SUR LES
Pour mieux faire comprendre l'ensemble des relations de l'Église et de l'État pendant la période que nous étudions, il nous faut remonter au delà du XIV® siècle.
Le gouvernement de l'Église avait traversé depuis sa fondation des phases très diverses. Grandi par les persécutions, il s'était élevé au niveau de l'empire et était devenu son allié, mais il n'avait pas eu le temps de connaître le repos. L'Église, précipitée au moment de l'invasion dans de nouvelles luttes, avait converti les barbares; elle avait aidé à constituer un ordre régulier, puis elle avait vu échouer après Charlemagne la restauration impériale qu'elle avait rêvée. Se sentant alors, au milieu de la confusion universelle, supérieure à son temps par le dépôt pieusement conservé des lumières divines et humaines, ainsi que par sa forte organisation hiérarchique, demeurée seule debout au milieu des ruines de l'empire romain, elle avait tenté sous Grégoire Vil d'établir, au-dessus des souverains de l'Europe morcelée, la grande unité de la puissance spirituelle.
Mais cet effort ne fonda pas un état de choses durable : le xii'' siècle vit seul s'exercer la suprématie des pontifes, et, à la fin du xiuS il est clair que la tentative d'organisation théocratique avait échoué. Ce fut Boniface VIII qui déploya le dernier cette grande ambition : exalté par l'élan qui avait poussé vers Rome une multitude de pèlerins, il se crut aussi puissant que Grégoire VII, et, dans l'injuste querelle que Philippe le Bel engagea contre lui, il voulut mettre au-dessus des rois l'autorité temporelle des pontifes. C'est alors qu'apparut pour la première fois dans notre histoire une assemblée d'États Généraux. Le roi, sacrifiant la plupart des prétentions qu'il avait jusque-là défendues, posa simplement à la nation la question de la suprématie du pape sur les rois. Les députés répondirent en acclamant le monarque « qui ne devoit reconnoistre nul souverain sur terre fors Dieu ». La haine du despote se chargea d'exécuter avec passion la sentence des États.
Le XIV'' siècle nous montre la papauté exilée de Home, prisonnière à Avignon, et n'exerçant point sur l'Église l'influence salutaire qui est la source de sa grandeur et la condition de l'unité chrétienne.
A l'époque où les États Généraux entrent en scène, la seule question qui parût intéresser les rapports de l'Église et de l'État était donc la définition de l'autorité temporelle des papes et les limites de leur droit. Ce problème si vaste, quand bouillonnait au xiii° et au xrv° siècle l'ardeur des ambitions romaines, était déjà amoindri au xv° siècle par l'indépendance reconnue des souverainetés nationales.
Une préoccupation nouvelle commença alors à agiter les esprits. Au milieu de ce clergé à demi barbare, à demi féodal, renfermant dans son sein les éléments les plus dissemblables, la vertu et la corrup-
lion, rinstruction la plus complète et les misères de rignoranee, tout à la fois pauvre et riche, la réforme de la discipline devenait une des questions les plus complexes et les plus urgentes. Elle s'imposait non seulement au clergé, mais à la société civile ellemême qui ne pouvait laisser se perpétuer et s'aggraver le péril.
Ainsi l'autorité du pape et la réforme de l'Église furent les deux seuls points autour desquels se concentrèrent toutes les affaires ecclésiastiques. Mais nous devons remarquer combien fut différente l'attitude de la nation représentée par ses États Généraux selon qu'elle eut à exprimer sa volonté sur Tune ou sur l'autre de ces deux questions.
Contre l'autorité du pape toutes les grandes assemblées se montrèrent animées du plus ardent esprit d'opposition : quelle que fût la forme que revêtit l'ingérence de la cour de Rome, celle-ci rencontra une aveugle hostilité qui fut le caractère permanent des États. La pragmatique sanction était la fidèle expression de ce sentiment qui repoussait également les nominations d'évêques par le pape et la levée des contributions pontificales. C'est ainsi que la politique de Louis XI, préférant l'influence lointaine du pontife romain à l'autorité des seigneurs, provoqua aux États de Tours une si vive explosion du gallicanisme. La nombreuse école de juristes qui n'avait cessé de grandir depuis Philippe le Bel avait pris sous sa tutelle les principes de l'indépendance de la couronne. Sorti du tiers état, le parlement représentait les mêmes convictions. Aussi fut-il, dans tout le cours du xvi'' siècle, l'exécuteur empressé des défiances du tiers : mécontent du concordat de 1516, il ne le reçut qu'à la condition d'en atténuer l'effet et d'en paralyser les conséquences; il ne pouvait sans indigna-
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tion voir sortir 'l'argent du royaume, et sa passiorl était tellement violente que, tout en luttant contre l'hérésie naissante, ce ne fut pas sans une joie secrète qu'une partie de ses membres vit les doctrines nouvelles porter atteinte à la puissance romaine.
En 1560, les préjugés sont loin d'être dissipés : le gallicanisme inspire les cahiers du tiers état et domine l'àme des parlementaires. A Orléans, comme plus tard à Blois, les élections canoniques sont demandées pour échapper à l'influence de Rome. Tous les ordres protestent contre les annates et le payement, à quelque titre que ce soit, des taxes pontificales. En 1588, le même courant entraîne les esprits.
A la suite du règne de Henri IV, les vieilles passions renaissent; plus fidèle à ses traditions qu'à la logique des événements, le tiers état se montre aussi défiant aux États de Paris, après vingt ans d'étroite alliance entre la monarchie et le saint-siège, qu'aux premiers États Généraux réunis par Philippe le Bel, trois siècles auparavant, quand Boniface VIII relevait le drapeau de la suprématie romaine et menaçait de déposer le roi de France. Ni l'élection des évêques, ni l'exemption des annates n'était le motif de ses plaintes : le tiers état rappelait avec effroi les exagérations des prédicateurs, la violence des pamphlets, toutes ces expansions ardentes de la Ligue contre lesquelles il éprouvait le besoin de réagir.
C'est à ce sentiment de terreur rétrospective qu'obéissaient les députés, en réclamant impérieusement la proclamation de l'indépendance absolue de l'État.
Ainsi, depuis que le gouvernement de l'Église avait échoué dans sa tentative théocratique , trois siècles avaient assisté aux défiances sans cesse éveillées de la société laïque. Les États Généraux servent à cons-
laler la permanence de ce sentiment et à démontrer que les parlement n'étaient en cela que les organes souvent excessifs, mais toujours semblables, des aspirations les plus constantes du tiers état.
Revenons maintenant aux affaires intérieures du clergé ; examinons l'influence des députés et le contraste que présente leur attitude.
Loin d'apporter dans la solution de ces questions l'esprit jaloux que nous venons d'observer, nous les voyons dans cette seconde partie de leur tâche pleins de sagesse et de mesure. « Attachement inébranlable à la vieille foi de la France, respect profond du dogme et réforme de quelques points de discipline, soumission à l'Église, limitation des biens et des privilèges exagérés des ecclésiastiques, maintien d'une religion d'État et tolérance des cultes dissidents * », voilà quels furent les objets multiples que traitèrent, de 1484 à 1614, les cahiers des États.
La réforme ecclésiastique avait arrêté peu de temps l'esprit distrait des députés réunis à Tours : c'est en 1560 que cette pensée se développe et prend dès l'abord une importance considérable.
On avait, depuis de longues années, souhaité cette réforme, mais, il faut le reconnaître, rien n'avait été fait pour l'accomplir. Le clergé de France s'engourdissait dans une trompeuse sécurité. L'hérésie vint l'arracher violemment à cette quiétude. Comme une armée prise à l'improviste en pleine paix, le clergé soutint le premier choc avec plus d'ardeur que de discipline; évidemment il devait réorganiser ses forces : il avait perdu depuis trop longtemps l'expérience des luttes.
1. A. de Broglie, Du caractère général de l'histoire civile de France^ p. 27.
Tout était à réformer : les mœurs, dont la corruption avait donné prise àThérésie, les règles affaiblies et relâchées, la discipline sans force ni suffisante sanction, la répartition des biens qui laissait dénuée de ressources une cure voisine du plus opulent bénéfice, enfin la hiérarchie elle-même viciée dans son essence parle choix déplorable des supérieurs ecclésiastiques, tels étaient les maux auxquels il fallait remédier au plus vite, si l'on voulait empêcher les progrès de la religion nouvelle. Les trois ordres, et à leur tête le clergé, comprirent à quel point les événements rendaient cette réforme impérieuse. Ils la tentèrent dans les cahiers de 1560, mais ils sentirent en même temps les limites bornées de leur compétence et firent appel au concile, non pas seulement dans l'espérance alors universelle d'en voir sortir l'unité religieuse, mais pour imprimer à la réformation de l'Église un élan plus général qui montrât aux hérétiques ce que devait être le clergé catholique, et les empêchât de le juger sur ses égarements sans considérer son véritable caractère.
Aux États fut due l'ordonnance d'Orléans, au concile ce code de discipline qui a rendu le nom de Trente immortel.
Toutefois les États de Blois trouvèrent, quinze ans plus tard, l'œuvre peu avancée; l'intelligence active des députés s'en alarma : ils complétèrent le vaste travail entrepris à Orléans. Si les scrupules gallicans les empêchèrent d'adopter les canons du concile qui, disait-on, avait empiété sur les privilèges de la couronne, ils eurent, en revanche, l'honneur d'inspirer une ordonnance qui fut plus tard la base des réformes opérées par Henri IV.
Les États de 1588, quoique sans résultat apparent, sont un témoignage du travail lent qui s'opérait dans
le sein du clergé et que n'arrêtaient même pas les violences de la guerre civile.
Les derniers États de 1614 nous offrent des preuves bien autrement évidentes de cette amélioration incessante : nous ne saurions pas, par les assemblées du clergé, les progrès réalisés par le génie de Henri IV, que la lecture seule des cahiers rédigés aux États de Paris nous les révélerait. Les États s'occupèrent avec un soin infini des intérêts du clergé, mais il ressort évidemment de leur travail que, dans les vingt dernières années, l'œuvre avait été presque terminée ; aussi lorsque l'Église de France, renonçant à obtenir du roi la promulgation du concile, en adopte pour elle-même les canons, la réforme de la discipline, demandée à grands cris en 1560, a-t-elle, en réalité, atteint son dernier terme. Il avait fallu un demi-siècle pour arriver à ce résultat.
L'hérésie n'avait pas seulement donné un élan aux réformes intérieures du clergé catholique, elle avait fait naître, en brisant l'unité religieuse, le grand problème de l'existence commune de deux religions dans le même pays. C'est en 1560 que la liberté des cultes apparut sur la scène. On sait avec quel bruit. Personne n'en discernait la nature. Le tiers état et une partie de la noblesse en devinrent tout d'abord les champions, par passion plus que par principe. Les députés, devançant l'avenir, s'unirent à l'Hospitai pour réclamer l'amnistie. A Blois, à la suite de dix ans de guerre civile, les zélés se croient maîtres des États, mais, après deux mois de délibération, les députés finissent par souhaiter la paix. En 1614, la cause de la tolérance est presque gagnée, et le silence du tiers état et de la noblesse, prononçant à peine le nom de protestants, n'osant ni réclamer la persécution, ni même restreindre le nouveau culte, prouve combien avaient
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fait de progrès ces principes de modération que Texeinple d'un grand règne avait répandus dans les âmes. Le clergé lui-même, auquel sa conscience interdit une trop facile soumission aux idées nouvelles, soutient moins vivement ses propositions.
En résumé, les États se sont montrés dans leurs délibérations, à toutes les époques, excepté en 1588, favorables à la liberté des cultes.
Cette constance dans les résolutions, ces vœux sans cesse renouvelés jusqu'à leur définitif accomplissement sont la meilleure preuve de Tinfluence des États. Loin de nous la pensée de prétendre qu'ils aient h eux seuls accompli une réforme si considérable; mais ils ont puissamment contribué à l'accélérer. Ils ont poussé la royauté dans une voie d'organisation et de progrès; c'est à leurs vœux que sont dues les ordonnances d'Orléans, de Moulins et de Blois. Qui oserait nier que le clergé n'ait trouvé, dans ces monuments législatifs qu'il avait contribué à inspirer, un point d'appui dans un temps de lutte où tout manquait autour de lui?
En résumé, deux buts ont été constamment poursuivis par les Etats Généraux sous de& noms divers et avec des formes changeantes : l'affranchissement de la société laïque et la réforme de la discipline ecclésiastique.
Quel que soit le jugement qu'on doive porter sur leur influence, nul ne peut nier qu'ils aient montré à un rare degré le caractère propre aux grandes institutions humaines : la suite dans les entreprises et la fidélité dans les desseins.
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