CARACTÈRE DES ÉTATS DE PARIS
La plupart des grandes sessions que nous avons jusqu'ici étudiées se sont ouvertes sous l'empire d'un sentiment général qui emportait la nation. Au temps du roi Jean, l'indépendance du royaume et la faiblesse corrompue du pouvoir, — sous Charles YIII, la réaction contre le règne de Louis XI, ^— sous Charles IX et Henri III, les luttes religieuses et le désordre des esprits, avaient fait ardemment souhaiter la convocation des États Généraux. A toutes ces époques, la nation était entraînée, et quand l'assemblée s'ouvrait, les députés étaient préparés de longue date à soutenir la lutte avec l'ardeur la plus vive.
Telles n'étaient pas, sous la minorité de Louis XIII, les dispositions de la France. L'opinion publique n'avait aucune raison de réagir contre le règne du prince qui venait de donner à la nation tout ce qu'elle pouvait souhaiter. Elle aurait dû, il est vrai, s'indigner contre les désordres de la régence. Malheureusement, les quatre années qui avaient suffi à ébranler l'œuvre de Henri IV n'avaient pas donné le temps aux provinces d'apprendre les dangers d'un mauvais gouvernement. Il faut, de tout temps, une longue désorganisation pour soulever l'irritation dans
Ii2 ÉTATS DE 1614
le fond des provinces. L'épargne du feu roi avait fourni jusqu'alors Targent nécessaire aux dilapidations de la cour et empêché Taugmentation trop sensible des impôts : les édits bursaux commençaient à peine à reparaître. Les gens sensés, les hommes versés dans la pratique des affaires discernaient bien sur quelle pente fatale glissait infailliblement la France, mais ils ne formaient qu'une élite peu nombreuse et non pas la majorité des députés envoyés en 1614 à Paris.
La révolte des princes avait elle-même servi fort heureusement la cour. L'horreur de la guerre civile s'était réveillée en même temps que les sentiments de fidélité au fils de Henri IV. La crainte de retomber dans l'anarchie avait dominé tous les cœurs. Sous cette impression, les électeurs des bailliages avaient confondu les remontrances des esprits politiques avec la conduite factieuse du prince de Condé et des seigneurs de son parti. Aussi les élections s'étaient-elles faites sans autre passion que la volonté de conserver l'ordre et de contenir à tout prix les ardeurs d'une noblesse impatiente du joug.
Les dispositions personnelles des députés et l'influence qui avait régné au moment de leur nomination expliquent donc dans une certaine mesure leurs fautes.
Il y a une autre cause dont nous venons de parler et qui devait nécessairement affaiblir le ton des doléances. Les réformes de Henri IV, en supprimant les plus graves abus, avaient enlevé aux plaintes des députés cette amertume qui avait provoqué à Orléans et à Blois des accents si éloquents et si fiers. Sous ce grand règne étaient venus expirer la plupart des désordres qui avaient si souvent servi de texte aux reproches des députés. C'est ainsi qu'on a pu dire du
CARACTÈRE GÉNÉRAL licl
règne de Henri IV qu'il avait été le point de départ d'une ère nouvelle. La même réflexion doit s'appliquer aux États de 1614, qui ont fait ressortir les modifications qu'avait subies Tesprit public.
Ce qui distingue entre tous les trois cahiers qui furent présentés à Louis XIII, c'est une profonde expérience des questions spéciales. Sur les 1400 articles contenus dans cette vaste compilation, près de la moitié appartient au tiers état, qui proposa les plus sages réformes. La noblesse fut plus brève; le clergé montre, sur la plupart des questions, une clairvoyance et une précision remarquables. Les députés du tiers nous off'rent une multitude d'idées neuves et peu d'utopies, une ima;gination féconde tempérée par un grand fond de raison. Ils passèrent en revue tous les sujets : clergé, justice, finances, noblesse, armée, furent examinés avec un soin attentif. La législation, qui commençait à se développer avec les progrès du pouvoir central, tint dans leur travail une place qu'elle n'avait jamais occupée. Il en fut de même du commerce; on sent naître peu à peu les éléments d'activité de nos sociétés modernes.
Telles sont les questions sur lesquelles insistèrent tour à tour les députés. S'ils songèrent beaucoup aux réformes spéciales, en revanche, ils ne s'occupèrent nullement de l'organisation du pouvoir central. La royauté de Henri IV satisfaisait pleinement le tiers état : il y voyait l'idéal qu'il avait depuis longtemps rêvé. Dans son admiration, comment pouvait-il chercher à modérer le pouvoir royal? Pour lui, le danger était ailleurs : la noblesse avec ses privilèges, le clergé avec ses souvenirs de domination, lui semblaient bien plus à craindre. C'est là qu'il voulait voir ses seuls ennemis. A aucune époque, les États généraux ne nous montrèrent un antagonisme plus