MOMIES NATURELLES
Tandis que l’homme s’agile, se tourmente et déploie toute son activité pour produire de faibles résultats, la nature, dans sa toute-puissance, fait sortir de causes simples des elfets merveilleux. L’homme dispute à ses rivières , à scs fleuves, aux vagues de l’océan, quelques parcelles de terre qu’il soustrait à grand-peine à leur envahissement. A la voix de la nature, des éléments, étrangers jusqu’alors, se rapprochent, s’unissent et se combinent au sein de la terre, et tout-à-coup surgissent du milieu de l’océan des îles vastes et des continents nouveaux. 11 a besoin de toute son industrie pour faire circuler la sève dans quelques plantes étiolées; elle, au contraire, rend la vie et le mouvement à tous les êtres, ou les frappe de torpeur et de mort , selon quelle élève ou
abaisse le soleil de quelques degrés à l’horizon.
Pour la conservation des corps de ses semblables, l’homme, stimulé par des sentiments de religion, de respect ou d’amour , mutile en vain leur dépouille inanimée; en vain il pénétre d’aromates et de sucs conservateurs des restes que la pourriture réclame et saisit. La nature couvre d’un peu de neige le voyageur qui gravit la montagne, puis, après des siècles, elle nous rend un corps sans altération. Elle commande au vent de souffler : le sable du désert s’agite, et les soldats de Cambyse, et les soldats d’Alexandre se dessèchent dans la poussière ; pénétrant de quelques corps inconnus les entrailles de la terre, elle y conserve les générations qui nous ont précédés.
Voilà l'art des embaumements à son plus haut degré de perfection, voilà les momies que nous devons désirer d’imiter. Il faut le reconnaître : quand les Égyptiens, quand les Guanches nous transmirent leurs corps dans un état de conservai ion qui a fait l’admiration et l’étonnement des siècles, ils le durent au moins autant au secours de la nature qu’à la perfection de leur art et au développement de leur industrie. Si donc nous voulons conserver les corps
do ceux qui excitèrent notre vénération ou notre amour, au lieu de dédaigner les momies (1) que nous offre la nature, étudions-les, rechcrchonsavec soin les causes de leur conservation, et, par une analyse raisonnée, lâchons de pénétrer le secret de ses voies.
Si l’on avait suivi cette direction, depuis long-temps, sans doute, on aurait des procédés convenables, et jamais on ne se serait imaginé pouvoir conserver des cadavres d’une manière certaine en les bourrant de soixante ou quatre-vingts espèces de poudres aromatiques. D’après ces considérations , nous , qui avons substitué la méthode expérimentale à l’empirisme, et marché du connu à l’inconnu, nous devons, pour être conséquents , étudier d’abord les momies naturelles.
Les unes ont été formées par les qualités géné-
(1) Le révérend père Kircher, dans son chapitre sur les momies, ne pense pas que ces corps en méritent le nom; .voici ce qu’il en dit au chap. ïii, § 2 : Sed tametsi subindè, in hoc Lybiæ deserto, hujusmodi a sole exsiccata corpora reperiantur, ilia tamen minime mumiæ dicendæ sunt, cum mumia sit cadaver propriè singulari arte conditum. — Mais ces corps desséchés et conservés dans les déserts de la Lybie ne peuvent recevoir le nom de momie , puisque la momie est, à proprement parler, un corps préparé par un procédé spécial. » — [De telles idées nous ont jetés dans les voies de l’empirisme, et ont été les obstacles les plus puissants au progrès de l’art d’embaumer.
raies de l’air et du sol, les autres par des influences purement locales: à la première série, nous rapportons la momie des sables, celle des avalanches; à la seconde., celles découvertes ça et là dans quelques sépultures , au couvent des Capucins , près Païenne ; dans les caveaux de Saint-Michel , à Bordeaux ; dans le cimetière et l’église de Saint- Nicolas, le Musée , le cloître des Carmes , les souterrains des Jacobins et des Cordeliers, à Toulouse, etc.
Ces dernières momies, dont la conservation est due très-probablement à des qualités particulières du sol où elles furent déposées, ont été plutôt l’objet, jusqu’à ce jour, d’une vaine curiosité que d’un examen sérieux.
Les docteurs Boucherie, Bermont, Gaubert et M. de Pieissac fils ont bien voulu me transmettre quelques notes prisespareu v dans le courant d’une visite aux caveaux de Saint-Michel, à Bordeaux (août i83-). Je les laisserai parler :
« Les cadavres qu’on montre à Bordeaux , dans le caveau situé sous la tour Saint-Michel, y ont été déposés en 1 790, à peu près dans l’état où nous les y retrouvons aujourd’hui. Ils proviennent des sépultures de l’église, et du cimetière qui était à sa porte. Une grande quantité
d’os, el de débris de parties molles desséchées et conservées comme les cadavres entiers, (brillent une couche de dix-sept à dix-huit pieds, sur laquelle sont appuyées les extrémités inférieures de soixante-dix sujets, dressés en cercle le long du mur et maintenus dans la position verticale par des cordes qui les retiennent. Les uns, dit-on. reposaient dans la terre depuis plusieurs siècles, d’autres depuis soixante ou quatre-vingts ans au plus.
» Lors de notre visite, le 25 du mois d’août îSô’j, nous voulions constater avec soin l’état de ces corps, celui du milieu où ils se conservent depuis plus de quarante ans, et surtout nous procurer des lambeaux de la peau et des muscles, pour les examiner à loisir et les soumettre à quelques réactifs chimiques qui pussent nous révéler la présence de l’élément conservateur. Nous ne pouvions espérer de recueillir de la terre qui les avait recouverts, puisqu’ils étaient superposés à des débris jetés dans ce lieu à l’époque où ils y avaient été renfermés.
» Après nous être munis d’un thermomètre qui donnait 24° h., et d’un hygromètre à 54° (à l’air libre , l’un et l’autre) , nous avons descendu trente à quarante marches qui con-
<luiseiït ail caveau. La fraîcheur ue nous a pas paru saisissante, comme elle l’est pour l’ordinaire à cette profondeur pendant les ardeurs de la canicule. INos deux instruments déposés sur le sol , nous avons procédé à l’examen des cadavres.
» C’est un étrange aspect, à la lueur des flambeaux, que celui de cet espace circulaire dont les parois sont tapissées de morts, tous debout. L’œil va de l’un à l’autre involontairement, et parcourt l’ensemble avant de se fixer aux détails. Quoique la plupart soient dans l’attitude des morts ensevelis, quelques différences dans la taille, dans la pose et dans l’expression de la physionomie, produisent une impression étrange, mais confuse encore, l'ourlant, il est un point où le regard s’attache avec plus d’intérêt, où le cœur frissonne et s’émeut d’une émotion profonde: en ce point s’olfre une malheureuse créature dans une position violemment contractée; sa bouche horriblement ouverte et contournée, ses membres inférieurs fortement rapprochés du corps, ses bras, l’un torturé par la convulsion et jeté au-dessus de la tête, l’autre replié sous le tronc et fixé à la cuisse par les ongles qui s’enfoncent dans les
chairs, l'inflexion forcée du torse, tout donne l’expression d’une douleur ineffable , tout annonce une mort violente. Le malheureux a-t-il succombé dans cet état, ou bien, enterré vivant , a-t-il conservé cette position dans les angoisses horribles de son réveil?...
» La peau de toutes ces momies , d’un gris plus ou moins foncé, desséchée et assez douce au toucher, fait éprouver la sensation d’un parchemin faiblement tendu sur des organes desséchés et de consistance d’amadou; les articulations sont raides et inflexibles ; la poitrine , le ventre et le crâne , examinés avec soin, ne laissent observer aucune incision, aucune ouverture régulière qui indique quelque trace d’embaumement, même des plus imparfaits.
Les différents organes du visage, encore distincts chez quelques-uns, donnent de la variété à ces physionomies; deux ou trois présentent les poils de la barbe assez bien conservés, les dents saines et recouvertes d’un émail brillant. Les extrémités, supérieures et inférieures, exactement desséchées et entières chez beaucoup de sujets, sont pourvues de toutes les phalanges; la dernière pourtant est dépouillée de l’ongle. Sur le corps de la plus haute stature, on
voit des bourses d’une vaste capacité, avec les traces évidentes d’une double hernie scrotale. La peau, soulevée et considérée à sa partie interne, est tannée comme à l’extérieur; toute trace de tissu cellulaire a disparu. Les muscles, séparés de la peau, ont la couleur, la consistance et presque la structure intérieure de l’amadou. La main introduite dans la poitrine y trouve quelques dé] nas des poumons, d’un réseau assez semblable à celui des feuilles des arbres, dépouillées de leur partie charnue : on dirait une masse de feuilles disséquées par les chenilles et rendues adhérentes par les fils et la liqueur visqueuse que ces insectes y déposent. Les intestins, desséchés aussi, sont à peu près dans le même état.
«Tels sont les principaux détails qui se sont présentés à nous dans le cours de notre examen: au premier aperçu, il paraît étonnant que ces corps, extraits depuis plus de quarante ans du milieu où ils se sont desséchés, n’aient éprouvé aucune altération sensible dans un caveau situé profondément sous la terre et surmonté d’une construction telle que la tour de Saint- Michel. Revenons à nos instruments: peut-être nous aideront-ils à expliquer ce fait. Après une
heure de séjour dans cette atmosphère , le thermomètre a passé de 2 A à 180, et l’hygromètre de 54 à 42°, ce qui donne une différence pour le premier de 6°, pour le second de 8°, différence bien faible, si on la compare à celle des caves et autres lieux dans la même position apparente. Ccte'tat thermométrique et hygrométrique de l’air, toujours invariable , est, nous 11’en doutons pas, une des circonstances les plus puissantes pour maintenir ces momies. À quoi, d’ailleurs, pouvons-nous attribuer ce double état de l’air dans le souterrain? Une fermentation lente , des mouvements de décomposition latente dans la masse énorme de débris animaux qui forment le sol ue ce réduit, n’en sont-ils pas la cause probable? iNous le pensons, et nous livrons cette idée à la méditation des savants.
» Noire but était atteint, nous avions constaté les faits et recueilli quelques parcelles de ces débris pour les soumettre à l’analyse. — Après différentes épreuves sans résultat , quelques morceaux de la peau et du tissu musculaire placés dans l’acide hydroehlorique étendu d’eau, et traités par l'ébullition, ont été dissous en totalité clans le liquide, auquel ils ont don-
né une teinte d’un brun foncé. Cette liqueur , lillrée et traitée par le cyanure jaune de potassium, a fourni un précipité bleu très-abondant, et la présence du fer a été ainsi démontrée. Dès lors , nous avons pensé que la conservation de ces corps était duc à la présence d’un composé de fer, dans les terres où ils avaient été déposés. Mais le sang humain en renferme aussi; était-ce la portion de cet élément de nos tissus, que l’expérience mettait à nu? Une suite d’expérimentations comparées sur certains tissus des momies, cl’une part, et sur les mêmes tissus, desséchés au soleil, de sujets morts depuis peu de jours , d’autre part , nous ont prouvé jusqu’à l’évidence l’excès du fer dans les premiers. Ce sont sans doute des circonstances analogues qui ont déterminé la conservation des corps trouvés à Toulouse, à Païenne , etc. Nous regrettons de ne pouvoir vous transmettre la suite des expériences faites par notre savant ami le docteur Boucherie; elles seront l’objet d’un travail approfondi.»
On a beaucoup parlé de la vertu conservatrice du charnier des Cordeliers de Toulouse; celui des Jacobins de la même ville a une propriété semblable. Ces faits sont attestés par un
trop grand nombre d’ailleurs pour être révoquas en doute. Voici ce qu’on lit dans le second volume des Vovages du Père Labat : «Le sacristain des Jacobins de Toulouse, dit-il, nous conduisit dans une espèce de cellier, autour duquel il y avait un assez grand nombre de corps de nos religieux, rangés à côté les uns des autres , secs, légers, et si peu défigurés, que ceux qui les avaient connus vivants, les reconnaissaient et les nommaient. J’en pris quelques-uns, entre autres celui d’un jeune religieux mort à dix-huit ans; la jeunesse était encore peinte dans les traits de son visage, et, excepté la couleur, rien ne lui manquait pour le faire croire vivant. Lien de plus léger que ces corps.
» Le sacristain nous dit que, suivant la disposition du temps, ils étaient droits ou courbés; que l’humidité relâchait la tension de la peau , et que la sécheresse les redressait. Il nous dit aussi que , selon ses registres , il y avait des corps quittaient depuis plus de cent ans dans ce lieu. Leur peau était plus brune que celle des autres, mais elle était également ferme et tendue : quand on frappait dessus, elle résonnait comme un tambour. Ces corps doivent leur
conservation tant à la température élevée de ces lieux qu’aux tombeaux de pierre dans lesquels on renferme les corps après la mort. Les chairs elles entrailles s’y consument peu à peu, et la peau sc dessèche. Quand ces tombeaux sont pleins, on ouvre les plus anciens, on en retire les corps, on les expose pendant quelque temps à l’air, et on les arrange dans le charnier. « (M. Julia de Fontenelle .)
Le môme phénomène se reproduit encore sur différents points de nos pays, soumis à une température modérée : ainsi, vers 1660, M. de La Visée et son domestique ayant été assassinés à Paris et enterrés sur le lieu du crime , leurs corps furent trouvés après un an, entiers et fort reconnaissables, sans qu’un manteau qui était doublé de panne eût souffert la moindre altération.
«Un cadavre trouvé, en 1826, dans une fondrière en Irlande, aux environs de Ncwton-Bellew, était placé à environ neuf pieds au-dessous de la surface delà fondrière, qui avait elle-même douze pieds et demi de profondeur. Quand on le trouva, il paraissait d’abord être celui d’un homme récemment mort, si ce n’est que les parties de l’abdomen étaient complètement
affaissées; mais lorsqu’il fut exposé aux influences de l’atmosphère, il se désorganisa rapidement. Les traits du visage étaient réguliers, et la physionomie avaitun caractère étranger; les cheveux, qui étaient noirs et longs, flottaient sur les épaules ; la tête, les jambes et les pieds étaient nus; le corps était enveloppé d’un vêtement serré, qui recouvrait aussi les membres jusqu’aux coudes et aux genoux. Ce vêtement se composait d’une peau d’animal , qui était lacée pardevant par un cordon de la même matière, et dont le coté velu était tourné en dedans. Cette peau paraissait être celle d’une bête féroce. Il n’y avait aucune arme près du cadavre ; mais , de chaque côté , on voyait un long bâton en forme de perche. Comme ce cadavre gissaitprès d’un ruisseau, il est assez probable que cet individu avait péri accidentelle^ ment en cherchant à le franchir. La propriété antiseptique des fondrières étant connue, et la découverte fréquente de cadavres dans les lieux de ce genre, en Irlande, étant une chose déjà constatée, on n’a attaché d’importance à celle-ci qu’à cause du costume, qui semble attester que ce cadavre est, sans doute, d’une grande antiquité. La profondeur où il a
été découvert en fait foi, jusqua un certain point. Cependant, cet indice peut être regardé comme vague, puisque la formation des fondrières dépend de circonstances diverses, telles que la situation des lieux, l’humidité de l’atmosphère, la nature du sol; mais le vêtement grossier dont il était vêtu paraît dénoter d’une manière incontestable son ancienneté. On peut être assuré d’abord que ce cadavre appartenait à une époque antérieure à la conquête de l’Irlande par Henri II (12e siècle), puisque Giraldus Barry , dans sa Topographla Hiberniœ , écrite à cette même époque, rapporte que les habitants de l’Irlande étaient vêtus alors en habits de laine, taillés d’une manière bizarre , ordinairement noirs, de la couleur des moutons du pays. En remontant donc au-delà du 1 2e siècle , on peut supposer que ce cadavre est celui d’un des habitants belges de l’Irlande, puisqu’ils occupaient le district où il fut trouvé, et qu’ils portaient communément des habits de peaux. » ( Julia de Fontenclle.)
La momie des avalanches , et toutes celle? dont la conservation est due à un abaissement constant de la température, retiennent la fraîcheur et la plénitude des tissus , pendant des
années cl des siècles, si les conditions de milieu restent les mêmes; mais, dans ces circonstances , l’action du froid n’a d’autre influence que de suspendre le mouvement de décomposition; car, à l’instant même où elle cesse, les tissus obéissent rapidement aux lois de la chimie inorganique.
Dans le cas pourtant où les corps exposés au froid sont frappés par un vent vif et sec, on peut observer, comme dans l’exemple qui suit , une véritable momification»
11 y a, sur le sommet du grand Saint-Bernard, une sorte de morgue dans laquelle on dépose , depuis un temps immémorial, les corps des malheureux qui périssent sur cette montagne, par le froid ou par la chute des avalanches.
L’étude des circonstances de localité, de température, dans lesquelles se trouve cet établissement, peut, jusqu’à un certain point, mettre sur la voie des conditions les plus favorables à la longue conservation des cadavres. Là, on montre aux voyageurs des corps qu’on assure se conserver assez bien pour être encore reconnaissables au bout de deux ou trois ans. Un médecin, que sa qualité d’ancien prosecteur de la Faculté de Médecine de Paris rendait
curieux de visiter celle partie de l’hospice dans tous les détails, a pu vérifier de ses propres yeux tout ce qu’en ont écrit les voyageurs, et nous a transmis les renseignements suivants.
L’hospice du Saint-Bernard est, comme on sait, l’habitation la plus élevée qui soit en Europe, puisqu’elle est à 7,200 pieds au-dessus du niveau de la mer. La température de ce point de la surface du globe est toujours trèsbasse , rarement au-dessus de zéro , même en été. Ce vaste établissement est bâti sur le bord d’un lac, dans le fond d’une petite gorge; le principal corps de logis représente un long parallélogramme placé dans le sens de la gorge, de telle sorte que ses deux faces principales , percéesde nombreuses fenêtres, sont abritées du vent parles rochers, tandis que ses deux extrémités sont, au contraire, exposés à toute la violence de ceux qui soufflent d’un côté à l’autre de la gorge. C’est à cinquante pas environ de ce bâtiment principal , et un peu en dehors de son alignement, que se trouve la morgue, sorte de salle carrée, dont les murs, épais de trois à quatre pieds, sont construits en bonne pierre, et dont la toiture cintrée est fort solide. Deux fenêtres de quatre pieds environ, garnies de
treillages seulement , sont percées dans le sens de la largeur de la petite vallée , et se correspondent exactement, de sorte qu’un perpétuel courant d’air froid a lieu dans l’intérieur delà salle. Du reste , il n’y a dans oelte morgue qu’une seule table , sur laquelle on dépose les cadavres pendant les premiers temps, après quoi on les dispose le long des murs dans une attitude droite. A l’époque de mon passage au grand Saint-Bernard (3i août 1837), il y avait plusieurs de ces corps momifiés le long des murs de la salle ; un pins grand nombre avaient leurs os entièrement décharnés et jonchés sur le sol de la salle. On m’a dit que la putréfaction des chairs et le dépouillement des os ne s’opéraient que quand les cadavres tombaient accidentellement par terre, et que cela tenait à l’humidité des dalles, qui n’étaient pas toujours à l’abri des neiges entraînées par les courants d’air à travers les fenêtres de la morgue.
(Note communiquée par le Dc Lenoib.)
L’existence de la momie des sables est attestée par une foule de voyageurs, et tous les auteurs qui ont écrit sur les embaumements en ont fait mention. Elle se retrouve partout où une atmosphère sèche et brûlante pénètre pro-
fondement des masses d’un sable fin, toujours prêt à s’agiter au souille des vents. Pour l’Egypte, par exemple, Hérodote nous parle de ces corps desséchés dans le sable : Cambyse , au dire de cet auteur, y perdit son armée presque entière, lors de son expédition au temple de Jupiter Ammon.
Le père Kircher nous en donne une description intéressante : « Dans les contrées de l’Afrique situées au-delà du Nil, est un vaste désert de sables, dont les vagues immenses apparaissent dans un horizon sans limites, semblables à celles de la mer. Agités par les vents, ces sables produisent de si affreuses tempêtes, qu’ils engloutissent sous leurs amas énormes les voyageurs , les bêtes de charge et les marchandises.... Les corps ainsi ensevelis sont desséchés après de longues années et par l’ardeur des rayons du soleil , et par la vertu de ce sable brûlant : c’est ce qui a fait dire à quelques-uns que les momies pouvaient être formées par le seul effet de causes naturelles. Mais ces corps qu’on retrouve dans les déserts de la Lybie ne peuvent recevoir le nom de momie, etc... » — Pénicher, Clauderus, de Maillet, Rouelle, le comte de Cavlus , citent des exemples de la
meme nature. Une caravane tout entière ou quelques voyageurs disparaissent sous un amas de sable; des années, des siècles s’écoulent, puis une nouvelle révolution dans le gisement de ces masses rend à la lumière les corps qu’une révolution précédente avait engloutis; ils sont noirs, desséchés et légers par la perte de tous leurs fluides. Au Mexique, M. de Humboldt a rencontré de véritables momies. Des voyageurs ont visité des champs de bataille situés sur un sol privé de pluie, et dans une atmosphère brûlante. Ils ont vu avec étonnement que ces champs étaient couverts de cadavres espagnols et péruviens , desséchés et conservés depuis long-temps. Àcôtédeces phénomènes que nous offre la nature viennent se placer les momies dont parle de Maillet, dans ses Lettres sur l’Egypte. « On a découvert , dit-il, depuis peu , dans cette plaine des momies , une manière jusqu’ici inconnue d’ensevelir les corps. A l’extrémité de cette vaste campagne, et vers les montagnes qui la bornent au couchant, on a trouvé des lits de charbon sur lesquels sont couchés des corps emmaillottés seulement de quelques langes et couverts d’une natte sur laquelle régnent des sables de sept à
huit pieds de hauteur. Cependant on doit observer que ces corps, quoiqu’ils ne fussent point embaumés , ou ne le fussent que légèrement, de même que ceux qu’on avait négligé de renfermer dans des caisses, n’en étaient pas moins à l’abri de la corruption.»
J’avais promis de faire ressortir la liaison simple qui existe entre les produits de la nature et ceux de l’industrie humaine , de montrer que les premiers ont engendré les seconds. Les faits que je viens d’exposer mettent , je pense j cette proposition hors de doute.
La conservation des corps chez les Guanches, qui est déjà un degré avancé de l’art , sera la matière du chapitre suivant.
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