CHAPITRE VIII
PROCÉDÉ GANNAL TOUR LA CONSERVATION DES PIÈCES d’anatomie NORMALE, D’ANATOMIE PATHOLOGIQUE ET D’HISTOIRE NATURELLE. — EMBAUMEMENTS.
Une partie de mes recherches a été soumise à l’examen de commissions prises au sein de l’Institut et de l’Académie de Médecine.
Après des expériences longues et répétées, MM. les membres des commissions ont été unanimes sur l’utilité des procédés de conservation que je proposais; mon procédé pour la conservation des cadavres dans les amphithéâtres, le seul sur lequel il m’importât d’obtenir une sanction définitive, recommandé par l’Institut, est appliqué aux salles de dissection de Clamartavec un succès que tout le monde peut constater.
L’exposition fidèle et complète des nombreux essais que j’ai tentés me fournira, dans ce cha-
pitre, l’occasion d’indiquer les moyens les plus efficaces de conservation pour les pièces d’anatomie pathologique et d’histoire naturelle. Et, comme il convient à un homme d’étude, désintéressé pour tout ce qui concerne la science, je livrerai à la publicité le résultat de mon travail, la composition des différents liquides et la manière de s’en servir.
Quant à mon procédé pour les embaumements, j’ai cru qu’il devait rester ma propriété, et que l’homme exclusivement adonné aux études chimiques était plus à même que le médecin de lui faire subir les modifications que réclame chaque cas particulier.
J’ai pris un brevet d’invention ; car ma méthode diffère assez essentiellement des préparations que j’indique pour les travaux d’anatomie.,
11 fallait, en effet, conserver aux tissus, pour les embaumements, une fraîcheur cl une souplesse que perdent par la dessiccation, au bout de quelques mois, les pièces injectées pour les besoins de l’anatomiste; il fallait surtout assurer aux corps, dans ce dernier cas, une conservation plus prolongée : les laits que je puis montrer prouveront que j’ai atteint le but.
§ 1". Conservation des cadavres pour ta dissection.
Mes expériences sur la gélatine m’avaient conduit à la connaissance de quelques-unes des parties constituantes des divers animaux. J’avais étudié l’action des agents chimiques que 1 on employé habituellement dans les arts; le travail du mégissicr , du parcheminier, la fabrication delà colle-forte, que j’ai pratiquée en grand depuis 1819 jusqu’en 1828, m’ont également fourni des données précieuses.
hn 1626, mon attention ayant été fixée par MM. Bégin et Serrulas sur la conservation des pièces d’anatomie pathologique, des essais ont été faits au Val-de-Grâce.
En 1828, M. Alphonse Sanson, se disposant à préparer un cabinet d’anatomie pour des Anglais qui l’en avaient prié, me proposa de m’oc- I cuper de la question relative à la conservation, ce qui m’obligea à faire quelques recherches; mais ce ne fut qu’en 1 85 1 , et sur la sollicitation de M. Strauss, anatomiste d’un mérite bien connu, que j’ai entrepris des travaux sérieux et soutenus sur la conservation des cadavres. Dès ce moment, j’employai toute mon attention et mes soins à résoudre cetie question.
Les recherches sur la conservation des cada-
vres nécessitaient la réunion de différentes circonstances sans lesquelles il m’eût été impossible d’arriver ù une solution satisfaisante. On conçoit, en effet, la grande différence qui doit exister entre l’action d’un liquide donné sur quelques grammes de matière animale, et son action sur des cadavres entiers; aussi, je dois déclarer que , sans l’extrême obligeance de M. Orfila, qui mita ma disposition, à l’École pratique de la faculté de Médecine , tous les sujets dont je pouvais avoir besoin, il est probable qu’il m’eût été impossible d’arriver à des résultats positifs. J’ai rencontré des difficutés, de la résistance, et même quelque chose de plus, de la part de quelques notabilités scientifiques, et aussi de quelques ambitieux subalternes; j’ai tout surmonté.
On sait que l’étude de la médecine doit être précédée de l’étude de l’anatomie, qui donne la connaissance de l’organisation du corps humain ; mais cette étude est difficile, et présente de nombreux dangers. L’étude des organes exige du temps ; leur dissection est longue, surtout quand elle est faite pour les démonstrations. Dans ce cas, il arrive presque toujours que la putréfaction s’empare du sujet
avant que la préparation soit terminée ; car, à une température au-dessus de 1 5 degrés, il n’est pas possible de conserver un sujet plus de six jours; au-dessous de cette température, c’est-à-dire de o à 10 degrés, le temps le plus long pendant lequel on puisse disséquer est de douze à quinze jours. Mais le cadavre exhale toujours des miasmes avant que la totalité des organes soit putréfiée, et cette émanation de gaz est certainement la cause qui détermine le plus fréquemment les fièvres typhoïdes si funestes pour une partie de notrejeunesse studieuse (1),
Avant d’exposer mes travaux sur la conservation des cadavres, j’ai dû examiner les travaux antérieurs aux miens; on a pu voir, par ce qui précède, qu’ils ne m’ont été d’aucun secours.
Aussi , en considérant tout ce qui existe sur cette matière, je ne pouvais trouver d’indication que dans les procédés employés pour les arts. Dans nos travaux de chimie appliquée , j’ai souvent été à même de constater, en pra-
(1! Sur dix étudiants en médecine, logés ensemble et fréquentant le même amphithéâtre, neuf ont été atteints de cette grave maladie dans le courant de l’année dernière ; trois ont succombé.
tique, que lu chair musculaire, parfaitement isolée, se dessèche d’elle-même. Lorsqu’elle est mêlée à de la géline, elle éprouve, au contraire, facilement la fermentation putride. La géline (i) est la matière animale qui, toutes circonstances égales d’ailleurs, se putréfie la première , et qui, formant les organes d’un animal, éprouve une altération d’autant plus prompte que la quantité d’eau décomposition est plus considérable. Toutes les fois qu’on parviendra donc à préserver de putréfaction celle partie animale, on disposera les autres parliesàla dessiccation. C’est à cette conclusion que j’ai été conduit par mes recherches.
Pour trouver un moyen de conserver les cadavres, et en général les matières animales, il était essentiel d’examiner l’action des substances chimiques auxquelles on peut supposer des
(1) On a désigné jusqu’ici, et considéré comme chimiquement identiques, certaines substances animales qui ne lesont pas: 1° la matière propre des tissus gélatineux non décomposés; 21' le produit qui résulte de leur décomposition par l’action de la chaleur et de l’eau; ce même produit secondaire desséché. Ces trois composés étaient désignés par la dénomination de gélatine. Comme j’ai prouvé qu’il n’y a pas entre eux de caractère d’identité, j’ai nommé géline la matière animale contenue dans les tissus gélatineux; j’ai conservé le nom de gelée au produit de la décomposition de la géline, et j’ai laissé le nom de gélatine ù la colle-lorle , quelle qu’en soit la pureté.
propriétés qui produisent sur les parties constituantes de ces matières une aetiou immédiate; il fallait aussi qu’on pût toujours se les procurer facilement, et quelles fussent d’yn prix modique. Je me suis assuré que les acides ne conservent pas les matières animales; ils les désorganisent plus ou moinspromptement, et en raison directe de leur concentration. Plusieurs acides laibles, entre autres l’acide hydrochlorique à 5 degrés , peuvent être employés pour enlever les sels calcaires aux os. L’acide nitrique, également à 5 degrés, peut être mis en usage dans quelques cas particuliers , par exemple quand on veut étudier le système nerveux; mais alors les os sont ramollis , la géline est en partie désorganisée , les muscles sont décolorés, flasques, ainsi que les viscères ; les nerfs seuls restent d’un bleu nacré très-prononcé.
L’acide arsenieux a une action très-marquée sur les matières animales. Il conserve bien les cadavres, mais semble favoriser la dessiccation. Dans les détails des expériences faites sous la surveillance des commissaires des deux Académies, je citerai les elfets qu’a produits l’emploi de cette substance.
L’acidc acétique conserve les viandes, mais en les desséchant. Cet acide, affaibli, retarde la putréfaction, ramollit les os, ainsi que les muscles , qui sont décolorés par son action.
Les lessives concentrées dissolvent toutes les matières animales; les solutions alcalines faibles désorganisent plus ou moins promptement ces mêmes substances. Une très-petite quantité d’alcali suffit, à chaud, pour décomposer une grande masse de colle-matière. Cet effet se produit souvent par ignorance dans les fabriques de colle-forte.
Les sels ne conservent les viandes que lorsqu’ils sont employés à sec, ou en dissolution très-concentrée ; il faut que leur affinité soit assez grande pour qu’ils puissent s’emparer de l’eau de combinaison des matières animales. On peut donc affirmer que les sels ne conservent les viandes que parce qu’ils les dessèchent; aussi les sels plus solubles à chaud qu’à froid peuvent, quand ils sont injectés à chaud, en dissolution saturée, être considérés comme un bon moyen de conservation, mais qui ne pourrait être employé pour les travaux anatomiques, à cause des cristaux qui se déposent
dans les organes lors du refroidissement du liquide injecté.
Les sels à base d’oxides métalliques ont en général peu d’affinité pour la géline, et ne conservent pas bien ; ceux qui sont vénéneux peuvent seuls être exceptés. Les sels de cuivre et surtout ceux de mercure empêchent la putréfaction ; mais plusieurs causes s’opposent à leur emploi : i° leur action n’est pas assez énergique pour leur accorder la préférence; 2° il y a toujours du danger à les employer en grand; 5° ils altèrent fortement les instruments de dissection; 4° enfin ils coûtent fort cher.
Les sels alumineux sont les seuls que j’aie trouvés possédant la propriété de conserver les matières animales; leurs bases se combinent avec la géline pour former un composé particulier; l’acide est rendu libre.
Le règne végétal ne fournit que peu de produits capables d’empêcher ou de retarder la putréfaction ; l’alcool est à peu près la seule substance qui possède cette propriété. Il conserve de la même manière que les sels, en s’emparant d’une partie de l’eau de composition ; il blanchit , décolore et racornit les organes. L’alcool est la seule substance employée jus-
qu’à présent pour la conservation ; mais son aclion sur les tissus , son extrême volatilité, la difficulté de son transport et son prix élevé font désirer un autre procédé.
Le tannin ne peut être employé, parce que l’eau n’en contient pas assez en dissolution pour qu’une injection puisse suffire à la conservation ; un cadavre immergé, même dans une grande masse de tannée , ne se conserve pas mieux ; la peau se tanne , mais les chairs se décomposent.
L’acide gallique agit de la même manière, mais plus faiblement encore que le tannin.
Une substance huileuse , volatile et très-odorante , nouvellement découverte , et à laquelle on adonné le nom de créosote, a été présentée comme une panacée universelle, qui, entre autres propriétés, devait avoir celle de bien conserver les cadavres. Pour m’assurer de la vérité de cette assertion , j’ai, le 1 8 octobre 1 835, injecté un sujet avec cent grammes de créosote dissous dans sept litres d’eau. Le 9.5 , l’abdomen était fortement ballonné et d’un vert bleu très-prononcé; le 26, la face gauche , le bras droit et toute la jambe gauche étaient verts; le 3o octobre, la décomposition était si
prononcée , qu’elle nécessita l’inhumation. On objecta qu’il eût fallu, de plus, plonger le sujet dans un bain d’eau saturée de cette substance; mais son prix élevé m’empêcha de répéter cette expérience. D’ailleurs, je pense que l’odeur de la créosote serait toujours un grand obstacle à son emploi.
L’alun, sulfate acide d’alumine et de potasse, m’a donné les premiers bons résultats ; mais , peu soluble à froid, il ne suffit pas quand la température atmosphérique s’élève au-dessus de i5 degrés. Un mélange d’alun, de chlorure de sodium (sel commun) et de nitrate de potasse (sel de nitre) m’a mieux réussi. -T’avais essayé l’action du sulfate de soude, du chlorure de calcium ( muriate de chaux ) , de l’hydrochlorate d’ammoniaque, etc... Elle était cà peu près nulle.
Le phosphate acide de chaux est la première substance que j’aie employée en injection. Des reins, injectés avec une solution très-concentrée de ce sel , puis plongés dans un lait de chaux, se durcirent un peu à la surface, et se putréfièrent en peu de jours.
Le mélange de deux parties d’alun, de deux parties de sel et d’une partie de nitre en disso-
lulion clans une quantité d’eau suffisante pour que le liquide marque 10 degrés, injecté, conserva' bien les cadavres qui sont baignés dans le même liquide, mais seulement quand la température est au-dessous de 10 degrés. — Pour une température plus élevée , il faut chauffer le liquide, et ajouter du mélange des sels jusqu’à ce que l’aréomètre marque 25 ou 3o degrés.
De toutes les substances salines qui m’ont donné des résultats satisfaisants, les sels alumineux déliquescents doivent avoir la préférence. L’acétale d’alumine et le chlorure d’aluminium m’ont parfaitement réussi. Enfin le mélange , à parties égales , de chlorure d’aluminium à 20 degrés, et d’acétate d’alumine à îo degrés, peut être considéré, employé en injections, comme un des bons moyens que nous possédons aujourd’hui pour la conservation des cadavres.
Maintenant que j’ai expliqué l’action des agents chimiques sur les matières animales, je vais entrer dans les détails des expériences.
J’ai présenté mon travail à l’Institut le 4 mars 1 835. L’Académie des Sciences nomma
pour 1 examiner une commission composée de MM.Savart, Mourons, Chevrcul, cl Serre, rapporteur. Peu de jours après, M. Serre mit à ma disposition, a la Pitié et dans son cabinet particulier , un cadavre que j’ai baigné dans une cuve contenant une solution, à 10 degrés, de deux parties d’alun , de deux parties de sel commun et d’une partie de nitre. Ce sujet, examiné a plusieurs reprises , parut bien conservé. Au bout de six semaines environ, on en fit l’ouverture; les chairs et les viscères étaient dans un bon état de conservation ; mais des circonstances particulières s’opposèrent à la continuation de cet examen.
Le 12 novembre 1 834, 1 Administration des Hospices m’accorda deux cadavres, que M. Orfila m’autorisa à placer dans un des grands pavillons de l’École pratique de la Faculté de Hédecine. Ces deux sujets lurent baignés dans le liquide à 10 degrés. Le 2 décembre, la commission de 1 Académie des Sciences vint examiner ces deux sujets , qui furent livrés à la dissection. Ce même jour , un autre sujet me fut donné. Celui-ci fut injecté avec huit litres de la solution saline à 10 degrés. A la fin de décembre, ces trois cadavres étaient dans un
bon état de conservation ; on remarqua néanmoins que le derme, ainsi que les chairs, avaient pris un peu de consistance et une teinte blafarde ; les organes profonds , qui n’avaient pas été en contact immédiat avec le liquide , étaient presque comme nature. De puis cette époque jusqu’à la fin d’avril ^ la commission s’assembla plusieurs fois et constata ces résultats.
Une commission formée au sein de l’Académie de Médecine, dans les premiers jours de mars , examina ces mêmes sujets , et demanda de nouvelles expériences. Un premier sujet fut injecté avec la graisse colorée, et baigné ensuite. On injecta aussi avec de la graisse colorée le cadavre injecté le 2 décembre. Ici on put remarquer qu’il fallut plus du double de matière grasse que pour un sujet Irais , et que les filets artériels les plus déliés avaient été pénétrés par l’injection.
Ces expériences, qui ont duré jusqu’à la moitié du mois de mai, m’ont prouvé qu’une injection de 10 à 12 degrés de densité, et l’immersion de ces cadavres dans un bain de même liquide, peuvent suffire pour les conservations destinées aux travaux anatomiques ordinaires,
et permettent une dissection de plusieurs mois.
A la fin de juillet 1 S 3 3 , M. Orfila a mis à ma disposition dans un des grands pavillons de l’École pratique , tous les instruments et ustensiles dont je pouvais avoir besoin ; le 7 août, j’ai injecté un sujet avec le liquide à 12 degrés; puis je l’ai baigné dans un liquide au même degré. Le cadavre, au bout de deux jours, commença à se gonfler. Huit jours après, il laissa dégager une si grande quantité de gaz que je fus obligé de le retirer de la cuve , au fond de laquelle il n’était plus possible de le maintenir. Placé sur une table, sa décomposition sembla arrêtée ; il ne se dégagea plus de gaz , mais il s’échappa une très-grande quantité de liquide rougi par le sang. Le sujet, qui avait pris une couleur brune prononcée, se dessécha complètement. Pendanttout ce temps, on n’a pas remarqué d’odeur putride ; c’était celle du jambon fumé.
Un deuxième sujet fut injecté avec le même liquide, et abandonné sur une table; il se décomposa au bout de cinq jours. Mais on doit I remarquer que la température atmosphérique variait alors entre 20 et 5o degrés,,
Le 8 août, un sujet fut injecté avec le li-
quide à 3o degrés de densité , ce qui nécessita l’élévation de la température jusqu’à 5o degrés. Ce cadavre s’est bien conservé , et fut disséqué jusqu’à la fin de décembre.
Ces diverses expériences me convainquirent que la solution saline employée avec succès pendant l’hiver était insuffisante pour les travaux qui seraient tentés durant l’été, c’est-àdire à une température au-dessus de i5 degrés.
La réussite que j’obtenais par l’injection du meme liquide plus concentré m’indiqua la marche à suivre.
J’ai dit que l’alun était décomposé, que la matière animale , la géline , se combinait avec l’alumine , et que l’acide sulfurique , rendu libre, produisait l’altération des tissus. Je devais donc chercher un sel alumineux contenant plus de base et un acide moins puissant.
Le i(5 août, j’ai injecté un sujet avec huit litres d’acétate d’alumine à 20 degrés. Ce cadavre , placé sur une table sans aucune autre préparation , se conserva parfaitement bien pendant un mois; au bout de ce temps, on put remarquer que les narines, les paupières et l’extrémité des oreilles commençaient à se dessécher, ainsi que les mains et les pieds. Pour
remédier à cet inconvénient, j’ai recouvert la moitié du sujet d’une couche de vernis. Au bout de deux mois, il fut facile de remarquer que la partie soumise à l’action de l’air avait considérablement diminué de volume , et se disséquait moins bien. Enfin, à la fin de janvier 1 85(5, les parties vernissées, non disséquées , étaient encore bien conservées , tandis que le reste était complètement desséché, momifié.
M. le docteur Piory avait indiqué à l’Académie de Médecine un moyen de conserver les cadavres : il s’agissait , selon lui , de les envelopper de lames d’étain , de toile, puis de vernis. Ce procédé m’a parfaitement réussi sur un sujet injecté avec l’acétate d’alumine.
Un autre sujet fut injecté avec le chlorure d’aluminium. Cette injection ne réussit } as bien, et sur trois cadavres j’ai rencontré les mêmes obstacles, c’est-à-dire que le liquide contenu dans la seringue ayant été introduit, après l’espace écoulé pour la remplir de nouveau, le système circulatoire était tellement oblitéré que la force même de deux hommes ne suffisait plus pour en introduire une nouvelle quantité. A vingt degrés, le chlorure d’a-
luminiuzn a une si grande affinité pour l’eau, qu’il s’empare de celle qui constitue les organes. Toutefois les parties du cadavre qui ont été pénétrées par le liquide ont été bien conservées, les muscles surtout avaient gardé leur couleur.
J’ai injecté un autre sujet avec le chlorure à 8 degrés; mais au bout d’un mois il était décomposé. Enfin, j’ai introduit un litre de chlorure à 10 degrés, et six litres à 20 degrés; ce sujet s’est conservé, mais les parties non disséquées étaient sèches au bout de cinq mois.
Un mélange de trois litres d’acétate d’alumine à io degrés, et de trois litres de chlorure d’alumininm à 20 degrés, injecté par l’aorte, ou mieux par l’artère carotide, 111’a donné les résultats les plus satisfaisants.
J’ai déjà dit que toutes ces expériences se sont faites sous la surveillance de la commission de l’Académie des Sciences, de celle de l’Académie de Médecine, et de la commission Monlhyon, composée de MM. Dulong, Magendie, Darcct et Dumas, rapporteur. Le compte que ces commissaires en ont rendu aux deux Académies me dispense de présenter ici le résumé de mes expériences.
Ces messieurs m’ont prié de répéter l’expérience du docteur Tranchina de Naples , qui consiste à injecter une solution de deux livres <i arsenic dans vingt livres d’eau de fontaine, ou mieux d’espril -de-vin (1).
Pendant huit jours, le cadavre est resté parfaitement bien; mais, après ce temps, il s’est gra cluclJement desséché, quoique placé dans un local fort humide et à côté du robinetd’une fontaine qui servait toujours.
Injecté le 9 septembre, il fut examiné le a5 du même mpis; mais, ce même jour, je le proposai à plusieurs élèves pour la dissection; aucun deux ne voulut accepter ma proposition.
Le 16 octobre, il fut trouvé impropre à aucune recherche anatomique; le 3o, il était complètement desséché.
Je crois que l’emploi de ce moyen présenterait des dangers réels pour les anatomistes. En voici la preuve : M. le docteur Poirson a déclaré à l’Académie de Médecine avoir été fortement incommodé, ainsi que deux de scs col-
{1} L’arsenic est si peu soluble, meme à chaud, dans l’eau et surtout t.ans 1 alcool j que j’ai du introduire le liquide saturé, tenant en sus* pension plus de la moitié de la poudre qui ne pouvait être dissoute.
lègues, pour avoir embaumé deux généraux avec celte substance; il attribue ce dérangement de santé à l’arsenic absorbé pendant la préparation.
J’ai fait remarquer aux commissaires que la table sur laquelle était le cadavre, que les croisées de la chambre, que le cadavre lui-même étaient couverts de mouches mortes; on en voyait une masse considérable sur l’ouverture pratiquée au sternum. Je crois pouvoir attribuer cet effet à un dégagement d’hydrogène arseniqué; ce dégagement est au moins probable, et on conçoit l’action de ce gaz sur i’économie animale.
Enfin, quand on songe qu’il y a toujours plus de quatre-vingts cadavres en dissection à l’Ecole pratique, et que conséquemment il y aurait 1G0 livres d’arsenic à la disposition des élèves, on comprendra que ce procédé ne serait pas applicable.
A celle époque de mon travail, j’avais déjà constaté que les moyens dont j’avais obtenu de bons résultats dans le principe devenaient insuffisants lorsque les circonstances extérieures changeaient; que le sel d’alumine dont je faisais usage pour lès injections n était pas assez
riche en alumine ; que la conservation n’était pas assurée au-dessus d’un certain degré de température ; enfin, j’avais trouvé dans l’acétate d’alumine une matière propreà former des injections éminemment conservatrices.
C’est alors que des rapports furent lus à l’Institut et à l’Académie de Médecine. Je les cite ici parce qu’ils constatent d’une manière authentique le point où j’étais parvenu; déjà il était possible, avec ces données, de disséquer pendant toutes les saisons, sans craindre désormais les dangers attachés à ce travail durant les chaleurs.
INSTITUT DE FRANCE. — Académie des Sciences. — Séance publique du lundi 28 décembre 1 835. — Prix relatif aux moyens de rendre un art ou un métier moins insalubre. — Sur la conservation des cadavres 3 par M. Gannal.
Votre commission a suivi avec intérêt les expériences de M. Gannal ; elle s’est éclairée des lumières de ceux de nos confrères que leurs études obligent à pratiquer des dissections journalières, et elle se croit fondée à déclarer
à l’Académie que les moyens indiqués en pre-
mier lieu par M. Gannal, et que, mieux encore, les simples injections d’acétate d’alumine à dix degrés aréométriques , qu’il a pratiquées plus lard, suffisent pour conserveries cadavres pendant plusieurs mois, même en été. Elle s’est assur ée qu’il n’en résulte aucun inconvénient pour la dissection.
Votre commission a cru devoir attendre que ce procédé fût régulièrement pratiqué dans quelque amphithéâtre un peu vaste avant de se prononcer d’une manière définitive. Elle sait combien les choses les plus simples sont difficiles à introduire dans le travail courant, parce qu’à l’emploi il surgit une foule d’obstaclcs inprévus.
Elle demeure convaincue, toutefois, que ce procédé peut rendre, dès à présent, de véritables services dans tous les pays où la dissection rencontre des difficultés, soit par la rareté des cadavres, soit par les préjugés de la population.
Prenant celte circonstance en considération, faisant d’ailleurs la part des obstacles que M. Gannal a rencontrés, des dégoûts qu’il a dû surmonter, pour exécuter les expériences qu’il a faites, votre commission a l’honneur de
vous proposer de lui accorder, en attendant, un encouragement de 5,ooo francs.
RAPPORT d' une commission formée dans le sein de T Académie de Médecine , et composée de MM. Sanson, Roux, Dizé, Guéneau de Mussy, Breschet, rapporteur, pour examiner un procédé de conservation des cadavres j découvert et proposé par M. J. -N. Gannal, chimiste.
Messieurs ,
Si l’anatomie est la base de toutes les bonnes études médicales, si presque tous les hommes qui ont le plus contribué aux progrès de la médecine et de la chirurgie ont été des anatomistes habiles , c’est rendre un grand service à ces mêmes sciences et à l’humanité que de découvrir un moyen qui facilite l’étude de l’anatomie et obvie à son insalubrité. Eh bien! messieurs, c’est une découverte de ce genre que M. Gannal prétend avoir faite.
Par une lettre, en date du 10 mars i8r>5, adressée à l’Académie de Médecine, par M. le ministre du commerce, cette compagnie savante est chargée de faire connaître à l’autorité supérieure son opinion sur le mérite réel du
procédé de M. Gannal , pour la conservation des cadavres.
En conséquence, l’Académie a formé dans son sein une commission composée de MM. Sanson, Roux, Dizé, Guéneau de Mussy etBreschet; c’est au nom de cette commission que je viens aujourd’hui vous faire connaître les résultats de nos travaux.
Déjà deux commissions formées dans l’Académie des Sciences s’occupent de l’examen de celte même découverte de M. Gannal : l’une , considérant le procédé connue utile à l’étude des sciences qui s’occupent de la composition fies êtres organisés ; l’autre , le considérant comme moyen de rendre moins insalubre un art ou une profession , un prix ayant été fondé dans ce but par M. de Monthyon , dont le nom restera éternellement cher aux sciences et à la philanthropie.
Les raisons qui ont empêché les anciens de porter très-loin la connaissance de la structure de l’homme et des animaux , n’étaient pas seulement l’idée d’une souillure attachée à la vue et à la dissection des cadavres , ou la difficulté de se procurer des moyens de dissection; mais encore l’impossibilité presque absolue de con-
server les cadavres , en totalité ou en partie , a dû retarder les progrès de l’anatomie. Aristote, à qui Philippe de Macédoine avait donné toutes les facilités de disséquer des animaux, et qui devait avoir fait des collections , ne dit pas , dans les ouvrages qui sont restés de lui , comment il conservait les animaux qu’il n’examinait pas de suite, et Galien, dans scs Administrations anatomiques , dit peu de mots sur ses moyens de conserver dans les liqueurs.
Cuvier, en faisant l’histoire des progrès des sciences naturelles , nous apprend qu’une des circonstances qui ont le plus contribué à l’avancement de ces sciences a été la découverte de l’alcool.
On est toutefois étonné de la nouveauté de nos moyens de conservation des animaux, pour les collections anatomiques et zoologiques, lorsqu’on se rappelle que du temps de Réaumur on ne connaissait pas encore l’art de conserver le corps des animaux avec leurs formes et leurs couleurs naturelles. Ainsi , dans le cabinet de ce célèbre naturaliste, on voyait les oiseaux écorchés et retenus par le bec avec un fil.
Les procédés taxi dermiques onlpresque tous pris naissance parmi nous, pour la formation
dos collections zoologiques ; mais nous manquons encore de moyens peu dispendieux , d’un transport facile et sous un petit volume, pour conserver les animaux destinés à servir aux recherches d’anatomie comparée , ou à l’étude de l’anatomie de l’homme.
Péron, dans la relation de son voyage aux terres australes, au commencement de ce siècle, déplore l’embarras des zoologistes, dans les voyages de long cours , pour conserver les animaux sans altérer aucun de leurs caractères zoologiques, et de manière à ce qu’ils puissent ultérieurement servir à des recherches anatomiques. Il dit qu’on rendrait un gran d service à l’histoire naturelle et à la zoologie si l’on pouvait résoudre le problème suivant :
« Un animal d’une espèce quelconque étant » donné, le conserver le plus sûrement, le plus » parfaitement, avec la plus petite quantité d’un «liquide alcoolique le moins fort possible. »
L’alcool est d’un prix très-élevé dans nos villes, où l’on paye un droit d’octroi considérable, et encore ne peut-il convenir qu’à la conservation des corps d’un petit volume.
Dans les voyages, celte liqueur est d’un transport difficile , d’une évaporation rapide, sur-
tout dans les régions équatoriales , et souvent alors elle fait éclater les vases qui la contiennent; elle altère, dissout les résines ou le mastic résineux dont on se sert pour fermer les bocaux ou les autres vases qui contiennent les animaux.
Si l’on unit l’alcool à un acide , les os sont altérés, ramollis; les couleurs sont détruites ; les scalpels et les autres instruments de dissection sont promptement oxidés, lorsqu’on veut disséquer les animaux conservés dans ces liqueurs.
Les mêmes inconvénients existent si l’alcool tient en dissolution de l’arsenic , du sublimé corrosif et plusieurs autres sels métalliques.
L’essence de térébenthine ne peut servir que pour de petites pièces; elle est peu transportable ; elle altère plusieurs tissus, devient épaisse et trouble.
Les huiles ne peuvent convenir que pour la conservation de quelques poissons; leur acquisition est dispendieuse , et il est difficile de s’en procurer partout.
Les sirops qu’on a proposés pour la conservation de quelques parties animales, comme le cerveau,' la moelle épinière, etc., sont d’un
prix trop élevé pour s’en servir en grand; d’ailleurs , ils ne pénètrent pas profondément les tissus j ne préservent que les surfaces extérieures., y déposent des cristaux ou une matière visqueuse qui altère les couleurs; enfin , ils entrent facilement en fermentation , surtout dans les pays chauds.
La créosote , conseillée dans ces derniers temps pour la conservation des nerfs et de l’encéphale , est d’un prix trop élevé ; mais , comme nous n’en avons pas fait usage, nous ne pouvons signaler son mode d’action sur les tissus.
Le sel marin , employé seul et en solution , a un mode d’action depuis long-temps connu, et son insuffisance ne peut être contestée; nous ne parlons pas cependant des salaisons, parce que cette méthode ne peut convenir pour conserver des cadavres destinés aux dissections , ou pour préserver des animaux de la putréfaction , afin de pouvoir les disséquer plus tard ou les placer dans des collections zoologiques.
Dans un journal anglais sur la médecine, on trouve, pour l’année 1818, qu’on propose de remplacer l’alcool pour la conservation des pièces d’anatomie et d’histoire naturelle par le
sel solide , qui n’est, commme on sait, que du muriate de soude plus pur que celui du commerce. Cette proposition est inadmissible.
Les chlorures d’oxide de calcium , de sodium, de potassium, ont été recommandés pour la conservation de quelques pièces d’anatomie pathologique; mais ils ne peuvent convenir pour préserver de la putréfaction des pièces un peu épaisses, et surtout des animaux entiers.
Le vin, auquel on a ajouté de la dissolution nitreuse de mercure, a été employé par quelques navigateurs pour conserver de petites collections zoologiques; son usage ne pourrait convenir en grand.
Les acides, plus ou moins affaiblis, attaquent les tissus et altèrent les instruments de dissection.
Les solutions aqueuses ou alcooliques des sels de mercure, la solution arsenicale, etc., sont dangereuses, par leurs émanations, pour l’anatomiste qui toucherait constamment des pièces imprégnées de ces sels métalliques; et de plus, elles durcissent les tissus, les resserrent, détruisent leur couleur et altèrent les instruments d’anatomie.
Nous dirons de l’acide pyro-ligneux et de l’acide acétique ce que nous avons dit des autres acides. Cependant on a proposé, il y a environ quinze ans, l’acide pyro-ligneux, comme l’agent par excellence pour conserver les animaux et les pièces d’anatomie.
Tous les acides, et le vinaigre lui-même, attaquent la couleur des tissus organiques, les corrodent, s’emparent des sels terreux des os, les rendent flexibles, transparents, et couvrent les parties molles d’une couche de matière gluante qui cache les fibres et la structure des parties.
On sait que l’alun, que le nitre sont employés séparément en solution aqueuse pour conserver les pièces d’anatomie pendant le temps de leur confection. On sait que les anatomistes employent le nitre, ou simplement le salpêtre du commerce, non-seulement pour conserver les tissus charnus, mais encore pour donner une vive couleur rouge à la chair.
Voilà, messieurs, d’une manière rapide, l’exposé des moyens les plus communs, proposés ou employés pour la conservation des animaux entiers, ou pour celle des pièces d’anatomie normale ou pathologique.
Pour répoudre à l’Académie sur le mérite de la découverte de M. Gannal, nous dirons que son procédé consiste dans une solution, dans l’eau, de trois sels que déjà on employait séparément dans les laboratoires d’anatomie, le nitre 3 le sel commun et Y alun.
JNous avons fait faire sous nos yeux des expériences par M. Gannal. Dans le courant du mois de mars dernier, deux cadavres furent placés dans une cuve à bain de deux mètres de longueur sur quatre décimètres de largeur et cinq décimètres de hauteur. On versa sur ces sujets une liqueur composée de sulfate acide d’alumine et de potasse, de chlorure de sodium, de chaque deux parties, et une partie de nitrate de potasse.
L’eau qui tenait ces sels en solution était en quantité suffisante pour que le liquide marquât i5 degrés à l’aréomètre (pèse-sels), c’està-dire, et selon l’indication de M. Gannal, que le liquide devait marquer 7 à 8 degrés pendant l’hiver, et 12 à i5 degrés pendant l’été.
La cuve était placée dans l’un des pavillons de l’École pratique; et dans cette salle il y avait un grand nombre de tables couvertes de
cadavres qui servaient à l’élude pratique de l’anatomie. Au bout de deux mois, ces cadavres furent retirés de la baignoire où ils étaient plongés, et on les disséqua. Ils n’avaient pas changé d’aspect extérieur, et l’on reconnut que les tissus et les organes intérieurs étaient bien conservés, et pouvaient servir aux démonstrations anatomiques.
D’autres sujets avaient été examinés par la commission de l’Académie des Sciences; ils avaient été mis dans cette même liqueur depuis le 2 décembre i854, et servaient encore à la fin d’avril iS55.
Nous avons cru devoir demander à M. Gannal quelques autres expériences. Ainsi, nous avons désiré qu’on fît des injections avec la liqueur conservalrice, portée dans le système artériel : nous fîmes injecter un autre sujet avec la matière grasse ordinaire, et plus tard nous fîmes injecter, dans les vaisseaux du sujet qui avait reçu la liqueur conservatrice, une matière composée de suif, de galipot, à parties égales, et colorée avec le cinabre (sulfate de mercure). .
Cette dernière injection a été heureuse. La
première injection du liquide salin a exigé huit litres de ce liquide, qu’on a poussés par le ventricule gauche du cœur.
Le sujet , examiné au bout de deux mois , était bien conservé , n’exhalait aucune odeur fétide , et pouvait servir aux dissections ordinaires des élèves.
La commission avait désiré savoir si la putréfaction s emparerait rapidement d’un cadavre après 1 avoir retiré de la cuve , en le laissant, sur une table de l’amphithéâtre , exposé à 1 air et à 1 influence des émanations putrides provenant des autres cadavres. Un sujet fut donc retiré delà liqueur saline conservatrice, et resta quinze jours exposé à l’air. La putréfaction ne s’en est pas sensiblement emparée durant ce temps. C’était pendant la dernière quinzaine d’avril. On a vu les muscles du cadavre se dessécher, et, pour ainsi dire, se momifier, tandis que les tissus qui n’avaient pas été mis en contact avec le liquide salin , ou qui n’avaient pas été découverts et exposés à l’air, restaient dans un état qui permettait encore une analyse anatomique.
Nous devons dire que les tissus qui sont baignés par le liquide perdent leur couleur natu-
relie ; mais les organes profondément placés n’éprouvent pas le même changement; il n’y a pas d’emphysème dans le tissu cellulaire. Cependant nous croyons avoir remarqué qu’il y avait moins de résistance dans les fibres des organes que chez un sujet mort depuis vingt quatre ou quarante-huit heures.
Nous ferons remarquer que, dans aucune circonstance , il n’a été pratiqué sur les membres et le tronc de scarifications longues et profondes pour faire pénétrer le liquide dans l’épaisseur des tissus.
Le crâne lui-même n’était pas ouvert, et aucune couronne de trépan n’avait été appliquée sur la surface pour permettre au liquide de parvenir plus facilement jusqu’aux méninges et jusqu’à l’encéphale lui-même. Cependant , après plus de deux mois d’immersion dans la liqueur, le cerveau , extrait de la cavité crânienne , s’il ne pouvait pas servir à de nouvelles recherches sur sa structure , pouvait être employé aux démonstrations.
Mais pendant combien de temps peut se prolonger celle conservation? à quelle température peut-elle résister? et quelles sont les dépenses qu’elle nécessite? enfin peut-elle être
faite en grand? c’cst-à-dirc pourrait-on, par ce procédé, conserver lin grand nombre de sujets pendant l’été pour les livrer plus tard aux élèves pendant la saison des dissections ? Et si ces sujets, ainsi conservés, n’exhalent aucune odeur , ne deviennent en aucune façon une cause d insalubrité ou de danger pour les élèves, pour les anatomistes eux-mêmes, ou pour les personnes qui habitent les maisons voisines des amphithéâtres d anatomie, ne pourrait-on pas prolonger indéfiniment la durée clés dissections, au lieu de ne les permettre que pendant les rigueurs de l’hiver?
Enfin, cette liqueur saline de M. Gannal a-t-elle des propriétés conservatrices assez prononcées pour être employée dans les voyages de long cours et les climats les plus chauds , pour rapporter en Europe des animaux nombreux et de grande stature pour servir à l’étude de l’anatomie comparée?
Le peu de volume offert par les substances salines, et l’eau de mer, qui pourrait servir à opérer la solution des sels au fur et à mesure qu’on aurait besoin de la liqueur, seraient des circonstances très-favorables à l’emploi de ce procédé.
Pour répondre à toutes ces questions, il aurait fallu varier, multiplier les expériences, les prolonger pendant un temps beaucoup plus long, et sur un très -grand nombre de sujets.
Ces expériences , dirigées dans cet esprit, exigeraient des dépenses que nous n’avons pas cru devoir imposer à l’auteur du procédé de conservation des cadavres , qui déjà a fait des frais multipliés , pour le remboursement desquels nous croyons devoir proposer à l’Académie de demander une indemnité , sans porter préjudice à la récompense à laquelle pourra avoir droit M. Gannal , lorsque les expériences auront reçu l’extension que nous aurions désiré pouvoir leur donner.
Quoi qu’il en soit , nous croyons, 'dans ce rapport provisoire , devoir appeler l’intérêt de l’Académie et de l’autorité supérieure sur le procédé de conservation découvert par M. Gannal, et nous manifesterons le désir qu’il lui soit accordé une somme pour l’indemniser des frais déjà faits et pour lui faciliter les moyens de continuer en grand ses expériences.
Nous ajouterons que ce procédé de conser-
vation peut être appliqué très-avantageusement à divers cas de médecine légale.
Paris, le 16 juin 1835.
Ont signé : MM. Gué veau deMussy, Dizé, Roux, Savson. Breschet , rapporteur.
Certifié conforme. Le secrétaire perpétuel de l’Académie de Médecine, Signé Pariset.
Le premier rapport de MM. les membres de la commission nommée au sein de l’Académie de Médecine n’était que provisoire; de nouveaux faits devaient venir éclairer la conscience des juges : ces faits furent présentés , et voici le rapport que M. Dizé lut à l’Académie.
RAPPORT définitif de la commission nommée dans le sein de f Académie de Médecine, pour examiner le procédé de conservation des cadavres , présenté par J. -IN. Gavnal.
Messieurs ,
L’Académie avait formé une commission composée de MM. Sanson, Guéneau de Mussy, Breschet, Roux et Dizé, pour lui faire connaître les résultats d’un procédé présenté par M. Gannal, ayant pour but la conservation des cadavres destinés à la dissection.
iNolre honorable collègue M. Breschet présenta dans un rapport provisoire les expériences qui lurent faites et les succès obtenus par M. Gannal.
Mais la commission a}ant exprimé le désir de donner plus de suite à des essais qui, d’après les résultats importants déjà obtenus, mêlent de fixer l’alteniion de l’Académie, elle ni proposa de multiplier, de varier les expéi « nci s, de les prolonger plus long-temps sur un plus grand nombre de sujets.
Mais les essais dirigés dans cet esprit exiaient des dépenses: la commission n’avait pas cru devoir les imposer à l’auteur du procédé , qui déjà avait fait des frais multipliés ; en conséquence , elle proposa à l’Académie de demander au gouvernement une indemnité pour les dépenses déjà faites, et pour continuer les expériences, sans porter préjudice à la récompense à laquelle M. Gannal pourrait avoir droit,
(/Académie seconda les vœux de la commission : elle lit obtenir du ministre de l'instiiiclion publique la somme nécessaire pour couvrir tous les frais faits et ceux à faire pour continuer les expériences.
M. Gannal a fait une série d’expériences préliminaires , qui lui ont servi comme autant de jalons pour arriver à la conservation des substances animales; ces travaux l’ont ensuite dirigé a la recherche d’un anti-septique assez puissant, qui réunît à sa propriété conservatrice des cadavres celle de ne pas en altérer les tissus organiques, de ne pas trop affaiblir leur couleur naturelle, si importante à la démonstration anatomique. <
INous citerons les expériences les plus importantes, afin que vous puissiez apprécier le procédé qui est proposé.
Premièrement, les acides en général modifient la consistance des matières animales : ils les désorganisent en raison de leur degré de concentration ; quelques acides faibles, l’acide nitrique à 5 degrés, par exemple, peut servir quand on veut étudier le système nerveux; alors les os perdent leur substance saline et sont réduits à leur trame organique, les muscles sont décolorés, flasques, ainsi que les viscères ; les nerfs seuls restent d’un blanc mat nacré fort remarquable.
L’acide arsenieux conserve bien les cadavres, mais c’est de l’arsenic! 11 en faut un kilo-
gramme pour un sujet! Cependant les journaux de médecineayant parlé d’un procédé découvert par le docteur Tranchina, de Naples, la commission jugea convenable d’inviter M. Gannal à répéter cette expérience; un sujet fut injecté avec un kilogramme d’acide arsénieux et dix litres d’eau; ce sujet, examiné par votre commission, présentait tous les caractères d’une bonne conservation ; mais, d’une part, ce procédé était connu depuis long-temps, et, sous un autre rapport, il présente tant de dangers à l’emploi, que dans le cas où il fût jugé bon, votre commission se verrait forcée d’en proscrire l’usage : en effet, lorsqu’il y aurait vingt cadavres en dissection, vingt kilogrammes de celte substance vénéneuse seraient à la disposition du public.
L’acide acétique concentré conserve les viandes, mais en les desséchant ; ce même acide affaibli retarde la putréfaction , ramollit les os, ainsi que les muscles, qui sont décolorés par son action.
Les sels alcalins ne conservent les viandes que lorsqu’ils sont employés «à sec ou en dissolution très-concentrée : il faut dans ce cas que les sels conservent de l’allinilé pour l’eau de corn-
position; en sorte qu’on peut dire que les sels conservent les viandes parce qu’ils les dessèchent; aussi, d’après ces principes, les sels plus solubles à chaud qu’à froid peuvent, injectés à chaud en dissolution concentrée, être considérés comme moyen de conservation ; le nitrate de potasse est surtout dans ce cas.
On a signalé la créosote, substance végétale nouvellement découverte , comme pouvant servir à la conservation des chairs, ce qui était à vérifier : un cadavre, que nous avons fait injecter le 18 octobre avec cent grammes de créosote et sept litres d’eau, était décomposé le 5o du même mois. Mais, pour répondre à l’objection qui fut faite, qu’il eût fallu le plonger dans un bain saturé de créosote, il suffit de dire (pie ce bain aurait coûté 200 francs; d’ailleurs, on aurait eu à combattre encore l’odeur de la créosote, qui pouvait devenir un obstacle dans les travaux anatomiques.
Une dissolution d’alun à huit degrés a mieux réussi ; mais la chair s’est racornie, elle est devenue blafarde et très-cassante.
Le mélange d’alun (sulfate acide d’alumine et de potasse), deux parties, de chlorure de sodium deux parties, et de nitrate de potasse
une parlie, dissous dans l’eau, employé connue bain, a donné les premiers bons résultats.
Le phosphate acide de chaux est la première substance qui ait été employée en injection pour les cadavres ; ce sel 11e s’oppose pas au mouvement de la putréfaction.
Des reins, injectés avec ce sel et plongés dans un lait de chaux, se sont durcis à la surface et putréfiés à l’intérieur.
D’après cette première partie des expériences de M. Gannal, il résulte que les sels alumineux sont les seuls qui conservent bien les matières animales et qui offrent un usage avantageux.
L’alun, employé seul, conserve bien, mais pour peu de temps ; ce sel, peu soluble à froid (quinze degrés), ne suffit pas comme injection pour la conservation d’un cadavre ; il est indispensable de plonger le sujet dans un bain contenant le même sel.
Le mélange d’alun, de sel et de nilre, qui a été indiqué clans le rapport provisoire, n’a pas le même inconvénient; un sujet injecté avec ce liquide., à dix ou douze degrés de densité, peut se conserver pendant plus d’un mois; mais il est indispensable de le plonger au
moins do temps à autre, quand on veut prolonger sa conservation, c’est-à-dire pendant l’hiver entier; mais, à une température audessus de quinze degrés, il est nécessaire d’injecter le liquide à la densité de vingt-cinq à trente degrés, et pour l’obtenir on est forcé de chauffer jusqu’à quarante degrés au moins.
Plusieurs cadavres injectés avec le liquide à 10 degrés, le 2 décembre 1 834, ont été bien conservés jusqu’à la fin d’avril ; d’autres sujets, injectés le 7 août, mais avec le liquideà 25 degrés de densité et 10 degrés thermométriques, étaient encore le 10 décembre en bon état, tandis que ceux qui furent injectés avec un liquide d’une densité inférieure n’ont pu résister à une température de 20 à 25 degrés, quoi qu’ils fussent plongés dans un bain marquant i5 degrés.
Le bain de liquide salé a, indépendamment de l’inconvénient de la dépense des sels née ssaircs et de l’embarras des cuves, qui e\i ni un grand emplacement, le défaut de mégir la peau, et par conséquent de la durcir considérablement.
C’est pour ces motifs que de nouvelles tentatives ont clé faites, qui ont conduit aux ré-
sultats suivants : à démontrer que tous les sels à base alumineuse, solubles, sont décomposés ; que ceux qui sont très-solubles offrent tous les avantages de l’alun employé en solution trèsconcentrée, et n’en ont pas les inconvénients.
Par exemple, une solution d’acétate d’alumine à 20 degrés, injectée le i(3 août i835,a parfaitement bien conservé jusqu’à ce jour un sujet abandonné sur une table sans aucune autre préparation; seulement, au bout d’un mois, on remarqua qu’il commençait à se dessécher. Alors on couvrit une partie d’une couche de vernis, ce qui l’a préservée de l’évaporation. Aujourd’hui, 25 janvier 1 836, la partie vernissée se dissèque encore facilement et comme un sujet frais, tandis que l’autre partie offre de la résistance à la dissection.
Dans les premiers jours de septembre, un autre sujet fut injecté avec l’acétate d’alumine à i5 degrés; quoique ce fût le cadavre d’une femme morte de suites de couches , il se conserva très-bien.
Le 12 septembre, un sujet fut injecté avec le chlorure d’alumine à 20 degrés. Celle injection ne réussit pas bien, et ou ne put en introduire que trois litres. Cependant le cadavre se con-
serva parfaitement. Cet insuccès dans l’introduction du liquide conduisit à l’observation suivante : que le chlorure d’aluminium à 20 degrés agit si puissamment sur les tubes artériels, qu il les oblitère tellement, que le liquide 11e passe plus; mais., pour remédier à cet inconvénient, il suffit d’injecter un premier litre de liquide à io degrés, et le reste à 20. Le chlorure d’aluminium a tous les avantages de l’acétate d’alumine, et a, de plus, celui de conserver la couleur des muscles d’un rouge plus prononcé.
Un mélange d’acétate d’alumine à 10 degrés et de chlorure de même base à 20 degrés, injecté, est un bon conservateur.
L’emploi de l’un de ces sels , ou le mélange que nous venons d’indiquer, oü’re l’avantage de conserver les cadavres, sans qu’il soit nécessaire de leur faire subir d’autres préparations.
La densité des solutions d’acétate et de chlorure d’aluminium doit être graduée suivant l’état atmosphérique. Quand on veut prolonger indéfiniment la conservation du sujet, il est essentiel de l’employer à 20 degrés ; il est également nécessaire, dans ce cas, de recouvrir le sujet d’une couche de vernis, dont la