‹ Histoire des états généraux et des libertés publiques en Franche-Comté (volume 4)Chapitre 4 sur 15 · CHARLES II · texte numérisé non relu

CHARLES II

Session du 9 juin 1666. — Dole (1).

Philippe IV^ accablé d'infirmités et d'ennuis, assez faible depuis plusieurs années pour ne plus pouvoir signer son nom, était descendu dans la tombe au milieu des plus tristes pressentiments. Il laissait un successeur de quatre ans et demi, Charles II, son unique héritier, d'une santé frêle i faire craindre qu'il ne pClt atteindre Tâge d'homme. Avant de mourir Philippe le bénit, en lui souhaitant d'être plus heureux que son père. Anne d'Autriche, veuve du Roi,que par son testament il avait nommée tutrice et régente, était peu capable de porter le poids des affaires. Elle-même était brouillée depuis longtemps avec don Juan, le seul homme qui pût raffermir la couronne chancelante. Tout languissait en Espagne, épuisement des finances , défaite des armées, division dans les conseils. La même langueur s'apercevait dans les provinces. La Franche- Comté abattue se considérait comme abandonnée. Les murs de ses places en désordre et tombant en ruine ne pouvaient pas la défendre. Le Parlement, en plein discrédit attendait l'enquête qui devait disposer de son sort. Les États mécontents et découragés, haïssaient le gouvernement dé Flandre, et croyaient que, pour eux, il n'y avait plus ni recours ni justice.

C'est dans ces jours malheureux, pleins d'anxiété, que s'ouvrit, sous le nouveau règne, la session du 9 juin 1666, dernière assemblée des États généraux en Franche- Comté, puisqu'ils ne furent plus réunis dès lors, ni entre

(1) Reeès de 1666 dons dkTbotbs, III, p. 157 et i.

les deux conquêtes de Louis XIV, ni sous la domination française, quand elle devint définitive.

Philippe IV avait de nobles qualités, et il eût gouverné heureusement ses peuples, si, faible et vobiptueux, il n'eût pas abandonné à des favoris les rênes de F État. Le milieu et la fin de son règne furent désastreux pour la Franche- Comté. Cependant^ au dire de Jules Chiflet, sa mort causa à la nation franc-comtoise de sincères regrets. Les États, rassemblés à Dole, fireot éclater, tour à tour, leur douleur, leur joie, leurs espérances. Ils prêtèreut serment au jeune prince, un Te Deum fut chanté solennellement, le canon retentit, et, dans Dole, les maisons particulières furent illuminées. Ce bruit, selon le récit des États, alla annoncer, jusqu'aux nations voisines, la nouvelle de ce mémorable événement (1).

Cette joie était extérieure et factice. On voyait l'horizon chargé de nuages, la France plus menaçante que jamais. Par le traité des Pyrénées, Tinfante Marie-Thérèse, en épousant Louis XIV, avait, il est vrai, renoncé à la succession de son père. Mais le roi de France n'acceptait pas les termes de cette renonciation et demandait le tiers des États de son beau-père. La Franche-Comté était l'un des objets de ses prétentions, et en face de ce roi jeune, plein de résolution et d'ardeur, chef d'une noblesse belliqueuse, la longue minorité de l'enfant, qui allait régner sur l'Espagne, était une calamité de plus.

Les États se souvenaient de la désastreuse session de 1662, et ils savaient que le mauvais vouloir des Flamands continuait. Tout d'abord, en examinant les instructions données aux deux commissaires du Roi pour la session, on avait remarqué la formule insidieuse des lettres de convocation. La reine, il est vrai, les avait signées de sa main ;

(i) Instr.pourUi députés porteurs du recès de i666. Ibid., p. 267.

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mais, en semblant ainsi ménager sur cette grave question les libertés du pays, les ministres avaient cherché une phrase adroite pour les violer. Il y était dit : Noias vous ordonnions de vous assembler si vous jie l'avez desjà faict à la semonce de nostrc gouverneur, lieutenant généi^al de nos pays de par-delà. Ce fut l'objel de Tune des réclamations énergiques des États.

Leur attention se porta avec la même défiance sur les termes de la procuration de la reine pour la prestation du serment fait en son nom: on la reconnut insuffisante, et la rectification en fut également demandée.

Une autre proposition des ministres leur parut aussi grave qu'inacceptable ; ils requéraient que toutes les dettes affectant le domaine du Roi dans la Comté fussent acquittées par les États qui, déjà, avaient pris à leur charge toutes celles des communes contractées cependant d'autorité pendant la guerre. Elles l'avaient été sous la forme d'un prêt fait au Roi, mais la royauté n'avait pas accepté ce prêt, qui affecta gravement les finances de la province.

Les ministres flamands n'en demandèrent pas moins qu'à cette charge si lourde se joignît le paiement de toutes les sommes nécessaires pour la réparation des places fortes et renlrelien de leurs garnisons. C'en était trop : cette dépense énorme ne s'était jamais prise que sur le don gratuit et le domaine royal ; aussi les États la rejetèrent d'une manière absolue.

Sans respect pour les malheurs du pays, qui déjà ne pouvait plus acquitter ses lourdes dettes (l),les ministres flamands demandaient encore un don gratuit de 150,000 pa-

(1) Dm Troyes, III, p. 283. — € Il ne leur sera jamais possible d'actf quitter les dettes dont la province et les Estats se trouvent affectés... < ayant, non-seulement fourny des millions, mais encore tout ce qu'ils c possédoient. » (Ibid,, p. 283.)

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tagons (1), et, pour l'obtenir , ne rougissaient pas de répè* ter que, depuis 1644, la province jouissait des doux froks de là paix, et n'avait payé, en vingt-deux ans, que trois dons gratuits , chacun de 100,000 écus (2) ; comme si , dans ce laps de temps, l'Espagne avait pu lever un subside sur cette malheureuse province transformée en désert, et si, comngie on l'a vu,| ces trois dons gratuits de 900,000 francs, la province avait pu les payer autrement que par des emprunts.

C'était à décourager la fidélité et l'affection la plus éprouvée « Cependant les États, faisant un effort suprême à raison de l'avènement du jeune roi, votèrent un don gratuit de 150,000 francs.

Comme nous l'avons dit, malgré les réclamations si souvent répétées des États, les murailles des villes restaient dans un complet délabrement. L'assemblée de 1666 insista sur ce grave sujet, demandant que Salins, Dole, Gray et le fort de Joux fussent enfin mis en état de défense, le marquis de Castelrodrigo ayant lui-même, à son dernier voyage, constaté leur déplorable état.

Mais déjà, il faut le dire, il était trop tard pour y pourvoir, les attaques victorieuses de la France ne devant pas, dès lors, se faire longtemps attendre.

Le sentiment de ce danger prochain fit que les États insistèrent plus que jamais sur la nécessité d'une ligue défensive avec les cantons suisses, de manière à obtenir, en cas d'événements, leur secours armé.

Ils consignèrent, dans leurs réclamations, une réflexion pleine de tristesse, c'est que, à toutes les remontrances des trois dernières sessions, ils n'avaient pas reçu du souverain une seule apostille favorable.

Ils étaient profondément lassés du joug qui pesait sur

(i «t 2). Imi. de Coêtêlrairigoy db TROrm, III, 186.

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It pays ; et retrouvant leur ancienne fierté, ils déclarèrent qa'il ne serait fait aucune délivrance du don gratuit, sans qu'ils aient obtenu de la main de la reine les rectifications qu'ils demandaient.

Les ministres de Flandre comprirent, qu'en face d'une situation menaçante, et à Tavénement périlleux d'un enfant sur le trône d'Espagne, il ne fallait pas pousser les choses à l'extrémité, et, dans une partie des apostilles, ils se montrèrent plus accommodants qu'en 1662.

Il en fut de même pour le Parlement; on suspendit le projet d'enquête contre lui, et le conseiller Locquet, chargé d'y procéder, ne partit pas pour la Bourgogne (1). Mais, ce n'était qu'une trêve, la haine de Castelrodrigo resta la même ; elle allait jusqu'aux menaces, et le Parlement se plaignait à la reine que toutes les justifications qu'il lui adressait passaient à ses yeux pour autant de crimes. Tel était l'état de désorganisation de la Bourgogne quinze mois avant la première conquête de Louis XIV.

i667. Les députés de PÉtat et les négodalians deWatevtUe

près des cantons suisses.

La Franche-Comté, dans l'état où elle était réduite, ne pouvait se défendre par ses propres forces. Son repeuplement n'était encore qu'imparfait ; une partie des nouveaux habitants étaient des étrangers, et, dans le nombre, beau-

(i) 5 octobre 1665. Lettre de Nicolas Bonnetant aa Parlement. Ce correapondant lai écrit depuis Madrid, qu'on a suspendu l'enquâte contre le Parlement et le départ de Locquet. Il a parlé à quelques ministres qui ont compris combien il serait regrettable de commencer U règne é^un roi qui ne faiioU que de naistre^ par des remontrances contre vok peuple d*ane fidélité inébranlable. {Corresp, du Parlement de Dole).

coup de Français, auxquels un édit du roi de France allait bientôt ordonner, avant la conquête qu'il préparait, de quitter le territoire bourguignon sous peine de mort. Les finances du pays étaient ruinées ; la dette générale, tant celle deTÉtatque des particuliers, excédait trois millions. Dés longtemps, les dons gratuits votés par les Étals ne se payaient que par des emprunts. La province n'avait ni places fortes en état, ni milice suffisante, ni argent. La division régnait entre les villes principales, Besançon, Dole, Salins, qui se regardaient d'un œil jaloux, et, en cas de danger, étaient peu disposées à se secourir. La même mésintelligence existait entre le gouverneur général des Pays-Bas et le Parlement, et même entre le Parlement et le gouverneur de la province. 11 y avait dans les esprits un vague sentiment de crainte, Tavenir était sombre, le découragement partout ; un bruit, qui eut des conséquences fatales, était généralement répandu , c'est que , pour obtenir la paix, l'Espagne, dans un prochain avenir, céderait la Franche-Comté à la France. La reine régente assurait le contraire (1) ; mais quelle confiance sérieuse pouvait inspirer une monarchie à son déclin, ayant à sa tête un faible enfant et une femme incapable? Comme nous l'avons vu, l'Espagne avait sans pitié ruiné notre malheureux pays, et ses ministres des Pays-Bas l'avait réduit en servitude. La France savait, et c'était pour elle une

(1) Le 22 juin, le gouverneur de la province faisait pai^t aux ÉtaU, Bans les rassurer, d*uQC lettre de l'ambassadeur d'Espagne. D'après cette lettre il fallait faire savoir à tous les corps et Ktats de la province, ce que la reine régente lui avait écrit, savoir que Sa Majesté très chrétienne lui avoit fait demander pour toute prétention le Comté de Bourgogne. A quoi la reine avait répondu « qu'elle perdroit plutôt toui les aultres Estais de la couronne que de quitter sa chère Bourgogne, t (Dana les BtcU de dé frayes , IV, p, 85-86,) On sait comme cette promeiae fut tenue.

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grande tentation, que la Franche-Comté était, par sa faiblesse^ hors d'état de se défendre.

Avec les prétentions annoncées de Louis XIV, son ambition, ses armées et ses victoires, l'invasion prévue et loujours'menaçante pouvait d'un jour à l'autre éclater. Ce n'était pas une simple conjecture. Le 22 mars, dix mois avant la conquête, le Gouverneur communiquait au Parlement de Dole deux lettres reçues de France. On y rapportait les propos récemment tenus dans l'antichambre du Roi. On y avait dit tout haut qu'il fallait commencer l'année par l'attaque de la Franche-Comté ; que, dans le mauvais état oii elle était, quinze jours de campagne, avec 6000 hommes de pied et 3000 chevaux, étaient plus que suffisants pour se rendre maître de Salins, de Nozoroy, de Bletterans et d'Ornans, puisqu'il n'y avait qu'à marcher pour se saisir de toutes ces places, dont les murs étaient en ruine ; — que Ton ne rencontrerait pas d'obstacle, cette province n'ayant pas de soldats et aucune apparence d'en avoir ; — qu'autour de ces places le pays était bon et pouvait nourrir les garnisons qu'on y entretiendrait. Cette conversation avait été interrompue par l'arrivée du marquis de la Fuente, ambassadeur d'Espagne.

« Ma pensée, ajoute Hyenne en faisant cette communic cation, est que Salins sera la première ville attaquée, et c que si l'ennemy réussissoit à la prendre, on seroit réduit « à la dernière extrémité.

Dans une seconde lettre, écrite deux jours après, le gouverneur insiste sur la nécessité de promptes mesures de résistance, « puisqu'il est, dit-il, très probable qu'il n'y a « que l'abandonnement général auquel on recognoit ceste € province, et la facilité où elle se trouve d'être conquise € par très peu de troupes et en peu de temps qui puissent € donner envie et lieu de le faire (1). i>

(1) Corresp, du ParlemeiU de Dole, liasse de mars 1667,

A ces réflexions de la plus grande justesse le Parlement répond, le 24 mars, que les faits sont de la dernière importance et demandent de promptes et solides résolutions. II prie en conséquence le marquis d'Hyenne de venir à Dole, c Ce qui avancera plus les choses que quantité de € rescriptions (1). »

Parmi ces résolutions il en était une dont les esprits étaient depuis longtemps préoccupés, celle d'une alliance défensive avec la Suisse^ qui, au lieu d'une simple intervention amiable, selon l'ancienne ligue héréditaire, obligerait les cantons, en cas d'attaque contre le Comté de Bourgogne, à un secours armé. Ce projet de difficile exécution (2), rêvé depuis plus d'un siècle, regardé comme impossible par le cardinal de Granvelle, unirait, s'il pouvait réussir» les deux pays dans un intérêt commun, et contiendrait les entreprises de la France. Elle s'arrêterait devant la crainte de s'aliéner les Suisses, dont les troupes faisaient depuis longtemps l'une des principales forces de ses armées.

Mais comment réaliser cette entreprise 7

Il y avait alors au Parlement de Dole, un homme d'une rare intelligence, conseiller clerc et maitre des requêtes.

Sa vie, remplie des événements les plus étranges, semble un roman imaginé à plaisir ; il avait été d'abord prêtre catholique, puis musulman et pacha en Morée ; absous par le pape, il était rentré dans la vie ecclésiastique. Devenu abbé commendataire du riche monastère de Baume-les- Moines, puis magistrat à Dole, il portait la robe au Parlement comme il avait porté le cimeterre à Constantinople. Capable des rôles les plus difficiles, esprit supérieur, mais conscience sans scrupule, fougueux par nature, calme à

(i) Corresp. du Parlement de Dde, i667.

(2) € Chef-d*œayr6 qae plus d'an siècle et demy n'avoit pa achever, t que nos plus grands potentats et grands ministres avoient passionnéf ment désiré. » (Apologie de Laubespiny p. 102.)

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force d'artifice, de finesse, il avait appris, sous des masques et des climats opposés, à connaître les hommes, r.irt de manierles esprits et d'entraîner les assemblées. Avec un sens exquis et une dissimulation profonde, il possédait tout ce qu'il aurait fallu pour être, sous le règne de Charles-Quint, à qui la Franche-Comté a fourni tant d'hommes d'État éminents, l'un des diplomates les plus renommés de ce siècle (1).

Outre ses talents supérieurs, l'origine de sa famille, dont la Suisse était le berceau, le désignait naturellement aux -suffrages des États pour une négociation si difficile. Mais il était fort décrié dans la province. Aussi eut-on peine à faire agréer ce choix à Bruxelles, où \yateville fit deux voyages dans l'hiver de 1667 (2).

Définitivement nommé par les États et agréé enfin par Castelrodrigo, chargé d'instructions précises en leur nom, et muni d'une lettre pour le comte Casati, ambassadeur d'Espagne en Suisse, Wateville quitta son abbaye de Baume

(1) Voici le portrait que, dans son histoire de Louis le Grand (liv. III. p. 179), Pellisson fait de Wateville : € La Franche-Comté n'avoit • guères de personne plus intelligente et plus capable d^intrigues <][ue « dom Jean de Wateville. La nature et la foi*tune sembloient avoir c contribué presque également à son habileté. Un tempérament froid

< et paisible en apparence, ardent et violent en effet ; beaucoup d'esprit, f de vivacité et d'impétuosité au dedans ; beaucoup de dissimulation, « de modération et de retenue au dehors ; des flammes couvertes de « neige et de glaces ; un grand silence ou un torrent de paroles pro-

< près à persuader ; renfermé en lui-même, mais comme pour en sor- « tir au dehors avec plus de force ; tout cela exercé par une vie pleine « d'agitation et de tempêtes, propre à donnôr plus de fermeté et de c souplesse à Tesprit, comme les climats battus des orages à rendre

< les corps plus robustes et plus adroits. »

(2) « M. de Wateville avoit le malheur de n'avoir pas tout le monde « pour ami en cette province > ; et, pour le défendre, Laubespin ne trouvait que cette réflexion peu honorable, « çtt't/ faWoit regarder Fouvrage^ et non par F ouvrier, » (Apolog. de Laubespin^p. 101.)

i86 ÉTATS GÉNÉRAUX

le 2 mai 1667, et, franchissant la frontière, entra en Suisse, comme un homme sûr de lui-même et plein de confiance dans le succès de son entreprise. Dès Tabord dissimulant la pauvreté de la nation qu'il venait représenter, il afficha un grand luxe. Son personnel était nombreux, sa suite de vingt-cinq chevaux et de vingt-cinq personnes. Il parcourût plusieurs cantons, notamment Berne et Fribourg, visita les personnages les plus influents, les disposant d'avance à être favorables à la Franche-Comté, quand, le 2 juillet, s'ouvrirait à Baden la diète où la Suisse serait réunie. Ne pouvant, faute de temps, visiter tous les cantons, il en fit assembler quatre extraordinairement, Uri, Schvitz, Underwald et Zug, plus trois autres immédiatement après, défrayant tous les membres, voyages et journées, répandant l'argent, sans oublier personne, jusqu'aux valets.

Regardé presque comme un compatriote par les Suisses, l'abbé de Baume se fit promptement des amis parmi les membres de ces assemblées, et chercha par son affabilité à en augmenter le nombre, prodiguant les promesses, les cajoleries et les banquets. Le l^r juillet, veille de la diète, il arriva à Baden, prit maison particulière, tint table ouverte, gagnant tout le monde par sa grâce aimable et le charme de sa parole. C'est ainsi qu'il avança rapidement les préliminaires de sa négociation.

Sa première lettre écrite de Suisse, et adressée aux députés de l'Etat, est du 24 juin 4667. Il y dévoile tout le secret de sa politique, guidée à la fois par l'audace et par la prudence. La diète de Baden approche, et, faute de temps pour consulter ses commettants, il a dû agir de luimême et s'écarter de ses instructions ; la négociation offre de grandes difficultés qui viennent en partie de l'Espagne, et il doit les faire connaître.

€ La quantité de gens de tous les cantons qui ont servî c la France,dit-il, s'oppose beaucoup à nos desseings. L'in- € térest particulier de toucher l'argent de la pension, qu'on

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t dict comptant à Baden, nous est contraire, particuliè- € rement dans les cantons populaires. Le respect et la c crainte que les cantons ont pour le roy de France, qu'ils € voyent desjà armé, les faict balancer dans leurs résoluc lions. Le peu de satisfaction que les cantons catholiques € disent avoir de l'Espagne, tant au regard du peu de soin « qu'on a de payer les pensions qu'on leur doibt, comme € du mauvais traitement que leurs troupes disent avoir € reçu en Estramadure pendant qu'elles y ont servy, et « dont elles ne sont encore payées de leurs gages, € quoyque licenciées, faict un mauvais effect en leurs es- € prits, et leur faict considérer et écouter les menaces du c sieur Mouslier, lequel veut leur persuader que nous ne € sommes plus compris dans le cercle d'Allemagne, et que € sa majesté Philippe second nous en a retirés, que par € conséquent nous ne sommes plus en estât de jouir de la € ligue héréditaire.

« Voilà les oppositions que je prétends surmonter, € moyennant 400,000 francs de donatif aux particuliers « pour la défensive, et 200,000 francs aussy de donatif € aux particuliers pour la neutralité. i>

Mais cet argent doit être prêt, et Wateville, plus avisé que ses commettants, ne veut pas en renvoyer le paiement à un avenir incertain, c Pour le terme à les payer, dit-il, € je n'ay garde de le proposer, comme vous me mandez ; € car je gasterois tout, parce que vous savez que le monde c ayme beaucoup mieulx le présent que l'avenir.... Tout « deslay de paiement nous sera préjudiciable puisque, € ayant à faire aux principaux qui gouvernent le public, il « faut bien se garder de les rebuter et mettre en défiance < de nostre bonne foy... j>

D'après la même lettre, outre les 600,000 fr. qui précèdent, la Franche-Comté aura d'autres sacrifices à faire. Il faudra payer les soldats suisses qui vont arriver en garnison, leur avancer d'abord un mois de gages, puis les

solder tous les mois d'avance, à deux pistoles par mois.

€ Voilà, ajoute Wateville, comme on gouverne ce peuple ; € il faut de l'argent comptant : point d'argent, point de « Suisses. » Enfin il sera nécessaire de payer les députés qui iront en France solliciter la neutralité, et supporter une aggravation de la subvention annuelle appelée gracieuse reconnaissance , que la Franche-Comté paye au corps helvétique, et qui, de cinq cents écus d'or, sera portée à treize cents.

11 faut lire dans l'original cette lettre pleine de décision et d'un bon sens exquis (4). Tous les détails y sont prévus et discutés avec une sagacité merveilleuse, jusqu'à la question du sel fourni annuellement à la Suisse par nos salines et qui, au jugement des Suisses, forme a: le principal intérêt qu'ils ont à la conservation de iiotre province, »

Wateville, pour réussir, s'était beaucoup avancé vis à vis de la nation helvétique ; il craignait fort d'être désavoué, dans ses offres ou ses concessions excessives, par ceux qui l'avaient envoyé. Déjà on en parlait à Dole. 11 le savait ; sous le poids de la perplexité, il écrit au Parlement, le 24 juin :

« Je suis adverty par quelque ami, qu'on juge inutile « l'alliance ou déclaration et promesse de la défensive, à € raison des grosses sommes qu'il faudra trouver pour « payer ce monde qui est si cher, et du peu de moyens € qu'il y aura de les fournir.

€ A quoy je réponds qu'il eût été bon d'y penser avanl • de m'en donner la commission, et qu'on a raison, € prenant la chose par ce biais là ; mais que, nonobstant « cette difficulté, il est important et nécessaire à la pro- « vince d'obtenir et achepter, au prix de quatre cent mille « francs que je promettray, ladite déclaration de la défen- « sive.

(1) Elle est toate entière dans les Recèi de de Troyeif IV, p. 00 et s.

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€ io Parce que la France,voyant la résolution des Suisses c à nous défendre, consentira plus facilement à la neutralité, € s'y voyant obligée pour ne perdre l'amitié des Suisses.

€ ^ Parce que nos messieurs, souhaitant la garantie de € la neutralité, il n'en sauroit avoir d'autre que la sus- € dite defiensive, par le moyen de laquelle ils viendront à c obtenir la neutralité et garantie d'icelle qu'ils désirent ; c demeurant au surplus à leur liberté d'appeler ces secours € quand ils auront les moyens de les payer, ce que le Roy « ou le temps peuvent pourveoir.

€ Cependant cela ne laisse de faire un bon effet de loing, c rendant plus difficile la pensée de nous attaquer, pour* c veu qu'on ne publie pas que nous n'avons de quoy payer c nos secours, et par conséquent rendant plus facile la neu- € tralité, laquelle je crois qu'on aura peine d'obtenir, si c la déclaration de la défensive ne précède.

Il est aisé de l'apercevoir : l'une des vues de l'avisé diplomomate, en se hâtant le plus possible, était d'engager et de compromettre des cantons vis à vis de la France. Une fois leurs troupes envoyées sur le sol bourguignon pour le défendre, la rupture avec le gouvernement français sera consommée. Il suffira pour les Bourguignons d'aviser aux premières subventions, sauf ensuite à accomplir leurs promesses comme ils le pourront. Cette politique de l'ancien musulman rappelle à l'esprit ces vers du vizir Acomat dans Bajazet:

Le sang des Ottomans, Ne doit point en esclave obéir aux serments.

Promettez : aflranchi du devoir qui vous presse, Vous verrez de quel poids sera votre promesse.

Les plus rusés partageaient ce sentiment, disant qu'on ne pouvait espérer de l'Espagne, absorbée par les guerres de Portugal et de France, les sommes immenses nécessaires au traité suisse^ qu'il suffirait d'engager le corps helvéti(|UQ

par un traité, et d^en tirer quelques compagnies qui parussent sur nos remparts pour faire cognoistre V amitié de deux peuples ; que cette vue suffiroit pour rompre les mesures de Vennemi.

Pendant que, à défaut d'argent ou des moyens de s'en procurer, les meilleurs esprits n'envisageaient qu'avec perplexité l'issue de la négociation suisse, un brandon de discorde imprévu tombait, comme la foudre, sur la Franche-Comté. Toujours conduit par sa mortelle haine contre le ParlementjCastelrodrigo venait, sans qu'il en eut, il le paraît, prévenu la cour d'Espagne, de changer l'ancienne constitution de notre Bourgogne, en enlevant à la Cour de Dole toutes ses attributions politiques. Cette haine, qu'il semblait avoir héritée de son prédécesseur, Caracena, s'était, dans les derniers temps, singulièrement envenimée par les résistances du Parlement à ses volontés et les plaintes réitérées de ce corps contre lui à la cour de Madrid. L'année précédente il avait refusé de recevoir dans ses rangs le docteur Rend, que le gouverneur général avait nommé procureur général par acte de bon plaisir et sans la présentation ordinaire de la Cour. Malgré les ordres de Castelrodrigo, elle persistait dans son refus ; le puissant ministre s'emporta et dit que, si les magistrats de Dole persévéraient dans leur désobéissance, il prendrait la poste et se chargeait d'aller lui-même leur ôter leurs robes (1). Il tint à ce que ces paroles leur fussent rapportées ; mais répondant sur le même ton et sans s'émouvoir, les mem-

(1) Dans une lettre du 20 octobre 186(5, le Parlement expose à la reine que le conseiller fiscal de Mesmay a déclaré à la Cour, de la part du marquis de Castelrodrigo, qu*il avait charge de lui dire « que, si eUe ne recevoit le docteur Reud et no se conformoit aux ordres de Sa Majesté sans réplique, il viendroit plutôt en personne lever les robes à ceux qui auroient esté d'opinion contraire, le^chargeant de lui rendre compte de ce qui se seroit passé en cette occasion. » {Corresp. du ParL 1667.)

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bres de la Cour déclarèrent qu'ils tenaient la pourpre, non du ministre de Flandre mais du roi d'Espagne, et^qu'au Roi seul appartenait le droit de la leur ôter (1). Obligé, malgré son despostime, de laisser à néant sa menace quoique le procureur général Rend ne [put se faire installer, Rodrigo refoula au fond de son cœur sa colère, mais il n'en fut que plus irrité par ce mépris de sa puissance et sa vengeance n'attendait qu'une occasion (2) ; elle éclata enfin le 4 juin 1667. Ainsi que nous venons de le dire, il supprima, par édit de ce jour, le Parlement comme corps politique, et le remplaça par un conseil de sept membres, dont faisait partie le président du Parlement, avec le marquis d'Hyenne, gouverneur de la province, pour chef. Â cette révolution aussi brusque qu'inattendue, la Cour souveraine de Dole s'émut, protesta, porta hautement ses plaintes à Bruxelles et à Madrid ; mais, fidèle à ce despotisme dédaigneux du gouvernement des Pays-Bas, qui depuis huit ans pesait sur la province, Castelrodrigo ne prit pas la peine de répondre. La reine d'Espagne garda le même silence qui paraissait l'une des règles de son gouvernement. De son côté le Parlement, sans s'en inquiéter d'avantage, et regardant ce coup d'état comme non avenu, continua à gouverner la province, et le marquis d'Hyenne, après quelques velléités d'exécution, parut abandonner ce pou-

(1) < Une lettre du conseiller fiBcal de Mesmay au marquis de Castelrodrigo lui rendoit compte que « le Parlement avoit refusé de rece- € voir le procureur général Reud, nonobstant ses menaces d*ôter les « robes rouges à ceulx du corps, ainsy qu'il Tavoit entendu de sa part,

• et qu'au contraire la pluralité avoit répondu qu'ils ne portoient pas € leur robe par bien&it sien, mais par grâce du Roy, et qu'ils averti-

• roient Sa Majesté de sa violence. Cette lettre n'adoucit paa ce seigneur, i au contraire elle Taigrit contre le Parlement. » (Mém. de Jules Chi^ fUi, llj 208, dans les Doc, inédits sur l'histoire de la Franche-Comté.)

(2) « Castelrodrigo porta bien avant dans le cœur les ressentiments da notre désobéissance. » (Ibid. p. 209.)

voir éphémère, et finit lui-même par croire que Tédit n'existait plus (1).

Pendant ces événements, et au milieu des lentes délibérations des États de Franche-Comté, la diète de Suisse s'ouvrait^ le 2 juillet à Baden. C'est là que la grande question de la ligue défensive devait recevoir une solution définitive. Plein d'espoir dans les suffrages qu'il avait préparés avec tant d'activité et d'adresse, Wateville y parut avec assurance, en présence des délégués de la nation suisse, et en face de Moulier, agent du gouvernement français. L'un et l'autre furent successivement entendus. Wateville parla le premier, soutenant que le roi de France n'avait aucun droit sur le Comté de Bourgogne ; que, s'ils étaient attaqués, les Bourguignons sauraient se défendre avec vigueur, que leur cause était celle de la Suisse : <l Vos exc cellences, dit-il, savent très bien qu'il y a longtemps que c la France butte à s'acquérir par échange ou autrement € le comté de Neufchastel, en sorte que, si elle venoit à « bout de ce desseing et pouvoit s'emparer du Comté de € Bourgogne, vos cantons seroient amplement blocqués, c dès le lac de Genève jusques à celui de Constance, par la € puissance françoise avec laquelle il faudroit à tout moment « capituler. ^Wateville conclut que, dans le temps actuel, il ne s'agit plus pour les cantons de négocier une neutralité passagère, mais qu'ils doivent s'engager à soutenir l'indépendance de leurs voisins par la force des armes (2).

(i) DuNOD, tom. Illf p. 684-85. — < Le conseil que ce seigneur « (Castelrodrigo) avoit voulu établir dans le Comté, avoit été impugné

< par le Parlement, qui, ayant &lt des remontrances là dessus, et son f Président s*en étant soustrait , Tavoit laissé sans autorité et eani

< exercice. » Apologie du marquis d' Yenne, p. 38.

(2) Les discours et les répliques de Wateville et de Moulier devant la diète sont rapportés en entier dans les Recis de de Troyet, / V, p. ii6

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Moulier, dans sa réponse, présenta le roi de France comme le légitime souverain du Comté, en vertu des droits de la reine, les Franc-Comtois comme des sujets rebelles, les Suisses comme les plus anciens alliés de la France. C'est à la France qu'ils doivent la naissance de leur république. Jamais ils n'ont soutenu les Bourguignons par les armes, ils resteront fidèles à leur passé comme à l'ancienne alliance. Il termina en annonçant que les pensions de la France sont prêtes, et que le Roi va les augmenter encore.

Quelque séduisantes et appropriées à l'esprit des Suisses que fussent ces dernières paroles, la résolution de la diète était prise par avance. Elle prononça après avoir entendu les deux adversaires dans leurs discours et leurs répliques. Soit par prudence, soit par un sentiment de défiance sur la solidité des promesses franc-comtoises , l'assemblée garda le large dans sa délibération, qui devait être rendue publique (1), et, dans cet acte comme dans la lettre qu'elle adressa au roi de France pour lui recommander la nation franc-comtoise, son langage n'excéda guères les termes de l'ancienne ligue héréditaire (2).

Mais, en secret, un secours beaucoup plus effectif avait été prorois par le corps helvétique ; aussi, quand Wateville de retour de Suisse fut appelé à Dole, soit devant les États soit devant le Parlement, il fit voir que les Suisses étaient sérieusement engagés (3), et que lui même avait de point en point accompli tous les articles de ses instructions (4).

Comme preuve, il montra le projet du traité, tel qu'il l'avait arrêté avec les représentants delà confédération (5).

(i et 2) Voj. ees deux pièces dans les Hecès de de Trot es, /V, p.

(3) Ce rapport fort important se trouve dans les mêmes Recèsj IV, p,

(4) Ihid,,p, 186.

(5) Voy/ce projet, tWd., iV, p. 200^

Dès le 8 juillet^ les dix-huit députés de l'État avaient été assemblés, et, connaissant les promesses faites aux Suisses par Wateville, ils s'étaient décidés à un grand effort, votant 400,000 fr. pour l'alliance suisse, et 100,000 fr. pour la neutralité, plus 7,000 fr. demandés à part pour certains cantons par l'ambassadeur Casati.

Les États, le Parlement et le Gouverneup, après avoir entendu Wateville et rendu hommage à ce grand succès, concentrèrent leur attention sur l'exécution à donner au traité ; les conditions leur en parurent impossibles, comme aux députés de l'État, au delà des 600,000 fr. à distribuer secrètement aux membres influents des cantons (1). Comme la question était des plus graves, il fut décidé qu'on assemblerait de nouveau les dix-huit, qu'elle concernait plus particulièrement. Ils furent convoqués, et se réunirent à Dole le 15 août, jour marqué par une délibération des plus importantes, à laquelle l'archevêque de Besan.çon, l'un d'eux, assista ; les corps délibérèrent séparément. Aux discussions des députés, se mêlèrent, quoique dans des locaux différentSjCelles du Parlement et du Gouverneur, les articles adoptés parles États leur étant successivement soumis (2).

On sentait que le sort de la Franche-Comté était en jeu ; aussi le débat fut-il solennel et complet. D'un commun accord, le projet de traité présenté par Wateville fut

(i) La provincd ne peut fournir les deniers nécessaires si Sa Majesté ne veut y contribuer .... (séance du 13 août i667y dans db Troyes, IV ^ 168) ; — seulement il est décidé que les États s'engagent pour 400,000 fr. {Ibid., p. 178.) — « On calculoit aux États que, quelque rabais « qu'on fit à ce nombre, la province étoit incapable de fournir à la solde « d'une nation dont les plus grands Etats de l'Europe se trouvent bien € souvent incommodés. Quant à Tavance de 400,000, c' étoit une affidre « vuidée. » Nicolas, Relation, p. 8.

(2) Voy. cette séance du 15 août 1667 dans les Rtcès de de Troyes, IV, p. 171.

sous CHARLES II. 195

approuvé. On consentit que la province s'engageât à fournir les 600,000 f. promis par Wateville. Mais il en fut autrement pour la levée et l'entretien des soldats suisses auxiliaires, ainsi que pour l'aggravation de la gracieuse reconnaissance. Jointe à la première, la seconde charge que Ton considérait comme l'article principal et le plus onéreux du traité, fut unanimement déclarée au-dessus des forces de la nation; une aussi forte dépense ne pouvait être admise, qu'autant que la reine ou le gouverneur des Pays-Bas consentirait à l'accepter au compte de l'Espagne (1). On allait demander ce concours; mais, pour ne pas laisser se refroidir le bon vouloir des Suisses, on écrivit à la ligue helvétique pour lui exprimer les remercîments de la Bourgogne, et l'assurer que l'affaire se poursuivrait avec activité et sans aucun relard. Cela fait, les trois pouvoirs de la province, c'est-à-dire le Parlement, le Gouverneur et les États, délibérèrent pour dresser, mais séparément, les deux dépêches à envoyer à Madrid et à Bruxelles. Elles étaient écrites dans les termes les plus pressants. L'une était rédigée au nom du Gouverneur et du Parlement, l'autre au nom des États. Des courriers exprès furent choisis pour les porter, avec un itinéraire tracé d'avanCe à cause du danger des routes rendu plus imminent par la guerre des deux couronnes (2). L'un des courriers devait passer par Lyon,

(1) « Ce que meurement examiné, a esté résolu que la province ne

• se pouYoit charger de plus grande somme que de quatre cent mille i francs, et, comme le traicté se debvoit faire au nom de la province,

• 3 sembloit qu'elle y demeureroit obligée, et qu'on auroit subject de < s'adresser à elle pour tout le payement, partant, que Sa Majesté seroit « suppliée de nous donner assignat du payement des aultrcs sommes « accusées au dit traicté ; que, si elle ne le veult faire, rien n'en seroit

• dit dans le dit traicté; pour [quoy sera escrit à Sa Majesté ... » Recès de de Troyes» séance du il aoûty IV, p. 179,

(2) ReeèSyIV,p, 187.

l'autre par l'Allemagne. Il fallait être sûr que les lettres arriveraient à destination, sans tomber dans des mains étrangères. Les deux agents de Franche-Comté à Madrid et à Bruxelles, Mahuet et Bonnetant, investis de la confiance des États, furent chargés de les remettre en personne à la reine et à Castdrodrigo. On était si pressé d'avertir ce dernier, que, si le courrier ne le trouvait pas à Bruxelles, siège de son gouvernement, on devait le chercher sans retard partout où il serait (1).

La lettre écrite en commun à la reine par le Parlement etleGouverneur,exprimait vivement le désir de voir le traité suisse aboutir à bonne fin, et l'impossibilité où était la nation d'y arriver si elle était abandonnée à elle-même. On y lisait :

« Gomme la solde qui est promise par projet du traité c pour les soldats et officiers des troupes suisses, qui doic vent estre appelées pour noslre deffense, comme aussi € l'armement, s'il y en a aulcun, et aullres semblables dé- € pendances de telles levées, ainsy que l'augmentation de € la gracieuse recognoissance en faveur des cantons qui i entreront dans la ligue, emportent une cliarge qui, à € cause de sa grandeur^ ne peut estre soubstenue que par « des souverains, ceste province desjà épuisée par les € dernières guerres, par les efforts qu'elle vient de faire < ceste année pour se mettre en estât de s'opposer aux c nouvelles et injustes prétentions de la France, par les f dons gratuits qu'elle a payé et doit encore payer à Vostre « Majesté, et par les frais qu'elle a desjà faict pour ceste € négociation, se confie que Vostre Majesté agréera que les c dits Estats se chargent seulonent des deux mille francs c par mois qui doivent estre payés aux cantons associés, € toutes les fois qu'ils seront en guerre, et subvenir encore à

(1) Ihid,, p. i86.

sous CHARLES II. 197

€ la dépense qu'il œnvient de faire pour rheureu^e issue € de la dite négociation, et pour les recognoissances qui dot- « vent estre distribuées, excédant le tout cinq cent mille « francs. Qu'est une somme que les dits Estais seront « obligés de prendre par emprunt hors de la province, « parce qu'il ne s'y en peut rencontrer une pareille. Et « d'aultantque les Suisses ne voudront apparemment con- € dure le dit traité, qu'ils ne sachent avec certitude où se « pourront prendre les deniers pour la solde et armement « de leurs soldats, nous sommes obligés de représenter à « Vostre Majesté que, à moins qu'elle n'ait la bonté de € déclarer qu'elle y fournira, ainsy que à l'augmentation € de la gracieuse recognoissance, et que, pour toutes les « dépenses de la levée et entretien des dits Suisses, elle ne « donne des assignaux spéciaux tels que pourront estre « les revenus des saulneries et de son domaine , et , « comme ils ne peuvent suffire que pour une petite < partie de la dite dépense, il est nécessaire de pourveoir « à l'establissement d'un fond de deniers auquel on puisse « recourir; sans quoy non seulement le dit traicté ne se « conclura pas, mais encore, quand il seroit conclu, il € demeureroit infructueux, parce que la province n'aura € jamais la puissance de l'effectuer ; et, faute d'y satisfaire « au lieu de s'estre acquis l'estime et l'amitié des Suisses, € on encourroit leur aversion (1). 3>

On sentait les forces de la nation tellement épuisées que, dans leur délibération, les Etats se demandèrent s'il ne convenait pas en écrivant, de chercher à obtenir^ même pour la première partie du traité,c'est-à-dire pour les 600,000 fr., le secours de l'Espagne. Mais le Parlement et le Gouverneur ne furent pas de cet avis : ils jugèrent cette requête im-

(1) Voy. la lettre du Gouverneur et du Parlement à la reine d*Bspagne, 20 août 1667. db Tbotss, /V, p, i89 ets.

198 ÉTATS GÈNÉRArX

prudente, la nalion devant conserver à sa charge, du moins pour partie, les dépenses d'une négociation qu'elle avait elle-même provoquée.

Cependant les courriers étaient partis, se dirigeant en toute hâte vers Madrid et Bruxelles, emportant les lettres des trois pouvoirs et le projet du traité suisse. A ces lettres Wateville en avait joint deux autres, adressées Tune à Casteirodrigo dans les Pays-Bas, l'autre à son propre frère le marquis deWateville, personnage en crédita la cour d'Espagne (1). Du côté de cette puissance le succès, malgré tant d'efforts, demeurait incertain. Aussi au départ des courriers, on n'était pas sans inquiétude, et Ton se demandait : que va-t-il arriver ? Que répondront, chacun de son côté, la reine régente et le marquis de Casteirodrigo? Si l'Espagne, épuisée par les guerres passées et présentes, refuse son concours pourtant si indispensable, qu'adviendrat-il du traité suisse ?

Cependant, dès le mois d'août, une ouverture insidieuse, dont nous parlerons plus tard, avait été faite du côté de la France,celle d'un accommodement direct avec la Franche- Comté, sans l'intermédiaire du corps helvétique. Ce projet était séduisant. Dès le 45 août les États, le Gouverneur et le Parlement s'y rattachèrent. Il était bien dangereux ; si la ligue helvétique l'apprenait, on allait l'aliéner peut-être pour toujours. La France avait trouvé ce moyen adroit de briser une alliance qui lui inspirait beaucoup de crainte. Cependant, donnant dans le piège, les. trois pouvoirs de Bourgogne, par leur délibération du 15 août, résolurent de faire marcher de front les deux projets (2).

(1) c Le baron do Wateville connu par ces dernières guerres et par • l'ambassade d'Angleterre, maintenant ministre d'Espagne et du con- I seil suprême de Flandre à Madrid. • Pellisson, Con^. de la Franchec Comté,

(2) f Sur les advis venus de France, que Ton cstoit disposé de re-

sous CHARLES II. 199

Waleville, après un séjour de plusieurs semaines à Dole, avait quitté cette capitale pour revenir à son abbaye de Baume ; mais il ne trouva guère dans ce séjour paisible le calme et le repos de la solitude. L'œil attentif à tous les événements, l'oreille ouverte à tous les bruits, il suivait avec une ardeur inquiète sa grande affaire dont les lenteurs l'alarmaient. Chaque jour de retard semblait un siècle à sa bouillante nature. Qu'allait-il advenir de tant de promessess, qu'il avait faites aux chefs des cantons ? Déjà il lui semblait voir sa négociation compromise, ce peuple si avide d'argent refroidi et défiant, les cantons livrés sans défense à l'or et à toules les séductions des agents de la France. Pour marcher plus vile, il avait cru qu'on pouvait se passer de la ratification de l'Espagne, comme si son traité n'était que l'interprétation d'un traité plus ancien. Mais le Parlement y avait vu, non sans raison, un traité nouveau, pour lequel la ratification du souverain était nécessaire.

Ces lenteurs donnaient libre carrière aux ennemis de Wateville, qui ne cessaient de décrier son projet comme impraticable, ou comme une spéculation intéressée de sa part (1), tandis que l'accommodement direct avec la France, beaucoup moins dispendieux, pouvait être d'une exécution facile. Ce projet ayant, dès l'origine séduit les États, on avait résolu de nommer un conseil composé seulement de

c nouveler la neutralité, et que les moyens d*y parvenir estoient desjà « quelquement introduits, les Etats proposent à son Excellence (le c (iouvemeur) et à la Cour, si, en la conjoncture du temps, il ne seroit

• pas utile et advantageux d'embrasser cette voie comme plus utile et « plus prompte que ceUe de Tentremise des Suisses, sans pourtant s'en

• relascher. • Délib. du 15 août 1667. Recès de de Troyes^ IV, p. 197« Adhésion du Parlement et du Gouverneur. Ibid,, p. 198.

(1) On disoit qu*il ne £u8oit pas voir à qui il avoit promis les grati-* fications... (Apolog, de Laubespin. p. 102.)

trois membres qui suivraient Taffaire'dans le plus grand secret (1). Ces commissaires, choisis dans Tordre le plus élevé, étaient le gouverneur marquis d'IIyenne, le président du Parlement et Tarchevêque de Besançon. Les dix-huit sans exception et nombre de membres du Parlement s'étaient ralliés à ce parti, notamment le conseiller Boyvin, fils du célèbre président, Jobelot qui devint le chef de la Cour, Jault, autre conseiller, plus tard vice-président, et l'abbé de Bellevaux, Guillaume de Précipiano, conseiller-clerc, qui embrassa cette cause avec la plus grande chaleur, tellement qu'on disait qu'il était le chef du parti (2).

Il était dur pour Wateville de voir ses services dont il avait conscience, méconnus et récompensés par tant de traverses et des bruits déshonorants. Il eut cependant la force de ce contenir, et, sans montrer la plus légère émotion, il écrivit de son abbaye de Baume, le 27 septembre, au Parlement la lettre suivante :

« Messieurs, lorsque j'estois à Dole (au mois d'août), <L on asseuroit, sur les lettres des sieurs Colombet et c Michaud,que nous aurions bientôt un accomodement € par la voye de monsieur l'archevesque de Lyon ; depuis c j'ai appris qu'on s'est adressé au sieur Mouslier par <t l'entremise des sieurs Facio et Morcl ; j'entends aussy € que le sieur Mairet (3) faict de mesmes offres de son € costé, et, ne sacliant si tout cela aura Visstie qu'an s^est € persuadéy je suis obligé de vous advertir qu'on m'a écrit « de Genève que nous ferons bien de faire bonne provi-

(1) RecèB de de Troyes, IV, p. iiS,

(2)Voy. les Mém, de Jules Chiffet, /, p. 9i et s., dans les Boc. inéâ, sur Chist. de la Fr&nche-Comlé,

(3) Le célèbre auteur de Sophonisbe, né à Besançon, et habitant dè« longtemps Paris, où il avait été Tune des créatures de Richelieu. Attaché à son pays, il avait été plusieurs fois mêlé aux efforts faits pour obtenir à la Franche-Comté des suspensions d'armes avec la Franea.

sous CIIARLKS II. l^Ul

« sion do munitions, hommes et argent ; d'ailleurs on m'a « reservy de différents endroits que les ennemys préten- « dent prendre quartier dMiyver dans cesle province, € faisant desseing de faire entrer les troupes de Savoye € du costé de Nantua, et celles de la Bresse par Saint- « Amour, et celles de Loraine et Alsace par le bailliage « d'Amont. Je ne sais si ces nouvelles sont véritables, mais « je crois qu'elles sont à craindre, et qu'elles doivent « nous obliger à faire tous nos efforts pour nous en ga- € rantir par les armes, si les voyes d'accommodement ne

« peuvent avoir l'effet qu'on prétendoit Pour moi je

€ ne puis vous offrir que Teffect de la négociation de « Suisse^ au cas que Ton veuille avoir d'autres troupes c que les noslres, que je ne crois pas suffisantes pour tout « ce qui sera nécessaire, estant bien à considérer l'im- « portance qu'il y a de mettre de bonnes garnisons dans < Salins et Besançon....

« Je crois que quatre mille hommes de pied et deux ou € trois cents chevaux suisses joints à nos gens pour- « roient bien empescher qu'on ne prît des quartiers c d'hyver, et que le ravage que la province souffriroit d'un « tel logement est beaucoup plus considérable en soy (sans « y comprendre les conséquences et les suites) que la « paye qu'on donnera à ces Suisses. »

Dans la même lettre, Wateville aborde enfin le point capital de la difficulté ; mais sa réponse laisse apercevoir tout son embarras : « On pourra dire qu'on ne peut songer aux « Suisses avant les responses de Sa Majesté et sans ariîent, « mais je crois que, puisque nous avons tenté d'autres a voyes sur la confiance qu'elles seroient agréées (i), nous « pourrons aussy passer outre à celle-ci avec plus d'as-

(i) Allusion à l^accommodemeut direct poursuivi par les chefs de la nation franc- comtoise, quoique non autorise par le Gouverneur général,

âOâ ÉTATS GÉNÉRAUX

c surance, et, pour Vargentj nous y pouvofis employer € celuy dont on se voulait servir pour des accommodements , € au cas où ils ne puissent réussir (1). >

Evidemment cette solution n'en est pas une, il n'y avait aucune comparaison, pour les sommes à trouver alors, entre raccommodement direct et le traité suisse.

Il le savait bien ; tous les pouvoirs de la province, et lui même, avaient reconnu l'impossibilité absolue que la nation pût à elle seule accomplir dans leur totalité les conditions d'un traité si onéreux (2).

Si la France eût été sincère, il n'y avait de possible, dans l'état des finances de la Franche-Comté, que l'accommodement direct. < Aussi, dit avec raison un contemporain,? toute l'espérance du pays étoit tournée aux c traittés d'une ligue avec la Suisse, ou d'une neutralité c avec la France, n'ayant d'argent que pour se procurer ce € dernier remède (3). i^

Quoique, à la demande des États, Wateville eut écrit pressamment en Flandre et en Espagne, on remarquera que, dans cette lettre, il n'y fait aucune allusion. Politique clairvoyant, il n'en espérait rien ; il savait que l'Espagne était dès longtemps ruinée par une guerre de soixante ans contre les Portugais et les Catalans, la Hollande et les

(1) Lettre de Wateville, 27 septembre 1667. Reeès de de Troyes^ /V,p.2i9.

(2) J'insiste sur cette impossibilité qui est le nœud de la question, el que tous les contemporains sans exception ont reconnue, jasqu*à Laubespin, qui pourtant se déclare partisan du traité suisse. « Les conditions imposées par les cantons, dit-il, étoient d'une exécution mipossible par les grandes sommes qu'il falloit par avance leur fournir, et pour payer leurs troupes à des gages plus haut qu'il ne s'en paye en aucun estât de T Europe. > {Apologie du marquis de Laubespin, p. f 7, f8.)

(3) A NiooLAS, Discours et relation véritable sur le succès des armes de la France dans le Comté de Bourgogne en i668.

sous CHARLES II. 208

Pays-Bas (1 ) ; et effectivement Castelrodrigo a avoué depuis qu'alors il n'avait pas d'argent (2).

Longtemps attendue , la réponse du gouvernement général des Pays-Bas, datée du 26 septembre 4667, arriva enfin dans la première quinzaine d'octobre (3). Elle confirmait pleinement les prévisions de Wateville. Castelrodrigo ratifiait le projet du traité suisse, mais sans accorder rien de plus. Il admettait cependant l'envoi immédiat d'un coi*ps suisse de mille hommes en Franche-Comté, c Comme les c ennemys, disait-il, n'y sont pas encore entrés à main

< armée, et que la province ne doibt pas être surchargée

< sans nécessité, pour le présent la levée de mille Suisses € suffira pour renforcer les garnisons des postes et places € générales d'icelle, et, qu'attendu les frays extraordi- € naires que Sa Majesté doit supporter à cause de la

< guerre qu'elle soubstient, et l'impossibilité qu'il y a à ( présent de soldoyer les dits mille Suisses, tant officiers

< que soldats, d'autres deniers que de ceulx provenant du c surhaulsement du sel à faire, ou aultre telle imposition c que vous jugerez moins onéreuse au public et à la pro- € vince, il conviendra par provision les payer des dits de- « niers, ensemble tous les autres frays dépendant de la c dite négociation, d

(1) < Les Portugais et les Catalans, la Hollande et les Pays-Bas, par • une guerre de soixante ans avoient épuisé toutes les ressources de

< TEspagne. » (Nicola.s, ouv» cité, p. 47.)

(2) De Gourville raconte dans ses mémoires qu'étant à Bruxelles, en 1668, il vit le marquis de Castelrodrigo qui lui avoua que (Vannée précédente) il ne doutait pas qu'on n*eùt la guerre, « mais qu il fit semblant

< du contraire, parce que n'ayant point d'argent à donner à ceux qui € lui en demaudoient sous ce prétexte, les uns pour réparer leurs

< places qui en effet étoient dans un grand désordre, les autres pour

< acheter des munitions.... » (Mém. de Gourville, p. 5i8^ édit. Michaud, t. 29 delà nouvelle colleclion des Mém. deThisl. de France.)'

(3) Lettre de Castelrodrigo, 26 septembre 1667. (De Tbotbs, Recés, IV, p. 236, 237.)

iOi ÉTAtS GÉNÉRAUX

Ainsi abandonnée à elle-même, la province, en face d'une situation que toutes les autorités avaient reconnue impossible, se trouva dans le plus extrême embarras. Encore^ par l'effet d'un incroyable aveuglement, les députés à l'également ne furent, dans une conjoncture si pressante, convoqués pour en prendre communication, que le 19 novembre (1). Atterrés par cette lettre du Gouverneur général, et ne sachant que résoudre, ils prirent le parti d'adresser à la reine, qui ne répondait rien, une seconde supplique plus pressante que la première, et une autre i Castelrodrigo pour demander à titre de secours l'abandon des revenus du domaine royal (2). On parla même d'écrire à don Juan d'Autriche, qui venait d'être appelé au gouvernement des Pays-Bas. Mais ce projet si simple fat abandonné par la crainte de déplaire à Castelrodrigo que l'on redoutait mortellement (3).

On ne savait où trouver de l'argent. Le duc de Lorraine, Charles IV, avait^ il est vrai, offert dès le mois d'août, un prêt de 300^000 fr. Mais il avait, depuis la guerre de dix ans, laissé dans la province un si mauvais souvenir, que Ton s'effrayait de s'engager avec un semblable créancier (4),

(i) Séance des députés de TÉtat, 19 novembre 1667. De Trotbs, RecèSf IV, p. 200 et s.— Une lettre du Parlement, adressée à Yennes le 5 novembre 1667, nous donne l'explication de cette impardonnable lenteur; c'est que à raison des vacances, une partie des magistrats étaient absents de Dole, que leur permission était nécessaire pour la convocation des XVIII, et qu^en conséquence il fallait attendre la Saint- Martin, jour do la rentrée de la Cour. (Apolog, fT Yennes , pièces justif., p. Si.)

(2) .... Impossibilité d*y satisfaire si nous n'estions assistés des revenus des domaines de Sa Majesté, à défaut de quoi le traité demeure* roitsans effet et la province se déserteroit. {Séance desdqfftUés de rÉtai^ Î3 novembre i667. De Trotbs, Recès, IV, p. Si7.)

(3) Séance du 23 novembre 1667. {Ibid., p. 217-218,)

(4) Recès de db Troyes, IV, p. 240 et 177.

sous CHARLES II. SOS

capable de poursuivre sa dette les armes à la main. Cette proposition fut donc abandonnée. Les États embarrassés et indécis revinrent à l'idée de prendre, sauf à le remplacer plus tard, Targent de la milice ; mais ce moyen déjà rejeté parut si dangereux, en face d'une invasion peut-être imminente^ que le Parlement s'y opposa d'une manière absolue, et demanda qu'on n'en parlât plus (1).

Qui eut cru que, dans des circonstances si désespérées, Gasteirodrigo aurait l'idée d'enlever aux Bourguignons la ressource du dernier don gratuit pour l'employer, non au service de la province, mais à la guerre des Pays-Bas ? Cependant ce bruit s'en répandit avec insistance. En face d'un projet si révoltant, les députés de l'État retrouvèrent toute leur énergie, et déclarèrent hautement qu'à aucun prix il ne laisserait sortir cet argent du pays (2).

II y a dans le cours des événements, des situations telles que, quoi que fasse la sagesse humaine, elle ne peut plus prendre qu'un mauvais parti. Le mal était dans le labyrinthe inextricable où se trouvait la Franche-Comté (3). La cause de ce mal était le fait de l'Espagne qui, sans aucun

(1) Séance des députés du 26 novembre 1667. {Ibid., p, 5130.)

(2) Recès de de Troyes, IV, p. 225.

(3) < Los dons gratuits dont le Comté avoit servy le Roy so mon- « toient à 500,000 fr. en deniers ; à quoy si Ton ajoute 50.000 escus € de munitions qu*il a donné au Roy dans la dernière assemblée, 90,000 « à quoy il a été imposé pour sa quotcpart pour les assistances à « TEmpire contre lo Turc, le prix extraordinaire du sel auquel il « s'est volontairement soumis, l'argent contribué pour l'entretien de < ses milices, et les frais qu*il a faits pour se procurer l'assistance des c cantons Suisses, on trouvera facilement la somme de trois millions « sept cent cinquante-deux mille francs , au moins en cinq ans. » (Apologie du marquiê d'Yennes^ p. iO et ii.) — « Les dons gratuits et « le reste de la substance du Comté s'en sont allez aux États de « Flandre, ou en France par les suspensions d'armes. (Niodulb, Helation, jf, 25.)

égard aux malheurs de la nation et aux preuves de dévouement admirables qu'elle lui avait données, s'était obstinée à consommer sa ruine, et l'avait mise hors d'état de faire, par le traité suisse, usage de son dernier moyen de salut.

Aussi, ce qui frappe dans les derniers mois qui précé* dent l'entrée des troupes de Louis XIV dans la province, c'est l'embarras, le trouble, la lenteur, l'indécision ; c'est surtout le manque d'hommes capables. On aperçoit le danger, et on ne sait comment y faire face, on imagine cent expédients et on ne s'arrête à aucun. Pour trouver de l'argent on parle d'un emprunt à faire. Mais comment trouver des prêteurs, et quel sera le chiffre de l'emprunt? Pour le déterminer, le Parlement décide qu'on attendra le temps où les conditions de l'accommodement direct avec la France seront connues. Quelques-uns parlent de mettre la main sur le produit des octrois des villes. Un premier haussement de douze francs par charge de sel avait été imposé sur quarante-deux mille charges ; on décide de faire un second haussement pareil. Ce double impôt produira près d'un millon. Mais comment le recouvrer sans réduire les communautés au désespoir, et sans faire fuir les habitants ? Et cependant le pays, si peu peuplé encore, n'a pas besoin de voir son sol déserté par la moitié de ses défenseurs,au moment où, selon toute apparence, il va être envahi ; puis quelles lenteurs pour recouvrer un pareil impôt ! Nombre de campagnards ne sont^ils pas insolvables? On aperçoit ce mal, l'on n'y trouve d'autre remède que de faire, dans chaque communauté, payer le riche pour le pauvre^ au besoin parles voies de la contrainte (1). Mais d'autres difficultés viennent encore aggraver celles qui précèdent. Le prix extraordinaire du sel fût-il, dit un contemporain, membre du Parlement, obtenu dans toute son éten-

(1) liccès de D3 TiioYES, IV, p. 214.

sous CHARLES II. 207

due et sans embarras, cette ressource s*évanouit à l'instant même où elle va devenir plus nécessaire, c Les fermiers c amodiateurs des salines avoient réservé comme con- € dition expresse, qu'à la première guerre dans le Comté, c ils seroient licenciez de leur bail, attendu que par les € effets de la guerre, tout débit de sel leur étoit enlevé (1).» L'embarras est au comble, le temps s'écoule et les mauvais jours approchent. Ne sachant ob donner de la tête, le Gouverneur revient brusquement à l'idée de poursuivre le traité suisse et de convoquer les dix-huit pour trouver l'argent nécessaire (2). Mais ce n'est là qu'un simulacre pour couvrir sa responsabilité. Il sait mieux que personne que les conditions de ce traité sont impossibles : lui-même l'avait déclaré par écrit (3). Et, quand à la dernière comme à la première heure, le Parlement lui allégua cette impossibilité (4), il ne trouva absolument rien à répondre.

(i) NiGoiAS, RelatioTij p. 28.

(2) Recès de de Tboybs, tom. /V, p, îiS.

(3) Voy. supra et db Trotbs, IV, p. 190.

(4) Le marquis d* Yennes recoaoaît avoir reça da Parlement la lettre snlyante du 5 octobre 1667, qu'il insère dans les pièces justificatives de son apologie : « Nous estimons impossible de tenir la campagne sans « nous fonder sur les Suiâscs, que M. Tabbé de Baume dit que nous « pourrons faire venir dès maintenant pour nous opposer à ceux qui c Tiendraient prendre des quartiers d'hyver en ce pays . Si Vostre

< Seignettrie fait réflexion aux conditions imposées dans le projet de traité, ff elle jugera tout à fait impossible de fournir ce qui a été promis aux • Suisses, ni ce qu'il faut leur avancer avant que de sortir de leur € pays.,,, > (Apologie du marquis d^Yennes,p. 74.) A un langage si net, le Gouverneur, qui répond le lendemain, ne hasarde pas un seul mot pour le combattre (p. 29 et 30), Ce qui ne l'empêche pas d'avancer, quelques pages plus loin, par une contradiction flagrante, « que la pro- « vince a été privée de Tunique secours qu*elle pouvoit espérer d'une € alliance défensive avec les cantons helvétiques, par un aveuglement

< dont toutes les lumières du raisonnement ^n'ont pu éclairer les

< ténèbres. > {Ibid, p. 48.)

Au milieu < ^ette confusion, et, sous le coup de la nécessité, le Parlement, qui sent son impuissance, se rattache plus que jamais au projet qui coûtera le moins cher, celui de l'accommodement direct avec la France. En réalité, on était à la discrétion d'un ennemi qui n'épargnait ni la ruse ni les artifices. On apprend que Condé vient d'arriver à Dijon, siège de son gouvernemenL(d(3cembre 1867). Le Parlement lui députe deux de ses membres, Jobelot et Laubespin. Le prince les reçoit avec courtoisie, simule le plus grand bon vouloir pour la neutralité, mais suscite adroitement des obstacles, gagne du temps, et prépare aussi secrètement que possible l'armée qui dans un mois va envahir le Comté. La Bourgogne est dans les alarmes, cl Tannée 1667 se clôt au milieu de ces cruelles incertitudes (1).

Depuis longtemps cependant les avis d'une invasion prochaine arrivaient de toutes parts. Ils redoublent à celle époque. Le Gouverneur l'écrit au Parlement, le presse de profiler des derniers jours qui lui restent. Il est trop tard.

Nous allons voir que la conquête de la Franche-Comté était inévitable.

La FrancliC' Comté a-t-elle été trahie et vendue

à Louis XIV f

Quand on se rappelle que, dans la terrible guerre de dix ans, cette province a résisté, sans être vaincue, à tant d'invasions des armées françaises dirigées par le génie de Richelieu, et que^ en 1068, elle a été conquise en quinze jours

(1) « Les aff&irea de l'accommodemeat do cette province avec la « France no sont guères plus avancées qu au temps de la dernière a»- « semblée. » {Séance det dépuUs du 29 décembre 1667. De Troyes. RecèSy IV, p, 249.

sous GUAHLES II. ^9

par celles de Louis XIV, on est saisi d*ctL cernent, et cet ctonnement conduit sans peine à l'idée d'ime trahison.

Revenus à eux-mêmes après une première stupeur, les Franc-Comtois, si fiers de leur réputation de nation aussi fidèle qu'invincible,se persuadèrent qu'ils avaient été trahis, et Torgueil national, profondément ému, ne vit plus dans les chefs du pays que des hommes vendus qui l'avaient livré à l'ennemi (1).

. Aussi nulle part ces derniers n'ont pu d'accusateurs plus déclarés que dans le peuple même de la Bourgogne. Répété par mille bouches, ce bruit est passé dans les récits de l'histoire, et Voltaire s'en est rendu l'interprète quand il le traduit ainsi dans son s iècle de Louis XIV :

« Quoi qu'en dise Pellisson, on ne se borna pas à em- « ployer la force. On gagna d'abord quelques citoyens par « des présents et des espérances. On s'assura l'abbé Jean « de Wateville... Il eut la parole d'être grand doyen, et « d'avoir d'autres bénéfices. On acheta peu cher quelques <!C magistrats, quelques officiers, et à la fin le marquis « d'Hyenne gouverneur général devint si traître qn'il ac- € cepta publiquement après la guerre une grosse pension n et le grade de lieutenant général en France. Ces inlri- « gués secrètes à peine commencées furent soutenues par « 30,000 hommes (2). >

De ces coupables intrigues, de cette traliison précédant l'entrée en campagne de l'armée française, Voltaire ne donne aucune preuve, et il n'en a aucune à donner. Au contraire j'ai eu en main, et j'ai étudié avec le plus grand

(1) « Une prompte conquête en ce pays estoit un événement si inconnu pour nous, que nous avons esté jetez dans le désespoir et dans la fureur, quand nous avons pu remarquer nostre sui^rise... (Apologie de LaubMpin, p. 290.)

(2) Voltaire, Siècle de Louis XIV y chap. IX intitulé: Conquête de a Franche-ComU

soin toutes les pièces originales du temps, fort nombreuses dans nos archives, et je n'y ai rien vu de semblable.

Pellisson, qui accompagnait Louis XIV, a fait en France les mêmes recherches, et est arrivé au même résultat.

« Je n'ignore pas, dit-il, que si Ton veut en croire de a certains Comtois, préoccupés d'une folle passion pour € leur patrie, tout se sera passé par de secrètes intelli- « gences chez eux : don Jean de Wateville et le marquis c: d'Yennes auront été pratiquez et gagnez longtemps « devant,,. Ils ajouteront que les gouverneurs ont vendu AL leurs places, marqueront les sommes données ou les es- « pérances de bénéfices et de dignitez. Pour moi, qui « n'écrirai jamais d'histoire si je ne puis le faire qu'en € altérant la vérité, après avoir fait plus de diligence qu'il « m'est permis de le dire pour en être informé, j'ai connu « très clairement et à n'en pouvoir douter, qu'il n'y a rien « en cela que de chimérique (1 ). >

Sans doute, dès les premiers jours de l'invasion, lorsqu'il a été visible pour tous que la conquête était inévitable,et que toute espérance de salut était perdue, la conduite du marquis d'Yenne et celle de Wateville ont été indignes de gens d'honneur. En faisant capituler le château de Joux et celui de Sainte-Anne, en aidant de concert avec Wateville à la reddition de Gray, les actes du marquis d'Yennes n'ont plus été ceux d'un Franc-Comtois et d'un Gouverneur de la province. Mais jusque là ces deux hommes avaient été sincères et irréprochables.

L'un et l'autre avaient voulu et cherché le salut de la province ; pendant quinze mois le marquis d'Yennes n'a cessé de presser le Parlement de prendre les mesures de défense. Ses efforts ont été inutiles près d'un corps dominé par ce sa tendresse exagérée pour le peuple (2) ; j> mais tout

(i) Continuation des Mémoires de littérature, VII, p. i89 et s. (2) Apolog, d'Yennes,

sous CHARLES II. Hi

a changé dès que les premiers bataillons français ont paru à la frontière et passé la Saône. Dès ce jour le marquis d'Yennes perd la tête ; sans espoir, il est sans force, toute son énergie Ta abandonné, il maudit le sort qui le déshonore, il maudit le Parlement qui ne Ta pas secondé à temps (1). Il ne veut plus rien avoir de commun avec lui. Vainement on le supplie de venir à Dole pour concerter la défense, il s'obstine à ne pas quitter Gray, sa résidence ordinaire. La Cour est réduite à lui dépêcher le conseiller Jacquot, son compagnon de table. 11 cède enfin, et arrive à Dole, mais, dès qu'il a pris place au Parlement, c'est pour déclarer qu'il n'y a pas de résistance possible, et que les divisions ont perdu la province (2).

Là-dessus, et lorsque les billets ont été écrits pour la levée de la milice, il se prépare à partir, et quitte cette ville le 2 février premier jour de l'invasion. Il est, par ordre de la Cour, accompagné de l'avocat fiscal de Mesmay, qui ne doit plus le quitter. Dès lors il erre dans la campagne, sans prendre aucune mesure de guerre, sans essayer de presser la tardive levée de la milice. Il fuit d'étape en étape, de Gray à Besançon, de Besançon à Ornans, d'où il s'avance au plus près voisinage de la frontière suisse, et s'enferme éperdu dans le château de Joux, où il arrive à trois heures du matin.

De là il envoie son compagnon de route à Berne et à Fribourg, où Watteville, rentrant en Suisse, l'a inutilement précédé. 11 fait un pressant appel de secours à Bruxelles et à Milan, mais sa voix se perd dans le désert ; les plus mauvaises nouvelles lui arrivent de toutes parts, Besançon et Salins ont été attaqués et se sont renclus. Les Suisses, sollicités par Wateville, puis par de Mesmay ne veulent plus entendre parler du traité d'alliance. 11 sont

(1) Apolof/ie (TYenneSf p. '4.

(2) Mémoires de 3. Chiflet, l,p. iOO-lOi.

irrités et mécontents, on a abusé de leur bonne foi aucune des promesses qu'on leur a faites n'a été tenue ; ralliance défensive est restée sans suite, il est trop tard, les passages pour arriver aux villes principales du Comté sont fermés ou vont l'être par les armées françaises, et les cantons sont décidés à ne rien faire contre la France.

Les perplexités d'Yennes augmentent ; il ne songe plus qu'à fléchir le vainqueur et à se le rendre favorable au prix de toutes les humiliations. Cependant, le ^10 février, toujours au château de Joux, il écrit en langue espagnole à don Louis de Léon, gouverneur du Milanais, la lettre suivante :

€ Excellentissime Seigneur,

« Depuis celle que j'écrivis à Votre Excellence le 6 de <L ce mois par exprès, je lui dirai que, la nuit du même oc -jour, arrivèrent deux armées, l'une pour assiéger la « ville de Salins, commandée par le duc de Luxembourg, « et l'autre pour faire le siège de Besançon, commandée « par le prince de Condé ; que, le même jour, ils ont « occupé avec de la cavalerie les postes autour de Dole et « de Gray, et que, pour commencer le siège de Dole, ils « attendaient l'arrivée du Roi très chrétien. Le 6 du cou- « rant, la ville de Salins se rendit en un jour, à raison de c la faiblesse de ses murailles, et celle de Besançon aussi- « tôt, par d'autres motifs trop longs à exposer. Celle-ci f étant occupée le 8, le prince y entra et y prit un repas ; « mais il fut coucher au camp, et marcha le 9 avec son « armée pour attaquer la ville de Gray, en même temps c que le roi de France en personne assiégeait celle de « Dole ; et ces deux attaques se font, en laissant autour « de Salins qui s'est déjà rendu, le corps d'armée que « commande le duc de Luxembourg. De cette manière, € cette province est envahie par trois armées considérables c et un camp volant commandé par le comte de Bissy, le-

€ quel, du 4 au 9 de ce mois, a occupé les villes de c Bletterans^ de Saint-Amour, d'Orgelet, de Saint-Claude, € de Lons-le-Saunier, de Château-Châlon , dé Poligny, « d'Arbois et autres châteaux de peu d'importance. Tous « les chefs de ces troupes donnent des sauvegardes de la « part du Roi très chrétien à ceux qui le demandent, et « qui sont en grand nombre (1). C'est pourquoi je n'ai pas c de quoi les défendre, étant réduit par le manque de trou- « pes, qui a toujours été dans cette province, à être renf fermé dans le château de Joux avec le baron de Saintf Moris et dix à douze personnes, gentilshommes et valets « à mon service, et 'à attendre des secours de Sa Majesté, « que Dieu garde^ et de ses ministres, et à voir la fin des € événements malheureux qui se sont succédé dans cette < province attaquée si vivement, et si peu en état d'y c résister. Je suis si mal accompagné, comme je le dis à « Votre Excellence, parce que les ennemis sont entrés si « brusquement, avec une telle puissance et de tant de <K côtés à la fois, que je me suis vu réduit à passer à « travers toute la province, toujours suivi par des partis € ennemis, et que le défaut de troupes m'a obligé à entrer c dans cette place avec peu de monde, après avoir pourvu € en chemin, quoique sans argent ni soldats, aux châteaux ec d'Ornans à trois lieues de Besançon et de Sainte-Anne à c deux lieues de Salins ; celui de Châteauvilain était déjà n. pourvu auparavant. J'ai maintenant des nouvelles, que « ceux (te Faucogney, de Saint- Hippolyte,de Châtillon-sousc Maiche, le sont de manière à ne pas recevoir de sauvec gardes ; celui de Joux l'est de la même manière, excepté f qu'il n'a pas d'artillerie, celle qu'il avait avant la guerre

(1) Todos los cabos destas tropas dan salvagardias de parte del Re chmtianissimo a quanio8 las piden, que son muchos. (Lettre du 10 février 1668, dans les piôces justif. deV Apologie du marquis d* Fennec, p. 115.)

f de France ayant été livrée lors de la paix générale. Ce « qui m'oblige à vous envoyer cet exprès, c'est que, lors € même que, avec ces châteaux, nous occupons plus de f quatorze lieues de long et cinq de large, nous sommes c réduits, faute d'argent, à ne pouvoir faire subsister le « peu de gens qu'il y a en garnison dans ces châteaux, et, c faute de troupes à ne pouvoir maintenir les paysans dans « leurs maisons, pour que, au moins, ils les pourvoient de « pain. Par là Votre Excellence verra l'importance qu'il y c a de me faire parvenir sur le champ et en espèces (les « lettres de change ne pouvant se recouvrer à temps), au € moins 20,000 écus par des personnes à cheval, et qui « fassent toute diligence pour entrer dans ce château de a Joux, qui confine d'une lieue et sans danger le comté de « Neuchâtel ; d'un autre côté, nous n'avons des munitions c pour quatre Jours dans aucun des châteaux que je tiens « en ma possession ; et ainsi je représente à Votre Excel- « lence que, faute de 20,000 écus et sur le champ, je f cours risque de perdre l'occasion d'acheter des muni- « tions de guerre, et de lever et payer gens suffisants o: pour maintenir le moindre de ces châteaux au moins « vingt jours, pendant que les armées de France sont « occupées aux sièges de Dole et de Gray. Votre Excellen- « ce me pardonnera si je la supplie d'envoyer les lettres « ci-incluses, tant à la Reine (celles qu'on adresse à Madrid € ne pouvant passer par la France) qu'au marquis de « Castelrodrigo, parce que les troupes françaises ont coupé « le passage au courier d'Allemagne qui va d'ici en Flandre, « lettres par lesquelles j'expose à Sa Majesté et au seigneur € marquis de Castelrodrigo, comme je l'ai fait à Votre « Excellence, l'état des choses de cette province, et que si f l'on n'y remédie très brièvement, je crains que les « châteaux ne demandent les mêmes sauvegardes que les (L villages que l'ennemi a occupés et qu'il attaque, et que, € faute de munitions et de gens que je puisse immédiate-

sous CHARLES II. 245

c ment lever, et faute d'argent, la province ne soit entière- € ment perdue. Au contraire, si nous pouvons conserver € les châteaux, nous avons un territoire à loger 50,000 € hommes, et des vivres à leur donner, pour maintenir € parmi eux la discipline pendant bien des jours, et à rec gagner facilement celui que les ennemis ont occupé, à € nous y loger avec peu de risques, et à entrer dans leurs « terres, comme ils ont fait dans les nôtres. Que Dieu le < fasse ainsi et garde Votre Excellence, comme je le désire.

Yennks.

Complètement abattu, sans force et sans espoir, comme il le dit lui même (1), il lui tardait d'en finir par une capitulation. Il avait amené avec lui au château trentetrois cavaliers et soixante-dix mousquetaires (2) ; quel" ques paysans seulement s'y étaient aussi retirés. Aucun des assiégés ne tira contre l'ennemi un seul coup de mousquet ; loin de là, le marquis de Noisy s'était approché des murailles,Yennes l'aperçut et cria par une fenêtre que personne de la garnison ne fît feu (3). Il signait quelques jours après une capitulation écrite, où il autorisait de plus le gouverneur de Sainte-Anne à se rendre. Cette forteresse et celle de Joux, deux des plus fortes places de la Franche- Comté, tombèrent aussi sans coup férir, entre les mains des Français.

Le marquis d'Yennes, dans son apologie s'efforce de justifier cette capitulation, comme s'il y avait été décidé par le gouverneur baron de Saint-Moris et par le découragement des paysans. Mais cette vaine excuse est confondue par ce brave commandant, dont le récit est confirmé par toutes les lâchetés du faible Gouverneur (4).

(1) Apologie du marquis d'Yennes, p, 46.

(2, 3, 4) Prise du château de Joux en 1668, Jusiificat, du baron de Saint'Moris.

Après la capitulalion, il se rendit au camp du Roi qui, après la prise de Dole, assiégeait la ville de Gray. Sur les ordres du Roi, et de concert avec Waleville qui l'avait précédé au camp, il entra dans la place, où leurs discours eurent une grande influence sur la capitulation.

Pour prouver la culpabilité du Gouverneur, on a beaucoup parlé de Terreur de date dans la convocation des milices. Dans son apologie, le marquis d'Yennes la rappelle sans pouvoir l'expliquer (1). Jules Chiflet, témoin attentif des événements, y voit une certaine fatalité, ce On proposa, « dit-il (2), pour quel jour on lèveroit cette milice, et on € résolut que sans perdre de temps, et dans les billets € portant les ordres, il y auroit ce mot dC incessamment, . <!: Mais je ne sais comme depuis, par une certaine fatalité^ « on n'y mit que pour le dixième (jour). Ce qui fut cause « de la perte de la province. » Effectivement, coupées par l'ennemi, les milices ne purent entrer ni à Besançon ni à Dole. Dunod, plus affirmatif, y voit presque une trahison, dont il laisse tomber le soupçon sur le marquis d'Yennes. « Les mandements, dit l'historien (3), pour faire <t. entrer les milices dans les places et châteaux-forts le 4 « février, suivant qu'on l'avoit délibéré , fixèrent cette « entrée au dix seulement. Fut-ce par équivoque, comme « le dit le marquis d'Yennes, qui étoit chargé de l'exé- « cution de cet ordre, ou par trahisœil C'est un mystère « qui n'a pu être approfondi. 3>

Il faut dire que, en portant ce jugement rigoureux, Dunod n'avait pas connaissance des mémoires de Jules Chiflet, bien mieux en état de juger les événements. Il est une autre source de lumière qui a aussi son importance.

(1) Apologie du marquis d'Yennes, p. 40 et s,

(2) Mém. de J. Chiflet, I, p. 102.

(3) Dunod, Hist. du Comté de Bourgog,, 7/i, 705,

sous CHARLES II. îil

C'est l'apologie du marquis de Laubespin.Il y parle, il est vrai, avec beaucoup de réserve de cette erreur, dont il semble éviter de relever la gravité. Seulement, ce qu'il dit suffit pour juger que les billets n'avaient point été préparés par le marquis d'Yennes seul, mais au sein du Parlement et par une commission dont Laubespin lui même faisait partie.

Après avoir retracé l'extrême difficulté qu'il y eut à décider Yennes à venir à Dole délibérer avec la Cour, l'auteur de l'apologie continue ainsi :

€ M. le Gouverneur arrivant ensuite, le Parlement le € supplia de proposer tout ce qu'il jugerait convenable au < service du Roy.

« Parmy les propositions qu'on fit de part et d'autre, € celle des milices estant la plus importante et la plus c pressée , le Parlement députa ses deux chevaliers , c messieurs de Saint-Martin et de Laubespin, et trois conc seillers, messieurs Jacquot, Jobelot et Chaillot, pour y € travailler incessamment avec le Gouverneur de la pro-

ft vince R fallut du temps pour imprimer ces billets

c et pour les remplir et signer, il en fallut pour les enc voyer dans les bailliages, pour de là les faire porter aux c communautés, et il en avoit fallu donner aux miliciens c pour se rendre dans les places, selon qu'ils en estoient c plus ou moins éloignez ; cela alla dans des longueurs c qui donnèrent lieu aux ennemis d'en empêcher l'effet par c secret qu'ils observèrent et par leur diligence à entrer c dans la province (1). :^

Ainsi Dunod s'est trompé quand il croit que la préparation des billets était confiée au marquis d'Yennes seul. J. Ghiflet remarque de plus que l'erreur fut reconnue après leur envoi, et qu'on s'efforça, mais trop tard,de la réparer.

(i) Apologie de Laubespin, p. i68,

Il n'attribue point non plus à une intelligence préméditée et secrète la participation du marquis à la capitulation de Gray. Loin de là, dans sa verte franchise, il peint le malheureux Gouverneur, arrivant au camp du Roi dans l'attitude la plus humiliée, et, à son approche, mais avant qu'il parût, Louis XIV poussant un grand éclat de rire qu'il eut peine à contenir au moment où entra le marquis déconcerté (i).

Il faut en dire autant de Wateviile, loyal aussi jusqu'à la conquête. Même à la dernière heure il offrit au Parlement de repartir, à ses frais, pour la Suisse, et de faire un dernier appel aux cantons : offre qu'il exécuta, mais qui, trop tardive, demeura sans effet. Seulement, quand il vit que tout était perdu sans ressource, il se fit français de bonne grâce (2), porta secours au plus fort, et, peu sensible aux scrupules de l'honneur, se hâta de prendre part au bénéfice de la victoire.

Pour les justifier l'un et l'autre de toute connivence concentrée d'avance avec le Roi, il est un fait de haute importance, qui n'a pas été remarqué. Pendant trois années^ de 1668 à 1671, leur procès fut instruit en Bourgogne et dans les Pays-Bas (3), ils étaient l'objet des plus violentes préventions, et on n'épargna aucun effort pour découvrir la vérité. A la suite de cette instruction, ils furent décrétés de prise de corps, l'assignation affichée sur la grande place de Bruxelles, leurs biens saisis. L'acte d'accusation releva dans les plus grands détails tous les griefs articulés contre eux. Cependant, dans cette articulation, ne figurent ni le fait des milices à la charge d'Yennes, ni, contre lui^et Wateville,

(1) Mém. de julbs chiflet, tom. i®', p. 173.

(2) i Aussitôt après la reddition de Besançon, il fit dire au prince i de Condô qu'il devenoit français avec sa patrie. » (Pelliason, p. 183.)

(3) Yoy. dans les Mémoires de j. chiflbt, les assignations affichées à Bruxelles contre Yennes et Wateville, tom. l•^ p. 503 et s.

sous CHARLES II. 219

aucun acte de connivence antérieur à la conquête. Celle observation semble décisive.

La conquête de la Franche-Comté ^ dans les circonstances où elle a eu lieu^ était un fait irhévUable.

Les récits enthousiastes de l'histoire, les mille voix de la renommée et les accents passionnés de la poésie contemporaine ont célébré sur tous les tons, comme l'une des merveilles du règne de Louis XIV, la conquête de la Franche-Comté, accomplie en plein hiver et en quinze jours. Et cependant pour quiconque envisagera les événements de sang froid, c'était un fait inévitable.

Tout favorisa l'entreprise française, tout était propre à abattre le courage des Bourguignons, et à rendre leur résistance impossible.

Par ses frontières, la Bourgogne isolée et sans secours, était enveloppée et cernée de tous côtés par la France, excepté du côté de la Suisse devenue, comme nous l'avons vu, indifférente et presque ennemie (1).

Jamais la Bourgogne n'avait été plus faible. Le marquis d'Yennes, son gouverneur, l'appelle avec raison une pror vince démantelée (2). Nombre des étrangers établis sur le sol bourguignon, n'avaient ni patriotisme ni attachement de cœur à la province. Plusieurs, loin d'offrir la moindre sécurité, étaient considérés comme autant d'ennemis (3). Le

(1) Apologie de Laubespin, p. ii. — La Suisse, dit-il encore, que nous

avions regardée com/ne notre unique ressource (Ibidjp, 9i). Quand

Wate ville et de Mesmay y retournèrent la dernière fois, on leur témoigna, un très grand mécontentement de la conduite des franc-comtois enrers les cantons. {Ibid, p. iOS,)

(2) Apologie du marquis d'YenneSy p. 59.

(3) Apolog, de Laubespin^ p. //4.

^0 ÉTATS GÈNÉRAUl

pays même n'était qu'imparfaitement repeuplé, c II n'y avoit € pas, dit un contemporain, la vingtième partie des habitants € d'ancienne origine, et, pour défendre ce pays abandonné c à ses seules forces, l'Espagne n'y avoit pas un corps de € troupes, un régiment, et même une seule compagnie (1). »

Complètement victorieuse dans les Pays-Bas, la France, qui n'avait jamais été plus forte, plus armée et plus unie, envoya en Franche-Comté trente mille hommes d'excellentes troupes, et pouvait en cas de besoin disposer de cent mille (2). Louis XIV prit le commandement de l'expédition. Il y engageait l'honneur de sa couronne ; dès qu'il fut entré sur le sol bourguignon, ce fut pour lui une nécessité de vaincre ; et sa présence fit des nobles et des seigneurs de son armée combattant sous ses yeux, autant de héros intrépides (3).

Préparée de loin, non sans astuce et dans le plus grand secret, par un chef tel que Condé, l'invasion fut subite et la consternation générale (4). La Franche-Comté prise au dépourvu^ sentit son impuissance ; trois mois avant l'invasion, le marquis d'Yennes, gouverneur de la province, écrivait au Parlegient de Dole : c Nous n'avons ni hommes, € ni munitions y ni argent (5) . i

Voyant l'extrême danger qui approchait, il n'avait cessé d'implorer le secours de l'Espagne, aussi embarrassée que lui. Elle le laissa pendant vingt-six mois, et jusqu'à la fin,

(1) Ibid, p. a. Voyez aussi p. ii4.

(2) c La France avoit cent mille hommes sous les armes et quatre • mois dorant elle pouvoit les employer en pleine liberté. » (Ihid, p. Î84.)

(3) < Sa présence étoit la moitié de leur courage et de leur ardeur. Pblusson, eontinuatim des Mémoires de littérature^ p. /56.

(4) Nicolas, Relation, p. 60.

(5) Lettre du marquis d^Yennes au Parlement, septembre i667. Correspondance du Parlement de Dole, liasse du mois de septembre.

sous CHARLES II. 231

sans réponse (1). Même silence du côté de Tempire d'Aile magne qui avait reçu la subvention du cercle de Bourgogne, à charge d'assistance réciproque, et qui ne lui envoya pas un soldat (2).

Quarante jours avant l'invasion^ le Gouverneur,au comble de l'inquiétude, faisait partir un gentilhomme du pays, Raincourt, pour les Pays-Bas, en le chargeant de porter i Castelrodrigo un pressant et suprême appel. Dans sa lettre il représentait avant tout le danger de Besançon et de Salins, qui furent en effet les premières places attaquées. Il n'avait pas à sa disposition les forces suffisantes pour défendre une seule de ces deux villes. 11 était, disait-il, sans argent, sans effets, sans soldats* pour résister à un si grand Roi. La province n'avait que mille hommes de pied, gens nouveaux et sans expérience, et quelques six cents hommes des vieilles garnisons, tous mariés et gens de métier. Les dons gratuits étaient épuisés, ce qui en restait à percevoir était impossible à recouvrer dans l'état de désertion du plat pays, causée tant par les alarmes de la guerre que par le rappel des Français, prélude d'une rupture inévitable. Raincourt arriva en Flandre, trouva ce pays aussi désarmé que la Bourgogne contre ce puissant ennemi ; et, à son retour, porteur d'une réponse insignifiante, trouva la province déjà envahie.

Les fortifications de nos places étaient dans un affreux délabrement (3). Condé le savait, Condé qui, comme gouver-

(1) Apologie du ïïMrquis étYemus, p, 74 ei 258,

(2) Apologie de Laubespin, p. 258.

(3) « Les muraiUds de nos petites yilles ayoient été rainées par 1m € Français oa par TiDJure da temps, et les habitants n'avoient pas moyen € de les rétablir, ni les gentilshommes celles de leurs chasteanx bruslez < et démolis. Au lien des armées bourgoignonnes qui oombattoient en « 1636, ces places ne pouvoient estre gardées que par des estrangen. • {Apolog. de Laubespinf p. U5.)

neur du duché de Bourgog]ie,habitait Dijon, si près de notre frontière, et qui avait fait explorer avec autant de soin que de silence les côtés faibles de notre pays. Les murailles de Besançon étaient mauvaises. La plupart des maçonneries, des demi-lunes de Dole tombèrent avant l'attaque, à l'entrée de Thiver. Il y avait quinze brèches énormes dans le mur d'enceinte de Salins, et le travail de réparation, commencé dans l'été de 1667, avait été suspendu faute d'argent ; ces murailles en pleine ruine offraient si peu de ressources , que le président Jobelot proposait, à cette époque, de les démolir (1). A Gray même les dehors, dit Pellisson^ étaient négligés, la palissade mauvaise et entrant à peine dans la terre en plusieurs endroits.

On avait également parlé de démolir Bletterans, petite ville aux murs de briques bâtis par les princes de Chalon non loin de Lons-le-Saunier et de la frontière méridionale du Comté ; cependant on conserva cette place qui était regardée comme l'une des clefs du bailliage d'Aval ; mais un complot devait la livrer aux Français. Une lettre anonyme qui le révèle au Parlement de Dole, et qui a été écrite un mois à peu près avant l'invasion, donne une idée de l'état de nos villes à cette époque et de la confiance qu'inspiraient leurs garnisons. On y lit :

« Le chasteau, dans Testât où il est présentement, peut « causer le ruine totale du bailliage d'Aval, pour être des- « muny d'hommes et d'armes, se trouvant dans iceluy une « bresche dans le lieu le plus dangereux entre la tour de « la chapelle et de la plate-forme, estant ladite bresche € d'environ six à huit toises de largeur, qui donne une « entrée très facile, et dès laquelle on peut emporter le c donjon.

« La garde ordinaire dudit chasteau est de six per- € sonnes.

(1) Apologie de Laubespinj p. 245,

sous CHARLES II. 22S

€ Les villages et hameaux qui y sont retrahants font le € nombre de plus de 200 hommes portant armes. Unis t français à Vexception de huit ou dix originaires du pays.

X Quant à la ville, elle est beaucoup ruinée ; les per- € sonnes portant armes qui l'habitent forment le nombre € d'environ 70 hommes, parmi lesquels il y a trois anciens € habitants^ trois ou quatre manœuvres, faisant en tout c sept à huit personnes originaires du pays, le surplus tous < français fort mal intentionnez^ à l'exception de cinq ou € six qui paroissent de bonne volonté à l'extérieur.

€ Et du surplus, quelques uns d'entr'eux, dans ces dert niers bruits de guerre, firent un complot, savoir d'é- € gorger le chevalier de Moyron commandant du chasteau, c de se saisir de Bleterans, et y établir pour commandant c un françois originel, it

Ainsi, dans une partie des places et des châteaux tout inspirait la défiance et la crainte, l'état des murs comme l'esprit des garnisons composées en partie d'étrangers.

Encore ces murailles si délabrées manquèrent-elles de défenseurs. Nous savons par quelle erreur funeste les milices, levées trop tard, ne purent arriver dans nos villes, et comment leur absence acheva d'y enlever ce dernier secours Les historiens remarquent en particulier qu'elles n'entrèrent ni à Dole ni à Besançon (1).

Ainsi tout conspira contre la Franche-Comté . Les éléments même y eurent leur part. Condé^ pendant qu'il préparait les troupes de l'expédition, avait dit que, pour le succès de l'entreprise, il ne redoutait que trois choses, la rigueur de l'hiver^ la destruction du pont de Rochefon^ qui lui rendrait plus difficile l'accès de Besançon et de Salins, et la négociation de Wateville.

Or, en 4668, l'hiver, souvent si rude dans la province,

(1) Apologie de Laubespin, p. Î86. — Mémoires de J. Chiflit, Um. i, p. iiô.

fut comme un printemps prématuré ; malgré des ordres précis, mais tardifs comme toutes les autres mesures de défense, le pont de Rochefort ne fut point abattu à temps, et les Français s'en emparèrent (1). Enfin la négociation de Waleville si habilement conduite, échoua, nous Tavons vu, par l'indigence des franc-comtois.

Si en 1668 les événements privèrent la nation de ses défenseurs, les chefs lui manquèrent plus encore (2). En 1636, elle avait à sa tète des hommes du plus mâle courage et d'une vertu toute romaine, enflammés par le patriotisme comme par leur passion pour TEspagne, Boyvin, Brun, Tabbé des Trois-Rois, président des États, le marquis de Saint-Martin, le baron de Scey. En 1668, cette pléiade de héros n'était plus et n'avait pas de successeurs ; à leur place on n'aperçoit que des hommes sans valeur et sans énergie ; le marquis d'Yennes qui, oubliant dans le péril qu'il est le gouverneur du pays, ne sait que capituler et s'enfuir ; à la tête du Parlement, c'est le vice-président Jault, un vieillard, chef accidentel de la compagnie, magistrat décrié et indigne. 11 ouvre le premier dans la délibération l'avis de capituler. Trois hommes résolus à braver la mort, Jules Chiflet, le maître des requêtes de Broissia, malgré son grand âge, et le conseiller Boyvin formé à l'école de son père, soutiennent seuls l'honneur de la Bourgogne (3), et, dans ce corps dégénéré, des clauses et

(1) « On commanda de bonne heure des gens pour retirer et enfoncer « les barques du Doubs et pour rompre le pont de Rochefort ; mais ce « dernier ordre fut si lentement exécuté que lôs ennemis s'en saisirent. » Apologie de Laube^in^ p. 165.

(2) « Dieu ôta le courage à notre province, en lui ôtant ses chefs. » Mèm, de j. chiflet, /, p. S28,

(3) Voy. les détails de cette dernière délibération du Parlement dans les Mémoires de julbs chiflet, tom, /e>', p. 160^ et dans V Apologie de Laubeipitif p. i9i.

sous CHARLES II. 225

dés réserves , dictées par Tintérêt particulier^ ajoutent encore à la faiblesse de la capitulation elle-même (1).

Avec de pareils hommes, on n'avait pu attendre ni les mesures de prévoyance avant le péril, ni l'énergie à la dernière heure. Les Bourguignons dont ils n'avaient pas la confiance, faiblirent avec eux. Il y avait d'ailleurs un sentiment aussi vrai que profond, c'est que toute résistance était inutile. Rien n'abat les forces d'une nation comme la pensée qu'elle se sacrifie inutilement, et que,quoi qu'elle fasse, elle est écrasée et perdue. On venait de le voir dans les Pays-Bas, on le vit alors dans la Franche-Comté. Ce spectacle s'est offert dans notre siècle, même en France. Quand, en 1668, l'ennemi parut avec des forces si supérieures, les portes des villes s'ouvrirent, et nombre de villages acceptèrent les sauvegardes répandues à profusion au nom du Roi très chrétien.

II était d'ailleurs resté dans les esprits une indestructible impression, celle des effroyables calamités de la guerre de dix ans, de la dépopulation, des incendies, de la famine^ des pestes, et des ruines de toutes sortes, dont le sol du pays portait encore les traces toujours visibles. La nation ne voulut pas recommencer cette redoutable épreuve (2) ; et, il faut le dire, par ses exactions, son despotisme et son ingratitude, l'Espagne ne le méritait pas.

Ajoutons que le bruit était fort répandu (3), surtout en décembre 4667, un mois avant l'invasion, qu'elle allait.

(1) Comment Dunod peut-il s*écrier : « N'est-ce pas le même Parle- « ment, qui avoit soutenu le siège de Dole en 1636 et conservé le € Ck)mté de Bourgogne à son maître? » (Hist. du Comté, IIU P- TOI.)

(2) « On voyoit par avance que les peuples, après avoir tant souffert • dans la précédente guerre, s'exposeroient difficilement aux incendies, « aux pillages, aux rigueurs et longueur d'une guerre nouvelle. » {Apologie de Laubespin,p. iOi, et Mém, de J. Chiflet, 1, 238.)

(3) I De la cession de la Comté à la France» le bruit étoit très grand. > Apologie de Laubespin^ p . 281 .

t96 ÉTATS GÉNÉRAUX

pour sauver les Pays-Bas, céder la Franche-Comté i U France.

Par une guerre à outrance, la province se perdait donc inutilement, et les armes lui tombèrent des mains.

Voilà les faits . Quiconque pèsera avec impartialité rinvincible supériorité de l'attaque, Tincurable impuissance de la défense, jugera peut-être avec nous que la conquête était inévitable (1), et que Condé avait pu d'avance en garantir le succès.

Les Étais après la conquête et pendant roea^tian

française.

La conquête était un fait consonmié. Louis XIV, après avoir fait capituler Dole^ était entré à la tête de ses troupes dans cette capitale, et un Te Deum solennel d'actions de grâces avait été chanté dans la principale église.

La stupeur des habitants avait frappé Pellisson.c La ville, c par la véritable et profonde consternation des habitants, € dit cet historien, paroissoit à l'imagination des étrangers, c triste, désolée, confuse jusque dans ses rues, ses mai- € sons et ses murailles. Elle sembloit se reprocher son € état présent et sa gloire d'autrefois. À peine un cri de c vive le Roy dans un long espace, et celui-là même foible, c languissant et interrompu , plutôt commandé que € volontaire (2). »

On oubliait l'ingratitude de l'Espagne pour ne se rappeler que ses anciens bienfaits. La province se voyait sous le joug d'un roi étranger et dans les mains d'une nation qu'elle

(i) • EUe ne eoûtdt, Mlon rexpression du marquis dTennes, qaa la € piîne de s'y rMoadre. § {Apologie ^Yenneit p. 70») (2) Pbllisson, ùmquêU de la Francke^onaé^ /, i69.

sous CHARLES U. 337

n'aimait pas. La France allait imposer à la Bourgogne ses mœurs et ses usages si différents des siens (1). Les libertés publiques étaient perdues, et la plus précieuse de toutes, le libre vote de l'impôt, que remplacerait, comme en France, l'arbitraire volonté du prince (3). L'expérience ne se fit pas attendre, et Ton vit promptement que Ton aurait à souffrir tout ce que le gouvernement croirait nécessaire pour fonder l'autorité royale (3). Effectivement, dit un contemporain témoin des événements, toutes choses furent mises sur le pied de celles de France (4). Mais, à côté de ces sentiments si propres à émouvoir l'honneur national, une conviction s'imposait à tous les esprits, c'est que c'en était fait à tout jamais de la domination espagnole, que la Bourgogne était définitivement française, et que Louis XIV qui, comme ses prédécesseurs, avait tant convoité cette province, n'était pas homme à s'en dessaisir jamais (5).

Cette conviction prévalant dans beaucoup d'esprits, on vit promptement se produire des changements étranges. Dès le lendemain de l'entrée du Roi dans la ville de Dole, parurent dans les devantures de certaines boutiques les lys du nouveau régne. Sans aucun retard, le jeune maire, du nom de Bacquet, arbora lui même à l'aide d'une échelle, au-dessus de la porte de la grande église, les armes de la France. On vit le marquis de Laubespin, qui avait pris une part active à la défense de Dole, imiter l'exemple d'Yennes et de Wateville. Il avait été envoyé par le Parlement, avec les conseillers Jobelot et Boyvin, au camp de Foucherans où était le Roi, pour le féliciter sur sa conquête et lui offrir les hommages de la Cour. Il profita de l'occasion pour prier le Roi et Condé de tenir, l'un le premier, l'autre le

(1 et 2) Ibid.

(3) JULB8 CHIFFLBT, 1/^., ^ f , p. iOf .

(4) Ibid., p. 195.

(5) j. CHiFLET, ifem., t. l%p. Î5S.

second de ses enfants sur les fonts de baptême ; grâces qui lui furent accordées sur le champ (1).

Par une cour assidue, le même marquis devint promptement l'une des créatures de Gadagne que le Roi avait fait gouverneur de Dole et de toute la province. Le vice-président Jault, chef du Parlement, se distingua par sa servilité et sa bassesse envers le puissant gouverneur. Ses collègues l'entendaient répéter avec affectation au sein du Parlement : € Nous sommes bien, nous sommes bien. > Un jeune magistrat qui vécut peu, Tavocat fiscal Chaillot, était chargé par Gadagne de lui rapporter fidèlement ce qui se passait au sein de la Cour, et il s'acquittait avec soin de cette honteuse mission. Cet abaissement n'avait concilié à la Cour de Dole ni les bonnes grâces ni l'estime de Gadagne. II la méprisait, et le lui faisait sentir. Elle n'était pas moins poursuivie par (les mépris du peuple. Aussi les magistrats n'osaient-ils presque plus paraître dans les rues avec leurs robes rouges ; on ne prononçait plus d'arrêts en séance publique, el|les rares procédures, qui s'instruisaient encore, se préparaient à huis clos et dans les maisons particulières.

L'archevêque Antoine-Pierre de Grammont aimait la domination nouvelle, et Ton savait que ce prélat, qui a laissé un grand nom dans le diocèse, envoyait des présents à la reine de France. Un exemple parti de si haut devait avoir des imitateurs, et, plus d'une fois dans les églises de la province, on entendit en pleine chaire des curés célébrer les gloires de la France, en les comparant aux malheurs des derniers jours de la domination espagnole.

Comme au temps des grandes révolutions, on vit des choses plus surprenantes encore. A l'intérieur du Parlement, au-dessus de la cheminée de la grande salle , étaient

(1) Apolog, de Laubespinfp, S54.

sous CHARLES II. 229

sculptées les armoiries de l'Espagne, et l'on remarquait sur les murs les portraits peints en pied d'une partie des souverains espagnols, même ceux plus anciens des ducs de la maison de France, qui avaient au XIV« et XV® siècles, régné sur la Bourgogne.

Ces témoins de la fidélité d'un autre âge^ sortes d'accusateurs permanents des défections du jour, étaient devenus un compromettant embarras. On ne savait qu'en faire, quelques uns proposaient de les enfermer loin des regards dans des lieux cachés et obscurs, d'autres de tourner ces images contre les murs des salles où elles étaient placés. Pour en finir, on se décida à les envoyer à Gadagne, en lui laissant le soin d'en faire ce qu'il voudrait. On pensait qu'il les brûlerait, mais il prit un parti plus sage, et eut le bon esprit de les conserver.

On en usa avec moins de façon avec le buste en pierre de Charles-Quint. Dans les halles, siège du Parlement, à l'extrémité d'une longue allée s'ouvrait la porte du palais, aujourd'hui celle de la mairie de Dole. Cette porte du XVIe siècle, qui conduisait aux salles d'audience, était surmontée du buste du grand empereur, entre deux figures d'enfants debout, soutenant chacun, comme aujourd'hui encore, une colonne où s'enroule la célèbre devise : Plus outre. Cette statue à mi-corps du souverain, dont le nom semblait immortel dans la Bourgogne, fut jetée à bas de sa place. Dans la chute, la tête se sépara du corps. Ces débris gisaient sans honneur sur le pavé, lorsque Jules Chiflet, ému de pitié et de respect, les recueillit et les fit emporter dans sa maison.

Voilà ce qu'il appelle <l les monstruosités du temps, t^ si douloureuses à ceux qui, comme lui, au milieu des triomphes momentanés du jour, conservaient, au moins au fond de leur cœur, le souvenir du passé. C'est le môme sentiment qui faisait dire fièrement et en face par Boyvin à Gadagne : c Croyez-vous, monsieur le Gouverneur, que nous puissions

2â0 £tats généraux

ea trois jours oublier nos bons souverains (1)? ^ Les plus prudents disaient qu'il fallait se taire, que les temps étaient mauvais. Nombre de gens, qu'animait l'ambition, espéraient s'avancer sous le nouveau régime, en affichant le dévouement et le zélé. C'était un amour effréné d'honneurs et d'emplois ; déjà on commençait à prendre le chemin de Paris pour aller les solliciter, fût-ce la place de son voisin. L'échevinage de Dole aspirait à devenir inamovible, et bientôt on allait voir les premiers corps de la province prendre le chemin de la cour, et encombrer les antichambres de Saint-Germain.

Un des signes du temps les plus étranges fut la création d'un corps de bourguignons destiné à servir en France ; son étendard n'était pas celui de Bourgogne, c'est-à-dire la croix rouge de Saint André en sautoir, mais la croix blanche, droite et semée de fleurs de lys. On parla également d'une compagnie de gardes de la reine à lever dans le pays ; la restitution de la Franche-Comté à l'Espagne empêcha l'exécution d'un dessein si surprenant.

Ce mouvement de c précipitation déréglée^ > vers la France, comme l'appelle Jules Chiflet, est un fait tellement nouveau dans les annales de notre Bourgogne, qu'on ne peut l'expliquer que par le travail de désaffection, qu'avaient amené dans une partie des esprits les injustices et l'ingratitude de l'Espagne.

C'est au mois de mars 1668 que les députations de la ville de Besançon, de l'archevêché, du Parlement et des États partirent pour Saint-Germain. Elles allaient solliciter les faveurs royales et faire chacune, autant qu'il était possible, reconnaître leurs droits. C'était un spectacle si singulier que l'apparition de ces figures bourguignonnes dans les palais de la France, que les dames de la cour sol-

(1) Jlemotret de Joies Coflit, /, 263,

sous CHARLES H. 281

licitèrent du Roi la faveur de voir et d'entendre ces nouveaux sujets, qu'elles considéraient d'avance comme de véritables sauvages (1).

Louvois, contrarié dans ses projets par ces députations^ montra immédiatement qu'il les désapprouvait. Il dit aux députés de Besançon et à ceux des États qu'il aurait été plus digne d'attendre la fin de la campagne (S). Les derniers étaient porteurs d'un mémoire où étaient exposées, en vingt-cinq articles, les libertés du pays. Puis parurent à l'audience du tout puissant ministre les députés du Parlement. Jaloux d'obtenir sa protection, ils demandaient que la Cour de Dole fût placée dans son département, et sollicitaient de plus la faveur de lettres patentes portant la liste définitive des membres de la Cour. On ne sait si, à côté des attributions judiciaires du Parlement, ils osèrent parler de son ancien pouvoir politique, qui n'était guère à l'ordre du jour.

Le Roi fit attendre cinq heures ces députations dans une galerie vitrée où Condé était assis sur un cofire. Enfin Louis XIY parut, accompagné du duc d'Orléans, son frère, de Louvois et du prince de Condé. Le Dauphin n'arriva que plus tard. L'avocat fiscal de Mesmay, à qui Louvois avait recommandé d'être court (3), et Belin, l'un des députés de Besançon^ parlèrent les premiers. Les dames de la cour de France s'étonnèrent de leur bonne grâce et de la facilité de leur langage. L'avocat fiscal de Mesmay était d'ailleurs jeune et d'agréable prestance.

n ne se borna pas à assurer Sa Majesté des sentiments de fidélité de la Cour de Dole ; il demanda au Roi pour

(1) € On tenoit ceux du pays pour des Oitrogoths. (IM. p* ÎM). 0t) J. OBxnMT, Mémoires^ l, p. 252.

(3) Lettre de de Mesmay au Parlement de Dole. 90 man 1068. GMTef|). du ParlemmU de DoU, i668i)

ââ2 ÉTATS GÉNÉRAUX

elle son portrait, honneur, disait-il, qui serait le plus grand qu'elle eût jamais reçu de ses souverains, k ce langage de basse flatterie, conforme du reste aux instructions serviles de Torateur (1), la réponse du Roi fut vague et assez froide ; ses seules paroles furent que, si les membres du Parlement étaient ce qu'il venait d'entendre, il leur serait bon prince (2).

Dans l'audience qu'à Paris,et avant son arrivée à Saint- Germain, de Mesmay avait obtenue de Louvois, le ministre, confident des volontés de son maître, lui avait dit : <L Je vais probablement vous étonner ; mais je suis obligé de vous annoncer que l'ordre du Roi est de faire démolir les fortifications de Dole et de Gray, ainsi que les châteaux qui, en Franche-Comté, sont susceptibles de quelque défense. 1^ De Mesmay interdit faillit demeurer muet, et ne put prononcer que ces paroles : ^ Monseigneur, la province ne s'attend pas à cela (3). :d Voilà tout ce que les membres des diverses députations de Franche-Comté rapportèrent de ce voyage de Saint-Germain, dont on s'était promis tant d'heureux résultats. De plus, il y avait alors à la cour de France un résident de Sa Majesté Impériale, le baron de Wika, tenant note de ce qui s'y passait et transmettant à Castelrodrigo le récit de toutes ces faiblesses, témoin dangereux et compromettant, surtout après le retour de la Franche-Comté à l'Espagne.

(1) Mém. de J. Ghiflbt, I, p. 323. — Dans un autre passage, Chiflet met à découvert la servilité du chef du Parlement et d'une partie de ses collègues, c Le vice-président, dit-il, s'étoic rendu comme valet aux ordres de M. de Gadagne, et d'autres du corps étoient devenus assidus à lui complaire bassemeut. ibtd., p. 204.

(2) « Sa Majesté n'a répondu, sinon que, tandis que Vos Seigneu-> « ries se conduiroient de la manière que je lui représentois, il se € témoigneroit bon roy. » (Lettre de de Mesmay, datée de Saintc Germain-en-Laye, 30 mars 1668, dans la Corresp, du Parlement de Dole, i&68.)

(3) Lettre du même, 30 mars 1668. Ihid,

sous CHARLES II. 233

En revenant à Dole, l'envoyé du Parlement, fort peu satisfait, lui lut le rapport de son ambassade. Il y racontait qu'il avait rencontré dans une des antichambres de la cour des députés de la ville d'Arras qui, s'étant ouverts à lui, ne déguisaient pas qu'ils étaient fort dégoûtés de la domination française, ayant eu plus de douceur en un seul jour sous les princes d'Autriche, qu'en plusieurs années sous le gouvernement de la France.

Le nouveau régime avait de terribles amertumes. Gadagne, qui le représentait, se montrait sans cesse avec son caractère dur, altier, méprisant. Soit d'après ses instructions, soit qu'il obéit à sa nature, son absolutisme n'admettait ni réplique, ni résistance. Il montrait surtout un grand dédain pour le Parlement (l),qui s'efforçait de lui complaire, mais dont l'autorité était complètement abattue. Toute lettre arrivant du dehors devait lui être remise. Il la décaclielait, et la conservait si elle pouvait servir à l'autorité royale. Un jour, le Parlement lui ayant fait mystère d'une dépêche écrite de Ratisbonne par deux conseillers qui ignoraient encore la soumission de la province, Gadagne, averti par ses espions, entra dans une grande colère, et dit qu'il suspendrait le Parlement, et il allait exécuter sa menace, si Laubespin, en grande faveur près de lui, n'eût intercédé pour la Cour. Encore n'obtint-elle son pardon, qu'en inscrivant sur la liste de ses membres, qui allait partir pour Paris , le nom de Laubespin comme chevalier d'honneur, titre que, depuis six ans, elle lui avait toujours refusé.

Sous ce gouvernement violent et ombjrageux, la délation devenait une des plaies du temps. Elle était encouragée

(1) f Gadagne mépriaoit fort notre corps, soit qu'il en eut instruc- € tion, Boit que cela vint de son naturel qui étoit méprisant. » J. Ghiflet, Mém. h i96,

^Si ÉTATS GÉNÉRAUX

par un système d'espionnage organisé partout (1) . Les habitants de Dole avaient été désarmés ; et sur la grande place, en avant des halles, le Gouverneur avait fait construire un vaste corps de garde^ surveillant ainsi l'entrée du Parlement et de l'église , le beffroi et le centre de la capitale.

Dans toutes ^s villes du pays, qu'occupaient d'ailleurs des garnisons fraiîçaises (2), les assemblées étaient interdites, et le port dest armes prohibé à tout habitant de la campagne sous peine de mort (3). Comme représentant de l'autorité royale, Gadagne leur avait donné l'ordre, même aux plus petites bourgades, d'envoyer à Dole des délégués chargés de Ssiire en ses mains leur soumission,et toute s s'y rendirent. C'est dans ce long cortège des représentants du Comté de Bourgogne, que Jules Chiflet rencontra Lacuson, ce chef de partisans jadis si redouté des Français. Les deux bourguignons, se serrant la main, se jetèrent, en passant et sans rien dire, un regard d'intelligence et de suprême douleur. € C'étoit le temps,dit Jules Chiflet,oii les soupirs étoient fréquents et les plaintes inarticulées (4). »

Dès le 27 février 1668, quinze jours après la capitulation de Dole, Gadagne avait commandé aux neuf députés de l'État de venir prêter dans ses mains le serment de fidélité au roi de France. Comme ils représentaient la nation, ce serment avait une importance particulière ; le Gouverneur ne voulut pas des anciennes formules qui auraient trop engagé leRoi.Gadagne lui-même prescrivit,après correction, les termes du serment, qui, selon ses ordres, devait être

(1) < Ils avoient leurs espions qui leur rendoient compte des per- < sonnes dont il falloit se défier le plus. » j. chiflbt. Mémoires, l, p. i/f

Çl)* Apologie de laubbspin, p. 2i6,

(S) J. GBiFUBT. Mém. I, p. 213.

(4) Ibid. p, 263.

sous CHARLES II. 235

prêté à genoux. La forme en était des plus despotiques ; la voici : <L Au nom des Etats, et la main sur les saints évan* c giles de Dieu, nous jurons d'être bons et fidèles vassaux c de Sa Majesté, notre prince et légitime souverain, et de € recevoir et exécuter ponctuellement tous les ordres et c commaadements qui nous seront donnés de sa part(t). >

La Bourgogne n'avait jamais rien vu de semblable. En réponse à ces promesses de la nation humiliée et à genoux, Gadagne^ pour tout engagement au nom du Roi, et sans même mentionner les libertés du pays, se borna à ces paroles : c Moyennant ce serment, nous promettons vous tenir et protéger comme bons et fidèles sujets (2). i>

Il y avait loin de ces jours de servitude à ces temps heureux, où un engagement mutuel, religieusement exécuté, scellait, au commencement de chaque règne, le paete solennel du prince et de la nation !

Quelque abattus que fussent les courages, les députés eurent la pensée de résister à cet abaissement, et de demander, avant leur serment, que le Parlement en examinât les termes. Mais ils renoncèrent promptement à ce projet, dans la crainte d'attirer à la Cour de Dole de nouveaux dédains, et se bornèveat à consigner dans leurs procèsverbaux demeurés secrets, ce témoignage de leur douleur et de leur contrainte : « Un tel serment estant demandé < par un seigneur qui le veut de la sorte, il n'y a rien à € faire qu'à obéir, mesrae pour la façon qu'il ordonne « de mettre le genou en terre (3). y>

Comme on Ta vu, avant les audiences de Saint-Germain, Louvois avait annoncé au représentant du Parlement la prochaine démoUtion des murs de Dole et de Gray, ainsi que des châteaux forts de la province, mais sans lui parler

(1. 2. 3.) Db trotbs. Recès, IV, p. 297, 298. — J. Chiflet ne dit rien de ce grave incident. Ne Fa-t-il pas connu, ou a«t*il voulu le couvrir de son silence ?

encore de la complète spoliation des arsenaux. Les ordres de démolition étaient déjà donnés dans les bureaux du ministère, et leur exécution commença dès le mois de mars. Elle fut poussée avec une rapidité presque fébrile. On commença par les murs de Dole,oii Ton mit àj'œuvre deux mille ouvriers. On y vit même travailler, chose prodigieuse, les bourgeois de Dole (i), et la dépense de ce grand travail de destruction fut laissée à la charge des députés de TÉtat. La France sembla s'acharner sur ces magnifiques remparts bâtis par Charles-Quint, l'étonnement des étrangers, l'honneur et jadis la sécurité de la nation. Leurs blocs, semblables à d'indestructibles rochers, se soulevèrent et tombèrent sans se rompre sous le coup des cent fourneaux chargés chacun de trois milliers de poudre. Ce n'était qu'explosions formidables faisant vibrer les échos et ébranlant au loin la ville toute entière.

Le chanoine de Marenches, député par les Étals à Saint- Germain-en-Laye, entretint Louvois des dangers qu'elle allait courir, mais Louvois n'y eut aucun égard. La lettre qu'écrivit le chanoine aux habitants de Dole sur ce sujet est curieuse. « Sur les instances que je luy fis de vouloir « considérer que, si Ton faisoit sauier les murailles de c pierre par les fourneaux,comme on avoit déjà commencé, « quantité de maisons voisines en rcssentiroient des se- € cousses et des renversements, il me répondit que le Roy « répareroit tous les dommages ; et comme je luy dis que « le cours de la rivière, qui arrouse les bastions et les « courtines, seroit rempli infailliblement par la chute des « pierres, il m'assura que le Roy en avoit ordonné la dé- <L molition du haut en bas de ce côté-là ; et, comme je le c priai de nouveau de considérer qu'une ville florissante c deviendroit un désert et un village si elle n'avoit point

(1) Même ceux de Téchevînage. (j. chiflet. /, 278),

sous CHARLES II. 237

€ d'enceinte, il me répliqua par deux foys consécutifs, « qu'on y pourvoyeroit, mais qu'il falloit auparavant déf raolir, avant de faire de nouvelles murailles (1). »

Cette destruction impitoyable, commencée en mars, se continuait encore et sans interruption au commencement de juin. Mongl^t dit, dans ses mémoires, que Dole, ouvert de tous côtés, était une ville où l'on pouvait passer à cheval à travers les murs. Cependant le traité d'Aix-la-Chapelle, qui rendait la Franche-Comté à l'Espagne, était signé depuis le 2 mai 1668. Mais on ne le publiait pas, les agents du Roi le tinrent caché le plus longtemps possible ; on arrêtait aux portes de Dole les courriers et les lettres, qui auraient pu en apporter la nouvelle. Gray et les châteaux avaient été démantelés en même temps. Pour achever l'anéantissement de la province avant sa restitution, on chercha même à perdre les eaux des salines ; mais on ne put à temps en découvrir les sources. Louis XIV avait dit : c Je rendrai la Franche-Comté à l'Espagne, seulement je veux pouvoir y entrer à toute heure. » C'était le droit du plus fort ; mais, au point de vue de la justice qui doit être la règle des rois, était-ce l'esprit du traité d'Aix-la-Chapelle, où il était écrit que « le seigneur Roy très chrestien , aussitôt après la ^ publication de la paix, retirera ses troupes des garnisons « de toutes les places, villes, chasteaux et forts du Comté « de Bourgogne vulgairement appelée la Franche-Comté, « et restituera réellement, effectivement et de bonne foy à € S. M, Catholique toute ladite comté sans y rien réserver (L ni retenir ? »

A la vue de cette grande destruction, on comprit la cause des éternels retards de Louvois à Saint-Germain. Quand de Mesmay le pressait d'expédier enfin les ordres du Roi pour la justice, la police, les finances et les libertés du pays, le

(1) Délibér. municip. de Dole, 1668, p, idi.

ministre avait toujours une excuse prête, et disait au député du Parlement qu'il s'étonnait que, pour un ancien espagnol, qui avait fait son noviciat sous Castelrodrigo dont les lenteurs n'avaient pas de fin, il montrât tant de précipitation. Louvois voulait gagaer du temps, et achever de détruire une province qui allait sortir des mains de la France.

L'enlèvement de l'artillerie et de toutes les armes défensives dans les arsenaux de Dole et de Besançon compléta ce grand système de spoliation. En vain les villes invoquaient leurs capitulations si contraires à cet enlèvement, qu'elles considéraient comme des vols. Il y avait une invariable réponse: « II faut obéir, le Roi lèvent ainsi! i> Les Français avaient trouvé à Dole 100,000 écus si inutilement mis en réserve par les États pour payer la milice, ils s'en emparèrent. Ils demandèrent encore le paiement des premier et second terme du don gratuit, jadis voté à l'Espagne. En vain les députés de l'État se défendirent en disant que cet argent avait déjà été payé . L'intendant français Lepelletier, aussi absolu que Gadagne, n*accepta pas celte réponse, et déclara que le don gratuit serait payé, que tel était l'ordre du Roi (1). C'était la formule ordinaire. Quand les habitants de Besançon virent dépouiller leurs arsenaux, où il ne resta rien, ils invoquèrent en vain contre cette persécution la capitulation de la ville et les promesses royales : on leur dit que les charriots étaient prêts, et attendaient le chargement. Ne voyant ni justice ni recours ils ne purent que protester hautement, et écrire dans leurs registres

(1) Le 2 juin 1668, les commis à Tégalemeat se décident à faire ee paiement, à Teffet d'éviter Teffet des barres, saisies et autres exécutions par la yoie des soldats et détachements de troupes, que le sous-intendant a proposé estre par ses ordres en conformité de ceux du Roj. (Papiers des Etats ,0, 2i4), Huit jours après les Français évacuaient la proyince.

sous CHARLES II. 239

municipaux qu'ils en appelaient à la postérité, protestation qu'on Y Ut encore aujourd'hui.

Les Italiens avaient appelé les franc-comtois les martyrs de l'Espagne : on put les appeler les martyrs de la France.

Ces iniquités et ces violences indignèrent le nonce du pape et les ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande puissances médiatrices de la paix. A cette époque le doyen Patouîllet, qui était à Paris, écrivit au Parlement, le 7 juin 1668, que, ému des souffrances de sa patrie, il est allé les trouver pour leur en faire'part, et les prier d'y mettre un terme.

€ Le récit que je leur fis, ajoute l'auteur de la lettre, de € nos calamités et de l'outrage qui nous étoit fait contre c la foy publique, toucha vivement le nonce, qui me pro* c mit d'en faire part au Roy et à ses ministres, et que c dès le lendemain, il mettroit toute son application à cette € affaire. Les deux autres en témoignèrent le même ressen-

< timent, outrés de ce que, après la paix, les ministres de c France agissoient aussi violemment que dans la chaleur € de la guerre Ils m'engagèrent à visiter les ambassa-

< deurs des princes étrangers pour leur faire voir cette f perfidie. i^

La même lettre rend compte ensuite de la visite des ambassadeurs de Hollande et d'Angleterre à Saint-Germain, et de leur entrevue avec les ministres de Louis XIV, qui, sur les démolitions de Franche-Comté, n'auraient répondu qu'en haussant les épaules. Même , d'après leur récit, Turenne présent à l'audience aurait dit que, € sans faire c tant de plaintes, on devoit être content de ravoir cette

< province dans l'état où elle est. > Quant aux exactions de l'intendant, les ministres français se seraient bornés à répondre « qu'intendant et gouverneur allant être cassez, € il leur étoit permis de faire leur bourse pour appaiser c leur chagrin. t> Sur ce propos Patouillet révolté s'écrie ; c Quelle raison ! quel langage ! >

Louvois, pendant le séjour de de Mesmay à Paris, lui avait demandé de faire rechercher l'ancien sceau de Louis XI, tel qu'il était pour son gouvernement de Franche- Comté (1). Si en 1668 le ministre voulait le rétablir, cet emblème de servitude était bien choisi. Jamais en effet la Franche-Comté ne fut mieux asservie que sous ces deux rois/qui la livrèrent à l'absolutisme de leurs gouverneurs, d'Amboise et Gadagne. Le plan des deux princes fut le même, les libertés publiques suspendues, ou anéanties, Dole abaissé perdant son titre de capitale, Besançon élevé au premier rang, et, devant, sous le second règne, recevoir immédiatement, et à litre permanent, le Parlement et l'université, toute la province démantelée dans ses villes et ses châteaux-forts (2), la démolition continuant au W^ siècle après le traité d'Arras,au XVI^ au mépris de celui d'Aixla-Chapelle tenu secret. Ce premier essai de la puissance française en 4668 n'était pas propre à gagner les cœurs, il les rattacha au contraire à l'Espagne, et ces durs souvenirs se retrouvèrent lors de la seconde conquête, bien autrement disputée que la première.

(1) NICOLAS, Relaiioni eic,^ p, 47.

(2) « On ouvrit toutes les forteresses. On acheva U grand travail de < Loms XL » (j. CHiFLBT. /. 279,)

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