‹ Histoire des églises réformées du pays de GrexChapitre 13 sur 26 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La chute des temples de Sergy et de Fernex, en supprimant d'uoe manière absolue l'exercice public du culte réformé dans le pays de Gex, y avait assuré , dès le commencement de Tannée 1685, le triomphe extérieur du catholicisme. Toutefois, pendant longtemps encore , ce triomphe fut bien plus apparent qne réel, et il fallut, de la part du clergé romain, une lutte soutenue et des efforts multipliés pour parvenir à déraciner corn-* plétement chez les nouveaux convertis leurs convictions protes-^ tantes» restées vivaces an fond de leur cœur. Les armes de la persuasion et de la douceur devaient être, pour assurer la vie* totire, infiniment plus efficaces que celles de la contrainte ; c'est ce que sut comprendre l'habile athlète qui dirigea cette dernière lotte, le successeur de Jean d'Aranthon.

Michel-Gabriel Rossillion de Bernex, né à Châteaublanc, près de Genève, dont le marquis de Bernex, son père , était seigneur , appartenait à une ancienne famille noble de Savoie

tirant son origine du psiys dé Gex. Malgré le désir de ses parentS) qui eussent voulu le voir embrasser la carrière militaire, il préféra se vouer h Tétat ecclésiastique. D'abord ehanoioe r^ulier de St-Ânloine, puis professeur en théologie à Toulouse, il fut promu h l'épiscopat b la mort de Jean d'Aranthon. D'après le rapport de son biographe*, Rossillion de Bernex était un homme d'une humilité profonde unie h une piété sincère; durant tout le cours de sa carrière épiscopale , il se montra le protecteur et l'ami dévoué des pauvres de son diocèse ^ et leur donna, en plusieurs occasions, d'abondantes preuves de sa charité chrétienne. Comme théologien, il ne manquait pas d'érodition, et soutint à différentes reprises des discussions polémiques ai^ec des docteurs réformés , entre autres avec le célèbre professeur genevois Bénédict Pictei.

Dès sa première lettre pastorale, Rossillion de Bernex exprima le vœu de faire rentrer dans le sein de l'Eglise romaine les brebis égarées que renfermait son diocèse. Il travailla effectivement avec ardeur durant toute sa vie h la conversion des réformés ; ce fut lui qui, en 1722, pendant un séjour du roi de Sardaigne à Evian, réussit k déterminer l'abjuration de k baronne de Warens. Il forma encore le projet de fonder à Annecy ^ sur le modèle de la maison de la propagation de la foi instituée à Gex par d'Aranthon, uu établissement pour recevoir les Genevois convertis au catholicisme; mais diverses circonstances l'empêchèrent d'exécuter ce dessein.

Animé de semblables dispositions, et désireux de marcher sur les traces de son prédécesseur, Rossillion dutchercher à achever l'œuvre de celui-ci dans le pays de Gex. Dès la première année de son épiscopat^ en 1698, il se rendit dans le baillia'ge, entreprit la visite pastorale des paroisses , et administra luimême les sacrements aux fidèles ; mais le peu de succès qu'il

* La vie de M. de Rossillion de Bemex (par le P. Boudet, chanoine régulier de St-Antoine). Paris, 1751 ; 2 vol. in-12.

obtint put le faire juger par ses propres yeux du petit nombre des nouveaux convertis et des funestes effets d'une persécuiioo qui avait dépeuplé la contrée. Dans tout le cours de ses visites au sein du bailliage ^ <cà peine trouva-t-il en quelques paroisses, s d'après son propre aveu , «dix à douze personnes qui vouluscsent communier ou qui se présentasseni pour recevoir le sacrecment de la confirmation. »

Un résultat si peu encourageant fit sentir aux curés el aux missionnaires jésuites du pays de Gex la nécessité de redoubler d'effiorts pour développer chez les nouveaux convertis l'attachement aux croyances catholiques. L'évéque vint h diverses reprises, notamment en 1702, encourager ses auxiliaires par sa présence, et l'ardeur qu'ils déployèrent augmenta effectivement de beaucoup le nombre des conversions. En 1708, Rossillion de Bernex étant revenu faire ses visites diocésaines, pendant le cours desquelles il prêcha dans plusieurs paroisses, eut la satisfaction de trouver toutes les églises pleines, et put se féliciter des progrès notables que l'activité de son clei^é avait fait faire au catholicisme chez une population qui naguère encore lui était si opposée *• La joie qu'il eut h constate!' ce succès rengagea à en communiquer la nouvelle à Louis XIV, et, le 17 août 1708, il adressa à ce prince la lettre suivante:

€ Sire,

« Le zèle de Votre Majesté pour l'établissement d'une seule

(T et véritable Religion dans son Royaume, les ordres si justes

« qu'elle donne pour l'y affermir, et la joye qu'elle ressent lors-

«( qu'elle en apprend les progrès, me donnent sujet de croire

* c Notre Seigneur,» écrivait le prélat peu après cette mission, « ne voulant pas que j'attribue à mon industrie le succès de mes entreprises, a permis que les événements qui me sont les plus favorables, soient le» effets de sa puissance. J'ai vu , par exemple, en dernier lieu, un grand nombre de conversions dans le pays de Gex , auxquelles je ne m*attendois pas , et qui sont le fruit du travail de plusieurs bons curés, saoK que j'y aie eu beaucoup de part. »

<t qu'elle ne désapprouvera pas que je l'informe des bëDédiclions c singulières qu'il a plû à Dieu de répandre sur les noBveaux « Gaiholiqnes de la Province de Gex.

« Il y a onze années, que commençant mes visites en ce « pays-lii, à peine trouvai-je en quelques Paroisses» dix k douze « personnes qui voulussent communier, et à peine s'en présenc toit'il autant pour recevoir le Sacrement de la Coofirmalion, « tant ils étoient aliénés de la foi Catholique. Mais, grâce à Dieu, c les choses sont si heureusement changéest que dans la course « Pastorale que je viens de faire, j'ai trouvé toutes les Eglises «c pleines, et j'ai eu la consolation de voir un concours extraorc dinaire de peuples, pour participer à nos saints Mystères, de « sorte que j'ai été souvent retenu dans les Eglises jusqu'à trois c heures après midi, pour satisfaire à la dévotion des assistaos. « Les progrès que ces peuples ont fait dans la Religion sont «e d'autant plus remarquables, que les hérétiques de Genève c et du pays de Vaud dont ils sont vqisius, n'ont rien oublié c pour les confirmer dans leurs anciennes erreurs, lorsqu'ils en (( ont eu les occasions, que le commerce et le voisinage ont «( rendues fort fréquentes.

c Nous n'avons pas manqué, dans les prières publiques, de (C faire des vœux pour la conservation de votre sacrée Perc sonne, et de représenter dans nos exhortations aux habitans a du pays, l'obligation qu'ils ont à Votre Majesté, qui les a mis n dans les voyes du salut. Plusieurs Etrangers venus de Suisse c pour voir nos fonctions, ont applaudi avec nous au bonheur « de cette Province frontière, d'être rentrée dans la religion de « ses Pères, par les soins d'un Prince si religieux et si zélé pour (( le bien de ses Sujets. C'est ce dont M. de la Closure, votre a Résident à Genève, a pu être témoin, étant venu dans une Paie roisse voisine, où il a assisté aux exercices de la visite avec une « piété et une humilité, qui n'ont pas moins servi à confirmer € les nouveaux convertis, qu'a édifier les Catholiques.

c Comme l'on est beaucoup redevable de l'heureux change*

f méat de celte Province, k la vigilaDce et à i'appiicaiioo des c Ecdésiastiqnes et des Pères Jésuites d'Ornex, qui prennent c tous les soins possibles, aussi bien que les sœurs de la Propa*

< gation de Gex, pour seconder les pieuses internions de Votre

< Majesté, j'ose demander la continuation de votre Royale pro-- «teetiotty et supplier que les habitans du pays ressentent dans

< les occasions les effets de votre généreuse bienveillance.

c Pour moi, je ne manquerai pas d'offrir mes sacrifices dec vant la rdique de saint François de Sales, afin d'obtenir de

< Dieu, par Tintercession de mon saint Prédécesseur, qu'il ac-

< complisse les souhaits de Votre Majesté pour le bien de TË-

< glise Catholique, et qu'il vous rende. Sire, le protecteur particealier de TEglise de Genève, dont les Prélats, dépouillés de « leur Siège , ont toujours beaucoup espéré en vos bontés, et c moi particulièrement qui suis avec un profond respect, etc^»

Au bout de quelques années, par une suite naturelle du triomphe du catholicisme, l'antagonisme religieux avait h peu près totalement cessé dans le pays de Gex. Il arriva même, vers 1715, qu'en dérogation aux édits qui excluaient les protestants de toutes les charges ou fonctions publiques, des religionnaires forent nommés \k quelques emplois ; mais Rossillion, peu satisfait de ce retour b la tolérance, réclama d'une manière pressante contre une semblable infraction aux lois. Le duc d'Orléans, régent de France, fit droit \k ses plaintes, et intima à l'intendant de Bourgogne* l'ordre de ne pas permettre le renouvellement des faits signalés par Tévéque.

* Le P. La Chaise, par ordre du roi, adressa à Rossillion la réponse suivante: f J'ai rendu au Roi la lettre que vous lui avez écrite. Sa Majesté Ta Ine arec beaucoup de consolation , et a fort loué votre zèle à cultiver cette partie de votre Diocèse qui est dans ses Etats. Elle aura égard à la recommandation que vous lui laites, de soulager un peuple qui s'est si sincèrement réuni à FEglise, par vos soins. — Je vous prie de me croire, etc.»

• Par une lettre en date du 2 septembre 1715. {Vi$ de Rossillion^ t. U, p. 59.)

Hossiilion surveillait avec nn soin particulier les portions de son diocèse les plas rapprochées de la république de Genève, et faisait tous ses efforts pour enipêcber que les convictions religieuses des habitants de ces localités ne vinssent à être modifiées par de trop fréquents rapports avec les protestants. Malgré les spoliations dont la république avait été victime en 1685, dans les villages de Russin et de Moins, elle possédait encore dans diverses paroisses du pays de Gex plusieurs terres ecclésiastiques provenant de l'ancien prieuré de Saint*' Victor et du Chapitre de Saint-Pierre. Ces terres, habitées en partie par des propriétaires genevois, Tétaient en partie aussi par des fermiers et des cultivateurs catholiques ; toutefois, Genève, neTOulant fournir à l'évéque aucun précédent qui pût motiver de sa part des prétentions plus considérables, avait toujours refusé d'autoriser dans ces enclaves l'exercice de la religion romaine. Rossillion de Bernex se préoccupa de cet état de choses , et résolut de le faire cesser. Des démarches furent entreprises par lui dans ce but auprès de la république; il les réitéra à différentes reprises d'une manière si pressante qu'il triompha des résistances de Genève, et obtint en fait, sinon en droit, l'autorisation de célébrer le culte romain pour ses coreligionnaires dans tontes les terres de Saint- Victor et du Chapitre, soit en Savoie, soit dans le pays de Gex*.

Un antre démêlé avec la république excita bientôt plus vivement les appréhensions de Tévéque. Depuis longtemps, Genève désirait proposer k la France un traité qui limitât d'une manière fixe les droits de souveraineté des deux Etats, jusqu'alors mal définis, et sources de contestations sans cesse renaissantes ; elle cherchait de plus à négocier rechange des nombreuses enclaves qui morcelaient ses possessions contre d'antres terres plus convenablement situées, arrangement qui eût été du plus baol prix pour elle. Il lui importait surtout d'acquérir le territoire

f Vie de Rossillion. t. If, p. 63.

qol sé(>arait le mandemeat de Peaey de 863 possessions suburbaines; poorebteoir cet avantage, elle aurait cédé & la France ses divers biens ecclésiastiques du pays de Gex.

Les curés du bailliage* encore peu confiants dans la sincérité des converaions qu'ils avaient opérées , conçurent une vive alarme k la nouvelle de ce plan, et s'empressèrent de faire part de leurs inquiétudes à l'évêque. Ils appréhendaient que les Ge* nevois ne s'établissent en grand nombre dans le territoire qui leur serait cédé, et craignaient aussi que les nouveaux convertis de ce territoire, disciples peu fervents de l'Eglise romaine, ne revinssent à la foi réformée dès qu'ils auraient échappé k la contrainte tyrannique sous laquelle ils se trouvaient placés. Le prélat) frappé de ces considérations, se hâta d'écrire au duc de Boarbon, premier ministre de Louis XV» et à Fleury, précepteur du roi, pour les mettre en garde contre les demandes de Genève. Cette démarche ne fut cependant point jugée suffisante par les curés du bailliage; car, bientôt après, ils adressèrent k Rossillion un long mémoire destiné à lui prouver tous les dangers de l'échange proposé. Ils se plaignaient, dans cet écrit, de voir sans cesse les Genevois acquérir dans le pays de Gex des terres seigneuriales ou des domaines ruraux, au point de faire diminuer d'une manière sensible le nombre des maisons catholiques. <0n cite à ce sujet,» dit l'auteur de la vie de Rossillion, qui nous a conservé un résumé du mémoire, «la paroisse de c Pregny, où de soixante que Ton y comploit auparavant, il n'en c reste plus que huit; et Ton assure qu'il en est à peu près de « même de plusieurs autres ; d'où l'on conclut qu'il y a un li- «I gitime sujet d'appréhender que les pasteurs (curés) n'y soient ff bientôt sans ouailles. Si ces acquisitions étoient affermies par « le droit de souveraineté, V Eglise courroit risque de perdre dans « quelques années , et peut-être dans quelques mois , le fruit des «c travaux apostoliques de plus d'un siècle.» Et lors même que la république de Genève s'engagerait à laisser subsister sur les terres cédées la foi catholique dans toute son intégrité, « on ne

a aaiiroit se penoa^eri dit le mémoire, qndqoe aceoutnmée qœ «soit l'hérésie à se démentir elle-ménie, qu'elle voulût em- « ployer son autorité contre des paraiMsiem nèdles, gui refrue* € raient éPastisier à la meue, de wlenniMer nos fUes^ d'témrver € nos jeûnes et noi absUnmeei^ de ^fj^rocher de nos saeremenis^ ^etde rendre à VEglise VobUsêance qmhd esi dâ^.» Après un plaidoyer fort développé, où ils prouvaient, entre antres points, que les propositions de Genève étaient désavantageuses h la France et injurieuses à la gloire dft roi, les curés da pays de Gex terminaient en priant l'évêque de se rendre à Paris pour plaider lui-même leur cause auprès du souverain.

Rossilliôn, cédant à cette demande , partit pour la conr vers la fin d'avril 1725. En passant ii Dijon , il s'y arrêta pour visiter l'intendant de Bourgogne , qui avait été chargé d'examiner les propositions de la Seigneurie de Genève , et le décida sans beaucoup de peine à les repousser. Arrivé à Paris , le prélat se rendit auprès du duc de Bourbon , auquel il exposa le but de son voyage ; il remit h ce prince deux mémoires contre le projet d'échange , et le pria de les présenter au roi. L'un de ces mémoires se bornait à reproduire les arguments développés par les prêtres du bailliage; l'autre, basé sur des considérations d^un tout autre genre , qu'on est assez surpris de rencontrer sous la plume du prélat , faisait ressortir les inconvénients que l'adoption des propositions de Genève entraînerait pour Rossilliou, envisagé comme possesseur de terres seigneuriales dans le pays de Gex^. Grâce à ces deux mémoires, grâce surtout à l'habile

* Voici ce mémoire, qui , vu son peu d'étendue , est cité en entier par le biographe de Rossillion de Bemex : c L'Evêque de Genève s'est contenté d'exposer dans un autre Mémoire, le tort que feroit à la Religion l'échange proposé par les Genevois. Mais il espère qu'on voudra bien iake qvœlcpie attention au préjudice qu'il en souffriroit &i son particulier, si, covmt oi l'assure , ces Messieurs comprenoient dans leur échange la terre de Saint- Genis, qui est un bien de sa famille , et un ancien patrimoine de ses pères. On comprend assez, à quel point il seroit douloureux pour 00 Prélat de dé-

ii^aence qu'il sut exercer li Paris , Févéqae , après un séjour de trois mois dans la capitale, obtint gain de cause, et fit re^ pousser toutes les propositions d'échange.

Cependant, si la finesse et l'activité de Rossillion parvinrent b enipéeher pour quelque temps la conclusion du traité, les objections qu'il avaic avancées perdirent bientôt de leur force. Au bout de vingt-cinq ao&, en 1749, les négociations furent reprises avec succès, et Genève conclut avec la France un traité d'échange, mais à des conditions beaucoup moins avantageuses, il est vrai, que celles qu'elle avait précédemment proposées. La république ne put obtenir la cession du territoire qui séparait le mandement de Peney de ses possessions suburbaines , tandis qu'elle dut céder à la France tous ses droits de souveraineté sur les terres de St-Yictor et du Chapitre enclavées dans le pays de Gex, à l'exception de Genthod , Dardagny , Russin et du mandement de Peney qu'elle conserva. En revanche , la France fit cession à Genève de tous les droits auxquels elle pouvait prétendre sur les terres ou villages du mandement de Peney^ nom* mément sur celui de Bourdigoy ; elle renonça aussi au village de Russin, qui était entièrement protestant, mais avec la clause excessivement bizarre que l'exercice public de la religion catholique y serait maintenu ^ Le temple et la cure du village dé-

pendre des Genevois , et de subir en ee point le jong^ de leur domination ; lui , qui est'natureUemeot leur Prince , aussi bien que leur Ëvéqve. — Un autre dommage considérable , que lui causeroit cet échange, c'est que les Genevois prétendent, s'il a lieu, d'établir au-dessous de Chansyun nouveau Port sur le Rhône , ce qui ruineroit entièrement le Port de Ghansy , qui appartient aussi en propriété à FËvêque , et pour lequel il a prêté hommage à Sa Majesté. »

• Article 3 du traité de 1749. — En 1765, une convention conclue entre la France et Genève pour éclaircîr cet article, stipula que le curé de Russin serait conservé dans la jouissance de ses biens, droits et revenus, suivant inventaire; qu'en cas de vacance de la cure, il y serait poui*vu comme par le passé ; qu'au moment de la mort d'un curé , les scellés seraient apposés dans son domicile par le juge du lieu , qui devrait appeler ^n officier du roi, etc. (Voir Arch. de G«iève, Piècéi hist,, n« 4879.).

meorèrcnt donc en possession do clergé romaio , et , pendant la seconde moitié du dix-baitièroe siècle, les habitants de la paroisse, qui se rassemblaient pour leur coite dans une maison particulière, purent voir, à de rares intervalles, un prêtre catholique célébrer la messe dans l'église déserte de Rossin, uniquement pour constater le droit qu'il avait d'y officier. Cette ridicule prérogative subsista jusqu'au temps de la révolution française; mais, en 1794, les habitants de Russin profitèrent de la désorganisation politique et religieuse de la France pour reprendre possession du temple et pour j rétablir le culte de leurs pères ^

Rossillion de Bernex mourut en 1734. Avec lui disparaissent les dernières traces que nous ayons trouvées de l'existence des protestants dans le pays de Gex. Il est à croire que la conversion des malheureux réformés ne s'acheva pas sans peine, et que le clergé du bailliage dut plus d une fois employer la contrainte pour triompher de leurs résistances. Quoiqu'il en soit, les efforts de l'évéque pour l'extirpation de la réforme eurent une réussite pleine et entière. Pendant son long épiscopat , une génération nouvelle avait eu le temps de s'élever; habituée dès l'eniance aux rites du catholicisme, elle perdit bientôt le souvenir du culte simple et solennel que célébraient ses ancêtres , et les vieilles traditions protestantes de la contrée ne tardèrent pas à s'efi&cer complètement. Dès lors, c'est en dehors du pays de Gex <pi'il faut chercher les derniers débris des Églises qui y avaient fleuri.

Les émigrations des réformés du bailliage avaient commencé dès le temps de la démolition des temples ; mais ce fut surtout,

* Le résident de France ayant rédamé pour sa nation la propriété des biens de la care de Russin , en vertu du trailé de 1749, il lui fut répondu par le gouveraement genevois que ce traité ne donnait à la France qu'on droit de protection sur le culte catholique, et que ce culte n'étant plus exclusivement protégé par elle , les biens qui en dépendaient rentraient en entier dans la propriété des Genevois, auquel le roi avait cédé ses droits sur Russin. (Sorcûty Histoire des Résidents de France. Genève, 1854.)

comme nous Favons vu , h l'époque de la révocation de Tédit de Nantes que la plus grande partie d'entre eux se décidèrent à quitter leur pays natal pour continuer k servir Dieu selon leur conscience. Le territoire genevois et le sol hospitalier de la Suisse» qui touchaient h leurs frontières, devaient naturellement devenir leurs principaux lieux de refuge. Quelques*uns des émigrés achetèrent la bourgeoisie de Genève dès leur arrivée ou dans les temps qui la suivirent immédiatement; d^autres, espérant en vain des jours plus heureux, ne se décidèrent que plus tard à changer de patrie, et attendirent les premières années du dix-huitième siècle pour se fixer définitivement dans la ville de Calvin ; d autres enfin , en plus grand nombre, restés k Tétat d'habitants on de natifs, n'obtinrent le droit de cité qu'au commencement de la révolution. Ou compte encore à Genève plusieurs familles honorables descendant des émigrés du bail* liage ^

L'un des premiers réfugiés sur le territoire de la république, Philippe de Choudens de Grema, qui s'allia, par son mariage avec M^^^ Françoise Fatio , è Tune des familles patriciennes de Genève, joua un rôle assez important à l'époque de la révocation de redit de Nantes. En 1685, il se rendit en Brandeboui^, où l'électeur Frédéric- Guillaume offrait aux réfugiés l'hospitalité la plus généreuse; sur la recommandation des cantons évaogéliques, il fut nommé par ce prince conseiller de cour et d'ambassade, et fit partie du consistoire de Berlin dès le moment de son organisation. Son caractère actif et entreprenant lui permit de rendre d'éminents services à ses coreligionnaires ; en particulier , Frédéric-Guillaume lui confia la mission d'aller chercher en Suisse les émigrés français, qui s'y trouvaient en beaucoup trop grand nombre pour pouvoir s'y établir définitivement, et de les amener dans les colonies naissantes du Brandebourg.

* Voir Pièces justifie, j n» XXXIV, la liste des réfugiés du pays de Gex admis à la bourgeoisie de Genève.

Le Conseil de Genève , pour témoigner son estime à de Chou* dens, lui accorda le droit de bonrgeoisie de la république , qui avait déjà été possédé par ses ancêtres ^

Un grand nombre de réfugiés furent aussi accueillis avec empressement dans le canton de Berne , principalement dans les bailliages du paysde Vaud les plus rapprochés de leur patrie. De même qu'à Genève, la plupart de ces réfugiés restèrent longtemps h l'état d'habitants ou de natifs, et c'est peu k peu seulement qu'ils acquirent des bourgeoisies ou entrèrent dans la classe des incorporés de Berne.

Nous avons raconté qu'en 1670, le Conseil des Eglises avait placé par lettre de rente sur une montagne du pays de Yaud, appelée la Conriérie , une somme provenant de la collecte faite en Hollande pour les prolestants du pays de Gex. En 1685, les deux derniers directeurs des Eglises, Marc de Choudens la Tour et Jacques de Choudens de Badian, s'étant réfugiés daDS le pays de Vaud, eurent soin d'y apporter, soit l'original de cette lettre de rente, soit une déclaration de l'assesseur baillival Etienne Hugonin , sous le nom duquel elle avait été passée , attestant qu'elle appartenait en toute propriété aux réformés du bailliage. Sur le vu de ces pièces, le gouvernement bernois, dans le but de mettre en sûreté le capital, ordonna, le 14 août 1696, «la c prise de possession de la dite montagne, a6n que le revenu « d'icelle fût appliqué au bénéfice desdits Religionnairès. » À la suite de cette décision , les deux directeurs , dont le premier était muni de la procuration des héritiers Hugonin, adressèrent k la Seigneurie de Berne la demande d'être autorisés à disposer du revenu de la Conriérie ; s'appuyant sur ce qu'il n'était plus probable que la religion réformée fût rétablie en France, ils suppliaient Leurs Excellences « que leur bon plaisir fût d'ordonner

* Grenus, Fragments biograph. et liist, des Regist. du Conseil. GenèTe, i815. — Erman et Reclam, Mémoires pour servir à Fhist. des réfugiés français dan» les Etals du Roi (de Prusse), t. III. Berlin, 1783-94. — Haag, FVanee Protestante, t. ID. Paris, 1853.

a que ledit de GhoudeDs la Tour, comme procureur des nobles c Hugonins, se fera mellre eu possession de la susdtle montagne

«e de la Gonriérie et qu'à ravenir les rentes de la dite mon-

c tagne seront destinées pour la subsistance des Suppliants et c de leur famille et autres Réfugiés nécessiteux dudit Pays de « Gex, qui sont; la veuve de M^ le ministre Rocb« la veuve de c M^ le ministre Roch la Tour , la veuve du sieur Definod, «c M^ de Livron et le sieur Âlliod. »

La requête des deux directeurs leur fut accordée » et , dès lors, pendant tout le dix-buitièroe siècle, des pensions prises sur les rentes de la montagne furent distribuées a ceux des réfugiés de Gex ou de leurs descendants qui se trouvaient dans la misère. En 1 806 , peu d'années après que le pays de Yaud se fut affranchi de la domination bernoise, le Petit Conseil vau* dois chargea la commission des établissements de secours publics de faire un recensement exact des familles originaires du pays de Gex alors existantes. Depuis longtemps déjà, la montagne avait été vendue, mais le fonds était demeuré intact, et le receveur du district de Nyon, distributeur des secours, fit savoir que vingt-quatre familles encore recevaient des pensions. Treize de ces familles se trouvant dans l'aisance ou pourvues de bourgeoisies , le Petit Conseil , sur le préavis de la commission des secours publics, supprima les sommes qui leur étaient allouées. Plus tard, le 19 octobre 1812, le gouvernement décida de ne plus laisser participer aux secours de la bourse des réfugiés de Gex que les familles de ces réfugiés non pourvues de bourgeoisies, afin que^ lorsqu'il ne s'en trouverait plus dans ce cas, la bourse put être réunie aux fonds de Thospice cantonal. Par suite de cet arrêté^ le nombre des ayants droit à des pensions se trouva considérablement diminué, et ils disparurent bientôt tout k fait.

La bourse des réfugiés du pays de Gex a cependant conservé pendant plusieurs années encore une existence séparée.. . C'est en 1843 seulement qu'un décret du Grand Conseil vau-

dois, en date da 23 mai, Ta réunie aoi fonds de Tbospice cantonal» auxquels ont droit toos les descendants de réfugiés pourvus de boui|[eoisiesV

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