PRÉFACE
Il est, intéressant de constater comment s'enchaînent les faits dans les sciences que l’observation et l’analyse dirigent. Là souvent les recherches tentées pour parvenir à un but conduisent à un autre, et sont ainsi l’occasion, lasource de découvertes importantes; l’esprit attentif s’y trouve éclairé par des lumières soudaines, et sur sa roule i! rencontre des points de vue féconds qu’il ne prévoyait pas, qu’il ne cherchait pas; c’est à des révélations de cette nature que sont dues la plupart
dos inventions qui ont le plus contribué au progrès de l’humanité. Rarement même, dans cette direction, l’homme, à la recherche de l’inconnu, parvient sans relâche, comme Colomb, au monde qu’il poursuit.
Ces pensées, qucconfirme l’histoire des sciences, ont été maintes fois justifiées dans le cours de mes travaux , par les résultats qui les ont suivis. Ainsi, en 1817, au début , je me proposais de perfectionner la fabrication de la colle-lorte; c’était là mon objet principal. Pour y parvenir, il fallait étudier, d’une part, les parties constituantes des animaux employées dans celte fabrication, et d’autre part, l’action des agents chimiques sur ces parties. Je dois l’avouer; entre ces recherches et les vérités qu’elles m’ont fait découvrir, je ne saisissais moimême aucune liaison en commençant. Plein de confiance dans l’observation et dans l’analyse , je marchais devant moi , tenant compte de tous les phénomènes, même les plus vulgaires, les interrogeant, leur demandant raison de leur existence,
et les enregistrant avec soin. I n sentiment vif du progrès soutenait mon activité , j’avais à cœur d’a méliorer l’industrie à laquelle je me suis consacré de 1817 à 1828; je reprenais dans cette intention les procédés du mégissier, du parcheminier, en même temps que j’analysais les éléments de ma question, la fabrication de la colle-forte. Fier des découvertes qui m’ont conduit à la conservation des matières animales alimentaires et non alimentaires , à la rectification des idées admises sur le degré de nutrcscibilitc de la gélatine , enfin à la panification des fécales; heureux d’avoir contribué , par ces quatre découvertes de premier ordre, au bonheur de mes semblables; je répète ici cependant qu’au commencement de mes travaux,, je ne me proposais pas de parcourir cette vaste carrière, et je le répète parce que j’y vois un motif d’émulation et d’encouragement pour ceux qui marcheront après nous à la découverte de faits nouveaux dans le domaine des sciences naturelles. Ainsi donc, que l’exemple du fabricant de
colle -forle désireux de perfectionner el d’agrandir son art, ne sorte pas de l’esprit des jeunes gens qui voudront cultiver les sciences.
L’utilité de ce coup-d’œil rétrospectif sur ma carrière de chimiste est donc évidente; elle me détermine à montrer la liaison simple et naturelle, quoique d’abord inaperçue , des idées qui rattachent les quatre découvertes précédentes l une à l’autre et à l'industrie d’où je suis parti.
La fermentation putride dos matières premières me parut , au début, le plus redoutable ennemi de celte fabrication ; tous mes soins devaient être employés à l’éviter, à l’arrêter ou à la combattre. Elle est à craindre depuis le moment où les matières animales sont séparées , jusqu’à celui où la colle est parfaitement sèche, et lorsqu’elle s’établit, elle occasionne de grandes pertes.
Des 1822, j’avais trouvé dans une dissolution de sel et d’alun le moyeu de prévenir la fermentation.
En 1825, j’exposai la théorie de mon travail à
MM. Gay-!.ussac et Chevreul, qui visitèrent mon élablissement de la rue Sainl-Hippolytc. Peu de temps après, à une visite que MM. l’ariset et Gauthier de Claubry firent, comme membres du Conseil fie salubrité, dans la fabrique que je formais alors au Crand-Gentilly, je présentai des pieds de bœuf bien conservés par ma dissolution. Jusque là, je n’avais d’autre mérite que d’appliquer à la fabrication de la colle-forte un procédé depuis long-temps eu usage dans la fabrication des peaux. Mais pourtant la conservation des pieds de bœuf dans la dissolution précédente me fit penser que si l'on parvenait à faire pénétrer dans toutes les parties d’un animal un liquide conservateur, on pourrait obtenir de bons résultats et doter ainsi i’auatomie et l’histoire naturelle d’une précieuse ressource. J’étais dans cette disposition d’esprit, lorsqu’en 1820 MM. Bégin et Serrulas fixèrent mon attention sur la conservation des pièces d’anatomie pathologique; des essais furent faits au Val- (le-Gràee. Tel est d’abord l'enchaînement naturel
entre mes recherches relatives à la fabrication de la colle-forte et à la découverte de procédés capables de conserver indéfiniment les matières animales alimentaires et non alimentaires.
Mes travaux sur le degré de nulrescibilité de la gélatine se rattachent au même ordre de faits, mais d’une manière plus incidente, et par une observation insignifiante au premier aperçu.
Les savants , vovaut les chiens se nourrir d’os, en tirèrent la conclusion que la gélatine renfermée dans ces organes était essentiellement alimentaire. Depuis Papin , qui le premier publia cette erreur en 1G81, jusqu’à nous, les propriétés alimentaires de la gélatine ne furent pas un instant mises en question. On s’évertua de mille manières à retirer cette substance des os; enfin le 10 décembre ibio, après de nombreuses expériences, M. Darcet obtint gratuitement, et à titre de récompense , un brevet d’invention qui lui assurait, pendant quinze ans, la propriété exclusive de l’extraction au moyen des acides.
Pendant les années qui suivirent, toutes les formes d’éloges furent prodiguées à la gélatine considérée comme substance alimentaire; on alla jusqu’à mettre le bouillon de gélatine au-dessus du bouillon de bœuf. De savants philanthropes, auteurs de statistiques, supputèrent, en prenant pour base le nombre de bœufs consommés à Paris chaque année (75,000 ), que la gélatine extraite des os de ces animaux fournirait "216,060,000 bouillons, qui suffiraient pour donner un bouillon par jour à 800,000 personnes.
De ces rêvasseries scientifiques à la pratique la pente était glissante, on s’y laissa aller; des appareils furent construits dans les hôpitaux , dans les maisons de secours pour la fabrication du bouillon d’os, qui fut distribué , de la meilleure foi du monde, aux malheureux, sous prétexte de les nourrir.
La fortune de la gélatine avait atteint son apogée; eu vain Proust, ce savant distingué , avait dit, en 1791 : « Le bouillon d’os a son prix sans
«doute, mais cest pour V indigent seulement., » c’est pour les malheureux , à qui le premier bc- » soin, est de satisfaire la faim. Pour l’homme aisé, »el mémo pour l’artisan, qui peut mettre une lièvre de viande dans son pot. le bouillon d’os ne » sera jamais au bouillon de viande , que ce qu’est » un poumon de vache cuit et salé , à un bon aloyau » bien rôti. «
Cette opinion sage, quoique beaucoup trop favorable encore à la gélatine , n’avait pas arrêté un instant les partisans de cette substance; si ou les en avait crus, ou aurait bientôt laissé de côté la viande pour chercher, dans les os. l’élément réparateur par excellence.
Au milieu de ce concert de louanges, j’observais, à Gentilly , dans ma fabrique de colle de peaux et de colle d’os, un fait qui me donnait des doutes sur les qualités alimentaires de la gélatine : les vais, si avides de matières animales, ne touchaient ni à la gelée , ni à la gélatine sèche , tandis que les débris d'animaux qui me servaient à la
fabrication , étaient, indistinctement décorés par en.c , (/nanti ils n' avaient pas été préparés à la chaîne, Celle tempérance des rats m’étonnait de plus en plus. Pardieu, me disais-je, il est pourtant bien singulier que les chiens s’acharnent avec tant de persévérance à extraire des os, pour sc nourrir, une substance que les rats, au moins aussi voraces, ne veulent pas manger, extraite par le soin de l’homme et toute préparée. Cependant mon esprit s’était arrêté à ce rapprochement, et j’attendais , lorsqu’une lettre de M. Donné, dirigée contre les propriétés alimentaires de la gélatine, raviva tous mes doutes et inc lit sentir la nécessité de déterminer, par une suite d’expériences positives, le degré de nutrescibüité de cette matière.
Je me mis à l’œuvre, et pour arriver immédiatement à des résultats positifs, je fis, sur moimême et sur ma famille, des expériences que j’aurais poursuivies d’une manière moins certaine sur des animaux.
Après avoir nombre de fois éprouvé, dans le cours de ces recherches, tous les degrés du malaise, de la maladie et de la faim, je pus, avec une entière certitude, substituer à cette proposition des partisans de la gélatine : La gélatine est de nécessité absolue dans le régime des hôpitaux ; ces deux autres propositions : La gélatine est au moins inutile dans le régime des hôpitaux ; son degré de nutrescibilitè est zéro.
Arrivé à ce point, je voulus reprendre , pour les peser, l’ensemble des raisonnements sur lesquels on avait basé les qualités alimentaires de la substance en question; voici la quintessence de ces raisonnements : Les substances végétales qui ne contiennent pas d'azote ne suffisent pas pour la nourriture de l’homme et des animaux ; le gluten, qui en contient, est la partie essentiellement nutritive de la farine : donc la gélatine, également azotée, doit être éminemment nutritive par ellemême, et très-propre à auimaliser les mets préparés avec les légumes ou les grains non azotes.
Cette conclusion, dont la fausseté m’était démontrée, me (il remonter aux prémisses. Tout d’abord , je vis (pie la première était au moins beaucoup trop générale, puisque, contrairement à son énoncé , les bêtes, dont la viande est le plus fortement annualisée, 11e se nourrissent que de substances non azotées ou peu azotées (les bœufs, les vaches , les moutons). Cette découverte , si facile pour les moins attentifs, me porta à rechercher le rôle du gluten dans la nutrition ; bientôt mes observations me conduisirent à une conclusion opposée, à savoir que le gluten cuit n’était pas digéré; que son azote ne pouvait avoir aucune influence sur l’alimentation ; qu’enfm, au lieu de le considérer comme essentiellement nutritif, on devait lui refuser toute qualité de cette espèce.
C’est alors que je désirai connaître la part exacte du gluten dans la panification des fécules, qui le contiennent naturellement. La suite de ces recherches m’a conduit à la panification de toutes les fécules, et spécialement de celle de pomme de
(lés employés dans la boulangerie, .le me contente d’indiquer ici ces résultats , parce que je me propose de les exposer prochainement avec les détails convenables dans mon Traité de la Panification , et que d’ailleurs ils suffisent pour faire ressortir l’enchaînement des recherches qui m’ont occupé depuis vingt-cinq ans.
Pour arriver à la conservation des cadavres, j’ai trouvé, comme on le voit, dans les procédés employés pour les arts, des lumières que j’aurais eu vain demandées aux travaux des anatomistes cl des naturalistes : c’est en les suivant avec soin que j’ai constaté en pratique que la chair musculaire, isolée, se dessèche d’elle-même; que lorsqu’elle est mêlée à de la géline, elle éprouve , au contraire, facilement la fermentation putride; que la géline, répandue dans tous les organes, dans tous les tissus, confonduejusqu’à moi avec la gelée et la gélatine comme substances chimiquement identiques, est la matière animale qui , toutes
circonstances ('-gales d’ailleurs, se putréfie la première; qu’enfm, connue conséquence, toutes les fois qu’on parviendra à préserver cette partie animale, on disposera les autres parties à la dessiccation.
J’avais terminé ces recherches sur la conservation des matières animales, et je me proposais de les rendre publiques : mes notes étaient réunies, et mon travail préparé, lorsque la pensée me vint qu’au lieu de me borner à l’exposition des résultats que j’avais obtenus, je pourrais, à Y avantage de la science , présenter une histoire de l’art des embaumements, depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, et rapprocher de mes procédés, les procédés en usage pour la conservation des pièces d’anatomie normale, d’anatomie pathologique et d histoire naturelle.
Celte considération m’a déterminé à publier un volume, au lieu d’une brochure d’une cinquantaine de pages.
Je n’avais pas de modèle à suivre ; car aucun
auteur n’a réuni dans un même livre les éléments dont je Voulais que celui-ci fût composé.
J’ai donc rassemblé dans les pages qui suivent des matériaux répandus dans une foule d’ouvrages.
Pour les embaumements, Plutarque, Hérodote, Diodorc de Sicile , Stace , Pline, Cicéron , Porphyre, Prosper Alpin, Cassicn, CI and crus, Pénic/ier, Baricel, Rodiginus, Corippus , Gryphius . Crollius , les révérends pères Kircher et Ménestrier , de Maillet, Volney, Bouellc, le comte de Caylus , MM. Pariset, Bouyer, Bory de Saint- Vincent, et plusieurs autres, m’ont fourni des matériaux que je me suis efforcé de faire passer sous les yeux du lecteur, de manière à lui présenter un enseignement utile, cl en quelque sorte préparatoire à mes idées. Comme mon point de départ était la donnée scientifique, les opinions et les faits ont pris place selon les besoins du récit, et, grâce à cette idée, qui ne m’a pas abandonné un instant, les nombreux documents dont, en
commençant, je craignais la confusion, sont venus, comme d’eux-mêmes, se disposer en ordre; tant est grande la puissance d’une idée générale pour coordonner les faits !
Je crois avoir ramené à scs proportions exactes l’art des embau mementschez les différents peuples. Mes devanciers avaient fait la part de la nature trop faible, celle de l’homme trop forte, dans l’appréciation des embaumements égyptiens ; ils n’avaient pas assez fait ressortir les difficultés de la même pratique chez les peuples moins favorisés du ciel. Les faits repris et interrogés avec le secours des lumières que donnent les progrès récents de la physique et de la chimie , nous ont fourni des conséquences différentes.
Lorsqu’on suit pas à pas l’histoire d’un art, comme nous avons fait pour celui des embaumements, on est étonné d’un fait psychologique qui se reproduit pour tous : on voit combien est paresseux et routinier l’esprit humain, et combien peu lui est naturelle l’activité spontanée.
égyptiens, pendant une longue suite de siècles, est un des exemples les plus remarquables de cette disposition.
Des essais dirigés dans un esprit d analyse et d’examen critique m’ont permis de substituer à des opérations multipliées, à des préparations
longues, diilicilcs, dispendieuses, et Je plus souvent inefficaces, un moyen simple, d’une action bien déterminée, et soumis pendant plusieurs années à l’élude de commissions prises au sein de
decine.
Pour tracer l’histoire de la conservation des pièces d’anatomie et d’histoire naturelle, je u ai pas eu besoin de remonter à une époque éloignée de nous; car celle science est toute nouvelle. Kn efl'et, les recherches de Macbride, les nombreuses
expériences de Pringle et de Giobert , celles de Darçouville, quoique laites sur une base large,
n'avaient conduit à aucun résultat pratique; et
bien que ce dernier auteur eftl découvert, dès 1762, les propriétés conservatrices du sublimé # personne n’avait songé h en faire l’application. D’ailleurs les hommes qui, comme Ruysch el Swammerdam , avaient présenté de remarquables exemples de conservation par des procédés tenus secrets, n’avaient en rien servi la science. Les applications du dculo-chlorure de mercure faites par C haussier, les travaux de MM. Duméril , < '.loquet et Breschet formaient donc réellement tout le bagage de la conservation. Aussi ai-je pensé qu 'après un exposé rapide des essais antérieurs, je devais spécialement relater ici les moyens de conservation donnés par les derniers auteurs et terminer en proposant les substances conservatrices qui. après de nombreuses expériences , m'ont paru préférables à celles qu’ils ont recommandées.
Ces substances ont , pour la formation des cabinets d’histoire naturelle , un mérite particulier: celui de diminuer les dépenses au moins des neuf
mes.
Je nie suis fait un devoir de consigner ici la composition des liquides employés, soit en bains, soit en injections, parle médecin et le naturaliste; l’intérêt de la science m’en imposait l’obligation. Mais, pour les embaumements, je n’avais pas le même motif; aussi me suis-je abstenu de donner l’ensemble des moyens dont je me sers dans cette opération, me réservant le soin de la pratiquer sur la demande des familles ou des médecins.
J’ai fait bien des tentatives infructueuses avant d’arriver à découvrir une méthode capable d’assurer la conservation indéfinie des corps déposés dans la terre. Mille difficultés imprévues naissaient sous mes pas, et, pour n’en citer qu’une, le développement, au bout de huit ou neuf mois de conservation, d’une production végétale connue en botanique sous le nom de byssus, m’a long-temps arrêté; il m’a fallu tenter une foule de moyens avant d’en trouver un qui pût en empêcher la formation.
Au point où j’ai amené l’art des embaumements.
il laisse peu à désirer, et je suis aujourd’hui si convaincu de l'efficacité des procédés que j’emploie, que je serai toujours prêt, sur la demande de l’autorité ou des familles, à tenter l'exhumation des corps que j’ai embaumés en grand nombre déjà, à quelque époque qu’on la réclame.
Des recherches et des faits communiqués par M. Julia de Fontcnelle m’ont permis d’ajouter à cette seconde édition de l’IIistoire des Embaumements quelques pages pleines d’intérêt. J’ai d’ailleurs retouché entièrement le chapitre qui traite de la conservation des pièces d’Anatomie et d’IIistoire naturelle avant mes procédés; je souhaite que ces additions et ces modifications soient, aux yeux des lecteurs , une preuve du désir que j’ai d’améliorer mou œuvre.