‹ Histoire des États généraux (volume 5)Chapitre 60 sur 124 · OPINION DE COMMYNES · texte numérisé non relu

OPINION DE COMMYNES

« Donc, pour continuer mon propos, y a il roy ne seigneur sur terre qui ait povoir, oultre son domaine, de mettre ung denier sur ses subjectz, sans octroy et consentement de ceulx qui le doibvent payer, sinon par tyrannie ou viollence? On pourroit respondre qu'il y a des saisons qu'il ne fault pas attendre l'assemblée, et que la chose seroit trop longue à commencer la guerre et à l'entreprendre. Ne se fault point tant haster, on a assez temps ; et si vous dis que les roys et princes en sont trop plus fors quant ilz entreprennent du conseil de leurs subjectz, et en sont plus crainctz de leurs ennemys. Et quant se vient h soy defFendre, on voit venir ceste nuée de loing, especiallement quand c'est d'estrangiers : et à cela ne doibvent les bons subjectz riens plaindre ne refuser, et ne scauroit advenir cas si soubdain où l'on ne puisse

1. Nous avons cru devoir insérer textuellement les fragments de Commynes, de Sully et de Fénelon sur lesquels nous avons appuyé un jugement que les cahiers des États nous auraient permis à eux seuls de porter avec confiance.

bien appeller quelques ungz et personnaiges telz que Ton puisse dire : « Il n'est pas faict sans cause », et en cela ne user point de fiction, ne entretenir une petite guerre à voulenté et sans propos, pour avoir cause de lever argent

«... Or, selon mon advis, entre toutes les seigneuries du monde dont j'ay congnoissance, où la chose publique est mieulx traictée, où règne moins de viollence sur le peuple, où il n'y a nulz ediffices abattuz ni desmolis pour guerre, c'est Angleterre ; et tombe le sort et le malheur sur ceulx qui font la guerre.

« Nostre roy est le seigneur du monde qui moins a cause de user de ce mot : « J'ay privilège de lever « sur mes subjectz ce qui me plaist », car ne luy ne aultre ne l'a, et ne luy font nul honneur ceulx qui ainsi le die/it pour le faire estimer plus grant, mais le font hayr et craindre aux voisins, qui pour riens ne vouldroient estre soubz sa Seigneurie, et mesme au* cuns du royaulme s'en passeroient bien, qui en tien* nent...

« Et, pour parler de l'expérience de la bonté des François, ne fault alléguer, pour nostre temps, que les trois Estatz tenuz à Tours, après le decez de nostre bon maistre le roy Loys (à qui Dieu fasse pardon), qui fut Tan mil quatre cens quatre vingtz et trois. L'on povoit estimer lors que ceste assemblée estoit dangereuse, et disoient quelques-ungz de petite condition et de petite vertu, et on dit par plusieurs fois depuis, que c'est crime de leze-majesté que de parler d'assembler Estatz, et que c'est pour diminuer l'auctorité du roy : et sont ceulx qui commettent ce crime [coupables] envers Dieu et le roy, et la chose publique; mais servoient ces parolles et servent à ceulx qui sont en auctorite et crédit, sans en riens l'avoir mérite, et qui ne sont point propices d'y estre et n'ont accous-

tume que de fleureter en l'oreille, et parler de choses de peu de valleur, et craignent les grans assemblées de paour qu'ilz ne soient congneuz ou que leurs œuvres ne soient blasmees. Lors, que je dis, chascun estimoit le royaulme estre bien atténue, tant les grans que les moyens et petitz, pour ce qu'ilz avoient porte et souffert, vingt ans ou plus, de grans et horribles tailles, qui ne furent jamais si grandes à trois millions de francs près, j'entens à lever tous les ans, car jamais le roy Charles septiesme ne leva plus de dix huict cens mil francz par an, et le roy Loys, son fîlz, en levoit h l'heure de son trespas, quarante et sept cens .mil, sans l'artillerie et aultres choses semblables; et seurement c'estoit compassion de veoir et scavoir la povreté du peuple...

« En ce royaulme tant fouUe et oppresse en mainte sorte, après la mort de nostre roy, y eut-il division du peuple contre celluy qui règne aujourd'huy? Les princes et les subjectz se mirent-ilz en armes contre leur jeune roy? Et en voulùrent-ils faire ung aultre? Luy voulurent-ilz oster son auctorite, le voulurent-ilz brider qu'il ne peust user d'office de roy et commander. My dieux ! nenny, si en y a il eu d'assez glorieux pour dire que ouy, se n'eussent-ils este. Hz feirent Topposite de tout ce que je demande, car tout vint devers luy, tant les princes et les seigneurs, que ceulx des bonnes villes. Tous le recongnurent pour roy, et luy feirent serment et hommaige et feirent les princes et les seigneurs leurs demandes, humblement le genouil en terre en baillant par requeste ce qu'ils demandoient : dressèrent conseil, où ilz se feirent compaignons des douze qui y furent nommez, et des lors le roy commandoit, qui n'avoit que treize ans, à la relation de ce conseil. A ladicte assemblée des Estatz dessusdictz, furent faites aucunes requestes et re-

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monstrances en la présence du roy et de son conseil : en grant humilité, pour le bien du royaulme, remettant tousjours tout au bon plaisir du roy et de son conseil, luy octroyèrent ce que on leur voulut demander et ce que on leur monstra par escript estre nécessaire pour le faict du roy...

c ... Et supplièrent lesdicts Estatz que au bout de deux ans ilz fussent rassemblez : et que si le Roy n'avoit assez argent, qu'ilz luy en bailleroient à son plaisir; et que s'il avoit guerres, ou quelcun qui le voulsist offenser, qu'ilz y mettroient leurs personnes et leurs biens, sans riens luy refuser de ce qui luy seroit besoing. Est-ce donc sur telz subjectz que le Roy doibt alléguer privilège de povoir prendre à son plaisir, qui si liberallement luy donnent? Ne seroit-il plus juste, envers Dieu et le monde, de lever par ceste iforme que par voulente désordonnée? Car nul prince ne le peult aultrement lever que par autruy, comme j'ai dict, si n'est par tyrannie, et qu'il ne soit excommunié. > {Mémoires de Commynes^ édition publiée par la Société de l'histoire de France, t. II, ch. xix, p. 141 à 145.)

OPINION DE SULLY SUR LE VOTE LIBRE DE l'iMPÔT

Nous devons à la vérité de reconnaître que Sully se montra, en une autre partie de ses mémoires, défavorable aux États Généraux, disant que « pour espérer de bons et advantageux succèz de telles assemblées, il seroit besoin de ces très-bonnes et très-heureuses, mais très-rares conjonctures, esquelles les souverains et les subjects s'aiment mutuellement et sont esgalement bons, sages... » (chap. lxx). Dans le chapitre que nous citons comme l'opinion définitive de Sully, le ministre indique l'état des finances; quelques

es se sont écoulées depuis la rédaction de la pre • e partie de ses mémoires. Les désordres de la ice l'ont peut-être éclairé et il regrette sinuèrei que la nation n'ait pas conservé le droit de •librement l'impôt; c'est le seul argument que voulions tirer de cette citation.

s guerres entre la France et l'Angleterre « estans lées comme civiles, ainsi que le sont ordinaire- , celles d'entre les souverains et leurs vassaux, ois de France n'en ont jamais pris le prétexte establir des tailles, subsides et impositions en îs ordinaires, ains se contentoient, pour subveux despences de leurs guerres, des revenus et lines ordinaires de leur royaume, et de ce que leuples, par les voix des trois Estats d'iceluy, accordoient volontairement et tousjours suffîsam- , qui estait une voye de bien convenable continua^ pour entretenir les roys et leurs sujets en bienmce; laquelle aussi ne commença de changer ;ur la fin du règne de Charles VII, lequel, ayant rement chassé les Anglois hors de France, étapar la tolérance des peuples, une levée de tailles, rme d'ordinaire et en continuation annuelle, les sitions et subsides qui ne se levoient que durant mps limité, toutes choses estant faites avec tant odération, que la première levée de tailles ordis par tout le royaume ne montoit que dix-huict mil livres. Mais, comme l'on est plus enclin à lusser le mal que le bien, Louis XI augmenta taille ordinaire jusques à quatre millions sept quarante mil livres; Charles VIII, jusques à cinq )ns huict cens trente mil livres * ; Louis XII, jus-

les chi lires sont infinimeiil exagérés : Charles VllI n'a î perçu plus de 2 300 000 livres en 1492. Sous Louis XII, dniiim des laillcs s'est élevé eu loli à 3 300 000 1i<tcs.

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ques à sept millions six cens cinquante mil livres; et François l«^ jasques à quinze millions sept cens trente mil livres, mais qui pis fut encore, il laissa en instruction et en pratique à ses successeurs, de ne requérir plus le consentement des peuples pour obtenir des secours et des assistances d'eux, ains de les ordonner de pleine puissance et authorité royale, sans alléguer autre chose ny raison, que celles de tel est notre bon plaisir, » (Œconomies royales, cap. CLVii, p. 103, collect. Michaud.)

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