‹ Histoire des embaumements et de la préparation des pièces d'anatomie normale, d'anatomie pathologique et d'histoire naturelle, suivie de procédés nouveauxChapitre 7 sur 21 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

EMBAUMEMENTS DES GUANCHES.

Les Guanches sont avec les Egyptiens le seul peuple chez lequel l’usage des embaumements ait été national , et l’on trouve dans les procédés et le mode de conservation des uns et des autres des analogies si frappantes, que l’élude des momies chez les Guanches est probablement le moyen le plus sûr d’arriver à quelque notion positive sur leur origine et leur parenté; et pour nous renfermer dans le sujet qui nous occupe ici, nous devons faire remarquer que les détails connus sur la manière d’embaumer des Guanches éclaircissent et complètent les descriptions que les auteurs anciens nous ont transmises des procédés égyptiens : c’est ainsi qu’il nous paraît hors de doute que leur silence sur

]e dessèchement dans l’acte de la momification est une simple omission de leur part ; que ce dessèchement s’opérait pendant Jes soixantedix jours de préparation ; qu’il était la partie principale des procédés suivis , et cela parce que, chez les Guanches, le dessèchement était mis en première ligne , si nous en devons croire les relations des auteurs.

C’est ici un des plus beaux exemples de l’utilité de l’étude comparée des mœurs et des usages des différents peuples : la lumière jaillit pour les uns et les autres du rapprochement des faits.

Ce soin donné par les Guanches à l’évaporation des parties fluides de leurs cadavres est la cause qui nous a déterminé à placer leurs momies immédiatement après celles des déserts de la Lybie; car leur procédé se rapproche le plus de celui de la nature. Les détails que nous allons donner sont extraits de l’excellent travail de M. Bory de Saint-Vincent sur les îles Fortunées.

* Les arts des Guanches n’étaient pas nombreux ; le plus singulier sans doute est celui des embaumements.

» Les Guanches co nservaient les restes de leurs

parents d’une manière scrupuleuse, et n épargnaient rien pour les garantir de la corruption. Par un but moral, chacun préparait lui-même les peaux de chèvres dans lesquelles devaient être enveloppés ses débris. Ces peaux étaient souvent dépouillées de leur poil; d’autres fois on l’y laissait, et l’on mettait alors indifféremment le côté velu en dedans ou en dehors (dans les peaux d’une momie entière que j’ai eue par les soins de M. Broussonet, on avait laissé le poil, et il se trouvait en dedans). Les procédés dont on se servait pour faire des momies assez parfaites, qu’on nommait xaxos, sont à peu près perdus. Quelques écrivains ont cependant laissé des détails à ce sujet, mais peut-être ne sont-ils pas plus exacts que ceux qu’Hérodote nous a transmis sur les embaumements égyptiens. Chez les Guanches, les embaumeurs étaient des êtres abjects: des hommes et des femmes remplissaient cet emploi respectivement pour leur sexe ; on les payait très-bien, mais on se serait cru avili par leur fréquentation , et tout ce qui s’occupait de la préparation des xaxos vivait retiré solitaire, et caché à tous les regards. C’est donc mal à propos que Sprats a avancé que les embaume-

ments étaient confiés à une Iribu de prêtres qui en faisaient un mystère sacré, et que le secret s’est perdu avec ces prêtres. Il y avait plusieurs sortes d’embaumements et plusieurs emplois parmi ceux qui en étaient chargés.

» Quand 911 avait besoin du ministère des embaumeurs, on leur apportait le cadavre à conserver, et l’on se retirait aussitôt. Si le mort appartenait à des gens en état de faire une certaine dépense , on l’étendait d’abord sur une table de pierre ; un opérateur lui faisait une ouverture au bas-ventre avec un caillou aflilé, taillé en forme de couteau et appelé tabona ; on en retirait les intestins, que d’autres opérateurs lavaient et nettoyaient ensuite ; on lavait aussi le reste du corps, et surtout les parties délicates, comme les yeux, l’intérieur de la bouche , les oreilles et les doigts , avec de l’eau fraîche dans laquelle on avait fait dissoudre le plus de sel possible. On remplissait de plantes aromatiques les grandes cavités; on exposait ensuite le cadavre au soleil le plus ardent, ou dans les étuves quand le soleil n’était pas assez chaud. Pendant l’exposition on enduisait fréquemment le corps d’une sorte d’onguent composé de graisse de chèvre, de poudre

do plantes odoriférantes , d’écorcc de pin , de résine, de brai, de pierre-ponce et autres matières absorbantes. Feuillé croit que ces onctions se faisaient aussi avec une composition de beurre et de substances dessiccatives et balsamiques, parmi lesquelles il nomme la résine de larix ou mélèse, et les feuilles de grenadier, qui n’ont jamais eu la propriété de conserver les cadavres.

»Le quinzième jour, l’embaumement devait être complètement terminé; la momie devait être sèche et légère ; les parents l’envoyaient chercher , et l’on célébrait les obsèques le plus magnifiquement que l’on pouvait. On cousait le mort en plusieurs doubles dans les peaux qu’il avait préparées de son vivant , et on le ceignait avec des courroies retenues par des nœuds coulants. Les rois et les grands étaient en outre placés dans une caisse ou cercueil d’un seul morceau et creusé dans le tronc d’une sabine, dont le bois passait pour incorruptible. On portail enfin les xaxos, ainsi cousus et encaissés, dans des grottes consacrées aies recevoir. L’autre manière de conserver les morts, moins dispendieuse , consistait cà les faire sécher au soleil, après leur avoir introduit dans

le ventre une liqueur corrosive: cette liqueur rongeait toutes les parties intérieures que lo soleil n’aurait pu dessécher assez pour les empêcher de se corrompre. Comme les autres xaxos, les parents les cousaient dans les peaux, et on les portait dans les grottes.

» Ces momies, telles qu’on les trouve au jourd’hui, sont sèches, légères ; plusieurs sont parfaitement conservées avec leurs cheveux et leur barbe ; les ongles manquent souvent; les traits du visage sont distincts, mais retirés; le ventre est affaissé. Dans quelques-unes, on ne trouve aucune marque d’incision ; dans d’autres , on voit la trace d’une assez grande fente sur le flanc. Les xaxos sont d’une couleur tannée, d’une odeur ordinairement agréable ; exposés à l’air, hors des peaux de chèvres, qui sont admirablement bien conservées, ils tombent peu à peu en poussière; ils sont piqués en plusieurs endroits, environnés de chrysalides de mouches venues probablement de vers déposés sur le corps pendant la préparation: ces larves et ces chrysalides, qui n’ont pu se reproduire, se sont conservées saines et entières ainsi que la momie.

»Le chevalier Scory dit que ces momies ont

plus do deux mille ans : on ne peut guère déterminer depuis combien de temps elles se conservent ; mais nous verrons par la suite qu’il y avait certainement plus de deux mille ans que les Guanches embaumaient. Je croirais volontiers que , dans la composition corrosive qu’on employait dans la seconde espèce de préparation, et peut-être même dans tous les embaumements, les Guanches se servaient du suc d’euphorbe : ils employaient sans doute celui de l’espèce propre à leur climat, qui est âcre et laiteuse; j’en ai reconnu des morceaux entiers dans la poitrine d’une momie à laquelle il n’y avait cependant pas eu d’incision. On m’a assuré qu’on en avait aussi tiré des feuilles très-bien conservées, et qu’on avait reconnues pour être de laurier. Pendant qu’on exposait les corps au soleil, on étendait les bras des hommes le long du tronc , et on croisait plus communément les bras des femmes devant la partie inférieure du ventre. On découvre de temps en temps de nouvelles catacombes aux Canaries. En iy58, on en trouva une à Palme; mais, soit que les momies en fussent très-anciennes, soit qu’elles fussent mal embaumées, elles tombèrent aussitôt en poussière. A Fer,

on a trouvé, sur les tables où l’on avait couché les xaxos, des meubles dont le mort avait usé pendant sa vie. Dans cette île, on murait les cavernes sépulcrales , pour qu elles ne servissent pas de retraite aux oiseaux de proie et aux corbeaux.

» A Canaries, on ne se bornait pas toujours à placer les momies dans des grottes : on élevait des tombeaux particuliers à certains morts de distinction. Ces morts privilégiés, embaumés et vêtus de leur habit, appelé tamarco, étaient placés sur des planches de bois de pin exhaussées , et la tête tournée du côté du nord. On bâtissait ensuite dessus un monument en pierre sèche, en forme pyramidale et souvent assez élevé. — On connaît plusieurs catacombes à Ténérifte : la plus célèbre est celle de Baranco de Herque, entre Arico et Guimar, au pays d’Abona : elle fut découverte dans le temps que Clavijo écrivait ses Noticias. Il rapporte qu’on y rencontra plus de mille momies, tandis que dans les autres on n’en avait pas trouvé plus de trois ou quatre cents à la fois. C’est de là que sont venus les xaxos qui sont dans le cabinet du roi d’Espagne, et les deux que M. de Chastenet-Puységur envoya,

en 1 776, au Jardin des Plantes : les pieds manquaient malheureusement à l’une d’elles.»

JNous nous abstiendrons de toute réflexion sur le récit qui précède. Les rapprochements viendront d’eux-mêmes à l’esprit du lecteur dans la description qui va suivre, du procédé des Egyptiens.

Toutefois, nous devons signaler un fait observé sur deux momies des Guanches, fait qui manque dans la description précédente.

M. Jouannet, savant modeste et laborieux , a constaté que deux momies des Guanches, qui ont été en sa possession, avaient les yeux, le nez et la bouche remplis de bitume, comme quelques-unes des Egyptiens. Les peaux qui les contenaient étaient fermées avec soin , et rien n’indiquait que le bitume fût une addition postérieure à l’embaumement.

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