ÉTATS GÉNÉRAUX PROJETÉS SOUS LA FRONDE
La Fronde parlementaire était devenue maîtresse de Paris. Entre les cabales des princes et les empiétements des magistrats, la reine se trouvait prisonnière, lorsque, dans la nuit du 5 au 6 janvier 4649, elle s'échappa du Louvre et emmena le roi à Saint-Germain. Cette fuite, secrètement préparée, exécutée avec décision, était un coup de génie. Dans la matinée du 6 janvier, Paris apprit avec stupeur le départ de la cour : en apparence, le parlement avait le champ libre; en réalité, le pouvoir royal, appuyé sur les provinces, venait de recouvrer son indépendance.
Mazarin oe perdit pas une heure pour profiter de ses avantages. Il rappela les troupes éparses, écrivit à tous les serviteurs fidèles pour les encourager, à tous les hésitants 30ur les retenir; autour de la reine, les plus grands seigneurs étaient douteux : le prince de Conti, le duc de ^ongueville, Marsillac, Noirmoutiers quittaient Saintgermain pour apporter leur épée à la cause du parlement. 1 fallait frapper les imaginations.
Les États Généraux furent convoqués * à Rouen ^ pour e 15 mars suivant. Avant que les lettres fussent expédiées, iouen avait secoué l'autorité royale. Orléans fut substitué i la capitale de la Normandie.
Le langage mis dans la bouche du roi ne manquait pas de grandeur. Après avoir rappelé la lutte soutenue depuis quatorze ans contre les forces de l'Empire et de l'Espagne par son père et par lui, le roi montrait les ennemis de la couronne mettant tout leur espoir en une prochaine révolution qui aurait changé la face des affaires. C'est au lendemain de la paix si « heureusement faite avec l'empereur, à la sollicitation et avec l'applaudissement général de tous les princes et Estats de l'empire », c'est au moment où chacun voyait que les Espagnols allaient être « contraints d'y consentir par le mauvais estât de leurs affaires, que par un malheur insigne, les pratiques de nos ennemis ont prévalu sur les esprits inconsidérés et factieux de quelquesuns de nos officiers du parlement de Paris ». « Ils en sont venus à cet excès de témérité que d'avoir conspiré de se
1. Les lettres de convocatioQ sont du 23 janvier {Arch. de Beauvais, de Melun), du 24 janvier (Arch, de la Gironde), mais la décision du conseil fut prise antérieurement. Mazarin écrit à Servien le 15 janvier qu'« on a convoqué les États Généraux ». [Ooc. inédits, Lettres de Mazarin, t. IH, p. 267.) Le même jour, liazarin écrit dans les mêmes termes à M. Chanut. (AfT. Etr., "iuède, t. VII, p. 472.)
2. Le choix de Rouen indique clairement la date de la décision royale. Dans les premiers jours de janvier, la cour comprit sur la fidélité des Rouennais.Du 10 au 18 janvier, Mazarin l'avait de ce côté aucune inquiétude. L'alarme se répandit mtre le 20 et le 23, quand on sut que le parlement de Rouen ivait refusé de recevoir le comte d'Harcourt.
saisir de notre personne et d'usurper entièrement Fadministration de ce royaume et enfin ont ordonné des levées de troupes et de deniers contre notre service, se sont emparés de ceux qui estoient en nos recettes, ont pris par force nostre chasteau de la bastille de Paris et ont usé d'hostilité contre nous, prétendant profiter de notre minorité pour satisfaire à leurs ambitions particulières et pour renverser toute la forme et ordre de TEstat. » Après avoir flétri la défection de quelques princes du sang et des premiers officiers de la couronne, peint leurs intérêts particuliers mis au-dessus de l'intérêt public, le roi montrait les Espagnols informés de tout, guettant les progrès du désordre, calculant leurs chances, « s'éloignant de plus en plus de la paix, espérant que ce trouble intestin sera capable de porter les choses au point qu'ils souhaitent ». En une telle conjoncture, le roi faisait appel aux États Généraux, appelant autour de lui, au 15 mars, les députés des trois ordres pour rétablir la paix extérieure et intérieure, « espérant que Dieu bénira notre dessein et qu'il n'y a point d'ecclésiastiques, de gentilshommes, d'officiers et d'hommes de bien dans nostre royaume qui n'essaye de nous seconder * «.
Cette habile proclamation, qui réjetait dans le même camp les Espagnols et les parlementaires, parvint aux gouverneurs vers le commencement de février. Des assemblées électorales furent tenues dans le courant du mois en plusieurs bailliages *, où l'autorité royale était respectée;
1. Lettre adressée au bailli de Melun. (Arch, de la mairie de Melun.)
2. Bailliage de Melun, assemblée du 22 février 1649 {Archiv. du greffé). Bailliage de Beau vais (Arch. jtid,, n» 2305). Nous avons également retrouvé des pièces relatives aux élections, I qui eurent lieu, à Bordeaux les 20, 26 et 27 février, à Melun le 22, à Nérac le 28, dans le Forest, dans l'Auxois (où le prince de Condé fit savoir le nom des candidats dont il désirait la nomination), dans le Quercy, dans l'Agenois, à Bourges, à Blois.
Ce qui frappe le plus à la lecture de ces pièces, c'est le nombre extraordinaire de conflits auxquels les élections donnèrent naissance : les lieutenants de bailliage et les maires, les autorités civiles et ecclésiastiques, les nobles pour leurs
mais en Normandie la guerre civile soulevée par le duc de Longueville, en Guyenne et en Provence des mouvements qui semblaient précéder de sérieuses rébellions, et par-dessus tout la résistance de Paris qu'exaspérait le blocus des troupes royales, empêchaient les provinces de croire à la réunion prochaine des États Généraux. Les assemblées de bailliages tardaient à se réunir. Mazarin, qui n'avait pas eu de doute sur l'avantage de promettre irtiJ une tenue d'Etats, ne se souciait pas de hâter la date traij des élections. Trois provinces soulevées, la capitale en de/ feu, les parlements frémissant, les princes ligués n'al- 5 «/ laient-ils pas apporter leurs passion^ dans l'assemblée d'Orléans? Ne convenait-il pas tout au moins d'ajourner cette crise? Les nouvelles qui arrivaient d'Angleterre ne donnaient guère envie de pousser à fond un duel entre le parlement et le roi *. En même temps que Mazarin pressait ceux qui étaient demeurés à Paris fidèles à la cause royale de favoriser l'ouverture des négociations, il faisait ajourner d'un mois la tenue des États ^.
Peu de jours après s'ouvraient les conférences entre le cour et le parlement : elles aboutissaient le 11 mars au traité de Rueil. La première Fronde était finie : le sang cessait de couler; il fallait panser les blessures de la guerre civile et songer aux Espagnols. Le 29 mars, des lettres royales informaient les gouverneurs et baillis que l'autorité était rétablie à Paris, qu'elle allait l'être sur d'autres points, mais que l'archiduc Léopold s'avançait à la tête des Espagnols, que cette reprise de la guerre obligeait le roi à un grand effort, que la campagne allait absorber tous ses soins et toutes ses forces, et qu'il convenait de ne tenir les États Généraux qu'à l'entrée de l'hiver : ils étaient fixés au i«' octobre ^.
préséances, le tiers irrité contre les deux ordres, partout les luttes, partout des débats aussi aigres que futiles remplissent les procès-verbaux.
1. La nouvelle du supplice de Charles I«', décapité le 30 janvier, était arrivée à Paris en pleine crise.
2. Dépêche du 21 février, citée dans les lettres du 29 mars 1649. {Arch. du greffe du bailliage de Melun,)