SŒURS SAINT-VINCENT DE PAUL
Vers le milieu du xvii" siècle, une association de Dames de la Charité fut fondée à Lyon sous le nom et le patronage de sainte Françoise, veuve romaine canonisée en 1606. Cette œuvre étendait son action bienfaisante sur les paroisses Saint-Pierre-le- Vieux et Sainte-Croix, remplacées depuis le Concordat par la paroisse Saint-Jean, et sur la paroisse Saint-Georges qui a été conservée.
Une notice historique de l'œuvre de sainte Françoise fut commencée par M. l'abbé Rozier, curé archiprêtre de Saint-Jean de 1842 à son décès le 30 mai 1859. Malheureusement son travail ne put être terminé et il s'arrête à la révolution. Tout ce que nous dirons
ici de la maison Saint-Jean est emprunté, sauf indication contraire, à cette notice et aux archives de l'œuvre Sainte-Françoise.
Les statuts de la société furent approuvés, le 2 mars 1656, par Antoine de Neuville, abbé de Saint-Just et vicaire général de Camille de Neuville, son frère, archevêque de Lyon. D'après une tradition conservée dans la société Sainte-Françoise, saint Vincent de Paul serait venu à Lyon inaugurer Tœuvre. Rien ne le prouve : il est même vraisemblable que si saint Vincent en eût été le fondateur, il lui aurait donné les mêmes forme et règlement qu'il donnait à toutes les Charités qu'il établissait. Cependant l'analogie qu'on remarque entre le règlement de Sainte-Françoise et celui des Dames de Charité de Châtillon-en-Dombes, alors du diocèse de Lyon, montre l'influence exercée par l'oeuvre établie par saint V incent à Châtillon, en 1617, et à Mâcon en 1623. Les dames de Lyon étaient d'ailleurs bien préparées aux œuvres de la charité chrétienne, car, dès l'an 1579, elles avaient offert à l'administration de niôtel-Dieu d'aller chaque jour, à tour de rôle, visiter les malades et assister à leur repas. L'offre fut acceptée, et une liste des Dames fut dressée. (Dagier, Histoire de V hôpital général., tome I, p. 118.)
La société Sainte-Françoise fut encouragée et récompensée de son zèle par les éloges et faveurs spirituelles qui lui furent accordés par les papes Alexandre VII en 1661 et Clément X en 1706. Cependant les Dames de Sainte-Françoise expérimentèrent bientôt, comme l'avaient fait celles de Paris, qu'elles ne pouvaient pas toujours rendre aux pauvres les services réclamés par leur état ; aussi voulurent-elles se donner des aides en appelant à leur secours les Filles de la Charilé. La venue à Lyon des religieuses fut procurée par un prêtre de grand mérite, M. Démia, fondateur des sœurs Saint-Charles; on lit, en effet, dans sa vie : « Informé qu'un grand nombre de pauvres honteux, par l'extrême répugnance qu'ils avaient à se retirer à l'hôpital, étaient réduits dans leur maladie à une extrême misère, M. Démia conçut le dessein de faire venir à Lyon les Filles de la Charité. Il pria une dame^ d'une grande piété, M"^*' Pichon, d'entreprendre cette œuvre. En conséquence, M. Démia demanda à messieurs de Saint-Lazare deux sœurs pour les établira Lyon. Elles arrivèrent dans cette ville le 14 août 1671, et comme la maison qu'elles devaient occuper n'était pas encore meublée, M. Démia les logea pour quelques jours dans la sienne. » C'est de ce moment que date cette organisation si ingénieuse et qui portera désormais tant de fruits : l'œuvre dirigée et soutenue par les Dames de Charité, c'est-à-dire des personnes du monde, et le travail confié par elles à des Filles de la Charité ou sœurs Saint-Vincent de Paul.
Par acte du 6 février 1679, M'"*^ Pichon, née Louise Pérachon, constitua, au capital de 6.000 livres, une rente perpétuelle de 300 livres, dont 200 devaient être « payées aux deux filles de la Charité qui servent présentement les pauvres malades des susdites paroisses, sans être tenues d'en rendre autre comjDte que celuy auquel elles sont obligées par leur institution » ; 45 livres de cette rente annuelle étaient le prix de la maison qui était achetée pour l'œuvre, et dans laquelle « outre le logement des dites sœurs de Saint-Lazare, il y aura un lieu pour tenir les écoles des petites filles pauvres et pour la demeure de deux filles qui auront la direction des dites écoles ». Les 55 livres restantes devaient être le gage de ces deux filles chargées des classes.
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Les conditions de cette constitution de rentes étaient les suivantes ; nous en respectons la teneur et le style : 1° Les supérieures de la communauté des filles de la Charité, servantes des pauvres malades, établies au faubourg Saint-Lazare de Paris, s'obligeront de fournir et entretenir à perpétuité deux filles de la Charité et une troisième lorsqu'on fournira les fonds nécessaires pour son établissement, pour assister les pauvres malades des paroisses Saint-Pierre-le- Vieux, Saint-Georges et Sainte-Croix, et pour enseigner les pauvres filles de ces paroisses; en sorte que, quand les unes viendront à mourir ou à être rappelées, la communauté sera tenue d'en envoyer d'autres.
2" Elles seront établies sous la juridiction de Mgr l'archevêque de Lyon et de M. le curé de la paroisse Saint-Pierre-le-Vieux.
3° Le supérieur général de la Mission pourra les visiter, confesser ou assigner un confesseur, les rappeler en substituant d'autres à leur place.
4° Pour le temporel et entretien des pauvres, elles seront entièrement soumises aux Dames de charité établies dans leur paroisse, et particulièrement à la supérieure pour la réception des pauvres, distribution des bouillons et congé des pauvres.
5° Elles ne seront pas tenues d'assister les filles qui auraient été débauchées, ni les femmes dans leur accouchement, ni de sortir la nuit pour visiter les malades, ou les veiller.
6° Elles feront elles-mêmes les sirops, confitures, décoctions, tisanes, infusions et remèdes suivant l'ordonnance des médecins.
7° Elles seront tenues de n'assister que les pauvres malades et de n'employer le temps que pour eux, pas même pour messieurs les ecclésiastiques s'ils ne sont pauvres ; elles n'iront jamais chez eux sans grande nécessité et accompagnées.
8*^ Elles tiendront un mémoire de la recette et dépense, qu'elles présenteront tous les mois à la trésorière des Dames de charité.
9° Elles seront entretenues de gros linge et ustensiles aux dépens de la Charité, et en cas de maladie, comme les autres pauvres, aux dépens de la Charité qui leur fournira les remèdes.
10° Les frais des voyages des sœurs que les Dames demanderont à être changées, comme de celles qui seront envoyées en leur place et de celles qui mourront, seront fournis par les dites Dames de charité. Quant à celles qui seront rappelées pour aller en d'autres maisons, leur voyage sera supporté par les Filles de Saint-Lazare, et non par les Dames, si ce n'est qu'elles eussent demeuré six ans et qu'elles fussent rappelées pour demeurer à Paris.
11° En cas de décès d'une religieuse, son corps sera levé par M. le curé et porté sans pompe pour être enterré en l'église ou cimetière de la paroisse, et suivi par des sœurs avec une bougie en main ; outre la grand' messe et vigile, seront célébrées deux autres messes basses aux frais de la confrérie.
Le 15 décembre de la même année 1679, ce traité fut ratifié à Paris, par devant notaire et signé par M. Edme Jolly, supérieur général, sœur Mathurine Guérin, supérieure de la communauté des Filles de la Charité, sœur Suzanne Parent, assistante, Marie Chelle, économe, et Françoise Michaud, officière.
Histoire des Églises et Chapelles de Lyon, II. 9
Le contrat portait aussi que, au cas où l'établissement des sœurs vînt à cesser, ou qu'on voulut y aj)porter quelque changement, la somme versée appartiendrait de plein droit à messieurs de l'hôpital du Pont-du-Rhône, aussi bien que la maison en l'état qu'elle se trouverait.
M™" Pichon choisit pour la demeure des sœurs une maison, « la plus proche de l'église de Saint-Pierre-le-Vieux, qu'elle put trouver, tant pour donner aux sœurs plus de facilité d'exercer leur dévotion, que pour les mettre plus en vue aux paroissiens, afin de les émouvoir et inciter davantage à faire des charités pour les pauvres malades » .
Cette maison était située au coin de la rue Pisse-Truie, aujourd'hui Saint-Pierre-le- Vieux et de la rue d'Or, aujourd'hui rue Dorée. Cet emplacement fut cédé à la ville, en 1842, pour former l'avenue du Doyenné.
La maison des sœurs n'était pas grande : 28 pieds de long sur 12 de large à un bout, et 16 à l'autre. Elles durent y faire des réparations importantes, voûtes de cave, puits, etc. \ l'occasion de ces réparations, le Chapitre primatial qui avait juridiction sur ce bout de la rue, et l'autorité civile de qui dépendait le côté du Gourguillon, reconnurent la nécessité d'élargir cette rue très fréquentée, et de lui donner la largeur réglementaire de seize pieds. Pour cela, il fallait reculer la maison des sœurs de huit pieds et ne leur laisser qu'une largeur inutilisable de quatre ou cinq pieds.
Pour les indemniser des dépenses faites en réparations, le Consulat et le Chapitre, de concert, s'engagèrent, par acte du 21 juin 1680, à payer les 45 livres de rente annuelle qui étaient le prix de leur maison, à leur donner hi maison voisine, à l'ouest, soumise aussi au reculement, et également à payer dlO livres de rente annuelle. Enfin, par acte du 15 décembre 1680, M'"" Pichon acheta la troisième maison, à la suite, avec jardin, laquelle tombait en ruine et devait aussi être reculée. Ellelobtint pour 100 livres de rente, mais comme elle en recevait 70 d'indemnité pour le reculement, le prix de l'acquisition était réduit à 30 livres. C'est sur l'emplacement de ces trois immeubles, qu'on dut bâtir l'habitation des sœurs et les classes. Il ne reste aucune pièce concernant cette construction. L'acte du 21 juin 1680 donne le nom des premières sœurs, et elles étaient déjà trois : Anne Dupré, Jeanne Girardin et Cantienne Amyet. Leur conseil était M. Jean Le Hait, supérieur de la maison des prêtres de la Mission, établie à Lyon depuis 1668.
Les dames de la paroisse Saint-Michel, près d'Ainay, laquelle comprenait les paroisses actuelles d'Ainay, Saint-François et Sainte-Croix, voyant le bien que faisait la société, demandèrent à en faire partie ; elles y furent admises avec approbation de l'autorité ecclésiastique donnée le 8 août 1681. A cette occasion, le 5 mars 1682, M. Perrachon, marquis de Saint-Maurice, voulut contribuer, par une rente annuelle de 47 livres, à l'entretien de la troisième sœur, à la condition qu'elle visiterait les pauvres de la paroisse Saint- Michel. Mais, en 1695, après quatorze ans d'union, les dames de Saint-Michel formèrent une société distincte, et établirent les Filles de la Charité dans leur paroisse. Ce fut le commencement de la Marmite actuelle transférée du 18 de la rue de la Charité, dans son local actuel, rue Auguste-Comte, 27. A ce propos, on se demande souvent pourquoi ce terme de la Marmite appliqué à ce genre d'établissement: la raison en est simple, avant
sœurs SAINT-VINCENÏ-DE-PAUL
la révolution, el jusque vers 1830, les maisons des sœurs Saint-Vincent-de-Paul étaient appelées, à Lyon, des Marmites, à cause du genre d'aumônes qui y était fréquemment usité.
En 1698, il y avait déjà qualre sœurs à la Marmite de Saint-Pierre-le-Vieux, dont deux faisaient la classe ; elles avaient z'emplacé les deux religieuses dont il est question dans l'acte de fondation. Le 30 mai 1698, on installa une cinquième sœur, dont l'inslilution fut fournie par les bénéfices de la pharmacie.
^jme Pichon parut, à un certain moment, vouloir révoquer sa fondation ; mais, en octobre 1698, elle déclara devant notaire confirmer ses premières dispositions et reconnut que les pauvres trouvaient dans cette œuvre le soulagement et l'assistance qu'on en pouvait attendre.
A la même époque, les Filles de la Charité furent appelées à l'hôpital de la Charité de Lyon. Elles devaient y remplacer les sœurs de la Providence, de Paris, reçues par acte du 22 décembre 1697, (( après avoir fait preuve de leur utilité pendant neuf mois »>. Malgré cet essai de neuf mois, sept mois après, le 22 juillet 1698, le recteur de l'hôpital de la Charité, signait à Paris, devant notaire, un traité avec la communauté des Filles de la Charité, pour leur entrée à l'hôpital. Le traité fut approuvé et ratifié par les administrateurs « pour être exécuté en sa forme et teneur pendant tout le temps qu'ils le jugeront à propos et ntile à l'hôpital de la Charité ».
Us ne le jugèrent pas longtemps satisfaisant, car, huit mois après, le 8 mars 1699, le bureau déclare que « Messieurs de Saint-Lazare et la supérieure des Filles de la Charité, établies à Paris, du nombre desquelles il en était venu douze dans cette maison, n'ayant pas agréé la ratification conditionnelle, faite par le bureau, du contenu qui avait été passé avec elles, et le bureau ayant d'ailleurs considéré qu'il ne convenait pas à cette maison de la faire servir par des personnes engagées à une communauté et qui se trouveraient soumises à deux autorités différentes, comme seraient les Filles de la Charité, qui, aux termes du contrat, dépendraient de leurs supérieur et supérieure et de messieurs les recteurs, tous ensemble ; que l'institution de ces Filles était même plutôt j^our servir les pauvres malades que les valides ; pour ces raisons et plusieurs bonnes considérations, le bureau a résolu et délibéré de ne plus garder dans la maison les dites Filles de la Charité et de la faire servir par telle autre personne qu'il verra bon être » {Aichives de la Charité, Inventaire sommaire, E, 47, 48). Un peu plus loin, l'Inventaire porte : « Payé par le ti'ésorier 80 livres pour les appointements échus jusqu'au 26 mars 1699 des sœurs de la Charité qui avaient servi la maison, et 322 livres 4 sous pour quatre places à la diligence de Paris ou retournaient les dites religieuses. » L'inventaire a dit plus haut qu'il était venu douze sœurs, et ici il n'est question que de quatre places; on ne voit pas pourquoi cette différence. M. Henri de Boissieu, racontant ce fait dans le Correspondant du 25 novembre 1902, ajoute : « Ces religieuses, dont l'éloge serait superflu, avaient malheureusement commis une légèi^e faute, celle de ne pas tenir suffisamment compte du caractère lyonnais. Elles avaient le tort, impardonnable à Lyon, de s'appuyer sur leur supérieur général ou même sur l'archevêque, ce qui exaspérait les recteurs laïques si chatouilleux sur les chapitres de l'indépendance et de l'autorité. »
A l'Hôtel-Dieu aussi, quelques années auparavant, il avait été question d'appeler les Filles de la Charité, mais ce projet n'eut pas de suite, on ne sait pourquoi. En 1661, raconte Dagier [Histoire de T hôpital général, tome P"", p. 413), « Monsieur le recteur président ofFre à sa compagnie, dans le cas où elle persisterait dans son projet d'appeler à l'Hôtel-Dieu, pour le service des malades, des Filles, dites sœurs grises de Paris, de meubler à ses frais l'appartement qui leur sera destiné ». Il ne fut plus question de ce projet.
L'année même, 1699, où les sœurs Saint-Vincent quittaient l'hospice de la Charité, elles étaient appelées à Saint-Paul pour aider les Dames de cette paroisse, qui, depuis vingtquatre ans, en 1675, avaient établi l'œuvre de la Marmite dans la maison dite du Cygne, rue de Bourgneuf. C'est la maison où habitent encore les sœurs de Saint-Paul, la rue de Bourgneuf étant devenue le quai Pierre-Scize.
Cependant, à Saint-Pierre-le- Vieux, le travail des religieuses augmentant tovijours, les Dames en demandèrent une sixième, le 3 décembre 1703. Elle leur fut accordée, le 6 mai 1704, et retirée bientôt après. Les Dames, dans leurs assemblées de décembre 1705, janvier et février 1706, sollicitèrent son retour, et M. Gallien, ancien visiteur de Saint- Lazare, leur exposa que les nombreuses demandes faites à sa communauté, le mettaient dans l'impossibilité de les satisfaire ; il les pria d'attendre jusqu'à l'année suivante,
L'époque de l'arrivée de la septième sœur n'est pas connue : ce fut vraisemblablement en 1711, car on s'occupa alors du prix de la pension des sœurs et on le porta à 150 livres. Mais, en 1727, une somme de 6.000 livres ayant été léguée à la société Sainte-Françoise par M""" veuve de Souternon, pour en affecter le revenu à la pension de la sixième sœur et aussi de la septième qui avait été payée jusque-là sur la pharmacie, un nouveau traité fut conclu entre la société Sainte-Françoise et la communauté, pour fixer cette pension à 200 livres pour chacune. Cet acte, du 20 février 1732, porte la signature de M. Bonnet, supérieur général, et des sœurs Pasque Carlier, supérieure, Marie-Anne Bonnegoye, Suzanne Platran et Suzanne Chevalier, officières.
On trouve quelques détails intéressants sur la communauté des Filles de la Charité, à cette époque, dans les circulaires que leur adressait M. Bonnet, supérieur général de 1711 à 1735. Il serait trop long d'entrer ici dans ces renseignements circonstanciés et pai^fois très intimes.
La maison de Saint-Pierre-le-Vieux était relativement importante puisque, avec ses sept sœurs, elle dépassait de deux unités la moyenne d'alors. Ce nombre s'accrut encore, en 1767, par la fondation d'une huitième sœur, et peu de temps après arriva la neuvième. Lorsqu'éclata la Révolution, elles étaient neuf, dont six étaient payées par des fondations faites à l'œuvre, et les trois avitres par des dons adressés directement aux sœurs, dont elles n'avaient à rendre compte qu'à leurs supérieurs, enfin par le produit de leur pharmacie.
La maison que les sœurs occupaient dut aussi s'agrandir. L'tt'uvre acheta, en 1736, le petit jardin et le bâtiment du sieur Roman, joignant la propriété des religieuses Trinitaires ; et, en 1746, elle acquit de la veuve Dulieue, une maison située à la suite, sur la rue