LA BOTTE
Cebtaines enseignes ont étrangement changé de signification en passant du Moyen-âge jusqu'à nous. Qui^ en entendant parler de celles de la Botte et du Sabot, penserait que ces mots doivent s'entendre d'autre chose que de la représentation d'une espèce de chaussure?
Et cependant, il n'en est rien. Un ancien cabaret de Genève portait la Botte pour enseigne ; le peintre, dernier venu en date, jugea que le mieux était d'y repeindre une belle hotte de bottier I Sans nul doute, pareille mésaventure arriva au Sabot de Paris, cabaret déjà mentionné au quatorzième siècle et dont, deux cents ans plus tard, Bonsard chanta l'hôtesse sous les traits de la belle Cassandre.
Dérivé du saxon hutte : barrique, le
mot hotte signifiait autrefois et s'emploie encore dans le sens de grand vase propre à contenir du vin ou d'autres liqueurs.
De hotte on fit le diminutif hotuiRe qui, au quinzième siècle, figurait sur l'enseigne : aux BoTuniLES ; d'autres diminutifs : hotélha et hotoUhe sont conservés dans le langage méridional ainsi que dans plusieurs de nos patois de la Suisse romande ; le français officiel écrit et prononce houteiUe.
Nous avons rencontré, dans un document de 1338, la mention de bottes ou dames-jeannes en verre, et quand Babelais dit : c J'ay ung estomach pavé, creux comme la botte de sainct Benoist, toujours ouvert comme la gibbessière d'ung avocat, > c'est à l'énorme tonne des Bénédictins de Boulogne -sur-mer, qu'on appellait la hotte de Saint-Benott, qu'il fait allusion.
En languedocien, houla se dit d'un tonneau, et nous lisons dans les Registres du Conseil de Bourg-en-Bresse que le 2 juin 1663, à l'occasion d'un grand tir à l'arquebuse, les syndics firent venir une botte de vin de Ghasney qui coûta 42 livres.
Ces derniers cas sont des extensions ; en général, la hotte était simplement une grande bouteille ; de là les mots : nabot ou nimbot, courte-^hotte, hotoliony hotoliot^ hoton, qui s'appliquent à des individus très-petits, qui ne sont pas plus grands qu'une hotte à vin. Avoir un pied hot,
c'est ravoir rond comme le fond d'une bouteille, et : toucher la main de bonne bottef c'est la serrer en sous-entendant le vin du marche.
D'une manière générale, le mot sabot signifie : creux, trou, fossette ; il a la valeur d'embarcation, navire, dans l'argot des voleurs; en français, il est synonyme de baignoire; et, dans le langage des bu« veurs, il signifie tout simplement un verre à boire ; sàboUer, dans le même argot, se dit pour boire à pleins verres, à grandes rasades.
Voilà pourquoi et comment la botte et le sabot la bouteille et le verrej ces indispensables des buveurs, ont pris place sur les enseignes de cabaret, et comment il se fait que, sur l'enseigne, le Sabot d'Ob est synonyme de la Coupe d'Os.
La botte passa de mode, le mot cessa d'être compris; mais l'idée de prendre comme enseigne une grande mesure à vin persista. L'ancien Pays de Vaud offrait le Pot de Moktbicheb, mesure derrière laquelle on pouvait se mettre à l'ombre, comme disaient les paysans.
Sous le premier Empire, la Grande Pinte était une des plus célèbres guinguettes de la Courtille ; en Suisse, dans la majeure partie du pays romand, le mot pinte équivaut à cabaret, et, dans cette contrée, depuis la promulgation de la loi sur les nouvelles mesures, plus grandes que les anciennes, on voit de toutes parts
briller sur l'enseigne des Pot Fédéral et des Bouteille Fédérale.
Depuis Noé, tous les buveurs ont chanté la bouteille et le verre ; plus d'un versificateur bachique les a représentés en vers figurés. La prière que Rabelais fait adresser par Panurge à la dive bouteille est une composition de ce genre ; le verre se trouve un peu plus loin. Panard a mieux réussi que le curé de Meudon ; voici sa bouteille et son verre :