Procès-verbal du tiers, 20 janvier
Le lendemain, Miron voulut rendre compte de l'audience royale, mais les cris couvrirent sa voix : de toutes parts on demandait que l'opposition fût reçue. Ayant enfin obtenu le silence, il parla de sa réception au Louvre, et fit ressortir habilement les paroles gracieuses du roi ; puis l'assemblée, étant un peu calmée, délibéra sur une transaction proposée. Il s'agissait d'inscrire dans le cahier, à Tendroit même où devait être le premier article, ces mots : « Le premier article, extrait du procès-verbal de la chambre du tiers, a été présenté au roi par le commandement de Sa Majesté, qui a promis d'y faire favorable réponse, et en est d'abondant très humblement suppliée. »
Cette mention fut votée par la chambre du tiers état. Ainsi se terminaient les conflits entre la royauté et les députés. Nous voyons lèi le plus triste aveu de l'impuissance des Etats Généraux. Cet échec fut vivement ressenti par la masse du pays, qui était en communauté absolue d'idées avec le tiers état. Les principes qu'il défendait étaient tellement populaires dans les villes que des milliers de bouches redirent ce quatrain composé pour la circonstance :
0 noblesse, ù clergé, les aînés de la France, Puisque l'honneur du roi si mal vous maintenez, Puisque le tiers état en ce point vous devance, l\ faut que vos cadets deviennent vos aînés *.
Dès cette époque, la lutte contre les deux premicr:== ordres répondait mieux au sentiment populaire que 1 lutte contre les abus de la royauté. La foule y trouvait^ la satisfaction de rancunes accumulées pendant de^ siècles : aussi le tiers état, en se développant, cher—
1. Mss. de la bibliothèque nationale. Collection Fontanieu, page 181.
RÉDACTION DES CAHIERS âlO
<;ha-t-il bien plus à combattre pour l'égalité que pour la liberté politique. Il demandait dans ses cahiers la réunion périodique des États Généraux, mais avec timidité I En 1614, les officiers de justice et de finance qui remplissaient l'assemblée ne comprenaient pas de quel puissant levier serait armée la nation le jour où ses droits seraient reconnus et défendus par une institution qui serait l'organe régulier de ses doléances. Le tiers se borna à réclamer les convocations de dix ans en dix ans « afin qu'à l'avenir Sa Majesté et ses successeurs puissent être aisément, et sans flatterie et dissimulation, instruits des nécessités publiques et plaintes libres de son peuple contre les plus puissants, soit ecclésiastiques ou officiers et ministres du gouvernement * ». Cet article fut voté à l'unanimité et inséré comme loi fondamentale h la suite de la déclaration qui avait mis le tiers état aux prises avec les ordres privilégiés. Un autre principe eut également les honneurs de l'insertion en tête du cahier : ce fut la défense de toute ligue ou association quelconque sans le consentement du roi.
Ces articles avaient été votés le 15 décembre, au moment où le tiers état commençait à rédiger son cahier général. Pendant toute la querelle sur Tautorité du saint-siège, les députés du tiers n'avaient pas cessé de s'occuper de la rédaction des doléances. On était arrivé, comme nous l'avons vu, à la fusion définitive des douze cahiers, et ce travail avançait lentement, quand le roi, dans l'audience qu'il accorda aux députés, le 7 janvier, leur donna Tordre de se tenir prêts pour le 25. 11 était impossible de terminer dans un si court délai : cependant, dès le lendemain, le
1. T. 6. Procès-verbal du tiers du 13 décembre 1614, sé»-^^ de l'après-midi.
â20 ÉTATS DE PARIS, 1614
tiers, ayant cherché les moyens d'accélérer la rédaction, nomma une commission de douze députés tirés de chaque gouvernement, pour dresser un projet qui serait lu et approuvé en assemblée générale. Cette commission s'occupa sans désemparer de sa tâche; malgré ses efforts, on fut de nouveau forcé d'ajourner la remise des cahiers, et le 23 le duc de Ventadour vint annoncer au tiers état que la séance était désormais fixée au 3 février.
Pendant que les douze députés travaillaient assidûment à la rédaction des vœux émis par toute la France, l'assemblée voyait se dérouler devant elle une série de propositions plus ou moins intéressantes qui émanaient soit des ordres privilégiés, soit de l'initiative des députés du tiers, obéissant aux mandats impératifs de leurs provinces. Toutes les affaires urgentes qui auraient été perdues au milieu des innombrables doléances contenues dans les cahiers, toutes celles cjui ne pouvaient obtenir une solution favorable sans l'union des trois ordres, se trouvaient ainsi portées devant l'assemblée du tiers.
La situation financière et le chiffre élevé des impôts occupèrent, comme toujours, le premier rang dans les délibérations des députés. Nous avons laissé cette question au moment où la cour venait de refuser pour la seconde fois la réduction des tailles. Quand on apprit autour du roi la déception du tiers, on l'attribua h l'ignorance des difficultés au milieu desquelles se débattait le gouvernement : on résolut tout aussitôt de les lui faire connaître; mais, comme à cette époque on eût cru trahir l'Etat si l'on n'avait pas entouré du plus grand secret tout ce qui tenait aux affaires de la couronne, on s'y prit si mal pour faire les communications, qu'en réalité il eût presque autant valu s'en absleulv.
Les États avaient appris le 15 décembre le refus de réduire les tailles ; le 16, au début de la séance du tiers, le président proposa d'entendre la lecture d'un état des finances pendant la régence de la reine. Les députés s'étonnent qu'il ne soit pas déposé sur le bureau. Miron leur apprend alors que, le roi n'entendant « pas être comptable envers ses sujets », cette communication devait être verbale et faite tout au plus aux commissaires élus par l'assemblée. La chambre du tiers, justement blessée, manifesta son mécontentement en décidant que la lecture dans ces conditions était rejetée comme inutile et que son président remporterait ledit état.
Les députés ne perdaient pas de vue l'affaire des tailles : par leur activité, ils avaient réussi à provoquer un nouvel accord. Le nombre des projets formés par les autres ordres facilitait considérablement leur entente; dans les moments où les amours-propres n'étaient pas trop violemment excités, il intervenait un échange de bons offices qui déterminait les transactions : ainsi les ordres privilégiés promirent de demander la réduction des tailles à la condition que le tiers, qui comptait un si grand nombre d'officiers de finance, s'associerait à leurs efforts pour obtenir l'établissement de la chambre de justice.
Les trois ordres demandèrent en effet la création de cette chambre ; mais la cour, suivant un système qui commençait à irriter les députés, remit sa décision à la clôture des États. Cet ajournement équivalait h un refus : personne ne s'y trompait. La noblesse, qui avait pris l'initiative de cette proposition, se montra plus blessée que les autres ordres et « décida de ne plus travailler aux cahiers * jusqu'à ce que le roi eût