LE PRINCE D'AREMBERG, GOUVERNEUR
1668. Longs Troubles qtU suivent le départ de Varmie fran* çaise. — Nomination et arrivée du Prince d'Aremberg. — Suspension du Parlement. — Création d^une cham" bre de justice. — Instructions de Castelrodrigo pour une nouvelle constittUion de la Bourgogne.
Le 10 juin 1668, les garnisons françaises quittèrent la Franche-Comté ;'et, dans l'état de surexcitation des esprits, on pouvait s'attendre à de grands troubles qui suivraient immédiatement leur départ. On s'en réjouissait en France comme d'une nouvelle cause d'affaiblissement, qui pour la Bourgogne s'ajoutait à tant d'autres. La prudence la plus vulgaire exigeait que l'Espagne pourvut à ce danger. Cependant, elle ne prit aucune mesure, et Gadagne vit avec élonnement qu'au moment de rentrer en France, il n'y avait personne à qui il put remettre la province. Dès qu'elle fut rendue à elle même, l'agitation commença. Ce fut un déchaînement d'accusations,qui se traduisaient soit par des propos violents dans le peuple, soit par des chansons et libellés diffamatoires contre ceux dont on disait qu'ils avaient vendu le pays. Tel était le nom qu'on donnait surtout aux membres de la cour de Parlement. Les maisons des magistrats les plus compromis étaient notées et désignées aux vengeances populaires. On citait parmi les plus menacés le vice président Jault, qui, le premier dans le Parlement, avait ouvert l'avis de capituler, les conseillers Jacquot, Gollut, Jobelot, le comte de S. Amour et Laubépin. Jault fut obligé de fuir par le jardin de sa maison ; Gollut, attaqué dans la sienne, eut été, si les mutins eussent pu le saisir, pendu à la potence laissée sur la place publique par les Français; la populace jeta parles fenêtres la riche bîblio-
Ihèque de l'historien GoUut son grand-père. Une partie des parlementaires se cachèrent, mais pas un seul ne s'enfuit en provinces étrangères (1). Le comte de Laubépin, chevalier d'honneur au parlement, trop confiant en ses anciens services, osa paraître dans les rues de Dole. Mais la faveur dont il avait joui sous Gadagne, comme celle qu'il avait troppromptement rencontrée à Foucherans dans le camp du Roi de France, était restée profondément gravée dans les souvenirs du peuple. Reconnu dans la rue et assailli à coups de pierre, il n'eut que le temps de fuir et de se cacher dans le couvent des Cordeliers (2) ; sa femme, française d'origine, plus suspectée encore que son mari, fut attaquée à Dole dans sa maison. Les séditieux arrêtèrent et emmenèrent la voiture que ses domestiques chargeaient dans sa cour. Le bruit s'était répandu qu'elle était remplie de l'or de. la France, prix de la trahison. La comtesse elle-même n'échappa à la furie de la populace qu'en se sauvant, quoique enceinte, par le toit de sa maison, d'où elle gagna celles du voisinage. Elle prit de là, travestie en homme, le chemin de Foucherans où elle put enfin respirer. Les temps étaient si mauvais que nul n'était en sûreté chez soi, s'il avait un ennemi (3). Les conseillers Boyvin et Moréal, prévoyant une attaque, percèrent le mur de leurs habitations qui se touchaient, afin de pouvoir par
(i) i Pas un n'est sorti de cette proTÎnce pour aller chercher sa € sûreté aiUeurs, comme de nostre temps tant de présidents et de f conseillers des Parlements de Paris, d*Aix en PrOTcnce et de Rennes 4 en Bretagne ont cherché des asiles aux Pays-Bas et en cestuy < mesme. » (Mém. des députés de VElat pour le rétablissement du Parlement de DoU, 1674. RecèsIV. p. 333.)
(2) Le maire lui persuada de partir, et raccompagna jusqu'aux portes de la ville, pour le protéger contre le soulèvement des femmes et des enfants, qui avaient résolu de le tuer à coups de pierres. {Mém, de J. Cbifubt, L 359.)
(3) Jfem. de J. Chiflr.
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cette communication prendre plus facilement la fuite. Pour Boyvin, on eut crut que le grand nom du Président son père, et son énergique résistance à la capitulation du Parlement Teussent mis à Tabri de toutes violences. Mais il avait provoqué la haine du peuple parce que, lors des premières émeutes, il avait tout hors de lui couru, avec le prieur son frère, sur la place publique, perçant la foule, et frappant à droite et à gauche sur les séditieux qui se trouvaient sur ses pas.
Les mêmes troubles éclatèrent à Salins et à Gray. Le peuple y signifia aux officiers de justice que, depuis la capitulation, leur pouvoir était expiré, et que personne nVait plus à leur obéir. Le maire de Salins, barricadé dans sa maison, y soutint un siège. Ainsi, dans cette infortunée Bourgogne si cruellement démantelée, la guerre civile succédait à l'invasion victorieuse. Le Parlement, épouvanté et sans vigueur, écrivait lettres sur lettres dans les Pays-Bas^ demandant avec instance qu'on envoyât dans la province un personnage d'autorité, qui pût y rétablir Tordre. Gastelrodrigo, sourd à ses instances, ne répondait rien, et semblait jouir des humiliations et des angoisses de cette cour jadis si superbe (1). Enfin il se décida, et fit nommer le prince d'Aremberg gouverneur de la Franche- Comté.
G'était un homme d'environ quarante ans. Il y possédait de grandes terres tant de son chef que de celui de sa femme, héritière pour partie des maisons d'Orange et de Vergy. Il arrivait dans la province avec des pouvoirs extraordinaires , égaux à ceux du gouverneur général dans les Pays-Bas, mais aussi avec toutes les préventions des ministres flamands contre les Bourguignons, surtout contre
(1) La populace fut réputée à Bruxelles pour instrument de Dieu, au « regard du cMtiment qu'on disait que le Parlement aToit mérité. » (Mém. de J. Cbiflvt, /. 329.)
le Parlement. Cependant il s'annonçait comme un ami de la province et en prenait le langage, faisant même publier sans retard une lettre de la reine régente, qui annonçait la conservation de tous les privilèges du Pays.
La première ville, que visita le nouveau gouverneur, fut Besançon^objet de toutes les faveurs dé Castelrodrigo (1). Il y arriva assez tard le 4 août 1668, et Ton n'eut que le temps d'illuminer les fenêtres à la hâte. Le lendemain, en habits magnifiques^ il se rendit à l'hôtel consistorial, où, debout sur une estrade, il prêta serment au nom du roi d'Espagne, et reçut celui des gouverneurs^ des vingt-huit et des quarante-deux notables. Un Te Deum solennel entonné par TArchevêque Antoine Pierre de Grammont, et qu'accompagna la musique de la cité, donna un caractère religieux à la fête, qui se termina au milieu de nouvelles illuminations. Le 15 du même mois d'août, d'Aremberg se rendit à Dole, où le bas peuple, se portant à sa rencontre, Faccueillit avec des transports d'allégresse, mais aussi avec des cris de mort contre les traîtres à la patrie.
Le lendemain de son arrivée, une proclamation annonça qu'il était chargé par le gouverneur généralde déclarer aux habitans du pays c le sensible déplaisir qu'avait reçu Sa € Majesté du malheur survenu à la Bourgogne si inopiné- € ment par une invasion si hors de saison. Il ajoutait € qu'il n'y a point d'apparence qu'une révolution si sou- « daine et la reddition de tant de places sans coup frapper c ait pu arriver sans quelque connivence et intelligence c secrète ; qu'en conséquence Sa Majesté étoit résolue de « faire une exacte perquisition de ceux qui se trouveroient c avoir trempé dans quelque trahison ou manqué à leur c devoir. >
(1) < Le gauTenear général tourna tous ses soins devers Besançon i et sa rigueur contra le Parlement ltti«»même. t {IHd,)
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Pour procéder à cette grande information arrivèrent un peu après trois commissaires flamands, choisis par Castelrodrigo. Ils se mirent à l'œuvre sur tous les points de la province. Cette enquête dura très longtemps, mais sans répondre à l'attente des informateurs. La foule de traîtres qu'on croyait poursuivre, ne se découvrit point : ce qu'on découvrit, c'est que la passion, la vengeance, l'envie trop commune en Bourgogne, otaient tout crédit à la pluspart des témoignages. Il fallut se rendre à l'évidence, et reconnaître que, à l'exception de trois ou quatre coupables^ la surprise, l'effroi, une défense mal préparée avaient abattu les courages, et amené cette prompte soumission, qui avait tant étonné l'Espagne (1).
En suspendant le parlement , à la participation des commissaires flamands , le prince l'avait provisoirement remplacé par une chambre de justice. Mais cette chambre docile et sans liberté, siégeant en habits bourgeois (2), remplaça mal ce tribunal suprême, la plus grande institution du pays. D'Aremberg communiqua à ces magistrats nouveaux et promptement déconsidérés quelques affaires d'Etat, mais sans tenir grand compte de leur avis ; puis les commissaires flamands les réduisirent à n'avoir que voix consultative.
Le plan que devait exécuter le chef du gouvernement fut d'abord enveloppé de mystère. C'était une forme toute nouvelle d'administration : mais par la force des choses, elle ne pouvait pas être longtemps dissimulée, ni tarder à apparaître au grand jour.
(1) La seule consternation opéra ce grand changement. » {Mêm, J. • Chitlet /. 445,) • Jamais Je n'ai cru que cela tint du criminel, t (Ibid^ p. 362,)
(2) < Ceux qui composoient la chambre de justice Tadministroient « sans majesté et comme des personnes Tulgaireci, sans robes et sana bonnets. » {Mém. de Jules GnirLiT /. p, 309.)
Ce changement, qui bouleversait complètement Tancienne constitution de la province, consistait surtout dans les dispositions suivantes :
A la tête du pays était placé un gouverneur absolu (1), réunissant tous les pouvoirs civils et militaires, sans aucune participation du Parlement, alors anéanti, aux afifaires d'Etat.
La chambre de justice, que nous avons signalée, devait être complètement sous la main et à la dévotion du gouverneur, et remplacer ce grand corps dans ses attributions judiciaires.
^ Plus tard, tous les fonds du pays allaient être soumis à un travail cadastral et frappés d'une contribution annuelle ; ce qui entraînait en partie la suppression du don gratuit librement voté par les Etats, privilège que la province considérait comme la première de ses libertés. € Cette grande ; € innovation étoit,dit Jules Chiflet (2), Tun des principaux I € points de cette nouvelle forme de police en un pays € auparavant si libre, et oii de telles choses étoient tolale- € ment inconnues. i>
D'Aremberg, dès les premiers temps de son administration, s'était adroitement débarrassé du contrôle gênant des députés de l'Etat, en profitant de l'afTaissement général et de la médiocrité d'esprit de la plupart de ces députés (3).
(1) Mém. de J. Chiflvt, /. 5i7.
(2) Ibid, p. 418.
(3) Gomme les membres de TEtat, nommés en 1666, et toujours les mêmes entre les deux conquêtes, ont joué un rôle Important à cette époque, il est utile de faire connaître leurs noms.
Les neuf députés à Végalement : Borrey, chanoine da chapitre de Besançon, président — Deipotots-^Béreur, prieur de St-Déairéde Loosle-Saunier — de Marenches^ chanoine de Notre Dame de Dole — Gaspard de Moustiery seigneur de Cubry — Jean Claude CharrtUm^ Baron da Pin — Jean Claude de FaUetam — Gilbert, docteur en droit, majeur de Baume — Faulquier majeur de Bletterans — Gomier majeur de Dole.
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Il avait par d'habiles combinaisons obtenu d'eux, et pour un temps indéfini^ la subvention de 3,000 fr. par jour, plus la somme de 600,000 fr. divisée en six années, et destinée à relever les fortifications des villes ruinées par les Français.
Après ce coup de maître, et pour paralyser toute résistance, il avait dès le mois d'août, fait entrer sur le sol Bourguignon cinq régiments de cavalerie et deux d'infanterie, tous composés de Lorrains et d'Allemands ; ces troupes étrangères devaient remplacer la milice du pays.
Tout d'abord elles parurent redoutables, mais on ne savait pas encore qu'elles allaient devenir pour la province, qu'elles occupèrent longtemps^ le plus cruel et le plus terrible des fléaux.
Dans le but de paralyser toute résistance contre un tel renversement du passé, les instructions de d'Aremberglui donnaient pour mot d'ordre de susciter et d'entretenir constamment des divisions, moyen que le caractère des habitants et les circonstances présentes ne rendaient que trop facile.
Enfin, dès le mois de septembre 1668, avec le concours de Verboom, ingénieur flamand qu'il avait amené avec lui, il poursuivait activement la construction de la citadelle, commencée à Besançon par les Français, et qui devait tenir en bride cette importante cité située au centre du pays. Les habitants ne s'y méprirent pas ; il y eut des résistances contre cette construction redoutable, mais il fut assez fort pour les maîtriser.
Les neuf députés extraordinaires : U Archevêque de Besançon — Jean dOr'wal^ prieur de Poite — Richard — Claude Antoine de Vaudrep^ Baron dé Beveuge — Marc de MontaigUt Baron de Boutavans — de Salons — Bonnefoy, mayeur de Vesoul — Franehei^ mayeur de Pontarlier — Jacques de Mohmbe, mayeur de Quingey.
Cas deux eorpa réanis fonnaient celui des XVIIL
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Investi de si grands pouvoirs, courtisé et tout puissant, le prince s'était établi au palais Granvelle , propriété du comte de Saint Amour, le même qui avait tant espéré de succéder, dans le gouvernement de la Bourgogne, au marquis d'Yenne, son oncle. Il avait conçu un violent dépit quand ce haut emploi lui échappa, et Ton crut que son irritation l'avait^ pendant la conquête, jeté dans le parti contraire à l'Espagne ; on le soupçonna même de l'avoir trahie. Aussi, quand, peu de temps après l'arrivée de d'Aremberg, il se hasarda à rentrer à Besançon, il fut insulté par la populace, poursuivi à coups de pierres, et obligé de sortir en hâte de la ville.
1669. Prompte impopularité du prince d'Aremberg, — vaines espérances de la cour de Dole sur son rétablissem^ent. — Division dans les Conseils de la reine. — Députations envoyées par les Etats en Espagne. -- Leur insuccès.
Il y avait moins d'un an que le prince d'Aremberg était gouverneur de la Franche-Comté, et déjà de nombreuses inimitiés s'étaient amassées sur sa tête, surtout parmi les seigneurs de la haute noblesse. Le marquis de Meximieux, et le marquis de Listenois, son fils, dont le premier avait aspiré à ce poste si envié, avaient pour lui une telle antipathie, qu'il fallut par prudence les éloigner et les faire partir pour TEspagne. A un banquet de la confrérie de saint Georges, présidé par le Prince, l'un des deux frères de Chevroz, lui donna ouvertement des marques de mépris. A Besançon même, que le gouverneur devait tant ménager à cause de Gastelrodrigo, ami si déclaré de la ville, il fit entrer par la citadelle deux régiments de troupes étrangères, ceux du Baron d'Erbey et du colonel Massiet, pour forcer les
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habitants à recevoir des logements militaires, mais ils résistèrent à cet acte de pression contraire à leur traité avec TEspagne, et les caresses tardives du prince ne leur fit point oublier cette tentative qu'il fut obligé d'abandonner; Même ils s'en plaignirent hautement, et leur ressentiment éclata dans une lettre qu'ils écrivirent à leur agent près de la cour d'Espagne. Ils annonçaient que l'un des cogouvemeurs se rendrait prochainement à Madrid, porteur d'un mémoire révélant la vérité toute entière sur le gouverneur.
Le bruit se répandait en même temps que la cause du parlement gagnait du terrain à la cour, que la reine régente se montrait favorable, qu'elle était décidée à accorder une amnistie générale et à rétablir le Parlement, que les troupes étrangères allaient partir, que du moins leur nombre serait diminué, et qu'ainsi, avec sa constitution ancienne qui lui serait rendue, la Bourgogne recouvrerait l'indépendance, le repos et la tranquillité.
Les Parlementaires crurent aisément à ces bruits flatteurs, qui mettaient fin à de longues anxiétés, et écrivirent à la reine une lettre d'hommage et de profonde reconnaissance. Ces espérances étaient partagées par les députés de l'Etat. Dans leurs lettres à la reine^ le rétablissement de la cour de Dole était toujours le premier de leurs vœux (1).
Ce n'était malheureusement qu'une illusion. Les conseils de Madrid étaient fort divisés, et la régente d'une volonté trop faible pour dominer ces divisions. Il régnait à la cour d'Espagne, pour et contre la Bourgogne, deux courants d'opinions opposés. Castelrodrigo, ce mauvais génie de la province, en quitfant Bruxelles et le gouvernement général des Pays-Bas, était revenu en Espagne, et avait pris une
(1) Parmi les lettres nombreuses que Ton peut citer, Toy. notamment cel]e du 2i juin 1669, (Papiers des États, UiUt C. 978).
place prépondérante dans la junte de gouvernement. Il continuait à faire entendre contre les Bourguignons, toujours suspectés dans cette cour depuis la conquête de 1668, la voix de la défiance et de la rigueur, déclarant hautement que le rétablissement de la cour de Dole serait la plus grande des fautes, qu'elle constituerait un véritable danger, qu'avec cette cour indomptable habituée à dominer la nation, on verrait se reproduire toutes les fautes du passé. Il ajoutait ce mot remarquable, qu'elle ne manquerait pas, comme précédemment, d'épauler le peuple (1).
Il était alors au comble du crédit à la cour, et venait d'être nommé grand écuyer de la reine (2).
Cette voix de Castelrodrigo puissante et écoutée, comme celle d'un homme qui avait gouverné à la fois la Bourgogne et les Pays-Bas, tenait tout en suspens dans la cour de Madrid, où l'indécision et la lenteur était de règle et de tradition.
Il en était de même dans les Pays-Bas, où, selon l'expression du chanoine de Marenches alors à Bruxelles, les .lenteurs de cette cour étaient épouvantables (S).
Les espérances déçues des parlementaires firent place à an découragement profond. Le 10 novembre 1669, le viceprésident, ayant réuni chez lui six des anciens conseillers de la cour avec les greffiers (4), leur proposa de députer en Espagne l'un des membres de la compagnie. Mais aucun ne voulut se charger de faire le voyage (5).
(1) Mém. de s. chiflbt, f , p. 418.
(2 et 3) Lettro du chanoine de Marenches aax députée de TËtat, 20 septembre 1669. (Papiers des États, liasse C. 278).
(4 et 5) Sur ce refus général, il fut résolu d'écrire au chanoine de Marenches, Tun des trois députés envoyés par les membres de TÉtat à Madrid, en le priant d*y prolonger son séjour, B*il devenait nécessaire, pour obtenir le rétablissement du Parlement. {Papiers épars du Parlement de Dole),
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Ainsi se terminait l'année 1669. Moins abattus que les parlementaires, les députés de l'Etat se décidèrent alors à envoyer une ambassade à la reine régente. Le sort tomba sur deux d'entr'eux Claude Antoine de Vaudrey, baron de Beveuge, et Tavocat Bonnefoy, mayeur deVesoul. Ils n'eurent que neuf jours pour se préparer à ce long voyage, et partirent vers le premier novembre.
Arrivés à Madrid , ils sollicitèrent et obtinrent assez promptement une audience de la régente, à qui ils remirent un premier mémorial, dont la rédaction, selon toute apparence, avait été, avant leur départ, préparée en Franche- Comté. Cette pièce assez remarquable a été heureusement conservée (2). Les membres de TÉtat y retracent avec vigueur la nécessité de rétablir le Parlement, seule justice assez forte pour tenir tête au désordre qui se déclare dans le pays. Ils représentent la faiblesse de la chambre de justice, institution sans consistance et sans lendemain, enfin la nécessité de licencier au moins une partie de troupes étrangères^ le pays succombant sous cet accablant fardeau, et ayant déjà fourni plus de dix millions.
Ces observations avaient une .grande valeur. Cependant elles n'eurent aucun succès. La résolution d'abolir le Parlement fut sans détour annoncée aux •deux députés qui^ sans grand espoir, présentèrent un second mémoire dont rhistoire a également conservé le texte.
Pendant que ces députés de l'Etat étaient à Madrid, un envoyé de la ville de Besançon, le sieur Maréchal co-gouverneur y arrivait dans les premiers jours de janvier 1670. L'ancienne cité impériale, fort irritée contre d'Aremberg, préoccupée d'autre part de la pensée d'obtenir le tribunal souverain qui devait remplacer le Parlement, avait chargé son député de poursuivre cet important projet, et de di-
(1 et 2) Papiers dei Étaii, lettre. C. 278,
riger contre d'Âremberg une attaque énergique, en signalant à l'Espagne toutes les injustices de son gouvernement.
Castelrodrigo, alors à la cour de Madrid, était connu comme Tarai et le protecteur déclaré de la ville de Besançon. C'est à lui que Maréchal [s'adressa pour faire appuyer ses demandes. Il n'avait pas réfléchi que Castelrodrigo était l'auteur de la nomination de d'Aremberg, et qu'attaquer le protégé, c'était attaquer son protecteur luimême.
L'habile Castelrodrigo l'en détourna avec adresse; et, sur les autres objets de l'ambassade accumulant difficulté sur difficulté, le découragea dans sa mission, n'en prodigua pas moins les marques d'intérêt les plus flatteuses pour la ville de Besançon, le renvoya presque content en Bourgogne, et avec ces assurances, se débarrassa, sans le blesser, d'un solliciteur importun. H agit de même avec les députés de l'Etat, qui, le 9 avril 1670, reprirent le chemin de la Bourgogne, emportant avec eux de vagues promesses de bonne volonté, de soulagement pour la province, phraséologie ordinaire dans laquelle on excellait à la cour de Madrid.
1870. Retour des députés de F État y agitation de la province- Edit du i^^ avril 1670, — Inutile recours au connétable, — Défense aux XVIII de s'assembler sans autorisation. — Députalions du chevalier d'Andelot au nom des États, et de Vavocat Moreal pour la ville de DolCy — leurs résultats.
Le Baron de Beveuge et l'avocat Bonnefoy, députés i Madrid au nom des Etats, avaient fait une cruelle épreuve des éternelles lenteurs de l'Espagne. Partis de Bourgogne dans les premiers jours de l'année 1670, ils étaient encore à
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la cour au temps de Pâques, aussi avancés que le premier jour. Le récit de quelques belles cérémonies, auxquelles ils assistèrent ou furent invités, fut tout ce qu'ils purent faire connaître à leur retour en Bourgogne. « Quand le € moment du départ fut arrivé, nous allâmes, disent-ils dans leur rapport aux Etats, prendre notre audience € particulière de congé de la reyne et du Roy, qui tous c deux se tinrent à pied pendant que nous estions à c genoux et pendant qu'on les harangua, la reine ayant c déclaré qu'elle continueroit et conserveroit tousjours € pour la Bourgogne ses bonnes intentions, et le Roy proc nonça aussi quelques paroles, mais si doucement qu'elles c furent imperceptibles à l'ouye. p
Il était dur d'être venu si loin pour entendre ces futiles et vaines assurances tant de fois répétées, c Voilà, mesc sieurs, dirent les députés en terminant leur rapport (1) c la façon que ces grands seigneurs d'Espagne observent c aux grandes affaires : ils n'y vont pas si viste que les € autres nations : j'en fais la comparaison à la planète de € Saturne, qui estant plus obscure est pourtant la plus c tardive. Eux sont véritablement constitués dans la plus « haute sphère de la monarchie, et, par leur naturelle € disposition à procéder lentement, ils temporisent autant c dans la conduite des affaires du ministère qu'ils affectent € de gravité dans le reste de leurs démarches. La longueur € semble estre leur grande politique, f
Cette députation avait eu le sort de toutes les autres ; elle était complètement stérile. El encore l'état de la Bourgogne à leur retour n'était guères propre à les consoler. Ils la trouvèrent dans la plus vive agitation. Un grand différend venait d'éclater entre le gouverneur et les XVIII de l'Etat, qui, frappés des misères et des plaintes du peuple Franc-Comtois, avaient réduit à 2000 fr. par jour la subvention auparavant de 3000. Efforts^ menaces, paroles de persuasion et de douceur employées tour à tour par d'A-
remberg, tout avait échoué contre leur inébranlable résolution. Celte somme était insuffisante pour l'entretien des troupes, dont l'Espagne, au mépris des liberlés publiques, laissait la charge entière à la province. Sous le coup de celte nécessité, d'Aremberg, le 1«^ avril 1670, avait d'autorité jeté rimpôt de 3000 fr. sur la Franche-Comté.
C'était un coup d'Etat encore inoui ; mais, quoiq[u'il n'eut pas consulté la régente, il était d'avance sûr de l'approbation des cours de Bruxelles et de Madrid, qui, ne voulant ni ne pouvant, dans la détresse des finances espagnoles ; pourvoir à l'entretien des troupes Lorraines et Allemandes, cantonnées dans la province, en rejetaient forcément sur elle le fardeau. En vain les XVIII recoururent-ils au connétable de Castille, ami de la Bourgogne qui était encore à Bruxelles, sa réponse fut que la province devait payer les 3000 fr. par jour, qu'au besoin, il Ten requérait (i).
Il fit plus : craignant une protestation des XVIII, et ajoutant à celte rigueur une rigueur nouvelle, il leur interdit de s'assembler sans son autorisation, sur le motif que leur corps représentant les Etats , ne pouvait se réunir sans une convocation du souverain ou de son représentant (2).
(1) 6 mai 1670, lettre du connétable de Castille anx gens des trois Etats de Bonrgongne. Ils lui avuent écrit le 31 mars précédent. Par la réponse signée de sa main, il les requiert de continuer le fournissement des 3000 fr. par jour. {Papiers des États^ liasse C. 277. original).
(2) Le 21 avrU 1670, dix jours après le fameux édit de d'Aremberg, le connétable lui écrit:
c Estant adverty que les dix huit députés du pays et comté de
< Bourgongne s'assemblent soubs divers prétextes et sans avoir obtenu • permission, au grand préjudice du royal service , puisque les ré-
< solutions qui s'y prennent sont presque de mesme effet que celles
< des Etats généraux, j'ai trouvé bonde vous &ire ceete, pour vous
sous CHARLES II. 255
Quelle ressource restait-il à la malheureuse province, dont les plaintes, sans cesse renouvelées, se heurtaient contre l'inertie ou le silence de la Reine et de son gouvernement ? Une première députation des Etats venait , comme on Ta vu, d'échouer. Quel serait le sort d'une seconde tentative du même genre? Cependant on s'y décida, et les XVIII choisirent pour se rendre en Espagne un franc-comtois de caractère résolu, le chevalier d'Andelot, seigneur de Tromarey, dont le père, capitaine estimé et valeureux, avait été gouverneur de Gray pendant la guerre de dix ans.
Le chevalier d'Andelot, grand ennemi du gouverneur, connaissait particulièrement le comte de Pegnaranda, l'un des hommes le plus en crédit dans les conseils de la reine. Il Tavait connu dans les Pays-Bas, et il était, comme convive, assis à sa table, lorsque ce grand seigneur fut employé à conclure la paix de Hollande. Une autre circonstance favorable au succès de la députation, c'était le retour du connétable à Madrid, on ne désespérait pas d'obtenir son appui. Le connétable infirme avant l'âge et usé par les plaisirs avait cessé de gouverner les Pays-Bas, et Monterey, fils de Luys de Haro, l'avait remplacé dans ce gouvernement. On considérait encore le connétable comme un des hommes les mieux disposés pour la Bourgogne, et le plus capable de tenir tête à Castelrodrigo dans les conseils de Madrid.
Quand le chevalier d'Andelot, député des Etats, partit de Dole,il n'étaitpas seul, mais accompagné d'un député spécial
c encharger de tenir la sérieuse main à ce que les neuf députés ex- • traordinaires, les quels avec les neuf commis à Inégalement font
< les dix huit députés du dit pays, ne s'assemblent pas à Tadvenir
< sans ma permission préalable, et que je T&ye trouvé convenable au
< royal service, permettant seulement aux commis à Tégalement d^
< se pouvoir aasembler, lorsqu'ils le jugeront nécessaire. •
356 ÉTATS GÉNÉftÀÛIC
envoyé par cette ville, c'était Tavocat Moréal, sieur de Moissey, fils d'un conseiller au Parlement. Moréal avait toute l'ardeur et les espérances de la jeunesse, et se sentait fier de représenter à la cour la capitale de la province. Il rêvait un grand avenir, et entrevoyait le jour effectivement très prochain où il deviendrait mayeur de Dole. Le but de son voyage était d'obtenir, que, moyennant 300,000 fr. offerts par la ville et destinés au redressement de ses fortifications, le Parlement y fut rétabli. Un autre but commun aux deux députés était la révocation de d'Âreraberg, révocation qu'ils poursuivirent avec la même chaleur. Comme on l'avait prévu, d'Ândelot fut accueilli par le comte de Pegnaranda avec une bienveillance particulière. Les deux députés virent aussi le connétable et le cardinal d'Arragon, tous trois membres du conseil de régence établi par le défunt roi, et qu'on appelait comme nous l'avons dit ; Junta del Govemo,
Tout conspirait donc en apparence au succès delà grande afiaire de Bourgogne. Les informations, accompagnées de l'avis de Monterey, gouverneur général des Pays-Bas, étaient enfin revenus de Flandre. La solution semblait imminente; le conseil d'Etat était rassemblé et le rapport général prêt; malheureusement ce rapport était confié à Castelrodrigo, qui le fit avec sa passion^ordinaire ; c'était comme le reflet de toutes les préventions qu'il avait apportées de Flandre, et de sa haine envenimée contre le Parlement. Mais il rencontra de vives contradictions pendant les débats qui durèrent plusieurs jours Le connétable prit parti pour les Bourguignons, qu'il appela un peuple fidèle, et, s'animant de plus en plus, alla jusqu'à dire que Castelrodrigo avait été cause de la perte de la Bourgogne.
Beaucoup de bruits circulèrent au dehors sur les résolutions du conseil. Le plus accrédité fut que le Parlement ne serait pas rétabli, qu'il perdrait la robe d'écarlate, même son nom, mais qu'il serait remplacé par un conseil souverain, dont le siège serait à Dole.
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Les deux députés s'en tinrent à ces paroles, à peu près conformes aux désirs des Dolois et des membres de TEtat. Mais elles ne se traduisirent, comme d'iiabitude, par aucune résolution officielle et écrite. Après tant de temps écoulé, il^se trouva que la question n'avait pas fait un pas ; ety un peu plus tard, le 16 juin 4671, le sieur Lhomme, agent des Etats à Madrid, put leur écrire ces nouvelles aussi alarmantes que conformes à la réalité :
€ Les ministres ne visent qu'à nous "rendre tous cou-
.< pables Cependant le sieur Pouhat leur en a dit assez
€ pour notre entière justification. Mais il est bon de leur c renouveler. Car ils ont tellement ces mauvaises impres* c sions dans l'esprit, que les raisons les plus fortes à peine
< sont capables de les dissuader. Et, comme nous avons € peu d'amis dans cette cour, on y travaille beaucoup € sans pouvoir rien avancer. Il faut user de quelque rec connaissance auprès de ceux qui semblent le plus affecc tionnés ; et se trouve qu'il devroit être bien facile de les c gagner, parce que tout ce que prétend la province est € le pur intérest et service de Sa Majesté. C'est la chose la € pliis horrible que Von puisse ouir de la manière dont € nous sommes balottés de Flandres en Espagne. Car les c Flamands disent qu'ils attendent les ordres d'Espagne, c les Espagnols que acudan al gôvemador de los Estados
< de Flandres (1), de sorte que trois ou quatre ans se € passent, et après on est aussy avancé que le premier € jour. 3>
Une seule mesure fut définitivement arrêtée dans la jonte de gouvernement, la révocation de d'Areraberg. Les deux députés y avaient travaillé avec une égale ardeur. Le jeune représentant de Dole, dans un mémoire adressé à la reine, avait fait l'énergique tableau de la licence et de l'indiscipline des soldats du gouverneur occupant la ville
(1) Papiers des Etals, liasse C, 278.
de Dole, de leurs incroyables violences et de leur impunité. Quelques passages du mémoire suffisent pour le comprendre. € Certains officiers et soldats de la garnison de Dole, y estil dit, tuèrent lâchement, et sans aucun sujet d'hayne c ou querelle, Monsc. de Brun, fils de Mons^ de Brun, € ambassadeur de Vostre Majesté en Hollande, et Monsi*. c de Belmont, cavalier principal du dit Dole. Ce crime € atroce demeure sans chastiment coinme une infinité d'auc très qui se commettent chaque jour avec tant de licence^
€ qu'à peine se permettroient-ils entre ennemis llsem-
€ ble qu'on veuille pousser la province au désespoir (1). » Si tel était, sous le gouvernement de d'Aremberg, et dans la première moitié de Tannée 1671, le sort de la capitale du pays, quel devait être, surtout dans les campagnes, celui du reste de la province ?
Lassitude générale dans la Franche-Comté. Sentiments du prince d'Aremberg, antipathie qu'il inspire^ et comment elle se manifestait.
C'était dans tous les cœurs une lassitude générale; grands et petits, tous demandaient un changement quel qu'il put être (2). D'Aremberg n'ignorait pas combien il était haï. On devinait sans peine jusqu'à quel point il était blessé et humilié à la fois, de la joie qui allait éclater à son départ. Quelquefois dans son dépit, la vérité qu'il aurait voulu dissimuler lui échappait malgré lui, et il disait que bientôt on serait débarrassé de sa présence. Il avait sa police et se tenait au courant de tous les propos, les lettres étaient
(1) Le texte du Mémorial est transcrit dans le registre municipal de la Tille de Dole. Année i61i, p. 33 9ti.
(1) Mém, de J. Ghift.bt, //. 548.
sous CHARLES II. Î7}S)
interceptées^ et ouvcrlcs, tellement qu'il était dangereux de parler et d'écrire (i). Les quolibets acérés ne manquaient pas sur son compte, et les frères de Cho\ roz parlaient de lui donner, avant son départ, une aubade aux violons. Sa femme la princesse d'Aremberg ayante ainsi que la Baronne de Soye, pris une grande autorité dans le gouvernement, on en causait avec moquerie, et il arriva à d*Erbey, colonel de cavalerie Lorraine, de dire malignement devant plusieurs personnes que la Bourgogne était gouvernée par quatre femmes. Comme on le pressait de les nommer, il dit que c'était la princesse d'Aremberg et la Baronne de Soye. Remarquant son silence sur les deux autres, on voulut savoir leur nom, et il finit par avouer que c'était les maris de ces dames. Ce n'était pas assez de ces plaisanteries mordantes, on y mêlait parfois d'améres paroles, et certains nobles ne parlaient de rien moins que d'appeler le prince en duel, le jour où il quitterait le gouvernement. Instruit de tout, d'Aremberg, quand il pouvait dominer son ennui^ affectait l'indifférence et le dédain, même la gaieté. Au carnaval de l'année 1671, peu avant son départ, il assistait à une comédie chez la baronne de Soye, ou se montrait joyeusement dans les rues de Besançon, mêlé aux dames de la société^ et courant la bande, sorte de jeu particulier à cette ville, où danseurs et danseuses faisaient de longues évolutions, en se tenant, non par la main, mais par des serviettes.
Homme de la haute noblesse, il avait cherché à Besançon un point d'appui dans le peuple, et s'était fait inscrire dans l'association des artisans, où il avait aussi fait recevoir ses deux fils. Mais cela lui servit peu, l'artifice était trop grossier, et il n'en demeurait pas moins odieux aux députés de l'Etat, aux campagnes, aux villes, parlicu-
(1) Mém. de J. Chifflet, I, p. 617,
260 £tATS GÉNÉRAUt
lièrement à celle de Dole qu'il considérait comme la cause principale de sa révocation (i).
Le moment de son départ et de Tarrivée de son successeur approchait. On en parlait publiquement, et son irritation s'en accrut. Il aurait pu laisser au gouverneur qui allait lui succéder le recouvrement de son impôt forcé, surtout l'odieux des exécutions militaires que ce recouvrement allait nécessiter. Il voulut au contraire s'en charger ; ce fut son adieu à la province, et nous allons voir comme il y procéda.
Avril, mai, juin \(j1\, Violences et exécultom militaires du Prince d'Aremherg, Le maire de Dole gagé,— a)restalion de deux députés de Salins. — entreprise armée sur la ville de Dole.
D'Aremberg avait prévu des résistances dans le recouvrement de son impôt si contraire à toutes les libertés du pays. Mais chez lui sa colère ne calculait plus rien, et il était parfaitement résolu à en finir par la force. L'un de ses axiomes était que, s'il ne demeurait le maître de la nation, elle lui marcherait sur le ventre. Rempli de ces pensées, il commença ses exécutions militaires à travers les villes et les campagnes. Le maire de Dole, ayant refusé de payer sa contribution, fut gagé par huissier et ses meubles vendus publiquement. Le 10 avril 1674, d'Aremberg fit arrêter deux députés de la ville de Salins qui, sans se douter de rien, suivaient paisiblement leur route, en sortant de Besançon, où ils venaient de conférer avec lui. 11 s'agissait d'une question purement locale concernant leur ville (2),
(1) Mém. de 3, Cbjflkt, //, p. 591.
{2)Ihid.p.ô23.
sous CHARLES 11. 261
Craignant que les prisonniers ne trouvassent des gens disposés à les défendre ou à les délivrer, il les fit conduire à Quingey par des lieux détournés. Ils y furent détenus sous bonne garde. Ce qui ne les empêcha pas de faire parvenir sans retard aux Salinois la nouvelle de leur détention, en joignant à leur lettre Tordre d'arrestation que leur avaient laissé les agens du gouverneur. Les Salinois furent indignés de celte violation du droit des gens envers deux de leurs compatriotes. L'affaire ayant paru d'une extrême gravité, le conseil, pour aviser aux mesures à prendre, s'adjoignit les notables de la ville, qui, d'une commune voix, décidèrent qu'il serait immédiatement écrit à toutes celles de la province, aux députés de l'Etat, même à la chambre de justice, pour leur signaler cet attentat.
Ces députés montrèrent dans cette affaire beaucoup de vigueur et de résolution. Le gouverneur ayant eu l'insolence de leur proposer de relâcher les prisonniers sous la condition que son édit serait ratifié par leur corps, ils lui répondirent par un refus formel^ et firent immédiatement présenter un mémorial à la reine, pour que justice fut faite aux Sahnois (4). Dans leur indignation,et n'attendant rien des Flamands, leurs ennemis, ils demandèrent en même temps que le gouvernement de la Franche-Comté fut détaché de celui de Flandre, et rattaché directement à l'Espagne (2).
(1) € 16 avril 1671, assemblée des XVIIî. La compagnie décide de faire remonstrance à Sa Majesté la priant d*envoyer des ordres pour faire relascher les deux commis du magistrat de Salins, Son Excellence aj^an/ (aici sur les remontrances des Etats une apostille bien choquante. (Papiers des Etats lettre T. 40.)
(2) Le 27 mai 1671, Lhomme agent des Etats à Madrid leur écrivait : « J'ai présenté un mémoriel où vous demandez trois choses ; la < première que le comté de Bourgongne soit indépendant de la Flandre ; « la seconde, que M. d^Aremberg ne puisse plus imposer la province^ ni « aucun de ses successeursjsoubs quelque prétexte qu'ils puissent avoir,
Si les Salinois avaient compté sur l'appui de la chambre de justice, ils furent promptemenl détrompés. Cette chambre servile prit parti, non pour les victimes, mais pour le prince. D'Aremberg fut même surpris de l'excès de zèle de ces singuliers magistrats. Ils ouvrirent contre les auteurs de la plainte des avis violents, que lui-même qualifia d^impéiuetix. Les députés de Salins continuaient à garder prison ; mais la maladie de l'un d'eux, le lieutenant local Régis, le fit relâcher. L'autre, l'avocat Nouveau, demeura prisonnier. Sa détention dura soixante et douze jours (1), c'està-dire, jusqu'au temps où d'Aremberg quitta définitivement la province.
Les garnisons, qui occupaient les places du pays, les tenaient dans la servitude et dans la terreur, et elles pouvaient s'instruire par l'exemple de Dole. Aussi s'opposaientelles autant que possible à laisser entrer cette soldatesque dans leurs murs, leur arrivée étant toujours le préliminaire et le signal assuré de vols et de violences. Au mois de juin 1671, la ville de Salins fit des efforts inouïs pour éviter de recevoir les régiments de d'Alamont et de Rerriére qu'on lui annonçait (1). Mais elle n'y réussit pas ; à peine arrivées, les troupes commandèrent à leurs hôles de les nourrir. Sur leur refus, elles s'emportèrent, il y eut un bourgeois de blessé^ un autre fut tué (2).
Mais Dole, nous Tavons dit, était particulièrement l'ob-
« et qu'on mette en liberté les députés de la ville de Salins ; la troisième que € M. le priace ronde un compte spécial de Targent qu'il a employé « pour les fortific.itionf), munitions de guerre et autros choses sembla- < blés. Mons le connétable est porté pour leâ intérêts de la province... € Comme je suis gouverneur de ses neveux, je puis très facilement lui € représenter les choses comme elles sout. » {Papiers des EtatSt liasse C. 277- 7P.)
(1 et 2) Voy. les délibérations municipales de Salins, avnl et mai 1671. Archives de la ville déposées à la hihliuikèo. puhlif^.
sous CHARLES U. 2'5â
jet des rigueurs, comme de raversion de d'Aremberg. On avait renvoyé au prince depuis TEspagne une dénonciation des habitansqui Taccusaient, à tort il est vrai, de faire des bénéfices frauduleux sur ses troupes, en exagérant leur nombre. Blessé dans son honneur, le gouverneur hors de lui ne songea qu'à faire payer cher aux Dolois cet outrage par un châtiment éclatant.
Par son ordre la cavalerie du colonel Massiette, promptement rassemblée, se mit en marche et se dirigea sur Dole pour s'en emparer. Mais déjà la ville avertie se préparait à se défendre. Le 13 juin, dès les six heures du matin, les habitans au nombre de trois cents étaient rassemblés sur la place publique devant Téglise. Dans leur exaspération, ils déclarèrent d'une voix unanime qu aucune troupe étrangère n'entrerait dans leurs murs, et que, si on voulait agir contre eux par la force, ils combattraient jusqu'à la dernière extrémité, quand bien chacun debvroii périr (1).
lis prévinrent en même temps le Rhingraff, gouverneur des troupes allemandes de la garnison de Dole, dont on pouvait craindre l'attaque dans l'intérieur de la ville pendant que les bourgeois agiraient contre les assaillants du dehors, lui déclarant que leur intention était, non de se défendre contre la Reine, dont on ne présentait aucun ordre, mais d'empocher qu'au mépris de ses volontés, on n'achevât par la violence la ruine des libertés du pays (2).
On craignait tout, et, comme si Dole allait soutenir un siège en forme, et qu'il fallut attendre au premier jour un assaut, on retirait les ponts Je service des ouvriers occupés à réparer les murs d'enceinte ruinés par les Français, et l'on disposait au voisinage des sentinelles cachés dans les
(1) Délibératiotismunicip. de Dole lijuin i67i p. 63^ 64,
(2) IbH.
bleds avec leurs armes, avec ordre de faire feu pour avertir de la première approche de Tennemi (1).
En même temps la vUle recevait des offres de secours du marquis de Listenois et du chevalier d'Aadelot (2), tous deux dès longtemps ennemis déclarés du prince. Malgré sa colère, d'Âremberg ne pouvait, sans folie, songer à signaler les derniers jours de son gouvernement par le siège de la capitale du pays. Aussi cette démonstration armée se bornat-elle à une feinte. En même temps qu'il donnait Tordre écrit et ostensible de s'emparer de la place par la force^ il remettait à Massiet des instructions anonymes et secrètes, lui enjoignant de faire, à diverses heures successives, trois sommations d'avoir à laisser entrer les troupes et, après trois refus, de s'arrêter sans aller plus loin (3).
(i) Délibérations municip, de DoUj 12 juin 1671 , p. 63, 64.
(2) 1671, 23 juin. « On a envoyé le vin d'honneur au marquis « de Listenois et baron d' Andelot, et iceulx^complimentés de la part du € magistrat, ils ont donné assurance de leur bienveillance envers les « grands et les petits de cette ville, s'y trouvant obligés pour avoir « soutenu les franchises delà province, et témoigneroient pai*tout leurs « vies et leurs services. » (Délibér. municip. de Dole, 23 juin 1671 page 7. )
(3) 1671 15 juin, teneur du billet sans signature, remis par erreur ; Monsieur, j*ai reçu vostre lettre et depuis encore celle du magistrat de
la ville de Oole, qui ne contient que des redites et des amusements pour gagner temps. Ainsi aussitôt ceste reçue, vous ferez cognoistre audit magistrat que vous avez ordre d^exécuter celle que nous avons donnez pour loger dans ladite ville ; au cas que deux ou trois heures après que vous leur aurez donné part, ils ne vous remettent pas en main la somme portée dans les ordres que vous avez. Api'è:) lequel temps expiré, vous les enverrez requérir de disposer les logements pour satis- £ûre à nos ordres ; et, en cas de refus, vous y enverrez un officier pour la troisième fois afin de les y presser de rechef. Et, au cas oii ils se disposent à vous recevoir, vous entrerez dans ladite ville, et prendrez d'eux les billets de logements. Que si nonobstant les dites réquisitions réitérées, il persistent dans leur refus, vous vous présenterez aux portes de la dite ville avec vos deux régiments, et ce de tclie façon que vous leur
sous CHARLES li. 265
Cet ordre s'exécuta, mais tout autrement qu'il ne voulait. Par erreur, au lieu du billet portant ordre de s'emparer de la ville de vive force, remise fut faite par le parlementaire du papier contenant les instructions toutes différentes ; c'est ainsi que furent connues à temps les véritables intentions du gouverneur. Aussi après trois sommations et trois refus, Massiet s'arrêta et emmena ses troupes laissant les habitants en paix sans nouvelles démonstrations. Ainsi s'évanouit en fumée cette grande menace (1), et tout ce bruit tourna à la confusion du gouverneur qui allait cesser de l'être.
Derniers jours du gouvernement du prince d'Aremberg. — Arrivée de Quinones, son successeur. Détails curieux sur son entrée à Dole, d'après les archives de cette ville.
D'Aremberg était au terme de son gouvernement et de son pouvoir. Dans cet abaissement de sa fortune, l'homme tout puissant fut obligé, selon l'expression du chroniqueur
donnerez occasion de vous £ure cognoistre clairement s'ils veulent s'y opposer de force et à mains armées au cas qu'ils en aient le dessein, et dès le moment qu'ils vous feront une démonstration positive du dit dessein, vous ne passerez pas outre, mais vous contentant de m'en donner advis, vous vous retirerez aux environs le mieux que vous pourrez, comme la nuit passée. (Délib, municip. de la ville de Dole iô juin i67i, p. 67,)
(1) Le Mayeur observe que les habitants estoient foulés des gardes qu'ils ont été obligés faire de jour et de nuit par les ordres (à cause des ? ) de S. Ex. qui n'ont pu apporter que de grands -désordres, et comme maintenant, l'affaire e«/o<7 ca/me>, demande si on doit diminuer la garde.
Le Conseil la réduit à 40 hommes.
Délib, Dole, iôli. p. 72.
contemporain, de tout avaler (4). Il lui fallut qniller la résidence magnifique du palais Granvelle, qu'on appelait sa cour (2). Le prince partit, le l*f juillet 1671, de Besançon, où il ne devait plus rentrer. Il regrettait le pouvoir absolu qui lui échappait, mais il espérait encore que ce ne serait pas pour toujours, et que plus tard il reprendrait, ainsi que sa femme, possession des honneurs dont elle était si fière. Dans cet espoir, il avait demandé aux députés de l'Etat l'attestation que, pendant son gouvernement, il s'élait exactement conformé aux ordres de la reine. Mais il n'obtint pas ce témoignage menteur (3). Pour déguiser l'injure d'un refus, les députés, à vue de sa requête, se hâtèrent de lever la séance, bien plus irrités d'ailleurs que satisfaits de son administration (4). D'Aremberg avait anéanti leur autorité, et son édit de JG70 sur la contribution forcée de 3,000 francs par jour avait à la fois laissé un fatal exemple à ses successeurs, et porté un coup mortel aux libertés publiques (5). II ne laissait aucun regret,et,quand on comparaît avec la misère générale la richesse et le luxe de ses officiers^ on disait que l'or de leurs habits ne devait pas porter ce nom, et que c'était le sang du peuple (6).
(1) Mém de J. Chiflkt.
(2) Ihid.
(3) On ne peut lire sans étonnement ce qu*écrit Dunod, que la haute naissance du prince d'Âremberg, soutenue par sa bonne mine, son affabilité et une grande dépense, lai concilièrent les cœurs, (Dunod tom. UUp, 113.)
(4) Sur l'état déplorable où son administration laissa la province, Voy. les Mémoires dei. Chiplbt, 1, 542.
(5) Mém. de J. Chiflkt, /, p. 449.
(6) « L*on reconnoisâoit que beaucoup do gens s'eni'icbissoient autour • du Pn'nce d'Aremberg : le baron de Soye qui, auparavant étoit fort « nécessiteux, ayant fait faire un service entier d*argont, et tous les
< officiers étant couverts de riches habits tous faits du sang du peu-
< pie. > (Métnmres de J. Chiklet, i. p. 542),
sous CHARLES II. 3<57
C'est le 1«' juillet 1671 que le nouveau gouverneur, Don Hieronimo de Quinones,se présenta aux portes de Dole. Son entrée triomphale fut celle d'un libérateur impatiemment attentlu, c'était un enthousiasme général, et les registres municipaux de Dole fournissent sur ce sujet des détails qu'on ne trouve point dans les mémoires contemporains. Le conseil de la ville, l'université, les députés de l'Etat, une grande partie des habitans et des seigneurs de la province étaient allés à sa rencontre. Le parcours du cortège dans les rues se fit au milieu d'une double haie de bourgeois qui l'acclamaient sur son passage. On ne vit jamais une joie plus universelle (1).
Avant l'entrée de Quinones dans la ville, l'entrevue des deux gouverneurs avait ou lieu au voismage sur la montagne de Montroland, elle avait été courtoise ; seulement d'Aremberg pâlit quand il vit sortir de la voiture de son successeur ses deux principaux ennemis, le marquis de Listenois et le Baron d'Andelot, les mômes qui avaient offert aux Dolois leurs secours contre ses troupes. Tous ceux qui étaient connus par leur aversion pour l'ancien gouverneur s'étaient donné rendez-vous sur place dans cette journée, comme pour être témoins et jouir de sa disgrâce. Lui-même avait refusé de recevoir la dépulalion des Dolois comme celle d'une population en révolte, et c'est d'elle que Quinones, qui se montrait alors à tous sous les formes les plus aimables, disait : « Je n'ai jamais vu un peuple plus cordial et plus attaché à la reine ! (2) »
Des feux de joie furent allumés sur les places publiques. On avait préparé, pour le banquet, une table de dix à douze personnes. Quinones en demanda une beaucoup plus grande, ponr y recevoir plus de monde. Prés de lui, il fit asseoir, avec une sorte d'affectation, Listenois et d'Andelot,
(1 et 2) Sur tout ces ^ét^U voyez les arc^iives uiunicipales de Dol^ f juillet i67t,
268 ÉTATS GÉSÉRALX
c'était le contraste le plus absolu avec la politique de d*Areinberg ; empressé pour tous ses convives,Quinones disait gracieusement : Ne sommes nous pas tous Bourguignons ?(1) Il avait remarqué que le maire de Dole, tout récemment l'objet des rigueurs de d'Aremberg, avait pris le bas de la table. 11 s'empressa de l'appeler à Tune des places d'bonneur, disant qu'il fallait boire à la santé de Messieurs de Dole, dont Listenois et d'Amlelot ne manquèrent pas d'ailleurs de dire merveille (1).
On lui donna pour logement l'une des plus belles maisons de la ville, celle des Bereur (2). On lui 6t les plus vives instances pour l'y retenir longtemps, même pour qu'il en fit sa résidence gouvernementale. Mais, c'eut été un trop grand changement, et, au bout de six jours, il partit pour Besançon qu'il avait choisi comme son prédécesseur d'Aremberg pour siège de son gouvernement, et où l'attendait une réception non moins splendide et non moins empressée.
(1) Mêmes délibérations.
(2) Aujourd'hui U SouB-Pr6fecture.
sous CHARLES tl. ^69
QUINONES, GOUVERNEUR.
Instruclions secrètes du nouveau gouverneur. — Ses dispositions favorables à la Franche-Comté. — Mauvais vouloir de l'Espagne.
Dans ces jours de joyeux avènement, le nouveau gouverneur encore peu connu, mais si bien accueilli par la population, ne cessait de se faire admirer par son afifabilité. On ignorait qu'il rapportait d'Espagne des pouvoirs d'une redoutable étendue. D'après les lettres de la reine régente, il réunissait au gouvernement militaire presque toute l'administration politique. L'un des articles les plus secrets de ses instructions était que tous les capitaines des places et des villes, Besançon compris, devaient être Espagnols, ou Flamands. La prudence exigeait que toutes ces instructions fussent soigneusement cachées. Elles eussent effrayé le pays ; il ne manquait à Quinones que le droit d'imposer à son gré la province, et l'on se serait demandé ce qui lui restait encore de ses anciennes libertés.
Castelrodrigo avait déclaré depuis longtemps qu'elles devaient toutes lui être retirées ; un peu après, Don Diego de la Torre, secrétaire d'Etat, traduisait la même pensée, en disant plus nettement aux Franc-Comtois que leur pays les avait perdues ; d'autres avaient pour maxime, qu'avant de rien résoudre il fallait l'abandonner à lui-même pour savoir ce qu'il deviendrait, jusque là tout promettre et ne rien tenir. Le fond visible de cette politique des conseils d'Espagne, était l'aversion et la défiance contre la malheureuse province.
Quinones avait l'avantage de succéder à un Flamand détesté ; animé de la volonté de se faire aimer, il se mon-
'ilO ÉTATS (lÉNÉRAnX
trait à tous bienveillant et accessible. Quoique le Parlement fût suspendu, il en reçut les membres en corps comme si en eux la cour de Dole subsistait encore. Pour aider à la solde des troupes, on le vit engager ses propres diamans, et, par un édit public défendre de faire revivre les accusations relatives à la conquête, commandant à tous le silence et Toubli, et répétant qu'en Bourgogne il n'y avait pas de traîtres, que les poursuites devaient se borner à Wateville et au marquis d'Yenne cités depuis trois mois à Bruxelles. Même il changea la citation qui leur était donnée devant les tribunaux de Flandres en une simple comparution devant commissaires à Gray. C'est ainsi qu'avec une hardiesse excessive et avec la certitude de déplaire au gouverneur général des Pays-Bas; il renversait tout cet échaffaudage d'accusations, entretenues depuis si longtemps par le gouvernement de Flandre contre la Bourgogne.
Quinones, dernièrement encore gouverneur des îles Canaries, était à la cour d'Espagne soutenu par le connétable de Castille. Comptant sur ce puissant appui, il ne craignait pas de dire que la Bourgogne avait été perdue par la négligence de Castelrodrigo.
Il affrontait ainsi de puissants ennemis, et poussait la témérité jusqu'à affecter une indépendance presque complète vis-à-vis de Monterey son supérieur. Cette hardiesse plaisait aux Bourguignons, qui connaissaient la haine envenimée des Flamands contre eux. Quinones^ selon le vœu des Etats, demandait que, au lieu de passer par la Flandres, les ordres de la régente lui fussent directement adressés d'Espagne, ces ordres, disait-il, étant arrêtés ou supprimés, à moins qu'ils ne fussent défavorables à la province.
A lant de motifs de sympathie qui, dès les premiers mois de son administration, semblaient attirer vers lui tous les cœurs, il joignait sans détour ses vœux et ses efforts pour le rétablissement de la cour de Dole devenue l'objet presque unanime des regrets de la nation.
SOtTS CHARLES lî. 271
On le voit, son plan élail de plaire à tout prix au peuple qu'il gouvernaitydissimulant les torts et feignant de n'avoir trouvé que des sujets fidèles. Monterey et lui suivaient deux plans opposés, l'un voulant pacifier et réunir les esprits, l'autre fomenter et entretenir les haines et les divisions (i).
Mai 1672. Difficuliès que rencontre le nouveau gouverneur. — R est attaqué en Espagne ; d'Andelol envoyé en mission pour le défendre. — Curieux mémoires qu'emporte ce député également chargé de celui des Etais. — Pourquoi il échoue dans sa mission.
Quoique, en Bourgogne, tout semblât aller au gré du gouverneur, c'est le sort invariable des choses humaines d'avoir un côté moins heureux, et, dans ce ciel en apparence si serein, les esprits clairvoyants apercevaient déjà plus d'un point noir, destiné à se traduire plus tard en un violent orage. Outre la redouLible inimitié de Monterey qu'il irritait comme à plaisir, Quinones, à peine arrivé dans la province, y trouva tout un parti de surveillants et d'adversaires formé contre lui. C'était le parti de d'Aremberg, regrettant profondément le départ du prince etprépa. rant son retour. A la tête de ce parti se signalaient l'ambitieuse baronne de Soye, son mari et le commissaire Goxie, gens passionnés et ennemis de Quinones, qu'ils déservaient dans leurs lettres en Espagne, contrariant ses projets pour le bien, l'abaissant de toute manière jusqu'à dire, quoiqu'il fût simplement goutteux, que c'était un homme perdu de santé, dénaturant ses intentions, noircissant la nation elle-même, et paralysant tous les efforts de cet homme généreux pour détromper la reine et ses ministres.
(i) Mémoires de Jules Chifubt, //, 91 .
2^2 ÉTATS GÉNÉEUl-X
La politique de Quinones, si opposée aux vues el aux rigueurs implacables de Monterey, avait été très remarquée en Flandre : le gouverneur général des Pays-Bas^ outré de dépit, y vit une révolte intolérable contre son pouvoir, et déclara qu^il ne voulait plus désormais se mêler des affaires de la Bourgogne, que l'on menait visiblement à sa perte.
Ces colères n'otaient rien à Quinones de ses vues de pacification, et même d'indépendance à l'égard du gouverneur général. Parfaitement tranquille en apparence, Q affectait d'en rire, disant même dans l'intimité qu'à moins qu'on ne put avec vérité le traiter de larron ou d'homme sourd aux justes plaintes des sujets du roi, il n'avait rien à craindre, que le mal était dans les I^ays-Bas, d'où il ne recevait que des ordres empreints de passion et de haine.
Il craignait si peu de déplaire que, de son autorité, il arrêta, sans les notifier, des lettres de cachet envoyées de Flandre au Procureur général contre les conseillers Jacquot et Goliut, et les anciens gouverneurs de Gray, de Dole et de St-Anne tous appelés à comparaître à Bruxelles,comme gravement impliqués dans les événements de la conquête.
Ces traits de hardiesse et d'imprudente liberté de Quinones contre le gouverneur général des Pays-Bas et de Bourgogne avaient produit leur effet,et déjà Ton parlait de sa révocation. Il l'apprit et résolut de se défendre ; mais ne pouvant, dans les premiers mois de son administration, quitter la province et se rendre lui-même en Espagne, il fit partir, pour le remplacer, le baron d'Andeiot chargé à la fois de justifier son administration , et d exposer à la reine les besoins, les vœux et les misères de la Franche- Comté. D'Andeiot, en partant, emporta avec lui un mémoire rédigé, sous l'inspiration de Quinones, par Don Joseph Arnolfini, abbé de la charité, liomme d'esprit et homme du monde, fort épris de la renommée, el mêlé
sous CHARLES II. 27.S
avec ardeur à toute la politique du temps. Ce mémoire, écrit en espagnol avec une grande vigueur, est à la fois une attaque peu déguisée contre le gouvernement de Monterey et l'exposé de toute la politique de Quinones. Ce dernier et l'auteur se voyaient souvent, l'un et l'autre habitant le palais Granvelle à Besançon. Le rédacteur ne craint pas de dire combien les peuples se plaignent de la cour de Flandre, qui retarde ou refuse absolument d'exécuter tous les ordres venus d'Espagne, quand ils sont favorables à la Bourgogne.Ce curieux mémoire peint avec énergie la désolation du pays, attendant vainement,depuis trois ans, un soulagement.toujours promis et toujours différé, l'urgente nécessité de retirer les troupes étrangères ou d'envoyer des fonds pour les entretenir^ l'impossibilité où est le gouverneur d'y pourvoir lui-même, n'ayant ni crédit ni argent, le danger de remettre, comme on le fait, en des mains étrangères ou même ennemies, les bénéfices de la province. Enfin, poussant jusqu'au bout la hardiesse, le représentant du gouverneur ne craint pas de dire que des promesses laissées toujours sans exécution finiront par être regardées par là nation comme une tromperie (1).
Ce mémoire fort intéressant, et qui fait si bien connaître l'état de la Franche-Comté à la fin de l'année 1671 (2), n'eut aucun succès dans les cours de Madrid et de Bruxelles. L'unique résultat de cette critique énergique et vraie fut rinvitation intimée des Pays-Bas à Quinones de faire sortir l'abbé Arnolfini de son palais et même de Besançon.
Lçs XVIII avaient profité du départ de d'Ândelot et de sa mission en Espagne, pour le charger aussi d'être por-
(1) Importa Mucho al servicio de Vuestra Magestad,que las prometias que se hizieron taatas yezes a sus députadoa en la corte,ne parescan dilaciones ô enganos. (Afem. de J. Ghiflet, II, S9,)
(2) Vojr. le texte e^ entier dans le même historien, II, p. ^ et 8uiv.
teur de leurs vœux. Dans le mémorial qu'ils lui remirent, ils demandent qu'on licencie les troupes, qu'on rende au pays son ancienne constitution, ses privilèges, et que le parlement soit rétabli. Ils signalent la plaie de la vénalité des charges, plaie déjà ancienne dans le gouvernement de Flandre. Le mémorial parle dans les termes les plus chaleureux du parlement, c cette institution tellement chère « au pays qu'il croiroit avoir tout perdu, si l'on en alté- « roit seulement U nom. ]»
Ces demandes d'une nation en disgrâce ne furent point écoutées. Elles eurent le même sort que celles du gouverneur. Le Parlement ne fut point rétabli ; telle n'était pas la volonté du tout-puissant Gastelrodrigo, qui l'avait suspendu ou plutôt aboli. Les libertés anciennes ne furent point rendues au pays. En réalité l'Espagne n'en voulait plus, malgré l'artifice de ses paroles. Quant à la vénalité, l'état misérable de ses finances la poussait à faire argent de tout, et la vente des charges continua.
Février 1672. Bruits d'invasion. — Examen des forces du pays. — Questio7i du subside. — Les villes consultées séparément. — Leurs réponses.
Après l'échec de ladéputation d'Espagne, Quinones, qui tenait tant à l'affection de la nation, et qui poussait presque jusqu'à la faiblesse l'amour de la popularité, voyait approcher avec effroi le jour où il allait se brouiller avec la province, et être poussé peut-être aux mêmes extrémités que d'Aremberg sur la question des subsides.
Des bruits d'invasion du côté delà France commençaient à alarmer le pays : et tout d'abord le gouverneur s'occupa sagement à reconnaître quels en étaient les forces et les moyens de défense. Il n'y avait que deux grandes villes,
sous cnARLKs ». 275
Besançon- et Salins, qui ne fussent pas démantelées. Dole avait été si cruellement traité par les français en 1668, que ses remparts à demi réparés ne pouvaient soutenir un siège. Il fut en conséquence résolu que cette place, comme celle de Gray^ également impossible à défendre, serait abandonnée en cas de guerre. On régla la distribution des postes à Besançon, et on y fit entrer 2,000 hommes. Quant à Salins qui devait être conservé, on reconnut que la défen3e en était très difficile.
Mais une question Tétait plus encore ; c'était celle des fonds nécessaires à l'entretien des troupes, et le bruit commençait à se répandre que, au lieu de 3,000 fr. par jour, les XVIII ne voulaient plus en accorder que 2,000. Le gouverneur les ayant fait assembler, ils se prononcèrent en effet énergiquement dans ce sens. Quinones crut qu'il trouverait plus de condescendance dans les villes, si on leur écrivait pour avoir leur avis par lettres séparées. On les interrogea donc, mais elles approuvèrent pleinement la résolution des Etats, et demandèrent même une convocation générale, où comparaîtraient les délégués de chacune d'elles. Nous trouvons dans les archives des Etats les réponses de Baume, de Vesoul et de Lons-le-Saunier, toutes du mois de février 1672.
Les habitants de Baume déclarent que les charges publiques, que leur ressort a supportées, « ont contraint un nombre considérable des originaires des lieux à déserter, même à abandonner cette ville, que nombre des plus riches familles en sont sorties pour s'établir à Besançon, en sorte que ceux qui restent sont dans une extrême pauvreté. » (1)
La lettre de Vesoul est plus énergique encore. Les habitans déclarent ne pouvoir consentir qu'on ajoute 1,000 fr.
(1) Papiers des Etats. Liasse faisant partie de la lettre 6,^7 9-79,
S76 iTATS GiNÉRÂUX
aux 2,000 fr. déjà accordés. Cette dernière contribution va même, en se prolongeant, réduire la province au désespoir. Des plaintes journalières s'élèvent de toutes parts. « C'est, ajoute avec un vif mécontement le conseil de la ville, € l'effet de cet établissement et continuation que vous avez € fait sans la participation des villes. La chose ne peut c être conclue que dans une assemblée des Trois-Etats ou € des villes, et non par des avis séparés. > (1)
Lons-le -Saunier fait entendre des plaintes non moins amères sur les grandes charges dont le pays est oppressé depuis quatre ans. « Nous sommes, s'écrient les habitans, € arrivés au terme qui prescrit une égale loi, tant aux < grands qu'aux petits, aux princes qu'aux subjects, c'est c celle de la nécessité et de l'impuissance. > (2)
Avril et mai 1672. Embarras de V Espagne pour Ventretien des troupes. — Les XVIII convoqués par le gouverneur convoquent pour la première fois dans leur assemr blée les 9nayeurs des villes. — Assemblée fort remarquable du 2 m^i iGJ2. — Violents orages, — Protestations acérées des villes contre l'Etat. — Leur lettre à la reine (TEspagne.
L'Espagne avait dès longtemps cherché de tous côtés les moyens de se procurer de l'argent pour l'entretien des troupes de Bourgogne. Le conseil d'Etat avait imposé la noblesse contre ses privilèges (3) : Quinones avait obtenu
(i et 2) Voir la note de la page précéd.
(3) 1671 5 noTembre. Lettre dôs XVIII au comte de Paincada. Ils espèrent que malgré Tayis du conseil d'Etat qui veut imposer la noblesee et les ecclésiastiques, et augmenter les charges des villes, on aura, contre un moyen aussi rujnenx et contraire aux privilèges du pays, plus égard aux raisons des Etats, qu'aux sentiments de haine et
sous CHARLES H. 277
de Tarchevêque Pierre de Grammont une convocation générale du clergé, dont le dernier résultat se réduisit à un vote de 30,000 fr. ; la modicité de ce don faisait dire au connétable de Castille qu'il ne croyait pas la Bourgogne aussi pauvre. De pareils moyens n'étaient qu'un palliatif passager. Ces ressources, obtenues avec peine ou même demeurées sans suite, furent promptement épuisées. Un fait plus grave encore, c'est que le subside de 3,000 fr. par jour, imprudemment voté par les Etats au temps de d'Aremberg, et payé sans interruption depuis quatre ans^ allait être réduit à 2,000 par les XVIII sous le coup de la réclamation générale du pays/ Placés entre les exigences du gouverneur et les cris de l'opinion, les XVIII avaient pris cette grave résolution. Mais, pour dégager leur responsabilité, ils s'étaient décidés à faire un appel aux quatorze villes. Ils en convoquèrent les mayeurs vers la fin du mois d'avril 1672, afin que les deux corps pussent délibérer ensemble ; innovation considérable dont ils étaient loin de soupçonner les conséquences non moins redoutables qu'imprévues. Aussi cette session a-t-elle une place à part dans l'histoire des Etats de Bourgogne.
Par lettres circulaires, les délégués des villes furent convoqués à Besançon pour le 2 mai, et s'y rendirent avec le plus grand empressement. Ils apportaient de leurs localités tous les sentiments d'animosité et d'exaspération qui régnaient dans chacune d'elles. Leur effervescence visible, signe précurseur des tempêtes, qui déjà se traduisait au dehors par la vivacité de leurs propos^ effraya les députés de l'Etat ; ils comprirent immédiatement la faute qu'ils avaient faite en les convoquant, et le violent orage qui se préparait. Afin de le détourner, s'il en était temps encore, ils cherchèrent tous les moyens d'ajourner la dé-
iaversion que les flamands témoignent contre nous. (PapUn des Etats* Lettre T. 40.)
libération, jusqu'à faire valoir, comme une menace suspendue sur le pays, Tarrivée de nouvelles troupes étrangères, qui le contraindraient à Tobéissance. Ce moyen d'intimidation aigrit encore les esprits, et les mayeurs tenant bon déclarèrent qu'ils entendaient délibérer. Ils le firent en effet ; les députés de l'Etat restèrent présents dans la salle qui était la sacristie du couvent des Jacobins, et furent condamnés à entendre de bien aigres paroles. A plusieurs reprises l'assemblée retentit de cris , poussés surtout par les gens des prévotés, de mœurs et de langage plus rudes que ceux des villes. L'animation qui ne faisait que s'accroître finit par se traduire en deux actes ou écrits violents.
L'un est une protestation en forme pour le présent et pour l'avenir, contre les députés de l'Etat, l'autre une lettre de plaintes énergiques adressée à la reine contre l'oppression qui accable la province.
Dans la première, les mayeurs déclarent, dès le début, que les c députés de l'Etat n'ont pas eu subjet, cy devant et < dès quelques années, d'imposer la province soubs couleur c d'un prest à Sa Majesté, comme ils ont fait, et pour di- € verses sommes, dont ils n'avoient aulcun pouvoir par leurs € commissions à eux données dans la dernière assemblée c des trois Estats, et que, par ce moyen, ils ont non seuc lement blessé les privilèges du pays, mais encore exces- € sivement foulé la province, qui en est comme réduite c aux abois. » (1)
Comme conséquence de cet abus de pouvoir, toutes les contributions, qu'ils ont jetées sur la province, sont annullées comme celles qu'ils se permettraient dès lors, et euxmêmes déclarés responsables sur leurs biens de tout ce qui a suivi et suivra, même des sommes que pourront exiger
(1) De Troyes. Recès. ÎV, p. 368,
sous CHARLES ÏI. 279
les troupes allemandes qu'on amènerait pour violenter le pays, comme des incendies auxquels elles pourraient se livrer.
Il est déclaré dans la même protestation que ces députés coupables n'ont pu lever d'impôts, sans convoquer les villes et les prévotés, représentant le tiers-Etat qui en porte seul le fardeau.
Sous ce poids écrasant quantité de peuples, même des villages entiers, ont déserté le pays.
Cependant, comme dernière concession, les députés des villes consentent à payer 100,000 pour les mois de mai et de juin, sous la condition que la discipline militaire sera observée, les crimes punis, et que les officiers répondront des fautes et des désordres de leurs soldats.
Enfin, dans le but d'assurer le châtiment des ces députés prévaricateurs, copie signée d'eux leur est demandée de toutes les impositions dont ils ont frappé la province.
Devant cette explosion de la colère du pays représenté par les villes, les députés de l'Etat ne répondirent rien, du moins par écrit. Cependant il faut le dire, en combattant avec tant d'ardeur l'autorité des représentants de l'Etat, les villes s'en attribuaient une bien extraordinaire et absolument nouvelle sans prévoir les troubles redoutables qui allaient en résulter. Aussi le narrateur con^ temporain n'hésite pas à blâmer leur conduite et à traiter leurs mayeurs de gens peu éclairés et aveugles (t).
Cette protestation fut suivie d'une lettre adressée à la reine d'Espagne, conçue dans le même esprit, mais avec moins de violence.
Dans cette lettre les villes se plaignent qu'aucune des promesses, faites par la royauté pour le soulagement de la province, n'a été tenue : elles demandent avec instance
(1) Mém. de J. Chiflet, II. 107.
le rétablissement de la cour de Dole, la cessation absolue des impôts ordonnés par les députés de l'Etat, le renvoi des troupes Lorraines dont la nation a toujours été l'ennemie de la Bourgogne et l'a désolée par les meurtres, les sacrilèges et les incendies : crimes odieux restés impunis sous les yeux de leurs chefs. Ceux-ci achèvent de la ruiner en transportant au dehors l'argent qu'ils y extorquent parla force et la violence, tellement qu'il n'en reste plus dans la province, et que le tiers du peuple est réduit à manger les graines réservées jusque là à la nourriture des bestiaux.
Depuis 1668, le pays a été contraint de payer dix millions et au delà, somme plus que suffisante pour relever les fortifications des villes qui demeurent ruinées et ouvertes à Tennemi.
Cette lettre est terminée par deux demandes, d'abord la convocation des Etats généraux,puis la nomination plusieurs fois promise d'un gouverneur indigène, si Quinones devait quitter la province, gouverneur qui ne pouvait être que le marquis de Meximieux de la famille de BauiTremont.
Ainsi se termina cette orageuse et remarquable session du 2 mai 1672. Besançon, toujours beaucoup moins favorable au gouverneur et aux députés de l'Etat qu'aux mayeurs des villes, accueillit ces derniers avec une distinction marquée et leur offrit le vin d'honneur. Par sa constitution républicaine, la vieille cité représentait encore l'ancienne liberté défaillant de toutes parts.
Du reste les députés des villes ne se séparèrent pas sans un grand engagement, celui d'une ligue ou confédération, pour le cas ou le gouverneur voudrait procéder, par la force à la levée de l'impôt au delà de ce qui venait d'être fixé.
(1) Voy. le texte de ces graves résolutîoas dans les Mém. de J, Chiflit, II, 110.
sous CHARLES II. 281
Avril-ao&t 1672. Ambassade de Listenois envoyé en Espa* gne par les Etats. Elle échoue complètement. — Rap^ port de Fambassadeur. — Plaintes générales de la pro* vince. — Etat déplorable de l'Espagne elle-même.
Ce n'est que par une décision du 17 mai que fut arrêté à Madrid le maintien de Quinones comme gouverneur de la province. Cette nouvelle, qui parvint promptement en Boui^ogne, y renversa tous les plans de la Baronne de Soye et de la faction d'Aremberg, qui s'était crue à la veille de resaisir le pouvoir, tous ses membres ayant pris jusque là, comme emblème des souffrances de l'attente, des rubans couleur de souffre.
L'incertitude sur le maintien de Tancien gouverneur subsistait encore et tenait en suspens les esprits, lorsque les Etats députèrent en Espagne le jeune marquis de Listenois. Il était fils du marquis de Meximieux de la maison de Bauffremont, l'homme le plus important du pays par sa haute noblesse et par les services de sa famille. L'opinion le désignait comme devant remplacer Quinones, la reine l'avait promis au chevalier d'Andelot, lors de son ambassade d'Espagne, et la nation attachait le plus grand prix i avoir, selon la tradition de tous les âges, un gouverneur Bourguignon.
C'était aussi le but suprême de l'ambition du marquis de Meximieux. Claude de Bauffremont, son père, avait longtemps gouverné la province avec une grande sagesse, et y avait laissé un nom illustre et vénéré. L'amour d'une haute position tourmentait tellement Meximieux que, au lendemain de la conquête de 1668, il l'avait poursuivie sous la domination française, et avait demandé alors aux députés de l'Etat une attestation des anciens services de sa race, pour les mettre sous les yeux du roi de France (1).
(1) c Monsieiir le Marquis ck M«xiimeiiz a (ut dwnandtr à la corn*
Le marquis de Meximieux avait d'abord été désigné par les Etats pour ia députation d'Espagne. Mais il préféra que son fils, le marquis de Listenois, partit à sa place^ avec la mission expresse de solliciter pour son père la place de gouverneur, pendant que lui-même resterait au pays, tenant les esprits en haleine et les échauffant par la crainte d'un gouverneur étranger.
Rempli de ces pensées et de ces espérances ambitieuses, Listenois partit de Bourgogne pour l'Espagne à la fin du mois d'avril 1672. Si, en arrivant au terme de son voyage, il se berçait d'illusions, elles se dissipèrent promptemenl. 11 put voir de près non seulement les désespérantes len- .teurs de la cour, mais encore le projet arrêté de réconduire le plutôt possible. Il apprit en effet par une confidence intime, qu'il avait élé tout nouvellement décidé dans les conseils de la reine que, de toute la campagne, on ne s'occuperait pas des affaires de Bourgogne. Par cette résolution évidemment dirigée contre lui (ï), la demande de son père se trouvait écartée (2). Il vit que les heureuses promesses, sur lesquelles il se reposait, n'étaient en réalité que de vains mots, qu'on ne voulait plus d'un gouverneur Bourguignon et que les privilégies du pays, attaqués un à un, allaient être anéantis sans ressource. Il repartit d'Espagne le cœur ulcéré, et c'est probablement dans ce voyage que germa dans son esprit la première pensée du complot
€ pagnie une lettre à Sa Majesté (le roi de France), pour Tinformer € des services rendus par les Seigneurs de la maison de Bauffremont, € afin qu'il puisse par ce moyen estre en quelque recommandation • auprès do Sa Majesté ; ce qui lui a été accordé. > {De Troyes^ Recès. IV p, 300).
(1) « On découvrit que le décret de la reine sur le silence des c af&ires de Bourgogne procédoit de l'avis qa*on eut (en Espagne) du f départ du marquis de Listenois. » (Mémoirea de J. Chiflet, //, iiS)
(2) « Ce décret ne fut qu'à dessein de lui fermer la bouche sur les t intérêts de son père. ^ {Ibid),
sous CHARLES II. 283
qui éclata six mois plus tard, complot dont la première conséquence devait être d'enlever le comté de Bourgogne à l'Espagne.
Voici au surplus, le texte du rapport : il peut servir à faire connaître le personnage, qui va bientôt fixer sur lui les yeux de toute la province.
«Vous estes, Messieurs, informez à peu près de ce que j'ay à vous dire touchant la commission que vous m'avez donnée d'aller représenter à S. M. les misères de celte province et luy demander un prompt soulagement à tous les maux qu'elle souffre, puisque je vous ay très exactement resservy, tous les ordinaires jusques au jour de mon départ^ de tout ce que j'ay fais. Je n'ay assjiroment rien obmis, non seulement de ce que vous m'avez prescrit par vos instructions, mais encore de ce que mon zèle a pu me suggérer pour obtenir de S. M. l'exécution des bonnes intentions qu'elle a cy-devant tesmoigné pour le restablissement de cette province dans ses privilèges anciens, et pour faire connoistre aux Ministres la nécessité qu'il y avoit d'y pourveoir sans delay, à moins que de la vouloir précipiter dans sa ruine totale, comme vous le connoistrez, Messieurs, par le récit que je vay vous faire.
« Je pris, selon que vous Tavicz souhaitez^ la poste pour me rendre à Madrid plus prompteraent ; je n'ay esté que dix sept jours en chemin, et j'y arrivay le ii^ de may, qui estoit la veille d'un jour de feste de Toureaux, qui sont des jours fort solempnels pendant lesquels on ne peut pas veoir les ministres. Ce qui fit que je n'en visitay aucuns.
« Le 16®, je commençay par M. Don Pedro-Fernandes del Campo, secrétaire du depesche universel, auquel je remis les lettres que j'avois de l'Etat, et ensuitte je tachay de l'informer du subject de ma commission avec le plus de ponctualité que je pus. Après m'avoir ouy, il me donna des asseurances que S. M. estoit fortement dans le dessein de soulager cette province, et me dit qu'elle a\oit ordonné à
M. don Hyeronimo de Quinones de continuer son gouver nementy et qu'elle avoit aussi donné des ordres d'envoyer par forme de secours pour cette province cinquante mille escus ; ce qui me donna lieu de luy dire que la province estoit très-obligée à S. M., mais que cela estoit bien peu de chose pour la soulager, et que j'avois ordre de deman* der à S. M. qu'il luy pleut de retirer les troupes de la province, qui y estoient inutiles, et particulièrement celles de Lorraine, et de plus de restablir un tribunal de justice, sous le nom de Parlement, à quoy il ne me repartit autre chose que ce qu'il m'avoit dit auparavant.
€ Je vis encore ce jour là M. don Diego de la Torre, auquel je représentay les mesmes choses, et qui ne me reppondit rien autre en substance que ce que j'avois ouy de M. le secrétaire du depesche universel.
€ J'employay jusqu'au 35® à veoir les autres ministres, tant de la jonte que du Coilseil d'Estat ; je leurs remis les lettres que j'avois pour eux, je les informay du subject pour lequel j'estois venu, leurs fit connoistre le misérable estât auquel cette province se trouve réduitte, et leurs remonstray à tous, par tout ce que je pus leurs dire de plus pressant, la nécessité qu'il y avoit de luy donner un prompt soulagement, à moins que de la vouloir laisser périr. Ils me dirent tous que cestoit l'intention de S. M. et la leur. Il y eut M. le Connestable qui me tesmoigna assurément des bontez toutes particulières pour la province.
f Je pris audiance de la Reyne ce mesme jour et luy fis, dans le moins de paroles qu'il me fut possible, les plus fortes remonstrances que je pus, et luy présentay ensuitte le mémorial suivant :
Madame»
Le marquis de Listenois, député des Etats généraux de Bourgogne^ prosterné aux pieds royaux de Y. M. pour lui représenter,
5UUS UlAKLlfi» 11. ZOO
avec toate soumission, ce qni concerne la consolation et le soulagement de la Franche-Comté de Bourgogne, dit :
Que l'état de pauvreté, où elle se trouve à raison des frais immenses qu'elle a faits pour l'entretien des troupes et la réparation des places, l'ayant réduite à ne pouvoir plus donner que 2,000 francs par jour de la dite monnoie, et les continuer seulement pour cette année, et considérant l'inutilité pour elle d'un grand corps de cavalerie, eu égard aux raisons rapportées dans le mémorial du baron d'Andelot et de Don Florentin Ceccile, d'autant plus que les craintes de quelque invasion sont diminuées
Supplie V. M. être servie d'ordonner la sortie des troupes Lorraines dont la charge est intolérable, soit à cause des dépenses de leur entretien, soit à raison des désordres auxquels elles se livrent.
Et, quant à l'administration de la justice, que Ton décrète aussitôt que possible l'établissement d'un tribunal suprême , ayant nom de parlement et en nombre compétent, parceque le provisoire étant insuffisant et non fixe^ les aiSaires restent pendantes et les particuliers dans un trouble notable.
Suppliant enfin V. M. que, pour le complet soulagement de la province, et comme preuve de la confiance que V. M. met dans sa nation, elle soit servie de décréter que, finissant le temps du gouvernement de DonHieronimo deQuinones,il sera donné effet à sa royale déclaration, en pourvoyant la province d'un sujet naturel de Bourgogne, et que, entretemps, on conserve à ceux qui ont bien mérité, les places qu'ils ont toujours occupées, comme ils s'efforceroient de les gagner dans les armées de V. M.
Grâces qu'ils espèrent de la bonté et grandeur de Y. H.
Le Marquis de Listenois (1).
c Le mesme jour que j'eus pris audience de S. M., et que je luy eus remis les lettres de TEstat, conjointement avec le mémorial cy-devant, j'apris d'un de mes amis ofificial de
(1) Cette lettre ôt les suivantes sont en langue espagnole.
la secretlairie d'Estat^ que, dans les conseils, on avoil résolu que, de toute la campagne, on ne prendroit aucune résolution sur les affaires de Bourgogne. Ce qui m'obligea de veoir M. Don Diego de la Torre sans perdre temps, et de luy dire qu'une pareille délibération acheveroit infailliblement de perdre la province, luy ayant répété toutes les raisons que je luy avois dit précédemment, je le suppliay de me dire si cette résolution avoit esté prise ; à quoy il ne me respondit rien de positif, mais continua à me dire que S. M. esloit dans Tintenlion de nous soulager ; je luy repartis à cela, qu'il y avoit quatre ans que l'on nous promeltoit la mesme chose, sans en recevoir aucun effect, et que ce que la Province avoit fait jusqu'à présent estoit par un attachement tout particulier qu'elle avoit pour Tauguste maison, mais qu'elle n' estoit plus dans le pouvoir de continuer.
f Ce mesme jour, j'allay trouver M. don Pedro Fernandes del Carapo, pour tascher d'en découvrir la vérité, il m'a dit qu'il estoit bien vray que l'on avoit pris résolutipn de ne rien déterminer touchant le lieu où l'on mettroit le Parlement ; mais que, pour les autres affaires portées dans mon mémorial, Ton y pourvoyeroit ; ce qui me donna lieu de solliciter quelque temps Teffect de cette parole auprès de tous les Ministres avec tous les soins et toutes les presses imaginables ; mais ce fut inutilement. Car, quelques jours après, M. Don Diego de la Torre me déclara, de la part de S. M. et du Conseil, que l'on avoit résolu de ne point toucher aux afliiires de notre province avant la fin de la Campagne ; de quoy je donnay advis à l'Estat d'abord. Cependant, sans me rebuter et attendant responce de l'Estat, je soUicitay fortement un décret sur mon mémorial, ayant pour cest effect aresté les Ministres en leur renouvellant tousjours mes remonstrances et mes raisons.
a Mais, comme tous mes soins faisoient peu de progrès
sous CHARLES II. 287
en cette affaire, et que je reconnus le peu de changement avantageux que j'avois à espérer et encore moins un décret favorable à mon mémorial, puisque je Tavois receu de la bouche du secrétaire d'Estat, j'en présentay un pour la remise des 50,000 escus dont la teneur s'ensuit :
Madame,
Le marquis de Lîstenois, député des Etats de Bourgogne, dit : Que V. M. ayant été servie d^ordonner l'envoi de 50,000 écus à la province, et pour cela ayant commandé au président des finances de mettre cet ordre immédiatement à exécution, comme Don Florentio Cecille, qui était venu pour cette commission l'a, à difTerentes fois, sollicité du dit Président, pour pouvoir donner avis au pays de Tétat où se trouve cette affaire, sans avoir obtenu de lui autre chose que quelques réponses générales : sur cela étant obligé de s'en retourner en Bourgogne sans pouvoir espérer rien de plus, il a averti le suppliant de ce qui se passoit. Ainsi donc il supplie V. M. avec toute soumission, de donner au Président les ordres nécessaires, pour que Ton remette sans tarder au gouverneur de la province les lettres l'autorisant à profiter de cet argent, tandis que le temps est propice pour travailler aux fortifications, qui sont si nécessaires à la conservation du pays, grâce qu'il espère de la bénignité et grandeur de V. M.
Le Marquis de Lîstenois.
Je soUicitay quelque temps l'efTect dudit mémorial, lequel ayant enfin esté décrété n'a pourtant eu son exécution, pour la remise desdits deniers, que le mesme jour que je suis parti de Madrid.
J'attendis cependant des responces de Messieurs de l'Estat pour scavoir à quoy ils se résoudroient ; mais, ne m' ayant rien escrit de précis sur ce que je leurs avois proposé de mon retour ou de rester encores là, je creus debvoir me disposer à partir, voyant que je leurs y estois peu utile, et, ne le voulant pas faire sans leur raporter une responce aux
lettres qu'ils m'avoient donné, je présentay à cest eifect le mémorial suivant.
Madame,
Le marquis de Listenois dit que, ayant osé soumettre i Y. H. quelques représentations des Etats de Bourgogne sur le soulagement de la prof ince, Don Diego de la Torre lui a déclaré de la part de V. H. qu*il ne se prendroit aucune résolution sur ce sujet pendant cette campagne. Ainsi il ne lui reste aucune diligence à faire.
Et,pour qu'il soit constaté qu'il a accompli la mission qu'il avait reçue. Il supplie que Y. M. soit servie d'ordonner qu'on lui remette une dépèche ou lettre, en réponse aux dits Etats, et à ce que le suppliant a représenté de leur part, et il la recevra comme grâce particulière de la bénignité et royale grandeur de Y. M.
Le HARQms de Listenois.
€ Ensuitte dudit mémorial S. M. ordonna que l'on me donna la lettre que j'ay remis entre les mains de Messieurs des Estats, et qui est conceue en ces termes :
Très révérend et révérends, le marquis* de Listenois m'a remis de votre part une lettre du U avril passé, et par ce que il à fait en votre nom je suis de nouveau instruit des raisons, qui obligent i chercher le soulagement fie cette province ; et cela étant si conforme à mon intention et à mes désirs, je m'empresse de vous dire que je les aurai bien présentes à la mémoire pour prendre sur ce sujet, et sans aucun retard, les résolutions qui conviennent d'avantage, ayant entre temps ordonné qu'on répète les ordres pour la provision des 50,000 pesos^ que j'ai trouvé à propos de faire envoyer à cette province. De quoy vous serez avisé, ainsi que du soin avec le quel le marquis a exécuté sa commission en toute conformité avec son zèle et les obligations de son sang.
Madrid, 3 août 167:2.
Moi la beine.
«« Don Diego de la Torre.
€ Dans le mesme temps que je présentay le mémorial pour
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avoir cette lettre, je donnay aussi à M. Don Diego de la Torre celle que Messieurs des Estats m'adressèrent pour S. M. en datte du 14 juin, par où ils représentoient l'impossibilité qu'il y avoit à ce qu'ils donnassent plus de deux mil francs. Surquoy M. Don Diego de la Torre me respondit que S. M. feroit scavoir sur ce point ses volontés à M. Don Hyeronimo Quinones, nostre Gouverneur. Ayant receu la lettre qui s'addressoit à Messieurs des Estats, je partis après avoir pris congé de la Reyne et des Ministres, le 4* aost, dans le peu d'apparence que je vis de pouvoir, par un plus long séjour, obtenir quelque chose pour le soulagement de la province, comme mon zèle me l'auroit fait espérer.
c Voilà^ Messieurs, tout ce que j'ay à vous dire de ma commission. 11 me reste seulement à vous tesmoigner mon déplaisir d'avoir esté si peu heureux à pouvoir donner des marques de mon zèle pour la province. 3
Ce rapport fut lu à l'assemblée des XVIII députés de l'Etat le 22 septembre 167^. Ils étaient dès longtemps préparés à l'entendre. Car les lettres de Listenois précédem* ment reçues ne Uur laissaient aucun espoir (i). Lui même revenait d'Espagne exaspéré. Beveuge l'un des XVIII envoyé par ses collègues dans les Pays-Bas, en même temps que Listenois partait pour Madrid, était récemment revenu de Bruxelles, où il n'avait pas été mieux accueilli que lui. Monterey l'avait reçu non seulement avec froideur, mais avec rudesse, lui demandant s'il était vrai que le marquis de Listenois avait été député en Espagne. Beveuge ayant naïvement répondu qu'oui, Monterey outré de colère repartit : c il vous reste une chose à faire, c'est de reprendre
(1) i Déjà le marquis de Listenois afoit maBéé à Messieurs de l'Etat qu'il n'y aToit rien à faire pour les Bourguignons. » (Mém. de J. CHiTLvr, II, 141.)
le chemin de Bourgogne. Depêchez-vous, partez, je vous donne jusqu'à demain. »
On le voit, de quelque côté que la Franche-Comté tournât les yeux, elle n'avait plus d'illusion à se faire. De la part de l'Espagne, comme des Pays-Bas, c'était ou les trompeuses promesses, ou l'indifTérence et le mépris. Cette injustice, la province la sentait profondément. Dans les villes, dans les campagnes, c'était partout le même cri, on disait : que sert-il de se plaindre, puisque la plainte même n'est plus écoutée ? Meximieux dissimulait, mais il se regardait comme joué par la cour d'Espagne et s'était retiré furieux dans son château de Scey-sur-Saône ; les plus grands seigneurs partageaient son courroux. Du reste le mécontentement était général, même à Besançon, à qui l'on avait tant fait espérer le siège du Parlement. Dans son indignation, la ville retira son agent accrédité prés de la cour d'Espagne- Elle eut soin de faire connaître, dans une lettre pleine d'amertume adressée à la reine et qui devait lui être remise en personne, le motif de cette révocation, c'està-dire, l'outrageant oubli ou était laissée une ville, d'où dépendait le salut ou la perte de la province !
Le malheur semblait peser sur la Bourgogne et l'avenir ne se présentait que sous des plus sinistres images. Les ministres flamands, ces cruels ennemis, ne songeaient qu'à en tirer de l'argent sans égard à la profonde misère du peuple. A l'intérieur il était tourmenté par les troupes étrangères, même par la noblesse qui, dégagée de Tautorité et de la crainte du Parlement, faisait payer cher aux manans de ses terres leurs anciens jours de fierté et d'indépendance (i).Un mal profond rongeait même le cœur
(1) «c La noblesse, pendant ces désordres publics, contraria fortement € le redressement de la Justice, parceqne chacun étoit devenu souve- • rain dans son village, et que chacun étoit bien aise d'y voir ses « pauvres sujets humiliés par les charges, comme pour tirer vengeance
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de la monarchie . La reine régente y sen^blait moins occupée du sort de ses peuples que de ses querelles avec Don Juan d'Autriche, le seul homme qui eut pu sauver l'Espagne, ou de l'élection du P. Nithaud au cardinalat. Le petit roi dépérissait comme son royaume, il semblait, selon l'expression d'un franc-comtois contemporain, le plus pauvre de ses sujets (1). Dans les conseils de la monarchie c'était la désunion et la faiblesse, et, en un temps où tout allait à la dérive, des querelles pour la prépondérance entre Castelrodrigo et le connétable de Gastille empêchaient de prendre à teinps aucune mesure. L'Espagne était aussi désolée que ses provinces. C'était partout l'incurie, la faiblesse, l'inoxérable déclin (2).
Aussi en Franche-Comté, se produisait-il un revirement chaque jour plus accentué dans les esprits. De toutes parts on redemandait le Parlement, on comprenait, depuis qu'il n'existait plus, la grande place qu'il tenait dans la nation, et tout ce qu'elle avait perdu en le perdant. Dans un seul des ressorts de la province il s'était commis, en un an, plus de quatre vingt meurtres. Les affreux désordres des soldats étrangers demeuraient en grande partie impunis. Il restait six mille procès à juger, et l'on pouvait dire avec vérité que le pays était sans justice. On semblait arrivé à ce temps prévu par le Cardinal de Granvelle, ou, sans le Parlement^ les grands mangeraient les petits. Il n'y avait
€ de ces gens rustiques qui, au temps du repos, méprisoîent communé- « ment leurs seigneurs. L*insolence ou d*eux mêmes ou de leurs en- < fants qui étoient en charges militaires, grands et petits, refuyoit c l'autorité et Tordre des gens de robe, parceque, lorsque le Parlement « étoit en pied, et que les fiscaux avoient part des réglemente, on y € alloit au devant de Toppression. » (idem, de J. Ghiflbt. II, 201, 202.)
(i) € L'épuisement étoit tel que notre roi étoit le plus pauvre de ses ff royaumes par la mauvaise économie de ses finances. » (Ibid. 344.)
(2) < En Espagne on retomboit toujours dans une espèce de létargie. » (iJtd), II, p. 313.)
plus de contrepoids à la toute puissance souveraine du gouverneur, plus de voix assez forte pour dominer les divisions, assurer l'empire des lois, revendiquer, de manière à être écouté, les libertés de la province. Le Parlement ! le Parlement! c'était le cri des villes, celui des campagnes, l'incessant sujet des supplications des Etats. La province en avait assez du gouvernement militaire.
Dole et Besançon se disputaient ce grand siège de justice, promis par l'Espagne, tantôt à l'une tantôt à l'autre, mis aux enchères entre les deux, toujours espéré et jamais rétabli. La vénalité achevait de tout perdre, et « le seul argent allait servir de clef pour ouvrir le chemin des honneurs. »
Septembre et octobre 1672. Extrémité où est réduit le gouverneur. — Edit du i6 août. — Assemblée des mayeurs pour y résister. — Exécutions militaires. — Crainte d'un soulèment général.
A ces causes multipliées d'agitations et de troubles se joignaient encore les divisions de l'intérieur. La discorde régnait entre le gouverneur, les députés des villes et ceux de l'Etat. Ces derniers avaient nettement déclaré qu'ils refusaient pour les troupes la subvention de 3,000 fr. par jour, et que le gouverneur, n'ayant pas accepté l'offre de 2,000 francs, il ne serait plus rien payé à partir du 15 août.
Ce terme était arrivé, et Quinones se voyait précisément dans la même extrémité que d'Aremberg au mois d'avril 1670, époque de son fameux édit. Quinones avait fait, sans y réussir, les plus grands efforts pour éviter ce redoutable péril, et la pressante nécessité était là. Si les troupes étrangères, déjà si indisciplinées, étaient sans solde et sans pain, on pouvait tout craindre d'elles. Les campagnes seraient à
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leur merci. Cependant les XVIIl avaient envoyé partout aux communautés défense de rien payer; des troubles allaient éclater, et les nombreux ennemis du gouverneur ne manqueraient pas de les lui attribuer. Débordé par les événements, il se décida à renouveler le coup d'Etat de d'Aremberg; et, le 15 août 1672, parut un décret signé de lui, portant ordre de payer les 3,000 francs par jour ; le gouverneur y déclarait, qu'il ne pouvait faire autrement, que les ordres reçus de Flandre étaient précis, et qu'il les exécuterait par la force, dut-il marcher à la tête de ses troupes, accompagné des êtres qui lui étoient le plus chers, sa femme et ses deux fils.
L'édit rendu fut immédiatement suivi d'ordres de paiement adressés à la plus part des villes avec menaces d'exécution militaire. Le bruit en retentit dans toute la province ; il n'y eut qu'une voix pour y répondre,celle de la résistance à l'oppression. Sur le champ les mayeurs des villes arrivèrent à Besançon, et envoyèrent des délégués au gouverneur, avec charge de lui dire que son édit était une violation flagrante des libertés du pays, et qu'on supporterait les dernières violences, plutôt que de se soumettre à une pareille servitude. Par esprit de conciliation, les villes offraient cependant de faire un dernier effort, et proposaient quelques sommes pour l'entretien des troupes.
Le gouverneur ne voulut rien entendre, déclarant qu'il n'écouterait leurs réclamations^ qu'autant qu'elles agiraient séparément et sans délibération commune. Il voulait absolument empêcher celle des mayeurs qui alloient, disait-on-, se réunir à l'abbaye de S. Paul de Besançon. En conséquence il se rendit en personne à l'abbaye^ avec la résolution de dissoudre les députés, s'il les y rencontrait.
Ainsi la lutte passait de prime saut à l'état aigu. Pour faire voir qu'elles ne reculeraient pas, les villes firent imprimer et afficher leur protestation. Elles y prirent Dieu à témoin de la nullité de tout ce (jui allait suivre, ajoutant
que, si Tune d'elles, faute de pouvoir se défendre, était réduite à capituler, il n'en résulterait aucune conséquence préjudiciable aux libertés publiques, et que, si dans l'avenir la même ville se trouvait en état de résister, elle y employerait tous les moyens légitimes que lui présenteroit c le temps maître des changements, > Cette dernière expression fut singulièrement remarquée et commentée en Espagne. On la regarda comme le vœu du pays pour un changement de domination. Cette interprétation n'était pas vraie : mais elle prouve du moins comment l'Espagne se jugeait elle-même, et supposait avoir détaché d'elle la nation franc-comtoise jadis la plus aimée et la plus fidèle de ses provinces.
Du reste, c'était une puissante autorité que celle des quatorze villes à ressort , protestant toutes ensemble, et sans aucune exception^ contre la tyrannie dont elles étaient victimes. Besançon même se hâta de s'unir à l'explosion générale (2 octobre). Dans ce cri de l'indignation publique il semblait entendre la voix de la Franche-Comté entière. En Espagne on crut voir l'indice d'un soulèvement prochain, et ce fut plus tard, dit-on, Tune des principales causes de la révocation du gouverneur (1).
Ce qui alors l'affecta le plus, c'est la publicité donnée par affiches, d'un bout à l'autre du pays, à cette prolestalion. Sa perplexité était extrême ; car lui aussi craignait une révolution. Cependant il avait annonce la levée de l'impôt et les exécutions par contrainte. L'affaire était lancée, et il crut ne pouvoir reculer. On était dans la première quinzaine de septembre 1G72. Le Maire d'Ornans, • qui s'était fait, dans son ressort, U propagateur et le chef hardi de la résistance, fut anvlô et conduit à la citadelle
(1) € On attribua la chute de Qiiinones aux remontrances des « quatorze villes, qui avoient été reçues avec appréhension de quel ff ne 4 grand désordre par deçà » (3/cw. de J. Chiflet, //, i98.)
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de Besançon. Les mêmes ordres avaient été donnés contre les autres mayeurs, qui devaient être guettés et saisis sur les routes, à leur sortie de la ville. Ils le savaient, aussi eurent-ils la précaution de partir de nuit, et aucun ne tomba entre les mains des soldats du gouverneur. Les villes rivalisaient d'énergie. Dole et Besançon donnaient l'exemple. Des deux côtés Taigreur était au comble ; et, dans l'entourage du gouverneur, ses officiers disaient hautement qu'il fallait en finir avec ces mayeurs récalcitrans, dont il serait bon de pendre trois ou quatre pour l'exemple. A la chambre de justice, l'animation n'était pas moindre, et, un moment, le Procureur général s'écriait qu'il fallait que la déclaration des villes, en signe de réprobation contre ceux qui avaient osé la compiler ou l'afficher, fut brûlée par la main du bourreau.
En dépit de ces propos violents et des exécutions militaires, qui se poursuivaient avec rigueur, le parti de la résistance ne faiblissait nulle part dans les villes. On admirait surtout le courage de Dole, qui avait tant à ménager l'Espagne, et qui, en se mettant à la tête de l'opposition, s'exposait à perdre pour toujours le siège du Parlement, objet de tous ses vœux. Vesoul, non moins décidé, refusait au Procureur général communication de ses registres de délibérations. On ne savait comment pourrait se terminer un conflit si ardent qui tenait en feu toute la province.
Cependant les XVIII de l'Etat n'avaient pas encore été entendus ; Quinones espéra leur faire sanctionner son édit, ou voter la somme qui y était portée. Par là il arriverait à lui donner une sorte d'existence légale, et à mettre en opposition deux des ordres les plus puissants de la province.
Il fit donc convoquer à Besançon les XVIII pour le 26 septembre 1672, après avoir eu soin, pour les gagner, de leur faire voir à Dole le progrès des fortifications, et le bon emploi qu'il savait faire de l'argent. Déjà il avait annoncé
qu en leur considération le Jeune mayeur d Urnans était mis en liberté (1), une fois qu'ils furent réunis , il redoubla d*efforts pour les amener à voter les 3,000 francs, cause de tant de débats. Mais leur réponse ne fut pas moins énergique que celle des villes. Ils refusèrent nettement ce qui leur était demandé. L'un des plus inflexibles dans la délibération fut le chanoine Borrey, chef des neuf députés à l'également, l'homme des Etats, dont la figure et les procédés déplaisaient le plus au gouverneur.
Sa situation devenait chaque jour plus difficile, il était malheureux, et la vérité lui échappait malgré lui. C'est cependant, au plus fort de ses ennuis, qu'il se remariait, au mois de septembre, à une jeune fille de dix-sept ans^ faisait les honneurs d'un banquet et d'un bal de noces, et, ne pouvant se contenir, disait tristement : combien la vie que je mène me fatigue, qu'elle est lassante et ennuyeuse.
Ayant contre lui, et d'une manière si prononcée, les députés des villes et ceux de l'Etat, Quinones continuait plus mollement ses exécutions. Il avait sagement renoncé à faire brûler par la main du bourreau la déclaration des villes. Sijdans les campagnes, il faisait poursuivre par ses colonels, et poursuivait lui-même, à la tête de soixante cavaliers et de cent fantassins le recouvrement de sa contribution forcée, il se résignait, crainte de pire, à ne rien recevoir des villes toutes liguées contre son édit. Il n'avait pas voulu, malgré ses ménagements pour celle de Besançon, abandonner le recouvrement du subside dans les cent villages de son ressort ; mais trente deux seulement et des moins populeux obéirent et il dut s'en contenter. Il aurait voulu être au premier jour de ses exécutions ; cet édit malheureux lui
(1) f Ayant fait arresterle sieur Martin, mayeur d'Ornans, et depuis fl ayant été plus particulièrement informé de sa conduite, et demeurant 4 satisfait de son procédé, nous avons ordonné son relâche pur ek « simple. Besançon, 29 septembre 1672. Quinomss. »
avait rapporté peu d'ai^ent^ créé beaucoup d et préparé sans qu'il le scut, par la violation publiques, un bouleversement prochain et des reux.
Octobre et novembre 4672. Projet d*un traité i par les députés de VEtat. — Départ delà m \ raine. — Q^inones consent à la réduction de i à 2,000 fr. — Départ du Baron de Thora :
Flandre.
L'un des fils de Quinones faisait un jour ce pleine de justesse : ce Quelque gouverneur que I « à la Bourgogne, il rencontrera des difficult i (c blés. » Quinones s'en apercevait chaque jo i chait cependant sérieusement et de bonne foi ' l'impasse où il se trouvait engagé. Pour parven i <)eux moyens se présentèrent à son esprit, le trois régiments de cavalerie Lorraine qui coû francs par jour à la province, et un traité avec Suisses qui permettrait de substituer aux rég i mands préposés à la garde du pays, et presqi i testés que les Lorrains, des soldats Suisses avec bien moins coûteuse. De cette manière il pour tenter, comme le demandaient les députés de 1 mayeursdes villes, d'une subvention de 2,000 jour.
Quinones, suivit l'exécution de ce double proji le départ delà cavalerie Lorraine, départ favori bruit d'une invasion prochaine des armées fran<: leur pays, et qui obligeait d'y appeler des trou]: défendre.
|1 négociait en même temps en Suiçse Tcnvc
tain nombre de soldats qui, moins nombreux que les troupes allemandes, offriraient plus de sécurité, la France étant intéressée à ménager cette nation amie. Ce projet semblait devoir réussir, et déjà la négociation était avancée ; mais, soit défiance et souvenir de la conduite des Suisses pendant la conquête de 1668, soit par un autre motif, les députés de TEtat consultés déclarèrent n'avoir pas les fonds nécessaires pour donner suite à cette affaire, et les choses n'allèrent pas plus loin.
Ce départ des Lorrains était un événement heureux, la nation s'en réjouit, et Quinones le signalait comme un signalé service, qu'il venait de lui rendre (1). Il permettait au gouverneur de réduire à 2,000 fr. le taux si lourd de la subvention des troupes. L'accord se fit sur cette base, et il ne restait plus qu'à le faire agréer par le gouverneur général. En conséquence, il fut convenu qu'un envoyé spécial partirait au nom des Etats pour le demander ; le Baron de Thoraise, l'un de leurs membres^ fut choisi, et partit pour la Flandre à la fin d'octobre. Il était chargé d'offrir à Monterey 2,000 fr. par jour pendant six mois, et 1,500 pour les six mois suivants, en représentant d'ailleurs la situation déplorable de la province dès longtemps surchargée, et s'imposant ce dernier effort. . Le député emportait d'ailleurs une lettre de Quinones signalant cet heureux accord, et il semblait qu'après tant d'agitations, on touchait enfin au port, le répartement irrégulier fait par le gouverneur demeurant annulé et remplacé par un ordre conçu au nom des Etats (2). Ils avaient en même temps écrit à la reine et à Monterey, répétant pour la centième fois leurs
(1) Séance des députés deFEtat 25 octobre 1672. {Papiers des Etats t lettre G, 215, p. 74).
(2) J. Ghiflet, dans ses mémoires, ne rend qu*un compte très confus de ces événements, dont j'ai dû puiser le récit dans les archives des EtotB. (C. 2i5p 74, 76, 84 et suiv.)
plaintes, contre des promesses toujours éladé dant un gouverneur né dans le pays, si Qui • cesser de l'être.
Du reste il était un principe fondé sur 1 ordonnances des rois, principe dont ils ne s ! jamais* c'est que l'entretien des troupes étran la charge delà royauté (1).
Cependant, quelque dût être le succès de l'a I fallait provisoirement, et pour quelque tempi | la nourriture des troupes, et les députés agissa : quence consentirent à un subside payable en pour novembre et décembre, subside dont les 1 I immédiatement adressés à chaque communaut
Gray, dés longtemps exaspéré par la charge garnison sous les ordres absolus du colonel I refusa nettement de payer sa part contributiv des lettres à toutes les villes, en les engageant I par délégués à Besançon.
Instruit de cette convocation, Quinones, qu tait les suites, leur fit notifier défense de s'asi i pour rendre plus sure l'exécution de cet ordre, f cogouverneurs de la cité, les invitant pressamn i ser toul local de réunion aux mayeurs qui allai
L'affaire paraissant d'une haute importance, verneurs pensèrent devoir demander, selon l'u i des quatre compagnies de la cité. Elles ne i point celui du gouverneur, et regardèrent comr i d'honneur de ne pas refuser l'hospitalité aux t province qui sollicitaient leur appui. En cons leur fut déclaré que non seulement les mayeu
(1) Papiers des Etats, C. 2i5, p. 63,
(2) 17 décembre 1672. Séance des députés de TEtat, lettre de Quinoat^s promettant de décharger cette ville d*uu<i tie de la cavalerie de Massiet (C, 2i5y p. 99),
reçus dans la ville, mais qu'elle répondait de leur sûreté. Le gouverneur fut donc prié de s'abstenir contre eux de toute violence, sa charge ne lui donnant que le droit de commander à la province, sans qu'il eut rien à ordonner à la ville ou dans son territoire (21 novembre 1672).
Devant ce fier langage le gouverneur embarrassé redoutait singulièrement un conflit direct avec la cité, siège de son gouvernement ; mais s'armant jin apparence de résolution et de vigueur, il déclara qu'il allait quitter Besançon, se retirer à Ornans, et que les troupes abandonneraient, sur le champ, les postes qu'elles occupaient, soit aux portes de la ville, soit à l'intérieur. Effectivement ces postes furent immédiatement évacués ; mais, sans paraître s'en émouvoir, les habitans s'y établirent en armes. En même temps, comme si l'on se trouvait dans les jours les plus tranquilles, un repas était ordonné pour les mayeurs dans l'hôtel consistorial, et on leur préparait pour la nuit des lits commodes dans cet hôtel..
Avec le même esprit de résistance, la ville fit signifier au gouverneur qu'elle le rendait responsable de tous les événements qui pourraient suivre. Pendant ce temps, les habitans de Dole, prenant parti pour ceux de Gray, écrivaient à Quinones, combien ils réprouvaient l'oppression dont cette ville était victime, et les malheurs immérités d'un pays conduit à sa ruine.
La situation avait de quoi faire réfléchir un esprit moins irrésolu que celui de Quinones. Ces plaintes trop fondées et la connaissance qu'il avait du caractère Bourguignon (1) lui firent comprendre qu il était temps de s'arrêter dans une voie dangereuse; craignant de plus en plus d'amener une violente tempête, qu'il ne pourrait plus maîtriser, il
(1) c Le caraotàre de la nation lui causant tant d'inqjoiétufle. » (Mém. ie J. Cbiflbt, //.
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s'adoucit brusquement, et, faisant entendre un langage de paix , déclara que , loin d'entreprendre rien contre la viHe, il allait y résider désormais comme simple particulier, et que, si une occasion se présentait où elle eut besoin des troupes du roi d'Espagne, il se hâterait de les y rappeler. Les gouverneurs répondirent avec la même courtoisie, et le différend parut assoupi.
Mais c'était peu qu'il le fut entre la ville et le gouverneur : restait toujours l'inévitable question de l'entretien des troupes. Ce fut l'objet d'une nouvelle assemblée de l'Etat où Quinones assista ; elle fut des plus orageuses, les villes dont on reçut des lettres élevant des prétentions toutes nouvelles, qui, comme nous le verrons, ne tendaient à rien moins qu'au renversement du pouvoir des XVIII.
(Novembre, décembre 1672. — Janvier 1673. L'ambassade du Baron de Thoraise ayant èchouéj les exécutions violentes continuent^ la lutte s'envenime entre les députés de VEtat et les villes, et tout se prépare pour un soulèvement.
On connaissait Monterey et son ancienne hostilité contre la Bourgogne. Aussi les plus sages dputaient fort du succès de la députation du Baron de Thoraise, et les premiers avis reçus de Flandre, après ^on arrivée , firent prévoir qu'elle ne réussirait pas.
Il eut cependant plusieurs conférences avec le gouverneur généra), qui l'accueillit d'abord avec, une apparente * bonne volonté. Mais le ministre Flamand finit par repousser toutes les demandes des Bourguignons. Son parti était en secret pris dès le premier jour. Aussi, dans leurs entretiens, ce ne fut plus à la fin l'attention sérieuse qu^^erche à s'éclairer, mais le silence glacé qui ne laisse aucun espoir.
En vain Tenvoyé des Etats deraanda-l-il que l'on nommât enfin, si Quinônes s'en allait, un gouverneur Bourguignon, comme plusieurs fois la cour d'Espagne l'avait fait espérer ; en vain, pour faire accepter les 2,000 fr. par jour au lieu de 3,000,* représenta-t-il l'extrême pénurie des propriétaires du pays, où les revenus étaient diminués d'un tiers, ou même anéantis par l'insolvabilité des fermiers . Ces dernières observations parfaitement justes ne produisirent aucun effet, Monterey ne répondit rien, et le Baron de Thoraise n'eutplus qu'à repartir. Il laissa un premier, puis un second mémorial entre les mains du gouverneur général, et reçut pour tout apostille ce mot déjà entendu et répété : que les choses resteraient sur le pied établi (1).
Or, qu'était ce pied établi qu'un ordre de choses tout nouveau, sans autre base que l'arbitraire volonté des gouverneurs, et la ruine audacieusement affirmée des libertés du pays ?
Ainsi Quinones,qui l'aimait sincèrement^ et qui voulait la paix, était condamné à n'être, pour prix de ses efforts, que l'instrument de ministres passionnés, et l'exécuteur d'ordres qu'il qualifiait lui-même de violents (2). Il en gémissait, et, dans une réunion où se trouvaient plusieurs membres de la chambre de justice, il ne put se contenir et laissa éclater en termes amers son irritation contre Monterey et même contre les ministres d'Espagne.
Mais il avait la main forcée, d'un côté par les ordres précis du gouverneur générât, de l'autre par le spectacle de troupes sans pain se livrant à tous les excès de l'indiscipline et d'une effroyable licence. C'est ainsi que, le 20 janvier 4673^ il lança un second édit pour la levée de 3,000
(1) Voyez dans les Papiers des Etats le rapport du Baron de Thoraise devant les XVIIl, réunis le 9 janvier 1673 au monastère des bénédictins de Besançon (C. 2f5, p. iiO, Papiers des Etats),
(2) Mémoires de J. Chiflet, //.
francs par jour, attestant qu'il agit sous l'empii site, mais que la nation doit obéir^ que ton sera sévèrement puni, et que le gouverneu au pied établi.
Ces termes de pied établi révoltèrent toute les Etats prirent parti contre le gouverneur po\ opprimé, et déclarèrent bien haut, par un man janvier 1673, que son mandement était la i grante des immunités d'un pays libre, dont 1 de n'être imposé que par lui même : en consé< tissement fut donné aux villes, bourgs et ca qu'ils n'avaient rien à payer au delà du 5 févric
Le même jour, les membres de l'Etat adre reine d'Espagne une lettre destinée à combatti gouverneur et à peindre l'accablement de la nat
<ic Depuis six ans nous sollicitons le rétabli: € cette misérable province, sans en avoir obt « présent aucun effet. Mesme depuis peu nouj € voyé un député pour offrir, par un dernier « somme de 2,000 francs par. jour pendant s d 1,500 francs pour autres six mois danslacon € dans trois mois. Votre Majesté seroit servie d € les choses de Bourgongne selon l'ancien esta a Mais le comte de Monterey n'ayant pas vou « cette offre, quoiqu'elle fut au-dessus de nos a déclaré qu'il ne pouvoit rien changer au pied € la subsistance des troupes, et ensuyte Don d € ayant, de son autorité, imposé cette province € jour contre les anciennes franchises , noi € obligez par le devoir de nos charges et poui € du Roy, de représenter, les larmes aui^ yeu3 € province est épuisée tant par les sommes in c plus de douze millions, qu'elle a foiirny cy c c par levée de milice, entretien de guerre, pasî « ments, ustensités, creusage, sans avoir reçi
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« cours d'Espagne et de Flandre, que par celles qu'elle four- « nit présentement pour les fortifications, n'est pas en c état de soutenir cette nouvelle charge, qui va la réduire c à la dernière désolation, au lieu du soulagement que € l'on fait espérer depuis si longtemps. > Cette lettre resta sans réponse.
C'est donc en vain qu'en Franche-Comté on avait espéré une paix au moins passagère. L'inflexibilité du gouverneur des Pays-Bas avait tout brisé. La guerre intérieure allait se rallumer. Déjà dans une conférence entre le gouverneur de Bourgogne et les députés de l'Etat, on avait vu les premiers effets de cette hostilité renaissante. Quinones leur avait parlé avec une telle aigreur , qu'ils l'avaient menacé de porter plainte à la reine : menace qu'ils exécutèrent sur le champ.
Et, comme si ce n'était pas assez de ce conflit entre le gouverneur et les membres de la représentation nationale, la même animosité éclatait alors entre eux et les villes, à l'occasion d'anciens repartements d'impôts que les députés voulaient faire revivre et poursuivaient par voie de contrainte, tandis que ceux des villes les tenaient pour oubliés et abolis. Avec l'autorisation de la chambre de justice, et au milieu d'un mécontentement général, des gagements étaient faits dans les villes ; Gray, si fatigué par les soldats de Massiet, recevait un supplément de troupes, et les habitants au désespoir étaient sur le point de faire main-basse sur la garnison. En même temps, contre le nouveau subside, jeté parle gouverneur sur la province, les mayeurs en proie à la plus vive émotion se réunissaient à Besançon pour protester contre ce coup d'Etat. Les XVIII s'y trouvant assemblés à la même époque, les deux corps entrèrent en conférence, mais ces conférences furent pleines de colère. Leurs anciennes divisions n'attendaient que l'occasion d'éclater au grand jour. Les villes, pour la première fois, déclarèrent qu'elles étaient en droit d'être con-
sultees pour le vote do l impôt, qii elles en € les seuls arbitres, le tiers-Etat par elles rcpré tant seul tout le poids ; qu'elles tenaient l.-i pis généraux absents, que les XVIII n'étaient qu( teurs et non les maîtres du don gratuit : qu< fois, elles consentaient à donner encore 2,(M jour, mais à condition que, dans les trois me rendrait à la Franche-Comté son Parlement et constitution, vœu que, depuis cinq ans, la pr cessé de faire entendre.
Il y avait plus d'une erreur dans les pW villes, mais leur exaspération ne raisonnait pli pensée dominait, c'était d'en finir une bonne f- gouverneur et les Etats.
Ce droit elles l'affirmaient avec une coi fonde en face de ce pays lassé de souffrir. J ne fut plus animé et de plus grave conséquenc irritation les villes ne voyaient plus, dans le s'attribuaient les députés de l'Etat, qu'une ba une usurpation intolérable ; et leur déclaration un véritable acte d'accusation ; puis, pour agg un état de choses déjà si tendu, cette déclarai primée et répandue dans toute la province.
Telle était la situation dans les premiers joi 1673 : comme le dit le 'chroniqueur conte pauvre pays était bien malade. La France voyait avec joie ces divisions profondes, préluc d'une révolution inévitable, qui, dans un aver semblait devoir lui livrer une proie si loni *voitée.
Conjuration de Listenois. — Conduite prudente du gouverneur, — Les Etats. — La confrérie de S, Georges, — Combat de S, Lauthein où Listenois est défait. — Il se retire dans les montagnes du Jura. — Jugement des con-
*w temporains sur son entreprise.
On vient de le voir, tout se préparait en Bourgogne pour un changement : Textrême division et l'aigreur des partis, le mécontentement chaque jour plus accenluc contre TEspagne, son silence calculé et la violation de toutes ses promesses, la ruineuse et insupportable charge des troupes étrangères. Pour éclater, celte révolution semblait n'attendre qu'un homme, qui s'en déclarât hardiment le chef.
Cet homme se rencontra : ce fut le marquis de Listenois de la maison de Bauffrcmont. Nous l'avons dit, son père, le marquis de Meximieux, se considérait comme le plus grand seigneur du comté de Bourgogne, son ambition était sans bornes : il avait pensé à marier son fils aîn4 à la fille de Dom Juan d'Autriche, princesse du sang royal, alors élevée à Besançon au couvent de la Visitation. On dit même que Tune des conditions du mariage proposé était que le prince céderait l'abbaye de S. Claude, dont il était, quoique laïc, abbé titulaire, à l'un des frères du marquis. Ce dernier, non moins ambitieux que son père, se croyait appelé aux plus grands honneurs ; et Quinones disait de lui qu'il était plus capable que le comte de Monterey de gouverner les Pays-Bas. Il avait de l'audace, une grande ambition, beaucoup de bravoure, une bonne foi douteuse. On l'avait vu en Flandre sur le champ de bataille, au milieu des plus graves dangers, revenir cinq fois à la charge, et, en 1668, quand tout fut perdu en Bourgogne, demeurer l'un des fidèles champions de l'Espagne. On se rappelle que ce qui, dans les derniers temps, l'avait le plus exaspéré contre cette puissance, était la certitude, acquise dans son ambassade
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que, sous la dominaliori espajfuole, jamais son père n'arriverait à la tête du pays.
D'ailleurs Quinones^ dans un jour de confidence intime, avait eu l'imprudence de lui montrer un article de ses instructions secrètes, d'après lequel les hauts emplois du pays étaient réservés à des étrangers, Espagnols ou Flan^ands. ^ Il avait récemment subi une injustice, et le commandement d'un régiment de dragons, qui lui était promis, avait été donné à un colonel espagnol, Don Lucas de la Sierra, d'un mérite très inférieur au sien. Ce qui l'arrêtait encore dans la carrière des honneurs, c'était l'inimitié déclarée de Monlerey, gouverneur général des Pays-Bas, contre qui il avait tenu des propos très hardis dans sa députation d'Espagne. Il regardait Monterey comme un ennemi mortel et des plus dangereux, tellement qu'appelé par ce gouverneur dans les Pays-Bas, sous un prétexte quelconque, il avait refusé d'obéir, par la crainte d'y être arrêté.
Au contraire, il croyait avoir tout à espérer, si la province devewit française. On a vu, comme en 4668, quand son père vit la France maîtresse du comté, il se hâta d'offrir ses services à la puissance nouvelle. Aujourd'hui la France ouvrait les bras à son fils, en qui elle voyait un seigneur important prêt à se donner à elle. Il n'était pas d'honneursauxquels il ne put prétendre dans un changement de domination dont il serait l'instrument et le chef.
Pour ce grand projet, les circonstances semblaient des plus favorables. Il ne doutait pas qu'à sa voix un soulèvement général n'éclatât en Bourgogne. Ce soulèvement serait favorisé par Condé, gouverneur du Duché, et soutenu par un mouvement d'invasion des troupes françaises, toiftes prêles à la frontière.
Listenois, Bailly d'Aval depuis près de dix ans, commandait aux gens de cette circonscription et pouvait en disposer, tandis que sa mère, femme ambitieuse et active, agirait au centre dans Besançon, et que son père, habilement
et sans se compromettre avant l'heure, soutiendrait au nord le mouvement dans le bailliage d'Amont,. où il habitait le château-fort de Scey sur Saône.
Le complot fut concerté à Besançon dans l'auberge da Chapeau Rùuge entre Listenois et un certain nombre de conjurés de la jeune noblesse. Dans le nombre figuraient les trois frères Despotots d'une ancienne famille de la cité, les deux frères de Ghevroz, d'un caractère emporté et né pour la lutte, les capitaines de Lavey, de ville et de Chantrans, François Juvigny, les sieurs de Genevrey, de Gesnes et de Vauchoux. Les frères de Ghevroz, par leur ayeule de la maison de Poligny, étaient cousins du Marquis.
Le 8 février, jour de foire à Besançon, fut choisi pour celui de l'exécution du complot. Ghantrans, l'un des conjurés, avait gagné plusieurs soldats du régiment du baron de Soye qui gardaient la citadelle. Il devait à Theure convenue en ouvrir les portes aux gens arrivés du dehors. Le régiment de dragons, primitivement destiné au marquis de Listenois, le proclamerait colonel. De la citadelle les conjurés descendraient dans la ville au cri de vive la liberté, et tout d'abord marcheraient sur le palais Granvelle. La garde étant forcée et le palais envahi, on arrivait au gouverneur dont la mort était résolue. En signe de ralliement tous les conjurés portaient au chapeau une livrée blanche et rouge.
Avec ce premier mouvement s'en combinait un second. Un fort détachement devait de nuit marcher sur Gray, faire main-basse sur la cavalerie du colonel Massiet formant la garnison, en saisir les chevaux pour la remonte des dragons, assaillir brusquement ce colonel et le tuer. En même temps éclaterait, on l'espérait du moins, le soulèvement des villes et l'invasion française.
II y avait beaucoup de hasard dans ce plan, que le moindre incident pouvait faire manquer, et dont le secret était confié à trop de personnes. Il fut en effet découvert avant le
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30 janvier 1673, et ce jour, d'après une lettre conservée aux archives du royaume de Belgique, le baron de Soye et le commissaire de Coxie faisaient part de la conspiration au gouverneur général des Pays-Bas.
Quinones se garda bien d'ébruiter cette découverte, tellement que Listenois, étant entré à Besançon et lui ayant même rendu visite, il ne le fit point arrêter, craignant que cette arrestation ne donnât lieu à un mouvement dans la ville, où le marquis avait des partisans, peut-être même à une conflagration générale dans la province. Il préféra donc dissimuler, et le laisser sortir sans bruit de la cité, où du reste il séjourna fort peu de temps.
Il se rendit à Lons-le-Saunier, chef-lieu de son baillage et centre du mouvement. La ville était fortifiée ; il en fit sa place d'armes. C'est de là que, le 15 février 1673, il lança son premier manifeste adressé au pays tout entier. Il y parle au nom de la noblesse de Franche-Comté, et se pose en hbérateur. Il y annonce qu'il est à la tête de 4000 hommes ; et, déjà du ton d'un souverain qui commande, il ordonne à toutes les communes du bailliage de prendre les armes, déclarant ennemis de la patrie ceux qui n'obéiront pas à ses ordres.
Il n'était plus possible au gouverneur de temporiser. Cet acte audacieux d'un homme, qui portait l'écharpe blanche de France, était une déclaration de guerre. Aussi, sortant mais sans violence du rôle muet>t pacifique qu'il aurait voulu conserver, Quinones par un manifeste du 46 février, ordonna aux conjurés d'abandonner leurs assemblées, dont quelques'-uns, disait-il, ne voyent pas le but criminel, et de se séparer ; à défaut de quoi il les déclare séditieux, rebelles et perturbateurs du repos public. Cette déclaration, faite au nom de l'Espagne, imprimée et affichée dans toute la province, y produisit un grand effets et nombre de conjurés se détachèrent de leur chef.
Cependant, dès le 17 février,les XVIII s'étaient rassemblés
pour affirmer leur fidélité à l'Espagne, et proposer les mesures qu'ils croyaient les plus utiles pour rappeler Listenois à son devoir. Le gouverneur vint au milieu d'eux, mais n'approuva pas l'idée d'envoyer à Listenois des députés, à l'exemple de la compagnie de Saint-Georges. A ses yeux les membres de l'Etat représentant le roi ne pouvaient traiter sur ce pied d'égalité avec un rebelle ; en user de la sorte « ce seroit le recognoistre, d'ailleurs cette c démarche ne produiroit pas grand effet. > Quinones ajoutait : t pour moi, je suis prêt à oublier le passé, même à l'embrasser s'il obéit : mais s'il m'oblige à user de la force, je le chastirai selon ses démérites. > (4).
Ce fut le 5 mars que l'imminent péril fut proclamé, et ordre intimé aux communautés du pays d'envoyer immédiatement aux lieux désignés par le gouverneur leurs élus en armes. En même temps injonction était faite aux colonels des troupes étrangères stationnant dans la province de se tenir prêts à marcher. Ils avaient pour instruction de charger tout groupe de paysans de dix personnes, et de brûler la première ville qui se déclarerait pour l'insurrection.
La confrérie de Saint-Georges avait envoyé une députation à Listenois, qui était l'un de ses membres ; dans l'entrevue, il baissa fort le ton, disant qu'il voyait bien qu'il était perdu, et que, si on voulait donner satisfaction aux villes de la province, il consentait à la quitter, et s'en irait si loin qu'on n'entendrait plus parler de lui. Cette réponse qui ne terminait rien le sépara complètement des chevaliers de Saint-Georges, qui, sur cinquante et à l'exception de quatre, réprouvèrent hautement son entreprise, en affirmant leur fidélité à l'Espagne. Les députés de l'Etat firent de même dans une lettre qu'ils adressèrent à la reine régente.
(1) Séance des XVUÎ il février 1673. Papiers des Etats c. 2/5
Ainsi, dans le pays, Gouverneur, Chevaliers ges, Etats dont plus d'une foison avait suspecté pour la France, c'est-à-dire, tout ce qui restai! ordres de la nation, se déclaraient contre Lisi lui, comme un homme engagé trop avant pou s'abandonna tête baissée k sa fortune, espén dans une invasion française et dans le bas p province^ qui le considérait comme un sauveu fiait aussi dans l'active coopération de sa mère la populace à Besançon par ses discours et s( dans le secours de son père qu'il savait prêt à au premier événement favorable.
Au milieu de ces événements, un fait fort i prouva combien, par son ingratitude, l'Espagne d'elle une partie des esprits. Lorsque, dans U l'ordre du gouverneur parvint aux communaut et, dans celui d'Aval et de Dole, de faire marchei pas un seul ne s'arma et ne parut aux lieux indiqués. Môme celui d'Aval se remplit d'hon en faveur de la rcl)elli)n, surtout du côte de Sel Colonne, région lircssanne peuplée d'excellents qui, sous deux paysans valeureux, faillirent à 1 rencontre envel()j)j)Gr Missiet, le plus ardent d étrangers, qui s'était enp^agé trop loin au miliei
Cet échec de la cause royale eut une prompt et Listenois fut au moment d'être fait prisoni tour. De Lons-le-Saimier, sa capitale, il s'était Poligny pour de là marcher sur Salins. Ayant St-Lauthein, il était à table chez le curé du vil trouvait aussi celui de St-Maur, tous deux H l'insurrection. La cure est comme le village siti éminence, d'où Ton aperçoit les lieux du C'est de là qu'averti par des coups de feu ven jeta les yeux de ce côté et il vit s'approcher d armés. C'était un corps commandé par Lacuzon,
table chef de partisans, et par le colonel Massiet ; les deux chefs avaient joint ensemble leurs troupes et s'avançaient pour le surprendre. Dans ce but, Massiet avait pris par le haut de là colline, et Lacuzon marchait par le bas ; les dragons de Listenois descendus de leurs chevaux, stationnaient tranquillement sur Therbe, et 300 paysans du même parti étaient prêts en cas de besoin à les seconder. Les deux assaillans réunis dans le village attaquent cette troupe rustique qui se défend mal. 200 paysans et 60 dragons sont taillés en pièces ou faits prisonniers. Listenois n'eut que le temps de monter à cheval et de s'enfuir ; Lavey, son principal compIice,s' échappa n'ayant qu'une seule botte aux pieds. Quant à Lacuzon, enflé de ce succès, il emmena ses prisonniers dont il laissa une partie à Beurre, et entra avec le reste à Besançon, encore vêtu de sa casaque ensanglantée du combat, et une peau de renard autour du cou. Sa première visite fut pour le gouverneur, à qui il rendit compte de cette heureuse journée et de la fuite du chef des rebelles.
Quinones avait été fort en peine, quoiqu'il dissimulât de son mieux ses anxiétés ; cette déroule de St-Lauthein le rassura. Il apprit immédiatement que Listenois vaincu n'avait point rassemblé de nouvelles forces, mais, suivi de de vingt-cinq chevaux, avait fait retraite dans les montagnes du Jura, et trouvé un premier refuge dans le château de la Chaux-des-Crotenay, appartenant au marquis d'Yenne.
3 février 1673. Assemblée des députés de tEtat et des mayeurs des villes. — Préienlions exhorbitantes de ces derniers, — Elles sont repoussées par VEtat. — Rupture violente des deux corps.
Jj'annonce du mandement ou placard du gouverneur,
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jetant d'autorité, le 20 janvier, un impôt de plus de 3,000 francs par jour sur la province, et le bruit sourd encore d'une grande conspiration qui se préparait, avaient répandu une vive émotion dans la province. Ces graves circonstances firent arriver presque à la fois à Besançon, dès les premiers jours de février, les députés ou commis à Tégalement et la majeure partie de ceux des villes.
L'archevêque Antoine Pierre de Grammont, président des neuf députés extraordinaires, fut consulté sur ce qu'il y avait à faire. Il jugea convenable de réunir ensemble, et sans aucun retard, le corps de TEtat, et celui des villes. Bien loin d'y résister, les premiers déclarèrent (ce furent leurs expressions) qu'ils seraient ravw de cette réunion (1).
Le jour et le lieu en furent fixés. On convint que ce serait le premier février, à l'Archevêché, dans le quartier occupé par l'évêque d'Andreville, suffragant de l'Archevêque.
Ils se réunirent en effet ; tout d'abord les mayeurs, allant tranchément au but, et posant sans autre préliminaire une question des plus graves, demandèrent que les députés de l'Etat prissent l'engagement de ne voter désormais aucun imp5t sans le consentement des villes assemblées. A cette demande elles en ajoutaient une autre dans le but d'arrêter les exécutions qui se poursuivaient alors par la rigueur et la violence, savoir, que tous les impôts votés mais non encore recouvrés, seraient regardés comme abolis et non avenus.
Le premier de ces articles renversait, par une grande innovation, tout ce qui s'était pratiqué jusque là dans les votes des Etals généraux. Mais l'exagération de cette demande s'explique par l'agitation des esprits, qu'exaspéraient
(1) Papiers des Etals. Séance des députés à l'êgaléhinif /««• février i67S, fiefisLC.215,p, ip.
dès longtemps dans les villes Texcés des impôts et la rigueur de leur recouvrement (1).
Effrayés d'un si grand changement, les députés de l'Etat ne Tacceptèrent point et consentirent seulement c à n'accorder rien désormais sans avoir les sentitnents des villes, auxquels ilsauroient un égard très particulier (2). »
Les raayeurs insistèrent, en déclarant que ce n'était pas là ce qu'ils demandaient, une pareille concession n'étant rien en réalité, et renouvelèrent la proposition formelle que l'Etat ne pourroit rien accorder sans leur exprès consentement.
Cette insistance, qui, dans la pensée des villes, était le seul remède radical aux anciens abus (3) révolta les XVIII , et la divergence commença à se traduire par un certain ton d'amertume. Ils répondirent que cette prétention était peu raisonnable (i) et indiquait, de la part des villes, l'intention de s'arroger un pouvoir ({u'cUes n'avaient jamais eu (5).
Pour rassurer l'Etal et justifier do leur bonne foi, cellesci déclarèrent qu'elles étaient prrîfîs à renoncer à être consultées, dès que h\^ choses soraif^nL rétablies comme
(1) Dans les remontrances a(ire.ssL»e=5 pir les députas de VEtat au gouverneur le 12 janvier 1673, ils cxj)osoiii ce qui suit : les exécutions militaires < pour exiger des peuples l('s imjiosiiiona faites par la € seule autorité de Vostre Excellence Toit été avoc tant de rigueur • et de violence qu'elh^s peuvent jet«r les peu -les (îaîis le désespoir, f et qu'elles donnent sujet d'e.i an;.r'îi^nd.\- la sutte, Cii qui auroit f obligé les dix huit députez d'en [)0. t<.M* leurs plaintes à vostre Excel- € lence, et toutes fois au lieu d'y rouiédi-^r ot d'en arrester le cours, « comme il eatoit juste, Vostro Rxcelîi'iK^o en aurait ordonné laconti- « nuatioB. » {Paniers (hs Elnts, Ih'fji}tt. 2t'), p, !:i5).
(2) Procî's-verbanz (L>n assf^mblî"*s, fc.- jV>ri" r I(i73. C. 215, p. 130.
(3) < Les villo^ pré:ond()i3nt ot.^r à ceux des villia toute l'autorité € qu'ils &*étoient appropriée pendant no.^ malheui's. Elles vouloient y « apporter un remède final... (Mém. de ^. Cuiflkt. II, 286.)
(4 et 5) Procès-verbaux^ 'i février if>73, p. 130, ibid.
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elles l'étaient avant 4668, c'est-à-dire, avec le Parlement et l'ancienne constitution du pays.
Ces explications n'aboutirent point, et les mayeurs des villes^ prenant un ton plus résolu, demandèrent nettement qu'il leur fut répondu par oui ou par non. Le non fut la réponse des membres de l'Etat, qui traitèrent détrange la prétention de leurs adversaires. Déjà plusieurs fois, dans le cours de la session, les assemblées avaient failli se rompre au milieu des cris de colère (1), et l'on se sépara, le 3 février, dans les termes de la plus grande aigreur. Les villes ne s'en tinrent pas là ; et, s'adressant au public, firent impriiper et répandirent une protestation très vive contenant le récit de ce qui venait de se passer. En même temps par ses manifestes, Listenois, poursuivant le cours de son entreprise, faisait de son côté appel aux villes pour les rallier à sa cause. En face de ces provocations^ dans un temps, où il était si nécessaire de s'unir, ces ardentes querelles offraient le plus grand danger (2).
Mais la division, source de -la ruine des nations, était partout dans ce malheureux pays. 11 semblait que le vœu général, si souvent répété, réclamait la réintégration de l'ancien parlement. Cependant l'un des parlementaires ayant pressé ses confrères de se rendre à rassemblée de l'Etat et des villes, dont nous venons de rendre compte, aucun n'osa s'y présenter. Leur réponse est remarquable. « Le peu de santé qui reste au petit nombre de ceux de c la compagnie, qui sont icy (à Dole), nous empesche de c pouvoir soafïVir le cheval, ny mesmo le carrosse... Et c puis nous courrions risque d'estre rebuttôs par cette noe blesse et par les villes qui, depuis noslre suspension.
(1) « L'assemblée des villes fut sur lo point do se rompre, tant le « bruit fut grand parmi elles. » Mém. de J. Chifi.et, 11,287.
(2) Mém. de J. Chiflet, U, 257.
< n'ont tesmoigné que du mépris pour cette compa- « gnie. » (1)
Mais ce n'était que le commencement ; il faut voir les sessions si agitées qui vont suivre. Elles ne pouvaient se rencontrer dans des circonstances plus fatales, surtout si Ton pense à l'invasion française toujours imminente. L'aversion déjà ancienne des villes contre les députés de l'Etat va éclater dans toute sa violence (2), et la rupture définitive des deux corps,sous un nouveau gouverneur, achèvera la ruine des libertés publiques déjà si ébranlées. De graves événements dans l'histoire des Etats signalent les premiers miis de l'année 1673. Seulement nous en tracerons le récit non d'après l'exposé incomplet et souvent confus de J. Chiflet, mais en prenant une voie plus sure, c'est-à-dire, en suivant les événements jour par jour dans les procèsverbaux des Etats.
Seconde session de février 1673. Evénements divers. — Délibérations des députés de l'Etat. — Ils insistent pour qu'on avise au salut du pays, et demandent la convocation des villes. — Elles s'assemblent. — Après une vive discussion^ VEtat abondonne son droit exclusif dans le vote de l'impôt.
Avec quelque aigreur que les deux corps se fussent séparés, le patriotisme et la raison finirent par l'emporter. Les députés de l'Etat, émus des dangers du pays, furent les premiers à désirer qu'une réunion se fit avec les villes, pour conférer ensemble sur les moyens de le sauver. Cette
(1) Correspond, du Parlement de Dole, février 1673 (Archives de la Préfecture du Douhs.)
(2) € Incontinent parut la grande aversion des yllles contre ceux de € l'Etat... (Mém.deZ. Chiflbt, 11,286.
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pensée généreuse ne persuada pas d'abord le gouverneur, qui redoutait les suites de celte réunion et ie conflit violent et presque inévitable qu'elle allait entraîner. Sa première pensée fut donc de s'y opposer, disant qu'il était préférable que les conférences se fissent par lettres. Il proposa même aux membres de l'Etat d'approuver son repartement, au besoin de le faire en leur nom. Mais ils y résistèrent d'une manière absolue, par la raison que, ce repartement fut-il ainsi ratifié, il serait impossible de le recueillir, attendu les troubles de la province et le mécontentement des villes (1).
Après plusieurs mesures proposées et successivement rejetées, le gouverneur finit par consentir à une réunion commune, en réservant toutefois, pour prévenir un choc trop à craindre, que les uns et les autres ne seraient pas rassemblés dans la même salle, mais délibéreraient séparément, et communiqueraient mutuellement par députés.
Les deux corps ayant pris séance commencèrent à s'observer, non en amis, mais en adversaires. Les mayeurs rapportaient de leurs villes, avec l'ardeup de leurs prétentions passées, toutes les passions qui animaient les populations elles-mêmes. On en eut immédiatement la preuve. Sans discéder en rien de leur précédent programme, et malgré les invitations conciliantes du gouverneur prêchant la concorde et la paix (2), elles formulèrent du ton le plus ab-
(1) Séance des députés de l Etat, 19 février 1673. (C. 215, p. 142.)
(2) Quinones écriTait aux XVIIl le 28 février 1673 : • Que les XVIII
< députés de TEstat considèrent, avec le zèle et la sagesse qu'ils ont « &it veoir jusqu'icy en leur conduite, Testât des affaires de la pro-
< vince, qu'ils convient avec nous à conserver le repos et la gloire de € la nation... Le petit nombre de ceux qui ont pris les armes au bail- € liage d*Aval s*estant servis de leur refus et des plaintes des villes
< pour colorer leur mescontement et justifier leur entreprise auprès c des peuples, il est de leur devoir d*oster ces prétextes. . . et d'arrester « un soulèvement naissant, en faisant veoir qu'ils ne veuillent point « de soulagement qu'ils ne doivent à la bonté de Sa Majesté Ce
solue la proposition suivante dans un billet imrnéJiatement communiqué aux députés de l'Elat :
f Les sieurs députés des villes, répondant au billet de € Mess, les commis de TEtat, le vingt huictième febvrier € 1673, les requièrent vouloir déclarer expressément , « qu'ils ne feront cy-après aucun prest, dons, ny reparte- € ment sur la province, à quel temps et à quelque cause € ou prétexte que ce soit, sans l'exprès consentement des € villes assemblées, et qu'ilz se conformeront à ce que sera n par elles résolu par pluralité des suffrages des commis « des villes. »
On ne pouvait s'y méprendre : ce qu'elles voulaient, c'était l'abdication des députés de l'Etat. Ils le comprirent : pour prendre le temps d'y réfléchir, ou se donner un appris dans leur résistance, ils demandèrent à consulter avant le gouverneur. Celui-ci répondit qu'il était « fort étonné (Fune pareille prétention i>, et qu'il conseillait aux XVIII de soutenir leur autorité, qu'ils la tenaient des Etats généraux, et n'avaient pas le droit de s'en démettre > (1) ; qu'en conséquence ils devaient refuser d'acquiescer à une demande impossible (2).
La réponse des députés de l'Etat fut entièrement conforme à ce conseil, et rendue en termes presque semblables (3).
€ sera le moyen d'obtenir sans delay go que les prières armées et les « mouvements séditieux n* obtiendront jamais des souverains... Ce « sera aussy une nouvelle pleine de satisfaction pour sa Majesté que... < au mesme temps que quelques malintentionnés taschoient d'allumer f la division, les députés de TEstat se sont réunis avec les villes pour 4 concourir atout ce qui est du service royal... (Séance du 28 février € 1673. C. 215, p. 147).
(1) Registre cité C. 215, p. 149.
(2) Ibid.
(3) Papiers des Etats. Séance des XVIII, 1»^ mars 1673, Regist. G. 215, p. 150.
Dans la même séance du 1^'' mars, une lettre close tut apportée aux membres de l'Etat. Du premier coup d'oeil on vit que le cachet était aux armes de la maison de Bauffremont. Elle venait en effet du marquis de Listenois. L'assemblée refusa de l'ouvrir, et la fit rendre sans retard au gouverneur, qui, avec la même discrétion, la lui renvoya fermée avec prière d'en faire* l^ouverture. Elle le fit, y lut les propositions séditieuses du Marquis, et pour toute réponse, lui envoya copie de la lettre des Chevaliers de S. Georges si contraires à son entreprise.
Il avait eu soin de joindre adroitement à sa dépêche une autre lettre qui lui était tombée dans les mains. Elle avait été secrètement adressée par l'un des receveurs de l'impôt à un député àl'également. Ily étaitquestionde bonis ou profits ignorés perçus par les députés de l'Etat. Cette découverte inattenducet ce bénéfice illicite étaient bien de nature à augmenter l'irritation des esprits, dans un temps où ils étaient si agités par la question de l'impôt, et à les disposer à faire cause commune avec l'insurrection , comme le marquis de Listenois y invitait prcssamment les mayeurs.
11 y avait, dans cette assemblée du premier mars 1673, un homme des plus ardents et complètement affilié à cette cause. Cet homme du nom de Coutaud, mayeur de Lonsle-Saunier, se flattait d'y avoir, dans rintéret de Listenois, empêché l'entrée des troupes royales. Il est remarquable que ce même Coutaud fut précisément choisi par TassembI3e des villes pour porter au marquis leur réponse. Elle serait bien curieuse à connaître. Mais elle était purement verbale. Seulement le choix d'un pareil envoyé et la précaution de ne laisser aucune trace écrite de cette réponse mystérieuse semblent en indiquer le sens. On peut croire qu'elle n'était pas défavorable à l'insurrection. Coutaud se mit en roule avant la fin de l'assemblée. Mais, justement suspecté et comme tel signalé au gouverneur, il fut guetté à sa sortie de la ville. Il s'en doutait, et, crai-
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Porte Notre-Dame qui était son chemin direct, mais par la Porte Taillée. C'est là qu'il se vit saisi et fouillé par les agens du gouverneur. Il n'avait qu'une lettre sur lui, que sa femme était censée lui avoir écrite. Ce n'était qu'une feinte ; il l'avoua, et fut conduit à la citadelle.
Le bruit de son arrestation se répandit dans rassemblée, puis dans le peuple qui s'émeuta devant l'hôtel de ville, où les mayeui^s étaient réunis. Les gouverneurs , qualifiant cette arrestation d'attentat contre la ville, dont le territoire avait été violé, firent immédiatement relâcher le prisonnier, et le peuple apaisé se dispersa.
La fin de cette session fut marquée par un événement aussi grave qu'inattendu. Assez brusquement les députés de l'Etat se décidèrent à acquiescer à la demande des villes, et s'engagèrent à n'accorder aucun impôt sans leur consentement exprès. Comment eut lieu cette abdication si longtemps refusée, et encore alors énergiquement combattue par le gouverneur, persuadé que les députés de l'Etat avaient déjà trop abandonné de leur autorité? fut-ce la crainte d'une invasion plus que jamais annoncée du côté des Vosges et de Luxeuil ? la réponse secrète faite par • . les villes à la lettre de Listenois fit-elle croire à l'Etat qu'elles avaient été toutes prêtes à abandonner l'Espagne ? Les procès-verbaux ne nous fournissent à cet égard aucune lumière. C'est le 4 mars que fut annoncée cette grande concession, qui surprit beaucoup les mayeurs ; elle fut accueillie avec enthousiasme, les esprits se rapprochèrent, les deux corps se déclarèrent complètement unis, et cette paix si précaire, qu'allaient suivre à courte distance de si graves orages, fut considérée comme un traité de paix, et la fin de toutes les discordes.
Quatre jours auparavant était parvenue aux assemblées la nouvelle de la déroute de Listenois. On crut l'occasion favorable pour lui faire abandonner son complot. Dans un
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but d'apaisemenl, les députés de TElat demandèrent au gouverneur de faire grâce aux prisonniers. Il répondit qu'il pardonnerait aux paysans pris los armes à la main, mais que, pour les olïîciers et les dragons, il fallait uncluUiraent exemplaire.
Ces derniers avaient été conduits à Beure à une lieue de Besançon ; c'est là qu'ils attendaient ce qui serait décidé de leur sort. Ils excitaient un grand intérêt dans le peuple, parcequ ils étaient tous Bourguignons et qu'ils avaient défendu sa cause. D'après la sentence prononcée par Don Lucas de la Sierra, leur colonel, tous au nombre de trenteet-un devaient être mis à mort, sans autre forme de procès. Cette cruelle décision fut plus tard modifiée par égard pour le sentiment populaire ; il fut décidé qu'un seul payerait pour tous, après que chacun aurait tiré au sort. Le régiment des dragons et celui du colonel Marasse étaient présents à l'exécution, qui eut lieu le 7 mars dans une plaine voisine de Beure, bordée par la rivière du Doubs. Jules Chiflet assistait à cette scène avec une multitude de gens de la ville. Le premier, que condamna le sort, fut pendu ayant eu le numéro deux. Le fils d'un procureur de Vesoul qui avait ramené le n^ 1 fut tellement effrayé qu'il s'évanouit. Mais Eugène Chiflet, Fun des cogouverneurs, obtint sa grâce. Tous les dragons furent sans exception déclarés indignes de porter les armes.
Par la grande concession du 4 mars, les villes avaient obtenu des députés de l'Etat tout ce qu'elles demandaient. Elles tinrent à en préciser les termes, qui furent arrêtés de la manière suivante :
c Messieurs les dix-huit députés des trois Etats de France cîie-Comté de Bourgongne disent qu'ils consentent de ne « rien accorder à Sa Majesté sur la province en don, prêts, € repartemcnt, imposition, surhaussement et emprunt, à c quelque cause et prétexte que ce soit sans l'exprès cono: seulement des villes assemblées, pendant tel terme que
â22 ÉTATS GÉNéRAint
c Messieurs les députés des villes désireront, n*estoit € qu'auparavant Sa Majesté fut servie de rétablir un parlec ment composé de supports ecclésiastiques, gentilshommes € et du Tiers-Estat, tous de la province originels, comme ils « estoient cy-devant, ou d'ordonner la convocation des € Estais généraux par lettres royales signées de sa main € ou de la reine régente. )
Sur cet accord, et chacun des députés des villes étant , à raison de la déroute de Saint-Lauthein, pressé de regagner son domicile (1), ils se séparèrent heureux et pleins de confiance dans l'étonnant succès de cette grande journée (2).
Les dix-huit députés de l'Etat avaient profité de ces événements pour écrire, dès les premiers jours, à la Reine d'Espagne , et lui peindre le désespoir des peuples , depuis si longtemps attendant justice et poussés à la révolte par ces inconcevables retards.
« Nous sommes, disaient-ils, obligés de représenter à c Vostre Majesté, en très profond respect, que le désespoir € des peuples a fourny le prétexte, a donné l'occasion à c un mouvement si dangereux ; et, comme nous n'avons c rien omis, depuis cinq ans, pour lui faire cognoître le c péril que nous redoutions^ nous en avons demandé le € remède par des députations réitérées tant à la cour (de c Madrid) qu'aux Pays-Bas, avec tant d'empressement que
(i) Registre des dèlib. des Elati. Séances des 'k et b mars 1673. C. 217, p. 157.
(2) Voilà ce que disent les proces-yerbaux des Etats eatiàremenl contraires au récit de Jules Chiflet, qui termine ainsi celai de cette session : < La nourelle qui survint de la déroute du Marqnis de Liste- « nois et de ses gens empêcha ceux des yiUes de conclure à quelque fin € plus fâcheuse contre ceux de l'Etat, parceque chacun retourna dans « sa Tille, principalement, à cause que les fi'ançoia paroissoient à € notre frontière, i (Mémoires tom. II, p. 289.) Une si grande inexactitude peut étonner dans on contemporain.
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€ nos instances ont importuné les conseils. Nous nous € sommes attiré la hayne despeuples, en continuant leurs € charges.
c Depuis tant d'années nous attendons le remède , le € restablissement des affaires de cette province sur l'ancien € pied. Nous le demandons avec toutes les instances, que € des subjets aussy fidèles que nous peuvent faire en un c danger si pressant, i (i).
Une fois encore, cette voix, sans écho en Espagne, se perdit dans le désert. Sous un nouveau gouverneur, la Franche-Comté va entrer dans une ère nouvelle, celle d'un despotisme violent , unique et malheureux résultat de l'entreprise de Listenois, dont il nous reste à achever le récit.
Mars et avril 4673. Suite de la conjuratùm du marquùs de
Listenois.
La nouvelle de la déroute du chef de l'insurrection n'avait pas seulement amené le départ immédiat des assemblées et suspendu leurs conflits, celte défaite, au début de la campagne, porta un CQup profond au parti des confédérés, elle prévint toute tentative de soulèvement dans les villes et arrêta l'invasion française, les eaux de la Saône, dans cette saison d'yver, étant d'ailleurs débordées.
Le bas peuple, surtout dans les villes, restait ouvertement fidèle au marquis de Listenois. Il avait une telle confiance dans le succès de l'entreprise que, lorsque le bruit de la déroute de Saint-Lauthein commença à se répandre, il refusa d'y croire, disant que cette prétendue défaite était
(1) Papiers des Etats, C. 277-279.
â24 éTATS GÉNÉRAUX
une invention des ennemis de la Bourgogne. Puis, quand il ne put plus en douter, il s'emporta contre les auteurs de ce mauvais succès, surtout contre Lacuson, qu'on accusait d'avoir tué de sa main, après leur avoir promis quartier, plusieurs de ses compatriotes prisonniers et désarmés. Les femmes de la halle de Dole prenaient chaudement parti dans l'afiTaire , et la fille de Lacuson, qui habitait cette ville, ayant eu le malheur de paraître au milieu d'elles, fut reconnue. Ces femmes en fureur se jetèrent sur elle ^ l'accablèrent de coups, el, selon l'expression du narrateur contemporain, ajoutant le mépris à la violence^ Vécheve'^ lèrent.
Cependant Listenois, dans sa fuite, après un rapide séjour à la Chaux des Grotenay, était parvenu à gagner la France. Il se tenait à la frontière, sollicitant et pressant l'invasion. On la disait prochaine, et le bruit public nommait déjà les régiments français qu'on croyait prêts à franchir la Saône.
On annonçait môme qu'un corps de ces troupes allait entrer par la Bresse, au midi de la province, non loin de Lons-le-Saunier ; et Quinones jugea nécessaire de faire sauter la grosse tour du château de Courlaou. Ce château, dont le capitaine Despotots, l'un des conjurés, s'était emparé, est précisément situé à cette frontière. Le comte de Montrevel, lieutenant du roi en Bresse, et propriétaire de la forteresse, fut très irrité de cette destruction, et, malgré les explications courtoises du gouverneur franc-comtois, déclara qu'il allait faire saisir les biens des Bourguignons située dans son commandement. Plus près de Besancon, Quinones fit occuper le château de Chevroz appartenant à l'un des conjurés de ce nom. Malgré le succès de Saint- Lauthein, Quinones était toujours dans la crainte ou d*un soulèvement de quelque ville, ou de l'entrée des français. Parfois il maudissait le jour où il avait été envoyé en Bourgogne, disant, dans son découragement^ qu'il n'était le
sous CHARLES II. 325
maître nulle part. La présence de la marquise de Meximieux à Besançon rinquiétait beaucoup ; il avait appris que Listenois, son fils, un moment abattu, n'abandonnait rien de ses projets, qu'il était à la tête de 800 dragons français, et que le gouverneur d'Auxonne, ville si rapprochée de Dole, lui avait promis secours et appui.
Le chef des rebelles continuait en effet ses tentatives à l'intérieur ; et, dans la première quinzaine de mars, moins d'un mois après sa déroute à S. Lauthein, il faisait partir de Genlis, c'est-à-dire, de la frontière du duché de Bourgogne, des lettres pour deux des principales villes de la province, Besançon et SaUns. Il expose dans ces lettres, non sans embarras, qu*il est à la tête de troupes françaises ; mais il explique que c'est un secours que lui ont envoyé ses parents et ses amis, secours qu'il n'eut même pas accepté, si les villes de la province, pour lesquelles il s'est sacrifié, l'avaient secondé davantage. Celles de Besançon et de Salins ne répondirent à cet appel, qu'en le déclarant ennemi de la couronne et de la patrie.
Ce fut le dernier acte important de ce drame hasardeux, qui avait tenu pendant deux mois sa province sous le coup de l'éminent péril. Le gouverneur, au comble de la joie et complètement rassuré, crut pouvoir renvoyer les milices dans leurs foyers. En mêm^i temps les gouverneurs de Besançon, pour mettre fin aux menées de la marquise de Meximieux, l'avertirent d'avoir à sortir de leur ville. Son mari, que beaucoup de gens soupçonnaient d'être le complice de son fils, se tenait sans bruit renfermé dans son château de Scey- sur-Saône. Ordre fut donné au colonel Massiet d'établir un corps de troupes au pied de cette forteresse. En voyant ces hommes de guerre s'en approcher, le marquis crut à un siège, et leva le pont-levis. Tout autre eut vu dans cet investissement une grave injure. Mais Meximieux trouble n'osa pas demander une entrevue pour s'expliquer, et il eut à entendre, sans rien répondre, les
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noms de félon et de traître que du dehors lui adressait le représentant du gouverneur (1).
Listenois avait cessé d'être redoutable, et, selon l'expression d'un contemporain^ il était au rabais (2). Personne ne voulait avoir trempé dans son entreprise, ou même en avoir désiré le saccès. Désabusé et abandonné, il s'était retiré à l'abbaye de Bése située à la frontière de France, se distrayant de ses espérances déçues par les plaisirs de la chasse avec quelques amis restés fidèles à sa cause. Encore ne fut-il pas tranquille dans cette retraite. Louis XIV» qui ne pensait pas que le moment d'une rupture fut arrivé, lui ordonna de sortir de France, et il partit pour la Lorraine.
Par les ordres de Monterey, le procureur général procéda avec rigueur et sans délai, contre Listenois et ses adhérents. De son côté Quinones ouvrit une enquête contre le Marquis de Meximieux comme complice de son fils. En même temps le gouverneur général des Pays-Bas le mandait en Flandre pour le tenir éloigné de Bourgogne. Pour tout fruit de si hauts projets Listenois avait perdu sa charge de Bailly d'Aval, et, selon les propos railleurs de ses ennemis, son titre de futur Comte de Bourgogne.
Des jugements fort divers furent, dans le temps, portés sur son entreprise. Les uns la condamnèrent comme la folie d'un jeune homme ambitieux ; les autres la considérèrent, mais sans oser le dire, comme une œuvre de noble patriotisme. Sans dissimuler ce qu'elle eut de coupable, l'histoire contemporaine y a saisi un élan généreux inspiré par les malheurs de la patrie. < Les cœurs, dit Jules Chiflet , témoin désinterressé des événements^ étaient € assez persuadés que ce seigneur avoit eu du courage
(1) Mémoires de J. Chiflit, //, p. 320,
(2) Ibid.
sous CHARLES II. 827
€ pour se perdre à moyenner un règlement, mais les sen- « timents étoient couverts. > Jules Chiflet, dont le style est souvent vague et obscur, veut dire que Listenois se perdit courageusement, en voulant obtenir par les armes la fin des attentats contre les libertés de sa patrie et le rétablissement si vainement attendu de son ancienne constitution.
UEtat et les villes ne peuvent s'entendre sur Fimpôt sollicité par le gouverneur. — L'Etal se déclare délié de son engagement du 4 mars. — Rupture des deux corps.
On put croire un moment que l'Espagne, avertie par la conspiration de Listenois, et alarmée des conséquences de l'abandon où elle laissait la Bourgogne, allait sortir enfin de sa longue torpeur. On avait vu arriver en Franche- Comté trois personnages, dont l'un était le prince de Vaudémont et un autre le président du grand conseil de Malines, chargés d'étudier sur place la situation du pays, et d'aviser au moyen d'y remédier. Au lieu de persister à n'accorder qu'à des étrangers le gouvernement des places fortes, elle venait de nommer Saint-Martin capitaine à Dole, de donner au comte de Poitiers la charge de Bailly d'Aval, de confier à Balland et à Andressot, tous Bourguignons, celles des châteaux de Joux et de Saint-Anne. On eut dit à un retour de bon vouloir et de confiance pour ce pays si longtemps délaissé.
Mais, en même temps, les menaces d'invasion continuaient : le nombre des troupes de défense avait été augmenté. La nécessité de les entretenir allait faire renaître l'éternelle question des subsides, objet de tant de troubles. On allait expérimenter le nouveau système associant en conunun l'Etat et les villes dans le vote de l'impôt. Les deux
corps pourraient-ils s'entendre ? Et, s'ils ne s'entendaient pas, dans quel embarras et dans quel dédale la province allait-elle se trouver ?
Déjà le gouverneur avait parlé et sollicitait ce subside. Les villes, consultées par lettres circulaires, demandèrent sur le champ à être assemblées. Elles le furent le 28 mars. Les députés de TEtat leur firent alors connaître qu'ils avaient offert à Sa Majesté et à Son Excellenee le comte de Monterey la somme de 2,000 fr. par jour pendant six mois et de 1,500 fr. pendant six autres mois, à commencer au premier novembre 1672 et à finir au premier octobre de l'année 1673, sous la condition qu'il plairait à Sa Majesté de rétablir le Parlement dans quatre mois et toutes choses sur l'ancien pied (1).
Le l**" avril, au nom de la province et au leur, les villes répondirent à cette résolution de l'Etat par un refusformel, alléguant les franchises du pays et son impuissance à fournir un pareil subside. En même temps pour affirmer leur invariable volonté, elles déclarèrent comptables en leurs personnes et en leurs biens tous ceux qui poursuivraient le paiement de semblables impositions avant le rétablissement du parlement ou la convocation des Etats généraux.
Enfin elles invitèrent les députés de l'Etat à s'unir à elles dans leurs instances auprès de Sa Majesté, pour obtenir sans aucun retard la réintégration de la province dans l'état où elle était avant 1668 (2).
Qùinones ne put contenir sa colère, quand il fut instruit de celte résolution. Dans un premier mouvement de promptitude, il déclara « qu'il falloit que les députés de l'Etat passassent outre > , que la convention faite le 4 mars avec
(1) DéUb. dex Etals. Séance du 20 mars. C. 215, p, 171.
(2) Ibid, p. 174, 175.
sous CHARLES II. 329
les villes, qui montroient tant de mauvais vouloir pour le service du Roy, ne les obligeoit plus, qu'il appuyeroit de son autorité et feroit exécuter leur résolution ; que, si lés députés de l'Etat refusoient d'y souscrire, il feroit lui même le repartement, el se chargeait de l'exécuter, dut-il faire venir d'autres troupes, s'il le falloit pour le servicQ du Roy (1).
La situation devenait alarmante. Mais les mayeurs étaient décidés ; et ni les instances nouvelles tentées près d'eux par les Etats, ni l'intervention de la chambre de justice et de la confrérie de S. George ne purent leur faire changer d'avis. Cette dernière avait cependant énergiquement protesté contre les désordres qui allaient suivre (2).
Les députés de l'Etat, qui en étaient effrayés, envoyèrent à l'assemblée des villes une seconde députation , qui, n'obtenant rien, protesta de la même manière, et déclara que l'Etat, dégagé de son obligation du 4 mars, se considérait comme ayant recouvré toute sa liberté (3).
(1) Ibid. p. 175.
(2) « Les sieurs de la chambre de justice ont dit avoir représenté aux tt députés des villes toutes les raisons possibles pour les faire condes- € cendre aux propositions de TEstat, mais ça esté en vain. {Séance du 2 avril 1673. C. 215, p. 176.) — Mess, de la compagnie de St George €( ont fait entendre qu'ils avoient fait toutes les instances possibles, « sans qu'ils ayent rien pu obtenir, et qu'ils ont esté obligez de pro- € tester de tous les désordres... {Séance du 3 avril 1673, Ibid, p. 176).
(3) € On a prié M" de Mareaches, Baron du Pin et advocat Bonnefoy de retourner encore auprès des députés des villes, et leur représenter de nouveau toutes les raisons desjà déduites, principalement dans la conjoacture présente des affaires, avec ordre que si, après tout cela, les dits sieurs députés des villes ne vouloient point discéder de leurs opinions, de protester contr'eux do tous les inconvénients qui en pourroient arriver, et qu à eux seroient imputables tous les désordres qui s'ensuivroient dans la province, et de leur déclarer de plus que Mess, les dix-huit députés de TËtxit n'entendent plus estime obligés à la parole qu'ils leur ont donné, ni au billet qui porte qu'ils ne donneront plus rien à Tadvenir sans leur exprès consentement, puisqu'ils
Cet engagement tel qu'il avait été pris ne devant durer que jusqu'au rétablissement de la cour de Dole, l'Etat pria le gouverneur de lever de son autorité la suspension qui la frappait. Mais il répondit qu'il ne s'en reconnaissait pas le pouvoir, qu'il engageait l'Etat à lui en faire la réquisition écrite, promettant de l'appuyer chaleureusement près du gouverneur des Pays-Bas.
Cependant les délibérations se multipliaient sans aboutir. Les villes persistant à ne rien accorder, la confrérie de S. George et la Chambre de justice furent pressées de donner leur avis sur la valeur de l'engagement du A mars, et après quelque hésitation pensèrent que le service du Roi et la nécessité impérieuse des circonstances devait l'emporter sur toute autre considération, qu'il était indispensable de faire vivre les troupes, de voter l'impôt et de ne pas rendre impossible le soulagement qu'allait enfin obtenir la province (1).
On sent, en lisant les délibérations embarrassées ou violentes des deux grands corps de la province, surtout celles des XVIII, comme l'approche d'un grand malheur public, dont ils auraient voulu retarder le jour et ne pas assumer la responsabilité.
Dans ce désaccord absolu , le dénouement ne pouvait être que désastreux. Après toutes ces accablantes perplexités, le 17 avril, les députés de l'Etat, prenant un
refusent de tenir celle qu'ils leur donnèrent en présence et par Tentremise de Mess, de la confrérie de St-George, par laquelle ils s'obligèrent aussi de convenir avec les dits sieurs dix huit députés de tous les autres points, et principalement au regard du donatif, et qu'il fut expressément déclaré pour lors par les sieurs dix huit députés qu'ils n'entendoient point que le billet ayt lieu, si à la suite on ne convenoit pas ensemble de toutes les autres choses dans la conjoncture présente » (Séance du 3 avril 1673, Pap, de* Etats. C. 215, p. 177.)
(1) Voj. leurs réponses dans le regist. cité 13 et 15 avril 1673 p. 184 et 187.
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parti définitif, votèrent la somme de 1,500 fr. pour les mois d'avril, de mai et de juin, comme un dernier effort^ SOUS la condition que, dans les trois mois, le Parlement serait rétabli, un gouverneur Bourguignon nommé, si cette charge devenait vacante, et les libertés publiques complètement rendues au pays (1).
Après quelques nouvelles discussions, l'assemblée se sépara le 17 avril.
Trois jours après, entrait à Besançon le nouveau gouverneur remplaçant Quinones. Il arrivait à point nommé dans la province, pour entendre les cris de fureur des villes contre le corps de FElat. Mais, avant de rendre compte de ces événements, il faut encore parler cfe Quinones, de sa disgrâce et des regrets qui accompagnèrent son départ.
Mars 1673. Disgrâce de Quinofies. Causes de sa révocation. Son départ pour l'Espagm, — Combien la renommée avait grossi l'entreprise de Listenois. — Jugem^ent sur la participation de son père à l'insurrection.
La renommée et les lettres particulières, écrites de Franche-Comté en Espagne et aux Pays-Bas, avaient singulièrement exagéré la puissance de Tinsurreclion. Elles avaient peint le pays comme en pleine révolte, entièrement perdu et complètement aux mains de la France. Parmi les complices les plus dangereux de l'insurrection, on citait le marquis de Meximieux, sa Cemme, père et mère de Listenois, et Quinones lui-même (2).
(1) Voy. Md, p. 186, 187.
(2) € Depuis les Pays-Bas on l'avait dépeint en Espagne comme « ayant trempé dans la mauvaise conduite du marquis de Listenois. {Mém. cfe J.^Chiflbt, II. 353).
Pour reconnaître un état si alarmant, et en rendre un compte exact, Castelrodrigo et le connétable de Castille envoyèrent en toute hâte des commissaires choisis parmi leurs agens les plus fidèles. En approchant de la province et comme si l'entrée du pays eut été fermée par l'occupation française, ces commissaires se crurent obligés de faire un détour par les montagnes du Doubs, qu'ils abordèrent du côté de Genève et de Jougne. Cette frontière était tranquille, et ils furent tout étonnés de s'y trouver en terre d'Espagne. Mais Quinones était révoqué, et ce changement avait paru si pressant, que de Madrid on avait envoyé aux Pays-Bas la patente de nomination du successeur signée en blanc par la reine. Cette précipitation injurieuse était surtout l'œuvre de Monterey. Dans son animosilé contre le gouverneur de Bourgogne, il avait nettement déclaré à la reine régente, qu'elle eut à choisir entre Quinones et lui. Les gazettes de France annoncèrent même que les commissaires, venus d'Espagne, étaient porteurs d'un ordre d'arrestation contre l'ancien chef du gouvernement.
c Monterey étoit effectivement, dit Jules Chiflet, animé à « merveille contre notre gouverneur, lui attribuant la perte « de ce pays, comme le gouverneur de pardeça le lui atirin buoit à lui même. Le comto écrivoit rage en Espagne « contre Quinones, d'autant plus qu'on l'avoit continué € jusqu'à autre ordre ; son principal fondement étoit, « disoit-il, qu'il avoit dissimulé toutes les fausses démarc ches du marquis de Meximieux et du marquis de Listea: nois, son fils, parccque Don Gabriel de Quinones recher- « choit M*^^ de BauiTremont en mariag:e, et que leurs mér <t contentements avoient pris force à ce prétexte, que pour « cette raison il n'avoit pas fait siLsir le marquis de Liste- « nois lorsqu'il étoit temps. Mais apparemment Besançon « se fut perdu, et eut perdu tout le reste de la province, € s'il eut fait ce coup. »
Les Etats de Bourgogne, loin de partager ce jugement
ovruo ViiiAnuJBio ^i.
et de considérer comme une preuve de faiblesse ou de complicité la modération de Quinones évitant d'arrêter Listenois dès les premiers jours de la conjuration, regardèrent toute sa conduite comme empreinte d'une haute sagesse qui avait été le salut du Pays. Ils écrivaient à la reine, le 17 avril, quand le complot semblait terminé :
a Nostre fidélité Ta emporté par dessus nos misères. d Nous avons tasché d'animer les peuples à leurs obliga- • « tions. Don Hyeronimo de Quinones nostre gouverneur s'y « est conduit avec la prudence et la •sagesse d'un ministre a consommé dans les affaires ; ceux de la confrérie dé ce S. George, qui représente la noblesse de la province, ont « fait cognoistre leur zèle et leur fidélité, les villes n'y ont a pas manqué, et tous les corps de la province, à l'envy « l'un de l'autre, se sont picquez de paroître constans et « fidèles. Rien n'a pu les ébranler, d (1).
On pensa autrement en Espagne, où les actes du gouverneur furent jugés d'abord avec la dernière rigueur, pendant que les députés de l'Etat, désolés de son départ, décidaient qu'ils l'accompagneraient jusqu'à la frontière. Quinones, dès longtemps menacé, et dont la révocation était résolue avant la conspiration de Listenois, succombait sous l'influence ennemie de Monterey (2). On cherchait dès longtemps un prétexte, on fut heureux de le trouver. « Monterey, dit le chroniqueur contemporain, eut sacrifié € vingt comtés de Bourgogne pour se venger de Qui* m nones. i>
Comme un homme préparé de longue date à sa destitution, Quinones quitta Besançon modestement et sans bruit, renvoya les gardes de la porte du palais Granvelle^ rendit à
(i) Papiers des Etats. Registre C 215/?. 197.
(2) f n (Quinones) raconta à mon frère, que le marquis de Caste!ff rodrigo faisoit tout son possible pour le perdre, ainsi que le comte € de Monterey. » {Ibid. p. 330.)
son successeur son bâton de commandement, et, sortant de la ville par la porte d'Ârênes alla coucher à Torpes. U quittait pauvre et presque soulagé le gouvernement, ayant bien des fois senti l'amertume de la puissance, et regretté le jour où il était entré en Bourgogne. Comme il avait quelques dettes,il fit annoncer qu'elles seraient immédiatement acquittées. N'ayant pas de quoi payer la location du palais Granvelle qu'il avait habité pendant deux ans, il laissa au propriétaire le comte de S. Amour, dont il restait le débiteur pour 800 écus, une partie de sa vaiselle (1). Après des jours si agités, où bien des fois il avait été obligé de déplaire, il laissait chez les honnêtes gens des regrets sérieux, ayant gagné leur estime par sa modération, son esprit de paix, son amour pour la nation Franc-Comtoise (2). Quinones avait d'heureuses qualités, mais un fond de légèreté et d'imprudence ; son indépendance vis-à-vis de Monterey, le perdit. Sa nature était d'entreprendre trop et de n'achever pas ou mal ; du reste, dit Jules Chiflet, homme de bonne pâte, et facile à persuader. De Torpes il se rendit à Dole, puis à Auxonne, d'où il descendit la Saône pour arriver à Lyon, et passer ensuite en Espagne. Les contemporains éclairés et impartiaux considérèrent sa disgrâce comme un malheur public (3).
Il connaissait les accusations portées contre lui, et ne voulut pas arriver désarmé en Espagne. Il emporta les pièces de l'enquête qu'il avait faite sur les lieux (4), dont le
(1). Mém. de J. Chiflbt, II, 340.
(2) « Le regret des honnêtes gens ne fut pas petit, et chacun looa ff M>n beau naturel et la voie de douceur qu*il a voit prise dès le com- « mencement. > (Ibid. p. 348).
(3) < Par ce départ, les choses alloient de mal en pis pour cette • pauvre province. > {Mém. de J. Ghifubt, U, 334), « Ce qui augmen- < toit le déplaisir, c*est la passion qu*on voyoit régner contre lui, pour f avoir été attaché à notre nation. » (Ibid p, 335).
(4) Mémoires cités, II, p. 334.
sous CHAULES tl. 39D
but était d'établir que le marquis de Meximieux avait favorisé Tentreprise de son ûls, que lui-même^ en ménageant d*abord Listenois, avait fait acte, non de faiblesse mais de prudence, qu'autrement il eut pu allumer dans la province un incendie dont il n'eut pas été le maître, les troupes dont il disposait étant insuiïisantes pour combattre à la fois le fils au baillage d'Aval et le père au baillage d'Amont. Et le malj selon l'expression du chroniqueur contemporain, étant bien plus grand qu'il ne semblait (1).
Arrivé en Espagne, Quinones put comprendre pourquoi, si souvent ses lettres étaient restées sans réponse : une partie de sa correspondance n'avait pas été ouverte. Il se justifia sans peine, recouvra la faveur qu'il avait perdue, et de nouveaux honneurs vinrent le dédommager de ceux qui lui étaient enlevés. Mais il fut obligé de faire connaître la vérité, et d'accuser le marquis de Meximieux, père de Listenois. La position de ce dernier se trouva ainsi des plus compromises. Accusé par l'opinion publique en Bourgogne, signalé par les gazettes de France comme le chef de l'entreprise (2), appelé aux Pays-Bas et refusant de s'y rendre, il sentait avec inquiétude qu'il justifiait par cette conduite les accusations de ses ennemis. Tout semblait l'accabler, son fils était en fuite, sa femme en prison. Il allégua pour excuser son refus d'aller aux Pays-Bas qu'il n'avait pas d'argent, mais Monterey lui enleva cette excuse en lui envoyant mille écus pour ce voyage. Cependant il ne partit pas, et allégua qu'il allait se rendre en Espagne, il se fit même autoriser par la reine à faire ce voyage. Il eut Tair de se mettre en route, et se dirigea sur Lyon, puis il s'arrêta dans cette ville sous le frivole prétexte dans ce moment si critique, qu'il était obligé de s'occuper du ma-
(i) Mémoires de Jules Cbiflst, II, 350.
(2)Ibid,p.289.