CHAPITRE VIII
PROCÉDÉS G ANNAL POUR LA CONSERVATION DES PIÈCES D’A- NATOMIE NORMALE, D’ANATOMIE PATHOLOGIQUE ET d’HIS- TOIRE NATURELLE. — EMBAUMEMENTS.
Une partie de mes recherches a été soumise à l’examen de commissions prises au sein de l’Institut et de l’Académie de Médecine.
Après des expériences longues et répétées , MM. les membres des commissions ont été unanimes sur l’utilité des procédés de conservation que je proposais , et en particulier mon procédé pour !a conservation des cadavres dans les amphithéâtres, le seul sur lequel il m’importât d’obtenir une sanction définitive, recommandé par l’Institut, est appliqué aux salles de dissection de Clamart avec un succès que tout le monde peut constater.
L’exposition fidèle et complète des nombreux essais que j’ai tentés me fournira , dans ce chapitre , l’occasion d’indiquer les moyens les plus
efficaces (le conservation pour les pièces d’anatomie pathologique et d’histoire naturelle. Et, comme il convient à un homme d’étude, désintéressé pour tout ce qui concerne la science, je livrerai à la publicité le résultat de mon travail, la composition des différents liquides et la manière de s’en servir.
Quant à mon procédé pour les embaumements, j’ai cru qu’il devait rester ma propriété, et que l’homme exclusivement adonné aux études chimiques était plus à même que le médecin de lui faire subir les modifications que réclame chaque cas particulier.
J’ai pris un brevet d’invention; car ma méthode diffère assez essentiellement des préparations que j’indique pour les travaux d’anatomie.
Il fallait, en effet, conserver aux tissus, pour les embaumements , une fraîcheur et une souplesse que perdent par la dessiccation, au bout de quelques mois , les pièces injectées pour les besoins de l’anatomiste; il fallait surtout assurer aux corps, dans ce dernier cas, une conservation plus prolongée : les faits que je puis montrer prouveront que j’ai atteint le but.
§ Ier. Conservation des cadavres pour la dissection.
Mes expériences sur la gélatine m’avaient conduit à la connaissance de quelques-unes des parties constituantes des divers animaux. J’avais étudié l’action des agens chimiques que l’on emploie habituellement dans les arts ; le travail du mégissier, du parcheminier , la fabrication delà colle-forte, que j’ai pratiquée en grand depuis 1819 jusqu’en 1828, m’ont également fourni des données précieuses.
En 1826, mon attention ayant été fixée par MM. Bégin et Serrulas sur la conservation des pièces d’anatomie pathologique, des essais ont été faits au Val-de-Grâce.
En 1828, M. Alphonse Sanson , sc disposant à préparer un cabinet d’anatomie pour des Anglais qui l’en avaient prié, me proposa de m’occuper de la question relative à la conservation, ce qui m’obligea à faire quelques recherches ; mais ce ne fut qu’en 1 85 1 , et sur la sollicitation de M. Strauss, anatomiste d’un mérite bien connu, que j’ai entrepris des travaux sérieux et soutenus sur la conservation des cadavres. Dès ce moment, j’employai toute mon
attention et mes soins à résoudre cette question.
Les recherches sur la conservation des cadavres nécessitaient la réunion de différentes circonstances, sans lesquelles il m’eût été impossible d’arriver à une solution satisfaisante. On conçoit, en effet, la grande différence qui doit exister entre l’action d’un liquide donné sur quelques grammes de matière animale , et son action sur des cadavres entiers ; aussi , je dois déclarer que, sans l’extrême obligeance de M. Orfila, qui mit à ma disposition, à l’École pratique de la faculté de Médecine , tous les objets dont je pouvais avoir besoin , il est probable qu’il m’eût été impossible d’arriver à des résultats positifs. J’ai rencontré clés difficultés, de la résistance , et même quelque chose de plus, de la part de quelques notabilités scientifiques, et aussi de quelques ambitieux subalternes ; j’ai tout surmonté.
Ce travail sur la conservation de#»cadavres ne doit être considéré que comme la suite de celui dans lequel je traiterai de la conservation des viandes alimentaires. Ce ne sont que les circonstances dont je. viens de parler qui m’ont mis à même de terminer plu lot celui-ci.
On sait que l’étude de la médecine doit être précédée de l’étude de l’anatomie, qui donne la connaissance de l’organisation du corps humain; mais cette étude est difficile et présente de nombreux dangers. L’étude des organes exige du temps ; leur dissection est longue , surtout quand elle est faite pour des démonstrations. Dans ce cas, il arrive presque toujours que la putréfaction s’empare du sujet avant que la préparation soit terminée ; car, à une température au-dessus de i5 degrés, il n’est pas possible de conserver un sujet plus de six jours; au-dessous de cette température, c’est-à-dire de o à 10 degrés, le temps le plus long pendant lequel on puisse disséquer est de douze à quinze jours. Mais le cadavre exhale toujours des miasmes méphitiques avant que la totalité des organes soit putréfiée, et cette émanation de gaz est certainement la cause qui détermine le plus fréquemment les fièvres typhoïdes si funestes pour une partie de notre jeunesse studieuse (i).
(1) Sur dix étudiants en médecine, logés ensemble et fréquentant le même amphithéâtre, neuf ont été atteints de cette grave maladie, dans le courant de l’année dernière ; trois ont succombé.
Avant d’exposer mes travaux sur la conservation des cadavres , j’ai dû examiner les travaux antérieurs aux miens; on a pu voir, par ce qui précède, qu’ils ne m’ont été d’aucun secours.
Aussi, en considérant tout ce qui existe sur cette matière, je ne pouvais trouver d’indication que dans les procédés employés pour les arts. Dans nos travaux de chimie appliquée, j’ai souvent été à même de constater, en pratique, que la chair musculaire, parfaitement isolée , se dessèche facilement. Lorsqu’elle est mêlée à de la géline, elle éprouve, au contraire, facilement la fermentation putride. La géline (i) est la
(1) On a désigné jusqu’ici, et considéré comme chimiquement identiques, certaines substances animales qui ne le sont pas : i° la matière propre des tissus gélatineux non décomposés; 2° le produit qui résulte de leur décomposition par l’action de la chaleur et de l’eau; 5° ce même produit secondaire desséché. Ces trois composés étaient désignés par la dénomination de gélatine. Comme j’ai prouvé qu’il n’y a pas entre eux de caractères d’identité, j’ai nommé géline la matière animale contenue dans les tissus gélatineux; j’ai conservé le nom de gelée au produit
de la décomposition de la géline, et j’ai laissé le nom de gélatine à la collc-fortc, quelle qu’en soit la pureté.
matière animale qui , toutes circonstances égales d’ailleurs, se putréfie la première; et qui, formant les organes d’un animal , éprouve une altération d’autant plus prompte que la quantité d’eau décomposition est plus considérable. Toutes les fois qu’on parviendra donc à préserver de putréfaction ce tt^partie animale, on disposera les autres parties à la dessiccation. C’est à cette conclusion que j’ai été conduit par mes recherches.
Pour trouver un moyen de conserver les cadavres et en général les matières animales, il était essentiel d’examiner l’action des substances chimiques auxquelles on peut supposer des propriétés qui produisent sur les parties constituantes de ces matières une action immédiate; il fallait aussi qu’on put toujours se les procurer facilement , et qu’elles lussent d’un prix modique. Je me suis assuré que les acides ne conservent pas les matières animales; iis les désorganisent plus ou moins promptement et en raison directe de leur concentration. Plusieurs acides faibles, entre autres l’acide hydro-chlorique à 5 degrés , peuvent être employés pour enlever les sels calcaires aux os. L’acide nitrique, également à 5 degrés, peut
être mis en usage dans quelques cas particuliers; par exemple, quand on veut étudier le système nerveux; mais alors les os sont ramollis, la géline est en partie désorganisée, les muscles sont décolorés , llasques , ainsi que les viscères; les nerfs seuls restent d’un bleu nacré très-prononcé.
L’acide arsénieux a une action très-marquée sur les matières animales : je la ferai connaître incessamment dans mon second mémoire sur la gélatine. Il conserve bien les cadavres , mais semble favoriser la dessiccation. Dans les détails des expériences faites sous la surveillance des commissaires des deux académies , je citerai les effets qu’a produits l’emploi de cette substance.
L’acide acétique conserve les viandes , mais en les desséchant. Cet acide affaiblit le vinaigre, retarde la putréfaction, ramollit les os, ainsi que les muscles, qui sont décolorés par son action.
Les lessives concentrées dissolvent toutes les matières animales ; les solutions alcalines faibles désorganisent plus ou moins promptement ces mêmes substances. Une très-petite quantité d’alcali suffît, à chaud, pour décomposer une grande masse de colle-matière. Cet effet se pro-
duit souvent par ignorance dans les fabriques de colle-forle.
Les sels ne conservent les viandes que lorsqu’ils sont employés à sec, ou en dissolution très-concentrée; il faut que leur affinité soit assez grande, pour qu’ils puissent s’emparer de l’eau de combinaison des matières animales. On peut donc affirmer que les sels ne conservent les viandes que parce qu’ils les dessèchent ; aussi les sels plus solubles à chaud qu’à froid peuvent, quand ils sont injectés à chaud, en dissolution saturée , être considérés comme un bon moyen de conservation , mais qui ne pourrait être employé pour les travaux anatomiques , à cause des cristaux qui se déposent dans les organes lors du refroidissement du liquide injecté.
Les sels à base d’oxides métalliques ont en général peu d’affinité pour la géline, et ne conservent pas bien ; ceux qui sont vénéneux peuvent seuls être exceptés. Les sels de cuivre et surtout ceux de mercure empêchent la putréfaction; mais plusieurs causes s’opposent à leur emploi : i° leur action n’est pas assez énergique pour leur accorder la préférence; 2* il y a toujours du danger à les employer en grand ;
5° ils altèrent fortement les instruments de dissection; 4° enfin ils coûtent fort cher.
Les sels alumineux sont les seuls que j’aie trouvés possédant la propriété de conserver les matières animales; leurs bases se combinent avec la géline pour former un composé particulier; l’acide est rendu libre.
’ *Le règne végétal ne fournit que peu de produits capables d’empêcher ou de retarder la putréfaction; l’alcool est à peu près la seule substance qui possède cette propriété. Il conserve de la même manière que les sels , en s’emparant d’une partie de l’eau de composition ; il blanchit, décolore et racornit les organes. L’alcool est la seule substance employée jusqu’à présent pour la conservation; mais son action sur les tissus, son extrême volatilité, la difficulté de son transport et son prix élevé font désirer un autre procédé.
Le tannin ne peut être employé , parce que l’eau n’en contient pas assez en dissolution pour qu’une injection puisse suffire à la conservation; un cadavre immergé, même dans une grande masse de tannée , ne se conserve pas mieux; la peau se tanne, mais les chairs se décomposent.
L’acide gallique agit de la môme manière , mais plus faiblement encore que le tannin.
Une substance huileuse, volatile et très-odorante, nouvellement découverte, et à laquelle on a donné le nom de créosote , a été présentée comme une panacée universelle, qui, entre autres propriétés , devait avoir celle de bien conserver les cadavres. Pour m’assurer de la vérité de cette assertion, j’ai, le 18 octobre 1 855, injecté un sujet avec cent grammes de créosote dissous dans sept litres d’eau. Le 25 , l’abdomen était fortement balonné et d’un vert bleu très -prononcé; le 26, la face gauche, le bras droit et toute la jambe gauche étaient verts; le 5o octobre, la décomposition était si prononcée, quelle nécessita l’inhumation. On objecta qu’il eût fallu, de plus, plonger le sujet dans un bain d’eau saturée de cette substance ; mais son prix élevé m’empêcha de répéter celte expérience. D’ailleurs, je pense que l’odeur de la créosote serait toujours un grand obstacle à son emploi.
L’alun, sulfate acide d’alumine et de potasse, m’a donné les premiers bons résultats; mais, peu soluble à froid, il ne suffît pas quand la température atmosphérique s’élève au-dessus
de i5 degrés ojo. Un mélange d’alun, de chlorure de sodium (sel commun) et de nitrate de potasse (sel de nitre) m’a mieux réussi. J’avais essayé l’action du sulfate de soude, du chlorure de calcium (muriate de chaux), de l’hydrochlorate d’ammoniaque , etc... Elle était à peu près nulle.
Le phosphate acide de chaux est la première substance que j’aie employée en injection. Des reins, injectés avec une solution très -concentrée de ce sel, puis plongés dans un lait de chaux, se durcirent un peu à la surface, et se putréfièrent en peu de jours.
Le mélange de deux parties d’alun, de deux parties de sel et d’une partie de nitre en dissolution dans une quantité d’eau suffisante pour que le liquide marque 10 degrés , injecté, conserve bien les cadavres qui sont baignés dans le même liquide, mais seulement quand la température est au-dessous de 10 degrés ofo. — Pour une température plus élevée, il faut chauffer le liquide, et ajouter du mélange des sels jusqu’à ce que l’aréomètre marque 20 ou 00 degrés.
De toutes les substances salines qui m’ont donné des résultats satisfaisants , les sels alu-
milieux déliquescents doivent avoir la préférence. L’acétate d’alumine et le chlorure d’aluminium m’ont parfaitement réussi. Enfin le mélange , à parties égales , de chlorure d’aluminium à 20 degrés , et d’acétate d’alumine à 10 degrés, peut être considéré, employé en injection , comme un des bons moyens que nous possédons aujourd’hui pour la conservation des cadavres.
Maintenant que j’ai expliqué l’action des agents chimiques sur les matières animales , je vais entrer dans les détails des expériences.
J’ai présenté mon travail à l’Institut le 4 mars 1 855. L’Académie des Sciences nomma pour l’examiner une commission composée de MM. Savart, Flourens, Chevreul, et Serre, rapporteur. Peu de jours après, M. Serre mit à ma disposition, à la Pitié et dans son cabinet particulier, un cadavre que j’ai baigné dans une cuve contenant une solution, à îo degrés, de deux parties d’alun , de deux parties de sel commun et d’une partie de nitre. Ce sujet, examiné à plusieurs reprises, parut bien conservé. Au bout de six semaines environ , on en fit l’ouverture ; les chairs et les viscères étaient dans un bon étal de conservation; mais des
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circonstances particulières s’opposèrent à la continuation de cet examen.
Le 12 novembre i834, l’Administration des Hospices m’accorda deux cadavres, que M. Orfila m’autorisa à placer dans un des grands pavillons de l’Ecole pratique de la Faculté de Médecine. Ces deux sujets furent baignés dans le liquide à 10 degrés. Le 2 décembre , la commission de l’Académie des Sciences vint examiner ces deux sujets, qui furent livrés à la dissection. Ce même jour, un autre sujet me fut donné. Celui-ci fut injecté avec huit litres de la solution saline à 1 0 degrés. A la fin de décembre, ces trois cadavres étaient dans lin bon état de conservation ; on remarqua néanmoins que le derme, ainsi que les chairs, avaient pris un peu de consistance et une teinte blafarde ; les organes profonds , qui n’avaient pas été en contact immédiat avec le liquide, étaient presque comme nature. Depuis cette époque jusqu’à la fin d’avril, la Commission s’assembla plusieurs fois et constata ces résultats.
Une commission formée dans le sein de l’Académie de Médecine, dans les premiers jours de mars , examina ces mêmes sujets , et de-
manda de nouvelles expériences. Un premier sujet fut injecté avec la graisse colorée, et baigné ensuite. On injecta aussi, avec de la graisse colorée, le cadavre injecté le 2 décembre. Ici on put remarquer qu’il fallut plus du double de matière grasse que pour un sujet frais, et que les filets artériels les plus déliés avaient été pénétrés par l’injection.
Ces expériences, qui ont duré jusqu’à la moitié du mois de mai , m’ont prouvé qu’une injection de 10 à 12 degrés de densité, et l’immersion de ces cadavres dans un bain de même liquide, peuvent suffire pour les conservations destinées aux travaux anatomiques ordinaires, etpermettent une dissection de plusieurs mois.
A la fin de juillet i855, M. Orfila a mis à ma disposition, dans un des grands pavillons de l’École-Pratiquc, tous les instruments et ustensiles dont je pouvais avoir besoin ; le 7 août, j’ai injecté un sujet avec le liquide à 12 degrés; puis je l’ai baigné dans un liquide au même degré. Le cadavre, au bout de deux jours , commença à se gonfler. Huit jours après, il laissa dégager une si grande quantité de gaz, que je fus obligé de le retirer de la cuve, au fond de laquelle il n’était plus possible de le
maintenir. Placé sur une table, sa décomposition sembla arrêtée ; il 11e se dégagea plus de gaz, mais il s échappa une très -grande quantité de liquide rougi par le sang. Le sujet, qui avait pris une couleur brune prononcée, se dessécha complètement. Pendant tout ce temps, on n’a pas remarqué d’odeur putride; c’était celle du jambon fumé.
Un deuxième sujet fut injecté avec le même liquide, et abandonné sur une table; il se décomposa au bout de cinq jours. Mais on doit remarquer que la température atmosphérique variait alors entre 20 et 5o degrés 0[0.
Le 8 août, un sujet fut injecté avec le liquide à 00 degrés de densité , ce qui nécessita l’élévation de la température jusqu’à 5o degrés ojo. Ce cadavre s’est bien conservé, et fut disséqué jusqu’à la fin de décembre.
Ces diverses expériences me convainquirent que la solution saline employée avec succès pendant l’hiver était insuffisante pour les travaux qui seraient tentés durant l’été , c’est-àdire à une température au-dessus de 1 5 degrés.
La réussite que j’obtenais par l’injection du même liquide plus concentré m’indiqua la marche à suivre.
.J’ai dit que l’alun «Hait décomposé, que la matière animale, lagéline, se combinait avec l’alumine, et que l’acide sulfurique, rendu libre, produisait l’altération des tissus. Je devais donc chercher un sel alumineux contenant plus de base et un acide moins puissant.
Le 1 6 août, j’ai injecté un sujet avec huit litres d’acétate d’alumine à 20 degrés. Ce cadavre, placé sur une table sans aucune autre préparation , se conserva parfaitement bien pendant un mois ; au bout de ce temps, on put remarquer que les narines , les paupières et l’extrémité des oreilles commençaient à se dessécher , ainsi que les mains et les pieds. Pour remédier à cet inconvénient, j’ai recouvert la moitié du sujet d’une couche de vernis. Au bout de deux mois, il fut facile de remarquer que la partie soumise à l’action de l’air avait considérablement diminué de volume, et se disséquait moins bien. Enfin, à la fin de janvier 1806, les parties vernissées, non disséquées, étaient encore bien conservées, tandis que le reste était complètement desséché, momifié.
M. le docteur Piory avait indiqué à l’Académie de Médecine un moyen de conserver les
cadavres: il s’agissait, séton lui, de les envelopper de lames d’étain , de toile, puis de vernis. Ce procédé m’a parfaitement réussi sur un sujet injecté avec l’acétate d’alumine.
Un autre sujet fut injecté avec le chlorure d’aluminium. Cette injection ne réussit pas bien, et sur trois cadavres j’ai rencontré les mêmes obstacles , c’est-à-dire que , le liquide contenu dans la seringue ayant été introduit, après l’espace écoulé pour la remplir de nouveau , le système circulatoire était tellement oblitéré que la force même de deux hommes ne suffisait plus pour en introduire une nouvelle quantité. A vingt degrés, le chlorure d’aluminium a une si grande affinité pour l’eau ,
• qu’il s’empare de celle qui constitue les organes. Toutefois les parties du cadavre qui ont été pénétrées par le liquide ont été bien conservées, les muscles surtout avaient gardé leur couleur.
J’ai injecté un autre sujet avec le chlorure à 8 degrés; mais, au bout d’un mois, il était décomposé. Enfin, j’ai introduit un litre de chlorure à 10 degrés, et six litres à 20 degrés; ce sujet s’est conservé , mais les parties non disséquées étaient sèches au bout cle cinq mois.
Un mélange de trois litres d’acétate d’alumine à 10 degrés, et de trois litres de chlorure d’aluminium à 20 degrés, injecté par l’aorte, ou mieux par l’artère carotide, m’a donné les résultats les plus satisfaisants.
J’ai déjà dit que toutes ces expériences se sont faites sous la surveillance de la commission de l’Académie des Sciences , de celle de l’Académie de Médecine, et de la commission Monthyon, composée de MM. Dulong, Magendie , Darcet et Dumas , rapporteur. Le compte que ces commissaires en ont rendu aux deux Académies me dispense de présenter ici le résumé de mes expériences.
Ces messieurs m’ont prié de répéter l’expérience du docteur Tranchina de Naples, qui consiste à injecter une solution de deux livres d’arsenic dans vingt livres d’eau de fontaine , ou mieux d’esprit-de-vin (1).
Pendant huit jours, le cadavre est resté parfaitement bien; mais, après ce temps, il s’est
(1) L’arsenic est si peu soluble, même à chaud, dans l’eau et surtout dans l’alcool, que j’ai dû introduire le liquide saturé , tenant en suspension plus de la moitié de la poudre qui ne pouvait être dissoute.
graduellement desséché, quoique placé dans un local fort humide et à côté du robinet d’une fontaine qui servait toujours.
Injecté le 9 septembre , il fut examiné le 25 du même mois; mais, ce même jour, l’ayant proposé à plusieurs élèves pour la dissection , aucun d’eux ne voulut accepter ma proposition.
Le 16 octobre , il fut trouvé impropre à aucune recherche anatomique ; le 3o , il était complètement desséché.
Je crois que l’emploi de ce moyen présenterait des dangers réels pour les anatomistes. En voici la preuve : M. le docteur Poirson a déclaré à l’Académie de Médecine avoir été fortement incommodé , ainsi que deux de ses collègues, pour avoir embaumé deux généraux avec cette substance ; il attribue ce dérangement de santé à l’arsenic absorbé pendant la préparation.
J’ai fait remarquer aux commissaires que la table sur laquelle était le cadavre , que les croisées de la chambre , que le cadavre lui-même étaient couverts de mouches mortes; on en voyait une masse considérable sur l’ouverture pratiquée au sternum. Je crois pouvoir altri-
huer cet effet à un dégagement d’hydrogène arseniqué ; ce dégagement est au moins probable, et on conçoit l’action de ce gaz sur l’économie animale.
Enfin, quand on songe qu’il y a toujours plus de quatre-vingts cadavres en dissection à l’École—Pratique , et que conséquemment il y aurait 160 livres d’arsenic à la disposition des élèves, on comprendra que ce procédé ne serait pas applicable.
A cette époque de mon travail, j’avais déjà constaté que les moyens dont j’avais obtenu de bons résultats dans le principe devenaient insuffisants lorsque les circonstances extérieures changeaient; que le sel d’alumine, dont je faisais usage pour les injections , n’était pas assez riche en alumine ; que la conservation n’était pas assurée au-dessus d’un certain degré de température; enfin, j’avais trouvé dans l’acétate d’alumine une matière propre à former des injections éminemment conservatrices.
C’est alors que des rapports furent lus à l’Institut et à l’Académie de Médecine. Je les cite ici parce qu’ils constatent d’une manière authentique le point où j’étais parvenu; déjà il /'tait possible, avec ces données, de disséquer
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pendant toutes lés saisons, sans craindre désonnais les dangers attachés à ce travail durant les chaleurs.
INSTITUT DE FRANCE. —Académie des Sciences. — Scance publique du lundi 28 décembre 1 855. — Prix relatif aux moyens de rendre un art ou un métier moins insalubre. — Sur la conservation des cadavres , par M. Gannal.
Votre commission a suivi avec intérêt les expériences de M. Gannal ; elle s’est éclairée des lumières de ceux de nos confrères que leurs études obligent à pratiquer des dissections journalières , et elle se croit fondée à déclarer à l’Académie que les moyens indiqués en premier lieu par M. Gannal, et que, mieux encore, les simples injections d’acétate d’alumine à dix degrés aréométriques , qu’il a pratiquées plus tard, suffisent pour conserver les cadavres pendant plusieurs mois, même en été. Elle s’est assurée qu’il n’en résulte aucun inconvénient pour la dissection.
Votre commission a cru devoir attendre que
ce procédé lut régulièrement pratiqué dans quelque amphithéâtre un peu vaste avant de se prononcer d’une manière définitive. Elle sait combien les choses les plus simples sont difficiles à introduire dans le travail courant , parce qu’à l’emploi il surgit une foule d’obstacles imprévus.
Elle demeure convaincue toutefois que ce procédé peut rendre , dès à présent , de véritables services dans tous les pays où la dissection rencontre des difficultés , soit par la rareté des cadavres, soit par les préjugés de la population.
Prenant celte circonstance en considération, faisant d’ailleurs la part des obstacles que M. Gannal a rencontrés, des dégoûts qu’il a dû surmonter, pour exécuter les expériences qu’il a faites , votre commission a l’honneur de vous proposer de lui accorder, en attendant, un encouragement de 3,ooo francs.
ra p pour d’ une commission formée dans le sein de l’ Académie de Médecine, et composée de MM. Sanson, Roux, Dizé, Guéneau de Mussy, Breschct, rapporteur, pour examiner un procédé de conservation des cadavres, décdiivert et proposé par M. J. -N. Gannal , chimiste.
Messieurs ,
Si l’anatomie est la base de toutes les bonnes études medicales , si presque tous les hommes qui ont le plus contribué aux progrès de la médecine et de la chirurgie ont été des anatomistes habiles , c’est rendre un grand service à ces mêmes sciences et à l’humanité que de découvrir un moyen qui facilite l’étude de l’anatomie et obvie à son insalubrité. Eh bien! messieurs , c’est une découverte de ce genre que M. Gannal prétend avoir faite.
Par une lettre, en claie du 10 mars iS55, adressée à l’Académie de Médecine , par M. le ministre du commerce, cette compagnie savante est chargée de faire connaître à l’autorité supérieure son opinion sur le mérite réel du procédé de M. Gannal, pour la conservation des cadavres.
En conséquence , l’Académie a formé dans son sein une commission composée de MM. Sanson, Roux, Dizé, Guéneau dcMussy etBrcschet; c’est au nom de cette commission que je viens aujouré ’hui vous faire connaître les résultats de nos travaux.
Déjà deux commissions formées dans l’Académie des Sciences s’occupent de l’examen de cette même découverte de M. Gannal : l’une, considérant le procédé comme utile à l’étude des sciences qui s’occupent de la composition des êtres organisés; l’autre, le considérant comme moyen de rendre moins insalubre un art ou une profession, un prix ayant été fondé dans ce but par M. de Monthyon , dont le nom restera éternellement cher aux sciences et à la philantropie.
Les raisons qui ont empêché les anciens de porter très-loin la connaissance de la structure de l’homme et des animaux n’étaient pas seulement l’idée d’une souillure attachée à la vue et à la dissection des cadavres , ou la difficulté de se procurer des moyens de dissection ; mais encore l’impossibilité presque absolue de conserver les cadavres, en totalité ou en partie, a dù retarder les progrès de l’anatontie. Aristote ,
à qui Philippe de Macédoine avait donné toutes les facilités de disséquer des animaux , et qui devait avoir fait des collections , ne dit pas , dans les ouvrages qui sont restés de lui , comment il conservait les animaux qu’il n’examinait pas de suite, et Galien, dans ses administrations anatomiques , dit peu de mots sur ses moyens de conserver dans les liqueurs.
Cuvier, en faisant l’histoire des progrès des sciences naturelles, nous apprend qu’une des circonstances qui ont le plus contribué à l’avancement de ces sciences a été la découverte de l’alcool.
On est toutefois étonné de la nouveauté de nos moyens de conservation des animaux, pour les collections anatomiques et zoologiques, lorsqu’on se rappelle que du temps de Réaumur on ne connaissait pas encore l’art de conserver le corps des animaux avec leurs formes et leurs couleurs naturelles. Ainsi , dans le cabinet de ce célèbre naturaliste, on voyait les oiseaux écorchés et retenus par le bec avec un fil.
Les procédés taxidermiques ont presque tous pris naissance parmi nous , pour la formation des collections zoologiques ; mais nous manquons encore de moyens peu dispendieux, d’un
transport facile et sous un petit volume , pour conserver les animaux destinés à servir aux recherches d’anatomie comparée , ou à l’étude de l’anatomie de l’homme.
Péron , dans la relation de son voyage aux terres australes, au commencement de ce siècle, déplore l’embarras des zoologistes dans les voyages de long cours, pour conserver les animaux, sans altérer aucun de leurs caractères zoologiques, et de manière à ce qu’ils puissent ultérieurement servir à des recherches anatomiques. 11 dit qu’on rendrait un grand service à l’histoire naturelle et à la zoologie, si l’on pouvait résoudre le problème suivant :
« Un animal d’une espèce quelconque étant v donné , le conserver le plus sûrement , le plus » parfaitement, avec la plus petite quantité d’un «liquide alcoolique le moins fort possible. » L’alcool est d’un prix très -élevé dans nos villes, où l’on paie un droit d’octroi considérable, et encore ne peut-il convenir qu’à la conservation des corps d’un petit volume.
Dans les voyages, celte liqueur est d’un transport difficile, d’une évaporation rapide, surtout dans les régions équatoriales, et souvent alors elle fait éclater les vases qui la contien-
ncnt ; elle altère , dissout les résines ou le mastic résineux dont on se sert pour fermer les bocaux ou les autres vases qui contiennent les animaux.
Si l’on unit l’alcool à un acide, les os sont altérés, ramollis; les couleurs sont détruites; les scalpels et les autres instruments de dissection sont promptement oxidés, lorsqu’on veut disséquer les animaux conservés dans ces liqueurs.
Les mômes inconvénients existent si l’alcool lient en dissolution de l’arsenic , du sublimé corrosif et plusieurs autres sels métalliques.
L’essence de térébenthine ne peut servir que pour de petites pièces ; elle est peu transportable ; elle altère plusieurs tissus, devient épaisse et trouble.
Les huiles ne peuvent convenir que pour la conservation de quelques poissons; leur acquisition est dispendieuse, et il est difficile de s’en procurer partout.
Les sirops qu’on a proposés pour la conservation de quelques parties animales , comme le cerveau, la moelle épinière 9 etc., sont d’un prix trop élevé pour s’en servir en grand ; d’ailleurs, ils ne pénètrent pas profondément les
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tissus , ne préservent que les surfaces extérieures, y déposent des cristaux ou une matière visqueuse qui altère les couleurs ; enfin , ils entrent facilement en fermentation , surtout dans les pays chauds.
La créosote , conseillée dans ces derniers temps pour la conservation des nerfs et de l’encéphale, est d’un prix trop élevé; mais, comme nous n’en avons pas fait usage , nous ne pouvons signaler son mode d’action sur les tissus.
Le sel marin, employé seul et en solution, a un mode d’action depuis long-temps connu , et son insuffisance ne peut être contestée ; nous ne parlons pas cependant des salaisons, parce que cette méthode ne peut convenir pour conserver des cadavres destinés aux dissections, ou pour préserver des animaux de la putréfaction, afin de pouvoir les disséquer plus tard, ou les placer dans des collections zoologiques.
Dans un journal anglais sur la médecine, on trouve, pour l’année 1 S 1 8 , qu’on propose de remplacer l’alcool pour la conservation des pi( ;ccs d’anatomie et d’histoire naturelle par le sel solide, qui n’est, comme on sait, que du
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muriatc de soude plus pur que celui du commerce. Celte proposition est inadmissible.
Les chlorures d’oxides de calcium , de sodium, de potassium, ont été recommandés pour la conservation de quelques pièces d’anatomie pathologique; mais ils ne peuvent convenir pour préserver de la putréfaction des pièces un peu épaisses, et surtout des animaux entiers.
Le vin, auquel on a ajouté de la dissolution nitreuse de mercure , a été employé par quelques navigateurs, pour conserver de petites collections zoologiques; son usage ne pourrait convenir en grand.
Les acides, plus ou moins affaiblis, attaquent les tissus et altèrent les instruments de dissection.
Les solutions aqueuses ou alcooliques des sels de mercure, la solution arsenicale, etc. , sont dangereuses, par leurs émanations, pour l’anatomiste qui loucherait constamment des pièces imprégnées de ces sels métalliques ; et de plus, elles durcissent les tissus, les resserrent, détruisent leur couleur et allèrent les instruments d’anatomie.
Nous dirons de l’acide pyro-ligneux et de
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l’acide acétique ce que nous avons dit des autres acides. Cependant on a proposé, il y a environ quinze ans, l’acide pyro- ligneux , comme l’agent par excellence pour conserveries animaux et les pièces d’anatomie.
Tous les acides, et le vinaigre lui-même, attaquent la couleur des tissus organiques, les corrodent, s’emparent des sels terreux des os, les rendent flexibles, transparents, et couvrent les parties molles d’une couche de matière gluante qui cache les fibres et la structure des parties.
On sait que l’alun , que le nitre sont employés séparément en solution aqueuse pour conserver les pièces d’anatomie, pendant le temps de leur confection. On sait que les anatomistes emploient le nitre, ou simplement le salpêtre du commerce, non -seulement pour conserver les tissus charnus, mais encore pour donner une vive couleur rouge à Ja chair.
Voilà, messieurs, d’une manière rapide, l’exposé des moyens les plus communs, proposés ou employés pour la conservation des animaux entiers, ou pour celle des pièces d’anatomie normale ou pathologique.
Pour répondre à l’Académie sur le mérite de
la découverte de M. Gannal , nous dirons que son procédé consiste dans une solution dans l’eau , de trois sels que déjà on employait séparément dans les laboratoires d’anatomie , le nitre , le sel commun et Y alun.
Nous avons lait faire sous nos yeux des expériences par M. Gannal. Dans le courant du mois de mars dernier , deux cadavres furent placés dans une cuve à bain de deux mètres de longueur sur quatre décimètres de largeur et cinq décimètres de hauteur. On versa sur ces sujets une liqueur composée de sulfate acide, d’alumine et de potasse , de chlorure de sodium, de chaque deux parties, et une partie de nitrate de potasse.
L’eau qui tenait ces sels en solution était en quantité suffisante pour que le liquide marquât i5 degrés à l’aréomètre (pèse-sels), c’està-dire, et selon l’indication de M. Gannal, que le liquide devait marquer 7 à 8 degrés pendant l’hiver, et 1 2 à 1 5 degrés pendant l’été.
La cuve était placée dans l’un des pavillons de l’École -Pratique; et, dans cette salle, il y avait un grand nombre de tables couvertes de cadavres qui servaient à l’étude pratique de l’anatomie. Au bout de deux mois, ces cadavres
furent retirés de la baignoire où ils étaient plongés, et on les disséqua. Us n’avaient pas changé d’aspect extérieur, et l’on reconnut que les tissus et les organes intérieurs étaient bien conservés, cl pouvaient servir aux démonstrations anatomiques.
D’autres sujets avaient été examinés par la commission de l’Académie des Sciences; ils avaient été mis dans cette même liqueur depuis le 2 décembre 1 85/| , et servaient encore à la fin d’avril 1 835.
Nous avons cru devoir demander à M. Cannai quelques autres expériences. Ainsi , nous avons désiré qu’on fît des injections avec la liqueur conservatrice, portée dans le système artériel : nous fîmes injecter un autre sujet avec la matière grasse ordinaire, et plus tard nous fîmes injecter, dans les vaisseaux du sujet qui avait reçu la liqueur conservatrice, une matière composée de suif, de galipot , à parties égales, et colorée avec le cinabre (sulfate de mercure ).
Cette dernière injection a été heureuse. La première injection du liquide salin a exigé huit litres de ce liquide, qu’on a poussés par le ventricule gauche du cœur.
Le sujet, examiné au bout de deux mois, était bien conservé, n’exhalait aucune odeur fétide, et pouvait servir aux dissections ordinaires des élèves.
La commission avait désiré savoir si la putréfaction s’emparerait rapidement d’un cadavre après l’avoir retiré de la cuve , en le laissant, sur une table de l’amphithéâtre, exposé à l’air et à l’influence des émanations putrides provenant des autres cadavres. Un sujet fut donc retiré de la liqueur saline conservatrice, et resta quinze jours exposé à l’air. La putréfaction ne s’en est pas sensiblement emparée durant ce temps. C’était pendant la dernière quinzaine d’avril. On a vu les muscles du cadavre se dessécher, et, pour ainsi dire, se momifier, tandis que les tissus qui n’avaient pas été mis en contact avec le liquide salin, ou qui n’avaient pas été découverts et exposés à l’air, restaient dans lin état qui permettait encore une analyse anatomique.
Nous devons dire que les tissus qui sont baignés par le liquide perdent leur couleur naturelle ; mais les organes profondément placés n’éprouvent pas le même changement; il n’y a pas d’emphysème dans le tissu cellulaire. Ce-
pendant nous croyons avoir remarqué qu’il y avait moins de résistance dans les fibres des organes que chez un sujet mort depuis vingtquatre ou quarante-huit heures.
jNous ferons remarquer que, dans aucune circonstance, il n’a été pratiqué sur les membres et le tronc de scarifications longues et profondes pour faire pénétrer le liquide dans l’épaisseur des tissus.
Le crâne lui-même n’était pas ouvert, et aucune couronne de trépan n’avait été appliquée sur la surface pour permettre au liquide de parvenir plus facilement jusqu’aux méninges et jusqu’à l’encéphale lui-même. Cependant, après plus de deux mois d’immersion dans la liqueur, le cerveau , extrait de la cavité crânienne, s’il ne pouvait pas servir à de nouvelles recherches sur sa structure, pouvait être employé aux démonstrations.
Mais pendant combien de temps peut se prolonger cette conservation ? à quelle température peut-elle résister? et quelles sont les dépenses qu’elle nécessite? enfin peut-elle être faite en grand? c’est-à-dire pourrait-on , par ce procédé, conserver un grand nombre de sujets pendant l’été pour les livrer plus tard aux élèves pendant la saison des dissections? et si
ces sujets, ainsi conservés, n’exhalent aucune odeur, ne deviennent en aucune façon une cause d’insalubrité ou de danger pour les élèves, pour les anatomistes eux-mêmes, ou pour les personnes qui habitent les maisons voisines des amphithéâtres d’anatomie, ne pourrait-on pas prolonger indéfiniment la durée des dissections , au lieu de ne les permettre que pendant les rig ueurs de l’hiver ?
Enfin, cette liqueur saline de M. Gannal a-t-elle des propriétés conservatrices assez prononcées pour être employée dans les voyages de long cours et les climats les plus chauds , pour rapporter en Europe des animaux nombreux et de grande stature pour servir à l’étude de l’anatomie comparée ?
Le peu de volume offert par les substances salines, et l’eau de mer, qui pourrait servir à opérer la solution des sels au fur et à mesure qu’on aurait besoin de la liqueur, seraient des circonstances très-favorables à l’emploi de ce procédé.
Pour répondre à toutes ces questions, il aurait fallu varier, multiplier les expériences, les prolonger pendant un temps beaucoup plus long, et sur un très-grand nombre de sujets.
Ces expériences , dirigées dans cet esprit,
exigeraient des dépenses que nous n’avons pas cru devoir imposer à l’auteur du procédé de conservation des cadavres , qui déjà a fait des frais multipliés, pour le remboursement desquels nous croyons devoir proposer à l’Académie de demander une indemnité, sans porter préjudice à la récompense à laquelle pourra avoir droit M. Gannal, lorsque les expériences auront reçu l’extension que nous aurions désiré pouvoir leur donner.
Quoi qu’il en soit, nous croyons, dans ce rapport provisoire, devoir appeler l’intérêt de l’Académie et de l’autorité supérieure sur le procédé de conservation découvert par M. Gannal, et nous manifestons le désir qu’il lui soit accordé une somme pour l’indemniser des frais déjà faits et pour lui faciliter les moyens de continuer en grand ses expériences.
Nous ajouterons que ce procédé de conservation peut être appliqué très avantageusement à divers cas de médecine légale.
Paris, le iG juin iS55.
Ont signé : MM. Guéneau de Mussy, Djzé, Houx, Sanson, Buesciiet , l'apporteur.
Certifié conforme. Le secrétaire perpétuel de l’Académie de Médecine, Signé Pariset.
Le premier rapport de MM. les membres de la commission nommée au sein de l’Académie de Médecine n’était que provisoire; de nouveaux faits devaient venir éclairer la conscience des juges : ces faits furent présentés, et voici le rapport que M. Dizé lut à l’Académie.
RAPPORT définitif de la commission nommée dans le sein de l'Académie de Médecine , pour examiner le procède de conservation des cadavres , présenté par J.- N. G annal.
Messieurs ,
L’Académie avait formé une commission composée de MM. Sanson, Guéneau de Mussy, Breschet , Roux et Dizé , pour lui faire connaînaître les résultats d’un procédé présenté par M. Gannal , ayant pour but la conservation des cadavres destinés à la dissection.
Notre honorable collègue , M. Breschet, présenta dans un rapport provisoire les expériences qui furent faites et les succès obtenus par M. Gannal.
Mais la commission ayant exprimé le désir
( 3io )
de donner plus de suite à des essais qui , d’après les résultats importants déjà obtenus, méritaient de fixer l'attention de l’Académie , elle lui proposa de multiplier , de varier les expériences , de les prolonger plus long-temps sur un plus grand nombre de sujets.
Mais les essais dirigés dans cet esprit exigeaient des dépenses : la commission n’avait pas cru devoir les imposer à Fauteur du procédé, qui déjà avait fait des frais multipliés; en conséquence, elle proposa à l’Académie de demander au gouvernement une indemnité pour les dépenses déjà faites, et pour continuer les expériences , sans porter préjudice à la récompense à laquelle M. Gannal pourrait avoir droit.
L’Académie seconda les vœux de la commission : elle fit obtenir du ministre de Finslruction publique la somme nécessaire pour couvrir tous les frais faits et ceux à taire pour continuer les expériences.
M. Gannal a fait une série d’expériences préliminaires, qui lui ont servi comme autant de jalons pour arriver à la conservation des substances animales; ces travaux Font ensuite dirigé à la recherche d'un antiseptique assezpuis-
sant, qui réunît à sa propriété conservatrice des cadavres celle de ne pas en altérer les tissus organiques, de ne pas trop affaiblir leur couleur naturelle, si importante à la démonstration anatomique.
Nous citerons les expériences les plus importantes, afin que vous puissiez apprécier le procédé qui est proposé.
Premièrement, les acides en général modifient la consistance des matières animales : ils les désorganisent en raison de leur degré de concentration ; quelques acides faillies , l’acide nitrique à 5 degrés , par exemple, peut servir quand on veut étudier le système nerveux; alors les os perdent leur substance saline et sont réduits à leur trame organique, les muscles sont décolorés, flasques, ainsi que les viscères; les nerfs seuls restent d’un blanc mat nacré fort remarquable.
L’acide arsénieux conserve bien les cadavres, mais c’est de l’arsenic ! il en faut un kilogramme pour un sujet! Cependant les journaux de médecine ayant parlé d’un procédé découvert par le. docteur Tranchina de Naples, la commission jugea convenable d’inviter M. Gannal à répéter cette expérience; un sujet fut injecté
avec un kilogramme d’acide arsénieux et dix litres d’eau ; ce sujet , examiné par votre commission , présentait tous les caractères d’une bonne conservation ; mais , d’une part, ce procédé était connu depuis long-temps, et, sous un autre rapport , il présente tant de dangers à l’emploi, que dans le cas où il fût jugé bon, votre commission se verrait forcée d’en proscrire l’usage : en elïet, lorsqu’il y aurait vingt cadavres en dissection , vingt kilogrammes de cette substance vénéneuse seraient à la disposition du public.
L’acide acétique concentré conserve les viandes , mais en les desséchant; ce même acide affaibli retarde la putréfaction , ramollit les os , ainsi que les muscles, qui sont décolorés par son action.
Les sels alcalins ne conservent les viandes que lorsqu’ils sont employés à sec ou en dissolution très-concentrée : il faut dans ce cas que les sels conservent de l'affinité pour l’eau de composition, en sorte qu’on peut dire que les sels conservent les viandes parce qu’ils les dessèchent; aussi, d’après ces principes, les sels plus solubles à chaud qu’à froid peuvent, injectés à chaud en dissolution concentrée, être
considérés comme moyen de conservation ; le nitrate dcj>olassc est surtout dans ce cas.
On a signalé la créosote , substance végétale nouvellement découverte, comme pouvant servir à la conservation des chairs, ce qui était à vérifier : un cadavre , que nous avons fait injecter le 18 octobre, avec cent grammes de créosote et sept litres d’eau , était décomposé le 3o du même mois. Mais, pour répondre à l’objection qui fut faite , qu’il eût fallu le plonger dans un bain saturé de créosote, il suffit de dire que ce bain aurait coûté 200 francs; d’ailleurs, on aurait eu à combattre encore l’odeur de la créosote, qui pouvait devenir un obstacle dans les travaux anatomiques.
Une dissolution d’alun à huit degrés a mieux réussi ; mais la chair s’est racornie, elle est devenue blafarde et très-cassante.
Le mélange d’alun (sulfate acide d’alumine et de potasse ) , deux parties , de chlorure de sodium deux parties et de nitrate de potasse une partie, dissout dans l’eau, employé comme bain, a donné les premiers bons résultats.
Le phosphate acide de chaux est la première substance qui ait été employée eu injection
pour les cadavres ; ce sel ne s’oppose pas au mouvement de la putréfaction.
Des reins, injectés avec ce sel et plongés dans un lait de chaux, se sont durcis à la surface et putréfiés à l’intérieur.
D’après cefle première partie des expériences de M. Gannal, il résulte que les sels alumineux sont les seuls qui conservent bien les matières animales et qui offrent un usage avantageux.
L’alun , employé seul , conserve bien , mais pour peu de temps ; ce sel peu soluble à froid (quinze degrés) ne suffit pas comme injection pour la conservation d’un cadavre; il est indispensable de plonger le sujet dans un bain contenant le même sel.
Le mélange d’alun, de sel et de nitre, qui aété indiqué clans le rapport provisoire, n’a pas le même inconvénient; un sujet injecté avec ce liquide, à dix ou douze degrés de densité, peut se conserver pendant plus d’un mois; mais 11 est indispensable de le plonger , au moins de temps à autre, quand on veut prolonger sa conservation , c’est-à-dire pendant l’hiver entier; mais, à une température au-dessus de quinze degrés , il est nécessaire d’injecter le li-
quidc à la densité de vingt-cinq à trente degrés, et pour l’obtenir on est forcé de chauffer jusqu’à quarante degrés au moins.
Plusieurs cadavres injectés avec le liquide à 10 degrés, le 2 décembre 1 854 ? ont été bien conservés jusqu’à la fin d’avril ; d’autres sujets, injectés le 7 août, mais avec le liquide à 25 degrés de densité cl 10 degrés thermométriques, étaient encore, le 10 décembre, en bon état, tandis que ceux qui furent injectés avec un liquide d’une densité inférieure n’ont pu résister à une température de 20 à a5 degrés, quoiqu’ils fussent plongés dans un bain marquant 1 5 degrés.
Le bain de liquide salé a , indépendamment de l’inconvénient de la dépense des sels nécessaires et de l’embarras des cuvés, qui exigent un grand emplacement, le défaut de mégir la peau, et par conséquent de la durcir considérablement.
C’est pour ces motifs que de nouvelles tentatives ont été faites , qui ont conduit aux résultats suivants : à démontrer que tous les sels à base alumineuse , soluble, sont décomposés; que ceux qui sont très-solubles offrent tous les avantages de l’alun employé en solution très-
concentrée , eL n’en ont pas les inconvénients.
Par exemple , une solution d’acétate d’alumine à 20 degrés, injectée le 16 août 1 835, a parfaitement bien conservé jusqu’à ce jour un sujet abandonné sur une table sans aucune autre préparation; seulement, au bout d’un mois, on remarqua qu’il commençait à se dessécher. Alors on en couvrit une partie d’une couche de vernis, ce qui l’a préservée de l’évaporation. Aujourd’hui, 20 janvier i836, la partie vernissée se dissèque encore facilement et comme un sujet frais , tandis que l’autre partie olFre de la résistance à la dissection.
Dans les premiers jours de septembre, un autre sujet fut injecté avec l’acétate d’alumine à i5 degrés; quoique ce fût le cadavre d’une femme morte des suites de couches, il se conserva très-bien.
Le 12 septembre, un sujet fut injecté avec le chlorure d’alumine à 20 degrés. Cette injection ne réussit pas bien , et on ne put en introduire que trois litres. Cependant le cadavre se conserva parfaitement. Cet insuccès dans l’introduction du liquide conduisit à l’observation suivante : que le chlorure d aluminium à 20 degrés agit si puissamment sur les tubes arté»
riels, qu’il les oblitère tellement, que le liquide ne passe plus; mais, pour remédier à cet inconvénient, il suffit d’injecter un premier litre de liquide à 10 degrés , et le reste à 20. Le chlorure d’aluminium a tous les avantages de l’acétate d’alumine, et a, de plus, celui de conserver la couleur des muscles d’un rouge plus prononcé.
Un mélange d’acétate d’alumine à ! o degrés et de chlorure de même base à 20 degrés, injecté, est un bon conservateur.
L’emploi de l’un de ces sels , ou le mélange que nous venons d’indiquer, offre l’avantage de conserver les cadavres, sans qu’il soit nécessaire de leur faire subir d’autres préparations.
La densité des solutions d’acétate et de chlorure d’aluminium doit être graduée suivant l’état atmosphérique. Quand on veut prolonger indéfiniment la conservation du sujet, il est essentiel de l’employer à 20 degrés; il est également nécessaire, dans ce cas, de recouvrir le sujet d’une couche de vernis, dont la seule propriété est de s’opposer à une dessiccation trop prompte, qui deviendrait nuisible à la dissection.
Les premières injections furent faites par
1 aorte. Plus lard, pour éviter le déchirement des parties peclorales, on les fit par l’artère carotide , ce qui réussit toujours très-bien quand on pousse le liquide de haut en bas.
Après l’injection saline, on peut, au bout de quarante-huit heures , injecter de la graisse colorée; on peut même injecter après deux mois avec le même succès.
De la série des expériences que nous venons d’exposer, il résulte :
i°. Qu’une solution d’alun, de sel et de nitrate de potasse, injectée à îo degrés, suffit pour conserver les cadavres à une température au-dessous de îo degrés thermométriques; que, pour une température plus élevée, il faut porter la densité à 2 5 ou 3o degrés, et immerger les sujets dans un liquide à îo ou 12 degrés.
2°. Qu’il est préférable d’employer l’acétate d’alumine, parce qu’il conserve mieux; que le derme 11’éprouve pas d’altération, et que les centres des organes restent comme nature , sauf la couleur des muscles, qui devient blanchâtre.
3°. Que le chlorure d’aluminium offre les mêmes avantages.
4°. Que, pour la conservation des parties de cadavres qui 11’ont pas été injectées, il est néces-
sairc de les immerger dans un mélange d’eau et d’acétate ou de chlorure marquant 5 à 6 degrés.
Mais cette partie du travail est renvoyée aux expériences qui vont être entreprises sur la conservation des pièces d’anatomie pathologique.
Messieurs, telle est la suite des expériences faites jDar M. Gannal , depuis le premier rapport provisoire qui vous fut présenté.
La commission a suivi avec attention les nouvelles expériences ; les résultats obtenus lui ont démontré qu’on peut , au moyen des procédés indiqués par M. Gannal , conserver les cadavres destinés à la dissection, et prolonger leur conservation bien au delà du terme que pourrait exiger le travail le plus minutieux.
Comme nous l’avons indiqué , les sels solubles à base d’alumine offrent ce moyen conservateur sans aucun danger dans leur emploi ; on peut aussi se les procurer à bas prix.
Leur propriété antiseptique est fondée sur leur action chimique , qui modifie les substances animales, soit en leur enlevant l’eau de composition qui en détermine la putréfaction, soit en s’opposant à son action immédiate.
C’est donc une justice à rendre ù M. Gannal que de considérer son travail comme un service important rendu à la science, à l’humanité , et qui pourra être d’une grande utilité pour les explorations anatomiques de la médecine légale.
En conséquence , votre commission a l’honneur de vous proposer l’envoi du présent rapport : i° au ministre de l’instruction publique, comme objet de perfectionnement pour les travaux anatomiques , et pour réclamer la continuation de ses bonnes dispositions à donner de la suite aux expériences de conservation des pièces d’anatomie pathologique ;
â° Au ministre du commerce et des travaux publics, comme objet de salubrité publique.
Sur la demande d’un membre de l’Académie, le renvoi du présent rapport à la commission de publication est décidé à l’unanimité.
Ont signé : MM. Guêncau deMussy , Sanson , Breschct , Roux j Dizé , rapporteur.
Certifié conforme. Le secrétaire perpétuel de l’Académie de Médecine, sign éPariset.
Réflexions. Le mélange de sulfate acide d’alumine et de potasse, de nitrate de potasse et
de chlorure de sodium m’avait fourni d’abord quelques bons résultats. Mais lorsque de nouvelles expériences furent tentées à une température au-dessus de io° centigrades, ce liquide, que je n’employais qu’en bain, ne répondit pas à mon attente. Alors j’essayai d’injecter avec celte dissolution concentrée les cadavres plongés ensuite dans un bain de même nature. La conservation fut ainsi rendue plus durable; mais elle ne put encore balancer les influences d’une atmosphère très-chaude et très-humide, long-temps prolongées.
J’observai qu’après vingt-quatre heures d’immersion des cadavres dans le bain , toute l’alumine avait été absorbée : ce fait, bien constaté, fut pour moi un trait de lumière.
Puisque la conservation s’opère par la combinaison de la géline avec l’alumine , me dis-je alors , et que l’alumine fournie par le sulfate acide ne donne pas assez de l’élément conservateur, recourons à des sc!s d’alun plus riches en alumine et plus solubles dans l’eau.
Voici les données dans lesquelles je me renfermai : Trouver un sel d’alumine qui conserve bien les cadavres, et qui puisse, par la modicité de son prix, être employé en grand dans les amphi-
théâtres. J’abandonnai mes essais sur le nitrate d’alumine, parce qu’il sortait de mes données par son prix clevé. Le chlorure d’aluminium que j’expérimentai dut être abandonné de même : i° parce que, eu égard à son excessive affinité pour l’eau, il dessèche instantanément la membrane interne des artères , y produit ainsi une oblitération , et rend impossible la fin de l’injection ; 2° parce que, si l’on est parvenu à pratiquer l’injection, en la faisant précéder d’un peu d’essence de térébenthine , l’acide hydrochlorique contenu dans les chairs altère les instruments et empêche la dissection. D’ailleurs le chlorure d’aluminium , comme tous les chlorures solubles, est un mauvais agent de dessiccation ; car il est hygrométrique.
L’acétate d’alumine conserve bien les matières animales , comme on a pu le voir dans l’observation que j’ai citée à la fin du chapitre précédent. Mais il coûte cher, et pour ce motif il ne peut être employé dans les amphithéâtres.
J’ai donc dû rechercher un moyen plus économique; je l’ai trouvé dans le sulfate simple d’alumine. Ce sel peu connu, auquel personne
ne pensait avant moi, est d’une préparation simple et d’un prix modique.
Un kilogramme de ce sel coûtant un franc au plus , dissous dans deux litres d’eau , suffit en hiver pour conserver par injection un cadavre frais pendant trois mois. 11 n’est même pas nécessaire , pour conserver un cadavre pendant un mois ou six semaines , de faire pénétrer l’injection par les systèmes artériel ou veineux ; un lavement d’un litre par l’anus , un autre par la bouche, suffisent pour cette conservation limitée. Ce procédé est appliqué à Clamart pour la totalité des cadavres destinés à la dissection. La puissance conservatrice de ce sel sera facile à comprendre, si l’on rapproche son analyse de celle du sulfate double donnée précédemment :
100 parties de sulfate simple d’alumine sont formées d’alumine 3o , d ’ acide sulfurique 70. Ce sel bien préparé, exempt de fer, contient ordinairement de 56 à 4o pour op d’eau.
Voici une table des différentes densités de ce sel, selon la quantité d’eau dans laquelle il est mis en dissolution.
Un kilogramme dissout dans 5oo grammes d’eau donne un litre de liquide qui marque 52° à l’aréomètre de Baumé.
Cotte même quantité dans un litre d’eau marque 20®.
Dans deux litres 17®.
Dans trois litres 1 1°.
Dans quatre litres 8°.
Dans cinq litres 6°.
Cette table est importante , parce qu’elle donne la composition de différents liquides dont nous verrons l’application.
Le liquide d’injection, dont nous avons indiqué la préparation et la quantité, est suffisant pour l’hiver et les températures moyennes ; mais lorsque la chaleur dépasse 20°, elle doit être plus abondante , ou la solution plus concentrée.
11 est aussi nécessaire, lorsqu’il s’agit de conserver un cadavre pendant un temps plus long, de neutraliser l’acide sulfurique; on l’enlève par une addition d’acétate de plomb. 2oo grammes de ce sel pour un kilogramme de sulfate sec produisent l’effet désiré. — Si la conservation devait être indéfiniment prolongée , l’emploi de l’acétate de plomb finirait à la longue par teindre l’épiderme en noir. En effet, comme il est impossible de faire disparaître la totalité du plomb, la faible quantité
de ce sel restée dans le liquide se trouve alors décomposée par l’acide hydro-sulfurique que dégage le cadavre . ou même par le soufre qu’il contient, et le sel de plomb est changé en un sulfure, poudre noire, insoluble, donnant aux cadavres tout l’aspect extérieur des nègres.
Je conserve dans ma collection un enfant traité d’après cette méthode : sa peau , après un an, s’estnoircie, non de cette couleur qu’on observe sur les matières animales en dessiccation , mais de la plus belle couleur de nègre qu’il soit possible de voir.
Je m’arrête à ces détails ; car les faits de conservation prolongée dont nous venons de parler sortent déjà des besoins de l’anatomiste ; et, avant de passer à d’autres considérations , il est bon d’épuiser tout ce que nous avons à faire connaître sur mes procédés de conservation appliqués dans les amphithéâtres aux sujets qui doivent être disséqués : la conservation de ces sujets , on le sait , serait prolongée sans aucun avantage au delà de deux à trois mois dans toutes les saisons.
Je terminerai donc ce qui est relatif à cette première partie de mon travail , par le rapport de la commission des membres de l’Institut.
Ils ont jugé que le résultat de mes recherches était de haute utilité, et qu’il méritait l’encouragement du grand prix Monthyon, fondé pour la découverte qui porterait remède à l’insalubrité d’un art ou d’une profession.
Voici ce rapport.
Sur la conservation du cadavre , par M. Gannal.
L’Académie sait fort bien , car elle a voulu qu’un encouragement fût accordé à l’auteur , que M. Gannal a fait de nombreux essais pour la conservation des cadavres, soit dans le but d’assainir les amphithéâtres de dissection , soit dans celui d’obtenir un moyen d’embaumement à la fois économique et assuré.
En ce qui concerne l’embaumement des cadavres , chacun conçoit qu avant d’émettre un avis , il serait indispensable de prolonger les épreuves pendant plusieurs années , ce qui n’a pas encore eu lieu pour le procédé dont il s’agit. D’ailleurs , comme cette industrie demeurerait en dehors des attributions de votre commission des arts insalubres , lors même qu’elle serait parvenue à se perfectionner, nous n’avons voulu l’examiner qu’à titre c[e renseigne-
ment. Le jugement que nous allons porter doit donc ctre considéré comme s’appliquant exclusivement aux procédés concernant les amphithéâtres de dissection.
Dans ce dernier cas , les expériences étant bien moins longues, on a pu les varier et les multiplier suffisamment pour qu’il soit bien démontré que l’on possède actuellement un procédé capable de conserver les cadavres pendant tout le temps que les dissections les plus minutieuses peuvent exiger.
Ce procédé est d’une exécution facile; il est économique; il repose sur l’emploi de matières qui n’ont rien de vénéneux. En effet, après divers essais et tâtonnements, l’auteur s’est arrêté à la méthode suivante : il injecte un sel alumineux, dissous dansl’eau,parrune des carotides; quelques litres de liqueur suffisent, et le cadavre abandonné à l’air libre s’y conserve longtemps sans putréfaction; quelquefois même il finirait par s’y dessécher et par s’y momifier.
L’auteur s’est servi d’acétate d’alumine préparé par l’acétate de plomb et le sulfate d’alumine et de potasse. Cet acétate d’alumine, employé au litre de i8° de l’aréomètre de Baume, et à la dose de cinq à six litres, suffit pour con-
server un cadavre pendant cinq ou six mois.
II a fait également usage de sulfate simple d’alumine pour se procurer l’acétate de cette hase. Avec 1 kilogramme de sulfate simple d’alumine en masse, a5o grains d’acétate de plomb et 2 litres d’eau, on obtient la dose de mélange nécessaire pour conserver un cadavre pendant quatre mois.
L’auteur indique même l’emploi du sulfate simple d’alumine tout seul , qui , à la dose d’un kilogramme de sel concret pour quatre litres d’eau, suffirait pour conserver un cadavre pendant deux mois.
Par l’emploi de ces procédés, on peut compter que les cadavres se conserveront sans odeur pendant vingt jours, un mois, six semaines, plus ou moins , selon les circonstances de température , l’étal du cadavre , et la quantité de liqueur que l’injection a réellement fait pénétrer dans les vaisseaux.
Votre commission s’en est assurée par ellemême en examinant des cadavres préparés par M. Gannal ; mais elle n’a pas voulu s’en rapporter à sa propre expérience, et afin d’obtenir une pleine conviction sur l’utilité pratique du procédé, elle a voulu consulter les personnes
qui s’occupent habituellement de dissection. Leur opinion a été unanime.
Parmi les expériences ou les applications dont le procédé de M. Gannal a été l’objet, nous placerons au premier rang la série de faits observés par notre honorableconfrèreM. Serres. Voici les détails qu’il nous a transmis à ce sujet.
«Au mois de juin i836, on a injecté dans » l’amphithéâtre des hôpitaux le cadavre d’un
• homme âgé de vingt-deux ans. Abandonné à
• l’air libre dans un cabinet exposé au midi, et
• sur une table de bois, il s’est conservé jus-
• qu’au mois de septembre, et il a fini par se » momifier.
» Au mois de juillet , on a injecté huit cadavres qui ont pu servir aux dissections, chacun
• pendant quinze jours.
» Aux mois d’août et de septembre , on a injecté soixante cadavres, qui, l’un dans l’au- » tre , se sont conservés pendant vingt jours.
• De ces expériences, ajoute M. Serres , il ré- » suite que le liquide fourni par M. Gannal con- » serve les cadavres de manière :
» i° A permettre leur dissection pendant » l’été, chose que l’on n’avait pu faire jusqu’à
• présent à l’école anatomique des hôpitaux;
» 2° A permettre cle donner à l’enseignement » de la médecine opératoire un développement » que jusqu’alors elle n’avait point eu nulle part; »car, aux mois d’août et de septembre, nous » avons pu conserver, comme au milieu de l’hi- » ver, trente cadavres à la fois sur les tables, et «faire répéter à soixante-dix élèves toutes les «opérations, en suivant une marche régulière «et jusqu’alors impossible. »
À cette série d’observations déjà si décisives, nous ajouterons les renseignements qui nous ont été fournis par divers anatomistes bien connus dans la science.
Ainsi, M. Dubreuil, l’honorable doyen delà faculté de médecine de Montpellier, s’est empressé, dans l’intérêt des études anatomiques, de faire les essais convenables pour s’assurer de l’eflicacité du procédé dont il s’agit. Au printemps de l’année dernière , le premier cadavre sur lequel il a opéré s’est conservé pendant quarante et un jours, et l’on a mis fin à l’essai sans que rien n’annonçât la putréfaction. Sur un second cadavre, le résultat fut le même, bien qu’on l’eût choisi dans les conditions les plus défavorables,
M. Bourgcry, qui s’occupe, comme on sait,
de la publication d’un grand ouvrage d’anatomie, déclare que ce procédé a fort bien réussi entre scs mains, et qu’il lui a été fort utile. En été, il a injecté deux cadavres qui se sont conservés pendant trois semaines ; en hiver , il en a injecté un troisième , et celui-ci , bien qu’il fût placé dans un cabinet chauffé à i5 degrés, s’y est conservé durant sept semaines.
M. Auzoux, qui a formé loin de Paris un établissement pour l’exécution de ses pièces d’anatomie artificielle , emploie le procédé de j\l. Gannal pour mettre sous les yeux de ses ouvriers les préparations qu’ils doivent reproduire. Ce procédé lui a rendu de grands services.
MM. Velpeau, Amassai, qui ont eu l’occasion de le mettre à l’épreuve , s’en sont également bien trouvés.
Votre commission était éclairée d’ailleurs par un rapport fait à l’Académie de Médecine, qui renferme des détails circonstanciés sur les essais successifs par lesquels M. Gannal a dû passer avant d’arriver à la méthode simple et facile qu’il emploie aujourd’hui.
D’après l’ensemble des renseignements qu’elle a recueillis, votre commission se croit fondée
à dire que le procédé de M. Gannal, tel qu’il est, peut rendre de très-grands services aux éludes anatomiques ; qu’il les dépouille, en grande partie , de ce qu’elles ont de repoussant, et qu’il leur ôte presque entièrement, peut-être, ce quelles peuvent avoir d’insalubre.
On vient de voir que M. Eourgery, M. Auzoux , et en général les personnes qui se livrent à des recherches suivies d’anatomie, emploient ce procédé , et qu elles s’en trouvent bien. Nous aurions désiré qu’il eût été adopté dans quelque grand amphithéâtre d’anatomie, et que son emploi y eût subi toutes les chances d’une grande pratique. Il paraît que la dépense nouvelle que son application occasionerait s’est opposée jusqu’ici à son adoption dans ce genre d’établissement.
Cependant il est incontestable que l’emploi des injections de M. Gannal dépouille les cadavres de toute odeur putride , et l’on peut espérer qu’il diminuerait ou ferait cesser les accidents funestes qui surviennent assez souvent aux anatomistes qui ont le malheur de se blesser en disséquant. Ceci n’est encore qu’une présomption; une expérience en grand peut seule prononcer.
Votre commission pense donc qu’il y a lieu de recommander l’adoption de ce procédé dans les amphithéâtres de dissection, encore bien qu’il doive occasionrr un très-léger accroissement de dépense. Combien cette considération est faible, quant il s’agit, en effet, de rendre les études anatomiques plus faciles, plus saines; quand il s’agit de les rendre plus fructueuses, puisque chaque cadavre pourra servir à un bien plus grand nombre d’élèves , et que ceux-ci, travaillant sans dégoût ni répugnance, conserveront bien mieux le libre exercice de leurs facultés!
Tout bien compté, la dépense, déjà trèsfaible, et qui le deviendra bien plus encore par la suite , cette dépense se convertit donc en une véritable économie, si l’on veut calculer, par exemple, ce que coûte l’éducation anatomique d’un élève. A l’aide du nouveau procédé , il faudra moins de sujets pour le même nombre d’élèves, ou bien, avec le même nombre de cadavres, on fera l’éducation d’un beaucoup plus grand nombre d’élèves.
Ces considérations ont frappé votre commission; elle a pensé que le procédé qui nous occupe était suffisamment éprouvé; qu’il pouvait
être mis, clés à présent, en pratique d’une manière habituelle dans les amphithéâtres de dissection; que, s’il n’en est pas déjà ainsi, cela tient évidemment à des circonstances administratives.
En conséquence , elle a l’honneur de vous proposer d’accorder à M. Gannal un prix de 8,000 francs. »
Les membres de la commission avaient pensé qu’il convenait cle recommander mon procédé dans les amphithéâtres de dissection : leur vœu est en partie accompli, puisque, par décision de l’administration centrale des hospices, les cadavres seront désormais soumis , dans les vastes salles de Clamart, à l’une des injections dont j ’ai donné la composition.
Cette décision n’étonnera point ceux de nos lecteurs qui savent que M. Serres est chargé de la direction des travaux anatomiques à Clamart : ce savant , en effet , auquel ses travaux assurent un rang si distingué , est depuis longtemps connu par le zèle et le noble désintéressement qu’il met à propager toute découverte utile.
§ 2. Conservation des pièces d’anatomie normale^ d'anatomie pathologique et d’histoire naturelle .
Comme j’ai l’intention de publier ultérieurement un travail complet sur la conservation des pièces d’anatomie pathologique, et des objets d’histoire naturelle, que d’ailleurs les détails dans lesquels je pourrais entrer m’entraîneraient au-delà des limites qu’il me convient de donner à mon travail, je me contenterai de consigner ici quelques résultats obtenus depuis trois ans , et la composition des liquides qui les ont donnés.
i°. En i835, je pris la cuisse et tous les organes contenus dans la cavité abdominale d’un enfant venu à terme; je les traitai d’après les indications qui vont suivre , et aujourd’hui , 8 décembre 1 83y , je conserve ces pièces dans deux bocaux. Onpeut s’assurer qu’elles n’ont subi aucune altération , et quelles sont aussi propres à l’étude que lors de leur séparation du sujet.
2°. En iS35, M. le docteur Béniquet avait à faire des travaux sur le cerveau ; il se servit de mon liquide pour conserver les têtes entières, dont il avait besoin. Ses expériences finies.
il me remit une tète qui lui restait ; je la conserve dans mon cabinet. Il est impossible d’y reconnaître la trace la plus légère de décomposition putride, ni aucune altération produite par l’action de mon liquide.
5°. J’ai conservé intacte pendant trois mois une tête debarre (poisson du genre Silure) pesant plusieurs livres ; cette tête a été livrée à la dissection.
4°. J’ai conservé des sangsues et d’autres vers pendant plusieurs années, sans m’apercevoir qu’ils eussent rien perdu des propriétés que le naturaliste a besoin de connaître.
5°. Même observation sur les dilFérents organes des oiseaux et des mammifères : des têtes de faisans, plongées avec leurs plumes dans la liqueur conservatrice, après quinze jours de macération dans ce liquide , présentent la couleur rouge qui environne l’œil d’une nuance aussi vive qu’à l’instant de l’immersion.
Je pourrais multiplier ces exemples et reproduire ici plusieurs centaines d’essais aussi concluants, tentés dans le cours de mes expériences ; mais, comme il n’en pourrait résulter aucun avantage pour le lecteur, je m’arrête. D’ailleurs , l’emploi que le capitaine Durville fait de ma liqueur dans son voyage scientifique,
et les mille épreuves auxquelles elle se trouve chaque jour soumise de la part des hommes que l’élude des sciences naturelles porte à y recourir, seront la confirmation la plus fidèle et la plus sûre.
Enfin , je serai toujours heureux de recevoir les observations, les remarques et les critiques des personnes qui , dans un intérêt scientifique , auraient à me signaler une des circonstances qui peuvent modifier les applications. Plusieurs sans doute me sont échappées , et comme je désire par dessus toutes choses amener mes procédés au plus haut degré de perlèction , je serais reconnaissant des secours qui pourraient me faire atteindre le but. Voici la composition des liquides (1) que j’emploie pour la conservation des différentes pièces d’anatomie normale , d’anatomie pathologique et d’histoire naturelle.
i°. Une solution de sulfate simple d’alumine
(1) Ces liquides, qu’on peut employer pour la conservation limitée des poissons destinés aux dissections, ne suffisent pas pour leur conservation indéfinie; mais j’aurai l’occasion, dans mon travail sur la conservation des pièces d’anatomie pathologique, d’indiquer un autre procédé.
à G (Ingres, c’est-à-dire la dissolution d’un kilo-
gramme de ce sel dans six litres d’eau.
2°. La dissolution du sulfate simple dans de l’eau saturée d’acide arsénieux : — 5oo grammes cl’arsenic pour 4o litres d’eau ; — 6 litres de cette dissolution pour un kilogramme de sulfate simple.
5°. De l’acétate d’alumine à 5 degrés saturé d’acide arsénieux.
Usage. Je fais dégorger pendant quinze jours les pièces dans le premier liquide ; au bout de ce temps, je les extraits pour les mettre dans un bain du second liquide. Elles peuvent y rester de trois à cinq mois; enfin , retirées, elles sont placées dans le troisième liquide. C’est ainsi que je conserve depuis trois ou quatre ans des pièces que tout le monde peut venir visiter.
11 est inutile que je revienne ici sur la pré-
paration des pièces sèches, j’en ai donné un exemple dans le chapitre septième; cependant, comme je n’ai indiqué alors que l’injection d’acétate d’alumine, sans ajouter aucune observation^ un des résultats que j’ai obtenus par le sulfate simple, rapporté maintenant, sera une confirmation utile des préceptes que j’ai don-
nés plus haut. Des savants distingués ont fait l’examen des vaisseaux et des grands viscères d’un sujet injecté depuis six mois, et nous verrons combien était satisfaisant l’état des organes après un temps si long.
M. le professeur Dumas, traitant de l’acétate d’alumine dans le cours qu’il fait à l’École Polytechnique , fut amené à parler de l’application que j’avais tentée avec succès, de ce sel à la conservation des cadavres : il me pria de lui confier quelques pièces qu’il pût montrer aux élèves de l’école. Je m’empressai de lui en remettre plusieurs; j’y ajoutai le premier cadavre que j’eusse injecté avec la dissolution de sul* fate simple à 5o degrés; c était le corps d’un fœtus qui n’avait vécu que quinze jours. Injecté depuis six mois et abandonné à l’air dans mon laboratoire, ce cadavre avait perdu environ la moitié de son eau de combinaison ; — les pieds, les mains, les oreilles, étaient desséchés ; — la face était couverte de byssus (i),
(i) Ces productions à la surface des pièces sèches, non recouvertes d’un vernis, n’amènent pas, il est vrai, la décomposition putride; mais elles les altèrent et tendent à les détruire. T’avais senti toute la gravité de ce fait pour
mais aucune trace de décomposition ne taisait croire à une dissolution prochaine des organes.
Le lendemain du cours, M. le docteur Cazalis me demanda dans quel état devaient être les vaisseaux à celle époque de la conservation. — Le sujet, lui dis-je, est à votre disposition et vous pouvez vous en assurer vous-même. — Alors il iit l’ouverture de la poitrine, plaça le siphon dans l’aorte, et une injection grasse d’environ 5oo grammes tut poussée dans le système artériel.
L’injection refroidie, le sujet fut ouvert; les intestins étaient dans un état de conservation remarquable, et l’injection les avait pénétrés, ainsi que le cerveau, qui fut trouvé à l’état normal. Enfin, l’artère brachiale, suivie dans ses divisions et ses subdivisions jusqu a la paume de la main, a été vue injectée. Depuis cette époque, j’ai souvent montré ce sujet aux personnes qui visitent mon laboratoire; il est plongé dans le liquide conservateur, et je puis le soumettre à l’examen des anatomistes , pour lesquels les faits seuls ont de l’importance.
les embaumements; aptes de nombreux essais, je suis enfin parvenu à trouver le moyen d’en empêcher le développement.
Des observations de la nature de celle-ci prouvent que j’ai donné aux anatomistes des moyens de conservation qui répondent largement à tous les besoins de la science; et de plus, on doit remarquer que j’ai fait mes expériences dans les circonstances les moins favorables. En effet, pour l’essai de tous les moyens que je supposais doués de propriétés préservatrices , j’ai choisi, comme dans le cas précédent, des fœtus, sujets les plus disposés à tomber en dissolution, puisque chez eux la matière animale n’est pas encore entièrement formée , qu’ils renferment une quantité considérable d’eau de combinaison , beaucoup de géline et fort peu de chair musculaire. Cette manière deprocéder m’a dispensé d’une foule de tâtonnements et m’a mis à l’abri de toute déception. L’aspect des fœtus et la constitution intime de leurs tissus varie peu de l’un à l’autre; mais la différence, bien faible pour ces sujets, est immense pour les hommes d’un âge avancé : le tempérament, l’idiosyncrasie, qui se dessinent plus lard, établissent mille degrés, mille nuances dans la tendance à la décomposition, et le sujet dont les tissus cèdent le plus rapidement aux causes dissolvantes est à peine sur la ligne des enfants
nouveau-nés. — Celte opinion, que je pourrais établir sur des faits si elle était contestée, me donne la conviction, indépendamment de mes expériences, que tout moyen propre à conserver les fœtus peut , à priori , être jugé un excellent procédé pour la conservation de tous les cadavres.
J’ai dans mon cabinet une douzaine de fœtus injectés à differentes époques avec l’acétate d’alumine ou le sulfate simple , les uns conservés dans le liquide, les autres abandonnés à l’air : on peut voir sur ces pièces les différentes phases, les transformations variées que le temps et les agents chimiques font subir aux matières animales. Quelques-uns de ces sujets préparés depuis plus d’un an sont aussi favorables aux éludes anatomiques que le lendemain de leur mort; d’autres, soumis à l’action de l’air, se sont desséchés cl offrent l’aspect de la momie des sables.
§ 5. Embaumements.
J’ai présenté une histoire des embaumements aussi complète que j’ai pu ; historien , j’ai recherché les sources les plus dignes de foi , je
me suis entouré de tous les documents de quelque intérêt, je les ai fait entrer dans mon cadre selon les besoins du récit; les observations, les critiques sont venues à leur place , ou pour éclairer ou pour redresser les connaissances et les opinions admises; j’ai surtout fait tous mes efforts pour ne pas sortir de la donnée scientifique. Depuis la momie des sables jusqu a celle obtenue par le deuto-chlorure de mercure, ces deux points extrêmes de ma tâche , e’est là l’idée qui a dirigé, qui a dominé l’exposition (le mon sujet. Je ne m’en départirai pas pour faire connaître monœuvre; je m’abstiendrai detoute conjecture sur la durée des corps embaumés par mes procédés : ici encore je n’aurai recours qu’aux faits et aux déductions qui s’en peuvent tirer naturellement.
Je renvoie à la fin du sixième chapitre pour l’appréciation des avantages qui ressortent de mon procédé comparé à tous les autres, et je reprends les faits où je les ai laissés dans le chapitre précédent.
L’acétate d’alumine et le sulfate simple doivent être choisis de préférence à toutes les substances éprouvées pour opérer la conservation des cadavres, et ces deux sels peuvent rendre
aux anatomistes tous les services désirables; mais 1 élude de leur action doit être poussée plus loin pour le besoin de l’embaumeur.
Qu’arrivc-t-il donc lorsque des corps ont été injectés avec l’un de ces deux sels? Ils restent exj^osés aux variations thepmométriqucs et hygrométriques de l’air, et doivent subir une des transformations suivantes : ou bien, soumis à l’action d’un air sec et vif, ils se dessèchent rapidement, ou bien, conservés dans un endroit clos et humide , ils s’affaissent, se noircissent et se couvrent de moisissure, sans d’ailleurs éprouver de fermentation putride ; ils se décomposent, comme il arrive aux peaux et au cuir tanné renfermés dans un lieu humide ou sous la terre. Ces transformations éprouvées par les cadavres ainsi préparés étaient un obstacle à l’application de mon procédé dans les embaumements.
Il me restait donc une dernière série d’opérations à tenter pour prévenir ces résultats fâcheux.
Il fallait trouver le moyen de conserver des cadavres toujours frais , avec /’ apparence du sommeil . dans l’état où ils se trouvent immédiatement après.
Il fallait que la conservation fût indéfiniment prolongée , c 'est-à-dire que V embaumement fut tel qu’il permit de conserver un mort dans toute son intégrité , sans mutilation , sans incisions, et autopsiable à volonté , à toutes les époques possibles.
Ai-je rempli ces conditions? consultons les faits pour répondre.
Première observation. Au mois de février 1 85 G , sur la demande de M. le docteur Petitgard , j’ai embaumé le fds de M. Bupré, architecte , demeurant rue de la Cerisaie, n° i5.
Cet enfant, âgé d’une douzaine d’années, fut enterré au cimetière du Père Lachaisc. Durant la construction du monument que le père faisait élever, quelques amis lui inspirèrent des doigtes sur l’efficacité de mes moyens.de conservation. Blessé dans ses affections, M. Dupré conçut des soupçons ; il en fit part à M. le docteur Petitgard, en lui témoignant le désir d’obtenir l’exhumation du corps , pour s’assurer par ses propres yeux de l’état du cadavre. Il me fit prévenir , mais de nombreuses occupations m’ayant empêché de me rendre immédiatement à son invitation, il attribua mon retard à de l’hésitation , à la crainte que j’avais de voir démenties les promesses que j'avais
faites aux parents, et même, il me l’a avoué depuis, il s'emporta , et s’exprima avec peu de réserve sur mon compte.
Enfin l’ouverture du cercueil ne fut faite qu’au mois de juillet 18.37. Alors ce malheureux père, sentant toute sa douleur renaître à la vue de son fils qu’il retrouvait exactement dans l’état où il était à l’instant de l’inhumation , fâché d’ailleurs de m’avoir méconnu , m’embrassa avec effusion et me donna tous les témoignages d’une vive reconnaissance.
Votre hésitation, me dit -il, m’avait fait craindre d’avoir été trompé; dans cette persuasion, je suis certain devons avoir nui dans l’esprit de plusieurs personnes; mais je réparerai le mal en disant la vérité! Voilà un premier fait qui sans doute paraîtra de quelque valeur. Celui qui suit n’est pas moins concluant.
Deuxieme observation. M. le docteur Oudet, chirurgien-dentiste, décédé à Paris, rue Dauphine, fut embaumé le 6 mars 1807, d’après mon procédé; son corps fut déposé dans un cercueil de chêne, sans garniture de plomb, et placé, ainsirenfermé, dans un terrain argileux et humide : trois mois après l’exhumation fut faite en présence de M. Prunier, commissaire
de police du quartier (le l’Observatoire, et de M. le docteur Petit. Le corps fut trouvé dans un état si parfait de conservation , qu’il fut un sujet d’étonnement pour une vingtaine de personnes présentes à l’exhumation ; toutes avouèrent que l’aspect du défunt était exactement celui d’un homme endormi. Procès-verbal fut dressé sur le lieu pour constater l’état du corps. Voici la copie de ce procès-verbal.
a Je, soussigné, docteur en médecine de la Faculté de Paris, certifie que le 6 mars 1807, M. Gannal a embaumé , par son procédé , le corps de M. le docteur en médecine Oudet père, qui demeurait rue Dauphine, n° ut\. Cette opération a été faite en ma présence, n’a exigé d’autre ouverture que celle de l’artère carotide, et a été terminée en moins d’une demi-heure.
»Le 28 mai suivant, l’exhumation du cadavre a été faite en ma présence, celle de M. Prunier, commissaire de police du quartier du Luxembourg, des employés du cimetière et de quelques curieux. Le cadavre, qui avait séjourné trois mois dans la terre et dans une bière non garnie de plomb , était dans un état si parfait de conservation , que toutes les
personnes présentes ont dit que l’on pouvait croire qu’il dormait.
«Signé, Hippolyte Petit. «
Je ne rappellerai point ici un embaumement que j’ai fait sur la demande de M. le docteur Iîusson ; j’avais à conserver le corps du neveu du général Guilleminot, décédé hôtel de Bade, rue du Helder. La mère demanda que son fils fût couvert de ses habits , et placé sur un lit de repos, comme s’il dormait. Il resta quinze jours dans cette position, avant d’être enfermé dans le cercueil qui devait le transporter dans la sépulture de sa famille.
Je m’abstiendrai de mentionner plusieurs observations d’exhumations que j’ai demandées moi-même , parce qu’elles n’ont point le caractère d’authenticité nécessaire aux faits dont on veut tirer des conséquences scientifiques. D’ailleurs il sera toujours facile, lorsqu’un corps savant ou l’autorité voudront s’assurer de l’efficacité du moyen que j’emploie, d’obtenir une exhumation et de constater l’état des sujets ainsi préparés.
Je conserve dans mon cabinet le corps d’un enfant de dix ans , embaumé depuis plus de
huit mois ; la figure de ce sujet , qui reste à découvert, n’a subi aucune altération; scs yeux ouverts donnent à sa physionomie l’expression de l’étonnement qu’on observe souvent au réveil.
Si de tels résultats peuvent offrir quelques consolations aux familles qui gémissent d’une perte douloureuse j’aurai reçu marécompense.