Arch, jud. de Beauvais
les principaux seigneurs, dans chaque bailliage les hobereaux s'agitaient à Tenvi. Des entrevues secrètes, des conférences eurent lieu à Paris, puis le mouvement, un instant suspendu par l'arrestation des princes, reprit vers l'été de 1650. Mazarin fut averti que de nouvelles assemblées de la noblesse se tenaient, afin d'obliger le roi à convoquer les États Généraux. Le lieutenant civil ajoutait * qu'une requête en ce sens courait la ville et qu'il en avait vu une copie *. Toutes ces intrigues eussent avorté si Mazarin n'était rentré à Paris en janvier 4651. Son retour fut le signal d'une levée de boucliers. Le parlement rentra en scène pour donner les mains aux princes et favoriser les émotions populaires. Le cardinal fut forcé de s'enfuir, et, dix jours après, les princes remis en liberté faisaient dans Paris une entrée triomphale (17 février).
Le parti qui l'emportait avait trop souvent parlé depuis quinze mois des États Généraux pour ne pas tenir sa promesse. Le bruit courut aussitôt que le roi allait les convoquer. Mazarin en fut informé : éloigné de la scène, il n'était étranger à rien ; il avait eu soin de s'arrêter sur la frontière : du fond des Vosges ou des Ardennes, de Bouillon ou de Bruhl, où l'électeur de Cologne lui avait donné asile, il ne cessait d'écrire à Lionne, à Golbert, à tous ceux qui lui étaient demeurés secrètement fidèles, non pas seulement pour les engaprer à surveiller ses intérêts privés, mais afin de leur indiquer la direction à donner aux affaires. Ses lettres contiennent des instructions d'État aussi nettes que s'il les avait dictées au Palais-Gardinal. « Je crois, écrit-il le 10 mars, qu'il est bon de parler de convoquer les États Généraux, si cela est capable de faire prendre à M. le duc d'Orléans et à M. le prince une autre conduite; mais de les convoquer en effect, c'est ce que je ne me saurois pas résoudre de conseiller. » Les gouvernements sont tous dans les mains des princes ou de leurs amis; ils ont avec eux tous ceux « qui ont envie de brouiller »; leur succès dans les élections n'est pas douteux; l'assemblée sera à leur dévotion, le duc d'Orléans
1. Mazarin à Le Tellier. Poitiers, 22 juillet 1650. (Lettres, t. IH, p. 619.)
la présidera et le roi mineur n'aura pas même pour le défendre « un premier ministre qui porte fortement la parole de sa part, sans se soucier de desplaire aux princes * ».
Mazarin inspirait la politique, mais il n*était pas là pour la diriger; ceux qui conseillaient la reine n'avaient pas la souplesse du cardinal. Pressés par Condé et les princes, inquiets de la prolongation de l'assemblée de la noblesse, ils se décidèrent à convoquer ^ les États à Tours, mais ils en ajournèrent la tenue au l®"^ octobre ^. Au commencement de septembre, le roi serait majeur et il serait facile de tenir pour non avenues les promesses ♦.
Au milieu de mars, le maréchal de l'Hospital alla porter la nouvelle de la concession royale aux Cordeliers, où était réunie la noblesse, et il obtint qu'elle se séparât ^.
Assurément le ministre exilé qui gouvernait des bords du Rhin espérait bien éviter la réunion des États; mais il était trop habile pour se reposer sur cette espérance : il multiplie les conseils en vue de rendre l'assemblée moins dangereuse; il explique comment on doit « rompre les mesures que M. le prince peut avoir prises d'avoir en main une armée toute composée de gens dépendant de luy pour s'en servir pendant la tenue des Estats ^ »; il recommande d'écarter les intrigants : « la Reyne doit faire arrester sous quelque prétexte Montrésor, Saint-Ibar et de
1. Mazarin à Lionne. Bouillon, 14 mars 1651. (Lettres^ t. lY, p. 73.)
2. Le maréchal de l'Hospital signifia la volonté royale à l'assemblée de la noblesse en la sommant de se dissoudre le 16 mars. (États Généraux, t. XVIII, p. 313.)
3. Lettres du 17 mars 1651. {Arch, jud, de Beauvais, Liasse 2.305.)
4. Le Parlement avait bien senti qu'après la majorité la concession était vaine. Journal du ParL, 23 mars.
5. Voyez Card. de Retz, édit. Hachette, t. III, p. 273. Loret dit, dans la Gazette des 12 et 19 mars :
Car on leur promet les Estais Et voilà rassemblée à bas.
6. Mazarin à Lionne, Bruhl, H avril 1651. {Lettres^ t. IV, p. 126.)
semblables gens qui sont capables de faire du mal pendant la tenue des Éstats * ».
Le véritable danger était ailleurs. Si Condé et les princes, l'assemblée de la noblesse et celle du clergé réunies à la fois à Paris étaient d'accord pour dominer les États, toute lutte serait impossible; l'autorité royale courrait au-devant d'un désastre. Il fallait diviser la coalition, se servir du parlement, l'amener à « prendre l'alarme des Estais », à se mettre en campagne pour empêcher leur réunion et favoriser ainsi les intérêts du roi ^, Mazarin revient dans chaque lettre sur les moyens de semer la division parmi ses ennemis : il le fait avec un art merveilleux, discutant les secrets desseins, les vues, les appétits de chacun des alliés et calculant les obstacles qu'il s'agit de surmonter avant le 5 septembre, date de la majorité royale.
Les princes auraient voulu tenir les États sous la minorité du roi. Le projet de la noblesse n'allait à rien moins qu'à modifier profondément la constitution : un conseil de vingt et un membres devait être institué; la reine, le duc d'Orléans et le prince de Condé y siégeraient, les dix-huit autres conseillers seraient choisis à raison de six par chaque ordre. La majorité serait reculée de cinq années, et pendant ce temps les États gouverneraient ^.
Anne d'Autriche avait eu soin de les fixer au 1®"* octobre; mais les princes multiplièrent les intrigues pour en avancer la date. « La reine ayant tenu bon à ne le vouloir pas, on a travaillé à gagner des jours et on a insisté fermement à ce qu'ils se tinssent trois jours après la majorité *. » Les lettres de convocation furent modifiées », et le 8 septembre assigné comme jour de réunion. Le danger le plus p;rave se trouvait écarté : l'heure de la majorité sonnerait avant
1. Mazarin à Lionne, Bruhl, ^3 avril 1651. {Lettres, t. IV, p. 444.)
2. AIT. étr., t. XXVIII des Lett7^es de Maz,, f» 305 vo, cité par Chériiel, IV, p. 299.
3. Afif. étr., Utt. de Mazann, t. XXVIII, f- 396. (Lettres, IV, 191.)
4. Mazarin à Le Tellier, Brutel, 2 mai 1651. {Lettres, IV, 160.)
5. Lettres royales du 4 avril 1651. {États Généraux, t. XVUI, p. 320.)
que les États eussent pu changer la loi fondamentale et porter de treize à dix-huit ans la majorité des rois.
Aux inquiétudes publiques se joignaient pour Mazarin les alarmes privées. Les Etats ne manqueraient pas de discuter les mesures prises contre lui. Gomment lutter si les États Généraux confirmaient les arrêts du parlement? En admettant qu'on évitât cette menace, échapperait-on à la déclaration que les étrangers étaient incapables de tenir des charges et d'exercer des fonctions dans le royaume? Il fallait à tout prix parer le coup ; si Ton échouait, Mazarin était perdu sans ressource K
Pourra-t-on « éluder les États »? Gondé ou le duc d'Orléans s'y prêteront-ils? voilà le sujet qu'agitent Mazarin et ses correspondants pendant les mois de mai et de juin ^.
A Paris, il y avait divers courants : la cour affectait de prendre au sérieux les États Généraux, afin de plaire à Gondé et à la noblesse; la date du 8 septembre était à peine connue, que, le 7 avril, la Gazette publiait une feuille extraordinaire intitulée : « La joye des François pour la prochaine tenue des États Généraux ^ ». L'auteur, qui tenait de près aux ministres, remerciait le clergé et la noblesse d'avoir consenti â cesser leurs assemblées et exhortait les trois ordres à choisir des députés résolus à rétablir la paix publique.
La noblesse répandait partout la « requête » qu'elle avait rédigée à la fin de février * : bien que le clergé se fût uni à elle, sa froideur lui causait quelque alarme. Quant au tiers état, il ne dissimulait pas sa défiance. En vain lui rappelait-on qu'il était le plus intéressé à rétablir Tordre, à assurer le payement des rentes, à réprimer le désordre des gens de guerre, on ne parvenait pas à vaincre ses hésitations. Plus les nobles s'agitaient, plus les bourgeois se calmaient. Le souvenir des humiliations infiigées au tiers en 1614, l'enthousiasme des gentilshommes, les