QUE POUR COMBATTRE LES FRANÇOIS ... (2). T
Dans une autre lettre du 6 mars 1637, adressée à Brun procureur général de la cour, après s'être plaint des intolérables excès de ces troupes, le Parlement ajoute : < Elles € ne sont ni en estât ni résolues de combattre l'ennemy € entre les mains duquel elles nous livreront peut-être. » Ces derniers mots ont été effacés, dans la crainte que la
(1) < La noblesse de Bourgougne estoit mal contente du dnc, parce c qae Fai'gent du Roy alloifc aux estrangers et rien à elle, qui estoit mi- € née par la désolation de ses biens. » (HuU de dix ans^ p. 177.)
(2) Corrap, du Parlement de Dole^ liasse de juillet i637.
leUre ne tombât entre les mains du duc de Lorraioe ; mais elles ne trahissent que mieux la véritable pensée de la Gourde Dole(l).
Le 37 juillet 1637, elle écrit à l'Infant d'Espagne : € La « province est très aflfaiblie par l'oppression des troupes € d'Allemagne et de Lorraine, lêsquell^ détruisent ce € qu'elles ne peuvent emporter y fuyent de œmbattre, et se c retirent au plus loin qu'elles peuvent de l'ennemy (2). >
Que de fois, dans le cours de cette guerre terrible, la conduite du généralissime justifia ces sombres jugements !
Les défiances des neuf députés de l'Etat contre le duc égalaient celles du Parlement ; le remède à leurs yeux devait être le renvoi immédiat de celte misérable armée et parlant de son chef.
€ Les troupes délaissées en ceste province ne peuvent « faire espérer le fruict que l'on s'en est promis ou pour la c deffense d'icelle ou pour attaquer l'ennemy. Par conc séquent son Altesse Royale soit suppliée d'en ordonner € LE DESLOGEMENT, et de faire passer en leur place Vautres « trouppes de nations vassales et subjectes de sa Majesté. >
Quel comble de maux dans cette guerre de dix ans, les invasions, la faim, la peste, la dépopulation, les débordements des troupes auxiliaires, la perfidie du général en chef! Et, cependant, sans désespérer delà patrie, le Parlement écrivait le \^^ mars 1638 : « Nostre seule appré-
(i) (Corrtsp. du Parlement, liasse de jtdllet i637.
(2) Voici le passage entier delà lettre dont la minute est écrite delà main de Brun : < Malgré les derniers efforts qu'elle faict pour se deffendre, la province est très affoiblie par Toppression des trouppes d'Allemagne et de Lorraine, lesquelles fuyant de combattre et se retirant au plus loin qu'elles peuvent de Tennemy, détruisent ce qu'elles ne peuvent emporter, et ostent aux villes et aux chasteauz qui Tattandent tous les moyens de se soubstenir, venant de moissonner le peu qui estoit semé aux environs de ceste ville (de Dole) La plus diaetteuse et importante du pays. {Corresp. du ParkmeiU, liasse de Juillet iêST).
< hension est de tomber sous la domination Françoise. On c a vu manger publiquement de la chair humaine, et des € mères dévorer leurs enfants, mais nostre courage n*a « pas faibli, et, si nostre voix n'est entendue, nous ne c laisserons pas, avec le peu d'habitans qui nous restent, c de nous défendre à l'extrémité. »
Girardot de Nozeroy, membre de la cour de Dole, savait tout cela, et l'infidèle historien a la faiblesse d'écrire que le duc de Lorraine avait toutes ses espérances au roi d Espagne ^ et qu'il servait V Espagne avec affection {\). C'est le même]homme qui laisse soupçonner le patriotisme de Boyvin (2) et la connivence de Brun avec RicheUeu (3) I
i6^ assemblée des neuf. Novembre 46^. Besançon (4).
Quand cette réunion eut lieu à Besançon le 9 novembre, on ne connaissait pas les événements très graves de la veille. Les montagnards, gardant mal les passages du Lomont, avaient été surpris par les troupes de Weymar qui, du val de Delémont, avaient franchi la frontière du Comté de Bourgogne. Obligés à la retraite, les hommes des montagnes^ sous un chef inexpérimenté, avaient eu à Trévillers un engagement, ou nombre des leurs étaient restés sur le terrain. Le duc de Lorraine, averti vers minuit de la déroute des paysans, et du pillage de l'ennemi, qui leur avait enlevé deux mille chevaux, se porta à sa rencontre et l'obligea à déloger. Plusieurs jours se passèrent sans combat, les deux adversaires en présence, Weymar et le duc de Lorraine, n'étant séparés que par la rivière débor-
(i) Histoire de dix ans, p. 20i et i8Z.
(2) Ibid.
(3) Ridp. Wi.
(4) Papiers des Etats, liasse C. 229.
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dée du Doubs. Ce fut pour le duc une bonne occasion de faire occuper par ses colonels toute cette partie des montagnes où les troupes Allemandes et Lorraines s'établirent depuis Saint-Hippolyle à Charquemont, Maiche formant le centre de cette longue ligne de bataille. Pour la forme, il envoya Jean de Padilla demander au Parlement Tautorisation d'occuper ces quartiers ; mais dès le 8 novembre, l'occupation était commencée.
Le Parlement vit cette occupation avec le plus grand effroi, c'était selon son expression, couper le cou à la province ; les députés de l'Etat en jugèrent de même et se hâtèrent de se rendre à Besançon pour en délibérer. C'est dans cette IB"* assemblée que furent adoptées les résolutions suivantes, qu'ils soumirent au gouverneur et au Parlement.
l® Renfermer les troupes du duc de Lorraine dans leurs précédents quartiers avec interdiction de se débander aux lieux de la montagne à peine de la vie; k cet effet rompre les ponts, retirer les barques et fermer les passages qui pourraient en permettre l'accès.
2^ Réformer la plupart des régiments du pays, et n'en faire qu'un seul là où il y en a deux, en formant dans chacun des compagnies complètes. Même réforme de la cavalerie, dont le maintien, dans son état |actuel, dépasse les forces de l'état.
3o Régler par des mandements publics la valeur des monnaies.
4o La prolongation de la guerre ayant contraint la plupart des familles de se retirer de la province pour habiter des pays où se pratiquent les prêches de l'hérésie, y pourvoir sans larder, afin que celle peste ne prenne pas de plus profondes racines^ le prêche se faisant même publiquement dans plusieurs lieux de la province.
5** Faire les derniers efforts pour rétablir la neutralité, devenue l'unique ressource de cette terre désolée, et pour cela députer en Suisse, à la prochaine diète, quelque per-
sonnage intelligent et capable ; en même temps envoyer à notre bon Roi une autre députation pour lui représenter les maux intolérables que souffre la Franche-Comté et le peu de soin que prennent de sa conservation les ministres de Flandre et d^ Allemagne^ enfin son inévitable perte^ si, au lieu de la neutralité si pressante, elle continue à être livrée à l'abominable traitement et à la brutale insolence des troupes étrangères.
Cependant Weymar s'était retiré des montagnes et les troupes Lorraines continuaient à les occuper ; le duc^ dans une conférence tenue sur ce grave incident, déclara ne pouvoir en faire déloger les troupes, si on ne lui donnait cent mille francs.
Ce fut l'objet d'une nouvelle assemblée teniie à Ornans le 3 décembre. Le comte de Sainl-Amour et le prieur de Morteau qui s'y trouvèrent, insistèrent sur l'importance de cette question, d'où pouvait dépendre le salut du pays. Les députés le comprirent, et pensèrent qu'il fallait appeler les hommes des montagnes les plus intéressés au délogement des auxiliaires, c'est-à-dire les habitans de la ville de Pontarlier et de la communauté de Morteau.
En conséquence, et par des lettres qui leur furent directement adressées, on les requit d'avoir à envoyer des représenlanls à une réunion fixée au 6 décembre, où ils se trouveraient avec le lieutenant d'Ornans.
Les ilélégués de ces régions étant arrives à jour fixe, il fut facile de leur démontrer le grave et peut-être irréparable préjudice causé à leur ressort, si les troupes étrangères y prolongaient leur séjour^ et y passaient l'hiver, qu'un sacrifice était indispensable, qu'en conséquence ils devaient se résoudre à une contribution de 120,000 fr., dont 24^000 payés sur le champ, et le surplus dans le délai d'un mois.
Les montagnards se recrièrent sur Ténormité de la somme, alléguant la pauvreté de leurs villages et l'impossibilité, en temps pareil, de faire un aussigrand emprunt.
sous PHILIPPE lY. 81
On crut un moment que l'assemblée se séparerait sans résultat (1). Cependant la nécessité était là, et il n'y avait nul espoir de fléchir le duc de Lorraine sans cette contribution ; il fallut donc se résoudre, les 120,000 fr. furent promis sous la forme d'un prêt fait au roi d'Espagne. De cette somme 80,000 devaient être fournis par le ressort de Pontarber, et 40,000 seulement par celui d'Ornans, en considération de ce qu'il avait déjà supporté de nombreux logements de troupes, et de ce que ces auxiliaires redoutés occupaient encore alors une partie de ses villages.
D'après la décision de rassemblée,1es magistrats des villes étaient cbargés de percevoir les taxes, et, dans les trois mois, de rendre compte des sommes perçues, devant Tabbé des Trois-Rois, président des neuf, le baron de Traves et le docteur Durand nonmiés à cet effet.
Pendant que ces choses se passaient, le duc de Lorraine, sujet à des battements de cœur, et qu'avait atteint, dans le cours de l'été, une fièvre continue, était tombé gravement malade au château de Belvoir,d'où partaient ses ordres pour la guerre. La princesse était près de lui. Sa maladie s'aggravant, on désespéra un moment de sa vie ; lui-même remit alors ses pouvoirs de généralissime. Cependant il allait mieux sans pouvoir reprendre encore le commandement des troupes, lorsqu'on vint lui annoncer que Weymar, cantonné dans le val de Delémont, mais mal gardé dans son camp (chose étrange avec sa grande expérience de la guerre), pouvait être facilement surpris et son camp enlevé ; l'occasion était belle et sûre. Le marquis avait lui-même reconnu les lieux, et en rapporta le plan au château de Belvoir ; le colonel Meers, avec son régiment, se chargeait de l'entreprise, dont il déclarait répondre sur sa tête. Dans la pensée que, par amour propre, le généralissime ne voudrait pas
(i) LeUre du gouverneur «ti ParUment.
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en laisser rhonneur au gouverneur, marquis de Saint- Martin, celui-ci offirait de rester pendant l'expédition au château de Belvoir prés du malade. Rien ne put le fléchir, sans qu'il donnât les raisons de son refus (1).
Quelques jours après, il se fit ramener à Besançon au milieu de la surprise et de l'indignation générale ; le brave Pétrey s'était écrié par avance : cS'il laisse écouler l'occasion, c'est fini il n'en faut plus rien attendre ! y
En effet, Weymar confessa depuis, que, s'il avait été attaqué, il était perdu. Au surplus les montagnards, effrayés des quartiers imposés à leur pays, prirent les armes et tuèrent bon nombre de Lorrains. Il s'alluma entre eux une guerre civile telle que l'avaient prévue les députés de l'Etat, et qui fit bien des victimes. Mais les Lorrains demeurèrent les maîtres. La situation des montagnards devint intolérable. Nombre de villages des environs de Belvoir se dépeuplèrent ; les habitants de la terre de Vaucluse et des bords du Dessoudre abandonnèrent leur foyers ; dans plusieurs localités il ne resta pas un habitant. Le duc de Lorraine vit tout cela avec impassibilité, renfermé une partie de l'hiver dans ce château, qu'entouraient au loin ses chevau-légers et les colonels Lorrains avec leurs troupes.
Les montagnards avaient acquitté les premiers termes de la somme exigée d'eux, et s'étaient apprêtés à payer le reste. Mais on put dire qu'ils avaient compté sans leurs hôtes. Le duc de Lorraine s'obstina à ne pas retirer ses troupes, et les hommes des montagnes, livrés à la rapacité et aux violences de ses colonels, ne purent dès lors songer à acquitter le surplus de leur inutile rançon.
(i) n est tr^remarqnable que Girardot de Nozeroy place cette scène à la fin de Tannée 1638 {Uist. de dix ans, p. 238) tandis qu'elle est incontestablement du mois de déçembra 1637.
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La lumière se faisait sur cet allié perfide, ennemi caché, que Ton considérait de plus en plus comme le fléau de la province.
f 7® assemblée des neuf [députés, 23 janvier i638. Besançon (1). —Rupture entre le Parlement et le duc de Lorraine, Ce dernier prend Voffensive. Réponse de la Cour de Dole. — Silence des historiens sur ce grave événement.
D'après les faits que nous venons de raconter, une rupture devenait chaque jour plus inévitable entre la Cour de Dole et le duc de Lorraine, dont elle voyait à découvert les plans et la conduite. Mais, avant de faire connaître cet événement si grave, tenu dans un complet silence par les historiens du temps (2), il faut dire quelque chose de la dixseptième assemblée des députés de l'Etat.
Le baron de Savelli avait demandé, au nom du Roi et de Son Altesse de Lorraine, que la province fournît de nouvelles contributions en grains et en argent ; et, pour conférer sur cette importante question, le marquis de Saint- Martin, gouverneur du pays, venait de convoquer les neuf députés de l'Etat dans sa maison même à Besançon.
Au moment où s'ouvrit la séance, ils firent remarquer que, depuis le commencement de la guerre, la province avait fourni au Roi, pour l'entretien de ses armées de Bourgogne, plus d'un million et demi de livres et plus de 450,000 mesures de blé, sans compter ce que les villes et les bourgades avaient livré en nature pour les quartiers d'hiver; que cinq ou six cents villages de la province étaient brûlés, les bailliages d'Amont et d'Aval entière-
(i) Papiers des EtatSy liasse C. 229, p. 62.
(2) GiRARDOT DE NozBROT, qui avait tous les papiers du Parlement à sa disposition, se garde bien d'en dire un seul mot.
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ment rumés et dépeuplés ; qu'il ne restait que le ressort de Pontariier, chargé récemment d'un subside de 80,000 livres , dont les circonstances rendaient le recouvrement impossible ;
Que, loin d'avoir à porter de nouvelles charges, la province épuisée sentait le besoin d'être déchargée de l'imposition qui venait d'être jetée sur les terres de Saint-Claude et le val de Mièges, ainsi que du surhaussement sur le sel ordonné par le Gouverneur et le Parlement, non sans préjudice pour les libertés du pays.
Tout en reconnaissant avec douleur cette infraction regrettable, les neuf députés, conservant l'espoir d'un redressement ultérieur, consentirent, pour quatre mois, à la continuation de ces charges, reconnues nécessaires à la défense de la province.
C'est moins d'un mois après cette assemblée qu'éclatait, entre le duc de Lorraine et la Cour de Dole, la rupture violente dont nous allons rendre compte.
Comme le duc avait à se défendre, devant l'empire et l'Espagne, de sa coupable inaction en face de la France qu'il n'attaquait jamais, de l'occasion volontairement perdue de surprendre et d'accabler Weymar dans le val de Delémont, et tout récemment de la mauvaise foi flagrante avec laquelle, après s'être fait payer la rançon de nos montagnes, il les avait immédiatement occupées, il redouta les plaintes du Parlement en haut lieu, et résolut de les prévejiir, en le dénonçant lui-même au marquis de Castagnéda, ambassadeur d'Espagne ^ la cour impériale (1). Celui-ci
(i) Le fô janvier 1038. le eonseUler Bereur et le procureur général Brun informe le Parlement quHls ont eu une conférence avec le duc de Lorraine, qui veut que Ton nourrisse ses troupes jusqu'au mois de mai. Us ont rejeté cette proposition. Us ajoutent : « Nous avons esté bien fl estonnés de voir le contenu des lettres ci-joinctes du marquis de € Castagnéda pour Vos Seigneuries. Nous avons commencé à faire
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tvni aux affirmations de l'astucieux politique, écrivit en termes très-vifs à la Cour de Dole, en lui demandant, presque sous forme de menace, ce qu'allaient en penser Tempire et TEspagne. Peu après l'Infant, prévenu et trompé lui-même, adressait à la Cour de sévères reproches (4).
Elle reconnut aisément l'auteur de l'accusation , que plusieurs lettres lui signalaient d'ailleurs.
C'était trop d'audace et la mesure était comblée ; le coupable se faisait accusateur. Elle ne put contenir son indignation, et, sûre d'elle-même, elle laissa déborder^ dans la lettre suivante qu'elle écrivit à Castagnéda, les sentiments qu'elle avait si longtemps comprimés :
(n Nous n'avons jamais pensé à nous disculper de Chose « que ce soit, n'ayant oncques manqué de rendre les debc voirs de fidèles ministres de Sa Majesté, soit pendant « qu'elle nous a confié le gouvernement de ce pays, soit « auparavant et depuis. Car, nous ne voulons céder à qui « que ce soit en zèle et en afiection... Et serons bien ayses € que votre seigneurie lui escripve, comme elle nous l'an-
« plaincte audit sieur dom Gabriel, et nous jugeons à propos de les « continuer au baron de Savelli. Cependant, comme lesdites lettres et « d'autres encore que nous avouB vues nous font cognoistre qxiefoH in*» € forme tant Sa Majesté impériale que le Roy, nostre souverain et € leurs ministres fort sinistremerU et faussement des forces de cest « estât et de la conduite 7 tenue, pour ce, nous estimons d'autant plue < nécessaire! sans perdre de temps, fl'envojer en Allemagne et en « Flandre. » (Corresp, du Parlement,)
(1) La lettre est du 4 février 1638. L*Infant dit avoir reçu des plaintes du duc de Lorraine contre le Parlement qui lui manque de respect. La lettre exprime sa surpiise et son mécontentement, vojant qu'au « déplorable estât auquel se trouvent de si valeureux et fidèles subjects, « leurs désolations soient arrivées par les discordes et mésintelligences, p 11 les engage à changer de conduite et à seconder le duc de leur mieux, (fleg, des Lettres du Parlement commençant en i6iS^ p. 165. — Ibid., p. 270.)
86 ÉTATS GiniRAUX
c nonce, pourvu qu'aussy eDe luy envoyé nos leltres. Car, € eOes nous serriront de décharge du dessenrice qui arrivera c de ne pas y avoir ajouté la foy que se debvoit, plustost € qu'à des persuasions de ceulx qui n'ont autre visée que de « faire leur profil particulier de ce désordre^ et qui vont € laisser le pays comme perdu, parce qu'ils lui ont tous- € jours Ole tous les moyens de se pouvoir plus deffendre, ny c de donner subsistance aux armées qui tenteront de le re- € conquérir. Nous l'escripvons à Sa Majesté et à Son Altesse € Royale, en lui envoyant copie de vos lettres (1). >
Jamais acte d'accusation plus sanglant et plus mérité ne fut lancé contre le periide généralissime des armées de Boui^ogne.
Le Parlement ajoute :
€ Malgré le cruel traitement que ce pays reçoit de toutes € les troupes auxiliaires, les plus déréglées qui aient jamais € esté, et qui ont fait mener en Alsace, en Lorraine et € ailleurs, tous les vivres, grains, bestiaux et meubles € qu'elles n'ont pas bruslé, mangé ou dissipé, le pays ne € cesse de se roidir en son héréditaire affection. Il a tiré € les dernières goûtes de son sang pour toujours fournir € auxdites troupes, lesquelles n'ont fait jusqu'à présent € d'autres exploits que les ravages que nous vous escrivons € par nostr^i dernière lettre, et elles ne manqueront pas de € les continuer si elles y font séjour.
€ On dit que nous assistons de vivres les ennemys, mais € nous ne subsistons, dès il y a huit mois, que du grain € que nous mendions en Suisse, et qui coûte si cher € que nous payons dix livres une mesure qui n'en vaut que € deux en France. »
Enfin, pour réfuter le reproche de n'avoir pas voulu
(i) Lettre du 4 février 1638 y dans la Corresp. du Parlement de Dole, liasse de février 1637.
recevoir les auxiliaires dans la montagne et d'y avoir par cette imprudence laissé entrer les gens de Weymar, le Parlement répond que les Suédois n'y sont restés que deux jours, et y ont enlevé seulement 100 ou 420 montures, que l'on avait réservé ces montagnes comme la dernière ressources du pays, mais que les troupes étrangères, loin de respecter leurs promesses, y sont rentrées et se sont cantonnées dans les meilleurs endroits.
La lettre du Parlement à l'Infant d'Espagne, écrite avec la même dignité, n'est pas moins énergique. Sans nommer le duc de Lorraine, elle l'accuse nettement de laisser les villes de France tranquilles, pendant que ses troupes assiègent celles du Comté.
« On a vu mener hors de la ville de Gray deux canons « de batterie, de celui que le comte Gallas y avait déposé ^ et, au plus fort de l'hiver, le conduire à quatorze € lieues contre la viUe de Favemey et le chasteau d'Amance < en ce pays, bien que, depuis dix-huit mois on ne les « ayt pas voulu employer contre les villes de France, qui <L ne sont qu'à deux ou trois lieues dudit Gray, et qui <L sont fournies de grande quantité de blés.
e De plus, à mesme temps, on a imposé la montagne c sous promesse de n'y donner de logements, afin qu'elles € puissent tant soit peu fournir au reste de la province, où « la famine achèvera ce que le fer, le feu et la peste € n'avoient pas pour le tout emporté. Et, après avoir tiré « de ladite montagne des sommes d'argent excessives, on « n'a laissé de donner quartiers à divers régiments. € Si votre Altesse ne tend à ce fidèle état une main secouer rable, ses malheurs sont sans ressources et à leur c comble. 3>
Le Parlement conclut en demandant une provision prompte de 100.000, dont le duc ne disposera pas, et l'ordre immédiatement donné aux troupes, auxiliaires d'agir enfin contre l'ennemi.
Par ses affidés à la cour de Bruxelles, le généralissime connut promptement raccusation si directement portée . contre lui. Il en fut fort irrité, mais il dissimula, et ne parut pas s'en inquiéter le moins du monde. Il écrivit au Parlement,et lui demanda des explications,parla avec mépris du rapport de certaines gens qu'il traita de calomnies, et, d'un ton de persiflage, pria la Cour de lui dire ce qu'elle en pensait. Certes elle le savait bien ; mais en le confondant, une réponse sincère n'eût fait que l'aigrir davantage, et on pouvait craindre que, dans sa colère, il ne livrât le pays à la France. Il fallait cependant lui répondre, et on le fit sans retard. Nos archives conservent la minute de la réponse, dont les ratures nombreuses montrent le mortel embarras de la Cour, obligée de lui parler avec le plus grand ménagement, et même de louer son dévouement à la province (1).
Quant à lui content d'avoir en main ces éloges forcés, il continua sa vie accoutumée, passant tranquillement, comme nous l'avons dit, l'hiver à Besançon, ou au château de Belvoir à côté de la belle Béatrice, avec sa légèreté et son insouciance ordinaire, laissant, au milieu de la plus effroyable famine, ses troupes désoler le pays qu'il leur livrait à discrétion.
C'est le temps où, en Franche-Comté, l'on mangeait de la chair humaine, ou les mères égorgeaient et dévoraient leurs enfants ! (â)
(1) Au lieu d*un long paragraphe effacé où le Parlement disait avoir € toujours vénéré le duc comme se doibt à raffection singulière qu'il a € montré au secours du pays /et s'être plaint seulement des grands, excès € de ses soldats qu il condamne lui même, > il s'arrête à cette rédaction :
€ En ce qui touche les mauvais rapports dont se plaint Votre Altesse, € nous rassurons que nous avons escript et publié partout la grande € affection qu'eUe a montré au service du Roy et à la deffense de la € province. > {Le palerment au due de Lorrmne 27 février 16S8,)
(2) « On mange de la chaire de voicriai, aucons estant passés jusqu'à
sous PHILIPPE IV. 89
18^ assemblée, neuf avril 1638, Salins (1).
Le Gouverneur, ayant assemblé à Salins les neuf députés des Etats, leur annonça l'intention de faire passer en Espagne le baron deLaubépin, afin d'instruire de vive voix Sa Majesté des malheurs croissants delà province. Ses instructions, copiées en entier sur celles de Bermont-Vaite, député à l'Infant en 1637, étaient accompagnées d'une lettre au Roi (2), à qui elle devait être remise en personne.
Le Parlement avait délégué à l'assemblée deux de ses membres, les conseillers Pétrey de Champvans et Bereur. Après examen, les députés crurent que, dans ces circonstances déplorables, le plus pressant était de prendre d'urgence les mesures nécessaires pour faciliter au peuple des campagnes les moyens de labourer, et, dans ce but, de prévenir l'ennemi en envoyant vivre sur son sol l'armée étrangère. Ils indiquèrent aussi comme le moyen le plus important le rétablissement de la neutralité ; les Suisses allaient se réunir à Baden, il fallait y envoyer un député choisi avec soin, en état de leur faire comprendre combien ils étaient intéressés au salut de la Franche-Comté, et le
c ceste extrémité à déplorer avec larmes de sang que de manger leurs
< propres enfants après les avoir égorgés à ceste fin.cqmme il est arrivé fl ces temps passés à Molan et du côté de Luxeuil, où l'on a vu i otir de € la chair humaine. {Les échevins de Vesoul au Parlement, 7 février « 1638.)
(1) Papiers des EtaU, liasse C. 230.
(2) La lettre des députés au roi d^Espagne (20 avril 1G38) commence ainsi : « En attendant qu'une plus calme saison permette de nous jeter
< aux pieds de Votre Majesté, nous la supplions en toute humilité do « voir les mémoires que nous avons prié le marquis de Laubépin luy
< présenter de nostre part, que sont les mesures que déjà, au mois de « mars 1637, nous avons représenté au Sérénissime Infant Cardinal.... ■ fPap, des Etals. C. 230.
danger qu'allaient courir leurs cantons, si elle venait à succomber.
Enfin, pour mettre un ordre indispensable dans les deniers destinés à la guerre, on nomma les conseillers Boyvin et LuUier chargés d'en établir les comptes.
La pâleur timide de ce recès ne laisse guère apercevoir ce qui se passait à cette époque de rupture de plus en plus complète entre la Cour de Dole et le duc de Lorraine. Pendant un an, c'est-à-dire pendant le reste du temps qu'il passa en Franche-Comté, il cessa d'écrire «lu Parlement, et même de répondre à ses lettres, étrange défenseur d'un pays qui avait à résister à la France et à Richelieu. Par pudeur à défaut de conscience, il devait au moins veiller sur ses troupes ; mais sa colère ne le conduisait qu'à en tolérer mieux les effroyables excès. Les montagnes livrées à leur brutalité achevaient de se dépeupler, les villages devenaient de plus en plus déserts, une partie des cultivateurs habitaient les bois. Ces contrées s'étaient épuisées d'argent sur la trompeuse promesse d'être libérées de l'occupation militaire, et elles en subissaient toutes les horreurs. « Comme elles voient maintenant qu'on leur <t manque de parole, dit une lettre de cette époque écrite de Pontarlier, et que les soldats volent, violent, ravagent, « et ruinent sans ressource, voire rançonnent les habitants et «: les tuent impunément, tant s'en faut qu'elles veuillent don- « ner davantage d'argent, au contraire elles veulent estre remcc boursées de celui qu'elles ont donné et perdu. Et pour « nous de Pontarlier, nous nous voyons quasi assiégés par des dC forces auxiliaires qui nous mettent dans la nécessité de « beaucoup de choses, n'osant passer les barrières, sans « courre risque d'être volés et tués. ï>
Quelle était dans cette affreux désordre l'attitude du duc de Lorraine ? Il entrait évidemment dans son plan de ne rien savoir et de ne rien entendre ; la même lettre va en donner la preuve. « Nous avons adressé nos plaintes à son
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« Altesse le duc et à Son Excellence, ça n'a rapporte autre « chose qu'une attestation d'avoir reçu nos lettres, »
Voyant cette impassibilité et ce refus de toute justice, n'espérant pas même une réponse s'il écrivait, le Parlement eut la pensée de lui envoyer un de ses membres, le procureur général Brun, qui accepta cette difficile et courageuse misâon. Pour l'accomplir, il demanda qu'une conférence avec le duc de Lorraine fût indiquée dans l'une des régions des montagnes occupées par ses troupes, dont les actes pourraient être constatés et jugés sur place. En conséquence on choisit pour rendez-vous le village d'Usier, voisin à la fois d'Omans, de Vercel, de Pontarlier, du Val du Saugeois et de celui de Mièges. Au temps fixé pour l'entrevue, Brun y amena don Gabriel de Tplédo et le gouverneur marquis de Saint-Martin. Pendant deux jours ils attendirent le généralissime, ce fut en vain ; il ne vint pas, redoutant trop pour lui le résultat d'une semblable entrevue.
Voici en quels termes Brun rendit compte au Parlement de cette journée, où par la violence des troupes Lorraines, le Gouverneur et lui faillirent perdre la vie (1) :
« A nostre sortie de SaUns, passant par le village de « Leviers, nous trouvasmes qu'un régiment de cavalerie c venoit d'achever de le perdre, et vismes une douzaine « de corps morts tant hommes que femmes, tout fresche- « ment tués, et le reste de ces pauvres habitants tout « cruellement blessés et meurtris.
« Dés là passant au village d'Usier, nous apprismes de « M. le baron de Wateville les exécrables desportements « du sieur de Preslé, qui tient quantité d'hommes, de « femmes et d'enfants prisonniers, qu'il martyrise pour « les mettre à plus haute rançon ; il a distrait ou perdu ^ à son compte plus de seize mille mesures de grains.
(i) Lettre de Brun au Parlement. Salins, 4 avril 1638.
« Et à peine M. de Wateville nous achevoit ce discours, « que le régiment du sieur de Preslé vint investir le vil- € lage d'Usîer de toutes parts, et commencent tous les soldats « d'y entrer le pistolet à la main, lorsqu'à l'aide des pay- € sans nous les repoussasmes comme nous pusmes, puis ft nous retirasmes soudain par l'advis du sieur de Wate- « ville, lequel alla se loger dans le chasteau, et nous ad- « voua que, si nous n'avions pas empeschc cet abord, et (L qu'ils fussent entrés plus avant dans le village, nous, le « gouverneur et luy étions tous massacrés. »
Telles étaient au printemps de l'année 1638 les scènes de désolation, de meurtre et de violence, qui ensanglantaient nos montagnes du Doubs. Si c'est ainsi que l'un des chefs, de la magistrature franc-comtoise, et le Gouverneur de la province lui-même étaient traités par les colonels Lorrains, quel était tous les jours le sort des malheureux villageois abandonnés à leur barbarie ?
Quelques jours après cette lettre, le Parlement se décida à faire un dernier appel au duc contre cette extermination intérieure :
« Les troupes de la montagne ne se contentent pas d'oster « absolument ce qui restoit de bestails, biens et nourritures « aux pauvres subjets du Roy, elles les assomment. On di- € roii qu'elles les veuillent exterminer. La province est plus c désolée qu'entre les mains des ennemys. Ils appellent cela a CHASSER AUX PAYSANS, lls sont,il cst vrai, réduits à vivre € dans les bois. C'est cependant de semblables gens qu'on « a tiré des milliei's de soldats pour le service de Sa Ma- « jesté (1). 3>
Il était nécessaire, dans le silence ou parmi les réticences des historiens du temps, de faire connaître à quelles in-
(1) Le Parlement au duc de Lorraine, lettre sans date, mais de cette époque. (Correspondance au ParUfHent,)
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croyables horreurs étaient, à cette époque, livrées nos montagnes. C'est un des épisodes importants de notre histoire et de celle du duc de Lorraine.
La plume se lasse à continuer ce récit, et je ne citerai plus sur ce déplorable sujet que deux lettres du Parlement, la première adressée au duc de Lorraine :
c Les troupes (les siennes) forcent les toui^s et maisons « fortes, traquent les bois enlevant gens et bestail ; elles €. contraignent les pauvres subjets à abandonner mesme « les forêts, où estôient retirés leurs femmes et leurs « enfants (i). »
« Nous venons d'estre informés des nouveaux logements « pris à la montagne pour les colonels Vernier, Gonsague, « Nicolas et aultres avec leurs régiments, qui ont enchéri f sur les cruautés et violences de ceux qui ne faisoient qu'en < sortir, ayant bruslé vifs quatre-vingts paysans du Val « de Mièges, qui s'estoient retirés en une maison du village c de Frasnes , à prétexte que lesdits paysans estôient c entrés dans les quartiers desdits régiments. Le colonel c Vernier dit que, si certaines conditions ne s'accomplis- « sent, tout le Val sera saccagé et réduit en cendres. »
En lisant ces choses, on se reporte involontairement à deux cents ans en arrière, et l'on croit assister aux scènes les plus horribles des écorcheurs du XV^ siècle !
(1 ) Le Parlement au duc de Lorraine, 2 mai 1638, dans la Correspondance du Parlement,
f 9® assemblée des neuf députés et des maïeurs des villes, S2 octobre 1638. — Dole (1).
Vote de 25fl00 francs par mois pour sauver le pays. — Propositions rejetées par le duc de Lorraine qui, d'autorité^ va occuper les montagnes du Doubs.
L'excès des malheurs de la province fit sortir l'assemblée des Etats de sa réserve ordinaire. On y entendit un discours énergique de Tabbé des Trois-Rois sur les calamités publiques, et il fut enfin sérieusement question de faire partir de la province les abominables auxiliaires qui achevaient de la dévaster.
La réunion fut présidée par Tabbé des Trois-Rois qui, dans son discours, peignit avec énergie l'embrasement de la plupart des bonnes villes et de tous les villages de la campagne, le dépeuplement d'une province où, depuis trente mois, plus de 300,000 habitants étaient morts par la famine, la peste, le glaive de l'ennemi, et, ce qui est plus lamentable, par la cruauté des troupes étrangères appelées à son secours, la campagne partout sans culture, les prêtres maltraités ou tués, les églises souillées, profanées, brûlées, transformées en étables, les fonts baptismaux en abreuvoirs de chevaux, les images brisées, les saintes hosties foulées aux pieds, partout le spectacle de l'horreur et de la désolation.
L'Assemblée reconnut la vérité de ce tableau, et attribua ces calamités effroyables à la prolongation de cette terrible guerre , comme au débordement des troupes auxiliaires. Pour la première fois, elle osa déclarer qu'il fallait licencier ces troupes , en les remplaçant par des soldats du pays.
(1) Papien des EtaU^ liasse C, n» 250,
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Elle renouvela le vœu, aussi pressant qu'inutile, pour le rétablissement de la neutralité. Le Gouverneur fit observer que Ton avait déjà tenté l'impossible dans ce but, que tous les efforts avaient échoué; que, cependant, il fallait un secours immédiat, et que, pour contenir les troupes auxiliaires, il était indispensable de pourvoir à leur nourriture et à leur solde.
Eclairée par ces sages conseils, l'Assemblée se décida, malgré l'épuisement du pays, à un effort suprême ; elle vota un subside de 25,000 fr. par mois pour les troupes, et arrêta que l'on ferait entrer immédiatement dans les villes principales soixante mille mesures de grains que Sarmienlo avait achetées à l'étranger, et qui déjà étaient rassemblées à Pontarlier. Pour que rien n'arrêtât l'exécution de ce projet, elle vota môme une somme destinée au paiement des voitures de transport. On pensait qu'au moyen de ces allocations, les auxiliaires, avec un entretien assuré, n'auraient plus de motifs de courir et de piller, et le duc de Lorraine plus d'excuse, s'il le tolérait. La seule condition d'un si grand sacrifice est qu'il retirerait des montagnes ses soldats, si déjà il les y avait fait entrer.
Mais des vues si sages ne s'accordaient pas avec les plans du chef de l'armée. Il était résolu d'imposer ses quartiers d'hiver à cette partie encore conservée du pays. Ce grand approvisionnement des villes lui déplaisait également. Il devait, disait-il, être réservé aux armées du Roi, c'est ainsi qu'il appelait ses propres troupes (1).
Effrayé de ces résistances (2) et pour le décider à adhérer
(1) Histoire de Dix an5,p. 218.
(2) Le 20 décembre 1638, le Parlement écrivait au Gouvemeur à raison de ces quartiers d*hiver pris dans les montagnes : € Cela nous a tient dans une extresme appréhension, d*autant qu*en ce cas nous ne c doutons nullement de la perte de ceste province, dont les principales « villes sont desjà si affoiblies, qu'elles ne peuvent absolument se main-
au vœu des députés de l'Etat, le Parlement lui dépêcha le procureur général Brun. Mais ses instances forent inutiles. En vain Brun lui représenta qu'il perdait le pays, cpie, sur l'espérance de Tapaisement des troupes, les peuples de la campagne étaient disposés à rentrer dans leurs villages. Aucune parole ne persuada le généralissime. Que lui importait le salut de la province ? Tout cela, dit Brun après son entrevue avec le duc, fot rejeté bien loin. Mais il faut lire la lettre du procureur général lui-même.
Apres avoir rapporté au Parlement qu'il a eu une longue conférence avec le duc de Lorraine, sans rien obtenir que la vague promesse de contenter la cour, il ajoute :
€ Comme les troupes ont toutes leurs quartiers dans la c montagne, je pense qu'il n'y a plus rien à faire ; car € tous les paysans sauvent leurs personnes et leur bétail € en Suisse; et ainsy point de charrois, mesme avec de € l'argent, et à plus forte raison quand on n'en a point à
c donner Son Altesse de Lorraine tient Brisach per-
c du, il dit que le Weymar y trouvera plus de trois millions, € cent cinquante pièces de canon et des munitions à four- € nir une grande armée, t {Besançon^ 18 décembre 1638,)
Brun écrit le lendemain qu'il a eu dans l'après-dîner du 18 une nouvelle conférence avec le duc, qui en assigna une autre pour quatre heures du même jour chez le duc Savelli à cause de sa maladie ; qu'il s'y trouva avec le marquis de Saint-Martin, le conlador et le pagador ; qu'il insista pour qu'aucuns logements ne fussent donnés dans les montagnes, et subsidiairement pour qu'ils fussent pendant un mois au moins suspendus, temps qu'on emploierait à munitiouner les places ; mais, tout cela, dit le pro-
« tenir que par de promptes et assurées provisions qai leur seront < amenées par la montagne. » (Corresp, du Parlem^^ liasse de 4ecembre 1638.)
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cureur général, a été rabattu et rejeté bien loin. La montagne va eslre toute occupée.
Cinq jours après, toujours plus alarmé, il écrivait encore (1) :
« Depuis la prise de Brisach, tout va en désordre par « deçà, çt cette mauvaise nouvelle, joincte au logement des 4c troupes, dissipe chevaux et charriots, hommes et bestes, ce tellement que je ne sais de quel costé me tourner. Cette € ville (Pontarlier) regorge de tant de grains et de biens, « que je pense sans exagération qu'il y en a de quoy € nourrir le reste de la province et une armée complette < pendant plus d'un an. Cependant très apparemment ce « va estre la proye de l'ennemy, si l'on n'use d'extresmes € remèdes et tost, en les faisant enlever et conduire aux
€ places tenables à main armée Le secrétaire du paga-
« dor général, envoyé avec moy, qui vint hier à soir de c Basle, confirme le mauvais et prochain dessein de c l'ennemy sur ces te montagne (2). >
Ces prévisions du procureur général ne devaient pas tarder à s'accomplir.
Cependant le duc avait paru un moment sur la frontière d'Alsace, puis il était revenu en Lorraine ; de là il avait regagné Besançon, et, comme on Ta vu, il était dans cette ville le 20 décembre. Pendant cette promenade militaire, de graves événements s'accomplissaient. Le 19 Brisach était pris, Brisach qu'il n'avait pas défendu, et dont il disait avec une humilité qui n'était pas sans forfanterie : c Brisach « est pris ! Honte immortelle pour l'Empire. Nous y avons « nostre part. Tout le remède c'est de faire merveille l'an € prochain. Si, à Vienne, on ne répare cesl affront par
(1) Corresp, du Parlement de Dole, liasse de décembre i688.
(2) Le 27 décembre 1638, Brun mande au Parlement, qu'une partie des troupes de Weymar sont au val de Delémont. € Dans deux jours, 9 nous ^ verrons clair, a^ant envojré des gens en campagne, »
€ quelque grand dessein, il ne faut plus estre soldat mais « moine, et laisser l'Empire à qui le prendra (1). i>
C'est à cette même époque que les colonels Lorrains devenus, cette fois encore, et malgré les sacrifices des neuf députés de TEtat, les maîtres absolus de nos montagnes^ allaient y recommencer leurs exactions et leurs violences, et, ce qui est pire encore, y laisser entrer Weymar et les Suédois.
Contre le gré des députés de l'Etat et malgré les sommes votées sur la demande du duc de Lorraine, les cantons voisins de la Suisse sont occupés par ses troupes. — Inutile soulèvement du val de Morteau contre elles, — Leur négligence à garder la frontière. — Elle est forcée par les Suédois.
C'est dans les mois de novembre et de décembre 1638, que s'accomplit l'occupation des montagnes du Doubs par les troupes Lorraines. Quand les montagnards du val de Morteau apprirent qu'elles étaient en marche pour envahir leur canton, pays vaste et peuplé de nombreux villages, ils s'armèrent dans le but de les repousser. Puis ils s'adressèrent au Parlement de Dole, qui n'osa résister à la volonté toute puissante du généralissime, et le laissa faire.
Soutenus par leur chef, les colonels Lorrains occupèrent donc ce grand vallon et les contrées du voisinage, •t s y cantonnèrent en maîtres absolus. L'un d'eux, le colonel Maillard, avec son régiment, s'établit à l'abbaye de Montbenoît, chef-lieu de la seigneurie du Saugepis. Il était porteur d'un mandement du duc, ordonnant de lui fournir
(1) Lettre du duc à Mercy. AtUogr. Biblioth, nationale, fonds Béthune 9827, f. iôi.
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par jour quatre cents livres de pain, du vin et trois cents livres de viande; cet ordre est du 18 novembre. Les autres colonels, non moins impérieux, imposèrent d'autorité, selon leur habitude, les villages de leurs cantonnements en grains, en argent et en viande, ne songeant qu'à bien vivre, et sans prendre aucune mesure pour la sécurité de la frontière contre les Suédois, dont on annonçait l'invasion prochaine.
Cette incurie était connue de Weymar, et il songea à en profiter; ses troupes occupaient alors le val deDelémont. Dans la nuit du 14 au 15 janvier 1639, un hiver extrêmement doux laissant les passages libres et sans neige, il arriva dans un profond silence jusqu'au bord de la rivière, en face de l'abbaye de Montbenoit. En cet endroit le Doubs étroit touche l'abbaye. La rivière franchie, Weymar entra sans aucune résistance dans le monastère. Une partie de son armée se précipita vers Morteau en prenant à droite, pendant que, suivant la route de gauche,d'autres troupes, sous son commandement, allaient attaquer Pontarlier (1).
Les régiments Lorrains, accoutumés dès longtemps à piller des paysans désarmés et à fuir devant l'ennemi sans le combattre, délogèrent au plus vite, ne faisant de résistance nulle part (2). Dans leur fuite, ils se dirigèrent du côté d'Omans et du val de la Loue, abandonnant aux Suédois les cantons montagnards et leurs riches approvisionnements. Pontarlier, attaqué par Weymar, et avec une faible enceinte de murs, dominé d'ailleurs de fort près
(1) € On se croyoit le plus en seurté à raison des troupes lort raines logées au voisinage, au quartier des montagnes, destinées € pour s'opposer à Tennemy. » (Enquête de Morteau^ 1658 y 13^ <émot». Pap. des Etats.)
(2) € Le 14 janvier 1639, lesdites troupes deslogearent à l'arri- « vée du duc Weymar. > {Enquête de MorteaUj 1658, /!?• témoin. Pap. des Etats.)
par une montagne, soutint un siège de douze jours et capitula.
Morteau avait été occupé le premier, et sans aucune résistance, par les Suédois. Telle avait été Tincroyable négligence des troupes Lorraines, que, lorsque l'ennemi arriva, il ne trouva pas une sentinelle qui en gardât les avenues pendant la nuit. Dans l'obscurité profonde, des flambeaux et des lanternes furent allumés sur le pont par les Weymariens pour éclairer le passage du Doubs, et arrêter la fuite des habitans qui, se levant à la hâte^ allaient, s'ils le pouvaient, gagner avec leurs femmes et leurs enfants la frontière Suisse située à peu de distance. Un certain nombre fut fait prisonnier (1); mais il n'y eut pas d'incendie général. Seulement, par l'occupation de ces contrées, l'ennemi était le maître des montagnes et des provisions du pays^ dont toutes les villes se trouvaient menacées de la plus affreuse famine.
Le Parlement avait pensé à poursuivre criminellement le contador et le pagador, leur mauvais vouloir ayant paralysé,quand il en était temps encore, l'approvisionnement de ces villes ; mais, dans ce qui s'était passé, il apercevait un plus grand coupable dont il redoutait la colère^ et il s'arrêta, dans la crainte, disait-il, de le fâcher. Le duc avait tout conduit.
Une lettre curieuse de Froissard-Broissia, écrite de Besançon le 20 janvier 4639, met à nu la mauvaise foi du prince de Lorraine et ses efforts intéressés pour sauver ses deux complices :
(1) Le lO" témoin de renquéte de Morteau (1658, Pap. des Etats) raconte que c les troupes de Weymar amvèrent nuitamment, et c qu'elles s'étoient saisies de lai, lorsqu'il pensoit se sauver avec sa ft femme en Suisse, en gagnant le pont allumé de flambeaux et de chan- « déliés. » — Le 13^ dit que « la même nuit que les advenues furent gaignées, les troupes Suédoises, qui avoient forcé les postes (des mon-» tagnards), arrivèrent au quartier de la Grandville. > (Ibid),
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€ J'ai parlé hier au soir à Son Altesse pour avoir réponse « à la lettre que je luy ai donné de vostre part.,... J'y ai « envoyé ce matin, et l'on m'a dit que Son Altesse est au « lit. Son Altesse m'a dit qu'elle ne savoit encore que ré- « pondre sur ce que vous luy avez escrit qu'avez résolu de « procéder criminellement contre les sieurs pagador et « contador, parce qu'il n'a pas envie de vous fascher. € Toutefois il ne peut souffrir ce dessein, et pour ce m'at « commandé de vous dire que lesdits officiers dépendent a de l'autorité du capitaine général ; il ne croit pas que « vous ayiez aucune jurisdiction sur eux ni sur la caisse « du Roy, si vous n'en avez ordre particulier de Sa Majesté, « comme il ne lui semble pas, puisque vous ne parlez que « de vos charges, et qu'il luy serait imputable de lasclieté € de soullrir vostre entreprise, me commandant de vous le € faire savoir de sa part. Il me tesmoignat par un long K discours sur ce sujet, en présence de M. de Mortau qu'il « avoit cette affaire fort à cœur, comme estant une bresche (i à son authorité. Je luy répartis, que j'estimois vos ine: tentions cstre fort eslognées de le vouloir fascher (1). »
La proviru^ étant envahie par les Suédois^ le duc de Lorraine Vabandonne^ négociant secrètement avec Richelieu. — Détails.— Grave dissimulation de Girardot de Nozeroy.-- Suspension de rassemblée des députés de VEtat pendant six ans. ^Étonnante résistance des Franc-Comtois.
L'incurie des troupes Lorraines venait de laisser la frontière ouverte à l'ennemi ; leur lâcheté et leur fuite lui avaient permis d'y pénétrer plus avant. Dans cette extrémité
(1) lettre de Froissard-Bromia au Parlement. Besançon^ 21 janvier i6S9. (Corresp. du Parlement, liasse de janvier 1639.)
un dernier sentiment de pudeur obligeait le duc de Lorraine à une généreuse et énergique défense de la province qui lui était confiée.
Cependant, c'est précisément alors qu'il pensait à l'abandonner, et qu'il négociait secrètement avec Richelieu, couvrant cette nouvelle trahison du prétexte qu'il avait reçu des lettres de l'Infant d'Espagne, l'engageant à revenir en Flandre, lettres qu'il ne montra jamais.
Voici en quels termes étranges Girardot deNozeroy, toujours embarrassé quand il s'agit de parler du duc de Lorraine, cherche à pallier cette perfidie. Il n'est aucune page de son histoire ou la vérité soit plus altérée :
€ Le duc, n'ayant plus moyen de faire subsister son € armée, pensa à la renvoyer en Allemagne. On n'a pas c sceu quel ordre il receut d'Espagne sur ce subjet, mais « il est certain qu'il ne retira pas l'armée sans ordre, et est € apparent que le Roy lui escrivit ses intentions de quitter € la campagne et se contenter de la garde des quatre € villes qu'il s'estoit résolu d'assister dez lors en avant « par diversions, et pria le duc de continuer son affection, et € qu'il l'employerait aux diversions susdites. Car le duc c ne se fâcha pas de cette retraite, et, bien qu'il rendit € à TEmpereur et à la ligue catholique d'Allemagne et à « chascun ce qu'estoit à lui, touleiTois il est tousjours de- € meure dez lors armé, tantost entre la Meuse et la Mozelle, « tantost dans la Lorraine où il a repry et restably La « Motte, et travaillé heureusement aux diversions pour la € Bourgougne, et encore assisté les Pays-Bas. >
Après avoir, dans son récit, fait ainsi sortir le duc de la Bourgogne, l'historien qui n'en reparle plus, y fait entrer Veymar, comme s'il n'y avait aucune relation entre les deux événements. On va voir par l'exposé véridique des faits, qu*il n'y a pas, dans le passage que nous venons de citer, un mot qui ne soit une erreur.
Le duc de Lorraine malade, et le gouverneur marquis
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de Saint-Martin blessé à la main étaient tous deux à Besançon,quand ils apprirent que la frontière de l'est était forcée, et que rennemi approchait. Quoique la négociation pour le départ du généralissime fut entamée entre Richelieu et lui, il comprit que l'éclat serait trop grand et la fuite trop honteuse, s'il se retirait à l'heure même devant les Weymariens. Il s'était déjà démis de son commandement, cependant il consentit à rester encore quelques jours ; et comme l'ennemi, poursuivant ses desseins, s'avançait vers Besançon, le prince en sortit en armes, avec la noblesse de Bourgogne, pour marcher à sa rencontre. Prenant sa route vers Test, il alla se poster sur les hauteurs voisines d'Ornans. C'est près du château Maillot qu'il rassembla toutes ses troupes et établit son camp. Dans une reconnaissance qu'il fit en personne du côté d'Usier, il rencontra les Suédois qui s'étaient embusqués pour l'attendre et qui, lorsqu'il s'approcha , sortirent brusquement de leur retraite ; il fallut se mettre en défense et combattre. Aucun historien n'a parlé de cet engagement où il faiUit être fait prisonnier ; mais j'en trouve le récit dans une lettre écrite alors de Salins par le colonel Duprel, qui commandait une compagnie de dragons (i).
€ Les ennemis sont entrés lundi (24 janvier) à Pontarc lier.... Le lendemain La Rivière se rendit; dés hier ^ (28) à midi ils ont investi Nozeroy. Mercredi dernier « Son Altesse, estant parti du camp de Maillot avec environ € 1200 chevaux pour aller recognoistre une place d'armes a à Usier, et y faire avancer nos troupes, il y rencontra <i tOOO à 1200 chevaux des ennemis qui le poussèrent « jusqu'à Longueville, où estoit un quartier d'infanterie f de Valorsqui qui le soutint^ si bien qu'il les empescha € de suivre plus avant. En cette occasion Son Altesse faillit
(1) Sur ce colonel, voy. Girardot db Nozerot, p. i05.
c d'estre prisonnier avec quelque noblesse et furent meslé € avec les ennemis, où fut tué le sieur de Filain (1). >
Vaincu et obligé de reculer, le duc quitta le champ de bataille, et rentra avec la noblesse à Besançon. Mais ce ne fut pas pour longtemps ; d'autres pensées occupaient son esprit. Le 17 février, il sortait de la ville, abandonnant momentanément la Franche-Comté. Son frère le prince François allait le suivre à quelques jours de distance et emmener avec lui la duchesse Béatrice de Cusance,épouse du duc, qu'on appelait si femme de campagne, et dont la vie ne fut pas moins romanesque que celle de son époux.
Telle est la vérité historique sur cette époque importante de notre histoire si défigurée par les historiens Lorrains et Franc-Comtois (2), et si sciemment omise par Girardot de Nozeroy (3).
Le Parlement et le Gouverneur avaient adressé au prince d'inutiles supplications pour qu'il différât au moins son départ^ et ne livrât pas sans ressource le pays à un ennemi redoutable et victorieux. Il ne voulut rien entendre. Le Gouverneur, qui allait porter tout le poids d'une situation désespérée, en éprouvait une sorte d'effroi : « Je vous € laisse, messieurs, à considérer, écrivait-il le 31 janvier c au parlement de Dole, l'état où il laisse cette pauvre € province ... Je vais faire ma retraite à Dole ou àGray.»
Qu'était-ce que ce prompt départ de Charles IV pour les Pays-Bas? Qu'une intrigue nouée à la cour de France. Richelieu, pour le rallier à sa cause, le flattait de l'espoir de lui rendre ses Et^ts, espoir qui ne devait cependant se
(1) Correspond, du Parlement de Dole Janvier i6S9,
(2) Voy. GiaiotDOT dk Nozerot. Hist. de la guerre de dix ans.p, 225. DuNOD. Hist du comté de Bourgogne^ III. 57i.— Droz. Hist. de Pon^ tarlier^p. i62,^ Don Cauikt. Hist. de Lorraine, III. p, 395.
(3) Il parle da combat d'Usier, et n'y fait pas figurer le dac de Lorraine, comme s'il était déjà hors de la province. (Ouvr. cité, p, 225).
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réaliser que deux ans après. Pour couvrir celle volte-face, le prince fanlasque el mobile prélendait, comme nous Tavons dit, avoir reçu beaucoup de lellres de Tlnfanl d'Espagne qui le rappelaient en Flandre. Mais, s'il ne produisait jamais une seule de ces lettres, il en est une qui peut faire juger de sa loyauté ; elle est de 1638, époque où il était censé dévoué à l'Espagne. Il y faisait savoir au ministre de Louis XIII que, du jour où il aurait traité d'une bonne paix avec la France, nombre de seigneurs allemands et étrangers le suivraient, qu'il amènerait plus de vingt mille hommes avec lui.
Dans les premiers mois de 1639, M. de Ville, seigneur lorrain, jouissant de la confiance de Charles IV, et qui était tombé au pouvoir des Français, fut relâché de Vincennes et chargé par M. de Boulhillier de provoquer ce prince à entrer dans quelque pourparler. Il emporta même un saufconduit signé du Roi, pour le cas où son maître préférerait s'aboucher lui-même avec le Cardinal (25 janvier 1639).
Poursuivant sa négociation avec Richelieu, il se rapprocha,pour gagner du temps,des frontières de Lorraine.Quand il vit que le traité n'aboutirait pas, il feignit de repousser avec indignation des propositions du marquis de Ville (1). Il reprit la route de Besançon, et, arrivé à Roulans, il écrivit au Parlement la lettre suivante, comme un homme rappelé en toute hâte par les périls de la province :
« La nécessite des troupes que Sa Majesté m'a commic ses, m'ayant obligé de passer jusqu'aux frontières de « Lorraine pour pourvoir à leur subsistance, où j'ai trpuvé € les ennemis en campagne en dessein de se rendre mais-
(i) Adeô fefellit ea conjectura ut marchionem Villœ conspicere dux Carolus nolueril etc. (Lettre de Grotius à Comelias Grotiua, ioter epist. Grot. II. 33. p. 512).
€ très des passages de Remiremont et de Thann, afin de « rompre toute correspondance d'Allemagne et de Flandre, « d'où les secours peuvent arriver à ceste province ; mais, « ayant été repoussés avec perte, j'espère qu'il n'y aura c plus de difficulté pour le passage des secours que l'em- « pereur et l'Infant y envouyairont, ainsi que l'on leur a « supplié. Cependant voyant les grands avantages que l'en- « nemy prend, et le peu de résistance qu'il rencontre dans
« les chasteaux et petites places du pays je me suys
a résolu de retourner de par deçà le plus diligemment que ^ j'ai pu, avec résolution de le tenir en campagne et serré, « ou de le battre au plus tost (1). i>
De Roulans le duc rentra encore une fois à Besançon, après avoir depuis ce château envoyé un détachement de ses troupes délivrer celui de Belvoir que les Suédois tenaient assiégé. L'ennemi, secrètement averti par le capitaine du château de Passavant, s'enfuit en désordre, laissant au pouvoir des vainqueurs de riches provisions et un carrosse fermé ou se trouva une nourrice et l'enfant du colonel Rose. Le 4 mars, le duc quitta enfin pour la dernière fois Besançon et la Franche-Comté emmenant avec lui la duchesse Béatrice. Quand il approcha des frontières de Lorraine, les paysans, qui le chargeaient de malédictions, l'accueillirent à coups de fusil^ ses soldats incendièrent FougeroUes^ lui-même fut au moment de faire brûler Luxeuil. Enfin il quitta pour toujours le Comté (2),ayant lit-
(1) Lettre du duc m Parlement. Roulansj 25 février 1639. (Corresp. du Parlem.)
(2) € Vendredi dernier, à Toiiverture des portes, il sorUt d'icy avec € tout son bagage, et emmenât Madame la princesse. Le bruit commun « portoit qu'il la méneroit" à Sirk, et luy passeroit à Bruxelles. Le « mesme vendredi, à la nuit, arriva de Gray M. le Marquis (de S'- « Martin) et, le sambedi, au matin, à l'ouverture des portes, il s'est € parti pour Vesoul où il pensoit trouver Son Altesse pour le supplier
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téralement accompli sa prédiclion, qu'il voulait habiller de velours la dernière vache qu'il laisserait aux Franc-Gomtois.
Ainsi se trouvent aujourd'hui dévoilées, avec une précision de date absolue (l),les fourberies de cet homme funeste et sans foi^ aussi suspect à Richelieu (2) qu aux Bourguignons, et qui, au lieu de défendre la Franche-Comté, fit dix fois en deux ans tout ce qu'il fallait pour la perdre.
Où en était à son départ la dernière armée qui la défendait ? Je trouve un mot effrayant dans un mémoire du temps conservé aux archives des Etats, mémoire que n'a cité aucun historien :
€ Au départ du duc de Lorraine, il ne restoit que le ré- € giment de cavalerie du marquis de Saint-Martin et celui
c de ne pas abandonner la province. 9 Froissard-Broiuia au Parletneni 7 mars i6S9.
(1) M. d'Haussonvilli, Hist. de la réunion de la Lorraine^ II, p. 82, qui cite une note sur un accommodement avec le duc, i6S8. {Arch. des Aff» étrangères,) — Mémoire de M. l'abbé de Goursan envoyé en Lorraine avec permission de traiter avec le duc Charles pour la rançon de son père. (Ibid.) — Papiers concernant l'échange du marquis de Ville, prisonnier, et la négociation auprès de M. de Lorraine. — Mém. pour M. de Ville, janvier 1639. (Idem.) 14 mars 1639. — Négociation avec le duc Charles, 14 avril 1639. — Réponse faite par M. de Feuquière aux ouvertures du duc Charles , 17 mai 1639. — Lettre de M. du Hallier à M. de Bouthillier, l*"* juillet 1639. {Arch, des Aff. étrangères.) Voyez aussi Lettres de Richelieu, VI, p. 626, et VII, 358.
(2) Dans nombre de ses lettres, le Cardinal exprime toute la défiance que lui inspire le duc de Lonuine. « Le duc, disait-il, change tous les jours de pensées et de paroles, il n'a gardé sa foy dans aucun des traités qu'il a faict avec le Roy. » (Lettres de RichelieUyWl, 747.) En même temps il parle des extraordinaires et fréquentes légèretés du duc' Charles (Ibid.) — « Pourvu, lui écrivait-il le 7 octobre 1641, que Vostro Altesse puisse donner asseuranc3 contre les changements inopinés qui arrivent quelquefois en sa conduite.» (Ibid.V II , 885.) — Deux mois auparavant le Cardinal disait à du Hallier : c Par sa mauvaise foy le duc Charles se déclare lui mesme déchu de ses droits sur la Lorraine. * (Ibid. p. 1050.)
« du baron de Savoyeux, faisant les deux 150 chevaux avec c les deux de fantassins logés à Besançon, et les deux an- « très logés à Salins, Dole et Gray, composes les quatre <L ensemble d'environ 1500 fantassins. j>
Voilà quelle était, au mois de mars 1639, toute la gendarmerie et l'infanterie du Comté de Bourgogne. En pareille extrémité comment la nation, sans secours, n'a-t-elle pas succombé ? Gomment les armes ne tombèrent-elles pas des mains de ses défenseurs? Cet héroïsme est presque incroyable.
Du moins ces faits expliquent tristement pourquoi, dans les cinq années qui s'écoulent jusqu'en 1644 , les neuf députés ne s'assemblèrent pas. Quelles délibérations financières à prendre, quek tributs à lever sur un peuple anéanti ? Forestier , secrétaire de l'abbé des Trois-Rois , écrivait dans une lettre de 1639 : c II est impossible de c relever rien de la^ recette de l'ancien don gratuit sur € des villages désertés, brûlés, abandonnes. » Ce n'était plus, disent les Etats de. 1666, qu'une vaste solitude, à laquelle il ne « sembloit rester d'autre marque de ce qu'elle € avoit esté, que le nom qu'elle retenoit de Franche-Comté e: de Bourgongne (1). ï>
Quand je songe à l'état du pays dans les premiers mois de l'année 1639, dévasté, anéanti, en proie à tous les fléaux, abandonné par l'Espagne, trahi par son dernier défenseur, je demeure stupéfait du courage surhumain de nos pères, invincibles en face d'un ennemi tel que la France et ses armées, et je crois entendre ce cri de leur désespoir à la vue de tant de maux,qu'aggravait encore une peste universelle :
« Par l'abandonnement de ceste province, on la réduit à c périr d'autre sorte que les armes à la main ; c'est la
(1) Instrud, des Etats aux députés chargés de porter le recès de ^''^ (de Trotbs, III, 265.)
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c contraindre à aller demander du pain à ceulx à qui elle « devroit et voudroit arradier le cœur (1). >
Evénements qui suivirent le départ du duc de Lorraine. — Weymar en Franche- Comté, — Commencement de sa rupture avec la France, — Son désespoir, — Sa maladie. — Grotius et V ambassade Suédoise. — Rupture complète avec la France. — Incendie de Pontarlier et des montagnes du Doubs. — Quel en est le véritable auteur.
Les malheurs de la Franche-Comté avaient atteint de telles limités, qu'elles ne semBîaient plus pouvoir être dépassées. « L'année 1639,. dit Girardot de Noseroy, ^ fut la plus funeste et tragique de toutes : car elle a été c toute entière dans le feu, le sang et la peste, et sans € secours d'aucune sorte (2). :»
Maître de Pontarlier et même du château de Joux, que lui avait livré la lâcheté et la trahison d'un capitaine étranger au pays, Weymar en avait fait en quelque sorte le siège de sa puissance, et, de cette hauteur escarpée, il semblait par avance dominer la province. Déjà il prenait dans ses passe-ports le titre de Comte de Bourgogne. Au début il affectait la mansuétude et la tolérance. Calviniste, il appelait par ses trompettes les habitants de Pontarlier au prêche de son ministre, mais sans forcer personne à s'y rendre, et aucun habitant n'y parut. Le mot d'ordre, donné à ses chefs dans leurs expéditions, était de traiter les peuples avec la plus grande humanité, de manière qu'ils fussent amenés à comparer la douceur du nouveau règne
(1) Lettre du Parlement à Antonio Sarmienio^ 7 décembre 1638. Dans la Corresp. du Parlement de Bole^ année i638.
(2) Histoire de dix ans, p, 224,
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avec la barbarie des colonels Lorrains, dont ils avaient eu tant à souffrir. Les exactions violentes étaient interdites à ses soldats, et Ton remarqua que, lors qu'ils furent maîtres du château de Fertans entre Omans et Salins, le poisson apporté à ses capitaines fut exactement payé (1). Plus d*un cultivateur se laissa prendre à ces apparences trompeuses, heureux prélude de la domination nouvelle sous un souverain ami de son peuple (2).
Ses capitaines, Guébrian surtout, avaient profité des premiers jours de surprise et de terreur qui avaient suivi l'invasion, pour avancer rapidement la conquête des montagnes du Doubs et du Jura. Bientôt elle s'étendit des rives du Dessoubre à celles de la Bienne. Non-seulement Joux et Ponlarlier, mais les places et les châteaux de la frontière, le bourg de la Rivière, Noseroy, La Chaus, Montsaugeon, Châteauvilain, tombèrent en leur pouvoir. Bs arrivaient ainsi jusqu'à la terre de Saint-Claude dont ils s'emparèrent ainsi que des principaux passages^ fermant par là toute communication pour l'approvisionnement des villes principales, où la famine la plus cruelle ne tarda pas à se déclarer (3).
Le succès couronna Weymar jusqu'aux premiers jours de mars 1639, époque où se fit un changement subit et complet dans la marche des affaires. Alors l'ardeur du
(1) Froissard Broissia au Parlement, 18 février 1639. Dans la corretp. du ParUment de Dole, 1639.
(2) Bellûsima datur Gallis^ si eo se intendant, rajnendi lolius comitatûs Burgundiœ oecasio, ipsis comitantibus id optantibus, qitorum agrestes infestissimos se Lotharingiis miliiibuSy Gallis et Vinarirnsibus mirum quàm benevolos prœbuére. Nimirum quod ab hisquam ab illis habiii sunthumanius, (Grotius à Oxeastiern. 26 février 1639. Ep, im,p. 508.)
(3) Gallorum res in comitatu Burgundiœ in spe bond sunt. Eques Vinariensis eas terras percursans nikil hostile reperit. Dolœ, Vesontioni libra panis t^enit quinque gallicis solidis, et pecunia déficit. Epist. Grotii 1135 p. 513.
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conquérant sembla se ralenlir, la guerre sans activité devint inhumaine et barbare. On commença à parler, non plus de la douceur des Suédois, mais de leurs cruautés inouies (1). Weymar tomba malade, et, condamné à un repos forcé, se renferma dans le château de Joux, sans entreprendre dès lors ni faire exécuter par ses capitaines aucune grande opération de guerre.
Quelle fut la cause de ce changement inattendu, dont nos historiens du temps ne se sont rendu aucun compte ? Ils ont toujours ignoré que, au milieu de ses triomphes, Weymar était alors le plus malheureux des hommes. Girardot de Noseroy, fort excusable de n'avoir pas su ce qui se passait à la cour de France, se contente de dire (2): « En ce temps Weymar reçut Tordre de Richelieu de
c marcher droit contre Salins Mais Dieu lui donna une
c défiance si grande de ses forces qu'il ne voulut point € entreprendre ce siège, s'excusant sur son peu d'infanle- « rie qui estoit fort harassée : aucuns croyent que les c Bernois l'en divertirent, ne voulant pas que les sauneries € de Salins tombassent entre les mains des François (3). j>
Les lettres de Richelieu et de Grotius, que l'historien n'a pas connues, nous expliquent le secret des événements, la cause de la maladie de Weymar et le brusque revirement de sa politique.
Grotius, attaché à l'ambassade Suédoise, était alors à Paris, voyait de près Richelieu et les grands personnages de la cour ; il correspondait avec Weymar auquel il était
(1) Dans une lettre du 18 mars 1639, le capitaine Foissotte parle des Suédois arrivés à Arbois : « Ils ont sacmgé les faubourgs et villages i voisins ils ont commis des inhumanilés inouyes. »
(2) Histoire de dix ans, p. 232.
(3) Les lettres de Grotius (5 mars 1639) parlent de cette intervention des Suisses : Rogatus est (dux Vinariensis) ab Helvetiis ut parcat SaliniSf undè sal ipsi habere soient {Epist. Grotii ii30,p. 510 et s.)
fort dévoué (1), et connaissait ses desseins, qu'il favorisait et suivait avec autant d'attention que de sympathie. Il arriva même que plusieurs de ses lettres furent interceptées, portées aux ministres du roi, et faillirent en faire arrêter Fauteur, comme ennemi de la cour de France.
On voit à découvert dans cette correspondance les hautes pensées de Weymar, son dessein arrêté de créer à son profit un grand état avec Brisach pour capitale, les vues tout opposées et les résistances absolues de Richelieu. Dans ses conquêtes^ Weymar, quoique depuis 1635 à la solde de la France, n'avait jamais entendu travailler que pour lui-même. Quand il prenait Brisach, après tant d'efforts, c'est que Brisach devait à perpétuité rester dans ses mains, comme toutes les places qu'il avait conquises. Au contraire, dans les conseils de Richelieu, ces conquêtes avaient été faites pour la France, avec son argent, ses armées, et c'est à la France qu'elles devaient nécessairement revenir (2).
Telles étaient les divergences profondes qui divisaient le Cardinal et le chef Suédois. Lorsque ce dernier connut la vérité, il fut frappé d'un coup de foudre^ et se crut victime d'une grande supercherie. Le rêve de sa vie s'évanouissait. Mille pensées obsédaient son esprit. Quel parti prendre ? Fallait-il abandonner la France ? Mais il se faisait de Richelieu un ennemi mortel ; il ne vivait d'ailleurs que de l'argent du roi ; c'est par les subsides de la France qu'il pouvait entretenir son armée. D'ailleurs s'il passait au
(1) Poscam ad regem aditum^ ut ipsi res ducis Vifiariensis serià com» mendem, (Ep. de Grotm 1ÎS5, p,5î3.)
(2) Une lettre de Grotius du 5 mai-s 1G30 annonce que déjà à cette époque la France voulait qu'on lui remît Brisach : Qum incommoda sequi posserU si Brisacim Galiis tradaiur^ monet sapiaUernobiliku vestray monuimm et nos dacem et ab eo missos. (Grotius à Oxenstiem. dans lç3 lettres de Grotius, ep. 1131, p. 511.)
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parti de Tempire, quelle confiance pouvait-il inspirer à l'empereur qu'il avait toujours combattu ? D'un autre côté, en restant fidèle à la cause française, que deviendrait Brisach? L'abandonnerait-il au roi ? Mais c'était le prix de ses nombreux combats, sa conquête, sa gloire, sa capitale. El, s'il la conservait, comment se faire pardonner ses refus par l'implacable Richelieu,qui voulait l'avoir à tout prix (1) ? Ces idées le poursuivaient jour et nuit ; c'est sous le coup de cette agitation violente, qu'il tomb§ malade {^), et que, ne pouvant quitter son lit de souffrance, il se renferma plusieurs semaines dans le château de Joux. Lorsque les forces lui revinrent, tout était changé pour lui. A ses yeux la France était une ennemie. Sa colère redoubla, quand il sut par sa correspondance qu'il était en pleine défaveur à la cour, où le Cardinal, sous prétexte de lier amitié avec lui, avait cherché à le faire venir. Il ne voulut à aucun prix s'y trouver^ voyant dans ce semblant de bon vouloir un piège qui lui était tendu pour rendre sa résistance im- ' possible. On lui rapportait qu'à Hesdin le Cardinal n'avait pas craint de dire à mots couverts et même ouvertement, qu'il n'avait en lui aucune confiance, et que Weymar était homme à livrer Brisach à l'empereur (3).
(i) Mulium meluimus ne aula hœcj repulsarum causa , pecunias quibus maxime dux indiget reiendando se vindicet. (Grotius à Camerarius, 12 mars 1639, inter epist. Grotii 1136, p. 513.)
Manet adhttc Brisaci cupido. Difficile est negolium. Dux perstat sibi retinere cusiodiam. (Grotius à Gamerarius, 16 avril 1639, irUer episL Grotii iiôOj p. 522,
(2) Quanta ardens Gallorum in hâc re cupiditas fuity tarUo elusa inodium graviàs erupturam; contracta inde animi œgritudine ificidit in
morbos qui anxietatem et mœrorem sequi soient Cubare eum in arce
Jouxta, (Grotius à Oxonstiern 19 mars 1639, ep. 1137, p. 514.)
(3) Cardinalis conquestus est non modo nonvenisse ducem in hanc aula n .... muiationem in eonon levemdeprehendi.,. quasi metueret quodBrisz^ cum dux imperatori traderet. (Grotius à Oxenstiern, 19 mars.)
Ses amis craignaient qu'au milieu de ses perplexités, la maladie^ née de l'agitation de son âme, ne revint (1). Les subsides de la France allaient se retirer de lui (S) ; que deviendrait-il alors ? Il ne donnait plus d'ordre pour la continuation de la guerre, et dans l'entretemps fortifiait le château de Joux,dont on lui conseillait de faire don au roi pour faire oublier Brisach et mériter de nouvelles faveurs. Mais cet abandon lui semblait encore un cruel sacrifice, et Grotius était chargé de dire en haut lieu que les Suisses s'y opposaient (3).
C'est au milieu de ces incertitudes et de ces colères qu'arriva le mois de juillet 4639. La rupture avec la France était parvenue au plus haut degré d'amertume. Richelieu voulait concentrer, pour cette année, la guerre dans le Comté de Bourgogne sans la porter en Allemagne. Weymar au contraire ne demandait qu'à passer le Rhin ; l'Allemagne, qui l'avait vu tant de fois vainqueur^ était sa dernière espérance. Richelieu parlait d'appeler Villars dans le Comté, comme s'il se défiait du chef Suédois. Enfin il parut un jour s'adoucir, et Weymar obtint Tautorisation de marcher vers le Rhin et se rendit à Brisach. Mais tout ses moyens de conquête lui étaient retirés (4) ; son armée était insuifisante ; Guébrian, le premier de ses capitaines, était réduit à 1200 fantassins sans vivres et sans solde (5) .
(1) Mérita dolet Excellentia Vestra lUteris 28 martii datu fortissimum ducem Vinarieraem non pro suis meritis œstimari. Morbus quidem abiit, sed facile redilurus^ si causœ maneant. (Grotius à Camerarius, 9 avril ie39. Ep. 1149, p. 521.
(2) Dilfert Gallia duci Vinariensi vires quibm Rhenum iramtat. (Epist. 1162, p. 528.)
(3) Grotius à Ozenstiern, 9 avril 1639, inter ep. Grotii il 50, p. 52Î. (4 et 5) Dux Vitiariensis ne gai se copias habere quibuscnm Rkenum
transire possU. El verum dicit: vix enim mille et ducentos apud se Gttebrianus kabet sine commeatu, sine pecuniâ. (Grotius à Camerarius. 9 juillet 1639: inter epist. Groliiy 1202, p. 343).
C'est au milieu de ces événements que Weymar, comme un homme qu'on envoie à une défaite certaine, sortit de la Franche-Comté, le désespoir et la fureur dans Tâme. Il tenait dans son emportement les propos les plus violents» on le disait prêt aux dernières extrémités, jusqu'à se ren* dre à l'empereur, et lui-même en parlait ouvertement (1). Il laissait Guébrian en Franche-Comté, probablement avec des instructions. La suite fut terrible. C'est alors qu'éclata l'incendie de Pontarlier et l'embrasement de nos montagnes. La destruction de Pontarlier, dans les circonstances horribles où elle eut lieu, est un fait unique dans nos annales.EIle fat annoncée d'avance (2), et, avant d'incendier la ville , le vainqueur en fit fermer les portes. Nombre d'habitants , prisonniers dans leurs maisons , ne purent échapper ou furent rejetés dans les flammes (3). Cette grande destruction s'étendit au reste du pays entre Pontarlier et Salins, où le feu fut mis de toutes parts.
(1) Dans les instructions de Richelieu à M. d'Avaux, ambassadeur extraordinaire, en Allemagne, on lit que Weymar est mal content de la France, qu'il s*en plaint avec de grands ressentiments, et que ses discours avaient donné lieu aux ennemis d'espérer de le divertir du bon chemin. — Pour éviter une rupture, on lui protestera qu'on n'a pas à la cour la pensée qu'il a traité avec les ennemis, comme il s'en vante. (Lettres de Richelieu, VI, AiO, AiU i^S, 424.)
(2) € Le paysan de La Rivière dit que l'ennemy la brulast entière. € ment et TégUse. et que aujourd'huy il entend brusier Pontarlier. » (Le baron de Mélieey au Parlement. Salins^ 6 juillet 1639.) — • Quelques « gentilhomm'es catholiques advertirent les plus honnestes gens qui « restoient à Pontarlier de se retirer, sachant le jour qui estoit dea- € tiné pour le brusier, et, le jour arrivé, furent fermées les portes de
• la ville et gardes posées pour empescher aucun de sortir ; puis les a boutefeux disposés, etc. » (Hitt. de Dix ans, p. 233.)
(3) € Depuis l'embrasement de la ville de Saint-Claude, les François € et Suédois ont aussy réduitte en cendre celle de Pontarlier, où Us « ont bruslé plus de 300 personnes qui y restoient de tous âges , sexes
• et qualités. Ils ont pareillement perdu par le feu le bourg de la
Dans la terre de Morteau, les Suédois brûlèrent, disent les témoins du temps, deux mille cinq cents maisons (1). Cet incendie général consuma des centaines de grands et beaux villages, «c Le feu de Pontarlier, dit le narrateur contem- € porain, parut toute la nuit, et si grand qu'à Sainte- € Anne où j'estois, forteresse éloignée de six lieues, on c voyoit aussi clair que de jour sur nos remparts (2). »
Tels furent les adieux des Suédois à la Franche-Comté, a: Lapeste,ajoute-l'il,ne fit pas moins de mal queTennemi, € tuant partout où elle rencontroit une personne à frap- ^ per. Salins fut le plus afQigé. A Sainte-Anne il mourut .<L quinze cents personnes qui y estoient, peu moins de (c mille durant les mois de juin et de juillet. i>
Weymar devait peu survivre à cet acte d'atroce barbarie accompli le 6 juillet 1639. Le 18, douze jours après, il était frappé de trois charbons sur le cœur, et se faisait transporter à Neubourg où il mourut. Un trompette né à Baume raconta qu'il se trouvait dans la barque qui, sur le Rhin transportait, d'une rive à l'autre, les entrailles de Weymar (3). Dans cette mort si rapide, les contemporains virent la main de Dieu sur le plus implacable ennemi de la maison d'Autriche, et la juste vengeance de Tincendie de Pontarlier.
« Rivière (celui de Jougne, ces mots effacée), la terre de Beauvois et « celle de Morteau. » {Lettre du Parlement à Son Altesse royale^ 22 juUlet 1689,)
(i) Enquête de Morteau^ 1658^ dans les jdacets des communes. Archives des ÉtaU.
(2) Hist. de Dix ans, p. 233.
(3) « Celluy que je vous nommois de Mortau est un trompette du « régiment de M. le marquis (de Saint'-Martin) , nommé Ë»tienne « Rousselle de Baume, qui avoit esté envoyé à Tennemy, et dit avoir « passé de Neubourg à Brisach par la même barque qui portoit le cœur « et les entraiUes de Veymar. » (Froissard-Broissia au Parlement^ 28 juillet 1639.)
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On a douté cependant^ dans le temps, si ce crime abominable devait être attribué à Weymar ou à Richelieu. Je dois dire que généralement, dans le Comté de Bourgogne, c'est à Weymar qu'il a été imputé (1), et les détails nouveaux,€[ue j'ai recueillis sur l'état de fureur où il était alors contre la France, confirment cette opinion. La France l'avait humilié. Gomme sur Brisach, elle lui avait ôté toute espérance sur le Comté de Bourgogne, dont, à l'origine, il s'était cru souverain. Dès lors, tout à sa vengeance, il n'y avait fait , comme on l'a vu , et malgré les instances de Richelieu, aucune conquête importante, il n'aspirait qu'à en sortir. Ses derniers adieux au pays turent un grand embrasement. Il voulait que la France, quand elle en serait • maîtresse, n'y trouvât que des ruines.
Les montagnes, après ce grand incendie, n'offraient pas plus de ressources que la plaine ; la famine était plus violente que jamais ; faute de culture des terres, la désertion du pays devint générale (2). Il ne restait qu'un parti possible, celui déconcentrer toute la Bourgogne dans les quatre villes de Besançon, Dole, Gray et Salins, et de s'y défendre jusqu'à l'extrémité. Ce fut le moyen proposé par l'ambassadeur Sarmiento et par le Parlement, approuvé par
(1) Le 28 jaillet 1639, oa reçoit à Besançon la nouvelle de la mort du duc de Weymar • qui, après avoir exercé en ce pays toute la dé- « solation imaginable, a cru que Tanéantissement de la ville de Pon- € tarlier manquoit à ses conquestes, et ainsy y fut mis le feu par ses € soldats, lequel dévora en peu de temps ceste place, sans qu'il y res- « tât une seule maison ni esglise. » {Délih. municip. de Besançon.)
a La mort de Weymar a délivré la Bourgongne du plus exécrable € ennemy qu'elle ayt jamais heu« ayant tousjours préjugé que ses im- « piétés ne dureroient pas longtemps, et semble que, pendant qu'il « exerceoit la plus grande rage en la ville de Pontarlier, son procès « ayt esté minuté au tribunal de la justice divine. » (SarmierUo au Parlemeni de. Dole, 3 août 1639.)
(2) GiRARDOT DE NosEROY, Guetre de Dix ans, p. 211, 212.
il8 ÉTATS GÉNÉRAUX
FEspagne et exécuté par les chefs de guerre. « Sarmiento, dit rhistoriea de la Guerre de Dix anSy fit entendre au € Roy que Tunique moyen pour conserver la Bourgongne € étoit de la concentrer aux quatre villes de Besançon , € Salins, Dole et Gray (qui composent un juste quadran- <ic gle, et ne peuvent estre coupées l'une de l'autre à cause c des rivières, bois et montagnes, qui leur fournissent leur a accès de Tune à l'autre), et pour le surplus falloitquit- <t ter la campagne qui estoit lors universellement ruinée; oc et la Bourgongne estant mise en ce point dans la pure
oc deffensive i Puis, l'historien ajoute ce mot lugubre :
€ Si les François continuoient leurs pensées de conquestes a et de guerres offensives, nos campagnes désertes seroient oc beaux et grands fossés pour la defiense des quatre € villes (1). I
Ce plan désespéré de la Bourgogne à l'agonie, accompli avec une prodigieuse énergie par nos pères jusqu'aux premières suspensions d'armes, leur permit d'attendre, toujours invincibles, la mort de Richelieu, que l'Espagne compta au nombre de ses plus grandes victoires, et celle de Louis XIII, qui le suivit de près dans la tombe.
1644. — Premières suspensions dUarmes avec la France. — Heureuse influence d'Anne d'Autriche , veuve de Louis XIIL — Reprise des assemblées des neuf députés de VEtaL
Nous arrivons sans intermédiaire à l'année 1644, lais-
(1) Le 26 février 1638, le Parlement de Dole écnvait à l'Infant c. d'Espagne : « Il ne nous reste autre moyen qu^en résistant dans les • villes principales de Gray, Dole et Salins, puisque la campagne est « mynée, braslée, en une insigne désolation. » {Corresp* du Parlementy Uam de février 1638,)
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sant dans le silence beaucoup de faits étrangers à l'histoire des Etats. La mort de Richelieu et celle de Louis XIII, si rapprochées Tune de l'autre, eurent une grande influence sur le sort de la Franche-Comté. Une princesse espagnole, Anne d'Autriche , veuve du dernier roi de France et sœur* du roi d'Espagne alors régnant, devenait régente de France pendant la minorité de Louis XIV, son fils. Elle apportait, quoi qu'on en ait dit (1),dans le gouvernement des affaires des vues toutes différentes de celles de Richelieu. Souvent son cœur s'était ému au récit des malheurs et de l'héroïsme de la Franche-Comté, le plus ancien héritage de sa famille. Louis XIII mort , c on aperçut aussitôt , dit Girardot de « Noseroy , les effets de la nouvelle régence. Car les décc pûtes des Suisses ayant représenté à la reine , de la « part des treize cantons, que leurs intérêts estoient joints « aux nostres, elle fit résoudre au Conseil que rien ne « seroit entrepris sur ce pays pour le conquérir (2). d
Une trêve de vingt ans eût même été immédiatement consentie,si le gouvernement franc-comtois avait voulu s'engager à mettre en dépôt dans les mains des Suisses la ville de Gray , comme garantie que la province empêcherait, par la force, tout passage de troupes, que l'empire ou l'Espagne dirigerait contre la France. Mais les Franc- Comtois ne purent prendre cet engagement, leur pays étant trop épuisé et trop faible pour qu'ils fussent assurés de le tenir (3).
(1) M. d*Haussonvillb, Hist. de la réunion de la Lorraine à la France^ II, 186.
{2) Hist. de Dix ans, liv. XVI, p. 299. — Voy. aussi Mém, de Jules Chifiet, II, 136.
(3) Les lettres de Grotius prouvent que, dès 1639, ces idées germaient dans l'esprit des cantons suisses. « Helvetii ità videntur impe^ « trari quielem comitatûs Burgundiœ, si Hispaniœ rex Salinas et Graiûm < ipsorum custodiœ permittat. » (Inter epistol. Grotii, 6 augusti 1639, p. 611.)
Toutefois cette paix imparfaite et précaire, due à la protection de la reine de France, mais plusieurs fois troublée permit aux neuf députés de l'Etat de reprendre par intervalle leurs réunions, dont nous allons poursuivre le récit.
20^ assemblée des neuf députés des États , 25 août i644. — Dole (1).
Cette session, dont de Troyes n'a retrouvé qu'un fragment, quoique les archives des Etats en possèdent le texte entier, fut importante. Elle commença par une plainte énergique des députés qui s'étaient rendus à Dole sur une convocation de leur président, l'abbé des Trois-Rois. Sans leur participation, le Parlement et le Gouverneur, outre le surhaussement du sel, avait jeté sur les communautés un impôt de 90,000 francs.
Les députés déclarèrent que c'était là une grave atteinte aux libertés de la province, qu'un pareil abus d'autorité pouvait la rendre imposable pour jamais : « Si nous ne voulons, dirent-ils, en dissimulant le mal par une lâche complaisance, nous faire les complices de leur ruine, notre devoir est de nous opposer sans retard et formellement à de telles usurpations. »
Une opinion différente eilt ses partisans. C'est qu'il fallait des troupes pour garder la province, en défendre les places et les frontières ; qu'on ne pouvait avoir des soldats qu'en les payant, que tel éLiit l'objet de ce subside ; qu'il fallait donc laisser, par nécessité et sans bruit, dormir les privilèges , sous peine de les ensevelir avec la province elle-même, dans une destruction commune.
(1) Papiers du Etats, liasse C, 227-230. — Des huit assemblées qui vont suivre jusqu'aux grands et yéritables Etats de 1654, db Trotes en a ignoré quatre et connu imparûdtement deux autres.
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Un troisième avis fut ouvert , celui d'assembler les maïeurs des villes, de conférer avec eux, et, s'ils y consentaient, de résoudre, sous Tautorilé des Etats, une levée de deniers qui seraient perçus par mois sur la province pour Tentretien des troupes , et répartie par les maïeurs euxmêmes.
Cet avis remporta ; il réunit même l'unanimité des suffrages, et, pour le faire sanctionner par le Parlement, une audience lui fut demandée. Cette audience étant accordée, les députés comparurent le 26 du mois dans la grande salle de la Cour^ où le Parlement s'assembla pour les entendre. Le président Boyvin leur donna acte de leurs remontrances, et il fut convenu qu'ils se rendraient à Besançon près du Gouverneur le baron de Scey, pour conférer avec lui et l'archevêque sur la révocation qu'ils demandaient, avant tout, de ces dispositions illégales.
Le baron de Scey se borna à une réponse évasive et courtoise, mais l'archevêque les blâma ouvertement^et conclut à leur révocation.
Les députés revinrent à Dole et délibérèrent de nouveau avec le Parlement qu'ils pressèrent, tout d'abord, de travailler au rétablissement de la neutralité, moyen le plus sûr de sauver le pays.
Boyvin, avec sa fermeté ordinaire, fidèle au système que sa grande pratique des affaires lui avait toujours suggéré, prit la parole, et répéta que, pour sauver le pays il fallait^ d'abord le défendre, qu'il ne pouvait être défendu sans soldats, et que, sans ce subside impossible à remplacer, les troupes demeureraient sans solde. Il s'efforça d'établir que cette levée de deniers n'était pas un impôt, mais l'équivalent d'une contribution de guerre que, déjà par traité, les communautés payaient aux capitaines français ou suédois maîtres de plusieurs châteaux du territoire ; que la distribution des ordinaires du sel était, dès longtemps, altérée par la confusion des temps ; que ce qui tranchait tout.
c'élaît la nécessité, qui n'a pas de loi ; qu'enfin, pour sauvegarder les libertés du pays, les commis au gouvernement expédieraient aux députés des Etats des lettres de non préjudice.
Ces raisons, surtout la dernière, ne persuadèrent pas les députés, qui ne reconnaissaient qu'au Roi seul le droit de délivrer des lettres de cette nature. Ils refusèrent donc cette offre comme sans valeur. Mais, ils finirent par déclarer que, fatigués d^une inutile résistance, ils cédaient au temps, sans approuver ces attentats contre lesquels ils protestaient.
L'assemblée s'occupa ensuite des dettes contractées, pendant la guerre, sur l'ordre du Parlement, par les particuliers et les communes. Elle comprit tout l'intérêt qui s'attachait à leur cause, et fut d'avis qu'on cherchât le moyen d'adoucir les poursuites et les rigueurs des créanciers.
En terminant la séance, Boyvin, qui s'était livré à un grand travail sur tous les comptes de la guerre, et sur l'emploi de l'argent reçu à cette occasion par les chefs de la province, déposa sur le bureau des Etats ce travail de longue haleine , et écrit en entier de sa main, dont nous possédons encore aujourd'hui l'original (1).
2f« assemblée des neuf y 24 février i645. — Dole (2).
Quoiqu'un semblant de paix eut reparu, que les chemins fussent plus surs à raison de la suspension d'armes, le repeuplement du pays ne faisait que commencer. Impossible encore de lui demander aucun subside ; même
(1) Aux Archives départementales du Doubs, Papiers des Etats.
(2) C. 2S0, p. 96. — DBTEOtBS. Recès^ tom. III, p. 100 et s., n'a publié qu'une partie de ce recès, à raiflon des lacunes ou des avaries de son manuscrit.
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Boyvin et la Cour furent d'avis de ne rien réclamer sur le quatrième terme du dernier impôt, pour donner loysir aux œmmunautés de se remettre.
Approbation de certains comptes. Lettre du Roi annonçant que, à la place de don Francisco de Mello, il a nommé gouverneur des Pays-Bas et du Comté de Bourgogne le prince don Juan d'Autriche, son fils, et, en attendant son arrivée à Bruxelles, le marquis de Castelrodrigo.
Refus des députés de prendre à leur compte les deniers avancés pendant les guerres pour le service de S. M. par le marquis de Conflans et le conseiller de Beauchemin, cette charge devant, à raison de son origine, incomber au trésor royal.
22^ assemblée des neuf, i9 février i646. — Dole (1).
Les députés donnent leur avis sur les arrérages dus par les débiteurs de rentes créées pendant la guerre ; leur opinion est d'en faire remise aux débiteurs, et même d'imputer sur le capital ce qui a été payé de ces arrérages, qu'ils considèrent comme extorqués.
Avis de députés sur d'autres réclamations particulières.
23^ assemblée des neuf y il décembre i646. — Dole (2).
Les neuf députés de l'Etat ayant été assemblés, l'abbé des Trois-Rois^ qui les préside, expose que sa maladie Ta empêché de les réunir plus tôt, mais qu'il s'est décidé à le faire sur les lettres du magistrat de Dole.
Les députés avaient demandé le rétablissement des or-
(1) Archives des EtaiSy liasse G 230. — db Taotes n*a pas retrouyé cerecès.
(2) Papiers des Etats, G 230. — Recès omis par de Trotes.
dinaires du sel ; sur ce était intervenue une déclaration de marquis de Castelrodrigo. Des explications à cet égard sont nécessaires, ces ordinaires étant un droit de la province. Les villes insistent, et l'abbé des Trois-Rois a rédigé, pour être adressée au Roi, une lettre qui est approuvée par l'assemblée.
Les députés ayant requis la suppression de certaines impositions, demandent, pour dégager leur responsabilité, que kurs remontrances soient consignées siir les cahiers.
La Cour s'oppose à cette suppression, ce subside étan t indispensable à la défense de la province, et aucune autre mesure n'étant possible. Elle promet, néanmoins, que toutes les impositions seront abolies, dès que la province pourra jouir d'un repos assuré.
Nomination d'un solliciteur près de Sa Majesté pour obtenir le rétablissement des ordinaires du sel.
24* assemblée des neuf, août 1647. — Dole (1).
On lit à l'assemblée des lettres de Sa Majesté adressées à l'abbé des Trois-Rois, annonçant qu'elle a retiré des Pays-Bas le marquis de Castelrodrigo qui en avait le gouvernement avec celui du Comté de Bourgogne, et qu'elle le remplace par l'archiduc Léopold.
Les députés demandent instamment à la Cour de permettre l'exportation et la vente des grains dans les provinces voisines, par le motif que, la moisson de l'année ayant été abondante, il faut faciliter le commerce qui va se rétablissant, et rendre courage aux particuliers qui trouveront, dans cette vente, le moyen de cultiver leurs fonds grandement appauvris par la cessation de la culture.
Remontrance à la Cour sur le haussement du sel et une
(1) Papiers des États, liasse C 230. — Recès omis par de Tbotbs.
sous PHILIPPE IV. 425
contribution imposée aux communautés contrairement aux franchises du pays.
Dans sa réponse, la Cour se borne à dire qu'elle n'a pas voulu porter atteinte à ces franchises, et qu'elle pourvoira à la libre exportation des grains.
25® assemblée des neuf, novembre i647. — Dole (i).
Divers articles sont proposés et discutés pendant plusieurs séances en présence du gouverneur le baron de Scey, puis soumis à la sanction du Parlement en audience publique. Ils sont surtout relatifs à la vente des biens de marque par décret ; cette vente est ruineuse pour la noblesse obérée par les guerres, et aux intérêts des propriétaires durement poursuivis par les créanciers qui les exproprient.
Sur ces articles et autres, le Parlement répond par des apostilles favorables.
Les dépuiés profitent de cette circonstance pour prolester contre le surhaussement du sel , fait d'autorité de la Cour, et demandent l'abolition de ce subside, sur laquelle le Parlement refuse de s'expliquer.
26® assemblée des neuf, mai 1649. — Dole (2).
Les événements avaient été si malheureux et les recouvrements sur les contribuables si dilTiciles, que le quatrième terme du don gratuit échu au 2 février 1637 n'était pas payé. Il avait fallu surseoir à tout ; les députés demandent l'acquittement de ce terme. La Cour y consent à condition
(1) G 230, p. |i08. — Ce recès est imprimé daas les recès |de dbTbotbs.
(2) G 230, p. ili. — Imprimé dans les recès de db Trqybs.
de le réserver au paiement des rentes et des emprunts occa" sionnés par la guerre.
Ils demandent encore qu'une députation soit envoyée aux cantons suisses assemblés à Baden, afin d'obtenir leur intervention pour le rétablissement de la neutralité.
Autres remontrances moins importantes,et nouvelles protestations contre le surhaussement du sel, déjà présentées sans succès, à l'assemblée précédente.
27« assemblée des neuf^ 26 novembre 1649. — Dole (1).
Les neuf députés assemblés à Dole refusent une seconde fois de prendre à la charge de l'Etat les dettes faites sans leur participation par le marquis de Conflans et le conseiller de Beauchemin pendant le siège de Dole, ces dettes ayant été contractées pour le service royal , et devant rester à la charge du roi.
Divers articles de détail, et remercîments des députés aux chefs du Gtouvernement, qui ont traité avec les ministres du roi de France pour la jouissance réciproque des biens situés en France et au Comté de Bourgogne.
Ce recès, le dernier avant l'assemblée des véritables États généraux en 1654, précéda de dix mois la mort de Boyvin, et de quatre ans celle de Brun, deux magistrats qu'on peut appeler l'âme de cette grande épopée militaire, la Guerre de dix ans. Boyvin surtout mérita l'admiration de la province : malgré ses lourdes charges, 3,000 francs furent votés à sa veuve, et il fut déclaré, qu'en mémoire de ses signalés services le corps de l'Etat assisterait, dans l'église de Dole, avec le Parlement et la population entière, aux prières publiques offertes à Dieu pour l'âme de celui qui,
(1) Recès dans de Troyes, III, p» 106. — Papiers des Etats, C 230. DE Troybs, III, p. 119-132,
sous PHILIPPE IV. 127
réunissant toutes les gloires, avait été, pour la patrie, dans les jours les plus terribles, le plus grand des magistrats et le plus éminent des citoyens.
A dater de 1644, le pays de Franche-Comté^ au moyen des premières suspensions d'armes, commence à se repeupler. — Heureuse influence du Parlement et des Etats sur ce repeuplement.
Sous le coup de tous les fléaux, la dépopulation du Comté de Bourgogne avait été si grande que le Parlement, dans une lettre à Tlnfant d'Espagne, lui exprimait la crainte que la nation ne vint à s'éteindre.
Aussi il était temps que les suspensions d'armes, favorisées par la reine de France, arrêtassent le dépeuplement. La plupart des habitants étaient morts, nombre d'autres . avaient fui et résidaient dans les contrées étrangères. Dans une foule de villages, il n'y avait plus d'habitations, à plus forte raison ni meubles, ni instruments aratoires, ni bétail. La tradition, telle que je l'ai entendu répéter dans mon enfance, raconte qu'il avait été un temps, dans les anciennes guerres, où les buissons croissaient dans les villages ; et un témoin de la ruine et du saccagement de la petite ville de Saint-Amour, prise en 1637 par Longueville, dépose (1) que, quand il y revint seize ans après, on avait de l'herbe jusqu'aux genoux dans les rues. Le sol des épaisses forêts s'était accru, les loups et les bêtes sauvages s'étaient multipliés, et, selon les mêmes traditions, il fallait défendre contre eux les paysans au labourage. Enfln les débris des habitations eux-mêmes tendaient à disparaître ; de pauvres gens venaient fouiller dans les décom-
(1) Enquête aux archives deSt-Âmour.
bres^ et enlevaient ce qa'ils trouvaient de matériaux i vendre, de sorte qu'il fallut un édit du Parlement contre ces démolisseurs.
C'est en 1644, à dater des premières suspensions d'armes avec la France que commence, quoique timidement encore^ le premier repeuplement du pays. Cette date est marquée partout dans les écrits originaux (1). L'espérance de la paix, toute précaire, incertaine et chèrement achetée qu'elle fut encore, décida des habitants à quitter les bois et la terre étrangère pour revenir à leurs foyers abandonnés. Ont put alors rencontrer des êtres humains sur les routes ; car, auparavant, d'après les documents contemporains, il fallait faire quelquefois plusieurs lieues de chemin sans découvrir un homme. Nombre de familles étaient éteintes, beaucoup de successions vacantes, une foule de terres sans maîtres. Les premiers cultivateurs, qui reprirent la charrue, ne connaissant plus les limites des héritages, labouraient au hasard et sans suivre de bornes. On eut dit une ile sauvage nouvellement découverte, où tout était au premier occupant.
Le Parlement et les Etats comprirent promptement que cette œuvre de repeuplement était une question de premier ordre (2) pour le temps présent et pour l'avenir de la na-
(1) Dans une ordonnance du 23 juin 1(353, le Parlement après avoir rappela toutes la mosupes d»» prolecâoa qu'il a prises en faveur des dt^biteurs, ajoute : < CousîJ'lw it qui Dspma neuf ans ls pa.ys
« AUROIT ESTÉ DÉLIVRÉ DE TOUTES SORTES d' ARMÉES EXXEMIES, à faUOH
« de (fuoy un chtiscun anroU esté libre pour se redresser et mettre ses biens • en meilleur estât..,, ioolb G.)ur a. irouvt^ conveuible de commencera « réduire Tordre dudit pnvs en son estât ancien. » (Recueil manusc. des êdits^ tom V. p. 35i. Archiv. de la Cour.)
(2)L*ortlonua'.uî.^ du 21) iV-vrier UVA com\n'ond'M articles. Les articles 16 jusqu'à 21 so.u rolaiiis au ropouplemojit de la province, et leParlemeut y déi*lao quj la coasoi'vaiio i dos commuiiautès et l'accroissement des habitants lui est en recommandati'm particulier**.'^ Dans Tord, du 27
sous PHILIPPE IV. 129
tien. Ils y donnèrent les uns et les autres tous les soins de .la plus vive sollicitude. Mais cette œuvre était difficile : car tout était bouleversé. Il y avait des villages réduits à quatre ou cinq habitants. La noblesse étant entièrement ruinée par la guerre, d'importantes seigneuries s'étaient vendues et se vendaient à vil prix, parce que l'argent manquait partout. Parmi les cultivateurs, les uns étaient sans charrues, sans harnais, sans bétail ; d'autres craignaient, que, pendant qu'ils étaient au travail dans les champs, on ne vînt y saisir leurs bêtes et leurs instruments de culture. D'autres encore, réfugiés dans les bois où ils avaient fait de vastes défrichements, s'y étaient créé loin des hommes des retraites ignorées, et ne voulaient plus en sortir pour rebâtir leurs villages. Dans d'autres endroits, les paysans repoussaient les étrangers, leur refusant la liberté de s'établir parmi eux, et voulant réserver pour eux seuls les terres vacantes et les bois de leur territoire. Mais le plus grand obstacle, c'étaient les dettes des communes. Pendant la guerre, et par ordre supérieur, elles avaient été obligées de faire des emprunts pour l'entretien des troupes qui défendaient le pays ; on avait promis qu'elles en seraient remboursées par le trésor royal, mais l'Espagne refusait de les reconnaître ; et venir s'établir dans tel village qui les avaient contractées, c'était s'assujetir comme débiteur à ces charges redoutables.
Voilà les obstacles contre lesquels il fallait lutter, si l'on voulait que le pays se relevât. Le Parlement et les Etats rivalisèrent de zèle dans cette œuvre difficile. On voit le Parlement, à qui la noblesse était si hostile, en défendre les biens ; il la protège contre les décrets, il défend le dé-
mai 1653 il veut que l'on ne trouble pas les habitants dans les commencements et progrès qu ils donnent à leur rétablissement,afin qu une doaceur plus g^nde les invite à continuer, et {rappelle même j ceux qui 86 sont retirés. {Recueil dté V. 26i, v^.)
4)iteur contre ses créanciers (1), prolonge les prescriptions, ramène du fond des bois les cultivateurs et les oblige à revenir dans leurs villages (2), tantôt par la menace d'être privés de leurs ancfens héritages, tantôt par celle de perdre, eux et leur descendance, toutes participations aux libertés publiques. Par d'autres édits, le Parlement appelle les étrangers sur le territoire, et les fait participer aux avantages des anciens habitants.
Les Etats entrent dans les mêmes vues, proposent les •mesures les plus sages (3) et, chose capitale, prennent à leur compte comme nous le verrons, toutes les dettes des communautés contractées pour la défense du pays. Quand par la plus grave des erreurs, le Parlement condamne et veut abolir, comme excessives en nombre, les fruitières ou
(1) 16 janvier 1640. Édit du Parlement défendant aux créanciers des rentes contractées pendant la guerre de gager et saisir les habitants du pays, lesquels sont retenus de cultiver leurs héritages par la crainte d*étre arrêtés et saisis, ainsi que leur harnois, chevaux et denrées ; ce qui peut rendre les communautés désertes. (Archiv. de la Cour de Besançofif ane, ordonn. p. 590,)
(2) « Depuis les guerres présentes plusieurs subjets s'estant retirez « et logez dans les bois pour s'y tenir à couvert do? courses et hosti- ■ litez, y avoient fait de grands desgats et abattues et réduit bonne « partie desdits bois en nature de terre labourable, qu'ils s'obstinent à « cultiver et ensemencer ; ce qui leur fait négliger l'habitation de leurs « villages et la culture de leurs plaines et finaiges, quoique de meilleur € rapport. Défense par le Parlement de continuer cette culture. > {Ord, da 27 janvier 1648. RecueU ciU,p. ÎOi.
(3) 1664. Assemblée à Dole des députés des États pour aviser aux moyens de repeupler la province. Comme les anciens habitants refusaient de recevoir ceux qui se présentaient, les députés demandent le renouvellement de Téditqui ordonne de lesadm-^rtrejs'ilssont de naissance catholique et gens de bien. ^ Que l'on co.nmande aux originels établis à rétranger de revenir au pays sous peine de perdre leurs fonds s'ils en ont. et pour taxo d'être privés, ainsi que leurs descendants, des droits, privilèges et immunités de la province. (Papiers des états, C 238,)
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fromageries nouvellement créées (1) et qui sont aujourd'hdî î Tune des grandes richesses du Pays, les députés des États • se déclarent les défenseurs de cette grande et productive . industrie, et parviennent à la niaintenir'(2). «
Il est dans les ordonnances du Parlement des dispositions qui peignent mieux que tous les récits historiques, l'état du pays à cette époque. Il sera, dit une ordonnance, nommé dans les villages un échevin sur six habitants, et deux s'il s'en retrouve jusqu'au nombre de douze. On le voit^ces villages grands autrefois, mais détruits par la guerre, n'étaientplus que de petits hameaux.
Cependant, dans les. quinze années qui s'écoulèrent depuis les premières suspensions d'armes, le repeuplement, sans être très-rapide, fut moins lent qu'on ne l'aurait imaginé (3), et, sur cette question, nous possédons, dans les archives des Etats, un document de haute importance, d'autant plus utile à signaler que son existence est généralement moins connue : c'est un recensement de la population par villes, villages, hameaux, châteaux-forts et communautés. Il a été dressé, en 1657, par ordre du Parlement, pour la distribution du sel provenant des salines royales de Franche-Comté. On y trouve le nom et le prénom de chaque habitant, celui de sa femme, le nombre de ses enfants, et les mêmes détails sur les étrangers nouvellement établis. En le consultant, beaucoup de cultivateurs et autres peu-
(1 et 2) 19 décembre 1654. Ordonnance du Parlement portant que, ^ en divers endroits de la province, il s'est formé un nombre excessif de fruitières, que d'autres vont s'y établissant chaque jour, que ces frO" mages et vachelins se distribuent en gros chez les étrangers au grand préjudice du pays, le Parlement ordonne de cesser cette fabrication pour I le premier mai 1655. — 26 septembre 1654, représentations énergiques des députés des Etats contre cette abolition* Papiers des Etats, C 230.
(3) Dans une ordonnance du 9 février 1654, il est dit que a les hahi- ' « tarUs des communautés commencent à S6 multiplier. » (Recueil cité, p.261vo.)
vent y retrouver encore aujourd'hui, après plus de deux siècles écoulés, leurs ancêtres échappés aux incendies et à toutes les calamités de cette époque (1).
Nous avons, dans le cours de ce récit, retracé ces terribles jours. Qui croirait que, la suite de tant de malheurs, la légèreté humaine ait immédiatement ramené les fêtes et les danses, et qu'il ait fallu un édit pour les interdire, tant que la guerre 'n'aurait pas entièrement cessé (2) ?
Qui eût supposé que, quatorze ans après l'invasion dé Weymar et l'embrasement de tant de villages, il serait nécessaire de publier un édit contre la somptuosité des habits et la profusion des ornements d'or et de soie! Prodigieuse vitalité de la nation bourguignonne, admirable fertilité de son territoire ! Girardot de Noseroy remarque, en terminant son Histoire de Dix am, cette vitalité singulière (3) ; et Jules Ghiflet, qui commence ses Mémoires vers 1655, nous fait, non sans tristesse, cet incroyable tableau des excès du luxe et des banquets, de la richesse des habitations dans certaines villes, comme des vêtements somptueux des deux sexes (4) :
(1) Ce recenaerneat est aux Archives des États sous la lettre C . 269, 270, 271.) Quelques chiffres donneront Tidée de la population des principaux chefe-lieux : Baume a 949 habitants, — PorUarlier, 2300, — Vesoul, 1062, — Lure, 2822, — Poligny^ 1565. — SaiiU-Claudey 2012, Ornaiif avec le château, 1451, — Lons^le^Saunier, 924. Sur ce dernier nombre, on compte 579 habitants anciens et 345 étrangers. — On voit, par le même document, que les nouveaux venus sont souvent des Suisses et des Savoyards.
(2) « Malgré la rigueur de la saison et la continuation des fléaux de « la justice divine, quelques manants et habitants qui se sont rassem- < blés dans les villages, recommencent de praticjidr les danses, jeux et «t desbauches publiques les jours de feste. » La Cour les interdit complètement, 5 février 1646. (Recueil manuse, des èdils, tom. X, p. 181.)
(3) HUt de Dix ans, p. 251.
(4) Mém. de J. Ghiflet, I, p. 20, dans les Doc. inédits sur Vhist. de la Francke-Comté,
sous PHILIPPE IV. 133
« La corruption des mœurs et le luxe, dit-il, estoient « venus à tel point que certainement tout étoit malade... a: On a vu des prélats passer à de' si grands excès qu'il y € avoit plusieurs plats, chacun rempli d'une vingtaine de a: levreaux et les perdrix à Tavenant, pendant que les pau- € vres sortoient du portail de leurs maisons à mains vides, dc Les menus gens imitoient les plus gros, et un procureur « du Parlement étoit tellement dégousté de chapons, qu'il € professoit en estre saoul. Dans les maisons de plusieurs « conseillers, dont les pères ne savoienl que c'étoit de « tapisserie, on méprisoit celles d'Audenarde, et il falloit c de celles de Bruxelles. Les habits courts correspondoient c au désordre de la table et des meubles ; et les filles et c femmes de peu usurpoient la qualité de demoiselles^ et « portoient de longues queues à leurs jupes, comme des a: dames du premier rang du temps passé (1). ï>
(1) Les Etats Généraux de Franche-Comté s'alarment de ce luxe, et redit somptuaire du 20 mars 1655 est rendu sur leurs remontrances : « Considérant que le luxe d^hommes et de femmes passe à un tel excès < dans le pays, que les toiles, dentelles, galons, passements, boutons, « galons d'or et d'argent, broderies de soye, comme aussy superfluitésde € rubans, causent une si grande dépense que les familles en sont épni- € sées... Le Parlement défend aux marchands d'en vendre, aux taiUeum c d*en tenir. (Recueil cUé, tom. X, p. 265, Arehiv, de la Cour.
i34 ÉTATS GÉNÉRAUX
Reprise des États généraux suspendus depuis i6S3. — Singulière attitude de l'Espagne^ et son ingratitude envers la Franche-Comté.
Le comté de Bourgogne avait montré à la monarchie espagnole un dévouement véritablement prodigieux. Jamais peuple ne s'était sacrifié pour son souverain avec tant d'héroïsme. On aurait cru qu'en retour, et la parole royale en semblait le gage assuré^ la plus fidèle des provinces serait désormais la plus aimée.
Il n'en fut point ainsi ; et nous allons assister à un spectacle aussi étrange qu'inattendu. Désormais cette nation, objet de si flatteuses promesses, sera traitée sans pitié^ accablée d'impôts audelà de ses ressources, ses places fortes seront laissées à l'abandon, au point d'en rendre la défense impossible. Elle sera livrée à la haine, puis aux vengeances des ministres flamands. Ils lui interdiront toute députation en Espagne sans leur permission ; et, quand à bout de souffrances et de douleur, elle s'adressera par lettres à la royauté, ses plaintes les plus justes demeureront des années entières sans réponse.
« La puissance de la maison d'Autriche, dit Dunod(l), € étoit si fort diminuée pendant le règne de Louis XIII et € la minorité de Louis XIV, qu'elle estimoit impossible de € conserver le comté de Bourgogne, particulièrement après <c la perte de l'Alsace cédée à la France par le traité
(1) Philippe IV écrivait au Parlement de Dole le 31 mars 1639 : « Vous estes les premiers vassaux que j'aj et ceulx que j'aime le ff plus, cognoissant Tostre fidélité et valeur. Aussy devez croire que
< je ne vous manqueraj en aulcune manière, quand bien mesme il fau-
< drait exposer pour vous ce que j*ay de plus cher en ma couronne. » (Dans la Corresp. du Parleffient, année i639.)
(1) Mémoires pour servir à V histoire du comté de Bourgogne, III, p.7 II
sous PHILIPPE IV. 135
€ de Munster, et qui lui avoit conservé jusqu'alors € la communication avec l'Empire. Ce fut la raison qui € détermina le roi d'Espagne à tirer dès lors tout ce qu'il <c pourroit de la Franche-Comté, sans y porter aucun sec cours comme auparavant. Les personnes du pays les € plus sensées et qui n'étoient pas trop prévenues durent <c voir que l'Espagne l'abandonnoit à son sort. >
Tels sont les événements qui vont se dérouler sous nos yeux pendant vingt et un ans, jusqu'à la dernière conquête de Louis XIV^ et dont les premiers traits s'aperçoivent à la reprise des États généraux de Franche-Comté,c 'est-àdire^ dès lôSA.
Session du 23 avril i654. — Dole (1).
Sommaire du Recôs»
Première partie. — Le baron de Scey et le Président du Parlement, Commissaires du Roi devant les Etats, — lenrs discours. — Ds demandent 120,000 fr. de don gratuit, et 600,000 fr. pour acquitter les dettes du Roi dans la province. — Examen de cette demande par les Etats qui accordent 300,000 fr. — Conditions absolues qu'ils mettent à ce don excessif. — Diverses propositions qu'ils soumettent à la royauté.
Deuxième partie. — Ménagerie qui nest pas à présenter au Roi. — Trois chefs importants signalent cette partie du recès :
1® Le rapport détaillé de Tabbé des Trois-Rois, Président des neuf, sur les vingt-sept assemblées tenues en l'absence des Etats ;
2^ L'examen des allocations de tonds fûtes sans pouvoir par les neuf pendant cette absence. — Elles sont annulées, puis ratifiées ;
3^ Le consentement des Etats de prendre à leur charge les dettes des communes contractées pendant la guerre pour la défense du pajs^ dettes répudiées par la royauté d'Espagne. — Félicitations des Etats au Parlement sur la sagesse de son gouvernement pendant la guerre.
Vingt-trois ans s'étaient écoulés depuis la dernière assemblée des Etats généraux de Franche-Comté. L'Espagne ne les avait pas convoqués pendant ce long intervalle, ne pou-
vant demander aucun subside à un pays si complètement ruiné à son service, et presque sans habitants.
La dernière assemblée remontait à 1633. Dès lors, de graves événements s'étaient accomplis. L'Espagne s'était considérablement affaiblie par des guerres sans fm. Quoique la masse de la nation lui restât fidèle, certains esprits n'avaient pas foi dans l'avenir, et comparaient la monarchie espagnole à un tonneau dont les cercles sont rompus et dont les douves se désassemblent (1). En Franche-Comté, les hommes éminents qui avaient, avec tant d'énergie, dirigé sa défense dans les extrémités les plus terribles, Boyvin, Brun, n'étaient plus, et le dernier membre de ce grand triumvirat, l'abbé des Trois-Rois, usé par tant de fatigues, allait bientôt les suivre au tombeau. Une ceinture ennemie achevait de se resserrer autour de la province, et le traité de Munster était appelé par les députés des Etats la grande ruine du pays (2).
L'assemblée de 1654, omise par tous les historiens des
(1) Mémoires de Julbs Chiplbt,
(2) « Suivit le traité de Munster et la relasche de tant de belles pro- « vinces cédées aux ennemis de FEmpire, et ce fut la véritable ruine i de ce comté de Bourgongne, puisque ces mesmes provinces ne servi- • rent qu'à agrandir le cercle des François autour de ce pays, pour y c entrer de tous costés. » (Remontrances des dix -huit à la reine d^Espagne i674.)
Le traité de 1648 reconstitua le cercle de Bourgogne qui ne fut qu'une charge de plus pour la Franche-Comté, sans qu'elle en tirât aucun avantage : € Que le cercle de Bourgogne, porte le traité, soit et de- < meure membre de l'Empire, après que les différends d'entre la France c et l'Espagne compris dans ce traité seront assoupis ; que toutefois, ff ni l'Empereur ni aucun des Etats de TEmpire ne se mêlent point dans c les guerres qui s'y font à présent ; mais si, à l'avenir, il arrive des « différends entre ces royaumes, que, nonobstant cela, la nécessité de la « susdite obligation réciproque, qui est de ne point aider les ennemis € l'un de Tautre, demeure toujours ferme entre tout l'Empire et les Rois « et le royaume de France. Qu'il soit pourtant libre à chacun des Etats do
sous PHILIPPE IV. 137
Etats (1), fut Tune des plus importantes de ce siècle par le nombre et la gravité des articles qui furent mis en délibération, et dont quelques-uns sont la clef des événements qui vont suivre.
Ces articles sont au nombre de 86, et portent sur des sujets très variés.
Au début de la séance, on entendit deux discours. Dans Fun, le baron de Scey, gouverneur du pays, demanda 120,000 fr. de don gratuit. Dans le second, le président Lullier, autre commissaire du roi d'Espagne devant les Etats, appuya cette demande de 120,000 fr., mais en y ajoutant cellede 600,000 pour payer les dettes du trésor royal dans la province. Ce don était excessif ; cependant l'orateur, chargé de cette tâche difficile, s'efforça de démontrer Tamour du roi pour ses peuples, le peignant [comme un véritable père, à la différence des despotes qu'ils ne connaissent souvent que de nom.
Ces paroles si affectueuses, mais trop démenties par les faits, ne persuadèrent pas les Etats. L'éloquence la plus habile ne pouvait leur dissimuler l'écrasant fardeau dont on les chargeait. Jamais leurs assemblées n'avaient, dans les jours les plus prospères, entendu propositions pareilles. Les instructions des commissaires les aggravaient encore par les mots nouveaux d'aydes^ de subside, de secours extraordinaires y qui semblaient assimiler les Francs-Comtois à des peuples soumis par un maître à de véritables impôts. Ils les rejetèrent avec fierté comme incompatibles avec leurs anciennes libertés.
« secourir hors des bornes de TEmpire Tun ou Tautre royaume, o De cet article sortirent des demandes de secours pécuniaires adressées par FEmpire contre les Turcs à la Franche-Comté, qui les supporta, quoiqu'elle n'eut guère besoin de ce surcroît de charges.
(1) Le texte est aux archives des Etats avec les apostilles. Ds Trotbs, qui n'y est jamais entré, n'a pu découvrir ce recès, et Julbs Chiflet, q^i le mentionne très-brièvement, le croit, par erreur, de Tannée 1656.
L'Espagne , pour demander une subvention aussi exagérée, alléguait que, depuis longues années, la province n'avait rien fourni au Roi, comme si avec tant de sang versé, tant de misères si longtemps subies, elle n*avait pas assez acquitté sa dette, et si on avait pu demander quelque chose à une nation qui manquait de pain !
Par ces paroles imprudentes, les commissaires de la royauté obligeaient les Etats à rappeler, au nom de la nation, ses longues et elïroyables souffrances, et ils le firent avec autant d'énergie que de vérité :
La dévastation, dirent-ils, a été générale ; « les perséc cutions, les misères, les oppressions, que la province a « supportées, sont inexprimables. La giier; o a régné dix « ans avec une cruauté plus que barbare; cI!-3 a produit c des spectacles si terribles, une désolation si universelle, « que jamais on a ouy parler de maux semblables ; les € meurtres, les assassinats, embrasements et ravages, y € ont esté coustumiers, et la famine mesme si estrange, c qu'elle a forcé, par une rage inouye, des pères, mères € et enfants de s' entremanger, et de faire la guerre à la € façon des cannibales.
« De quoy il n'y a raison de s'estonner pour avoir heu € sur les bras des armées entières, et d'abord celle de € Gallas, composée de cent mille bouches qui ont vescu € sans discipline militaire , exerceant toutes sortes de c cruaultéz et violences.
« Ce qu'on est obligé de représenter, ajoutent les auteurs du recès, pour montrer que le don gratuit qui va c être voté excède les forces du pays. Ce pays demeure e: pauvre et dépeuplé pour le présent, se remarquant que c la plus grande partie des terres, qui estoient les plus € fertiles autreffois, sont encore incultes et désertes, et € que de cinq parts il ne s'en retreuve pas une qui soit € en estât, et mesme quantité de villages demeurent inhaf bitez , les aultres n'estant encore repeuplez et restabliz « en leur entier. >
sous PHILIPPE IV. 139
Il n'y avait rien à répondre à des observations si vraies, et les commissaires, hommes du pays, le savaient mieux que personne. Il eût été juste de laisser respirer, pendant quelques années, ce pays infortuné et encore à l'état de ruine, avant de lui demander rien. Cependant, n'osant s'exposer aux dangers d'un refus, l'assemblée vota un don gratuit de 300,000 fr.
En accordant une somme si considérable, les États firent évidemment un effort suprême, incertains d'ailleurs des moyens dont ils feraient usage pour la payer.
Mais à cet octroi ils mirent des conditions absolues, c'est que le Roi leur expédierait, scellées de son grand sceau, des lettres patentes de non préjudice pour les dons gratuits de 4629 et de 1633, encore privés de cette garantie ; que le prix du sel demeurerait invariablement ce qu'il était avant les guerres ; que le don de 300,000 fr. serait, en premier ordre, employé à l'acquit des suspensions d'armes avec la France et demeurerait non avenu, si ces trêves venaient à se rompre.
Après ces articles, dont on remarquera l'importance et la vigueur, arrivent d'autres propositions secondaires des Etats ; elles sont surtout relatives aux Jésuites, dont il ne sera pas érigé de nouveaux collèges sans autorisation, aux couvents d'hommes et de femmes, aux bénéfices du pays à réserver aux indigènes, aux pensions, aux bons personnages à rétablir, aux chevaliers de la cour qui seront obligés de résider à Dole, au bailliage d'Amont qui manque de place de guerre pour se défendre, etc.
Telle fut sommairement la première partie de la délibération des Etats de 1654. La seconde intitulée Ménagerie ou (BconomiCy qui ne doit pas être soumise au Roi, n'est pas moins importante.
Les députés àl'également, qui avaient siégé au temps de la longue suspension des Assemblées, devaient le compte
140 iTATS GÉNITAUX
de leur administration pendant les terribles jours qu'il avait fallu traverser. Ce compte était prêt. Pour l'entendre une audience publique et solennelle fut fixée au A mai dans la chambre de la noblesse où les trois ordres se réunirent. Là, le président des neuf, Philippe-Emmanuel de Montfort, abbé des Trois-Rois, parut devant les États entouré de ses collègues. Dans un discours simple et précis il exposa les actes des vingt-sept assemblées qui, dans la mesure du possible, avaient, pendant ce long intervalle, remplacé la représentation nationale absente et pourvu aux besoins urgents du pays. On a lu plus haut le rocit détaillé de leurs diverses sessions.
Après cet exposé, l'abbé des Trois-ilois, comme un homme sur de sa conscience, appuya avec une grande dignité sur les paroles suivantes, qui terminèrent son discours :
c Je puis assurer, au nom de mes collègues et au mien, n'avoir rien fait que ce que nous avons jugé indispensable pour le service de la province. Nous vous supplions d'agréer le tout, et de recepvoir la démission de nos charges, que nous faisons dans vos mains. t>
Ce patriotique et calme langage fut accueilli par un murmure d'approbation. On connaissait le zèle des députés, qui, plus d'une fois, avaient été taxés d'exagération dans l'exercice de leur charge. Aucune voix ne s'éleva pour pro* férer une seule parole de blâme. Mais il fallait sauvegarder les libertés publiques. D'avance il avait été convenu que l'assemblée leur exprimerait sa reconnaissance, mais qu'elle annuUerait leurs actes pour le passé, en interdisant même expressément de les renouveler jamais.
Cette solution était commandée par les circonstances, et elle est exprimée dans le recès de la manière suivante :
c A quoy auroit esté respondu, au nom des Etats, par « le très-illustre haut doyen de Besançon qu'ils le remer- € cioient, et messieurs ses collègues, des soins et dili-
sous PHILIPPB IV. 141
c gences par eux apportés à la conservation des privilèges € de la province, et que chascune des chambres en son € particulier leur en tesmoignoit sa gratitude.
€ Successivement les Estats, ayant examiné ce que leur c auroit esté représenté par le sieur abbé des Trois-Rois, € ont remarqué que tout ce qui avoit esté géré par luy € avoit esté fait sans charge, pouvoir ny ordre des Estats. € Ce qui ne pouvoit estre tiré à conséquence ni préjudi* € ciable auxdits Estais à la diminution des privilèges et € immunités de la province ; (circonstance) qui les obligeoit c de déclarer les emprunts faits par les commis à Tesga- « lement et toutes les imposition^ réparties par eux sur € ladite province, tant es années 1635, 1636 et suivantes, c nulles et comme induement faites par défaut de pouvoir c et auctorité, voires mesmes pour attentats à celle des c Estats.
€ Lesquels, néantmoins, considérant la bonne foy des c créanciers , et que lesdits emprunts et répartements <K avoient esté causés pour des nécessités inexcusables, et € les deniers et grains en provenant avoir produit de no- € tables advantages à la province, tant par la délivrance c de la ville de Dole, etc.
c Par ces raisons les Etats ont déclaré et déclarent que c ce qui reste dehu desdits emprunts sera payé, et ad- € vouhent les répartements pour ceste fois et sans le tirer :» à conséquence. »
Les Etats ajoutent immédiatement :
« Et, pour empescher que cy-après les commis à Tesga- « lement qui pourront estre ne puissent se prévaloir de « tels adveux et engager de nouveau dans des debtes la € province, les Estats unanimement interdisent et deffen- « dent auxdits commis à Fesgalement et à tous aultres emc ployez en leurs affaires que,pour quelque cause etprétexte € que ce soit, ils s'ingèrent à faire semblables emprinses et < répartements, à peine d'en répondre en leurs propres
€ biens, déclarant dois à présent nul et de nul effect tout c ce qui pourroit cy-aprés estre faict au préjudice de la c présente déclaration, avec interdiction aux communautés <c et particuliers de la province d*y déférer, ains s'y oppo- € ser formellement. >
Après avoir, par ces dispositions, pourvu avec tant de sagesse aux intérêts du passé, comme aux besoins de l'avenir, l'assemblée examina une question des plus graves, et décida qu'il serait créé pour l'avenir une commission permanente de neuf membres qui, avec les neuf députés à l'également, aurait, d'une session à l'autre, le pouvoir, en cas d'absolue nécessité, d'imposer la province, prenant au préalable l'avis du Gouverneur et du Parlement (1).
En lisant cet article, il semble tout d'abord que c'est l'exécution du plan tant rêvé par les Etats à la fin du XVI® siècle, énergiquement combattu par Granvelie qui le qualifiait d'invention diabolique, et toujours rejeté par l'Espagne. Il en différait cependant, parce qu'il demandait l'intervention du Parlement et du Gouverneur, que, d'ailleurs, il ne s'appliquait qu'au cas d'un impôt nécessaire, sans donner aux dix-huit une plus grande autorité. L'événement, toutefois, donna raison à Granvelie, et par les trou-
(1) « Et néantmoinfi , comme il pourroit arriver des nécessités india-
< pensables pour la conservation de la province, et, pour y pourveoir, « il seroit nécessaire de faira quelque répartement sur icellc, lesdits « Trois Estats désirant se maintenir sous la douce domination de S. M., « mesme après avoir examiné Tapostille mis par le Parlement sur les « remonstrances à luy présentées par lesdits Estats ont jugé con-
< venable d'>bvi'3i' à sem'jlabljj ocoari'dajds et occasious par le « choix de neuf personnages de la province, éminentz tant en préla- « ture, naissance que mérites, lesquels, avec les neuf députez à Tesga- « lement, en des cas de pareille nécessité, ayent le pouvoir de résoudre € et conclure des impositions sur la province, après en avoir consulté « et pris Tadvis de monsieur le Gouverneur et de messieurs du Par- « lement »
sous PHIUPPB lY. 143
bles qu'enlraina celte institution, par les divisions qu'elle fit naître, elle fut, selon la remarque de Jules Ghiflet, des plus préjudiciables à la province (1).
Il restait pour les Etats une dernière question et des plus graves : elle fut résolue avec une grande sagesse. Le trésor d'Espagne, de plus en plus épuisé , avait refusé de prendre à sa charge les emprunts et les dettes que, sous la garantie royale et sous forme d'un prêt fait au Roi, les chefs de la province avaient obligé les communautés à contracter pour la défendre pendant la guerre. C'était une question capitale au point de vue du repeuplement du pays. Faisant taire toute autre considération, les Etats n'hésitèrent pas à se charger de ce lourd fardeau. Pour arriver à connaître le chiffre élevé de ces dettes , ils envoyèrent, dans toutes les années suivantes, les députés à l'également avec mission de rechercher sur place et par des enquêtes, le taux et la cause des emprunts, les Etats n'adoptant que ceux contractés pour le paiement des troupes auxiliaires et des milices du pays. Ces enquêtes, aujourd'hui recueillies aux archives de nos États, offrent, pour la guerre de trente ans, des faits historiques importants et curieux sur nombre de nos villages, à cette époque si cruellement mémorable.
Les Etals de i654 ne voulurent pas se séparer, sans payer à l'admirable conduite du Parlement, pendant la guerre, à son gouvernement tout ensemble paternel et plein de vigueur, un tribut d'hommage mérité. C'était le sentiment de toute la province. La noblesse n'y résista point complètement, et son adhésion, à demi forcée, ajouta à cet éloge un nouveau prix. Celle partie du recès n'est pas la
(1) « Si Ton fit bien ou mal d'ajouter ces neuf, que depuis on a « appelé bons hommes, et de leur mettre en main tonte Fautorité sur « le pays, c'est ce que le temps a appris estre fort préjudiciable. <» (Afém. de Julbs Ghiflbt, II, p. 226.)
moins curieuse ; des 36 articles dont il se compose, c'est le 34^. En voici les termes :
€ Estant les chambres de l'Eglise et du Tiers' Etat oblic gées de reservir V. M. par le présent recès de la satis- « faction que l'un et l'aultre desdits corps a de la douceur € et de la modération avec laquelle ceulx du Parlement c ont usé, pendant tout le temps qu'ils ont eu part dans € le gouvernement de ceste province, et du grand soin € qu'ils ont apporté pour la garantir des invasions des m ennemis, soit aussi pour la maintenir dans la tranquilc lité dont elle jouit à présent par la permission de V. M., c et prévenir toutes les occasions qui la pouvoient altérer.»
Le recès ajoute :
c N'ayant ceux de la Noblesse esté auîcunement d'avis <c que l'on en tire aucune chose dans le recès, pour éviter € les nouveautés, et dans la créance que le Parlement est € satisfait des remercîments qu'on luy a fait pendant les € présents Etats. >
Dans l'apostille, la voix du souverain, planant au-dessus de ces mesquines réserves , se mêla à celle du pays : € Sa Majesté, y est-il dit, a une entière satisfaction de la « conduite et grand zèle de ceulx de son Parlement à son « service, et en aura tousjours le souvenir. » — Malgré la pénurie de son trésor, le Roi décerna, Tannée suivante, à la cour de Dole une mercède de 12,000 francs (1).
Enfin il était, à cette première reprise des États généraux, une dette du pays à acquitter. La mémoire de Boyvin et de Brun vivait encore dans tous les cœurs. Par un article spécial du recès, les États déclarèrent qu'une messe solennelle serait demandée pour ces deux grands hommes, et qu'ils y assisteraient en corps.
(1) Actes importants du Parlement de Dole, années i65i-M, p, 77 V* et 8. aux Archives de la cour de Besançon.
sous PHILIPPE IV. 145
1654-1655. — Envoi en Flandre d'une déptUation chargée de porter le recès de 1654. — Mauvais vouloir des ministres flamands. — Fermeté des Etats. — Ils obligent les flamands à céder. — Extrême embarras financier de la Franche-Comté.
Porteurs du recès de 1654 et des diverses instructions des Etats , les députés franc - comtois se rendirent à la cour de Bruxelles. Ces instructions faisaient le tableau le plus émouvant de tout ce que la Franche-Comté avait souffert pour l'Espagne, de ses dettes accablantes et de la misère où elle était encore réduite. Mais ce langage ne devait guère être entendu; d'autres pensées régnaient dans les conseils de Flandres, qui avaient résolu d'anéantir lentement, mais sûrement^ toutes les libertés de cette province. Les conditions, mises par les Etats de 1654 au don excessif qui leur avait été arraché, étaient faciles à remplir; il ne s'agissait que de faire apposer la signature royale sur des actes où elle n'avait jamais été refusée, et de les renvoyer avec cette garantie aux Franc-Comtois qui les attendaient. Ce n'était pas une faveur ; cependant les députés ne l'obtinrent pas. Aucune lettre revêtue du sceau royal ne fut octroyée, et les vagues apostilles du recès ne furent revêtues que de la signature de l'archiduc Léopold, fils du roi, gouverneur des Pays-Bas et du Comté de Bourgogne. Tous les efforts des députés ne purent aboutir à autre chose, et ils quittèrent la cour de Bruxelles moins avancés qu'à leur arrivée. Aussi, quand de retour en Franche-Comté, ils parurent devant les neuf députés de l'Etat pour rendre compte de leur mission, le premier mot du marquis de Meximieux, membre de la députation, fut de dire tristement : <l Nous n'avons guères réussi^ et vos ' « députés n'ont pas grand récit à vous faire (1). :^
(1) Séance des neuf députés de FEUU, 14 avril 1655. Papiers des Etats , €230-231.
i46 ÉTATS GÉNÉRAUX
Devant tant de mauvais vouloir des Flamands, il n'y avait qu'une conduite possible, celle d'exécuter la menace des Etats, et de refuser nettement la délivrance du don gratuit, selon la prescription formelle du recès (1).
Les neuf s'y décidèrent immédiatement, et annoncèrent à la cour de Bruxelles cette résolution. La situation devenait critique ; car cette cour impérieuse ne s'adoucit point et persista ; les députés firent de même, et, au grand dépit des Flamands, le conflit se prolongea pendant près d'une année. Ils cédèrent enfin, mais en gens irrités ; leur aversion pour les Bourguignons qui, comme on l'a vu, remon' tait au temps de nos ducs, ne fit que s'envenimer et s'accroître, et ils gardèrent mémoire, pour la plus prochaine occasion, de l'humiliation qu'ils venaient de subir.
C'était de véritables ennemis, et l'histoire peut, sans invraisemblance , attribuer à cette inimitié les impressions fâcheuses répandues alors à la cour d'Espagne contre le Parlement de Dole, impressions attaquant son honneur et laissant suspecter jusqu'à sa fidélité (2).
Les signatures royales ayant donc été envoyées (3), nos Bourguignons n'avaient plus qu'à acquitter In promesse du pays, et il fallait trouver 300,000 francs. Mais ici et tout d'abord l'embarras fut au comble: il n'y avait pas un denier disponible au cabinet des Etats. Eux-mêmes étaient, dès longtemps , engagés pour 100,000 écus ; les villes à ressort se voyaient poursuivies pour une somme sembla-
(1) Ihid.
(2) Le !•»* octobre 1656, le Parlement écrit à Son Altesse sérénissime, qu'il a appris par beaucoup d'endroits, et tout nouvellement par le retour du chevalier de Moiron, que l'on avait à la cour d'Espagne des impressions fâcheuses sur sa fidélité et désavantageuses à sa réputation, n consulte Son Altesse sur l'envoi d'un député à la cour.
(3) Séanu des neuf députés à V également^ 9 juin 1656. Papiers des Etats, C23i.
sous PHILIPPE IV. 147
ble. Les termes arriérés du don gratuit se percevaient avec une difficulté inouïe à raison de la misère des contribuables. Examen fait de cette situation presque sans issue, on n'aperçut d'autre moyen que celui de prendre l'argent dit de la milice, dernière ressource du pays (1), pour la restitution de laquelle les neuf députes s'engagèrent conjointement sur leurs biens personnels (2). Encore, après tous ces expédients, il restait, pour compléter l'envoi à faire en Flandre, une somme de 3,000 pistoles à trouver. Un homme de cœur se rencontra pour la fournir, en l'empruntant lui-même pour la plus grande partie. Cet homme généreux et dévoué à son pays était le baron de Scey de la maison de Bauffremont, le gouverneur de la province (3).
Tel était, en 1655, l'état désastreux des finances publiques en Franche-Comté. J'ai insisté sur ces détails, parce que cette détresse du trésor, qui ne fit que s'aggraver, eut plus tard, comme nous le verrons, une influence capitale sur la conquête de la Franche-Comté.
Déjà elle en avait une des plus fâcheuses sur l'état de la religion. Par suite du dénùment général remontant alors à plusieurs années, les prêtres manquaient au pays, qui n'avait ni séminaire pour en former, ni fonds pour les entretenir. 11 avait fallu admettre au sacerdoce des sujets mal préparés et presque sans instruction. Pour remédier à ce mal, le Parlement pensa à demander un corps de religieux destiné à parcourir la province, et à catéchiser les curés qui, recevant ainsi l'instruction nécessaire, pourraient la transmettre aux fidèles. On eut la pensée d'affecter à ce service une somme de quinze cents francs. Mais,
(i) Ibid,, c 23i.
(2) Ihid.
(3) Voy. 3 janvier 1657, sa requête pour être remboursé de cette somme. Ihid.
quoiqu'elle fut bien insuffisante pour un si grand besoin, il ne fut pas possible de la trouver. Telle était la pénurie générale, que les députés de l'Etat, saisis de cette demande, ne purent accorder que mille francs.
Session du H janvier i657. — Dole (1).
Somniaire du Hecôs.
Le baron de Scey. gonyerneur, et le président Lullier, oommissairee du Roi devant les Etats. — Leurs discoars. — Huit articles mis en délibération. — Demande d*an don gratuit de 240,000 florins. — Les Etats accordent 150,000.' — Surcharge financière de la province. — Prière au roi de pourvoir à la fortification des places du pays.
Sans égard au dénûment de la province, l'Espagne qui, trois ans auparavant, n'avait pas rougi de lui demander plus de 600,000 florins, en demandait encore 240,000 à ces nouveaux Etats. Les deux commissaires firent au nom du Roi, de grands efforts pour les obtenir, le baron de Scey dans un discours modéré et bien écrit, le président du Parlement, en prétendant dans un style boursouflé que la Franche-Comté, comparée aux autres Etats de l'Espagne^ devait s'estimer la plus heureuse des provinces.
Malgré ces assurances peu conformes à la réalité, elle sentait trop, pour y croire^ ses maux et son accablement. Cependant les Etats votèrent un don de 150,000 fr., s'engageant même à le payer sans délai.
Mais il ne faut pas s'y tromper : les coffres du pays étaient plus vides que jamais. Les Etats, ne vivant plus que d'emprunts, étaient encore débiteurs de la dernière somme de 200,000 fr., payée au Roi six mois auparavant ;
(1) Db Trotbs. Heeès^ ///, 133. — En donnant le texte du recès, U n*a publié ni les apostilles ni la partie intitulée Ménagerie. Le texte entier de cette session se trouve aux archives des Etats. Liasse C, 231.
sous PHILIPPE IV. 149
et, quelques jours après le nouveau don qu'ils allaient voter, il leur fallait emprunter près des banquiers de Besançon (1) et de Genève (2) une somme de 400,000 fr. Ces hommes de finance étaient tentés par le taux élevé d'un intérêt de huit pour cent ; d'ailleurs les représentants des Etats leur engagèrent pour sûreté 32,000 charges de sel à lever sur les salines royales.
Tout cela annonce une grande extrémité, et laisse apercevoir avec évidence que le gouffre béant ne faisait que s'élargir. Encore si tant de subsides avaient servi à fortifier les places si délabrées de la province, à les' munir de provision de guerre ! mais non. L'Espagne affamée d'impôts, les employait à ses besoins personnels, et, dans la malheureuse Bourgogne tout était à l'abandon. Qu'on était loin du règne florissant et de la généreuse prévoyance de Charles-Quint, à qui la Franche-Comté était si chère ! Les Etats de 1657, dans leur recès, rappellent avec tristesse cette comparaison douloureuse, en faisant observer que € dès six ans en çà on n'a rien mis aux places prin- « dpales de la province^ ety dès environs vingt ans,aficune € munition de guerre (!))>.
En dépensant ainsi hors du pays^ au mépris de toutes les traditions anciennes, le subside de 1654 et celui de 1657, on lui ôtait tout moyen de se défendre. Lui-même était contraint de laisser ses places se ruiner de plus
(1 et 2) 30 janvier 1657, traité £ût par les dôpatés des trois ordres avec François Fatio, de Genëye, et Luc Maréchal, banquier à Besançon, promettant de fournir aux Etats 400,000 francs pour la présente année, savoir 160,000 fr. au premier avril prochain, 150,000 fr. accordés au Roi en don gratuit, les autres 100,000 fr. à payer plus tard. Pour sûreté de ce prêt, on leur engage 32,000 charges de sel à lever sur les Salines. (Actes imporianit du Parlement de Dole iôôi-ieôO, p. U9 aux Archivet de la Cour.)
(3) Beeèe de Ï657. Di Tboteb, ///, p. i52.
en plus, avec dqg trêves toujours prêtes à se rompre et des invasions sans cesse imminentes (1). En face de ce danger et de cette impuissance, les Etats de 1657 supplièrent le roi de lever sur le revenu des sauneries royales quelques sommes importantes pour fortifier et munir les places du Comté.
Les ministres flamands le promirent mais rien ne s'exécuta. Voilà où l'on en était neuf ans avant la première conquête de Louis XIV.
Même il faut le dire : à quoi pouvaient servir, sous l'Espagne dégénérée, les Etats généraux de Bourgogne ? On en apprenait la réunion avec effroi ; le bruit seul de leur convocation annonçait au peuple l'approche de nouveaux et d'intolérables subsides. D'année en année la dette publique, à laquelle on ne pouvait plus satisfaire, ne faisait ainsi que s'aggraver. Les Etats le comprenaient, et l'assemblée de 1657, dans un article spécial, demanda qu'ils fussent convoqués moins fréquemment, afin, disent-ils, de donner au pays le loisir de respirer.
C'est dans le cours de cette session que mourut l'abbé des Trois-Rois, Philippe Emmanuel de Montfort, si longtemps et dans les jours les plus calamiteux, président des neuf députés à l'également. 11 avait mené une vie de souci et de labeur, et laissait une grande renommée. Rien n'annonçait, au début de la session, une mort si prompte. Il prit encore une part active aux premiers travaux de l'assemblée. Après avoir manié tant d'argent du pays, il
(1^ Le P&rlemeat écrivait au roi d'Espagne au mois d'avril 1655 : « En face de nostre faiblesse^du mauvais estât des places,du manque do munitions de guerre et de bouche, et du dépeuplement de la province, les François ont la force en main. A la première entrée d'une armée ennemie, nonobstant la fidélité et le courage qui lui restent aussy entiers que jamais, elle sera réduite à succomber. Nous sommes sans pouvoir de résistance, et les troupes sont toutes prettes à nos portes. »
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mourait pauvre, et même débiteur des Etats qui, à raison de ces grands services, firent remise de sa dette de onze cents francs au neveu qui lui succéda (1).
1658. Refus répété des Etats de se réunir et de délibérer, s'ils ne sont convoqiUs par lettres royales.
En votant le dernier subside si rapproché du précédent, les Etats avaient supplié le Roi d'avoir quelque pitié de la nation, et de lui laisser le temps de respirer. Il ne fut tenu aucun compte de ce vœu pourtant si légitime, et, six mois après, on leur annonçait une nouvelle convocation. L'ordre émanait, non du roi d'Espagne, mais de don Juan son fils naturel, conduisant alors avec habileté dans les Pays-Bas une guerre malheureuse, où, vaincu deux fois par Turenne, il ne put sauver Dunkerque et nombre d'autres villes qui tombèrent entre les mains des Français. Sous le poids de pressants besoins d'argent, il lui fallait de nouveaux subsides. C'est pour cela qu'il convoquait d'urgence les Etats de Bourgogne. Seulement, ou par suite de sa disgrâce vis à vis du roi son père, ou faute de temps, il fil la convocation de sa seule autorité, et sans lettres royales.
La violation des libertés du pays était flagrante. Aussi les Etats ne se réunirent point, et les députés à l'également, avant le jour fixé pour le commencement de la session^ se hâtèrent de lui envoyer un député, chargé de lui représenter que la dernière assemblée remontait à peine à six mois, qu'il y avait même un danger à ouvrir de nouveaux Etats à cause des troupes ennemies réunies et stationnant non loin de la frontière de Bourgogne ; que la guerre.
(1) Assemblée des neuf députés à régaUmenty iôôO.
n'étant suspendue que par une trêve chèrement achetée, ce serait pour leurs chefs une occasion qu'ils ne manqueraient pas de faire des demandes d'argent.
Sur ces observations la réunion fut ajournée, mais pour un court délai ; par lettres adressées au gouverneur de la province et au président du Parlement, le prince fixa une nouvelle assemblée d'Etats au 9 septembre.
Comme la dernière fois, il n'avait joint à cet ordre aucune lettre royale. Aussi les Etats ne se rassemblèrent que pour déclarer qu'ils ne délibéreraient pas. Ce fut l'avis exprès et immédiat du Tiers Etat, dont l'opinion fut suivie par les deux autres chambres, la séance fut levée et la session déclarée'close sans aucune autre délibération. Avant de se séparer, ils adressèrent en commun une lettre au roi d'Espagne et une autre à don Juan pour notifier respectueusement leur refus.
L'Espagne se le tint pour dit^ et, malgré la continuation d'une guerre qui l'épuisait, malgré les revers qui accablaient Philippe IV et ceux qui le menaçaient encore, elle dissimula son courroux, et laissa quatre ans le pays sans faire appel à de nouveaux subsides. -
1659. Ia bruit se répand que la Franche-Comté allait être cédée par VE^agne à la France. — Inquiétude générale. — Députatim des Etats. — Incidents divers. — Paix de i660 (1).
Les premières négociations pour la paix étaient annoncées entre la France et l'Espagne, et elles allaient s'ouvrir à la frontière des Pyrénées. Mazarin, dans cette grave
(i) On trouve tous les détails de cette ambassade dans les papiers des Etats, lettre 0. 33 et 0. 298 à 300.
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occasion, devait représenter la France, et don Louis de Haro TEspagne. Ce premier ministre était le favori de Philippe IV. La Franche-Comté se berçait de l'espoir de jours plus heureux, succédant à de continuelles alarmes (1), lorsque tout à coup, le bruit se répandit que par Tune des conditions de la paix elle serait cédée à la France. A cette nouvelle, ce fut dans la province une consternation générale. Quelle que fut la conduite de l'Espagne et surtout du gouvernement flamand envers laf Franche-Comté, la vieille foi Bourguignone n'était point éteinte dans ce peuple si renommé par sa fidélité proverbiale ; dans plus d'un cœur vivaient toujours l'attachement à la maison d'Autriche, le souvenir des bienfaits de Charles-Quint et de son fils, surtout 'une répulsion absolue contre la domination de la France; considérée comme une mortelle ennemie. On était au mois de mars 1659. Dans le premier trouble, la pensée qui s'offrit à tous fut de recourir à l'Espagne dans le but d'empêcher un si grand malheur, et de réunir, pour en conférer, le Parlement et les neuf députés à l'également. Leur avis commun (2) fut de faire immédiatement partir une députation chargée de représenter au Roi les inconvénients et les dangers pour l'Espagne elle-même d'une semblable cession (3). Comme le conseil de Philippe IV
(1) 20 janvier 1659, le baron de Scey, gouverneur 3u Comté, et la cour du Parlement considérant la crainte d'une invasion prochaine de la France pendant riiiver,demandent à Tabbé de Cherlieu,chof des commis à l'également, conjointement avec les neuf autres députés de l'Etat, de les assembler pour voter ensemble un subside de 300,000 fr. indis-
' pensables dans la circonstance. {Papiers des Etats, G. 289.)
(2) Assemblée du 8 mars i659. C. 231.
(3) Voyez le texte de ces ins tructions dans les /?ecè5 de da Troyes.ïll, l53.Seulement Tintitulé estfaux,en les appliquant aux seigneurs chargés de porter au Roi le recès de 1677. Dans leur requête, les États repré- Bentent combien la Franche-Comte offre d'avantages pour lier ensemble les membres de la monarchie Espagnole, c'est-à-dire les Pays-Bas et
\5à ÉTATS GÊNÊRAUÎC
avait, Tannée précédente, refusé de recevoir une députation du Parlement, il fut décidé que celle-ci partirait sous le nom des Etats.
Les députés choisis furent le vice-président Michotey dont on vantait l'éloquence et Tar^hevêque élu de Besançon, Charles Emmanuel de Gorrevod, de Tillustre famille de ce nom. Ce prélat de grande vertu comptait parmi ses ayeux uiî maréchal de Bourgogne^ et un autre Gorrevod qui, à la bataille de Neuport, avait sauvé la vie à l'archiduc Albert.
Ils allaient partir, quand on reçut de Flandre une lettre du marquis de Caracena, qui, depuis quatre mois, avait comme f:ouverneur général succédé à don Juan. C'était un homme de haute position, précédemment gouverneur de Milan. Son caractère était dur et superbe. Sa grande fortune égalait son crédit; on le disait tout puissant dans les conseils d'Espagne et de Flandre, dont tout l'argent passait par ses mains. C'était du reste une âme vénale, connue par son avidité, un véritable marchand de places et d'emplois, trafic public dans lequel il s'était grandement enrichi.
Quand il apprit en Flandre qu'une députation était nommée en Bourgogne et allait partir pour l'Espagne, il en conçut un extrême dépit. A ses yeux un acte pareil ne pouvait se faire sans sa permission préalable. Il expédia immédiatement des ordres pour en arrêter le départ ; sa hauteur dédaigneuse se peint dans la lettre qu'on va lire, et dont la suscription portait : A Messieurs les États ou à leurs députés.
€ Messieurs, le soing qu'il a plust au Roy nous en- « charger, et que nous prenons volontiers pour un bien • et soulagement, nous ayant fait espérer que tout ce qui
le Milanais. Us demandent aussi que Ton insère dans le traité de paix un article pour la restitution des places de Bourgogne encore occupées par les Français, S t> Amour, Blettemna, les châteaux de Jouz et de Courlaoux. {Papiers des États, C. Î98^00.)
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(L pourroit aulcunement servir nous eust eslé par vous re- « monstre avec aultant de sincérité que nous avons de « volonté pour l'entendre, nous avons treuvez bien eslrange « que, sans nous donner aulcung avis, vous soyez d'in- « tention d'envoyer vos députez vers Sa Majesté pour luy <L faire vos remonstrances ; et, comme cela passe le respect c de l'authorité de Sa Majesté qui réside par deçà, et à € laquelle vous estes immédiatement soubmis, nous fai- « sons la présente pour vous dire que vous aiez incontinent € à nous advertir des molits qui vous ont porté à faire cet < envoi, afin que, les ayant fait examiner par les ministres € et conseil de Sa Majesté qu'il appartient, nous luy en <K fassions entendre l'équitez ; et cependant vous tiendrez « en estât de surséance ladite députation, ainsi que nous « vous enchargeons bien expressément. :d
a Bruxelles 8 avril 1669 (1). i>
Quel était donc le crime qui provoquait dans le représentant de l'Espagne une si vive colère et des termes d'une rudesse si altière, sinon une trop grande affection pour la royauté Espagnole ?
C'est par ces procédés hautains, dont le baron de Scey, gouverneur de la province, eut aussi sa part (2), que le marquis de Caracena se faisait détester en Bourgogne, comme
(1) Papiers des Etats. C. 232.
(2) Le baron de Scey s*ea plaignait au Parlement : « Je vous rends € de très humbles actions de grâces (de la communication) de la lettre € que vous avez receu du seigneur marquis do Caracena, en date du 19 « décembre de Tan passé 1659. Je treuve bien estrange que ce seigneur « me fasse entrer en cause en la matière dont il vous fait mention, sans € qu'il ayt eu la bonté de m'escrire ni de m* advertir de ceste affaire. f Si je m'estois laissé persuader que le moindre paysan de ceste prof vince me denst quelque chose, je Taurois invité à me payer avant € que de commencer un procès pour l'exécution. M. le Marquis n'a pas f trouvé convenir de m'obliger de la sorte. > (Le baron de Scey au Parlement 26 avril i660. Papiers des États.)
dans les Pays-Bas (1). Aussi de cette dernière contrée, siège principal de son gouvernement, partaient contre lui des plaintes incessantes pour TEspagne (2).
Tout délai dans Tenvoi de la députation parut si dangereux, que, malgré les menaces de Caracena et la crainte de rirriter davantage, la députation partit le 25 avril, sans attendre son autorisation, qu'il aurait d'ailleurs refusée. Les deux envoyés traversèrent la France, et arrivèrent à Madrid au mois de juin. Ils étaient porteurs d'une lettre du Parlement pour don Louis de Haro, et de la requête mentionnée plus haul, écrite au nom des XVIII députés de l'Etat.
En arrivant en Espagne, ils apprirent tout d'abord que les conditions de la paix étaient encore incertaines, et qu'il fallait attendre le retour du Roi alors en retraite hors de Madrid.
En même temps le Parlement de Dole se tenait, autant qu'il lui était possible, au courant des dispositions de la cour de France. Il avait^ dans le comte de Brienne et sa femme, des correspondants en crédit, dont il salariait le zèle. Cette correspondance était tenue fort secrète. Quant au chapitre délicat des subventions, il était réglé, tantôt au moyen de lettres non signées, tantôt par l'intermédiaire d'un prêtre franc-comtois du nom de Rouge qui était alors à Paris. Cette correspondance curieuse et non publiée se trouve aux archives du Parlement.
Le 13 juin 1659 une première audience fut accordée au^ députés franc -comtois par don Louis de Haro, et le lendemain par le Roi. Ces deux audiences parurent des plus favorables ; le Roi parla même avec bonté de ses fidèles Franc - Comtois ^ et les espérances des deux députés
(1 et 2) Mm. de J, Chifiet, tom. I«r. p. Si, 22, 6i, dans les Dœ. Mi. m Vhiit. de laF.-CmU, Um V.
^3) Cmetp. du Parlement de Doh.
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augmentèrent par les assurances gracieuses du premier ministre.
Ils attendaient une nouvelle audience quand, par l'effet des grandes chaleurs, Tarchevêque tomba malade. Le mal prit des proportions aussi promptes qu'inquiétantes, et le 20 juillet, ce prélat, jeune encore, expirait à Madrid loin de tous les siens. Sa fin fut celle d'un chartreux détaché des grandeurs de ce monde. Pendant sa maladie, le Roi, les grands avaient fait prendre plusieurs fois de ses nouvelles.
Cependant les négociations pour la paix suivaient leur cours entre Mazarin et le ministre espagnol. Les conférences furent nombreuses et mêlées de grandes oscillations. C'était tantôt la question du duc de Lorraine, qui se disait complètement sacrifié, tantôt celle de Condé, allié à l'Espagne contre la France, celui qui fut depuis le grand Condé , auquel il fallait pardonner sa longue défection en le nommant Gouverneur du duché de Bourgogne; plus d'une fois ce fut le sort de la Franche-Comté ellemême, cette belle et admirable frontière, réclamée par Mazarin pour dot de l'Infante d'Espagne, que le traité de paix en préparation donnait en mariage à Louis XIV. Ce mariage et cette cession étaient dès longtemps dans les vues de Mazarin, et lui paraissaient offrir pour la France un intérêt de premier ordre. Déjà, dix années auparavant, il s'en expliquait avec chaleur dans ses lettres aux ministres du roi de France à Munster. « Si le Roi très-chrétien, disait- « il alors, avoit les Pays-Bas et la Franche-Comté en dot c en épousant l'Infante d'Espagne, nous aurions tout le c solide ; car nous pourrions aspirer à la succession c d'Espagne, quelque renonciation que l'on fît faire à a rinfante, et ce ne serait pas une attente fort éloignée, « puisqu'il n'y a que la vie du prince son frère qui l'en € pût exclure. »
Ces vues de l'habile ministre de Louis XIV avaient sem-
blé uu moment écartées par une compensation importante^ l'abandon du Roussillon à la France. Mais les députés d'Aragon et de Catalogne réclamaient fortement contre ce projet, disant qu'à aucun prix l'Espagne ne pouvait abandonner ce comté, l'une des clefs de l'Espagne, qui, par cette frontière, si elle était cédée, resterait toujours ouverte à l'ambition française.
Au milieu de ces alternatives, les inquiétudes qui poursuivaient le député des Étals devinrent très -vives au mois d'octobre. Il se fit un brusque changement dans l'attitude et le langage du Roi et de son ministre. Comme si la présence du président de Dole fut devenue subitement un embarras, on commença à lui faire un crime de son voyage pour avoir un prétexte de le renvoyer. Philippe IV, affectant un grand mécontentement, écrivit le 20 octobre aux États du Comté : « Vos députés étant venus à la cour « sans notre permission , et sans en avoir donné part à « nostre lieutenant général des Pays-Bas, sous le prétexte c de l'appréhension que vous aviez que la province ne soit « cédée à la France par le traité de paix, et en effet plu- « tost pour vos intérests particulie7's, nous avons voulu « vous faire ceste dépesche pour vous dire que nous avons « treuvé fort étrange ceste députalion... 3> La conclusion de la lettre était que le vice-président devoit reioimier en Bourgogne à l'exercice de sa charge.
Ce qui était étrange, outre l'aigreur de cette lettre, c'était cette défaite honteuse ot tardive, qu'avait précédé tant d'assurance de bon vouloir. Mais la chose se pacifia d'elle-même ; Mazarin finit par ne pas exiger la Franche- Comté, et le roi d'Espagne rassuré reçut de nouveau avec courtoisie le député franc-comtois qui alla tout tremblant se jeter à ses pieds. Philippe IV lui fît entendre les paroles les plus rassurantes. Quinze jours après, le traité de paix, qu'on appela le Irailé des Pyrénées, était terminé et conclu, la Franche-Comté rendue à elle-même, et Michotey,
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au comble du bonheur, n'hésitait pas à considérer comme un triomphe d'éloquence ce qui n'était qu'un revirement de la politique.
C'est dans ces sentiments qu'il reprit le chemin de Dole, où il revint après une absence.de onze mois, et reçut les félicitations des députés de l'État et de toute la cour souveraine, presque à l'égal d'un sauveur du pays'.
La paix avait été signée le 7 novembre. Le 20, Philippe IV, comme pour éviter de donner à Caracena l'humiliation d'une défaite, écrivit au Parlement qu'il avait, pour une fois, toléré l'envoi d'une députation en Espagne, mais que, désormais, acte pareil ne pouvait se renouveler sans la permission du gouverneur des Pays-Bas.
Par le traité de paix, la France rendait diverses villes de Flandre et de Lombardîe, et en Franche-Comté, Saint- Amour, Courlaoux, Bletterans, le fort de Joux, plus le domaine utile du Charolais. L'Espagne cédait le comté de Roussillon tout entier, et le Roi renonçait, comme membre de la maison d'Autriche, à toutes prétentions sur l'Alsace et sur Brisach.
La nouvelle de la paix fut accueillie en Franche-Comté avec des transports de joie. On l'appela la grande paix (4). Elle terminait en effet quatre-vingts ans de guerre. On la célébra par des acclamations et des fêtes. Pendant que révêque de Bayonne chantait^ dans l'église de cette ville, et l'évêque de Pampelune dans celle de Fontarabie, un Te Deum solennel , les mêmes chants retentissaient dans l'église de Dole. Une messe d'actions de grâces y réunissait le Parlement, le Gouverneur, les députés de l'État, la Chambre des comptes ; et, en retraçant les bienfaits de la paix, un panégyrique pompeux célébrait la gloire du mo-
(1) Cette expression se lit sur un oratoire de Revigny, vUlage du Jura, près de Lon8-le-Sa\mier,
narque espagnol, dont on appelait la puissance celle du plus grand des rois.
Quelle différence cependant entre ce traité et ceux conclus jadis entre les deux mêmes cours !... Quelle distance entre la faiblesse de Philippe IV vieillissant et les splendeurs du règne de l'empereur Charles-Quint dont il descendait, et qu'on accusait au XVI^ siècle d*aspirer à la monarchie universelle 1 Le monarque espagnol, forcé d'abandonner ses alliés, en était réduit à signer sa propre ruine. La Franche-Comté venait de faire un pas de plus vers la domination française. Il était, il est vrai, stipulé dans le traité de paix, que l'Infante d'Espagne renonçait à la succession de son père. Mais, Mazarin l'avait prévu : les habiletés et les détours de la politique, soutenus par la force, devaient bientôt écarter ces obstacles et briser ces fragiles liens.
Session du 6 novembre 1662. — Dole (1).
Sommaire du Recès. Le mai'quîs d'Hyenne et le vice-président Michotey, commissairea du roi d'Espagne devant l'Assemblée. — Leurs discours. — 38 articles mis en délibération. — Daspotisme des ministres flamands. — Réclamations des Etats rejetôes. — Asservisse ment projeté du Comté de Bourgogne. — Les États votent 300,000 fr. de don gratuit, malgré la pauvreté du pays.
L'insolente tyrannie des ministres flamands ne parut jamais mieux que dans leurs réponses aux remontrances de cette assemblée; jnmais ne se montra plus à di'couvcrt leur volonté d'nbolir les libertés du Comté de Bourgogne, pour Tassujetlir au régime uniforme des provinces des Pays-Bas.
(1) Cette sei^sion, omise en entier dans le recueil de de Trotbs, qui n'a pu en retrouver ni le vQœH ni les apostilles, eat conservée dans les Papiers des Etats, C 213, p. 269 et s.
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Le roi vieillissait, et Ton remarquait dans ses facultés un déclin croissant avec les infirmités de Tâge. Le gouverneur des Pays-Bas et du Comté de Bourgogne était encore le marquis de Caracena, cet esprit dominateur, tout puissant dans les conseils de Flandre et d'Espagne, fidèle à ses habitudes de vénalité, ayant déjà, par la vente des charges judiciaires et autres, commencé cet odieux trafic dans celles du Comté de Bourgogne, grave et redoutable abus dont s'alarmèrent les États de 1662. Ils y insistèrent avec force, le regardant comme Tun des fléaux les plus menaçants pour leur pays.
Ces plaintes étaient de nature à blesser au cœur le ministre flamand, et c'est probablement l'une des causes de la colère, qui se manifeste si ouvertement dans ses réponses aux observations des États. Ces réponses ou apostilles signées de sa main, empreintes du même esprit, ne laissent apercevoir qu'audace, aigreur, injustice, et comme un parti pris contre les institutions qui faisaient, depuis des siècles, l'honneur et la sécurité de la province.
L'assemblée, préoccupée de ces graves circonstances, n'apporta qu'une attention distraite aux discours du nouveau gouverneur, le marquis d'Hyenne et du vice-président Michotey, tous deux commissaires du Roi devant les États. Le premier, en relevant les bienfaits de la paix qu'il présenta comme l'œuvre du souverain, alla jusqu'à prétendre qu'en votant un large don gratuit, l'assemblée ne ferait que lui rendre une faible partie des sommes immenses, dont il avait secouru la province avec tant de profusion. Le vice-président, enchérissant sur ce discours, se jeta dans un style imagé, parla de chimie, de l'influence des astres pour la formation de l'or, qui est produit par le soleil. De ces figures, l'orateur arrive à l'amour semblable à l'arbre fructueux, dont les pommes d'or, à mesure qu'elles étaient cueillies, se multipliaient sans fin. Cette rhétorique l'amène à exalter l'amour du Roi pour ses sujets, à parler des tré-
sors qui coulent en sable d'or dans ses salines plus réellement que les eauxduTageet du Pactole. Puis il ajoute que ce grand et généreux monarque a fait venir dans la Franche- Comté les flottes de VInde par les remises d'or qu'il y a envoyées.
Des pensées plus sérieuses et plus vraies occupèrent promptement rassemblée. Tout d*abord elle fut frappée de l'absolutisme dont étaient empreintes les instructions remises par le gouverneur des Pays-Bas aux commissaires du Roi, et qu'ils présentèrent au début de la session.
Dans le premier article, Garacena déclarait qu'il est du pouvoir et de lautoritédu gouverneur général de convoquer les États de Bourgogne, comme ceux de toutes les autres provinces de son gouvernement, sans qu'à cet effet il soit requis ordre ou lettre sous la signature de Sa Majesté. On ne pouvait donner un plus éclatant démenti à tout ce qui s'était pratiqué sans interruption depuis le règne de Charles- Quint.
Les Étals réclamèrent, citant de nombreux et d'irrécusables exemples dans le passé ; mais quelque irréfutable que fût leur thèse, une dure et déloyale apostille fut toute la satisKiction qu'ils reçurent. Le gouverneur général répéta, avec affectation et dans les mêmes termes, que c'était son droit de convoquer les États de sa pleine autorité et sans lettres royales. On ne pouvait mettre plus ouvertement sous les pieds les libertés du pays.
L'article i de ses instructions n'était pas moins audacieux. On y lisait que le don gratuit était destiné à faire subsister les troupes qui se trouvaient alors aux Pays-Bas.
A cette grave nouveauté les États opposèrent le texte précis de la célèbre ordonnance de Philippe II en 1581, ordonnance connue et sans cesse citée, ajoutant que si cet article des instructions était vrai, la province se. trouvait sans ressource pour ses propres besoins, cet emploi du don gratuit ne lui laissant rien pour l'entretien des troupes du
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pays, comme pour les munitions et les fortifications de ses places.
Cette observation était sans réplique; mais Caracena répondit avec cynisme par cette apostille : « Il est du « pouvoir et authorité du gouverneur de disposer absoluce ment du don gratuit. >
Dans la partie des rccès intitulée Ménagerie, la province s'était, de tout temps et en toute liberté, imposée pour ses besoins, même pour les récompenses quelquefois considé- 1 râbles à distribuer à ceux qui Tavaient servie. Jamais la j royauté n'avait songé à lui contester ce droit. '^
Bravant* toutes ces traditions, Caracena, par les art. 3, 5 et 6 de ses instructions, affirma et maintint plus tard par ses apostilles, qu'elle ne pouvait lever deniers sans l'autorisation du gouverneur général.
L'article 12, relatif à la vénalité des charges, si publiquement mises à l'encan sous son administration, aurait embarrassé tout autre que Caracena. Car, dans leurrecès, les États la combattaient avec force. Mais il ne craignit pas de répondre que les emplois avaient toujours été donnés au mérile. a Sa Majesté, porte l'apostille, ayant, dans la « provision des charges, préféré toujours le mérile à toutes c autres considérations auxquelles la nécessité des temps « aurait pu l'obliger, aura soin de les conférer à ceux « qu'elle trouvera les plus capables. t> C'était annoncer le maintien de tous les abus, qui formaient l'un des revenus de l'avide gouverneur.
On peut jugeii par ce qui précède, et sans examiner les autres articles, en cfuel mépris, sous l'absolutisme du gouvernement flamand, et sous un roi gouverné lui-même par ses favoris, étaient, pour prix de tant de sacrifices, tombées les libertés et les privilèges de la Franche-Comté. D'un bout à l'autre des instructions données par le ministre, on remarque la même volonté, celle de transformer le don gratuit en un tribut, de le lever à son gré, d'asseiH'
bler et de faire voter les États aussi souvent qu'il le voudrait sans consulter le Roi, outre qu'une autre apostille leur interdisait celui de lui envoyer aucune députation, sans l'autorisation du gouverneur général.
Les États, atterrés de tant d'injustices (1), votèrent cependant la somme de 300,000 francs, somme presque irrécouvrable sur ce pays encore si imparfaitement repeuplé (2).
Ils ne se faisaient plus aucune illusion sur leur sort à venir (3). C'était partout, au moyen d'apostilles dures ou évasives, l'asservissement substitué à la liberté, l'abaissement de la nation dépouillée et administrée sans contrôle, la voix de ses plaintes étouffée sans appel.
Il faut lire en entier ce triste recès, composé de trentehuit articles, et l'on verra à quel degré de servitude le gouvernement de Flandre s'attachait à faire descendre ce fidèle et malheureux pays.
(1) Dan3 leurs instructions à leurs députés, envoyés en Flandre pour porter le recès, ils rappelaient timidement le mauvais accueil fait par le Roi en 1659 à leur députation, et expinmaient qu'ils ne Ta valent envoyée que par attachement à la royauté. Ce passage était bien inoffensif ; cependant, par crainte, ils Teffacent dans la minute. {Papiers des ÉiaUy E 3, ancienne classification.)
(2) Dans les mêmes instructions, les Etats chargent leurs députés de représenter combien cette somme est considérable , c si Ton prend c esgard, comme il se doibt, à la pauvreté du pays, à la ruine qu'il a < souffert pendant la guerre dernière, et à la destruction de la majeure « partie des villes, bourgades et villages. » (Ibid.)
(3) Déjà, en 1659, lorsque le bruit que la paix signée avec la France semblait rendre inutile la députation qui allait partir, les députés de l'Etat assemblés alors décidèrent qu'il ne fallait rien changer à ce départ. • // est toujours &on,disaîent-ils, que le Roi sache comment nous i gouvernent les Flamands. > {Avril iôôÔ^ séance des neuf députés à Pégalemenit dans les papiers des Etats,)
SÔUÔ PHILIPPE IV. 165
i664. Cercle de Bourgogne créé par le traité de Munster. — Subvention demandée par VEmpire. — Résistance des députés de VÉtat. — Comment ils cèdent à V arrivée de Castelrodrigo en Franche-Comté.
Pendant prés d'un siècle, l'Empire d'Allemagne laissa dormir en Franche-Comté le souvenir du Cercle de Bourgogne, créé en 1548 par Charles-Quint, mais non ratifié parles États du pays. Dans tout cet intervalle, rAUemagne ne demanda à la province aucune subvention, et elle ne reçut aucun secours comme membre de l'Empire. Si la funeste armée de Gallas entra sur son territoire pour le défendre, cette armée impériale y vint, non en vertu de cette institution oubliée, mais à la sollicitation du roi de Hongrie, beau-frère du roi d'Espagne. Au fort de ses malheurs le Parlement de Dole répudia toujours avec énergie toute idée de subordination envers l'Empire. Lorsqu'un jour Boyvin, mort en 4650, présidait la cour de Dole, il arriva une lettre de l'Empereur, où ses collègues et lui étaient traités de fidèles et dilecti : a: Nous sommes d'Espagne et a non d'Empire, :» s'écria le fier président en rejetant cette lettre. Le clerc juré du Parlement écrira au dos de la lettre impériale : ^ qu'elle est mise au rebut et hors « archives. >
En 1648, deux ans avant la mort de cet éminent magistrat, il se fit un grand changement. Le traité de Munster fit revivre le cercle de Bourgogne, et créa ainsi, pour la Franche-Comté, une charge redoutable, obligée qu'elle fut de donner sans rien recevoir. Car l'Empire ne la secourut pas contre Louis XIV. Ce fut en 4664 que l'Allemagne, pour la première fois, lui demanda une subvention qui n'était pas moins que de 50,000 ir. La Hongrie était alors envahie et pressée par les Turcs.
Les ministres flamands auraient pu représenter, pour
i6B ÉTATS GÉNÉRAUX
l'exempter de ce tribut, rexlrème épuisement où elle était réduite à la suite de tant de malheurs. Ils n'en firent rien, et Timpérieux marquis de Caracena se chargea de l'obliger, au besoin par la force, à payer ce tribut.
La lettre encore inédite qu'on va lire, et qu'il adressa aux dix-huit députés de l'État, ne laissa pas apercevoir d'abord les moyens violents auxquels il était disposé à recourir. Elle était conçue, au contraire, en termes flatteurs pour la valeur et la fidélité des Bourguignons, et rappelait la première origine du cercle de Bourgogne en remontant à Charles-Quint et m5me à l'Empereur Maximilien, son aïeul paternel. Cette lettre était ainsi conçue :
« Dom Loys de Bénavidès, Carillo et Tolédo, marquis de <c Fromista et de Caracena, comte de Pinto, du Conseil « d'État du Roy, nostre sire, lieutenant, gouverneur et ce capitaine général des Pays-Bas et de Bourgongne.
« A messieurs les Commis de TEslat de la province de ce Bourgongne,
f Messieurs, le danger imminent auquel toute la chrescc tiennelé se voit aujourd'huy exposée, depuis que les in- « fidèles ayant attaqué l'Empire se proposent desjà d'envacc hir et subjuguer tout le monde, ayant donné subject à « tous les monarques, princes et Estais chrestiens d'aca. courir au remède d'un mal si pressant par les secours ce considérables d'hommes et d'argent, qu'ils vont disposant, ce ainsy que vous aurez appris, vous jugerez assez de la ce nécessité précise qu'il y a que ces provinces et celle de ce Bourgongne y portent aussy la main, puisque à part le « traité d'union que feil l'empereur Gharles-le-Quint, de ce glorieuse mémoire, avec l'Empire l'an 1548 en la diète ce d'Ausbourg, les Pays-Bas et de Bourgongne sont demeuce rés unis audit Empire avec obligation réciproque de s'asce sister dans les nécessités qui s'offriroient, et quoyque € avant ce temps-là et particulièrement de celuy de « l'Empereur Maximilien de glorieuse mémoire, ayeul du-
SOtJS PHILIPPE IV. 467
« dit empereur Charles-Qaint, jà esté déclarez pays unis € des cercles de l'Empire, ils ne sont pas demeurez obligez « de contribuer avec les autres cercles jusqu'au traité « d'Ausbourg, que Sa Majesté s'obligea et ses successeurs a et ces provinces avec celle de Bourgongne à payer à l'Emc pire la contribution qui seroit résolue dans les diètes, € comme de mesme l'Empire s'obligea d'assister ces pro- « vinces et celle de Bourgongne, et réciproquement Sad. « Majesté obligea ces pays et de Bourgongne que, au cas € qu'il y eust guerre avec les Turques, paieroient la moitié « plus de contribution qu'aux autres nécessités de TEmcc pire; d'où s'ensuit que, dans l'occasion présente, ces a provinces et celle de Bourgongne se trouvent obligées de « s'intéresser à la contribution, oultre que nous croirions « manquer à l'estime que nous avons conceue de la gloire « que les peuples belliqueux de ces Pays-Bas et de Bour- «r gongne ont acquise de tous temps par leurs exploits sur « les ennemys du nom chrestien, si, dans une occasion si f importante et où non-seulement il s'agit de la perte de « leurs vies et de leurs libériez, mais surtout de la vraye « religion, nous ne les invitions à y signaler encore leur oc zèle, et concourir aussy de leur part à garanthir l'un et « l'autre. C'est ce subject, qui nous meust à vous convier « de consentir et accorder promptement une somme de ^ cinquante mille francs, pour estre appliquée au secours « que ces provinces et celle de Bourgongne sont obligées € de fournir à la deffense de TEmpire, auquel effect nous « avons enchargé le marquis d'Hyenne, lieutenant général € et gouverneur du pays et Comté de Bourgongne et du € Charolois, et les gens du Parlement de S. M. à Dole de « se rendre vers vous pour vous en requérir très instam- « ment de nostre part, auxquels vous presterez toute foy € et créance, surtout à prendre une prompte et favorable « résolution, et retrancher pour ceste fois toutes les lon- « gueurs et formalitez qui pourraient rendre ce secours
i&S ÉTATS GÉNÉRAUX
€ inatile. Et, afin de gagner temps, nous vous authorisons € par caste de lever promptemeat par anticipation la somme € et inlérests, tandis que vous concerterez les moyens € moins onéreux que vous jugerez se devoir practiquer c pour le recouvrement et remplacement de ladite somme. € A ce Nostre-Seigneur vous ayt, messieurs, en sa sainte € garde. De Bruxelles, le 9 d'avril 1664.
c PifUo (i) Verreyken. i
Ni du temps de Charles-Quint, ni en 1648, époque du traité de Munster, la Bourgogne n'avait été consultée sur la création du cercle de Bourgogne. Loin d'être un secours pour elle, c'était, dans son épuisement, un fléau de plus, et la subvention demandée dépassait évidemment ses forces.
Aussi les députés de TÉtat la refusèrent ; mais Garacena ne Tentendait pas ainsi, c'était un ordre qu'il avait prétendu donner, et à ce refus, il répondit par une seco|i^e jussion (2).
Puis il requit le procureur général du Parlement d'avoir, en cas de désobéissance, à poursuivre, au nom du Roi, les députés comme rebelles sans égard à leurs remontrances.
La Franche-Comté n'était point encore pliée à ces formes impérieuses de l'absolutisme. Les membres de l'État se décidèrent à braver ces rigueurs (3). Mais un événement inattendu, l'arrivée du marquis de Castelrodrigo, nommé gouverneur général des Pays-Bas et de Bourgogne à la
(1) Garacena prenait ce nom, parce qu*il était comte de PintD.
(2) Lettre du marquis de Garacena au Parlement de Dole, 26 mai 1664. {Corresp. du Parlement.)
(3) < Toutes les provinces de TEmpire ont contribué contré Tennemi i commun. La Bourgogne reste seule sans que les commis à l'également • ayent accompli le payement des 50,000 fr. demandés, nonobstant i DOBtre itérative juasion. t (Lettre du même au Parlement, 9 août 1664.)
sous PHÏUPPE IV. 109
place de Caracena, dut changer leur volonté (4) et, avec Taulorisation du Parlement et du Gouverneur, les dépulés votèrent, non pas les 50,000 fr. demandés, mais 90,000, incident singulier, qui se lie à un des événements les plus importants pour la ville de Besançon, et dont il nous reste à rendre compte.
1664-65. Résisiance des députés de VÉiai, du Parlement et de la ville de Dole aux concessions faites à celle de Besançonpour l'exécution du traité de FrakendaL — Graves événements qui en résultent. — Disgrâce complète du Parlement.
Séparé depuis des siècles du Comté de Bourgogne, ville impériale, république indépendante et libre, Besançon jouissait avec orgueil de ses anciennes franchises, lorsque la cité apprit que TEmpire Tavait cédée à l'Espagne. Tous les historiens ont parlé de cette cession (2), mais ils n'ont pas dit quelle répulsion indignée et violente elle suscita dans celte ville. Dès 1661, le marquis de St-Martin, gou« vemeur de Dole, avait été chargé par celui des Pays-Bas , de se rendre à Besançon pour en prendre possession au
(1) Déclaration du Gouverneur et du Parlement, portant que les commis de TÉCat sont autorisé^ à fournir les 50,000 florins, monnaie de Brabant, demandés pour le cercle de Bourgogne, • cette affaire étant Tune des plus importantes non-seulement pour la chrestienneté en général, mais encore pour la conservation de cette province, » 18 août 1064. — 2S du même mois, déclaration des dix-huit députés que cette demande de T Empire est un des cas pour lesquels ils ont pouvoir d*imposer la province.
(2) J. Chiflet, MénwireSf tom. I, p. 70, dans les Docum. inéd. sur ïhisioire de la Franehe^ComU. -* Dunoo, Mém, sur rHùt, du CowUé de Baurçog.y tom, III, p. 757 ets,
nom de l'Espagne, et recevoir le serment des habitants. Mais dès qu'il y fut entré, il se trouva en face d'une sorte de rébellion. Les habitants refusèrent le serment, et fermèrent au représentant du Roi les portes de l'hôtel consistorial. Les propos les plus hardis se tenaient dans la ville.. On alla jusqu'à dire que, s'il fallait du sang, il serait versé, et que Besançon pouvait mettre sur pied 14,000 combattants. A quoi le trésorier général, devant qui le propos était tenu, répliqua que le Roi saurait bien demeurer le maître, et qu'à ces Î4',000 soldats il en opposerait 28,000 (1).
Le Parlement, consulté, fut d'avis de ne recourir à la force qu'à la dernière extrémité, qu'il était plus sage de donner à ces esprits irrités un délai de quinze jours ; après quoi les habitants seraient déclarés rebelles, avec confiscation de tous leurs biens situés au Comté de Bourgogne, et défense aux sujets du dehors de leur porter ni denrées ni vivres (2).
Le marquis de St-Marlin, embarrassé, se décida à exécuter comme il put la mission délicate dont il était chargé. Les portes de l'hôtel consistorial continuant à être fermées, il ne voulut pas y entrer de force, mais se tenant en dehors,et sur la place publique qui est au devant (3), il pro-
(i) « Le S. Tinseau (secrétaire de la cité) a fait courir le bruit que,
< dans la prise de possession, Saint-Martin s^estoit trop précipité, avoit
< refusé de communiquer sa commission, qu*il aroit rebuté ceux de ff Besançon, mesme qu*il avoit quantité de jeunes gens de Dole avec « lui qui leur avoient fait insulte ; ces Messieurs de Besançon ont passé
< jusqu'à dire au sieur trésorier général qu'il y avoit chez eux 14»000 « combattants. Sur quoj, il nous a dit leur avoir réparty que le Roy « en enverroit 28,000 pour les réduire, afin que cbascun en eust deux
< en teste. > (Lettre de Boisson au Parlementf 23 avril i661, dans la Corresp. du Parlement de Dole,)
(2 et 3) Lettre du Parlement au marquis de Caracena, 14 ami 1661. (Corresp. du Parlement de Dole.)
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clama à haute voix la prise de, possession du Roi, inutile et vain simulacre auquel aucun habitant ne parut
Les choses se maintinrent trois ans dans cet état sans aucun changement, l'Espagne étant occupée ailleurs, et, voulant laisser à cette ville si exaspérée et si importante le temps de se calmer.
C'est au bout do ce temps qu au mois de septembre 1664, le marquis de Castelrodrigo, dont la venue élait annoncée depuis plusieurs mois, arriva en Franche-Comté. Le but principal de son voyage était de terminer l'affaire de Besançon, à laquelle l'Espagne attachait une haute importance. Il était pour cela muni de pleins pouvoirs du Roi ; sa suite se composait de cent cinquante personnes. Aussi les députés de l'État furent-ils convoqués à Dole pour aviser aux dépenses qu'allait occasionner au pays, pour tout le temps du séjour du marquis en Franche-Comté, cette visite princière. Il arrivait par Lyon, la Saône et Auxonne, frontière française ou la noblesse du Comté, les députés de l'État et une partie du Parlement allèrent le recevoir. Il se rendit d'abord à Dole, puis à Besançon, accueilli dans les deux villes avec un éclat inaccoutumé. Elles rivalisèrent d'enthousiasme. A Dole, dont le peuple pleurait de joie, Castelrodrigo marcha, à la façon des grands d'Espagne, sous un dais porté par quatre échevins.
Dans les deux villes, cet enthousiasme n'était pas entièrement désintéressé. Elles se disputaient la faveur et le crédit du puissant ministre qui, en venant traiter avec Besançon, allait peut-être décider, pour l'avenir, du siège du Parlement, de celui des États, de l'université et du titre de capitale. Il élait possible que tous ces honneurs fussent transférés à Besançon devenu ville Espagnole, tandis que Dole deshérité descendrait, en les perdant, au «econd rang, après avoir été si longtemps la capitale du pays.
Dès les premiers jours de son arrivée à Besançon, le marquis de Castelrodrigo entra en négociation avec les gou
verneurs. Les conditions du traité furent discutées une à une dans des conférences qui durèrent sept jours (1). Il fallait décider la ville impériale à un grand sacrifice ; Castelrodrigo lui fit un pont d*or. Comme elle dut renoncer au droit ancien de se choisir un protecteur et de contracter des alliances, le traité lui accorda, pour accroître son territoire et sa juridiction, une adjonction de cent villages qui furent détachés des bailliages de Vesoul, de Baume et de Quingey ; il lui fut crée une magistrature particulière et indépendante, on lui promit une université égale à celle de Dole. On disait que le Roi prendrait le titre de seigneur de Besançon.
Ce démembrement du Comté de Bourgogne ne parut pas un prix trop élevé pour payer ime acquisition, que Gastelrodrigo regardait avec une sorte de tendresse comme son œuvre personnelle et Tune des gloires de son administration.
Tout en plaçant en premier ordre le traité à conclure avec la ville impériale, le ministre flamand ne cachait pas qu'un des buts de son voyage était de mettre à la raison le Parlement en lui apprenant à obéir ; il en parlait même très ouvertement, tenant à ce que ces discours fussent rapportés à la cour dç Dole (2).
Il voulait aussi terminer pendant qu'il était sur place, la grave question de la subvention proposée à la province comme membre du cercle de Bourgogne : les députés de TEtat avaient persisté à la rçfuser. Castelrodrigo leur e n fit la demande formelle, insistant pressamment sur les avantages que la Franche-Comté, désormais secourue par l'Empire, tirerait d'une assistance réciproque. Soit qu'il
(1) Lettre des conseillers Philippe et Dagay au Parlement, 28 septembre 1664 {Corresp, du Partem. de Dole.)
(2) Mémoires de Jules Chifflet, 1. 1, p. 69, dans les DocumeiUs tuédits sur r Histoire de la Franche-Comté.
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fût très difficile de résister en face à un homme aussi redoutable, soit que les députés craignissent de nuire à la province par un refus, ils se décidèrent à accorder la somme demandée, qui, au lieu de 50,000 francs, fut même portée à 90,000 (4).
La nouvelle de l'accord de la ville de Besançon avec l'Espagne était devenu l'événement du jour. Grande fut la douleur de celle de Dole, des députés de l'État et du Parlement. Dole voyait, à son préjudice, couronner sa rivale ; les Ëtats^ dont cette ville était le siège, déplorèrent avec elle la funeste arrivée de Castelrodrigo. Le Parlement, dépouillé d'une partie de son territoire, fit cause commune avec eux, et il s'établit entre ces trois centres de résistance une sorte de confédération.
La ville de Dole, regretta ses avances enthousiastes faites à Castelrodrigo, mais se contenta de gémir ; les États furent plus de temps à se soumettre. Castelrodrigo leur intima le 9 juin 1665 F ordre de se conformer au traité sans réplique. C'est ainsi que la nation franc-comtoise, jadis si libre et si ménagée, était traitée par le gouvernement de Bruxelles. Les députés à Tégalement, avant d'obéir, recoururent au Roi. Ils cherchèrent dans une requête pressante à montrer que le traité était funeste à la province et ne devait recevoir aucune exécution. A l'appui de
(i) On trouve dans la corresp. du Parlement une lettre des officiers de Baume,3 décembre 1G64, renfermant un billet pour le prieur de Miserey imposé à 70 fr. dans cette subvention du cercle de Bourgogne. On 7 Ht : c Les députés des trois Etats de la Franche-Comté de Bourgongne de,
< huement assemblés en la ville de Dole pour y recevoir le marquis de
< Castelrodrigo et pourvoir à son entretien, et invites par sa dite Ex- « cellence de vouloir contribuer quelque somme pour rassistanoe de > TEmpire contre le Turo, eu égard à l'avantage que la province tire-
< roit par une assistance réciproque que TEmpire étoit obligé contri- « buer envers la pHTOvinee, ont conclu que pour cette assistance seroit fl fourni jusques à 90,000 francs avec les frais d^ port ft change, t
cette requête faible de raisonnement, le Parlement fit entendre de vives protestations et porta ses plaintes jusqu'au pied du trône. Mais il défendait une cause condamnée et perdue. De cette résistance il ne recueillit que l'indignation du Roi et du Gouverneur général. Déjà mal noté et en disgrâce pour avoir, malgré les ordres du Roi, refusé de recevoir des magistrats nommés sans présentation, il tomba dans une disgrâce plus grande encore.
Haï de Gastelrodrigo autant qu'il l'avait été de Caracena son prédécesseur dans le gouvernement des Pays-Bas, il adressait inutilement ses plaintes à la reine, signalant l'aversion, les colères, l'injustice de ce puissant ennemi. H n'obtenait rien, ses lettres, communiquées à Gastelrodrigo, ne faisaient que l'aigrir davantage ; il ne prenait pas même la peine de répondre exactement à la régente sur les affaires de Bourgogne (1). Quand il écrivait, c'était pour représenter le Parlement comme un corps rebelle et intraitable, auquel il était temps de mettre la bride, si on ne voulait pas qu'il perdît le pays. Peut-être la Cour de Dole, enflée de ses anciens services et des éloges des rois d'Espagne, avait-elle aussi quelques torts. Jules Ghiflet, l'un de ses membres, ne l'en absout pas entièrement (2). Enfin, le Parlement eut complètement le dessous, la cour de Madrid partagea les préventions des ministres de Bruxelles, et l'on allait envoyer d'Espagne en Bourgogne le conseiller Locquet qui fut depuis président du grand conseil de Malines , pour ouvrir une enquête contre le Parlement , quand Philippe IV vint à mourir au mois de septembre 1665.
(1) Bonnetant, Tuii des correspondants du Parlement, lui écrivait, le 30 novembre 1666, qu'à Madrid on se plaignait, dans lo Conseil des affaires de Flandre, de la îentitude de M. le marquis de Gastelrodrigo à répondre aux avis que la reine lui demandait sur les remontrances à elle adressées. (Corresp. dit Parlement,)
(2) Mém. de J. Chiflkt. t. I,p. 35 et 57, dans les Documents inédits Sur Vhistoire de la Francke-Comté.