‹ Histoire des états généraux et des libertés publiques en Franche-ComtéChapitre 24 sur 36 · CHARLES-QUINT · texte numérisé non relu

CHARLES-QUINT

Il est peu de souverains dont l'histoire ait été plus étudiée que celle de Charles-Quint. Ses guerres, ses rivalités avec François I®"", ses luttes prolongées contre le parti protestant, ses guerres d'Allemagne, son abdication, sa retraite, sa mort , sont devenus , dans ces derniers temps, l'objet des plus savantes études.

Charles-Quint n'est jamais venu en Franche-Comté ; cependant il n'est aucune de ses provinces qu'il ait aimée davantage, et où son nom soit resté, pendant des siècles, plus grand et plus populaire. Bien longtemps après sa mort, les Etats de Franche-Comté l'appelaient encore le grand empereur (1), son nom et son image restaient gravés sur les pièces d'or et d'argent de la ville de Besançon, à qui il avait accordé le droit de battre monnaie.

Il aimait à s'entourer de Franc-comtois ; à sa cour, dans ses campagnes, sur les champs de bataille comme dans la vie intime, la noblesse de Bourgogne semblait jouir près de lui d'une faveur particulière. Ses ambassadeurs les plus renommés ont été des Franc-comtois ; les deux Perrenot nés, l'un à Ornans, l'autre à Besançon, ont, comme ministres, occupé le premier rang dans ses Conseils, et le crédit du second s'est maintenu dans ceux de Philippe II. Dans ses instructions à son fils pour le gouvernement de ses vastes Etats, la Franche-Comté est mentionnée avec un soin particulier et une sorte de tendresse. Nul de nos souverains ne repecta davantage les libertés du pays. Pour en honorer les Etats, il voulut qu'ils ne fussent convoqués que sur des

(i) Etats de 1666, dans les Recès de di Trotbs> t. III, p. 204.

lettres, signées de sa main et individuellement adressées à phacon de ses membres. Le premier, il posa et maintint ce grand principe, que le don gratuit serait réservé en entier au service de la province et exclusivement employé dans son intérêt.

Quoiqu'il entrât dans le plan général de sa politique de

laisser à chacun de ses états son gouvernement particulier,

ses lois propres et ses franchises héréditaires, il ne con-

I serva point celui qu'avaient récemment établi, pour le comté

de Bourgogne, sa tante l'archiduchesse Marguerite et l'empereur Maximilîen, son grand-père. Depuis 1511, l'autorité supérieure avait été partagée entre le gouverneur du pays et le Parlement. Cette forme lui déplut ; il voulut un représentant unique de son pouvoir, et, pour cela, il retira sans bruit au Parlement ses attributions politiques pour le limiter à l'autorité judiciaire. Ce changement important eut lieu en 1537, lorsque, en publiant le recueil des ordonnances qui devait régir le pays, il en retrancha l'article qui donnait, par provision et jusqu'à décision souveraine, la connaissance des grandes affaires au Parlement en même temps qu'au gouverneur.

Cette innovation en entraîna une autre. Le gouverneur demeurant investi à la fois du pouvoir militaire et politique, l'empereur lui donna, pour l'éclairer et le contenir, un Conseil d'hommes notables choisis exprès et pris d'or- ' dinaire dans la haute noblesse (1). C'est ce qu'on appela Us bom personnages. Cette institution subsista longtemps. Hais, si on la voit paraître à cette époque, aucun historien n'en a expliqué la première origine. Je la trouve dans une lettre inédite du cardinal de Granvelle, l'homme de cette

(i) c Les bons personnages ont été choisis de tout temps dans les maisons les plus illastres de la noblesse. » (Instrud. pour raugmeniatwn d€9 jugu du PwrUment. Cousbouzon» Hiit. manusc, du PariemaU d» DoU.)

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époque le mieux instruit,soit des choses de notre Bourgogne, soit des ressorts secrets du gouvernement espagnol.

Dans cette lettre adressée à la duchesse de Parmes, à la date du 3 septembre 1581, après l'avoir félicitée sur les observations qu'elle a adressées au roi à la suite de son voyage en Bourgogne, le Cardinal ajoute :

« Si toutes choses, en ce pays, estoient réduites au vieux € chemin, et qu'on osta les nouvelletés introduictes dois « XX ans en çà, la plus] grande partie des désordres seroit « remédiée ; et il ne seroit pas difficile d'avoir véritable « information, par mémoire de gens qui vivent, de ce que € lors s'observoit. Et, comme le pays est loin des aultres « de Sa Majesté, ce que Vostre Altesse touche fort bien, « est cause que quelquefois, en aulcunes choses, il faut < que là il se résolve promptement sans attendre de con- € sulter aux Pays d'embas, je dis pour affaires d'Estat; et « pour ce que les gouverneurs sont gens de courte robe, c et que M. de Vergy, oncle du gouverneur modèle, bon € personnage et vertueux, n'estoit pas le plus subtil et rusé « du monde, Von luy ordonna cinq ou six personnages à € propos poiir l'assister aux affaires d'Eslat et avec la com- « munication desquels les affaires de ceste qualité se deb- « voient traicter. Vostre Altesse pourra savoir là le norao: bre et le nom de ceulx qu 'estoient députés à ce ; et le « comte de Champlilte, moderne gouverneur, n'a pas moins € de besoing en matière de ceste qualité, de bonne ayde c que feu son oncle ; et, de ceulx députés par feu TEmpe- € reur de glorieuse mémoire, le seul abbé de Baume est « vivant, mais si ancien et si caduque que Ton ne Tap- € pelle plus, et n'y pourroit vaquer ; et au lieu de ceulx € que par Sa Majesté esloient députés, ledit Comte appelle c tclz qu il luy plaist, et quand il veut ; et il n'y a en ça € rien de l'ancienne forme du Conseil, se laissant gouver- « ner par ses serviteurs et par gens de basse sorte, qu'en « font leur profit, et dont le pays n'a pas tout le conlen- € tement du monde, t»

Noos verrons sous le règne suivant, en citant la suite de cette lettre, comment, guidé par l'influence du Cardinal et par rinsiinct de sa propre nature, Philippe II revint au système de Marguerite , hautement préféré par ce grand ministre.

Le règne de cette princesse, ceux de Charles-Quint et de Philippe II, c'est-à-dire tout le XVI* siècle, nous présente l'heureuse apogée des libertés du pays, dont tous ces souverains se montrèrent les observateurs respectueux.

Une seule fois, entraîné par les tentations du pouvoir, Charles-Quint, après ses grandes victoires, voulut, nous le verrons, s'aff'ranchir du contrôle des Etats, soit pour le vote du don gratuit, soit pour la création, si importante k ses yeux, du Cercle de Bourgogne. Mais les revers terribles, qui suivirent ses mémorables et glorieuses campagnes sur l'Elbe et le Danube le rappelèrent bientôt à d'autres sentiments, et il s'arrêta à temps dans cette voie dangereuse, à laquelle il ne revint plus.

La Franche-Comté , si complètement dévastée au temps de Louis XI, fut longtemps à se remettre. Déjà on la voit se repeupler complètement au temps de Marguerite. Mais, sous le règne libéral et paternel de Charles-Quint, elle arriva presque à la prospérité et à la fortune. La richesse des vêtements remplaça la simplicité première ; elle fut telle que les conditions se confondirent, et que les Etats durent proposer à l'Empereur des lois somptuaires contre ce luxe inconsidéré et ruineux. Elles eurent, du reste, le sort de toutes les lois de cette nature ; on ne les exécuta pas, et c'est ce que prouve leur fréquent renouvellement (i).

(1) On lit dans rordonnance de Charles-Quint da 31 janvier 1545 (n. 8t.) :

« De la part de révérends nos très chiers et féaulx les gens des trois Estats du comté de Bourgongne nous a esté remonstré que, par le moven et occasion de draps, tant de drap que de soye» qui, par le passé, ont

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