‹ Histoire des états généraux et des libertés publiques en Franche-Comté (volume 4)Chapitre 2 sur 15 · PHILIPPE IT · texte numérisé non relu

PHILIPPE IT

L'histoire des Etats, durant cette période de vingt et un ans, n'a pas été écrite ; les recès des vingt-sept assemblées n'ont été publiés qu'en partie et même avec une grande contusion (1). Nombre de documents précieux sont restés enfouis dans leurs archives et dans celles du Parlement de Dole. Le temps est venu de faire connaître cet indispen* sable complément de notre histoire.

5" assemblée des neuf, 23 février i634. — Dole (2).

L'Infante venait de mourir, et le roi Philippe IV avait, à sa place, confié le gouvernement de la Franche-Comté et des Pays-Bas à son frère Ferdinand qui devait être, jusqu'à son arrivée en Flandre , remplacé par le marquis d'Aytona.

On lut dans cette troisième assemblée les lettres du Roi annonçant ces dispositions nouvelles.

En même temps son refus et celui de ses ministres d'accomplir la promesse, si solennellement faite en son nom aux Etats de 1633^ s'accentuait de plus en plus. Pour couvrir celte retraite, on alléguait que le Trésor royal avait fourni au pays, en entretien de troupes et en fortifications

(1) M. DE Trotes n'a pu retrouver, quoiqu'ils existent aux archives des Etats, les recès des 14% 15% 16^, 17% 18% 19% 20«, 22«, 23e, 24« assemblées : il n'a publié qu'en partie la 13«, la 20* et la 21«. — Il mêle ensemble les textes incomplets de la 13® et de la 2 1®. — Cette partie de sa publication, qui renferme tant d'autres lacunes, est des plus défectueuses.

(2) DB Troyes, Recèsj p. 27. - Archiv. des Etats, G. 229, p. 6.

de ses places, plus que la somme promise. Sur les instances du Parlement, et après une si longue résistance, les neuf députés, jugeant de nouveaux efforts inutiles, cédèrent à regret et procédèrent au repartement du don gratuit, avec quelques changements dans les termes de paiement précédemment assignés.

4» assemblée des neuf^ 20 novembre 4634. — Dole (1).

Assemblée insignifiante. La nouvelle y est confirmée que le recès de 1633 a été apostille et sera bientôt remis, avec les apostilles, sous les yeux des neuf députés. Explications sur quelques affaires particulières. Il est décidé qu'on n'enverra pas en Flandre une députation spéciale pour féliciter le nouveau gouverneur , frère du Roi , le prince Ferdinand.

5* assemblée des neuf, 24 février i635. — Dole (2).

Assemblée fort secondaire. Discussion d'une proposition qui a été faite par le procureur au n6m du roi, d'acheter des rentiers du puits à muire et de la chauderette de Salins certains quartiers qui leur appartiennent. Cette proposition, peu avantageuse au Roi, est combattue comme nuisible aux intérêts de la province et ajournée.

Diverses remontrances sur l'emploi de 120,000 fr. du don gratuit^ sur la nomination irrégulière de magistrats au Parlement faite sans présentation, sur certaines maisons religieuses de filles qui s'établissent dans les villes fron-

(2) Ibid., Recès, p. 33. — Archiv. des Etats, G. 229, p. 6. (1) Voir le recès dans db Tbotes, III» p. 36 et s. — Archiv. des Etats, liasse 229, p. 14

sous t^HILIPPE IV. 4d

tières de la province, et sur d'autres couvents régis par des supérieurs étrangers.

ff assemblée des neuf, i8 mai 1635. — Dole (1),

^semblée importante, et à laquelle l'abbé des Trois- Rois, président,voulut que tous les neuf fussent présents par eux ou leurs substitués. À raison des calamités croissantes, les commis au Gouvernement, c'est-à-dire le Parlement et le Gouverneur, avaient, de leur seule autorité, jeté sur le sel un impôt de quatre blancs par salignon.

L'infraction aux franchises du pays était aussi flagrante que motivée par les événements. Cependant le chef des neuf crut qu'il y avait lieu d'en délibérer immédiatement.

Dans cette assemblée^ comme dans les suivantes, va se poser cette redoutable question : qui doit l'emporter^ ou le maintien des libertés publiques, ou leur violation pour sauver le pays ?

Dès l'ouverture de la séance, les envoyés du Parlement exposèrent la gravité de la situation. La province, dirent-ils, se trouvait en face de deux armées étrangères : Tune campée sur les frontières de l'Alsace et de Montbéliard, aux confins du ressort de Baume, c'est celle du duc de Lorraine ; l'autre est l'armée française sous les ordres du maréchal de la Force, entre Faucogney et Luxeuil, territoire dépendant du ressort de Vesoul. Le choc imminent de ces deux armées ennemies sur le sol franc-comtois pourrait être des plus fatals à la province, en ce temps surtout de paix in. certaine et précaire (!2) ; il faut un prompt remède; déjà

(1) Recès DE Troyes, UI, p. 41. — Archives des Etats, liasse 229, p. 19.

(2) f Principalement en ceste saison que la paix vacillante entre les « deux couronnes semble pencher à rupture. » {Ibid, p. 44;)

les violences et dégâts causés par les maraudeurs des deux années peuvent entraîner les plus graves conséquences. — Les commis au gouvernement s'étaient adressés à Son Altesse royale pour lui signaler ces dangers, mais ils ajoutent que la réponse ne promettait aucun secours, que le pays ne devait compter que sur lui-même ; qu'en conséquence, ils avaient ordonné la levée de l'arrière-ban et de la milice commandée par le marquis de Conilans qui, avec les conseillers de Beauchemin et Garnier, s'était porté à la frontière de Vesoul, que le service obligatoire ne devant, selon la loi du pays, durer que six semaines, il avait fallu trouver un moyen de le prolonger et d'assurer l'entretien de 1 armée par la levée de quatre blancs sur les ordinaires du sel, moyen plus prompt que le paiement, à termes éloignés, du don gratuit.

Ces raisons ne persuadèrent pas les neuf, soucieux, avant tout, de sauvegarder les libertés publiques ; mais, avant de recourir à une protestation directe, ils pensèrent à un moyen plus doux, celui de la révocation de l'ordonnance que prononcerait le Parlement lui-même.

Sur leur demande, la Cour ayant été rassemblée tout entière et l'archevêque Ferdinand de Rye étant présent, le débat s'ouvrit.

A la suite d'une discussion intéressante dont le texte a été gn partie conservé, le Parlement consentit à révoquer son ordonnance, non sans prévoir l'embarras dans lequel allaient se trouver les députés, pour proposer d'autres mesures ; et, comme après examen ils s'arrêtaient à l'idée d'un emprunt, où au besoin ils engageroient le domaine du Roi et leurs biens propres, la Cour montra l'impossibilité de ce moyen, et les décida à consentir à un subside de 300,000 fr., charge bien supérieure pour le pays à celle qu'ils avaient si vivement combattue.

Dans le recès de l'Assemblée, on remarque avec quelle énergie de raisonnement, les neufs motivent la nouvelle opinion qu'Us adoptent.

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€ Comme ce seroit imprudence^ en cette saison^ de s*op- € poser à la résolution de messieurs les commis au Gouc vernement^ ce seroit aussi négligence et bassesse d'en € dissimuler et souffrir l'exécution. Mais, pour ne laisser c la province en ces deux extrémités au penchant de sa € ruine, il faut que, sans plus alléguer TinsuOisance de c nos pouvoirs, nous fassions de nous mesmes, sous Tauc torité des Estats, un répartement et levée de notable c somme de deniers sur icelle ; car, encore que sur ce < nous ne soyons formellement authoriscs, tousjours nous 4r sommes obligés de faire, en cesle présente nécessité, a: pour son secours, ce que les Estats, s'ils estoient asc semblés, ordonneroient estre faict ; il faut en tout c cas, considérer que la faute, qu'on nous peut imputer, c d'avoir, en ceste urgente nécessité, quelque peu excédé « les limites de noslre commission, pouvant estre réparée « par quelque déclaration subséquente des Estats, ne « sauroit entraîner conséquence préjudiciable à leurs droits c comme feroit une imposition ordonnée par les ministres € du Roy, laquelle induiroit une subjection, dont le grief a seroit pour jamais irréparable. >

Cette résolution prise , les neuf l'exécutèrent sans retard et procédèrent au réparlement de 300,000 fr. sur la province, payables en un seul terme et dans un mois, somme qui serait consignée dans le coffre de la cour fermant à trois clefs, confiées séparément à trois membres immédiatement choisis, le conseiller Boyvin, le viceprésident Chaumont et le doyen de Dole.

Puis les billets de répartement furent écrits et distribués, la somme avancée à Sa Majesté en forme de prêt, acceptée en son nom par les commis au gouvernement, avec assurance qu'elle serait remboursée aux Etats sur les deniers du domaine royal.

7® assemblée, 4 septembre i6S5. — Dole (1).

L'invasion de la Franche-Comté par la France, était désormais inévitable ; et les menaces de guerre de plus en plus imminentes poussaient des hommes chargés d'assurer le salut de la province, à des mesures à la fois nécessaires et funestes aux libertés publiques. On comprenait d'avance que les villes de Dole et de Gray à la frontière de la France, seraient, comme elles le furent, les premières attaquées. En conséquence, ordre fut donné aux communautés de cette région d'y envoyer des ouvriers pour en achever les fortifications. L'objet de la septième Assemblée fut de protester, au nom de l'Etat, contre cette nouvelle infraction aux immunités du pays. Le Parlement et le Gouverneur passèrent outre. Les neuf déclarèrent qu'ils en référeraient à l'archiduc-infant. Mais la guerre avec la France, qui éclata si promptement après, et la confusion qui suivit, fit oublier ou paralysa cette résolution.

8^ assemblée, 6 février 1636. — Dole

La guerre est déclarée entre les deux couronnes. En même temps, des lettres et des avis qui arrivent de toutes parts, ne laissent aucun doute sur l'invasion prochaine de la province. Les 300,000 francs ordonnés par l'Assemblée de 1633 sont épuisés : une nouvelle somme de semblable valeur au moins est indispensable.

Pour l'obtenir, le Parlement propose aux neuf un impôt sur les ordinaires du sel. Ils y résistent : on est d'accord

(1) Recès DE Troyes, III, p. 63.— Archiv, des Etats, C. 229. p. 35.

(2) Recès DE Trotss. III, p. 66 et s. — Archiv. des Etats, liasse C. 229, p. 38.

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sur la nécessité d'un fond à procurer^ non sur la somme, ni sur les moyens. Divers avis sont proposés et discutés sans s'entendre. Enfin on se décide à convoquer les maïeurs des villes pour les faire délibérer en matière si urgente, si di£Bcile et de si grave conséquence.

9« assemblée, SO avril i636.— Dole (1 ).

Les maires des douze villes à ressort, convoqués par l'abbé des Trois-Rois, se hâtèrent de se rendre à Dole, où ils se réunirent dans la salie ordinaire des séances, celle du collège de Morteau. Il fut décidé qu'ils délibéreraient avec les neuf députés à Tégalement, au lieu de voter en deux groupes séparés. La délibération fut solennelle et s'ouvrit sous la présidence de l'abbé des Trois-Rois. Tout d'abord, prenant la parole, il déclara que les présages étaient sinistres, les circonstances des plus graves, et le moment venu pour tous de montrer à la patrie le dévouement courageux et la vertu magnanime qui avaient signalé leurs ancêtres.

Le maire de Salins, appelé par le rang de sa ville à parler le premier, dit qu'à la vue de tant de troupes étrangères stationnant à la frontière, il n'y avait pas d'illusions possibles, que la province allait être attaquée, mais qu'elle était exténuée par les immenses contributions des dernières années ; qu'on ne pouvait pas lui demander davantage, qu'elle devait au roi d'Espagne la fidélité dont elle avait fait et ferait preuve jusqu'à la dernière goutte de son sang, mais que c'était au Roi à la défendre.

Ce discours plein de faiblesse et de danger fut accueilli sans murmure, il allait même entraîner la plus grande

(1) De Trotbs, Reeèsy III, p. 73 et s. — Archiv, des Etats, liasse C. 229, p. 43.

partie des maïeurs, lorsque l'abbé des Trois-Rois, animé de sentiments tout différents, se leva, et, avec Taccent ému du patriotisme, rappela aux représentants des villes le courage et la valeur intrépides de leurs devanciers, que le nom glorieux de Franche-Comté n'avait été conquis que par des hommes sachant exposer leurs biens et leurs vies. L'ennemi est à nos portes, s'écria-t-il, resterons-nous les bras croisés, contents de nous parer d'une fidélité molle et languissante? Non^ non, pour se sauver d'un joug tyrannique, il faut autre chose, faire preuve d'une vertu qui soit à la fois guerrière et libérale. Un fonds de deniers est nécessaire, qu'il soit trouvé, et prouvons à la patrie que ses enfants ont la volonté de la défendre.

Ce langage énergique d'un homme de cœur remua les plus rebelles ; les hésitations disparurent et le vote d'un fonds en argent fut immédiatement résolu. L'assemblée décida qu'un emprunt de 300,000 francs serait en conséquence fait au nom des Etats sous le cautionnement des députés et des maïeurs, ces derniers préalablement munis de la procuration de leurs villes. Cette somme de 300,000 francs devait être agréée par les commis au gouvernement et devenait, comme la précédente, un prêt fait au Roi chargé de pourvoir au remboursement. L'emploi en était fixé, et résem uniquement à la défense du pays.

Cette délibération digne de la Bourgogne, portée à la Cour de Dole, reçut son unanime approbation, et elle accepta le prêt comme fait au Roi lui-même. Mais il en fut de cette promesse comme de beaucoup d'autres de la couronne d'Espagne. L'argent fût prêté; seulement, comme nous le verrons plus tard, la royauté toujours obérée n'accepta pas la charge de le rendre, et ce lourd fardeau tomba, vingt ans plus tard, à celle des Etats, c'est-à-dire, d'une province entièrement ruinée.

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iO^ assemblée des neuf Députés^ 21 juin 1636. —

Besançon (1).

Le prince de Condé venait de mettre le siège devant Dole : le Parlement et le vieil archevêque Ferdinand de Rye, placé a la tête de la province, s'étaient enfermés dans la ville. Au dehors, elle se trouvait sans gouverneur et sans argent. Mais le marquis de Conflans, et les conseillers Girardot de Noseroy et Pélrey de Champvans étaient, avant le blocus, sortis de la place assiégée, pour diriger la campagne avec les chefs de guerre.

Comment une petite nation, telle que le peuple de Franche-Comté, osa-t-elle affronter toutes les forces de la France et les intrigues non moins redoutables de Richelieu ? On en sera moins surpris, en pensant qu à sa tête, étaient alors des hommes de rare énergie, ne craignant pas la mort, et sachant nuit et jour payer de leurs personnes dans les conseils et sur les remparts, Boyvin dont le nom allait devenir si grand. Brun, Laverne, Conflans, le baron de Scey, le vieil archevêque lui-même conservant « dans son haut âge » Tintrépidité de la jeunesse. A leurs yeux, rien n'égalait l'horreur de la domination étrangère. Dans le cours de la guerre, les capitaines Cadet et Dusillet s'illustrèrent par des morts dignes des temps romains. Besançon, invariablement uni aux Bourguignons, défendit la cause commune sans hésiter un seul jour. Dole, la tête de la nation, avait, pour défendre ses murs, « tout un peuple de furieux soldats (2), Salins » une bourgeoisie nombreuse et bien délibérée, ayant en bonne partie porté les armes

(1) Le texte da rec^ de cette assemblée est dans Db Trotes, III, p. 80 et s., et dans les Papiers des EtatSy C. 229, p. 47.

(2) Girardot db Nozbrot. Hist. de dix ans^ p. 126.

en Flandre ou en Allemagne. » Le reste de la nation de tout temps « universellement armée )> était formé de ces hommes, dont un capitaine français^ Montglat, a dit qu'on n'en était maître, qu'en tuant jusqu'au dernier.

La ville de Dole étant investie, l'un des premiers soins des deux conseillers du Parlement restés au dehors fut de convoquer à Besançon l'abbé des Trois-Rois et le baron de Tra;ves, membres de la Commission des Neuf. Tous ensemble, ils écrivent pressamment à l'Infant d'Espagne, à l'Empereur, au duc de Lorraine ; et, comme on attend un puissant secours annoncé par le roi de Hongrie, beau-frère du Roi, ils délibèrent sur les moyens de pourvoir à la nourriture, soit des troupes étrangères qui vont arriver, soit des élus levés dans le pays.

Après avoir consulté les officiers d'Amont présents à Besançon et plusieurs personnages de marque, on décide la fourniture de rations en pain et en vin, plus une large contribution de grains et de deniers, de charriots et de chevaux, sur les divers bailliages. Cette répartition se fait ; celui d'Amont est coté, à lui seul, pour 17,429 quartes de froment et 5,800 d'avoine, des imprimés sont envoyés dans tous les villages, sous la signature de trois membres de l'Etat, annonçant cette nouvelle contribution, garantie par les deniers publics et par ceux du trésor royal (1).

(l)J'ai retrouvé dans les papiers delà commune de Châtillon-sous- Maiche, Tun de ces imprimés, relatif aux fournitures en charriots et en chevaux. Il est ainsi conçu :

Besançon, 20 juin 1636.

Les députés des trois Etats de la Franche-Comté de Bourgongne, en suite de la résolution, prise à la participation des sieurs officiers d'Amont en leur dernière assemblée pour dresser les munitions de rarmée impériale appelée au secours de ce pays contre Tinvasion des François, ordonnent, conjoinctement avec lesdits sieurs officiers, aux habitans

de tenir prests et apparents charriots dehuement attelés, le

tout sous peine d'estre leur communauté visitée desdites troupes et

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ii« assemblée des neuf, i^^ août 1636. — Besançon (1).

Les grains amenés par les ordres de TAssemblée précédente étant épuisés, et de nouvelles troupes destinées à secourir la" ville de Dole allant arriver, les députés décident un nouveau répartement pour leur nourriture, lequel est fixé à 50,000 quartes de froment, plus un tiers en avoine. Après affiches et placards à Besançon et ailleurs pour trouver des munitionnaires, les précédents sont maintenus.

f 2* assemblée des neuf^ novembre iôSO. — Salins (2).

La peste et la famine, après la levée du siège de Dole, désolant la province, et tous les deniers du domaine royal se trouvant, comme ceux qu'avait fournis la province, absorbés en entier par les dépenses extraordinaires qu'avait nécessitées les circonstances, les membres de la Cour, qui se sont retirés à Salins, proposent aux neuf députés de vendre la moitié des ordinaires du sel pour six mois. Ceux-ci résistent, celte vente excédant leurs pouvoirs qu'ils disent avoir déjà dépassés. Ils laissent au Parlement la responsabilité de cette vente, à laquelle, si elle s'exécute, deux de leurs députés assisteront; cette dernière disposition fait voir que la résistance était plus apparenle que réelle.

traictée à discrétion ; soubs assurance que doaaent lesdits députés de remboursement sur les déniera publics et royaux, le danger estant passé, et que les chevaux et arnois seront conservés et rendus

(1) Db Troyes, Recèsy III, p. 86 et s.^Archiv, des Elats, liasse C. 229, p. 53.

(2) Db Troyes, Recèsj III, p. 88. — Archiv, des Etals, liasse C. ^9, p. 53.

f5« assemblée^ 15 février i63J. — Dole (1).

Rapport des députés des Etats sur les affreux ravages de l'armée impériale dans le bailliage d'Amont, Envoi d'un député en Flandre sur ce sujet.

Le 15 août 1636, Dole avait été délivré, et, au grand dépit de Richelieu qui, dans ses projets, mettait au premier rang celui de s'en rendre maître (2), le prince de Gondé, brûlant les baraques de son camp, avait été obligé de se retirer avec honte après un siège de trois mois ; il avait fui devant une garnison de bourgeois qui, avant l'arrivée d'aucun secours étranger, s'étaient délivrés eux-mêmes et par leurs seules forces. L'Archiduc Infant adressait au Parlement le témoignage de son admiration, déclarant le grand souvenir de cette héroïque défense une dette héréditaire de la maison d'Autriche. 11 lui envoyait en même temps le comte de Salazar en ambassade solennelle et faisait remettre à l'Archevêque, avec la somme de 6,000 florins, une bague que le roi d'Espagne avait portée à son doigt (3).

L'armée impériale, sous les ordres de Gallas, lieutenant général du roi de Hongrie, était arrivée trop tard pour

(1) Voy. le commencement du recès de cette assemblée dans pE Troybs, III« p. 90. 11 n'a pu en recouvrer la fin. — Dans sa copie, si imparfaite, on remarque une lacune de sept ans et demi. La 13® assemblée se trouve aux Archives des Etats, liasse C, 229.

(2) < Il faut prendre cette place de là dépendent la loi et les pro- < pbètes, le bon ou le mauvais succès de ce siège étant capable de le € donner bon ou mauvais aux affaires du Roj. (Lettre de Richel ieu au prince de Condé, 1636. Dans les lettres de RichelieUf V. p. 982.) — « Cette place est capable (si elle est prise) de conserver ma réputation et mon royaume. » (Louis XIII à Condé, 8 août 1636. Ibid. p. 534.) Le siège était levé sept jours après.

(3) Voy. M. DB Janciont, Recueil de CharteSf p. 202, 204.

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partager cette gloire el déjà les Bourguignons, prenant l'offensive, avaient pénétrii en France, et pris Verdun au confluent de la Saône et du Doubs. Le but de Gallas était de parvenir, au moyen de Tinvasion du sol français, par une armée de trente mille hommes, à opérer une puissante diversion pendant que l'Infant d'Espagne pénétrait en Picardie. Mais cette grande entreprise échoua. Les troupes allemandes envoyées contre Saint-Jean de Losne ne purent s'en emparer, et le reste de l'armée, qui se dirigeait sur Dijon, surprise par de longues pluies, s'embourba dans des fondrières. Gallas, obligé de reculer et de se retirer sans combattre, reprit le chemin de la Franche-Comté, et en traversa le bailliage d'amont, qui avait déjà horriblement souffert à son passage. Ses troupes se cantonnèrent entre l'Ognon et la Saône, d'où elles refusaient de sortir, continuant leurs ravages, sans avoir rendu au pays d'autres services que d'y avoir amené à leur suite une peste universelle.

Sous le coup de ce double fléau, les neuf députés à régalement tinrent à Dole leur treizième assemblée, suppliant tout d'abord le Parlement d'aviser au salut de la province accablée. Mais que pouvait cette cour en partie dispersée, que pouvait Boyvin qui la présidait, devant l'indiscipline et les violences de pareils ennemis ?

C'est alors que les neuf députés se décidèrent à implorer, comme dernière ressource, le secours de l'Infant d'Espagne, gouverneur général des Pays-Bas et du comté de Bourgogne, et à lui envoyer un député. Ils choisirent, pour cette mission, le sergent major Bermont-Vayte, « vaillant et expéri- « mente capitaine, » (1 ) qui partit immédiatement pour la Flandre. Afm de présenter à l'Infant le tableau vrai et complet de ce pays désolé, ils firent appel aux officiers des

(1) GntARDOT DE NosBROY, Hist, de Dix ans, p. 102.|

différents ressorts, les invitant à leur adresser, sans retard, le récit circonstancié des maux qu'ils avaient soufferts jusque-là , et qui devaient être retracés dans un rapport général.

Les archives des Etats ont conservé une partie de ces mémoires; mais la pièce la plus remarquable est le rapport qui les résume tous. Il fut rédigé par trois membres des Etats, Tabbé des Trois Rois,chef des neuf, le baron de Traves et Claude de Montrichard, seigneur de Fertans.

Ce rapport est une pièce historique d'une grande valeur, qui n'a pas été publiée, et qui est très-supérieur au narré incomplet de Girardot de Noseroy. Cet historien, quoique l'un des chefs de cette guerre, omet ici de nombreux détails (4 ) et nous laisse même ignorer comment, sur les ordres du roi de Hongrie, la Franche-Comté fut délivrée de cette terrible armée impériale qui, destinée à une diversion en faveur de l'Infant, non à secourir la province, n'avait aucun droit d'y prendre ses quartiers d'hiver.

Voici les passages les plus importants du mémoire que Bermont-Vayte emporta en Flandre (2) :

^ Aux environs de Dole, à trois lieues à la ronde, (les « troupes étrangères) ont bruslé poiur le moings 250 villa- « ges tous bons et bien bâtis. Toutes les terres et héritages « en dépendans, qui estoient emblavés et prests à être « moissonnés ont esté infestés et courus par la cavallerie, « en sorte que l'on n'y a fait aulcune moisson, et se voit « encore en la plus part d'iceulx, avec grande commiséra- « tion, la paille et les grains pourris sur la terre.

c Tous les vignobles, pareillement situés anvirons de h- « dite ville, qui sont de très-grande estendue ayant esté € ruinés et la plus part des ceps arrachés et tirés de terre

(1) Hist de Dix ans, p. 150, 151.

(2) Papiers des Etais, 1, 106, nouvelle dassif.

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€ pour servir de fascine aux ouvrages de l'ennemi , Ton y c a faict aucune vendange, et le peu de raisins qui restoit € sont demeurés pendants aux ceps y tous pourris et € perdus.

c Les héritages et terres despendants des villages brus- € lés sont demeurés incultes tant à raison de la perte € des bestiaux que les ennemis ont enlevés que de la € plus grande partie des paysans.

c Immédiatement avant le siège de Dole, les députés des « Eslats ayant, par advis des seigneurs commis au gouverc nement, pressenti quelque chose des desseins qui se for- « moient à rencontre de la province, empruntèrent, à la € caution des douze villes à ressort, la somme de 300,000 fr.

« N'estant en ce compris les frais soustenus en parti- € culier par les villes de Salins, Gray, Vesoul, Poligny, qui c toutes auroient à leurs propres frais levés et entretenus « des troupes pour grossir l'armée destinée au secours des € assiégés, et la ville de Besançon mesme laquelle y envoya « 600 fantassins levés pareillement à ses frais avec six € pièces de canons.

f Pour la subsistance desdites trouppes, les députés des c Etats jugèrent à propos de joindre un reparlement et € levée de 150,000 mesures de froment.

€ Le peuple ... commençoit à respirer un air plus doux, c et à se mettre en estât de porter dedans les terres enne- < mies le fer et le flambeau qui avoit meurtri et embrazé c les nosires, lorsque la contagion se répandit par tous les « endroits de la province, avec si cruel ravage qu'il n'y a € ville, bourgade ou village qui n'en porte les funestes « marques, soit par la mort de la plus grande partie de « leurs bourgeois ou habitans, soit par les frais indicibles c que tous ont supporté tant pour le soulagement des mac lades et des pauvres, que pour se butter et loger en camc pagne, afin d'éviter l'air pestiféré, dont leurs maisons c estoient infectées.

n Ce fléau s'eslanl fait sentir avec tant de rigueur que, c dedans la seule ville de Dole, Ton a vu mourir cent et six € vingt personnes par jour, et dedans les villes de Besançon, « Gray, Poligny (1), Arbois (2), le venin n'a pas esté € moindre, non plus que par tout le plat pays où, le mal € s'estant rendu sans remède, pour le moins 450 villages « des meilleurs et plus peuplés se voient présentement déz soles et sans habitans; et sont morts en tout le pays, dois € le mois d'aoust en ça, de compte fait, 200,000 personnes € au moins . . .

« Et ce qui a rendu cette désolée province encore plus c déplorable, et réduit le plat pays au dernier point de sa « misère, ça esté le passage des troupes impériales, qui ar- € rivèrent au pays trois semaines après la levée du siège « de Dole, lesquelles, au lieu d'effleurer la province et de

< dresser leur marche droit au pont de Gorre (3) par tous c les endroits qui avoient esté recoynus plus propres et « convenables pour abréger les chemins et se faciliter Ten- « trée aux terres ennemies, allongèrent de beaucoup leur c chemin, ayant, dois la ville de Lisle (4), traversé tout le

< baillage d'Amont et employé douze à quinze logements € pour se rendre en la ville de Chanite (5), au lieu de

(1) Dans le mémoire de Poligny, il est exposé qu*après le siège de Dole, au moment où la ville de Poligny avec tout son ressort pensoit reprendre haleine et recouvrer quelque repos, elle se vit furieusement attaquée de peste et perdit, dès le mois d*aoust 1636 jusqu*en janvier 1637, plus de 2300 personnes. {Papiers des Etats, C 228.)

(2) Les gens d* Arbois, dans leur récit, affirment que la mortalité universelle, amenée par les troupes étrangères, a emporté dans leur ville 3.000 habitante (Ibid. C iO).

(3) Corre, canton de Jussey, arrondissement de Vesoul, ancienne ville romaine.

(4) Lille-sur>le-Doubs , chef-lieu de canton, arrondissement de Baume.

(5) Champlitte, chef-lieu de canton, arrondissement de Gray.

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€ quatre que pouvoit suffire pour rendre ladite armée au c lieu de Bourbonne, place de Bassigny.

€ Sur ce passage les paysans estoient violentés et con- € trains de donner argent et faire plus qu'ils ne pouvoient, € les gerbes de la moisson précédente données aux che^ « vaux ou battues par les soldats pour en tirer la grenue, € les pauvres paysans contrains de racheter, ou la vendant « ailleurs à vil prix; sur cette route dois Lisle à Chanite la € contrée a perdu dix à douze mille bestiaux tant chevaux c que bestial rouge, et les terres situées sur cette marche, c cy-devant les plus fertiles et plantureuses, sont demeuc rées, faute de bestail, sans culture et semence. Au moyen c de quoy, les pauvres paysans, se voyant sans grenue, c sans espoir de moissons^ sans bestail et leurs maisons € bruslées, sont contrains d'habiter et vivre dans les bois c avec les bestes bruttes.

« Après six semaines entières de séjour que toute Tar- « mée fît en la ville de Chanitte et aux environs, ne trou- € vant plus ni fourrages ni vivres à six lieues la ronde, « elle délogea pour tous quelconques exploits sur les terres c ennemies.

< Mais elle ne tarda pas à reprendre ses premières bri- « sées, et^ à couleur d'un refreschissement de quinze jours c qu'à la retraite de S. Jean de Losne le seigneur comte € de Gallas obtint des seigneurs commis au gouvernement € de la province, lesdittes trouppes commencèrent d'é- € tendre leur cartier et logements par tous les endroits du « baillage d'Amont qui pouvaient rester entiers, et, par un € séjour de deux mois et plus que Ton auroit fait durer, « ledict resfreschissement, ledit baillage auroit été réduit € au dernier point de sa ruine.

€ S'estant, par ces deux mois, lesdiles troupes licen- € ciées à tant de débordements et dissolutions que le récit « en fait horreur, n'ayant espargnez ni le saccagement des c églises, ni les embrasements des bourgades et villages

« entiers, ni le violement des femmes et filles, sans que « les chefs, commandant lesdites troupes, quoique deheucc ment informez de tant de crimes, en ayent jamais or- « donné aulcun chastiment exemplaire.

« Le récit de tant de misères et calamités ayant meu à « compassion Mons^ le comte Dognate par le rapport que « lui en fit le baron de Voisey que les commis au gouvercc nement luy depeschèrent, il procura de leur Magesté ce impériâlle un ordre au seigneur comte de Gallas, de « déloger, et laisser en ladite province, le nombre de gens ce qui, à la participation desdits seigneurs commis au gou- € vernement , seroit jugé suffisant et nécessaire pour la c: deffense et conservation d'icelle. >

Les députés, continuant leur récit, ajoutent que Gallas en partant laissa, avec les troupes de Sa Majesté commandées par le marquis de Torre, trois régiments de cavalerie et quatre d'infanterie, sous la conduite des barons de Fournemont et de Mercy.

ce Avec 3,000 hommes de pieds et 1,800 chevaux du duc € de Lorraine joints aux troupes impériale et royale, le € total est de huit à neuf mille hommes tant cavallerie ce qu'infanterie, à raison de Texccssiveté de la dépense, ce elle revient à 270,000 fr. par mois.

c: Mais les irouppes, sans se contenter de leurs rations, € extorquent, par force et violence^ des communautés et ce pauvres paysans, jusqu'à la dernière goutte de leur ce sang, d

Après quelques détails sur les excès des colonels Nicolas et Bonival, les députés continuent ainsi :

ce Les plus fréquonls esbats et continuels exercices des <r soldats sont de faire chauffer et brusler les pieds aux € pauvres paysans, iL» leur écorcher les ongles jusqucs au ce milieu des doits, de leur faire avaller en abon lance Teau ce des dcgoùls des fumiers, de les faire pendre et estonffer ce à la fumée; leur rage va mesme jusques à tel point

sous PHILIPPE IV. 65

€ d'insolence que, ces jours passés, à une lieue près de € Vesoul, deux d'entr'eux ont crucifié un pauvre paysan, 4C et pour lui rendre ce tourment plus pénible, lui applif coient des flammes de feu ardent à la plante des pieds ; € tous ces forfaits demeurent impunis et sans châtiment, € et les pauvres subjects inhumainement et cruellement c tourmentés.

« Voilà le misérable et desplorable estât du pauvre comté c de Bourgongnc, qui, par Tinvasion des armées ennemies « au siège de Dole, par la rigueur de la contagion et par € le logement des trouppes estrangères a supporté une < despense de plus de deux millions de livres , a fait € perte de plus de deux millions, enfin , de plus de c deux cents mille personnes mortes tant de peste que de a guerre, voit avec regret au baillage d*Amont plus de « 250 villages des meilleurs et plus riches dépeuplés et € déshabités par la mort et fuitte des habitants, et plus de « 500 par tout le pays, tant villes, bourgades que villages, « ars et bruslés et la plus part d'iceulx réduits en cen- « dres, sans qu'il y reste aucun vestige d'habitation.

« Bien que le nombre de ceulx qui se nourrissent

f du sang du pauvre peuple^ et qui causent une famine « universelle, soit très-grand et mesme de trente mille c bouches au moins, il est assuré néanmoins, au rapport « qu'en ont fait gens à ce cognoissants, qu'ils ne sortiront € jamais en campagne 3,000 combattants, tant cavallerie « qu'infanterie; le surplus de tant do mangeurs n'estant « que femmes et bagages, et en ouUre la plus part des- « dits combattants se Ireuveront despourvus de chevaux, € pistolets, armes, mèches et auUres munitions néces- « saires, do manière qu'à l'occasion ne s'en peult espérer <i aiilcun service ni pour attacquer l'ennemi, ni pour def- « fendre la province (1).

(1) Dans une lettre du 31 janvier 1637 adressée à Tlnfant, le Parle-

« Leur mauvaise intention est bien plus clairement ma- « nifestée par l'insolence d'aulcuns colonels , qui disent <L tout haut et ne s'en cachent point, que, si on ne les « paye de ce qu'ils prétendent leur estre deheu, ils se « saisiront de places de leurs cartiers. ...

« Par le dérèglement et dissolution de ces trouppes on « a perdu en deux mois la grenne qui pouvoit suffire pour a entretenir l'armée pendant deux ans. ... ï>

Tel fut le mémoire, qu'au nom des députés de l'Etat, le sergent-major Bermont-Vaytes présenta à l'Infant d'Espagne, dans les premiers mois de Tannée 1637. Comme conclusion, ils suppliaient l'Infant d'aviser à un traité de neutralité avec la France, à la nomination d'un gouverneur originaire de Franche-Comté, et au rétablissement des bons personnages.

De ces remèdes, le premier seul était réellement efficace. Mais, comment espérer la neutralité, quand il fallait la demander à Richelieu ?

ment de Dole ne se plaint pas avec moins d'amertume de ces excès, dans lesquels il enveloppe les troupes du duc de Lorraine :

« Quelque temps après que le comte Galasse se partit de ce pays, y € laissant dix-neuf régiments avec superfluités de bagages, tant doses « trouppes que celles amenées par le marquis de Torrecuso, lesquelles « se sont logées en leur volonté dans les deux tiers de ce pays qu'elles « achèvent de ruiner. Les trouppes de S. A. de Lorraine y sont aussi « esparses. Ces trouppes ne savent que faire la guerre aux pauvres « subjects, principalement les AUemans. Au siège que le duc Weymar « mit devant Jouvellc, elles ne voulurent accourir,quoiqu'elles le pussent, « avec grande facilité. Les subjects sont csperdus et désespérés des « outraiges qu'ils ont receu de ceste armée impériale. » (Corresp. du Parlement de Dole à la préfecture du Doubs.)

sous PHILIPPE IV. 67

9 juin i6S7.

44* assemblée des neuf député des Etats, — Dole (1).

Rapport de A. Bermont-Vayte à son retour de Flandres. — Lettre de rinfant, — Instance des députés pour l'entrée des troupes auxiliaires en France. — Sur Tordre de Richelieu, trois armées envahissent la Franche-Comté. — Insuccès de cette entreprise.

Dans cette assemblée, le sergent-major Bermont-Vaylc, le même qui avait été député en Flandre, fit à son retour le récit de son voyage. Il rapportait une lettre de Tlnfant adressée aux neuf députés des Etats. Cette lettre leur donnait l'assurance que le roi et lui-même perdraient plutôt la vie que de laisser en souflrance une province si fidèle à l'Espagne. Grandes et nobles paroles que l'effet ne devait guère confirmer. La Franche-Comté continua à être abandonnée à elle-même, au duc de Lorraine et à ses troupes.

La saison des récoltes approchait, et il fallait faciliter le moyen de les recueillir. Le plus efficace était de débarras* ser le pays de ses tristes auxiliaires. Dans ce but, deux des membres de l'assemblée furent députés au gouverneur de la province. Ils insistèrent près de lui sur la nécessité de diriger contre la France tant ces troupes étrangères qui dévoraient la province, que celles nouvellement levées. Elles formaient un corps d'armée en élat d'agir, d'entrer en pays ennemi et de s'y maintenir, en s'y emparant de quelques places fortes de certaine importance. C'est ce que le duc de Lorraine, avec ses belles paroles de dévouement, ne voulait pas et n'exécuta jamais.

Mais, dans le temps où les neuf députés insistaient si vivement pour une invasion en France, Richelieu préparait

(1) Papiers des Etals. C. 229, original.

un triple mouvement d'attaque contre ia Bourgogne. Pour le Cardinal le moment était venu de lui porter un coup décisif, et, à ses yeux, Tannée 1637 allait en assurer définitivement la conquête. Trois armées entrant à la fois par trois endroits difierents de la frontière, devaient marcher sur Besançon et Salins. Il savait que toutes les forces de Bourgogne, ou concentrées ensemble ou affaiblies en se divisant^ étaient impuissantes à défendre le pays. Les chefs militaires étant obligés de laisser des garnisons dans les places, tout ce qui restait de troupes pour tenir la campagne n'était pas égal à une seule des armées assaillantes (1).

Ce triple mouvement était confié par Richelieu à Weymar, à Longueville et à Grancey.

Stimulé par les éloges flatteurs du Cardinal et joint à du Rallier (2), Weymar entra immédiatement par le côté de la Romagne et de Champlitte (2), s'empara de cette petite ville, passa la Saône par une nuit sombre en culbutant la cavalerie de Mercy, et, forçant plusieurs petites places, arriva non loin de Besançon.

En même temps, une autre armée, commandée par le duc de Longueville, s'avançait par la frontière du midi ; elle avait assiégé et pris Saint- Amour, Saint-Laurent-la- Roche, brûlé Moirans, et un peu plus tard allait attaquer

(1) Histoire de dix aiw, p. 175..

(2) K On a ordonné aux troupes que M. du Hallîer doit commander « soubs vous d*aller au rendez-vous sans perdre de temps. On a fait

« partir l'argent Je désire si passionnément vostre contentement

• et de voas voir en estât d'acquérir de plus en plus de gloire, qu'il « n'y a rien que je ne voulusse faire pour cela. » (Richelieu à Weymar f «»" juin 1637 , dans les lettres de Richelieu tom. V. p. 1032.)

(3) « On me mande que les Suédois ont attaqué la Romagne dès le « 15 de ce mois à quatre heures du soir. Leurs canons ne sont pas « encore arrivés là. Ils font aussi mine de boucler Champlite. » (La Verne au Parlement^ 17 juin 1637.)

sous PHILIPPE IV. 69

le château de l'Etoile et celui du Pin, mettre en cendres Saint-Julien, Orgelet, Clairvaux (1), Lons-le-Saunier, dévaster et dépeupler le bailliage d'Aval, dont elle fit un désert (3). C'est ainsi qu'ajoutant de nouvelles ruines à tant d'autres ruines, Longueville s'ouvrait le chemin de Salins si fort convoité par Richelieu (3).

Un troisième mouvement s'opérait du côté de Montbéliard. Le comte de Grancey, gouverneur de cette ville pour la France, s'emparait de Lisle sur le Doubs, de Clerval, du château de Dampierre, de la tour du Pont de Roide, et faisait une tentative sur Saint-Hippolyte.

Girardot de Nozeroy résume ainsi cet effort suprême de la France contre la Bourgogne, « En 1636, le prince de € Gondé prit notre lion par la teste, selon les ordres de

c Richelieu; Mais ceste fois Richelieu, changeant de

« main, assaillit le lion par les flancs^ par trois divers en- « droits éloignés l'un de l'aultre.

Le danger parut si grand à l'Infant d'Espagne, qu'en

(1) 19 ou 20 avril 1637, incendie de Moirans. ^ 16 juillet, prise et incendie d*Orgelet, dont le château est également occupé par Tennemi. — 19 juillet, prise et incendie de Clairvaux. — 25 du même mois, prise et incendie de Lons-le-Saunier et de Montaigu.

(2) Confians écrit de Ghâteauvilain au Parlement de Dole : « Dans c les communautés de ces quartiers, c*est un miracle de pouvoir renc contrer quatre paysans. » Corresp. du Parlement^ année 1637 .

(3) ■ Vous ne sauriez faire plus grand service au Roy que de « mettre tout vostre esprit à prendre la ville de Salins. Nous rendant « maistres de Salins, il en arriverait de très grands services au Roy « qui ne seroient pas du tout inutiles au souverain de Neufchastel < (Longueville), vu les accomodements que nous pourrions faire enf semble. Cette affaire mérite un grand secret, et que celui qui doit

i Fentreprendre comme vous en fasse son sujet principal Il ne

« fout le communiquer qu à peu de gens : il 8*en pourroit trouver « quelques uns qui, par un petit avis aux Suisses, pourroient rompre f ce dessein. » {Richelieu à Longueville 29 juin 1637 y dans les lettres de Richelieu tom. V. p. 1039.)

apprenant que la Bourgogne était assaillie par trois armées, et que Weymar marchait sur Besançon, il la tint pour perdue (1).

Quelle que fut cette extrémité terrible, on chercherait en vain dans la correspondance du Parlement une parole ou une trace de faiblesse. L*œil sur les événements, et Boyvin à sa tête, il conservait toute son énergie sans désespérer jamais. Il écrit à l'Infant avec calme sans lui dissimuler rien ; et^ parmi les ennemis qu'il lui signale, il ne peut laisser dans l'ombre le duc de Lorraine, dont les troupes perdent le pays au lieu de le défendre, tandis que lui-même, absorbant toutl'argent envoyé d'Espagne, achève d'enlever à la province ses dernières ressources.

Voici en quels termes simples et vrais, quelques jours après l'assemblée des neuf députés de l'Etat dont nous venons de rendre compte, le Parlement expose à l'Infant cette situation effrayante.

c Du costé du baillage d'Aval, le duc de Longueville, « après avoir pris Savigny, Dortans et Cuseau, a emporté OL les villes de Saint-Amour, Orgelet, Lons-le-Saunier, avec « les chasteaux de Laubespin, Saint- Julien, Courlaou, € Ruffey, l'Estoile, Chilly, Chevreau et quelques autres, « partie des quels chasteaux il se conserve, réduisant en « cendre le reste avec les dites villes, ensemble tous les t villages des environs.

<i: Le mesme est pratiqué dans le baillage d'Amont, tant (t par le duc de Weymar et le sieur de Haillier, que par « le comte de Granssé, gouverneur de Montbéliard, en- € sorte qu'après la reprinsc du chasteau de la Romagne, « ils ont emporté les villes de Ghamplitte, Baume, Lisle, a: Clerval, les bourgs de Gy, Marnay, ensemble les « chasteaux de Ray, Gy, Gitey, Saint-Loup, Veset, Chevroz, € Montcley, Montmartin, Montby et autres.

(i) Histoire de dix ans. p. 275.

sous PHILIPPE IV. 71

« Pendant que les Allemands et Lorrains, fuyant la ren- « contre du dit ennemi à leur possible, le laissent faire lic brement tout ce qu'il veut, tant d'un costé que d'autre, « sans apporter aucune opposition ni résistance, et au € contraire tandis qu'ils laissent tout à sa disposition, ils « courent la campagne tant aux environs de Besançon que c de Dole, y font la récolte et la moisson tout au long et « au large, emmènent prisonniers et massacrent ceux du c pays qu'ils trouvent ou sur les chemins ou dans les vil- < lages, et mesmes par grosses parties formées attaquent <i les gentilshommes, leurs maisons et chasteaux, comme € ils ont fait depuis peu ceux des sieurs de Gonsans, de « Bougne, de Bermont et de Chantrans, le quel sieur de <( Chantrans ils ont tué inhumainement^ mis à rançon le c sieur de Bougne, et en chemise le sieur de Bermont.

« De sorte que les dits Allemands et Lorrains forment « œmme une troisième espèce d'ennemys (1).

Le Parlement termine cette instruction adressée à l'Infant d'Espagne par cette réflexion que, sans l'oppression des auxiliaires et leur barbare conduite, les forces du pays seroienl plus entières et les provisions suffisantes ; que la province aurait encore 50,000 bons subjects qui ont péri misérablement et huit millions qu'elle apourvuspour V entretien des troupes étrangères, tandis qu'ellen'apas touché un deniei^ de tout V argent qu'ont apporté les commissaires du marquis de Cortagneda, ambassadeur d'Espagne à la cour impériale.

Cependant, comme nous l'avons dit, Weymar occupait avec son armée les hauteurs voisines de Besançon; les habitants stationnaient sur les remparts ; on s'attendait à une attaque imminente. L'armée de Bourgogne gardait au

(1) 22 juin i637, instructions de la cour souveraine de Parlement au sieur François Mareschal, Procureur fiscal pour Sa Majesté au siège de Potttarlier, envoyé auprès de son Altesse Sérénissime.

pied de la montagne de Rosemonl un poste bien choisi, prêle à secourir Besançon ou Salins, selon la direction que prendrait Fennemi.

Comment s'évanouit cet orage si redoutable ? pourquoi à ce moment décisif, Weymar se retira-t-il sans combat, en se portant en arrière sur Baume qui composa, sur le château de Champvans où il séjourna quelques jours, puis sur Montbéliard, où il entra malade et en calèche? Se souvenait-il de Téchec de Condé devant Dole? Ne voulait-il pas, devant les murs de Besançon résolu à se défendre, affronter les longueurs d'un siège? De plus graves intérêts l'appelaient-ils à Brisach et sur le Rhin, où il se rendit sans retard?

Les lettres de Richelieu, aujourd'hui connues, nous éclairent sur le secret de cette campagne. Le Cardinal n'était nullement assuré de la conquête de Besançon; mais il tenait absolument à celle de Salins, trésor de la Bourgogne. Aussi fut-il aussi surpris qu'humilié quand il apprit que Longueville n'avait pas osé attaquer celte place si fortement dominée et d'une défense si difficile. Ses lettres à Longueville déguisent mal son dépit (1), et, dans un style h demi-moqueur qui lui était familier, il laisse entendre à ce comte de Neufchàtel que, dans cette grande expédition, il n'a pas répondu à son attente, n'ayant pris que des bourgades de second ordre, sans intérêt véritable pour le service du Roi et le succès de la campagne.

(1) « Si vostre armée est trop fatiguée, le roi trouve bon que vous en

usiez comme vous trouverez à propos Il est de la prudence de

« former si bien vostre dessein en Franche-Comté, que vous ne vous € occupiez de prendre des lieux qui n*apportent grand avantage au

« Roy Si vous aviez pu prendre les Salines de Bourgogne, c'eust

€ esté une bonne affaire. Mais ce qui ne peut se faire une fois se fera < une autre. C'est à vous de choisir les lieux que vous voulez et pouvez € garder et ruiner les autres. » (Lettre de Richelieu à Longueville 18 août 1637. Dans les lettres de Richelieu, tom. V. p. 1049.)

sous PHILIPPE IV. 73

Sur Weymar plus irascible et qu'il ménage d'avantage, Richelieu tient un langage tout différent ; il approuve ou feint d'approuver sa sortie de Bourgogne. Loin de laisser échapper aucune parole de blâme, il attend beaucoup de l'expédition du chef Suédois sur le Rhin, et presse Condé de le seconder dans ses desseins (1). Il croit que Weymar va faire de ce côté quelque grande action, y arrêter les secours de l'Empire, et selon l'expression d'un historien du temps, y trouver le moyen d'assurer au Roi de France les clefs de la Bourgogne (2) .

Tel fut le stérile résultat de cette triple invasion combinée avec tant d'espérance par le génie de Richelieu, Longueville n'osant attaquer Salins, Weymar s'arrétant et rebroussant chemin devant les murs de Besançon, Grancey vaincu et blessé fuyant devant les montagnards qui lui font lever le siège de Saint-Hippolyte.

La Bourgogne put reprendre quelque confiance en ellemême, et à la fin de Tannée 1637, c'est elle qui méditait une invasion sur la frontière française (3).

(1) Dans une lettre da 2 septembre 1637, il le conjure, comme 8*il ê*agissaU de sa propre vie, de faire rimpossible pour Weymar, de lui donner lieu de soutenir tout reffort des étrangers sur le Rhin» et de nous donner ainsy les moyens d'iicliever une bonne campagne^ pour avoir la paix cet hyier^ ce que je désire avec une passion indicible. (Lettres de Richelieu, tom. Y. p. 852.)

(2) c Sa Majesté a reçu nouvelles du duc de Weymar, par un courrier • exprès, qu'il a passé le Rhin le 8 de ce mois près de Renfeld ; et, « ayant été attaqué par Jean de Wert sur le bord du Rhin, au delà « il Ta repoussé avec perte de 1200 hommes du dit Jean de Wert qui

< sont demeurés sur place, sans les blessés. Sa Majesté croit que « maintenant il s'est rendu maistre de quelque lieu considérable sur le

< Rhin, pour assurer son passage des deux costés. » (Mémoires de Bichelieu au sieur de Charnacé ambassadeur de Louis XIH en Hollande, Dans les lettres deRichelieUy tom, V. p. 843.)

(3) Dans des instructions destinées à être présentées au duc de Lorraine, et qui sont corrigées de la main de Brun, on prie le Duc

Le duc de Lorraine^ les États et le Parlement.

Si, en quelques mois, Tarmée impériale avait brûlé deux cent cinquante villages et ruiné tout le nord de la province, il y avait dans son sein un fléau plus rodoulable parce qu*il était plus caché, un prince qui, sous le nom menteur d'allié, de défenseur et d'ami, lui porta, pendant plusieurs années, les coups les plus meurtriers et l'abandonna en traître, quand, succombant à ses maux, elle avait le plus besoin de ses services.

Ce prince est Charles IV, duc de Lorraine; dépouillé de ses Étals par la France, il s'était, avec une partie de sa noblesse, retiré en Franche-Comté, où il avait été nommé généralissime des armées du roi. Tout lui obéissait, et il avait même la disposition des fonds envoyés par l'Espagne pour leur entretien.

Charles IV était âgé de vingt-sept ans quand fut levé le siège de Dole. C'était le caractère le plus singulier qu'on pût imaginer, espèce de héros de roman, remarié avec la plus belle princesse du monde, quoique sa première femme fut vivante; brave, ambitieux, moqueur, peu esclave de ses serments, prêt à s'allier à tous les partis selon ses intérêts, à les servir, à les quitter, à les jouer tous.

Dans ce commandement suprême qui lui livrait la défense de la Franche-Comté, il n'avait nul dessein sérieux de la défendre. Son unique pensée était d'en avoir l'apparence, d'y vivre aux dépens des habitants, et, sous le

d'examiner ai, avec 500 hommes de pied et 300 chevaux on ne pourrait' pas s'emparer de Beaumont, Rosières, S. Seine, Bcse, Fontaine- Françoise et autres places de la frontière. Ces lignes sont effacées dans la minute, le Parlement désespérait sans doute de faire adopter cette expédition par le Duc.

sous PHILIPPE IV.

masque d'un zèle trompeur , de ménager ses troupes , de conserver sa noblesse sans combattre, et d^atlendre de cette manière le jour favorable pour rentrer en armes dans ses États (1).

Ce projet, il le poursuivit presque toute sa vie, tantôt prêtant l'oreille aux propositions de Richelieu , tantôt les rejetant en apparence, mais sans se lier et sans rompre jamais.

Les États et le Parlement avaient promptement pénétré ses desseins secrets. On savait qu'il recevait des lettres du cardinal; mais, quand on lui en parlait, il ne faisait que rire, disant qu'il n'était pas assez fou pour se confier à la France qui pourrait lui manquer de foi (2), et qu'il ne traiterait jamais que de l'aveu du roi d'Espagne, son véritable appui. Pour affirmer davantage sa fidélité, il lui envoyait, de temps en temps, les lettres de Richelieu, sans doute les moins compromettantes (3).

S'il n'était point aimé des habitants du pays, il n'était pas moins odieux à la noblesse de Franche-Comté parce

(1) Les historiens de Lorraine le jugent de môme : « Il n'eut, de- « puis 1634, qu'un seul dessein au fond du cœur, dessein conduit, il > est vrai, sans habileté ni mesure, mais poursuivi avec une tenace « opiniâtreté, celui de rentrer dans la possession intégrale de ses an- R ciens Etats. » (M. D^Haussonville, Hist, de la réunion de la Lorraine à la France, II, 228.)

« 11 ne Youloit pas hasarder sa cavalerie qui estoit de plus de « deux mille chevaux, c'estoit sa noblesse et son reste. > (Girardot DB NozEROY, Histoire de dix ans, p. 143.)

(2) « Et lui soubriant me dit : il est vrai, on m'offre la restitution < de mon pays, mais si j'accepte les promesses qu'on me âût, et qu'on € ne me les tienne pas, je u'auray personne pour me les garantir ; ainsy « je ne puis lien traicter avec les François sans Tauthorité du roy € d'Espagne. » (6ira.rdot de Nozeroy, Hist, de dix ans, p. 183.)

(3) « Toutes les lettres qu'il recevoit de France il les lui envoyoit toutes closes. » (Ibid.)

que, bien qu'elle fut ruinée par cette guerre de dévastation, il ne lui donnait rien de l'argent envoyé d'Espagne, et le réservait en entier pour les troupes lorraines et allemandes (1). Il finit, comme nous le verrons, par se brouiller complètement avec le Parlement. La défiance contre ce traître était générale, Richelieu s'y fiait moins que personne, et ce fut pour la province le dernier des maux d'être aux mains d'un pareil homme.

Voilà l'un des côtés de la guerre de dix ans que je liens à mettre au grand jour, nos historiens du temps n'ayant écrit qu'avec réserve et comme malgré eux, quand ils étaient amenés à parler de ce prince encore vivant. Mais, s'ils se croyaient obligés à le ménager, la Cour de Dole, qui ne larda pas à le connaître, en parle beaucoup plus librement, et les lettres que je vais mettre sous les yeux du lecteur ne laissent aucun doute sur les sentiments qu'il lui inspirait.

Au mois de juillet 1637, elle écrit à'I'Infant d'Espagne : < Le fer et le feu servent quelquefois à ses troupes aussi « bien que la faim pour nostre destruction. Lexpérieiice « awu5 a faict cognoisire qiie les Lorrains et les Allemands a ont ciwisi nostre Estât plus pour une place de repaire

a QUE POUR combattre LES FRANÇOIS ... (2). D

Dans une autre lettre du 6 mars 1637, adressée à Brun procureur général de la cour, après s'être plaint des intolérables excès de ces troupes, le Parlement ajoute : a Elles « ne sont ni en estât ni résolues de combattre l'ennemy « entre les mains duquel elles nou^s livreront peut-être. > Ces derniers mots ont été effacés, dans la crainte que la

(i) € La noblesse de Rourgougne estoit mal contente du dac, parce « que l'argent du Roy alloit aux estrangers et rien à elle, qui estoit rai- € née par la désolation de ses biens. » (Hisi, de dix ans^ p. 177.)

(2) Corresp, du Parlement de Doky liasse de juillet 16S7,

sous t>HILIt>PE fV. 77

letu*e ne tombât entre les mains du ddc de Lorraiiiie ; mais elles ne trahissent que mieux la véritable pensée de )a Gourde Dole(1).

Le S7 juillet 1637, elle écrit à l'Infant d'Espagne : <r La € province est très affaiblie par l'oppression des troupes c d'Allemagne et de Lorraine, lesquelles détruisent te c qu'elles ne peuvent emporter y fuyent de œmbattre, et se « retirent au plus loin qu'elles peuvent de Vennemy (2). >

Que de fois, dans le cours de cette guerre terrible, la conduite du généralissime justifia ces sombres jugements !

Les défiances des neuf députés de l'Etat contre le duc égalaient celles du Parlement ; le remède à leurs yeux devait être le renvoi immédiat de cette misérable armée et partant de son chef.

« Les troupes délaissées en cestc province ne peuveht « faire espérer le fruict que l'on s'en est promis ou pour la € deffense d'icelle oit pour attaquer Vennemy, Par œn- € séquent son Altesse Royale soit suppliée d'en ordonner c LE DESLOGEMENT, et dc faire passer en leur place d'autres € irouppes de nations vassales et subjedes de sa Majesté, d

Quel comble de maux dans cette guerre de dix ans, les invasions, la faim, la peste, la dépopulation, les débordements des troupes auxiliaires, la perfidie du général en chef! Et, cependant, sans désespérer delà patrie, le Parlement écrivait le 1^^ mars 1638 : a Nostre seule appré-

(1) {Corresp, du Parlement, liasse de juillet 1637.

(2) Voici le passage entier de la lettre dont la minute est écrite de la main de Brun : c Malgré les derniers efforts qu'elle faict pour se deffendre, la province est trèa aâfoiblie par l'oppression des trouppes d'Allemagne et de Lorraine, lesquelles fuyant de combattre et se retirant au plus loin qu'elles peuvent de Tennemy, détruisent ce qu'elles ne peuvent emporter, et estent aux villes et aux chasteauz qui l'attendent tous les moyens de se soubstenir, venant de moissonner le peu qui estoit semé aux environs de caste ville (de Dole) la plus disetteuse et importante du pays. {Corresp. du Parlement, liasse de Juillet i6S7).

« hension est de tomber sous la domination Françoise. On c a vu manger publiquement de la chair humaine, et des € mères dévorer leurs enfants, mais nostre courage n'a € pas faibli, et, si nostre voix n'est entendue, nous ne € laisserons pas, avec le peu d'habitans qui nous restent, c de nous défendre à l'extrémité. >

Girardot de Nozeroy, membre de la cour de Dole, savait tout cela, et l'infidèle historien a la faiblesse d'écrire que le duc de Lorraine avait toutes ses espérances au roi d'Espagne, et qu'il servait V Espagne avec affection (i). C'est le même}homme qui laisse soupçonner le patriotisme de Boyvin (2) et la connivence de Brun avec Richelieu (3) !

i6* assemblée des neuf. Novembre iôSl. Besançon (4).

Quand cette réunion eut lieu à Besançon le 9 novembre, on ne connaissait pas les événements très graves de la veille. Les montagnards, gardant mal les passages du Lomont, avaient été surpris par les troupes de Weymar qui, du val de Delémont, avaient franchi la frontière du Comté de Bourgogne. Obligés à la retraite, les hommes des montagnes, sous un chef inexpérimenté, avaient eu à Trévillers un engagement^ où nombre des leurs étaient restés sur le terrain. Le duc de Lorraine, averti vers minuit de la déroute des paysans, et du pillage de l'ennemi, qui leur avait enlevé deux mille chevaux, se porta à sa rencontre et l'obligea à déloger. Plusieurs jours se passèrent sans combat, les deux adversaires en présence, Weymar et le duc de Lorraine, n'étant séparés que par la rivière débor-

(1) Hùtoirt de dix ans, p. SOi et i8Z.

(2) Ibid.

(3) Ibid p. 20i.

(A) Papiers des Etals, liasse C. 229.

sous PHILIPPE rv. 79

dée du Doubs. Ce fut pour le duc une bonne occasion de faire occuper par ses colonels toute cette partie des montagnes où les troupes Allemandes et Lorraines s'établirent depuis Saint-Hippolyte à Charquemont, Maiche formant le centre de cette longue ligne de bataille. Pour la forme, il envoya Jean de Padilla demander au Parlement l'autorisation d'occuper ces quartiers ; mais dès le 8 novembre, l'occupation était commencée.

Le Parlement vit cette occupation avec le plus grand effroi, c'était selon son expression, couper le cou à la province ; les députés de l'Etat en jugèrent de même et se hâtèrent de se rendre à Besançon pour en délibérer. C'est dans cette 16*" assemblée que furent adoptées les résolutions suivantes, qu*ils soumirent au gouverneur et au Parlement.

4° Renfermer les troupes du duc de Lorraine dans leurs précédents quartiers avec interdiction de se débander aux lieux de la montagne à peine de la vie ; à cet effet rompre les ponts, retirer les barques et fermer les passages qui pourraient en permettre l'accès.

2** Réformer la plupart des régiments du pays, et n'en faire qu'un seul là où il y en a deux, en formant dans chacun des compagnies complètes. Même réforme de la cavalerie, dont le maintien, dans son état Jacluel, dépasse les forces de l'état.

3o Régler par des mandements publics la valeur des monnaies.

4» La prolongation de la guerre ayant contraint la plupart des familles de se retirer de la province pour habiter des pays où se pratiquent les prêches de l'hérésie, y pourvoir sans tarder, afin que cette peste ne prenne pas de plus profondes racines^ le prêche se faisant même publiquement dans plusieurs lieux de la province.

5° Faire les derniers efforts pour rétablir la neutralité, devenue l'unique ressource de cette terre désolée, et pour cela députer en Suisse, à la prochaine diète, quelque per-

soBUage intelligent et capable ; en môme temps envoyer à notre bon Roi une autre députation pour lui représenter les maux intolérables que souffre la Franche-Comté et le peu de soin que prennent de sa conservation les ministres de Flandre et d! Allemagne^ enfin son inévitable perte, si, au lieu de la neutralité si pressante, elle continue à être livrée à l'abominable traitement et à la brutale insolence des troupes étrangères.

Cependant Weymar s'était retiré des montagnes et les troupes Lorraines continuaient à les occuper ; le duc, dans une conférence tenue sur ce grave incident, déclara ne pouvoir en faire déloger les troupes, si on ne lui donnait cent mille francs.

Ce fut l'objet d'une nouvelle assemblée tenue à Ornans le 3 décembre. Le comte de Saint-Amour et le prieur de Morteau qui s'y trouvèrent, insistèrent sur l'importance de cette question, d'oii pouvait dépendre le salut du pays. Les députés le comprirent, et pensèrent qu'il fallait appeler les hommes des montagnes les plus intéressés au délogement des auxiliaires, c'est-à-dire les habitans de la ville de Pontarlier et de la communauté de Morteau.

En conséquence, et par des lettres qui leur furent directement adressées, on les requit d'avoir à envoyer des représentants à une réunion fixée au 6 décembre, où ils se trouveraient avec le lieutenant d'Ornans.

Les délégués de ces régions étant arrivés à jour fixe, il fut facile de leur démontrer le grave et peut-être irréparable préjudice causé à leur ressort, si les troupes étrangères y prolongaient leur séjour, et y passaient l'hiver, qu'un sacrifice était indispensable, qu'en conséquence ils devaient se résoudre à une contribution de 120,000 fr., dont 24,000 payés sur le champ, et le surplus dans le délai d'un mois.

Les montagnards se recrièrent sur l'énormité de la somme, alléguant la pauvreté de leurs villages et l'impossibilité, en temps pareil, de faire un aussi grand emprunt.

sous PHILIPPE FV. 81

On crut un moment que l'assemblée se séparerait sas» rd* sultat (1). Cependant la nécessité était là, et il n'y a^ait nul espoir de fléchir le duc de Lorraine sans cette contribution ; il fallut donc se résoudre, les 120,000 fir. furent promis sôus la forme d'un prêt fait au roi d'Espagne. De cette somme 80,000 devaient être fournis par le ressort de Pontarlier, et 40,000 seulement par celui d'Ornans, en considération de ce qu'il avait déjà supporté de nombreux logements de troupes, et de ce que ces auxiliaires redoutés occupaient encore alors une partie de ses villages.

D'après la décision de rassemblée, 'les magistrats des villes étaient chargés de percevoir les taxes, et, dans les trois mois, de rendre compte des sommes perçues, devant l'abbé des Trois-Rois, président des neuf, le baron de Traves et le docteur Durand nommés à cet effet.

Pendant que ces choses se passaient, le duc de Lorraine, sujet à des battements de cœur, et qu'avait atteint, dans le cours de l'été, une fièvre continue, était tombé gravement malade au château de Belvoir,d'où partaient ses ordres» pour la guerre. La princesse était près de lui. Sa mabdîe s'aggravant, on désespéra un moment de sa vie ; lui-même remit alors ses pouvoirs de généralissime. Cependant il allait mieux sans pouvoir reprendre encore le commandement des troupes, lorsqu'on vint lui annoncer que Weyraar, cantonné dans le val de Delémont, mais mal gardé dans son camp (chose étrange avec sa grande expérience de la guerre), pouvait être facilement surpris et son camp enlevé ; l'occasion était belle et sûre. Le marquis avait lui-même reconnu les lieux, et en rapporta le plan au château de Belvoir ; le colonel Meers, avec son régiment, se chargeait de l'entreprise, dont il déclarait répondre sur sa tête. Dans la pensée que, par amour propre, le généralissime ne voudrait pas

(1) Lettre du gouverneur au Parlement,

en laisser Thonneur au gouverneur, marquis de Saint- Martin, celui-ci offrait de rester pendant l'expédition au château de Belvoir près du malade. Rien ne put le fléchir, sans qu'il donnât les raisons de son refus (1).

Quelques jours après, il se fit ramener à Besançon au miUeu de la surprise et de l'indignation générale ; le brave Pétrey s'était écrié par avance : « S'il laisse écouler l'occasion, c'est fini il n'en faut plus rien attendre ! i»

En effet, Weymar confessa depuis, que, s'il avait été attaqué, il était perdu. Au surplus les montagnards, effrayés des quartiers imposés à leur pays, prirent les armes et tuèrent bon nombre de Lorrains. Il s'alluma entre eux une guerre civile telle que l'avaient prévue les députés de l'Etal, et qui fit bien des victimes. Mais les Lorrains demeurèrent les maîtres. La situation des montagnards devint intolérable. Nombre de villages des environs de Belvoir se dépeuplèrent ; les habitants de la terre de Vaucluse et des bords du Dessoudre abandonnèrent leur foyers ; dans plusieurs localités il ne resta pas un habitant. Le duc de Lorraine vit tout cela avec impassibilité, renfermé une partie de l'hiver dans ce château, qu'entouraient au loin ses chevau-légers et les colonels Lorrains avec leurs troupes.

Les montagnards avaient acquitté les premiers termes de la somme exigée d'eux, et s'étaient apprêtés à payer le reste. Mais on put dire qu'ils avaient compté sans leurs hôtes. Le duc de Lorraine s'obstina à ne pas retirer ses troupes, et les hommes des montagnes, livrés à la rapacité et aux violences de ses colonels, ne purent dès lors songer à acquitter le surplus de leur inutile rançon.

(1) Il est tr^-remarquable que Girardot de Nozeroy place cette scène à la fin de Tannée 1638 (Hist. de dix ans, p. 238) tandis qu'elle estincontestablenaent du mois de décembi*e 1637.

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La lumière se faisait sur cet allié perfide, ennemi caché, que Ton considérait de plus en plus comme le fléau de la province.

f 7® assemblée des neuf [députés, 23 janvier i638. Besançon (1), — Rupture entre le Parlement et le duc de Lorraine. Ce dernier prend Voffensive. Réponse de la Cour de Dole. — Silence des historiens sur ce grave événement.

D'après les faits que nous venons de raconter, une rupture devenait chaque jour plus inévitable entre la Cour de Dole et le duc de Lorraine, dont elle voyait à découvert les plans et la conduite. Mais, avant de faire connaître cet événement si grave, tenu dans un complet silence par les historiens du temps (2), il faut dire quelque chose de la dixseptième assemblée des députés de l'Etat.

Le baron de Savelli avait demandé, au nom du Roi et de Son Altesse de Lorraine, que la province fournît de nouvelles contributions en grains et en argent ; et, pour conférer sur cette* importante question, le marquis de Saint- Martin, gouverneur du pays, venait de convoquer les neuf députés de l'Etat dans sa maison même à Besançon.

Au moment où s'ouvrit la séance, ils firent remarquer que, depuis le commencement de la guerre, la province avait fourni au Roi, pour l'entretien de ses armées de Boui^ogne, plus d'un million et demi de livres et plus de 150,000 mesures de blé, sans compter ce que les villes et les bourgades avaient livré en nature pour les quartiers d'hiver ; que cinq ou six cents villages de la province étaient brûlés, les bailliages d'Amont et d'Aval entière-

(1) Papiers des Etats, liasse C . 229, p. 62.

(2) GiRARDOT DB NozBROY, qui avait tous les papiers du Parlement à sa disposition, se garde bien d'en dire un seul mot.

84 ÉTATS G^NiRAUX

meta minés et dé|ifeuplés ; <|u'il m restait que lô ressert de Pontartier, eharf^ récclmoient d'un subside de 80,000 livres , dont les circonstances rendaient lé recouvremrat impossible ;

Que, loin d'avoir à porter de nouvelles charges, la province épuisée sentait le besoin d'être déchargée de Fimposition qui venait d'être jetée sur les terres de Saint-Claude et le val de Miôges, ainsi que du suAaussertient sur le sel ordonné par le Gouverneur et le Parlement, non sans pré^ judice pour les libertés du pays.

Tout en reconnaissant avec douleur cette infraction regrettable, les neuf députés, conservant l'espoir d'un redressement ultérieur, consentirent, pour quatre mois, à la continuation de ces charges, reconnues nécessaires à la défense de la province.

C'est moins d'un mois après cette assemblée qu'éclatait, entre le duc de Lorraine et la Cour de Dole, la rupture violente dont nous allons rendre compte.

Comme le duc avait à se défendre, devant l'empire et l'Espagne, de sa coupable inaction en face de la France qu'il n'attaquait jamais, de l'occasion volontairement perdue de surprendre et d'accabler Weymar dans le val de Delémont, et tout récemment de la mauvaise foi flagrante * avec laquelle, après s'être fait payer la rançon de nos montagnes^ il les avait immédiatement occupées, il redouta les plaintes du Parlement en haut lieu, et résolut de les prévenir, en le dénonçant lui-même au marquis de Castagnéda, ambassadeur d'Espagne à la cour impériale (1). Celui-ci

(1) Le fô janvier 1638, ïe conseiller Bereur et le procureur général Brun informe le Parlement qu'ils ont eu une conférence avec le duc de Lorraine, qui veut que Ton nourrisse ses troupes jusqu'au mois de mai. Ils ont rejeté cette proposition, lld ajoutent : « Nous avons esté bien c estoataétf dé wir le oontenn des lettres OL-joixicstes du marquiis de € Castagnéda pour Voë Seigneuries. Noos ayons commencé à fiûre

sous PHILIFPB IV. 85

crut aux affirmations de Tastueieux poHiique, écrivit ^n termes très-viis à la Cour de Dole, en lui demandant, presque sous forme de menace, ce qu'allaient en penser Tempire et l'Espagne. Peu après l'Infant, prévenu et trompé lui-même, adressait à la Cour de sévères reproches (1).

Elle reconnut aisément l'auteur de l'accusation , que plusieurs lettres lui signalaient d'ailleurs.

C'était trop d'audace et la mesure était comblée ; le coupable se faisait accusateur. Elle ne put contenir son indignation, et, sûre d'elle-même, elle laissa déborder, dans la lettre suivante qu'elle écrivit à Castagnéda, les sentiments qu'elle avait si longtemps comprimée :

c Nous n'avons jamais pensé à nous disculper de ohose « que ce soit, n'ayant oncques manqué de rendre les deb- € voirs de fidèles ministres de Sa Majesté, soit pendant € qu'elle nous a confié le gouvernement de ce pays, soit € auparavant et depuis. Car, nous ne voulons céder à qui < que ce soit en zèle et en affection... Et serons bÎQ^ ayses c que votre seigneurie lui escripve, comme elle nous l'an-

a plaincte audit sieur dom Gabriel, et nous jugeons à propos ie les € continuer au baron de SaveUi. Cependant, comme lesdites lettres et € d'autres encore que nous avons vues nous font eognoistre que Pim in- € forme tant Sa Majesté impériato qua le R»^, nootre aouyerain et « leurs ministres fort sinistrement et fauis$me/U des forces de cest c estât et de la conduite y tenue, pour oe, nous estimons d*autant plus € nécessaire, sans perdre de temps, d'envoyer en Allemagne et en « Flandre. » (Corresp. du Parlement»)

(1) La lettre est du 4 février 1638. L*lnfant dit avoir reçu des plaintes du duc de Lorraine contre le Parlement qui lui manqt^ de respect. La lettre exprime sa surprise et aon nàeaiUetUtntmt^ voyant qu'au ■ déplorable estât auquel se trouvent de si valeureux et fidèles subjects, c leurs désolations soient arrivées par les discordes et mésintelligences. • 11 les engage à changer de conduite et à seconder le duc de leur mieux. (A^. tk» Lettres du Parkm^ ctmimençM iH fA(S» p. iW^. — ' /Wd., p. 270.)

< nonce, pourvu qu'aussy elle luy envoyé nos lettres. Car, « elles nous serviront de décharge du desservice qui arrivera « de ne pas y avoir ajouté la foy que se debvoit, plustost

< qu'à des persuasions de ceulx qui n'ont autre visée que de « faire leur profit particulier de ce désordre, et qui vont (L laisser le pays comme perdu, parce qu'ils lui ont tous- « jours oté tous les moyens de se pouvoir plus deffendre, ny « de donner su^bsistance aux armées qui tenteront de le re- (L conquérir. Nous Tescripvons à Sa Majesté et à Son Altesse « Royale, en lui envoyant copie de vos lettres (1). t

Jamais acte d'accusation plus sanglant et plus mérité ne fut lancé contre le perfide généralissime des armées de Bourgogne.

Le Parlement ajoute :

« Malgré le cruel traitement que ce pays reçoit de toutes (L les troupes auxiliaires, les plus déréglées qui aient jamais « esté, et qui ont fait mener en Alsace, en Lorraine et « ailleurs, tous les vivres, grains, bestiaux et meubles « qu'elles n'ont pas bruslé, mangé ou dissipé, le pays ne « cesse de se roidir en son héréditaire affection. Il a tiré « les dernières goûtes de son sang pour toujours fournir « auxdites troupes, lesquelles n'ont fait jusqu'à présent « d'autres exploits que les ravages qu£ nou^ vou^s escrivons « par nostre dernière lettre, et elles ne manqueront pas de « les continuer si elles y font séjour.

« On dit que nous assistons de vivres les enncmys, mais « nous ne subsistons, dès il y a huit mois, que du grain « que nous mendions en Suisse, et qui coûte si cher « que nous payons dix livres une mesure qui n'en vaut que « deux en France. »

Enfin, pour réfuter le reproche de n'avoir pas voulu

(1) Lettre du 4 février 1638, dans la Corresp. du Parlement de Dole, liasse de février 1637.

sous PHILIPPE IV. 87

recevoir les auxiliaires dans la montagne et d'y avoir par cette imprudence laissé entrer les gens de Weymar, le Parlement répond que les Suédois n'y sont restés que deux jours, et y ont enlevé seulement 100 ou 120 montures, que Ton avait réservé ces montagnes comme la dernière ressources du pays, mais que les troupes étrangères, loin de respecter leurs promesses, y sont rentrées et se sont cantonnées dans les meilleurs endroits.

La lettre du Parlement à l'Infant d'Espagne, écrite avec la même dignité, n'est pas moins énergique. Sans nommer le duc de Lorraine, elle l'accuse nettement de laisser les villes de France tranquilles, pendant que ses troupes assiègent celles du Comté.

« On a vu mener hors de la ville de Gray deux canons « de batterie, de celui que le comte Gallas y avait déposé « et, au plus fort de l'hiver, le conduire à quatorze « lieues contre la ville de Faverney et le chasteau d'Amance c en ce pays, bien que, depuis dix-huit mois on ne les € ayt pas voulu employer contre les villes de France, qui c ne sont qu'à deux ou trois lieues dudit Gray, et qui a: sont fournies de grande quantité de blés.

« De plus, à mesme temps, on a imposé la montagne a: sous promesse de n'y donner de logements, afin qu'elles « puissent tant soit peu fournir au reste de la province, où « la famine achèvera ce que le fer, le feu et la peste oc n'avoient pas pour le tout emporté. Et, après avoir tiré « de ladite montagne des sommes d'argent excessives, on € n'a laissé de donner quartiers à divers régiments. € Si votre Altesse ne tend i ce fidèle état une main secou- « rable, ses malheurs sont sans ressources et à leur c comble. t>

Le Parlement conclut en demandant une provision prompte de 100.000, dont le duc ne disposera pas, et l'ordre immédiatement donné aux troupes auxiliaires d'agir enfin contre l'ennemi.

%è ^AfS GÉNÉRAUX

Pftr ses afïldés à La cour de Bruxelles, le généralissime eonnut promptement raccusatioa si directement portée contre lui. Il en fut fort irrité, mais il dissimula, et ne parut pas s'en inquiéter le moins du monde. 11 écrivit au Parlement, et lui demanda des explications,parla avec mépris du rapport de certaines gens qu'il traita de calomnies, et, d'un ton de persiflage, pria la Cour de lui dire ce qu'elle en pensait. Certes elle le savait bien ; mais en le confondant, une réponse sincère n'eût fait que l'aigrir davantage, et on pouvait craindre que, dans sa colère, il ne livrât le pays à la France. Il fallait cependant lui répondre, et on le fit sans retard. Nos archives conservent la minute de la réponse, dont les ratures nombreuses montrent le mortel embarras de la Cour, obligée de lui parler avec le plus grand ménagement, et même de louer son dévouement à la province (1).

Quant à lui content d'avoir en main ces éloges forcés, il continua sa vie accoutumée, passant tranquillement, comme nous l'avons dit, l'hiver à Besançon, ou au château de Belvoir à côté de la belle Béatrice, avec sa légèreté et son insouciance ordinaire, laissant, au milieu de la plus effroyable famine, ses troupes désoler le pays qu'il leur livrait à discrétion.

C'est le temps où, en Franche-Comté, l'on mangeait de la chair humaine, où les mères égorgeaient et dévoraient leurs enfants ! (2)

(i) Au Heu d'un long paragraphe effacé où le Parlement disait avoir € toujours vénéré le duc comme se doibt à Taffection singulière quHl a « montré au secours du pays, et s*étre plaint seulement des grands excès € de ses soldats qu il condamne lui même, » il s*arrête à cette rédaction :

€ En ce qui touche les mauvais rapports dont se plaint Votre Altesse, € nous rassurons que nous avons escript et publié partout la grande

< affection qu*elle a montré au service du Roy et à la deffense* de la

< province. » {Le palertnetU au duc de Lorraàne 27 février 1638.)

(2) « On mange de la chaire de voierw, auemw estant passés jusqu'à

sous pinuppE IV. 89

iS^ assemblée y neuf avril 1638^ Salins (l).

Le Gouverneur, ayant assemblé à Salins les neuf députés des Etats, leur annonça Tintention de faire passer en Espagne le baron deLaubépin, afin d'instruire de vive voix Sa Majesté des malheurs croissants delà province. Ses instructions, copiées en entier sur celles de Bermont-Vaite, député à rinfant en 1637, étaient accompagnées d'une lettre au Roi (2), à qui elle devait être remise en personne.

Le Parlement avait délégué à l'assemblée deux de ses membres, les conseillers Pétrey de Champvans et Bereur. Après examen, les députés crurent que, dans ces circonstances déplorables, le plus pressant était de prendre d'urgence les mesures nécessaires pour faciliter au peuple des campagnes les moyens de labourer, et, dans ce but, de prévenir l'ennemi en envoyant vivre sur son sol l'armée étrangère. Ils indiquèrent aussi comme le moyen le plus important le rétablissement de la neutralité ; les Suisses allaient se réunir à Baden, il fallait y envoyer un déput^ choisi avec soin, en état de leur faire comprendre combien ils ét^iient intéressés au salut de la Franche-Comté, et le

« ceste extrémité à déplorer avec larmes de sang que de manger Icut's « propres enfants après les avoir égorgés à ceste fin, comme il est arrivé « ces temps passés à Molan et du côté de Luxeuil, où l'on a vu rôtir de « la chair humaine. {Les échevins de Vesoul au Parlement. 7 février • 1638.)

(1) Papiers des Etats, liasse C. 230.

(2) La lettre des députés au roi d'Espagne (20 avril 1638) commence ainsi: « En attendant qu'une plus calme saison permette de nous jeter € aux pieds de Votre Majesté, nous la supplions en toute humilité do a voir les mémoires que nous avons prié le marquis de Laubépiu luy « présenter de nostrc part, que sont les mesures que déjà, au mois de € mars 1637, nous avons représenté au Sérénissimc Infant Cardinal.... « (Pap. des Etals, C. 230.

danger qu'allaient courir leurs cantons, si elle venait à succomber.

Enfin, pour mettre un ordre indispensable dans les deniers destinés à la guerre, on nomma les conseillers Boyvin et Lullier chargés d'en établir les comptes.

La pâleur timide de ce recès ne laisse guère apercevoir ce qui se passait à cette époque de rupture de plus en plus complète entre la Cour de Dole et le duc de Lorraine. Pendant un an, c'est-à-dire pendant le reste du temps qu'il passa en Franche-Comté, il cessa d'écrire au Parlement, et même de répondre à ses lettres, étrange défenseur d'un pays qui avait à résister à la France et à Richelieu. Par pudeur à défaut de conscience, il devait au moins veiller sur ses troupes ; mais sa colère ne le conduisait qu'à en tolérer mieux les effroyables excès. Les montagnes livrées à leur brutalité achevaient de se dépeupler, les villages devenaient de plus en plus déserts, une partie des cultivateurs habitaient les bois. Ces contrées s'étaient épuisées d'argent sur la trompeuse promesse d'être libérées de l'occupation militaire, et elles en subissaient toutes les horreurs. « Comme elles voient maintenant qu'on leur « manque de parole, dit une lettre de cette époque écrite de Pontarlier, et que les soldats volent, violent, ravagent, € et ruinent sans ressource, voire rançonnent les habitants et € les tuent impunément, tant s'en faut qu'elles veuillent don- « ner davantage d'argent, au contraire elles veulent estre rem- « boursées de celui qu'elles ont donné et perdu. Et pour « nous de Pontariier, nous nous voyons quasi assiégés par des ^ forces auxiliaires qui nous mettent dans la nécessité de c beaucoup de choses, n'osant passer les barrières, sans € courre risque d'être volés et tués. y>

Quelle était dans cette affreux désordre l'attitude du duc de Lorraine ? Il entrait évidemment dans son plan de ne rien savoir et de ne rien entendre ; la même lettre va en donner la preuve, a Nous avons adressé nos plaintes à son

sous PHILIPPE ÎV. 91

c Altesse le due et à Son Excellence, ça n'a rapporté autre € chose qu'une attestation d'avoir reçu nos lettres. >

Voyant cette impassibilité et ce refus de toute justice, n'espérant pas même une réponse s'il écrivait, le Parlement eut la pensée de lui envoyer un de ses membres, le procureur général Brun, qui accepta cette difficile et courageuse mission. Pour l'accomplir, il demanda qu'une conférence avec le duc de Lorraine fût indiquée dans l'une des régions des montagnes occupées par ses troupes, dont les actes pourraient être constatés et jugés sur place. En conséquence on choisit pour rendez-vous le village d'Usier, voisin à la fois d'Omans, de Vercel, de Pontarlier, du Val du Saugeois et de celui de Mièges. Au temps fixé pour l'entrevue, Brun y amena don Gabriel de Tolédo et le gouverneur marquis de Saint-Martin. Pendant deux jours ils attendirent le généralissime, ce fut en vain ; il ne vint pas, redoutant trop pour lui le résultat d'une semblable entrevue.

Voici en quels termes Brun rendit compte au Parlement de cette journée, où par la violence des troupes Lorraines, le Gouverneur et lui faillirent perdre la vie (4 ) :

€ A nostre sortie de Salins, passant par le village de € Leviers, nous trouvasmes qu'un régiment de cavalerie c venoit d'achever de le perdre, et vismes une douzaine c de corps morts tant hommes que femmes, tout fresche- € ment tués, et le reste de ces pauvres habitants tout c cruellement blessés et meurtris.

« Dès là passant au village d'Usier, nous apprismes de « M. le baron de Wateville les exécrables desportements « du sieur de Preslé, qui tient quantité d'hommes, de € femmes et d'enfants prisonniers, qu'il martyrise pour € les mettre à plus haute rançon ; il a distrait ou perdu « à son compte plus de seize mille mesures de grains.

(1) Lettre de Bnm au Parlement. Salins, 4 avril 1638.

« Et à peine M. de Wateville nous achevoil ce discoui's, <îc que le régiment du sieur de Prcsié vint investir le vil- « lage d'Usier de toutes parts, et commencent tous les soldats « d'y entrer le pistolet à la main, lorsqu'à Taide des pay- (L sans nous les repoussasmes comme nous pusmes, puis ce nous retirasmes soudain par Tadvis du sieur de Wate- « ville, lequel alla se loger dans le chasteau, et nous ad- « voua que, si nous n'avions pas empesché cet abord, et (L qu'ils fussent entrés plus avant dans le village, nous, le ce gouverneur et luy étions tous massacrés. »

Telles étaient au printemps de Tannée 1 638 les scènes de désolation, de meurtre et de violence, qui ensanglantaient nos montagnes du Doubs. Si c'est ainsi que l'un des chefs de la magistrature franc-comtoise, et le Gouverneur de la province lui-même étaient traités par les colonels Lorrains, quel était tous les jours le sort des malheureux villageois abandonnés à leur barbarie ?

Quelques jours après cette lettre, le Parlement se décida à faire un dernier appel au duc contre cette extermination intérieure :

o: Les troupes de la montagne ne se contentent pas d'oster € absolument ce qui restoit de bestails, biens et nourritures « aux pauvres subjets du Roy, elles les assomment. On di- « roii quelles les veuillent exterminer. La province est plus « désolée qu*entre Un mains des ennemys. Ils appellent cela <L CHASSER AUX PAYSANS. Ils sout, il cst vral^ réduits à vivre « dans les bois. C'est cependant de semblables gens qu'on a: a tiré dos milliers de soldats pour le service de Sa Ma- « jesté (1). ï>

Il était nécessaire, dans le silence ou parmi les réticences des historiens du temps, de faire connaître à quelles in-

(1) Le Farlcmeut au duc de Lorraine, lettre sans date, mais de cette époque. {Correspondance du ParUtnent.)

sous PHILIPPE IV.

croyables horreurs étaient, à cette époque, livrées nos montagnes. C'est un des épisodes importants de notre histoire et de celle du duc de Lorraine.

La plume se lasse à continuer ce récit, et je ne citerai plus sur ce déplorable sujet que deux lettres du Parlement, la première adressée au duc de Lorraine :

a Les troupes (les siennes) forcent les tours et maisons « fortes, traquent les bois enlevant gens et bestail ; elles « contraignent les pauvres subjets à abandonner mesme « les forets, où esloient retirés leurs femmes et leurs c enfants (4). »

d Nous venons d'estre informés des nouveaux logements « pris à la montagne pour les colonels Vernier, Gonsague, « Nicolas et aullres avec leui*s régiments, qui ont enchéri € sur les cruautés et violences de ceux qui ne faisoient qu'en c sortir, ayant brusié vifs quatre-vingts paysans du Val « de Mièges, qui s'estoicnt retirés en une maison du village a de Frasnes , à j)rélexte que lesdits paysans estoieiit oc entrés dans les quartiers dcsdits régiments. Le colonel d Vernier dit que, si cM'tainos conditions no s'accomplis- « sent, tout le Val sera saccagé et réduit en cendres. »

Kn lisant ces choses, on se reporte involonlairement à deux cents ans en ari-iére, el l'on croit assister aux scènes les plus horribles des écorcheurs du XV^ siècle !

(1) Lo Parlement au duc de Lorraine, 2 mai 1638, dans la Correspondance du Parlement,

19^ assemblée des neuf députés et des mcâeurs des villes, 22

octobre 1638. — Dole (1).

Vote de 25fi00 francs par mois pour sauver le pays. — Propositions rejetées par le duc de Lorraine qui, d*autoritéy va occuper les montagnes du Doubs.

L'excès des malheurs de la province fit sortir l'assemblée des Etats de sa réserve ordinaire. On y entendit un discours énergique de l'abbé des Trois -Rois sur les calamités publiques, et il fut enfin sérieusement question de faire partir de la province les abominables auxiliaires qui achevaient de la dévaster.

La réunion fut présidée par l'abbé des Trois-Rois qui, dans son discours, peignit avec énergie l'embrasement de la plupart des bonnes villes et de tous les villages de la campagne, le dépeuplement d'une province où, depuis trente mois, plus de 300,000 habitants étaient morts par la famine, la peste, le glaive de l'ennemi, et, ce qui est plus lamentable, par la cruauté des troupes étrangères appelées à son secours, la campagne partout sans culture, les prêtres maltraités ou tués, les églises souillées, profanées, brûlées, transformées en étables, les fonts baptismaux en abreuvoirs de chevaux, les images brisées, les saintes hosties foulées aux pieds, partout le spectacle de l'horreur et de la désolation.

L'Assemblée reconnut la vérité de ce tableau, et attribua ces calamités effroyables à la prolongation de cette terrible guerre , comme au débordement des troupes auxiliaires. Pour la première fois, elle osa déclarer qu'il fallait licencier ces troupes , en les remplaçant par des soldats du pays.

(i) Papiers des EUUs^ liasse C, no 230^

sous PHILIPPE rv. 95

Elle renouvela le vœu, aussi pressant qu'inutile, pour le rétablissement de la neutralité. Le Gouverneur fit observer que Ton avait déjà tenté l'impossible dans ce but, que tous les efforts avaient échoué; que, cependant, il fallait un secours immédiat, et que, pour contenir les troupes auxiliaires, il était indispensable de pourvoir à leur nourriture et à leur solde.

Eclairée par ces sages conseils, l'Assemblée se décida, malgré Tépuisement du pays, à un effort suprême ; elle vota un subside de 25,000 fr. par mois pour les troupes, et arrêta que Ton ferait entrer immédiatement dans les villes principales soixante mille mesures de grains que Sarmiento avait achetées à l'étranger, et qui déjà étaient rassemblées à Pontarlier. Pour que rien n'arrêtât l'exécution de ce projet, elle vota même uile somme destinée au paiement des voitures de transport. On pensait qu'au moyen de ces allocations, les auxiliaires, avec un entretien assuré, n'auraient plus de motifs de courir et de piller, et le duc de Lorraine plus d'excuse, s'il le tolérait. La seule condition d'un si grand sacrifice est qu'il retirerait des montagnes ses soldats, si déjà il les y avait fait entrer.

Mais des vues si sages ne s'accordaient pas avec les plans du chef de l'armée. Il était résolu d'imposer ses quartiers d'hiver à cette partie encore conservée du pays. Ce grand approvisionnement des villes lui déplaisait également. Il devait, disait-il, être réservé aux armées du Roi, c'est ainsi qu'il appelait ses propres troupes (1).

Effrayé de ces résistances (2) et pour le décider à adhérer

(1) Histoire de Dix ans,^. 218.

(2) Le 20 décembre 1638, le Parlement écrivait au Gouverneur à raison de ces quartiers d*hlver pris dans les montagnes : € Cela nous « tient dans une extresme appréhension, d^ autant qu'en ce cas nous ne « doutons nullement de la perte de ceste province, dont les principales < viUos soi^t desjà si affbibiies, qu'elles ne |>eovent absoluiK)eQt se maiii'*

au vœu des députés de l'Etat, le Parlement lui dépêcha le procureur général Brun. Mais ses instances furent inutiles. En vain Brun lui représenta qu'il perdait le pays, que, sur Tespérance de l'apaisement des troupes, les peuples de la campagne étaient disposés à rentrer dans leurs villages. Aucune parole ne persuada le généralissime. Que lui importait le salut de la province ? Tout cela, dit Brun après son entrevue avec le duc, fut rejeté bien loin. Mais il faut lire la lettre du procureur général lui-même.

Après avoir rapporté au Parlement qu'il a eu une longue conférence avec le duc de Lorraine, sans rien obtenir que la vague promesse de contenter la cour, il ajoute :

« Comme les troupes ont toutes leurs quartiers dans la (c montagne, je pense qu'il n'y a plus rien à faire ; car € tous les paysans sauvent leurs personnes et leur bétail a en Suisse; et ainsy point de charrois, mesme avec de « l'argent, et à plus forte raison quand oix n'en a point à (L donner Son Altesse de Lorraine tient Brisach péris du, il dit que leWeymar y trouvera plus de trois millions, « cent cinquante pièces de canon et des nunitiôns à four-

<îC nir une grande armée. y> (Besancon, i8 décembre i6S8.)

Brun écrit le lendemain qu'il a eu dans l'après-dmer du 18 une nouvelle conférence avec le duc, qui en assigna une autre pour quatre heures du même jour chez le duc Savelli à cause de sa maladie ; qu'il s'y trouva avec le marquis de Sainl-Martin, le contador et le pagador ; qu'il insista pour qu'aucuns logements ne fussent donnés dans les montagnes, et subsidiairement pour qu'ils fussent pendant un mois au moins suspendus, temps qu'on emploierait à munitionner les places ; mais, ioiU cela, dit le pro-

« tenir (jue par de promptes et assurées proviaions qui leur seront « amenées par la montagne. » {Corresp, du Parlement ^ liasse de c(ecemhrc 1638.)

sous PHILIPPE IV. 97

cureur général, a été rabattu et rejeté bien loin. La montagne va estre toute occupée.

Cinq jours après, toujours plus alarmé, il écrivait encore (1) :

< Depuis la prise de Brisach, tout va en désordre par € deçà, el cette mauvaise nouvelle, joincte au logement des <t troupes, dissipe chevaux et charriots, hommes et besles, « tellement que je ne sais de quel costé me tourner. Cette € ville (Pontarlier) regorge de tant de grains et de biens, « que je pense sans exagération qu'il y en a de quoy € nourrir le reste de la province et une armée complette € pendant plus d'un an. Cependant très apparemment ce « va estre la proye de l'ennemy, si Ton n'use d'extresmes € remèdes et lost, en les faisant enlever et conduire aux « places tenables à main armée Le secrétaire du pagaie dor général, envoyé avec moy, qui vint hier à soir de € Basie, confirme le mauvais et prochain dessein de € Tennemy sur ceste montagne (2). >

Ces prévisions du procureur général ne devaient pas tarder à s'accomplir^.

Cependant le duc avait paru un moment sur la frontière d'Alsace, puis il était revenu en Lorraine ; de là il avait regagné Besançon, et, comme on Ta vu, il était dans cette ville le 20 décembre. Pendant cette promenade militaire, de graves événements s'accomplissaient. Le 19 Brisach était pris, Brisach qu'il n'avait pas défendu, et dont il disait avec une humilité qui n'était pas sans forfanterie : « Brisach « est pris ! Honte immortelle pour l'Empire. Nous y avons « nostre part. Tout le remède c'est de faire merveille l'an € prochain. Si, à Vienne, on ne répare cest affront par

(1) Corresp. du Parlement dt Dole, liasse de décembre i638.

(2) Le 27 décembre 1638, Brun mande au Parlement, qu'une partie des troupes de Weymar sont au val de Delémont. « Dans deux jours, « nous y verrons ^clair, a^^ant envoyé des gens en campagne. »

98 ÉTATS GÉnÉRAUX

c quelque grand dessein, il ne faut plus estre soldat mais (t moine, et laisser l'Empire à qui le prendra (1). »

C'est à cette même époque que les colonels Lorrains devenus, cette fois encore, et malgré les sacrifices des neuf députés de l'Etat, les maîtres absolus de nos montagnes^ ^ allaient y recommencer leui*s exactions et leurs violences, et, ce qui est pire encore, y laisser entrer Weymar et les Suédois.

Contre le gré des députés de l'Etat et malgré les sommes votées sur la demande du duc de Lorraine, les cantons voisins de la Suisse sont occupés par ses troupes, — Inutile soulèvement du val de Morteau contre elles. — Leur négligence à garder la frontière. — EUe est forcée par les Suédois.

C'est dans les mois de novembre et de décembre 1638, que s'accomplit l'occupation des montagnes du Doubs par les troupes Lorraines. Quand les montagnards du val de Morteau apprirent qu'elles étaient en marche pour envahir leur canton, pays vaste et peuplé de nombreux villages, ils s*armèrent dans le but de les repousser. Puis ils s'adressèrent au Parlement de Dole, qui n'osa résister à la volonté toute puissante du généralissime, et le laissa faire.

Soutenus par leur chef, les colonels Lorrains occupèrent donc ce grand vallon et les contrées du voisinage, et s y cantonnèrent en maîtres absolus. L'un d'eux, le colonel Maillard^ avec son régiment, s'établit à l'abbaye de Montbenoît, chef-lieu de la seigneurie du Saugeois. Il était porteur d'un mandement du duc, ordonnant de lui fournir

(1) Lettre du duc à Mercy, Autogr. Biblioth- nationale , fonds Bélhune M27, f. 16i,

sous PHILIPPE IV. 99

par jour quatre cents livres de pain, du vin et trois cents livres de viande ; cet ordre est du 18 novembre. Les autres colonels, non moins impérieux, imposèrent d'autorité, selon leur habitude, les villages de leurs cantonnements en grains, en argent et en viande, ne songeant qu'à bien vivre, et sans prendre aucune mesure pour la sécurité de la frontière contre les Suédois, dont on annonçait l'invasion prochaine. *

Cette incurie était connue de Weymar, et il songea à en profiter; ses troupes occupaient alors le val de Delémont. Dans la nuit du 14 au 15 janvier 1639, un hiver extrêmement doux laissant les passages libres et sans neige, il arriva dans un profond silence jusqu'au bord de la rivière, en face de l'abbaye de Montbenoit. En cet endroit le Doubs étroit touche l'abbaye. La rivière franchie, Weymar entra sans aucune résistance dans le monastère. Une partie de son armée se précipita vers Morteau en prenant à droite, pendant que, suivant la route de gauche, d'autres troupes, sous son commandement, allaient attaquer Pontarlier (1).

Les régiments Lorrains, accoutumés dès longtemps à piller des paysans désarmés et à fuir devant l'ennemi sans le combattre, délogèrent au plus vite, ne faisant de résistance nulle part (2). Dans leur fuite, ils se dirigèrent du côté d'Omans et du val de la Loue, abandonnant aux Suédois les cantons montagnards et leurs riches approvisionnements. Pontarlier, attaqué par Weymar, et avec une faible enceinte de murs, dominé d'ailleurs de fort près

(i) € On se croyoit le plus en seurté à raison des troupes lorff raines logées au voisinage, au quartier des montagnes, destinées « pour s'opposer à l'ennemy. » (Enquête de Morteau^ 1658 j iS* témoin. Pap. dei Etats.)

(2) < Le 14 janvier 1639, lesdites troupes deslogearent à l'arric vée du duc Wejmar. » (Enquête de Mortem^ i668, 12* témoin. Pajf, des EtaU.)

par une montagne, soutint un siège de douze jours et capitula.

Morteau avait été occupé le premier, et sans aucune résistance, par les Suédois. Telle avait été l'incroyable négligence des troupes Lorraines, que, lorsque l'ennemi arriva, il ne trouva pas une sentinelle qui en gardât les avenues pendant la nuit. Dans l'obscurité profonde, des flambeaux et des lanternes furent allumés sur le pont par les Weymariens pour éclairer le passage du Doubs, et arrêter la fuite des habitans qui, se levant à la hâte, allaient, s'ils le pouvaient, gagner avec leurs femmes et leurs enfants la frontière Suisse située à peu de dislance. Un certain nombre fut fait prisonnier (l); mais il n'y eut pas d'incendie général. Seulement, par l'occupation de ces contrées, l'ennemi était le maître des montagnes et des provisions du pays, dont toutes les villes se trouvaient menacées de la plus affreuse famine.

Le Parlement avait pensé à poursuivre criminellement le contador et le pagador, leur mauvais vouloir ayant paralysè,quand il en était temps encore, l'approvisionnement de ces villes ; mais, dans ce qui s'était passé, il apercevait un plus grand coupable dont il redoutait la colère, et il s'arrêta, dans la crainte, disait-il, de le fâcher. Le duc avait tout conduit.

Une lettre curieuse de Froissard-Broissia, écrite de Besançon le 20 janvier 1639, met à nu la mauvaise foi du prince de Lorraine et ses efforts intéressés pour sauver ses deux cofnplices :

(1) Le 10® témoin de l'enquête de Morteau (1658, Pap. des Etats) raconte que « les troupes de Weymar arrivèrent nuitamment, et « qu^elles s'étoient saisies de lui, lorsqu'il pcnsoit se sauver avec sa « femme en Suisse, en gagnant le pont allumé de flambeaux et de chan- « délies. » — Le 13" dit que « la même nuit que les advenues furent gaignôes, les troupes Suédoises, qui avoient forcé les postes (dos mon-' tagnards), arrivèrent au quartier de la GrandviUe. > (Ibid),

sous PHILIPPE IV. lOi

« J'ai parle hier au soir à Son Altesse pour avoir réponse

« à la lettre que je luy ai donne de vostre part J'y ai

a envoyé ce matin, et l'on m'a dit que Son Altesse est au

« lit. Son Altesse m'a dit qu'elle ne savoit encore que ré-

4 pondre sur ce que vous luy avez escrit qu'avez résolu de

« procéder criminellement contre les sieurs pagador et

« conlador, parce qu'il n'a pas envie de vous fascher.

€ Toutefois il ne peut souffrir ce dessein, et pour ce m'at

« commandé de vous dire que lesdits officiers dépendent

« de l'autorité du capitaine général ; il ne croit pas que

6c vous ayiez aucune jurisdiction sur eux ni sur la caisse

c du Roy, si vous n'en avez ordre particulier de Sa Majesté,

« comme il ne lui semble pas, puisque vous ne parlez que

« de vos charges, et qu'il luy serait imputable de lasclieté

€ de souflrir vostre entreprise, me commandant de vous le

f faire savoir de sa part. Il me tesmoignat par un long

<t discours sur ce sujet, en présence de M. de Mortau qu'il

« avoit cette affaire fort à cœur, comme estant une bresche

« à son authorité. Je luy répartis, que j'estimois vos in-

« tentions estre fort eslognées de le vouloir fascher (1). »

La province étant envahie par les Suédois^ le duc de Lorraine Vabandonne^ négociant secrètement avec Richelieu. — Détails.— Grave dissimulation de Girardot de Nozeroy. — Suspension de Vas semblée des députés de l'Etat pendafit six ans. — É tannante résistance des Franc-Comtois.

L'incurie des troupes Lorraines venait de laisser la frontière ouverte à l'ennemi ; leur lâcheté et leur fuite lui avaient permis d'y pénétrer plus avant. Dans cette extrémité

(1) Lettre de Froissard-Broissia au Parlement. Besançon, îi janvier i639. (Corresp. du Parlement, liasse de janvier 1639.)

un dernier sentiment de pudeur obligeait le duc de Lorraine à une généreuse et énergique défense de la province qui lui était confiée.

Cepentfattt, c'est précisément alors qu'il pensait à l'abandonner, et qu'il négociait secrètement avec Richelieu, couvrant cette nouvelle trahison du prétexte qu'il avait reçu des lettres de l'Infant d'Espagne, l'engageant à revenir en Flandre, lettres qu'il ne montra jamais.

Voici en quels termes étranges Girardot de Nozeroy, toujours embarrassé quand il s'agit de parler du duc de Lorraine, cherche à pallier cette perfidie. Il n'est aucune page de son histoire où la vérité soit plus altérée :

€ Le duc, n'ayant plus moyen de faire subsister son c armée, pensa à la renvoyer en Allemagne. On n'a pas € sceu quel ordre il receut d'Espagne sur ce subjet, mais c il est certain qu'il ne retira pas l'armée sans ordre^ et est c apparent que le Roy lui escrivit ses intentions de quitter c la campagne et se contenter de la garde des quatre c villes qu'il s'estoit résolu d'assister dez lors en avant ff par diversions, et pria le duc de continuer son affection, et c qu'il l'employerait aux diversions susdites. Car le duc c ne se fâcha pas de cette retraite, et^ bien qu'il rendit c à l'Empereur et à la ligue catholique d'Allemagne et à € chascun ce qu'es toit à lui, touleffois il est tousjours de- € meure dez lors armé, tantost entre la Meuse et la Mozelle, c tantost dans la Lorraine où il a repry et restably La < Motte, et travaillé heureusement aux diversions pour la c Bourgougne, et encore assisté les Pays-Bas. >

Après avoir, dans son récit, fait ainsi sortir le duc de la Bourgogne, l'historien qui n'en reparle plus, y fait entrer Veymar, comme s'il n'y avait aucune relation entre les deux événements. On va voir par l'exposé véridique des faits^ qu il n'y a pas, dans le passage que nous venons de citer, un mot qui ne soit une erreur.

Le duc de Lorraine malade, et le gouverneur marquis

sous PHILIPPE IV. 103

de Saint-Martin blessé à la main étaient tous deux à Besançon^quand ils apprirent que la frontière de Test était forcée, et que l'ennemi approchait. Quoique la négociation pour le départ du généralissime fut entamée entre Richelieu et lui, il comprit que l'éclat serait trop grand et la fuite trop honteuse, s'il se retirait à l'heure même devant les Weymariens. Il s'était déjà démis de son commandement, cependant il consentit à rester encore quelques jours ; et comme l'ennemi, poursuivant ses desseins, s'avançait vers Besançon, le prince en sortit en armes, avec la Apblesse de Bourgogne, pour marcher à sa» rencontre. Prenant sa route vers l'esté il alla se poster sur les hauteurs voisines d'Ornans. C'est prés du château Maillot qu'il rassembla toutes ses troupes et établit son camp. Dans une reconnaissance qu'il &i en personne du côté d'Usier, il rencontra les Suédois qui s'étaient embusqués pour l'attendre et qui, lorsqu'il s'approcha , sortirent brusquement de leur retraite ; il fallut se mettre en défense et combattre. Aucun historien n'a parlé de cet engagement où il faillit être fait prisonnier ; mais j'en trouve le récit dans une lettre écrite alors de Salins par le colonel Duprel, qui commandait une compagnie de dragons (1).

€ Les ennemis sont entrés lundi (24 janvier) à Pontar- € lier.... Le lendemain La Rivière se rendit; dés hier c (28) à midi ils ont investi Nozeroy. Mercredi dernier « Son Altesse, estant parti du camp de Maillot avec environ c 1200 chevaux pour aller recognoistre une place d'armes € à Usier, et y faire avancer nos troupes, il y rencontra <c lOUO à 1200 chevaux des ennemis qui le poussèrent € jusqu'à Longueville, où estoit un quartier d'infanterie « de Valorsqui qui le soutint^ si bien qu'il les empescha c de suivre plus avant. En cette occasion Son Altesse faillit

(1) Sur ce colonel, voy. Gxrardot db Nozbbot, p. iOô.

c d'estre prisonnier avec quelque noblesse et furent meslé d avec les ennemis^ ou fut tué le sieur de Fiiain (1). i*

Vaincu et obligé de reculer, le duc quitta le champ de bataille, et rentra avec la noblesse à Besançon. Mais ce ne fut pas pour longtemps ; d'autres pensées occupaient son esprit. Le 17 février, il sortait de la ville, abandonnant momentanément la Franche-Comté. Son frère le prince François allait le suivre à quelques jours de distance et emmener avec lui là duchesse Béatrice de Cusance,épouse du duc, qu'on appelait sa femme de campagne^ et dont la vie ne fut pas moins romanesque que celle de son époux.

Telle est la vérité historique sur cette époque importante de notre histoire si défigurée par les historiens Lorrains et Franc-Comtois (2), et si sciemment omise par Girardot de Nozeroy (3).

Le Parlement et le Gouverneur avaient adressé «lu prince d'inutiles supplications pour qu'il différât au moins son départ, et ne livrât pas sans ressource le pays à un ennemi redoutable et victorieux. Il ne voulut rien entendre. Le Gouverneur, qui allait porter tout le poids d'une situation désespérée, en éprouvait une sorte d'effroi : « Je vous c laisse, messieurs, à considérer, écrivait-il le 31 janvier n au parlement de Dole, l'état où il laisse cette pauvre « province ... Je vais faire ma retraite à Dole ou à Gray.»

Qu'était-ce que ce prompt départ de Charles IV pour les Pays-Bas? Qu'une intrigue nouée à la cour de France. Richelieu, pour le rallier à sa cause, le flattait de l'espoir de lui rendre ses Etals, espoir qui ne devait cependant se

(1) Correspond, du Parletnent de Dole, janvier 1639.

(2) Voy. GiKARDOT DE NozEROY. Hist. de la guerre de dût. ans^p, 225. DuNOD. Hist. du comté de Bourgogne, III. 57f .— Droz. Hist. de Pon^ tarlierjp. f62.— Don Calmet. Hist. de Lorraine, III. p. 395.

(3) 11 parle du combat d'Usier, et n'y fait pas figurer le duc de Lorraine, comme s'il était déjà hora de la province. (Ouvr. cité. p. 225).

sous PHILIPPE IV. 105

réaliser que deux ans après. Pour couvrir celle volte-face, le prince fantasque et mobile prétendait, comme nous l'avons dit, avoir reçu beaucoup de lettres de Tlnfant d'Espagne qui le rappelaient en Flandre. Mais, s'il ne produisait jamais une seule de ces lettres, il en est une qui peut faire juger de sa loyauté ; elle est de i638, époque où il était censé dévoué à l'Espagne. Il y faisait savoir au ministre de Louis XIII que, du jour où il aurait traité d'une bonne paix avec la France, nombre de seigneurs allemands et étrangers le suivraient, qu'il amènerait plus de vingt mille hommes avec lui.

Dans les premiers mois de 4639, M. de Ville, seigneur lorrain, jouissant de la confiance de Charles IV, et qui était tombé au pouvoir des Français, fut relâché de Vincennes et chargé par M. de Boulhillier de provoquer ce prince à entrer dans quelque pourparler. Il emporta même un saufconduit signé du Roi, pour le cas où son maître préférerait s'aboucher lui-même avec le Cardinal (25 janvier 1639).

Poursuivant sa négociation avec Richelieu, il se rapprocha,pour gagner du temps,des frontières de Lorraine.Quand il vit que le traité n'aboutirait pas, il feignit de repousser avec indignation des propositions du marquis de Ville (1). Il reprit la route de Besançon, et, arrivé à Roulans, il écrivit au Parlement la lettre suivante, comme un homme rappelé en toule hâte par les périls de la province :

« La nécessité des troupes que Sa Majesté m'a commi- « ses, m'ayant obligé de passer jusqu'aux frontières de c Lorraine pour pourvoir à leur subsistance, où j'ai trouvé c les ennemis en campagne en dessein de se rendre mais-

(i) Adeé fefellit ea conjectura ut tnarchkmem ,Villœ conspicere dux Carohês notuerit etc. (Lettre de GroHas â Cornélius Grotios, inter epist« Grot. IT. 33. p. 512).

€ très des passages de Remiremonl et de Thann, afin de « rompre toute correspondance d'Allemagne et de Flandre, c d'où les secours peuvent arriver à ceste province ; mais, « ayant été repoussés avec perte, j'espère qu'il n'y aura « plus de difficulté pour le passage des secours que l'em- « pereur et l'Infant y envouyairont, ainsi que l'on leur a « supplié. Cependant voyant les grands avantages que l'ene: nemy prend, et le peu de résistance qu'il rencontre dans

« les chasteaux et petites places du pays je me suys

€ résolu de retourner de par deçà le plus diligemment que « j'ai pu, avec resolution de le tenir en campagne et serré, « ou de le battre au plus tost (1). d

De Roulans le duc rentra encore une fois à Besançon, après avoir depuis ce château envoyé un détachement de ses troupes délivrer celui de Belvoir que les Suédois tenaient assiégé. L'ennemi, secrètement averti par le capitaine du château de Passavant, s'enfuit en désordre, laissant au pouvoir des vainqueurs de riches provisions et un carrosse fermé ou se trouva une nourrice et l'enfant du colonel Rose. Le 4 mars, le duc quitta enfin pour la dernière fois Besançon et la Franche-Comté emmenant avec lui la duchesse Béatrice. Quand il approcha des frontières de Lorraine, les paysans, qui le chargeaient de malédictions, l'accueillirent à coups de fusil^ ses soldats incendièrent FougeroUes, lui-même fut au moment de faire brûler Luxeuil. Enfin il quitta pour toujours le Comté (2),ayant lit-

(1) Lettre du duc au Parlement. RoulanSf 25 février 1639. (Corresp. du Parlem.)

(2) € Vendredi dernier, à Tonverture des portes, il sortit d'icy avec € tont son bagage, et emmenât Madame la princesse. Le brait commun « portoit qu'il la méneroit' à Sirk, et luy passeroit à Bruxelles. Le « mesme vendredi, à la nuit, arriva de Gray M. le Marquis (de S^ < Martin) et, le sambedi, au matin, à l'ouverture des portes, il s^est € parti pour Vesoul où il pensoit trouver Son Altesse pour le supplier

sous PHILIPPE IV. 407

téralement accompli sa prédiclion, qu'il voulait habiller de velours la dernière vache qu'il laisserait aux Franc-Comtois.

Ainsi se trouvent aujourd'hui dévoilées, avec une précision de date absolue (l),les fourberies de cet homme funeste et sans foi, aussi suspect à Richelieu (2) qu'aux Bourguignons, et qui, au lieu de défendre la Franche-Comté, fit dix fois en deux ans tout ce qu'il fallait pour la perdre.

Où en était à son départ la dernière armée qui la défendait ? Je trouve un mot effrayant dans un mémoire du temps conservé aux archives des Etats, mémoire que n'a cité aucun historien :

€ Au départ du duc de Lorraine, il ne restoit que le ré- € giment de cavalerie du marquis de Saint-Martin et celui

• de ne pas abandonner la province. 9 Froissard-Broissia au Parlement 7 tnars i6S9,

(1) M. d'Hausson VILLE, Hist. de la réunion <k la Lorraine^ II, p. 82, qui dte une note sur un acconunodement avec le duc, 1638. {Arck. des Aff. étrangères.) — Mémoire de M. Tabbe de Coursan envoyé en Lorraine avec permission de traiter avec le duc Charles pour la rançon de son père. (Ibid.) — Papiers concernant l'échange du marquis de Ville, prisonnier, et la négociation auprès de M. de Lorraine. — Mém. pour M. de Ville, janvier 1639. (Idem,) 14 mars 1639. — Négociation avec le duc Charles, 14 avril 1639. — Réponse faite par M. de Feuquière aux ouvertures du duc Charles , 17 mai 1639. — Lettre de M. du Hallier à M. de BouthilUer , 1«<* juillet 1639. ( Arch. des Aff. étrangères,) Voyez aussi Lettres de Richelieu^ VI, p. 626, et VU, 358.

(2) Dans nombre de ses lettres, le Cardinal exprime toute la défiance que lui inspire le duc de Lorraine. « Le duc, disait-il, change tous les jours de pensées et de paroles, il n'a gardé sa foy dans aucun des traitée qu'il a &ict avec le Roy. > {Lettres de Rkhelieu^Wy 747.) En même temps il parle des extraordinaires et fréquentes légèretés du duc Charles (Ihid.) — < Pourvu, lui écrivait-il le 7 octobre 1641, que Vostre Altesse puisse donner asscoranco contre les changements inopinés qui arrivent quelquefois en sa conduite.» (i6id. VII, 8^.) — Deux mois auparavant le Cardinal disait à du Hallier : c Par sa mauvaise foy le duc Charles se déclare lui mesme déchu de ses droits sur la Lorraine. » {Ihid. p. 1050.)

« du baron de Savoyeux, faisant les deux 450 chevaux avec € les deux de fantassins logés à Besançon, et les deux au- « ires logés à Salins, Dole et Gray, composés les quatre € ensemble d'environ 4500 fantassins. »

Voilà quelle était, au mois de mars 4 639, toute la gendarmerie et l'infanterie du Comté de Bourgogne. En pareille extrémité comment la nation, sans secours, n'a-t-elle pas succombé ? Comment les armes ne tombèrent-elles pas des mains de ses défenseurs ? Cet héroïsme est presque incroyable.

Du moins ces faits expliquent tristement pourquoi, dans les cinq années qui s'écoulent jusqu'en 4644 , les neuf députés ne s'assemblèrent pas. Quelles délibérations fi- . nancières à prendre, quels tributs à lever sur un peuple anéanti ? Forestier , secrétaire de l'abbé des Trois-Rois , écrivait dans une lettre de 4639 : « Il est impossible de € relever rien de la] recette de l'ancien don gratuit sur € des villages désertés, brûlés, abandonnés. » Ce n'était plus, disent les Etats de 4666, qu'une vaste solitude, à laquelle il ne dc sembloit rester d'autre marque de ce qu'elle « avoit esté, que le nom qu'elle retenoit de Franche-Comlé « de Bourgongne (4). t&

Quand je songe à l'état du pays dans les premiers mois de l'année 4639, dévasté, anéanti, en proie à tous les fléaux, abandonné par l'Espagne, trahi par son dernier défenseur, je demeure stupéfait du courage surhumain de no$ pères, invincibles en face d'un ennemi tel que la France et ses armées, et je crois entendre ce cri de leur désespoir à la vue de tant de maux,qu'aggravait encore une peste universelle :

« Par l'abandonnement de ceste province, on la réduit à « périr d'autre sorte que les armes à la main ; c'est la

{i) Instruct, des Etats aux députés chargés de porter le recès de 1666. (de Trotbs, III, 265.)

sous PHILIPPE IV. 109

c contraindre à aller demander du pain à ceulx à qui elle « devroit et voudroit arracher le cœur (i). ^

Evénements qui suivirent le départ du duc de Lorraine. — Weymar en Franche-Comté. — Commencement de sa rupture avec la France. — Son désespoir. — Sa maladie. — Grotius et V ambassade Suédoise. — Rupture complète avec la France. — Incendie de Pontarlier et des montagnes du Dovbs. — Quel en est le véritable auteur.

Les malheurs de la Franche-Comté avaient atteint de telles limites, qu'elles ne semblaient plus pouvoir être dépassées, oc L'année 1639, dit Girardot de Noseroy, € fut la plus funeste et tragique de toutes : car elle a été c toute entière dans le feu, le sang et la peste, et sans « secours d'aucune sorte (2). i>

Maître de Pontarliep et même du château de Joux, que lui avait livré la lâcheté et la trahison d'un capitaine étranger au pays, Weymar en avait fait en quelque sorte le siège de sa puissance, et, de cette hauteur escarpée, il semblait par avance dominer la province. Déjà il prenait dans ses passe-ports le titre de Comte de Bourgogne. Au début il affectait la mansuétude et la tolérance. Calviniste, il appelait par ses trompettes les habitants de Pontarlier au prêche de son ministre, mais sans forcer personne à s'y rendre, et. aucun habitant n'y parut. Le mot d'ordre, donné à ses chefs dans leurs expéditions, était de traiter les peuples avec la plus grande humanité, de manière qu'ils fussent amenés à comparer la douceur du nouveau règne

(1) Lettre du Parlement à Antonio SamUento^ 7 décembre i638. Dans la Corresp. du Parlement de Dole^ année i6S8.

(2) Histoire de dix ans, p. 224.

ilO ÉTATS GÉNÉRAUX

avec la barbarie des colonels Lorrains, dont ils avaient eu tant à sou£Q[*ir. Les exactions violentes étaient interdites à ses soldats, et l'on remarqua que, lors qu'ils furent maîtres du château de Fertans entre Ornans et Salins, le poisson apporté à ses capitaines fut exactement payé (1). Plus d'un cultivateur se laissa prendre à ces apparences trompeuses, heureux prélude de la domination nouvelle sous un souverain ami de son peuple (3).

Ses capitaines, Guébrian surtout, avaient profité des premiers jours de surprise et de terreur qui avaient suivi l'invasion, pour avancer rapidement la conquête des montagnes du Doubs et du Jura. Bientôt elle s'étendit des rives du Dessoubre à celles de la Bienne. Non-seulement Joux et Pontarlier, mais les places et les châteaux de la frontière, le bourg de la Rivière, Noseroy, La Chaux, Montsaugeon, Châteauvilain, tombèrent en leur pouvoir. Ils arrivaient ainsi jusqu'à la terre de Saint-Claude dont ils s'emparèrent ainsi que des principaux passages^ fermant par là toute communication pour l'approvisionnement des villes principales, où la famine la plus cruelle ne tarda pas à se déclarer (3).

Le succès couronna Weymar jusqu'aux premiers jours de mars 1639, époque où se fit un changement subit et complet dans la marche des affaires. Alors l'ardeur du

(i) Froinard Broissia au Parlement, 18 février 16S9. Dans la corresp. du Parlement de Dole, 1639.

(2) Bellienma datur Gailis, si eo se intendant j rapiendi totius comitatâs Burffundiœ occasion ipsis comiiantihus id oplantibus^ quorum agrestes infestissimosse Lotharingiismilitibus, Gallis et Vinariensibus mirum quàm benevolos prœbuére, Nimirum quod ab tUsquam ab illis habiti sunthumaniùs. (GrotiM à OKenstiem, 26 février 1639. Ep. //27,p. 508.)

(3) Gallorum res in eomitatu Burgundiœ in spe bond sunt. Eques Vinariensis eas terras percursans niKU hostile reperit. Dokey Vesontioni libra panis venU quinque gaUieis solidisy et pecunia défiât. Epiât. Grotii 1135 p. 513.

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conquérant sembla se ralentir, la guerre sans activité devint inhumaine et barbare. On commença à parler, non plus de la douceur des Suédois, mais de leurs cruautés inouies (1). Weymar tomba malade, et, condamné à un repos forcé, se renferma dans le château de Joux, sans entreprendre dès lors ni faire exécuter par ses capitaines aucune grande opération de guerre.

Quelle fut la cause de ce changement inattendu, dont nos historiens du temps ne se sont rendu aucun compte? Ils ont toujours ignoré que, au milieu de ses triomphes, Weymar était alors le plus malheureux des hommes. Girardot de Noseroy, fort excusable de n'avoir pas su ce qui se passait à la cour de France, se contente de dire (2): « En ce temps Weymar reçut Tordre de Richelieu de

€ marcher droit contre Salins Mais Dieu lui donna une

c défiance si grande de ses forces qu'il ne voulut point € entreprendre ce siège, s' excusant sur son peu d'infanlec rie qui estoit fort harassée : aucuns croyent que les € Bernois l'en divertirent, ne voulant pas que les sauneries c de Salins tombassent entre les mains des François (3). »

Les lettres de Richelieu et de Grotius, que l'historien n'a pas connues, nous expliquent le secret des événements, la cause de la maladie de Weymar et le brusque revirement de sa politique.

Grotius, attaché à l'ambassade Suédoise, était alors à Paris, voyait de près Richelieu et les grands personnages de la cour ; il correspondait avec Weymar auquel il était

(1) Dans une lettre du 18 mars 1639, le capitaine Foissotte parle des Suédois arrivés à Aibois : « Ils ont saccagé les faubourgs et villages « voisins ils ont commis des inhumanités inouyes. »

(2) Histoire de dix ans, p. 232. *

(3) Les lettres de Grotius (5 mars 1G39) parlent de cette intervention des Suisses :' Rogatus est (aux Vinariensis) ab Helvetiis ut parcat Salinis, undè sal ipsi habere soient {Epist. Grotii ii30,p, 510 et s.)

fort dévoué (1), et connaissait ses desseins, qu'il favorisait et suivait avec autant d'attention que de sympathie. Il arriva même que plusieurs de ses lettres furent interceptées, portées aux ministres du roi, et faillirent en faire arrêter l'auteur, comme ennemi de la cour de France.

On voit à découvert dans cette correspondance les hautes pensées de Weymar, son dessein arrêté de créer à son profit un grand état avec Brisach pour capitale, les vues tout opposées et les résistances absolues de Richelieu. Dans ses conquêtes, Weymar, quoique depuis 1635 à la solde de la France, n'avait jamais entendu travailler que pour lui-même. Quand il prenait Brisach, après tant d'efforts, c'est que Brisach devait à perpétuité rester dans ses mains, comme toutes les places qu'il avait conquises. Au contraire, dans les conseils de Richelieu, ces conquêtes avaient été faites pour la France, avec son argent, ses armées, et c'est à la France qu'elles devaient nécessairement revenir (2).

Telles étaient les divergences profonde! qui divisaient le Cardinal et le chef Suédois. Lorsque ce dernier connut la vérité, il fut frappé d'un coup de foudre, et se crut victime d'une grande supercherie. Le rêv de sa vie s'évanouissait. Mille pensées obsédaient son esprit. Quel parti prendre ? Fallait-il abandonner la France ? Mais il se faisait de Richelieu un ennemi mortel ; il ne vivait d'ailleurs que de l'argent du roi ; c'est par les subsides de la France qu'il pouvait entretenir son armée. D'ailleurs s'il passait au

(1) Poscam ad regem aditum, ut ipsi res ducis Vinariensis serio com^ mendem, (Ep. de Grotius iiS5, p. 513.)

(2) Une lettre de Grotius du 5 mars 1639 annonce que déjà à cotte époque la France voulait qu'on lui remît Brisach : Quœ incommoda sequi passent si Brisacum Gallis tradatur, monet sapicnternobililas vestra^ monuimiis et nos ducem et ah eo missos, (Grotius à Oxenstiern, dans les lettres de Grotius, ep. 1131. p. 511.)

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parti de l'empire, quelle confiance pouvait-il inspirer à l'empereur qu'il avait toujours combatlu ? D'un autre côté, en restant fidèle à la cause française, que deviendrait Brisach? L'abandonnerait-il au roi ? Mais c'était le prix de ses nombreux combats, sa conquête, sa gloire, sa capitale. Et, s'il la conservait, comment se faire pardonner ses refus par l'implacable Richelieu, qui voulait l'avoir à tout prix (4) ? Ces idées le poursuivaient jour et nuit ; c'est sous le coup de cette agitation violente, qu'il tomba malade (2)^ et que, ne pouvant quitter son lit de souffrance, il se renferma plusieurs semaines dans le château de Joux. Lorsque les forces lui revinrent, tout était changé pour lui. A ses yeux la France était une ennemie. Sa colère redoubla, quand il sut par sa correspondance qu'il était en pleine défaveur à la cour, où le Cardinal, sous prétexte de lier amitié avec lui, avait cherché à le faire venir. Il ne voulut à aucun prix s'y trouver, voyant dans ce semblant de bon vouloir un piège qui lui était tendu pour rendre sa résistance impossible. On lu rapportait qu'à Hesdin le Cardinal n'avait pas craint de 4^ve à mots couverts et même ouvertement, qu'il n'avait en lui aucune confiance, et que Weymar était homme à livrei Brisach à l'empereur (3).

(1) Multum metuimus ne aula hœc, repulsarum catuâ , pecunias quitus maxime duz indiget reiendando se vindicet. (Grotius à Camerarius, 12 mars 1639, in ter epist. Grotii 1136, p. 513.)

Manet (idhuc Brisad cupido. Difficile est negotium, Dux perstat sibi retinere custodiam. (Grotius à CSamerarius, 16 avril 1639, inter ejnû^ Grotiiii50,p. 522.

(2) Quanta ardms Gallorum in hdc re cupiditas fuU^ tantà elusa in odium gravitts erupturam ; contracta inde animi œgriiudine incidit in

morbos qui anxietatem et mœrorem sequi soient Cubare eum in aree

Jouxiâ, (GrotÎQS à Oxonstiem 19 mars 1639, ep. 1137, p. 514.)

(3) Cardinalis conquestus est non modà nonvenisse ducem in hanc aula n .... mutationem in eo non levem deprehendi.,. quasi metueret quod BrisZ'^ cum dux imperatori traderet. (Grotitts à Ozenstiern, 19 mars.)

Ses amis craignaient qu'au milieu de ses perplexités , la maladie^ née de l'agitation de son âme, ne revînt (1). Les subsides de la France allaient se retirer de lui (9) ; que deviendrait-il alors ? Il ne donnait plus d'ordre pour la continuation de la guerre, et dans l' entretemps fortiQait le château de Joux,dont on lui conseillait de faire don au roi pour faire oublier Brisach et mériter de nouvelles faveurs. Mais cet abandon lui semblait encore un cruel sacrifice, et Grotius était chargé de dire en haut lieu que les Suisses s'y opposaient (3) .

C'est au milieu de ces incertitudes et de ces colères qu'arriva le mois de juillet 1639. La rupture avec la France était parvenue au plus haut degré d'amertume. Richelieu voulait concentrer, pour cette année, la guerre dans le Comté de Bourgogne sans la porter en Allemagne. Weymar au contraire ne demandait qu'à passer le Rhin ; l'Allemagne, qui l'avait vu tant de fois vainqueur, était sa dernière espérance. Richelieu parlait d'appeler Villars dans le Comté, comme s'il se défiait du chef Suédois. Enfin il parut un jour s'adoucir, ei Weymar obtint l'autorisation de marcher vers le Rhin et se rendit à Brisach. Mais tout ses moyens de conquête lui étaient retirés (4) ; son armée était insuffisante ; Guébrian, le premier de ses capitaines, était réduit à 1200 fantassins sans vivres et sans solde (5) .

(1) Mérita dolet Excellentia Vestra liUeris 28 martii datis fortissimum ducem Vinariensem non pro suis meritis œslimari. Morbus quidem abiit, sed facile rediiurtUt si catuœ maneant. (Grotius à Camcrarius, 9 avril 1639. Ep. 1149, p. 521.

(2) Differt Gallia duci Vinariensi vires quitus Bhenum iranseat. (Epist. 1162, p. 528.)

(3) Grotius à Oxenstiem, 9 avril 1639, inter ep. Grntii 1150, p, 522. (4 et 5) Dux Vinariensis negat se copias habere quibuscum RIienum

transire possU. Et verum didt: vix enim mille et ducentos apud se Guebriawas hahei sine eomvMoiu, sine pecuniâ. (Grotius à Cameraiîus, 9 juillet 1639: inter epist. Grotii, 1202, p, 343).

sous PHILIPPE IV. H5

C'est au milieu de ces événements que Weymar, comme un homme qu'on envoie à une défaite certaine, sortit de la Franche-Comté, le désespoir et la fureur dans l'âme. Il tenait dans son emportement les propos les plus violents, on le disait prêt aux dernières extrémités, jusqu'à se rendre à Tempereur, et lui-même en parlait ouvertement (1). Il laissait Guébrian en Franche-Comté, probablement avec des instructions. La suite fut terrible. C'est alors qu'éclata l'incendie de Pontarlier et l'embrasement de nos montagnes. La destruction de Pontarlier, dans les circonstances horribles où elle eut lieu, est un fait unique dans nos annales.EUe fut annoncée d'avance (2), et, avant d'incendier la ville , le vainqueur en fit fermer les portes. Nombre d'habitants , prisonniers dans leurs maisons , ne purent échapper ou furent rejetés dans les flammes (3). Cette grande destruction s'étendit au reste du pays entre Pontarlier et Salins, où le feu fut mis de toutes parts.

(1) Dans les instructions de Richelieu à M. d*Âvaux, ambassadeur extraordinaire en Allemagne, on lit que Weymar est mal content de la France, qu*il s'en plaint avec de grands ressentiments» et que ses discours avaient donné lieu aux ennemis d*espérer de le divertir du bon chemin. — Pour éviter une rupture, on lui protestera qu'on n*a pas à la cour la pensée qu'il a traité avec les ennemis, comme il s'en vante. {Lettres de Richelieu, VI, iiO, AU, 423, 42é.)

(2) « Le paysan de La Rivière dit que Tennemy la brulast entière- € ment et Téglise, et que aujourd*huy il entend brusler Pontarlier. » (Le baron de Mélisey au Parlement. Salins, 6 juillet 1639.) — a Quelques « gentilhommes catholiques advortirent les plus honnestes gens qui « restoient à Pontarlier de se retirer, sachant le jour qui estoit des-

< tiné pour le brusler, et, le jour arrivé, furent fermées les portes de « la ville et gardes posées pour empescher aucun de sortir ; puis les « boutefeux disposés, etc. » (Hist. de Dix ans, p. 233.)

(3) « Depuis l'embrasement de la ville de Saint-Claude, les François

< et Suédois ont aussy réduitte en cendre celle de Pontarlier, où ils « ont bruslé plus de 300 personnes qui y restoient de tous Âges , sexes f et qualités. Ils ont pareillement perdu par le feu le bourg de la

Dans la terre de Morteau, les Suédois brûlèreat, disent les témoins du temps, deux mille cinq cents maisons (i). Cet incendie général consuma des centaines de grands et beaux villages. « Le feu de Pontarlier, dit le narrateur contem- (L porain, parut toute la nuit, et si grand qu'à Sainte- € Anne où j'estois, forteresse éloignée de six lieues, on € voyoit aussi clair que de jour sur nos remparts (2). »

Tels furent les adieux des Suédois à la Franche-Comté. € Lapeste,ajoute-l-il,ne fit pas moins de mal que l'ennemi, € tuant partout où elle rencontroit une personne à frap- « per. Salins fat le plus affligé. A Sainte-Anne il mourut a quinze cents personnes qui y estoient, peu moins de <c mille durant les mois de juin et de juillet. y>

Weymar devait peu survivre à cet acte d'atroce barbarie accompli le 6 juillet 1639. Le 48, douze jours après, il était frappé de trois charbons sur le cœur, et se faisait transporter à Neubourg où il mourut. Un trompette né à Baume raconta qu'il se trouvait dans la barque qui, sur le Rhin transportait, d'une rive à l'autre, les entrailles de Weymar (3). Dans cette mort si rapide, les contemporains virent la main de Dieu sur le plus implacable ennemi de la maison d'Autriche, et la juste vengeance de l'incendie de Pontarlier.

€ Rivière (celui de Jougne, ces mots effacés)^ la terre de Beau vois et « celle de Morteau. > {Lettre du Parlement à Son Altesse royale, 22 juUlet 1639.)

(1) Enquête de Morteau, 1658, dans les placets des communes. Archives des Etats.

(2) Hist. de Dix ans, p. 233.

(3) c Celluj que je vous nommois de Mortau est un trompette du « régiment de M. le marquis {de Saint-Martin) , nommé Estienne c Ronsselle de Baume, qui avoit esté envoyé à l'ennemy, et dit avoir ff passé de Neubourg à Brisach par la même barque qui portoit le cœur c et les entrailles de Veymar. > (Froissard-Broissia au Parlement, 28 juUlet i639.)

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On a douté cependant^ dans le temps, si ce crime abominable devait être attribué à Weymar ou à Richelieu. Je dois dire que généralement, dans le Comté de Bourgogne, c'est à Weymar qu'il a été imputé (1), et les détails nouveaux,que j'ai recueillis sur l'état de fureur ou il était alors contre la France, confirment cette opinion. La France l'avait humilié. Comme sur Brisach, elle lui avait ôté toute espérance sur le Comté de Bourgogne, dont, à l'origine, il s'était cru souverain. Dès lors, tout à sa vengeance, il n'y avait fait , comme on l'a vu , et malgré les instances de Richelieu, aucune conquête importante, il n'aspirait qu'à en sortir. Ses derniers adieux au pays furent un grand embrasement. 11 voulait que la France, quand elle en serait maîtresse, n'y trouvât que des ruines.

Les montagnes, après ce grand incendie, n'offraient pas plus de ressources que la plaine ; la famine était plus violente que jamais ; faute de culture des terres, la désertion du pays devint générale (2). Il ne restait qu'un parti possible, celui déconcentrer toute la Bourgogne dans les quatre villes de Besançon, Dole, Gray et Salins, et de s'y défendre jusqu'à l'extrémité. Ce fut le moyen proposé par l'ambassadeur Sarmiento et par le Parlement, approuvé par

(i) Le 28 juillet 1639, on reçoit à Besançon la nouvelle de la mort du duc de Weymar « qui, après avoir exercé en ce pays toute la dé- « solation imaginable, a cru que Vanéantissement de la ville de Pon- « tarlier manquoit à ses conquestes, et ainsy y fut mis le feu par ses < soldats, lequel dévora en peu de temps ceste place, sans qu il y res- « tât une seule maison ni esglise. » {Délib. municip. de Besançon.)

« La mort de Weymar a délivré la Bourgongne du plus exécrable « eunemy qu'elle ayt jamais heu, ayant tousjours préjugé que ses im- « piétés ne dureroient pas longtemps, et semble que, pendant qu'il « exerceoit la plus grande rage en la ville de Pontarlier, son procès « ayt esté minuté au tribunal de la justice divine. » (Sarmiento au Parlement de. Dole, S août 1639,)

(2) GiBARDOT DB NosEROY, Guetre de Dix ans, p. 211, 212.

il 8 ÉTATS GÉNÉRAUX

TEspagne et exécuté par les chefs de guerre, c. Sarmiento, dit l'historien de la Guerre de Dix ans, fit entendre au a: Roy que Tunique moyen pour conserver la Bourgongne a étoit de la concentrer aux quatre villes de Besançon , c Salins, Dole et Gray (qui composent un juste quadran- (L gle, et ne peuvent estre coupées l'une de l'autre à cause € des rivières, bois et montagnes, qui leur fournissent leur ^ accès de l'une à l'autre), et pour le surplus falloit quitec ter la campagne qui estoit lors universellement ruinée ; <i et la Bourgongne estant mise en ce point dans la pure

a deffensive i> Puis, l'historien ajoute ce mot lugubre :

c Si les François continuoient leurs pensées de conquestes « et de guerres offensives, nos campagnes désertes seroient « beaux et grands fossés pour la defiense des quatre « villes (!)• >

Ce plan désespéré de la Bourgogne à l'agonie, accompli avec une prodigieuse énergie par nos pères jusqu'aux premières suspensions d'armes, leur permit d'attendre, toujours invincibles, la mort de Richelieu, que l'Espagne compta au nombre de ses plus grandes victoires, et celle de Louis XIll, qui le suivit de près dans la tombe.

4644. — Premières suspensions (T armes avec la France. — Heureuse influence (TAnne d* Autriche , veuve de Louis XIIL — Reprise des assemblées des neuf députés de VElat.

Nous arrivons sans intermédiaire à l'année 1644, lais-

(1) Le 26 février 1638, le Parlement de Dole écrivait à l'Infant « d^Espagne : < Il ne nous reste autre moyen qu^en résistant dans les c villes principales de Gray, Dole et Salins, puisque la campagne est « ruynée, bmslée, en une insigne désolatioi^. » {Corrup* du Parlement f liasse de février i638,)

sous PHILIPPE IV. 119

sant dans le silence beaucoup de faits étrangers à l'histoire des Etats. La mort de Richelieu et celle de Louis XIII, si rapprochées Tune de l'autre, eurent une grande influence sur le sort de la Franche-Comté. Une princesse espagnole, Anne d'Autriche , veuve du dernier roi de France et sœur du roi d'Espagne alors régnant, devenait régente de France pendant la minorité de Louis XIV, son fils. Elle apportait, quoi qu'on en ait dit (1),dans le gouvernement des affaires des vues toutes différentes de celles de Richelieu. Souvent son cœur s'était ému au récit des malheurs et de l'héroïsme de la Franche-Comté, le plus ancien héritage de sa famille. Louis XIII mort , < on aperçut aussitôt , dit Girardot de « Noseroy , les effets de la nouvelle régence. Car les dé- « pûtes des Suisses ayant représenté à la reine , de la (L part des treize cantons, que leurs intérêts estoient joints « aux nostres, elle fit résoudre au Conseil que rien ne « seroit entrepris sur ce pays pour le conquérir (2). »

Une trêve de vingt ans eût même été immédiatement consentie, si le gouvernement franc-comtois avait voulu s'engager à mettre en dépôt dans les mains des Suisses la ville de Gray , comme garantie que la province empêcherait, par la force, tout passage de troupes, que l'empire ou l'Espagne dirigerait contre la France. Mais les Franc- Comtois ne purent prendre cet engagement, leur pays étant trop épuisé et trop faible pour qu'ils fussent assurés de le tenir (3).

(1) M. d'Haussonyillb, Hi8t. de la réunion de la Lorraine à la France, II, 186.

{2)HiH. de Dix ans, liv. XVI, p. 299. — Voy. aussi Mém. de Jules Chifiety II. 136.

(3) Les lettres de Grotios prouvent que, dès 1639, ces idées germaient dans l'esprit des cantons suisses. « Helvetii ità videntur impe- • trari quietem comitatûs Burgundiœ, si Hispaniœ rex Salinas et Gratam < ipsorum custodiœ permitiat. > (Inter epistol. Grotii, 6 augusti 1639, p. 511.)

Toutefois cette paix imparfaite et précaire, due à la protection de la reine de France, mais plusieurs fois troublée permit aux neuf députés de l'Etat de reprendre par intervalle leurs réunions, dont nous allons poursuivre le récit.

20^ assemblée des neuf députés des États , 25 août 1644.

— Dole (1).

Cette session^ dont de Troyes n'a retrouvé qu'un fragment, quoique les archives des Etats en possèdent le texte entier, fut importante. Elle commença par une plainte énergique des députés qui s'étaient rendus à Dole sur une convocation de leur président, l'abbé des Trois-Rois. Sans leur participation, le Parlement et le Gouverneur, outre le surhaussement du sel, avait jeté sur les communautés un impôt de 90,000 francs.

Les députés déclarèrent que c'était là une grave atteinte aux libertés de la province, qu'un pareil abus d'autorité pouvait la rendre imposable pour jamais : « Si nous ne voulons, dirent-ils, en dissimulant le mal par une lâche complaisance, nous faire les complices de leur ruine, notre devoir est de nous opposer sans retard et formellement à de telles usurpations. ^

Une opinion différente eut ses partisans. C'est qu'il fallait des troupes pour garder la province, en défendre les places et les frontières ; qu'on ne pouvait avoir des soldats qu'en les payant, que tel était l'objet de ce subside ; qu'il fallait donc laisser, par nécessité et sans bruit, dormir les privilèges , sous peine de les ensevelir avec la province elle-même, dans une destruction commune.

(1) Papiers des Etats ^ liasse C, 227-230. — Des huit assemblées qui vont suivre jusqu*aax grands et véritables Etats de 1654, de TROTBSen a ignoré quatre et connu impar&itement deux autres.

sous PHILIPPE IV. 12i

Un troisième avis fut ouvert , celui d'assembler les maîears des villes, de conférer avec eux, et, s'ils y consentaient, de résoudre, sous l'autorité des Etats, une levée de deniers qui seraient perçus par mois sur la province pour l'entretien des troupes , et répartie par les maïeurs euxmêmes.

Cet avis l'emporta ; il réunit même l'unanimité des suffrages, et, pour le faire sanctionner par le Parlement, une audience lui fut demandée. Cette audience étant accordée, les députés comparurent le 26 du mois dans la grande salle de la Cour^ où le Parlement s'assembla pour les entendre. Le président Boyvin leur donna acte de leurs remontrances, et il fut convenu qu'ils se rendraient à Besançon près du Gouverneur le baron de Scey, pour conférer avec lui et l'archevêque sur la révocation qu'ils demandaient, ^vant tout, de ces dispositions illégales.

Le baron de Scey se borna à une réponse évasive et courtoise, mais l'archevêque les blâma ouvertement et conclut à leur révocation.

Les députés revinrent à Dole et délibérèrent de nouveau avec le Parlement qu'ils pressèrent, tout d'abord, de travailler au rétablissement de la neutralité, moyen le plus sûr de sauver. le pays.

Boyvin, avec sa fermeté ordinaire, fidèle au système que sa grande pratique des affaires lui avait toujours suggéré, prit la parole, et répéta que, pour sauver le pays il fallait d'abord le défendre, qu'il ne pouvait être défendu sans soldats, et que, sans ce subside impossible à remplacer, les troupes demeureraient sans solde. Il s'efforça d'établir que celte levée de deniers n'était pas un impôt, mais l'équivalent d'une contribution de guerre que, déjà par traité, les communautés payaient aux capitaines français ou suédois maîtres de plusieurs châteaux du territoire ; que la distribution des ordinaires du sel était, dès longtemps, altérée par la confusion des temps ; que ce qui tranchait tout^

c'était la nécessité, qui n'a pas de loi ; qu'enfin, pour sauvegarder les libertés du pays, les commis au gouvernement expédieraient aux députés des Etats des lettres de non préjudice.

Ces raisons, surtout la dernière, ne persuadèrent pas les députés, qui ne reconnaissaient qu'au Roi seul le droit de délivrer des lettres de cette nature. Ils refusèrent donc cette oflre comme sans valeur. Mais, ils finirent par déclarer que, fatigués d'une inutile résistance, ils cédaient au temps, sans approuver ces attentats contre lesquels ils protestaient.

L'assemblée s'occupa ensuite des dettes contractées, pendant la guerre, sur Tordre du Parlement, par les particuliers et les communes. Elle comprit tout l'intérêt qui s'attachait à leur cause, et fut d'avis qu'on cherchât le moyen d'adoucir les poursuites et les rigueurs des créanciers.

En terminant la séance, Boyvin, qui s'était livré à un grand travail sur tous les comptes de la guerre, et sur l'emploi de l'argent reçu à cette occasion par les chefs de la province, déposa sur le bureau des Etats ce travail de longue haleine , et écrit en entier de sa main, dont nous possédons encore aujourd'hui l'original (1).

2f« assemblée des neuf, 24 février 1645. — Dole (2).

Quoiqu'un semblant de paix eut reparu, que les chemins fussent plus surs à raison de la suspension d'armes, le repeuplement du pays ne faisait que commencer. Impossible encore de lui demander aucun subside ; même

(i) Aux Archives départementales du Doubs. Papiers des EUUs,

(2) C. 230, p. 9Ô. — DbTrotbs, Recès, tom. III, p. 100 et s., n*a

pttbtié qu'une partie de ce recès, à raison des lacunes ou des ayaries

de son manuscrit.

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