point encore laissé tomber sur vos épaules son manteau, certes nous n'aurons pas longtemps à le demander à saint Antoine de Padoue. » l^n jetant ces fleurs, l'orateur n'écarta pas une allusion sur les épines, dont il était blessé. « L'autel que vous avez consacré, ajouta-t-il, demeure comme le témoignage de votre bonté, mais aussi le gage de votre protection et de nos espérances. Ali ! Monseigneur, s'il vous plaisait un jour de réaliser ces espérances, de donner enfin à notre pauvre et chère paroisse, cpii se meurt dans ses trop étroites limites, la bénédiction que les Patriarches donnaient à leiu^ postérité : « Crescas in inillibus, » ce jour-là, pour peu que vous ayez écarté les limites, sans limites, sans borne, sera notre reconnaissance. »
Parmi les dons, qui permirent de conduire à sa perfection une entreprise aussi coûLeuse, outre l'apport de l'Archiconfrérie, de beaucoup le principal, nous devons rappeler celui de M. l'abbé Vignon, vicaire de la pai^oisse, aujourd'hui curé du Saint-Sacrement, qui fut de 10.000 francs; M. et M"^*' Gustave Merle, M. Louis Grandjanny, d'autres anonymes unirent leur générosité aux précédentes.
Une plaque de marbre, placée sur le mur de droite de l'autel, porte une inscription commémorative de cette solennité, des bienfaits qui la préparèrent, du prélat qui la présida, du prêtre, aussi humble que méritant, qui fut l'âme de son organisation et l'ouvrier ■de son succès.
ALTARE HOC SANGTO JOSEPHO CONFRATERNITATIS PATRONO FRATRES SORORESQUE S. S. P.
R. R. P. II. COULLIÉ ARCH. LUG.
DICAVIT ET SACRAVIT CURAM DEDIT J. B. MÉCHIN CANON. ET PAROCHUS LEONE Mil, DEO PrOVIDENTE, REGNANTE
XIX Xbi« ANNO DOMINI MDCCCXCIII
Cependant, quels que soient les rangs dans la hiérarchie céleste, quelles que soient les sérieuses exigences des dévotions bien réglées, aux Gordeliers, dans l'église conventuelle ou paroissiale, toute renommée pâlit devant le crédit de saint Antoine ; son intercession éclipse toutes les autres ; n'est-il pas le plus puissant et le plus accessible des faiseurs de miracles? On l'implore pour toute espèce de besoins; on lui confie des désirs ou des chagrins qu'on n'oserait pas murmurer au plus familier de ses amis. Sa chapelle est un pèlerinage perpétuel, des milliers de cierges y brûlent, en son honneur, et au moins autant de recommandations sont adressées à sa compatissante bonté. Cela dure probablement, depuis que la chapelle existe, c'est-à-dire depuis l'année 1388, qu'elle fut bâtie, à la place même que nous la voyons aujourd'hui. Bien des signes attestent ce concours dans les âges passés ; nous n'en mentionnerons qu'un seul, rétablissement d'une confrérie, par un bref d'Alexandre VI et par une ordonnance de Mgr Camille de Neuville, en 1663. Le clergé sécu-
lier continua la tradilion des religieux et le premier des vicaires de M. Pascal, M. de Buffevent, s'empressa de rendre au sanctuaire anlonin sa décence, sa clientèle et sa popularité. M. Merley établit, en 1870, l'exercice des treize mardis. On est redevable à M. Méchin de la reconstitution de l'Arcbiconfrérie et de son approbation par Mgr l'archevêque, le 23 mars 1894. Son attention ne négligea pas davantage les améliorations matérielles; sur son initiative, que plusieurs estimeront courageuse, les ex-voto, peu décents, ridicules et encombrants, furent élagués ; il enrichit l'autel, dès 1879, d'une garniture de chandeliers, de lampes et de lustres ; en 1895, d'une bannière et d'une statue en bi^onze, qui lui coûta "2.000 francs. Il installa, dans le fond, ce qu'il appela lui-même un meubleostensoir, vaste placard, avec de larges baies vitrées, où il déposa les châsses et les reliquaires et les offrit ainsi perpétuellement aux regards et à la vénération des fidèles ; deux statuettes d'anges, l'un sonnant de la trompette, l'autre armé d'une épée, se dressent, de chaque côté de la corniche, ils annoncent, celui-là, le réveil futur : exuJtnhinil , celui-ci, le dépôt sacré dont il a la garde : cusfodil Dominus ossa eoru/n. La fresque et les peintures décoratives sont du pinceau de Balouzet. A cette époque, dans l'année qui précédait le septième centenaire de la naissance du saint à Lisbonne, il se produisit, tout à coup et d'une façon assez inexplicable, un renouveau populaire de son culte et de confiance en sa miraculeuse intercession. Il devint Tavocat de toutes les victimes des coups de la fortune, grands ou petits, et, en même temps, cette innombrable clientèle l'établit le père nourricier des pauvres, en payant d'avance, par une aumône charitable, la grâce qu'elle sollicitait. Le mouvement parlit de Toulon, de l'arrière-boutique d'une mercière modeste, dont la foi se montra capable de transporler des montagnes. Bientôt la France entière fut aux genoux du thaumaturge ; on kii érigea des milliers de statues et les (piantités immenses de pain blanc, distribuées partout, en son nom, ne furent pas le prodige le moins étonnant de son influence ressuscitée. Il n'y eut, à Sainl-Bonaventure, qu'à persévérer dans la tradition, en l'amplifiant au gré des convenances et des besoins. M. le Curé institua la messe des pauvres, chaque lundi; comme dans la parabole de l'Évangile, il donnait rendez-vous à tout venant, pourvu qu'il soit indigent, quelle que soit du reste sa provenance, son état-civil, son âgeouson sexe. Chacun recevait une piécette de 0.50 centimes et deux kilogs de pain, avec quelle joie et quelle avidité, on le devine, mais il emportait aussi le souvenir de quelques bonnes paroles, réconfortantes et paternelles. Cela dura quatre ou cinq ans et onn'y a pas renoncé, sans tristesse, devant l'impossibilité matérielle de continuer. On compta, dans ces assemblées hebdomadaires, jusqu'à 800 pauvres et, d'après une comptabilité rigoureusement tenue, on dépensa 123.147 francs (cent vingt-trois mille cent quarante-sept francs). C'était dans le lieu même, où l'Aumône Générale avait pris naissance, et où elle avait nourri la foule des gueux de 1531 à 1790, la reproduction de ses largesses et de son universelle pitié.
Le Triduura du centenaire, célébré au milieu de conditions aussi favorables, souleva un enthousiasme exceptionnel; les trois journées des 16, 17 et 18 juin 1895 renouvelèrent ce qu'on avait admiré, vingt ans auparavant, pour la solennité séculaire de Saint- Bonaventure. Le cardinal CouUié présida un des saints ; les dignitaires du chapitre et les
SAINT-HONAVKN'rrm'
vicaires généraux se partagé icnL les aulres oflices; Mgr Ko/.ier prêcha sur les grandeurs de la vocation sacerdotale et sur l'honneur, (pii revient à une famille, ouvrière ou bourgeoise, de consacrer un des siens au service de Jésiis-C.lirisl. Le dernier soir, 1 assistance était si compacte, qu'on fut forcé de renoncer à la procession des reliques, devant l'impossibilité de s'ouvrir un passage. Le spectacle ne fut pas plus impressionnant à Lisbonne ou à Padoue.
De telles joies servaientde trêve, trop courte et trop rare, aux inquiétudes et aux soucis, soulevés par le conflit indéfini entre la Mairie et la Fabrique, à propos du presbytère, des échoppes, de la dégradation extérieure de l'église. La série des difficultés, qui devaient aller en s'aggravant, pendant quinze ans, eut son origine dans la prétention, exprimée par la ville, de bénéficier d'une
clause, insérée . • • - i i
dans le contrat d'acquisition de la maison curiale, qui lui réservait . la moitié de la surface du rez-de-chaussée, à l'effet d'y placer un corps de garde ou tout autre établissement
Le vilrail
de sainlc Élisabeth à Sainl-Bonaveuture, d apivs k-s cartons du pcinlrc- V. Borel. 2° fragment.
d'inLérèt public ». Depuis le jour de l'échange des signatures, c'est-à-dire depuis le 11 décembre 1826, il n'avait jamais été soufflé mot d'une revendication cpielconque ; l'idée du corps de garde avait été abandonnée ; on avait probablement reculé devant l'inconvenance de loger, sous le même toit que des prêtres et à la porte d'une église, des plantons de police, si utile que puisse être parfois leur intervention. La fabrique avait joui de son usufruit entier et traité, pour ses baux avec les locataires, sans intervention de personne. Elle y avait quelque droit; car la municipalité avait sans doute payé l'immeuble Rhenter 40.()tJ0 francs et de plus avancé 5.000 autres francs, pour les réparations, mais les agrandissements, les constructions nouvelles, l'aménagement général, une échoppe achetée de M'"" Desgranges, sur laquelle on avait prolongé le bâtiment, n'avaient pas exigé moins de 60.000 francs, tirés exclusivement de la caisse paroissiale. Son bénéfice de jouissance n'était donc pas absolument gratuit et une prescription, au moins morale, favorisait sa sécurité. L'adjoint, chargé de l'affaire, ne réclamait pas moins que l'arriéré des loyers, échus depuis soixanle ans ; il soutenait n'avoir pas à se préoccuper d'un bail, qui n'était pas revêtu du consentement indispensable d'un des propriétaires, et il menaçait de s'emparer, de force, de la partie de l'immeuble, stipulée au contrat primitif. Je me demande comment le tribunal aurait jugé des conclusions aussi énormes, découlant d'un privilège, sinon discutable en fait, du moins périmé, en apparence, par un non-usage perpétuel. On préféra transiger et, après entente avec l'avoué de la ville, M. Pondevaux, et l'avocat de la fabrique, M. Pézerat, on convint d'une indemnité de 5.000 francs et que la moitié du prix du loyer du magasin Poggi, en attendant la fm de la location, serait versé au receveur municipal.
Telle fut l'escarmouche de début : les suivantes auront une importance et un retentissement beaucoup plus significatifs. Il s'agira, non plus de quelques mètres carrés du rezde-chaussée à détacher, mais du presbytère tout enlier. Ce presbytère, on s'en souvient, formant corps avec l'église, servant de prolongement au côté nord-ouest de la façade, devenait sujet à démolition, par la transformation du quartier Grôlée; il tombait sous le coup de l'expropriation'pour utilité publique. Dans quelles conditions se traiterait cette opération ? On soupçonne les anxiétés, les transes, dirai-je, du curé Méchin et de son entourage.
Dans la séance municipale du 27 mars 1888, M. Gailleton, maire de Lyon, avait lu son rapport sur la nécessité d'assainir « ces ruelles malsaines, noires et privées d'air, d'un contraste si frappant avec la rue de la République et le quai du Rhône ». Il avait entraîné ses collègues à une œuvre qu'il proclamait « digne d'une municipalité éclairée ». Nous n'avons pas à raconter ici, à la suite de quelles combinaisons et de quels traités, une société financière parisienne, dont M. Stanislas Ferrand, architecte-expert, était le principal régent, parvint à être chargée de l'entreprise et de la réalisation du plan Clair, Bernoud et Duret, qui avait eu la préférence sur celui de MM. Bissuel et André. On voudra seulement ne pas oublier que M. Méchin, dans le cours des discussions, aura devant lui deux interlocuteurs, au lieu d'un, M. Gailleton et M. Ferrand, et qu'après avoir convaincu le premier, il lui arrivera à peu près toujours de ne pas gagner le second, ou réciproquement. Les documents, assemblés sur ces épineux incidents par M. Méchin, nous apprennent qu'il fut touché, dès le 13 avril 1890, par une lettre de l'administrateur de la
SAINT-BONAVENTURE
Société du quartier Grôlée, Tinvilant à traiter à l'amiable de l'expropriation du presbytère. Il eût été au moins aussi imprudent qu'irrégulier d'accepter cette façon de procéder : ni le curé, ni les fabriciens n'avaient mandat de traiter pour un immeuble, dont la nue propriété appartenait à un tiers. C'est à l'Hôtel de Ville et à la Préfecture du Hhône que M. Mécbin porta ses doléances et qu'il réclama des éclaircissements sur la situation qui lui serait faite. D'un côté, comme de l'autre, on ne se pressa pas de répondre ; un peu piqué par ce silence, M. Mécbin pense que des pourparlers directs aboutiront plus vite, mais, nulle part, il ne rencontre ce qu'il chercbait, une décision précise; on lui prêche, dans les termes les plus conciliants, un renoncement, auquel il n'est pas du tout préparé. Il convoque le Conseil de Fabrique, le 9 décembre, il lui donne lecture d'un mémoire fort serré, où il démontre qu'il est impossible, sous peine de violer le contrat de 1826, de chasser le clergé concordataire de sa demeure, sans lui en fournir une autre ; il demande à ses auditeurs d'en approuver la conclusion et de déclarer qu'ils s'opposeront par tous les moyens amiables, administratifs et judiciaires, à la prise de possession du presbytère. La pièce, avec ses considérants, est signée à l'unanimité, et, sur-le-champ, envoyée par le secrétaire à M. Gailleton. Comme pour les précédentes, il n'y eut pas même un accusé de réception. Le statu quo se prolongeait et les parieurs, dans la galerie, s'engageaient sur son issue. Vainement, dans les commencements, on avait usé de discrétion; l'affaire s'était ébruitée, la chronique mondaine en bavardait ; les journaux en traitaient ; personne, dans aucun camp, de gauche ou de droite, catholique ou franc-maçon, n'était indifférent à ce duel, très conforme avix lois ecclésiastiques, nullement en marge de celles de l'honneur, entre M. Gailleton et M. Mécbin, deux hommes qui s'estimaient au fond, qui finirent par s'arranger, à leur satisfaction réciproque, et se pardonnèrent mutuellement de n'avoir pas abaissé leur lame, dès la première passe.
Un appui sérieux survint à M. Mécbin d'un côté, où peut-être, il l'espérait médiocrement. Prévenu parle maire que l'on irait simplement au jury d'expropriation, pour le règlement de l'indemnité, M. le Préfet en référa au ministre de l'Intérieur, lui proposant son opinion qu'un décret de désaffectation était nécessaire, avant de poursuivre l'abandon définitif de la cure. Le ministre partagea cet avis, conformément à l'ordonnance de 1825, et les fabriciens, officiellement informés de la décision, déclarèrent, dans leur séance du 25 juillet 1891, qu'ils obligeront la ville à fournir un nouveau presbytère et qu'ils ne se présenteront, sous aucun prétexte, devant les jurés, chargés de régler les indemnités.
C'est alors que M. le curé intervient plus directement et qu'il sort de son portefeuille un traité, qui lui a coûté, je suppose, plus d'une nuit sans sommeil, où il a mis, avec toute l'ardeur de son désir du bien et de la conciliation, la fougue d'une imagination qu'on ne lui connaissait pas et l'emballement d'un rêve, d'autant plus cher, qu'il a été plus longtemps caressé. Pendant quatre années entières, il n'est pas de démarches, pas d'efForts qui le lassent pour réussir ; il lutte partout, au sein du Conseil de Fabrique, devant la commission du contentieux des jurisconsultes catholiques, devant la municipalité, auprès de l'opinion; il se montre sensible aux approbations qu'il reçoit; il n'est jamais embarrassé, pour réfuter les objections qu'on lui oppose.
Histoire des Églises et Chapelles de Lyon, II. 60
HISTOIRE DES ÉGLISES Eï CHAPELLES DE LYON
Il ne s'agit plus du simple échange d'un immeuble avec un auti^e immeuble, de superficie et de valeur équivalentes ; M. Méchin engage toute la plus grande partie du patrimoine de la fabrique, celui des œuvres paroissiales, le sien propre, sur la concession de l'usufruit perpétuel d'une maison, qu'il s'engage à bâtir, et dont les frais doivent dépasser un demimillion. Son plan et ses propositions comprenaient les dispositions suivantes : il cédait, d'un côté, avec le presbytère, deux maisons de la rue Champier et de la rue Saint- Bonaventure, dont la valeur d'achat représentait 180.000 francs, contre l'autorisation d'occuper tout l'ilot L, c'est-à-dire une superficie de 420 mètres carrés, par un édifice dont il aurait l'usufruit à perpétuité ; d'un autre côté, et ici la combinaison lui était, me semble-t-il, très favorable, il vendait une troisième maison, sa propriété, située angle de la rue Thomassin et du quai de l'Hôpital, 300.000 francs, à la ville, qui l'offrait à la Société de la rue Grôlée, comme compensation à l'abandon de l'îlot convoité. Le conseil municipal vota ce projet, le 26 avril 1892, sur un rapport de l'administration. M. Ferrand fut, un an, à envoyer sa réponse; le 20 mars 1893, on apprit qu'il refusait absolument d'acquiescer à la combinaison. L'ingénieur de la voirie, M. Clavenod, en avertitM. Méchin et l'invite aune entrevue, pour débattre les bases d'un traité à recommencer. Voilà de nouveau l'excellent prêtre en campagne : il interroge les financiers, il consulte les entrepreneurs, il visite les avocats, il interpelle les journalistes ; rien ne le fatigue, rien ne le désarçonne ; il aborde M. Ferrand ; il emploie auprès de lui toutes les influences dont il dispose. On sent que ce vieillard a jeté toute son âme dans cette conception qu'il revendique tout entière. Elle est un peu, dans son cerveau, le songe de Perrette; il entrevoit, sous son toit, ses vicaires, sa maîtrise, ses écoles, l'orphelinat, les religieuses ; il escompte le rendement des loyers, dont un seul, celui du rez-de-chaussée, lui est retenu d'avance, au prix de 25.000 francs; il prévoit un téléphone souterrain entre les sacristies et ses appartements. 11 refuse de comprendre qu'il n'est pas, sans quelque danger, de bâtir pour autrui, et on aurait perdu son temps, en cherchant à le persuader qu'à l'heure actuelle, en face des signes avant-coureurs de la séparation qui menaçait, la sagesse ne conseillait guère de sortir aussi publiquement du rôle des attributions de l'institution fabricienne. Le 8 octobre 1895, les conseillers municipaux repoussaient le projet de traité, qui leur était présenté en son nom : deux modifications cependant le différenciaient du précédent. La fabrique oflTait 100.000 francs à l'administrateur délégué, M. Ferrand, en compensation de l'abandon de ses droits ; toutefois elle recevrait, de la ville, par mètre carré de construction, la même somme de 750 fr. qui était consentie à la compagnie par ses engagements particuliers.
Tout paraissait brisé sans espoir de raccommodements. Cependant, à moins de se résoudre à employer la violence et à expulser, par la gendarmerie, comme des malfaiteurs, les habitants du presbytère, il fallut bien consentir à les loger. On tomba d'accord par nécessité et l'entente se produisit, enfin, sur la concession par la municipalité, qui les prenait à bail de la société, dont elle était un peu la prisonnière, de trois étages du n'^ 4 de la rue Grôlée. L'opposition levée, le décret de désaffectation fut rendu par le Président de la République, le 4 mars 1898. Le déménagement s'opéra, et, le 14 février 1899, on pendit la crémaillère ; je n'ose pas approfondir, si, dans les toasts échangés, on porta la santé de
SAINï-liON'AVlîNTL'HE
M. Gailleton, ou s'il fut oublié; ce qui est plus sûr, c'est que M. Méchiu le maria, peu de temps après, dans la chapelle Saint-Antoine de Padoue, et que son successeur l'enterra, au milieu du déploiement des pompes civiles et militaires, que réclamait le protocole, en faveur de l'ancien premier magistrat de la cité et du grand oflicier de la Légion d'honneur.
Après avoir tant combattu, même dans un triomphe un peu différent de celui qu'il avait rêvé et poursuivi, dont il se déclarait, néanmoins, par une modestie excessive, « très satisfait », M. le curé sentit le besoin de se reposer et le goût, de mettre un intervalle de réflexion, entre ses labeurs, leur jugement et leur récompense.
Il s'était aimablement engagé, au banquet de ses noces d'or sacerdotales, le 29 novembre 4897, devant S. E. le cardinal CouUié et les nombreux amis, accourus pour le féliciter, d'appliquer toute sa bonne volonté à remplir le programme, que lui traçaient leurs vœux et leurs louanges : mais rexécution de la promesse ne dépendait pas entièrement de lui; il comptait soixante-dix huit ans passés; la vieillesse approchait, et, sans les courber trop, elle avait chargé ses épaules du poids pesant d'infirmités à ménager. Il exprima, au cours de Tété 1902, l'intention de céder la place et il passa la main à un des prêtres qu'il estimait le plus, des plus capables de remplir ses intentions et de continuer ses œuvres. Il demeura, deux ans encore, sous son toit fraternel, son commensal et son conseiller, et, le 17 octobre 1904, ce bon serviteur de Jésus-Christ et de l'Eglise s'éteignit, comme il le souhaitait, sans bruit et sans peur, à l'hôpital Saint-Joseph, implorant du Souverain arbitre de notre destinée, un peu de miséricorde, et de ses paroissiens, des prières qui ne lui manquèrent pas.
M. l'abbé P. Protière, dont l'arrivée fut saluée, dans les rangs du clergé et du monde laïc, par les plus chaleureuses espérances, se trouvait dans le plus vigoureux épanouissement de sa maturité, de son intelligence et de son zèle. Peu de témoignages pourraient être, à son endroit, plus complets et plus impartiaux que celui de l'ami de quarante ans, qui le loue, dans ces lignes, et qui constate, chaque jour, mieux que personne, quels souvenirs et quels regrets inelTaçables l'accompagnent dans la retraite et l'éloignement, où la maladie l'a contlné. Son passé, pourquoi reculer devant le mot ? son apprentissage du gouvernement paroissial l'avait admirablement préparé à la mission, que les circonstances publiques, les hommes, les lieux eux-mêmes, les traditions, lui traçaient, dès sa venue à Saint-Bonaventure. Pendant dix ans, sur le plateau de la Croix-Rousse, au Bon-Pasteur, il s'était dépensé, sans compter, auprès d'une population ouvrière, qui l'avait adopté comme son ambassadeur, auprès des fabricants et des employeurs; son ci-édit était considérable : son obligeance le dépassait encore. Du reste, à Jarnioux, où il avait eu à bâtir une nouvelle église, à Notre-Dame-des-Marais de A'illefranche, son unique vicariat, pendant huit ans, on n'avait eu qu'à se louer de son empressement à rendre service, de la bonne grâce dont il l'assaisonnait, et des succès dont ses efforts et ses démarches étaient couronnés. Son cœur pénétrant et sensible possédait la clé pour ouvririons les autres. Trop court, beaucoup trop court, a été son passage parmi nous ; cependant, parce qu'il s'y est pris tôt et qu'il a marché vite, son nom demeure attaché à une œuvre de première et d'absolue importance : la restauration extérieure de l'édifice et le prolongement de sa
façade. Il a eu la bonne fortune de mettre en valeur les longs labeurs de ses prédécesseurs et de forcer de rendre aux vieux Gordeliers une réputation, que la presse et l'opinion leur refusaient de parti pris, parce que, les apercevant si laids en dehors, on n'entrait pas, pour les admirer au dedans. Il est singulier, «n effet, de lire les jugements sévères, sinon exagérés, portés sur notre église par les archéologues et les journalistes modernes: Kauffmann, dans Lyon uncien et moderne, acrimonieux contre les moines jusqu'au dénigrement, trouve à leur temple, en 1838, « un aspect de misère et de dégradation ». « Une teinte jaunâtre, du plus triste eflèt, revêt ses murailles, où la poussière est largement sillonnée par la pluie ; le sol est atTaissé et pauvrement recouvert de petits carreaux ; le chœur, fermé avec des dalles debout, liées ensemble par des tenons de fer; c'est triste et froid. » Le Salut Publie, vingt ans après, le 25 août 1857, ne tenait pas un langage moins désespérant. « L'aspect extérieur, écrivait son chroniqueur, est celui d'un vaste hangar, surmonté d'un pigeonnier. A l'exception de la rosace, qui est au-dessus du portail et du petit porche, situé à l'ouest, tout est vulgaire, dégradé. Les flancs et les chevets de cette vaste maçonnerie sont cerclés de maisons élevées et de boutiques basses, oii s'exercent des industries puantes: on dirait un vieux ponton, amarré entre des estacades vermoulues. » Quelles plaintes auraient exhalées ces délicats critiques, si Saint-Bonaventure, débarrassé de ses échoppes, des maisons qui l'enserraient, en le protégeant, leur fut apparu, dans la nudité de ses murs dégradés, tristes, béants et lézardés, ici, plaqués de plâtras s'eifondrant par vastes morceaux, là, piqués de trous, ouverts par les solives arrachées. La solidité du monument en souffrait, au moins autant que sa beauté ; à certains endroits, l'humidité avait rongé la pierre, au point de n'être plus qu'un agglomérat de poussière, et sa lèpre, qu'elle avait étendue de la toiture au sol, était une évidente menace de prochain écroulement. Les travaux, si je ne me trompe, commencèrent au printemps de Tannée 1904. M. le curé en assuma l'entière responsabilité morale : il choisit son entrepreneur, M. Durel ; il indiqua ses vues à l'architecte, M. Benoît, le troisième d'une dynastie, oîi le compas et le crayon ne tombent de la main du père que pour être recueillis par le fils; il discuta et approuva ses plans: le Conseil de fabrique se tint, officiellement, en dehors du projet et de son exécution : il n'intervint qu'afîn d'obtenir l'alignement, pour l'angle nord-ouest, où il s'agissait de restituer à l'église l'ancienne chapelle dont le presbytère l'avait privée. Il était entendu qu'il ne sortirait pas de sa caisse un centime dans ces colossales dépenses. Tous les mémoires furent acquittés par M, Protière ; il n'est que juste, comme il se plaisait lui-même à le répéter, de dire que, dans ces circonstances, Salomon improvisé, il avait rencontré son David, libéral autant cjue prévoyant. Depuis longtemps, M. Méchin économisait et se préparait à l'échéance formidable, qu'il rendit aisée à son successeur : celui-ci fut le bras de l'entreprise, celui-là s'en était constitué le banquier. Il n'y a aucun motif de taire que les quittances montèrent au total de 131.000 francs. On choisit le 29 juin 1905, pour inviter les paroissiens à remercier Dieu de ce qu'il avait permis d'accomphr ; M. le chanoine Condamin se chargea, dans un éloquent discours, de raconter l'histoire du présent, en l'unissant à celle du passé, et il appela, en termes déhcats, à l'honneur, le jour même de sa fête, le pasteur qui avait été à la peine, avec tant d'audace et d'élan.
CONFALONS VE SA1NT-Ii( )NAVKNTL'liE 477 r , , ..."
Les événements qui suivirent sont trop proches de nous; les blessures, qu'ils ont ouvertes, ne sont point assez cicatrisées, pour qu'il ne soit pas sage de les taire, ou à peu près.
On eut, le 3 mars 1906, un premier essai d'inventaire, qui n'aboutit pas, devant les énergiques protestations de M. le Curé et des Fabriciens, devant l'attitude des paroissiens, qui avaient envahi l'église, et qui traduisaient leur t''uu)tion et leur colère j)ar des cantiques, entrecoupés de sourds murmures. Quatre jours après, une seconde tentative échoua, comme la précédente. Les agents du domaine agirent à la sourdine et ils remplirent leur mandat, en l'absence de tout témoin officiel, le 21 mars.
En décembre, la loi de séparation entre en vigueur, et, le lendemain du jour, où elle est exécutoire, la mairie envoie l'ordre d'avoir à vider, avant le 25 décembre, les appartements, dont le clergé jouissait par un contrat d'usufruit perpétuel. Les déménageurs n'avaient pas fini d'enlever les meubles, que les agents de la Compagnie des Eaux en fermaient les robinets. M. le Curé, alité depuis quatre mois, terrassé par une cruelle maladie, se fit transporter dans une maison de santé ; quelques semaines après, il adressait à l'archevêché sa démission. Le curé de Saint-Joseph de la Demi-Lune, M. J.-B. Vanel, fut désigné pour le remplacer ; il chanta la grand'messe, le 24 février 1907.
Quand il consulta le registre des délibérations du Conseil de Fabrique, ses yeux tombèrent sur la dernière phrase de la dernière séance de celte Compagnie dissoute. « Nous affirmons, avaient écrit ces vaillants catholiques, notre profonde confiance en la Divine Providence et notre ferme espoir du prochain retour de jours meilleurs. » Nous demandons à partager cette croyance, et nous sommes, à notre poste, pour attendre « ces jours meilleurs » en dépensant notre vie à les préparer.